samedi 1 décembre 2012

Instant Chamber Music


Instant Chamber Music

Instant Chamber Music Marcello Magliocchi Matthias Boss Paulo Chagas Maresuke Okamoto Setola di Maiale SM2340
One Hour With Three Uncles Roberto Del Piano Matthias Boss Marcello Magliocchi Setola di Maiale SM2370
Improvisors Consort : Lisboa Sessions Magliocchi Boss Carlos Zingaro Paulo Chagas Paulo Curado Joao Pedro Viegas Abdul Moi – Même Setola di Maiale SM2360
Wind Trio : Old School New School No School Paulo Chagas Paulo Curado Joao Pedro Viegas Creative Sources CS 224 CD

Avec un titre pareil Musique Instantanée de Chambre ou Musique de Chambre Instantanée, c’est selon et c’est tout un programme. Curieusement, la pochette d’Instant Chamber Music indique qu’il s’agit de « web sessions » et paradoxalement, on entend bien ici une musique de chambre avec le violoniste Matthias Boss et le souffleur Paulo Chagas aux flûtes, hautbois, clarinettes et saxophones qui entrecroisent lignes et volutes avec une réelle empathie. Le percussionniste sollicite ses instruments très variés en étant conscient de la dynamique quand le bassiste, Maresuke Okamoto, charpente discrètement l’ensemble. Les élans lyriques de Boss et Chagas se déploient avec un réel sens du dialogue en prenant la juste mesure des dimensions spatiales et temporelles : ils jouent ensemble avec une ductilité sensible et cette lisibilité qui permet à des oreilles exigeantes ou même fatiguées de déchiffrer les frappes nuancées et variées à souhait de Marcello Magliocchi. Sans doute, le timing est un peu lâche et cela est sans doute dû au procédé d’enregistrement via le web (!!), mais le soin qu’ils apportent à leur travail me fait dire qu’un concert de leur quartet est vraiment recommandable. Cette impression est renforcée par l’excellente One Hour With Three Uncles avec à nouveau Boss et Magliocchi et le bassiste électrique Roberto del Piano. Ce trio est l’occasion pour le violoniste de donner sa mesure avec un swing affirmé entraînant un tandem basse/batterie dynamique, plein de justesse et d’invention dans une musique pleinement libre. Magliocchi a l’art d’occuper l’espace sonore sans le remplir en inventant, commentant et relançant ses deux comparses avec un goût sûr : construction et déconstruction, stase et précipitation, légèreté et vitesse. Quant au bassiste, il mérite vraiment d’être écouté et découvert , sons sens mélodique et rythmique n’est jamais pris en défaut dans un tel contexte, précis et chambriste en sollicitant les harmoniques au détour d’une phrase. Ces trois – là savent s’écouter au plus près avec un sens rythmique sûr qui révèle bien une musicalité profonde.  Un bel équilibre. Cela s’écoute avec un vrai plaisir, tout comme ce rassemblement des Lisboa Sessions en deux pièces de 36:02 et 11:07. Ici, les percussions de Marcelo Magliocchi et le violon de Mathias Boss se sont fait inviter par Carlos Zingaro, le légendaire violoniste portugais et un trio de vents avec le même Paulo Chagas, Paulo Curado et Joao Pedro Viegas qu’on découvre dans Old School New School No School, l’album de leur Wind Trio. S’y ajoute la guitare préparée d’Abdul Moi-Même. Ayant appris moi-même à la dure et par une pratique « souterraine » au fil des ans que la musique improvisée est avant tout une affaire collective, je serai toujours gré aux artistes qui osent produire des albums où six, sept, huit etc.. improvisateurs d’essayer de construire un univers avec la contrainte du nombre, de la pluralité des voix et de tous les désirs possibles. Cette mise en commun en totale liberté nécessite une authentique auto-exigence démocratique, une réelle sensibilité, un esprit d’à propos, un sens de la construction musicale. Bref, une vraie modestie qui est très souvent l’apanage des grands musiciens, du moins de ceux que j’ai eu le plaisir de rencontrer à force de fréquenter les milieux de l’improvisation. Old School, New School, No School, sans nul doute, exprime l’idée (et le sentiment) que «nous faisons de la musique avec ce que nous avons appris et ce qu’on découvre en la vivant avec ce que nous sommes et ce que nous voulons être ». Tant pis si leur démarche n’intéresse pas ceux qui tiennent à des définitions et rêvent à l’existence de sous – groupes étanches de l’improvisation radicale, leur musique vit de dialogues, de correspondances,  de confidences, d’écarts et d’unissons. C’est dans cette session lisboète que ces artistes révèlent la profondeur de leur engagement et de leur attachement viscéral à la liberté. Enregistrés de façon satisfaisante et relativement équilibrée, les sept musiciens utilisent plusieurs stratégies pour faire vivre cet ensemble d’un jour. Brièvement ou longuement surgissent ou s’insinuent répétitions, notes soutenues, ostinatos, hoquets, contrepoints, traits mélodiques brefs, unissons, staccatos, chassé croisé des violons, les idées et les gestes de chacun se relaient et circulent d’un acteur à l’autre en évitant un trop évident mimétisme. Le percussioniste avance à toute allure ou agite seulement une cloche. L’un ou l’autre choisit momentanément le silence. Le paysage ainsi créé évolue et se métamorphose, guidé tour à tour par les deux violons de Boss et Zingaro, ensemble ou à tour de rôle, ou les flûtes de Paulo Chagas et Paulo Curado. L’auditeur doit faire un effort d’écoute en fonction de la prise de son un peu trop présente ou, sans doute, l’exiguité du lieu. Quand s’approche la vingtième minute, des mélodies renaissent et les souffleurs (hautbois, clarinette et soprano) libèrent un lyrisme sous-jacent avant que la percussion n’agite les échanges. Et que les violons tapissent l’espace d’aigus. Il serait vain de vouloir saisir les instants de cette véritable instant chamber music qui se déroule en toute simplicité. Ils finissent les 36 minutes en faisant bloc avec un motif réitéré et partagé. Le deuxième morceau de 12’, enchaîné immédiatement offre encore d’autres couleurs et une atmosphère. Sans aucune prétention, cette pièce vaut bien celle qui figure dans l’album Incus 28 « Company Five » qui rassemblait Derek Bailey, Steve Lacy, Anthony Braxton, Evan Parker, Leo Smith, Tristan Honsinger et Maarten Altena lors d’une soirée de la Company Week 1977. Se produisant fréquemment en duos et trios pour des raisons de lisibilité, économiques, de communauté d’intérêts et d’espace pour l’expression individuelle, de nombreux praticiens évitent de se produire dans de tels ensembles. Et pourtant, cette excellente école d’improvisation libre remet les pendules à l’heure et pose au musicien une quantité de questions personnelles et existentielles, certaines restant sans réponse. Dans cette pâte mouvementée et imprévisible où l’éphémère est roi, l’improvisateur doit creuser et affiner son sens de l’improvisation, parfois jusqu’au désespoir. C’est dans ces amalgames indéfinis que résident certaines des valeurs immanentes essentielles de cette musique libre. Old School, New School, No School fait le point sur les croisements multiples des souffles de Joâo Pedro Viegas (soprano et clarinette basse), Paulo Chagas (flutes, oboe, sopranino clarinet) et Paulo Curado (flute, soprano et alto saxophone). La musique est lyrique, tour à tour ricochante ou apaisée, questionnante ou rêveuse. Ils font comme s’ils se parlaient sans tomber dans le travers facile des questions et réponses immédiates. Leur maîtrise des instruments s’entend clairement au travers des sons pleins et déliés, des pépiements, gésillements et étranglements feutrés, et cette colonne d’air qu’on laisse s’éteindre jusqu’au silence. Si l’un propose une phrase typée à la flûte, les deux autres répondent à ses volutes par des hoquets et des mouvements de danse inégaux sur deux notes. Une autre fois, c’est par des silences mesurés de ponctuations que l’un contient les débordements de l’autre. Chaque début des onze morceaux  renouvelle l’ambiance sonore de ce Wind Trio et leurs évolutions démontrent clairement une capacité remarquable à enchaîner toutes leurs idées avec un vrai sens collectif de l’équilibre, l’identité du groupe se maintenant à travers les nombreux changements d’instruments.  Une relative suavité des timbres rattache ce trio à la tradition chambriste ainsi qu’à un feeling méditerranéen, une nonchalance assumée. Ma culture de l’improvisation nettement plus nordiste, imprégnée par les expériences anglaises et allemandes, me fait regretter un relatif manque de « fire » largement compensée cependant par une musicalité intelligente et une écoute superlative.

Almost even further  6 i x  Jacques Demierre Okkyung Lee Thomas Lehn Urs Leimgruber  Dorothea Schurch Roger Turner. Leo

Chacun de ses six artistes compte parmi ces musiciens exceptionnels sur les épaules de qui peut reposer  en toute confiance les performances les plus risquées, parmi les plus inénarrables de la planète improvisation. Si la réputation des Demierre (piano), Leimgruber (saxophone), Lehn (synthé analogique) et Turner (percussion) n’est plus à faire, ceux qui, par exemple, écouteront Okkyung Lee improviser en solo au violoncelle, vont redécouvrir cet instrument sous un jour nouveau. Quant à Dorothea Schurch, c’est une vocaliste très prisée par ses collègues en Suisse et en Allemagne. Solistes réputés, ils sont aussi par conviction et avec la modestie la plus sincère, des partisans de l’aspect collectif de l’improvisation, celle où la voix individuelle sacrifie parfois sa singularité pour se mettre au service du tout. C’est dans cette voie difficile qu’ils nous convient avec almost even further, presqu’un peu plus loin. Presque, parce que la réussite n’est jamais totale, un musicien exigeant restant souvent insatisfait, même pour un détail. Un peu, car dans de tels groupes, le peu est aussi significatif et complexe que le nombre et la profusion. Plus loin, les limites existent pour être dépassées. 6 i x se transforme insensiblement en trio, quartet, quintet et sextet. Chaque improvisateur évolue à une vitesse différente souvent dans une réelle indépendance, créant des espaces pour autrui, intervervant au moment opportun, donnant un réel sens à des gestes simples et des sons singuliers qui se posent avec une belle évidence. Des contrastes, des presques rien appuyés, des murmures, des sons qui se meurent, tout concourt à créer un univers tactile et lisible de bout en bout. Les quatre pièces enregistrées (26:36, 5:52, 18:32, 8:05) s’évanouissent sans que le temps se fasse sentir. On a l’impression que leur musique de chambre puisse revêtir les métamorphoses les plus variées, l’imagination et l’imaginaire individuels se nourrissent et se dilatent au contact les uns des autres. Exemplaire.

Bouquet Frédéric Blondy Charlotte Hug Emanem 5026

Bouquet est le quatrième album de ou avec Charlotte Hug sur le label Emanem et comme ses prédécesseurs, il se révèle ce qu’on pourrait définir comme un chef d’œuvre, si c’est une chose possible dans le contexte de l’improvisation libre ou totale. Comme le souligne mon confrère Dan Warburton dans les notes de pochette, l’univers de ce duo parlera « aux connaisseurs  de Grisey, Xenakis, Cage et Feldman ». Frédéric Blondy prend ici un recul par rapport à sa pratique engagée avec le groupe Hubhub ou le duo avec Lê Quan, les deux improvisateurs établissant un rapport réciproque de dialogue lucide et sensible qui parcourt un très large champ d’investigation. Douze pièces aussi variées qu’il est possible, faisant appel autant à l’intelligence musicale qu’à la spontanéité en mettant en valeur une véritable mine de matériaux sonores, d’idées lumineuses, de pratiques instrumentales rares, ponctuées de quelques interventions vocales de Charlotte. Celle-ci nous avait offert une symbiose magique entre sa voix naturelle et son alto joué en pizzicato, à l’archet ou avec sa technique remarquable de soft-bow dans l’album Slipway to Galaxies. Ici la chanteuse mêle sa voix aux sons instrumentaux avec un esprit d’à propos qui fait à la fois corps avec son jeu à l’alto et avec la musique du duo.  Ayant fait le choix d’utiliser différentes techniques au piano pour cet enregistrement, Frédéric joue magistralement le clavier « normal » comme on l’entend dans cato’s pink cluster, l’instrument préparé comme durant les dix minutes de thalia remontant, ou intervient manuellement dans les cordes, comme dans la belle sultane qui arrache littéralement l’écoute lorsqu’on choisit d’écouter directement la première plage. Bouquet porte bien son titre, le fait d’accorder dans le même album douze morceaux aussi différents comme les parties d’un même tableau plein de couleurs, de souffles, de mystères et de lueurs est à lui seul tout un art. Devrais-je convaincre un connaisseur pointu et exigeant ou un auditeur occasionnel de la filiation ou du cousinage de plus en plus rapproché des musiques d’improvisations avec celles des compositeurs contemporains, Bouquet sera mon premier choix (ex-aequo avec gocce stellari du Stellari Quartet où officie Charlotte Hug). Aussi, Frédéric est un pianiste exceptionnel et Charlotte est une artiste unique du point de vue de son instrument, le violon alto.  Franchement, j’ai tellement de plaisir à écouter  et à en découvrir tous les coins et recoins que je ne vais tarder à conclure cette chronique pour me concentrer sur l’écoute de Bouquet. Il met en perspective les recherches, pratiques, racines, sentiments, talents individuels et l’imagination de deux artistes sincères et complètement engagés dans leur art comme rarement il est permis de l’entendre.

PS
les autres albums de Charlotte Hug, Slipway to Galaxies, Gocce Stellari et Fine Extensions sont chroniqués ailleurs dans ce blog .
D’autres duos très remarquables avec le piano que je recommande, au-delà des styles : Archiduc Concert de Paul Hubweber et Phil Zoubek et More Dialogues de Trevor Watts et Veryan Weston (Emanem) qui sont chroniqués dans des pages précédentes.

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