samedi 26 novembre 2011

Canaries on the Pole Foschia - Goyvaerts - Irmer - Wissel







Canaries on the Pole
Christoph Irmer violon  
Jacques Foschia clarinettes basse et Sib
Mike Goyvaerts percussions 
GeorgWissel sax alto-ténor

Combien de fois m’a-t-il été donné de saisir la musique de ce quartet sur le vif ? Je ne me souviens plus du nombre exact de ces occasions merveilleuses... Par contre, j’ai gardé clairement dans l’esprit une série de moments musicaux qui m’ont réellement éclairé. Chacun d’eux se distinguant des autres par leur dynamique respective, la dimension de chaque mouvement dans le flux de la musique, la vitesse de rotation des idées ou bien cette capacité individuelle de développer chacun une idée, un matériau particulier indépendamment des autres. Qu’ils décident de se distinguer l’un de l’autre ou de jouer comme les quatre doigts de la main (« Pouce, ça ne compte pas » disait Bobby Lapointe), l’auditeur a vraiment l’impression d’entendre le même groupe. Alors, cet ultime concert de 2010 dans cet endroit discret de St Gilles fut encore un révélateur de l’empathie rare qui unit chacune de ces quatre personnalités aux trois autres, l’une à l’autre, deux par deux ou chacun avec l’entité distincte du groupe.
Selon mon expérience, très peu de groupes parviennent ainsi à varier les plaisirs dans la mise en place et l’économie de leurs échanges. L’instrumentation, percussion, violon, clarinettes basse et sopranino, saxophones alto et ténor - souvent préparés - est peu commune, mais si ces individualités avaient-ils joué du trombone, de l’accordéon, du cor du sampler  ou du clavecin, leur musique aurait gardé cette configuration aussi peu conventionnelle dans l’instant. Pour y parvenir, les membres des Canaries se rassemblent régulièrement pour jouer « hors de la scène » et cela depuis leur création en 2001. Le but de ces réunions est de dépasser leurs limites et de rechercher les possibilités de jeu collectif. Quand ils jouent en public, leurs improvisations spontanées folâtrent avec une telle assurance que le cadre semble défini dès le départ. Mais il n’en est rien : tout reste à faire et rien n’est dit. L’improvisation est totale ! Un grand nombre de jeunes improvisateurs s’esbaudissent face au phénomène AMM et leur manière unique ; il ne leur viendrait pas à l’idée que des provinciaux anonymes pussent brillamment relever un défi : comment improviser collectivement après cinq décennies sans piétiner les sentiers battus.

Le violoniste Christoph Irmer vit à Wuppertal, la ville de la danseuse Pina Bausch et d’improvisateurs historiques comme Peter Kowald et Peter Brötzmann. Il est la cheville ouvrière du Wuppertal Improvisors Orchestra, un « grand orchestre » d’improvisation ouvert à des démarches multiples et voisin du fameux LIO de Londres auquel il participe. Irmer fut longtemps associé au pianiste catalan Agusti Fernandez que tout le monde s’arrache aujourd’hui (Evan Parker, Ramon Lopez). Ebro, leur splendide duo sur le label Hybrid, et Clearings, en trio avec rien moins que John Butcher, vous indiqueront clairement dans quelles eaux naviguent ce violoniste, un des plus excitants de la scène impro actuelle. Quant à Georg Wissel, son Arte of the Navigation (NurNichtNur) est sans conteste, un des enregistrements de saxophone solo les plus cruciaux de ces dix dernières années en compagnie des opus de Butcher, Doneda, Leimgruber et cie … Sa spécificité réside entre autres dans la préparation du saxophone au niveau du bocal. A Cologne, Wissell a longtemps été associé à Paul Hubweber en organisant des concerts mémorables au Loft et en partageant la scène avec ce tromboniste exceptionnel. Aujourd’hui, il se fait entendre en duo avec Paul Lytton, un des inventeurs de la percussion improvisée (avec Lovens, Bennink, Oxley, Stevens et Prévost).

Le clarinettiste belge Jacques Foschia a publié dans une excellente carte de visite, Clair Obscur (Creative Sources CS), deux facettes des ses recherches à la clarinette basse. La première, un opus dédié à sa mère, disparue peu avant la session, est tout empreint de nuances et de réflexion et semble faire le point sur son parcours. Jacques a commencé sa carrière dans la création contemporaine « écrite », mais il a un goût pour la physicalité du son et les flux d’énergie. Cette option est superbement documentée dans le deuxième cédé de Clair Obscur faits de deux enregistrements de concerts à Bruxelles et à Londres. Adopté définitivement au sein du London Improvisors Orchestra suite à un premier concert en juin 2000 alors qu’il était un parfait inconnu dans la scène improvisée, Jacques est considéré par nombre de musiciens de l’orchestre comme étant « a great amazing player » . Du moins, si on peut faire confiance au jugement d’Evan Parker, Steve Beresford, Phil Wachsmann, Ian Smith, Robert Jarvis, John Butcher, Tony Marsh et cie… Le quartet est complété par un percussionniste debout, Mike Goyvaerts, qui se sert dans ce contexte d’éléments de percussions sélectionnés autour d’une grosse caisse déposée horizontalement. Cet artisan de la percussion a longtemps été associé au collectif WIM (Fred Van Hove, Peter Jacqmyn, André Goudbeeck) avec lequel il a contribué activement à leur festival anversois. Avec les Canaries, Mike a trouvé un groupe de rêve et une manière complètement appropriée pour s’inscrire dans la musique du groupe avec archet, grattages, frottements et résonances inédites. Car toute la démarche du groupe tient dans l’aspect collectif de leur travail basé sur l’écoute, des réactions ludiques rapides, un jeu de réponses subtiles fuyant le lieu commun, la redondance. D’ailleurs, Mike Goyvaerts met un point d’honneur à essayer d’improviser avec un nombre important de praticiens de la scène locale (la plus souterraine) car c’est de cette pratique sincère et désintéressée que lui viennent des idées de jeu et des convictions qui s’affinent.


Les Canaries on The Pole ont publié deux cédés : Canaries on the Pole / Free Elephant (2001) et COTP # 2 / Creative Sources CS 135 (2005). On en recommande l’écoute évidemment. Mais surtout, mon expérience d’auditeur me fait dire, après plus de sept concerts, qu’ils ne se rejouent jamais tant cette configuration à quatre voix amies trouvent à chaque concert des voies inexplorées et une dimension renouvelée tout en créant des formes évidentes dans le déroulement spontané de leur performance. La radicalité de l’improvisation sans posture post-m… Rien ne remplace un concert et peu de groupes, à mon avis, y assument autant de dimensions essentielles de l’improvisation libre et collective avec autant de musicalité et de lucidité : maturité, sincérité, sens de l’invention dans l’acte musical.  Lors de leur concert à l’Archiduc, un lieu mythique de Bruxelles, une spectatrice qui faisait là son baptême du feu, vint dire au patron qu’elle venait de vivre le plus beau concert de sa vie ! Cette musique improvisée libre, que d’aucuns décrivent comme hermétique ou élitiste, a réellement un pouvoir de conviction insoupçonné auprès d’auditeurs d’une fois. Le quartet des Canaries on the Pole en a découvert le secret.
Exemplaire et toujours réjouissant !

Paru dans le magazine Improjazz no 178 remerciements à Philippe Renaud et Joël Pagier d'Improjazz



Clair Obscur Jacques Foschia solo
avec Karl Treuheit, piano clavecin

















Canaries on the Pole/ Free Elephant 2002 

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