vendredi 25 janvier 2013

Le Sax sopranino, un instrument unique


Sopranino sax : an unique instrument ... dedicated to Stefan Keune.

Le Sax Soprano 

Dans l’évolution du jazz, les saxophonistes ténor et alto de haute qualité sont légion. Même si le travail réalisé avec ces deux saxophones atteignent des sommets dans les mains de Charlie Parker, Anthony Braxton, Sonny Rollins ou John Coltrane pour confiner au génie absolu, il existe une galaxie de souffleurs qui esbaudissent les foules par un talent incontestable : Dexter Gordon, Johny Griffin, Charlie Rouse, Roland Kirk, Archie Shepp, Stan Getz, Jimmy Giuffre et plus près de nous, David Murray et David S. Ware, Fred Anderson et Edward Kidd Jordan, Evan Parker et Ivo Perelman. Les saxophonistes alto Eric Dolphy et Ornette Coleman sont les deux initiateurs incontournables du jazz libre. La scène londonienne des seventies a produit à elle seule les véritables Trois Mousquetaires européens du sax alto : Elton Dean, Mike Osborne, Trevor Watts et Ray Warleigh, musicien de studio et compagnon de John Stevens. Ce quartet exceptionnel rivalise avec les Jimmy Lyons et Sonny Simmons, Oliver Lake et Julius Hemphill, Roscoe Mitchell, John Tchicaï et Marion Brown et bien sûr John Zorn et Tim Berne. Aujourd’hui, les listes de sax ténor et de sax alto de première classe semblent infinies.
Vous remarquerez tous que celle du saxophone soprano est remarquablement réduite. La revue Musica Jazz vient de publier un texte de Lol Coxhill sur son idole Sidney Bechet, un saxophoniste incontournable qui fut longtemps le seul musicien d’envergure à maîtriser le sax soprano, un instrument dont la justesse est très difficile à contrôler. Cet article fut publié par la revue Jazz Ensuite de Jean Rochard qui produisit de beaux albums de Coxhill sur son label Nato. Dans la génération suivante, il y eut Lucky Thompson et puis John Coltrane qui popularisa l’instrument avec My Favourite Things, chanson jouée des centaines de fois lors de ses tournées. A cette époque, Steve Lacy s’est consacré exclusivement à l’instrument en travaillant le jazz entier en amont et en aval. Il a collaboré avec Cecil Taylor durant les années cinquante, travaillé les compositions de Thelonious Monk de fond en comble au point d’en devenir un des plus grands spécialistes, souffla avec Rollins sous le pont de Williamsburg et se produisit fréquemment avec des musiciens de l’ère swing comme Rex Stewart. Tout comme Steve Lacy, Lol Coxhill joue exclusivement du soprano alors qu’Evan Parker est un sax ténor qui a élevé la pratique du soprano au sommet. Ces trois artistes sont considérés à juste titre comme les Trois Mages du soprano, instrument qu’ils ont développé en défricheurs du jazz libre polytonal (Lacy), de l’improvisation libre radicale et de l’exploration sonore (Evan Parker) et d’une expression libre, hybride et inimitable (Lol Coxhill). Aussi, ils sont des pionniers de la performance solitaire au saxophone, chacun créant un univers aussi unique l’un que l’autre. Steve a publié un tas d’albums solos avec ces Tao pieces, the Duck, Clangs (Avignon and After / Emanem) et les rééditions Psi des solos d’Evan Parker sont toutes épuisées (Conic Sections, Six of One, Saxophones solos). Lol Coxhill nous a laissé de beaux albums solos comme The Dunois Solos (Nato) et More Alone Than Together (Emanem). Steve et Lol nous ont quitté après avoir prêché la bonne parole et Evan maintient la plus haute qualité dans toutes ses associations. Contemporain d'Evan Parker et son collègue dans la communauté improvisée londonienne, Larry Stabbins avait acquis fort tôt un jeu sidérant sur l'instrument. Je me souviens d'un concert inoubliable de 1979 avec le percussionniste Roy Ashbury (Fire Without Bricks Bead Records 1976). Emanem a publié de lui Monadic, un excellent solo très recommandable.

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 Dans le sillage de ces trois artistes majeurs, Michel Doneda, un sopraniste exclusif, est devenu un magicien incontournable de la colonne d’air. J’ai pu constater de « tout près » alors qu’âgé de près de soixante ans, son jeu s’est encore bonifié pour atteindre l’injouable (Solo Las Planques, Sofa & The Cigar That Talks / Pied Nu). Il a développé l'infra-saxophone et parvient à en projeter le moindre détail avec une puissance inouïe. Bien sûr, à la suite de Coltrane, un grand nombre de sax ténor ont ajouté le soprano comme une extension de leur instrument de prédilection. Wayne Shorter et Dave Liebman sont parmi les plus remarquables et Dave eut une période durant laquelle il se consacra uniquement au petit instrument. Anthony Braxton a une fluidité exceptionnelle au soprano et des artistes de référence comme Charles Brackeen, Tony Coe ou Jimmy Giuffre l’ont adopté dans les années 70. Charles Brackeen a enregistré Dance et Le Voyage avec Paul Motian, David Isenzon et JF Jenny-Clarke pour ECM, Tony Coe, Nutty avec Coe Oxley & Co pour Hat-Art et Jimmy Giuffre, theTrain and The River pour Choice.
Aux côtés de Doneda, deux autres saxophonistes ténor de l’impro libre font jeu égal au soprano : le suisse Urs Leimgruber et le britannique John Butcher. Leimgruber a enregistré Twine en duo avec Evan Parker (Clean Feed) et Doneda un duo avec Coxhill qui sortira chez Emanem. Geometry of Sentiment (Emanem)et 11 Friendly Numbers (Acta 1992) sont deux excellentes introductions à l'univers de John Butcher dont le soprano est le complément incontournable de son jeu au ténor. Il faut ajouter à ce tableau Gianni Mimmo et Harri Sjöstrom, deux artistes qui ont investigué la musique de Steve Lacy (BauchHund en duo / Amirani). Ou l’israélien Ariel Shibolet. J’attire l’attention des lecteurs que la plupart des sopranistes cités, tels Michel Doneda et Urs Leimgruber, ont mis de patientes décennies à devenir des sculpteurs multi-dimensionnels de cette colonne d’air si difficile à maîtriser. Cela en fait des émules sérieux d’Evan Parker. Aussi un maître du sax alto comme Trevor Watts fait des miracles d'invention mélodique au soprano comme dans Dialogues in Two Places (Hi4head). Et bien sûr le ténor en chef, Paul Dunmall dont j'ai retracé la saga dans ce blog, a un trio magique avec Phil Gibbs et Paul Rogers : Tribute To Tony Levin / FMR. Donnez un soprano à un jeune virtuose trentenaire pour voir et ne vous étonnez pas, si c’est un artiste sérieux, qu’il n’osera pas en jouer sur scène.

Le sax Sopranino : un instrument unique.

Mais il y a encore un saxophone plus petit, un instrument de poche qui fait penser à l’orchestre de cirque et au clown qui s’en sert comme d’un curieux jouet. Et là, çà se corse. L’instrument est très très très difficile ! Magicien du saxophone dès ses vingt ans et quelque, Anthony Braxton a écrit et enregistré une œuvre magistrale pour sopranino solo : Composition #113 (Sound Aspects sas 003 1989). Dans les sites du web où cet album est listé, il est mentionné qu’il s’agit du saxophone soprano in Eb (mi-bémol). Mi-bémol comme le sax alto dont il conserve le doigté. Certains clarinettistes expérimentés de haut vol arrivent à jouer du sopranino assez spontanément des lignes mélodiques avec une fluidité relative. Mais dans une musique où il faut être un artiste original pour compter, cela ne suffit pas. Un clarinettiste d’exception Berlinois s’est révélé par une projection du son ahurissante et a fait littéralement exploser le sax sopranino : Wolfgang Fuchs. Son jeu atteint les harmoniques extrêmes et nous n’avons encore jamais rien entendu de pareil, surtout avec cette puissance. Six Fuchs (Rastascan) et Three october meetings (Balance Point Acoustics), enregistrés en Californie avec les potes de Gino Robair et de Damon Smith, nous font entrer dans un univers radical et un jeu dur sans concessions. Une espèce de sérialisme sonique et pulsatoire magistral. On peut aussi s’en rendre compte avec Lingua en compagnie de Thomas Lehn et de Fabrizio Spera (Oaksmus).  Bien sûr, mis à part ses pairs comme les batteurs Paul Lovens et Paul Lytton, le pianiste Fred Van Hove ou les trombonistes Radu Malfatti et Gunther Christmann avec qui il a travaillé, quasi-personne ne s’est rendu compte de son talent. C’est bien le malheur de la musique improvisée libre, mis à part le cas d’un guitariste phénomène comme Derek Bailey qui est sensé transformer en or tout ce qu’il touche, une bonne partie du public, les critiques, les organisateurs et les créateurs sonores du dimanche après-midi n’ont pas trop envie de savoir ou de comprendre où et comment se situe le talent réel. Aujourd’hui, Wolfgang Fuchs a abandonné les instruments à vent pour des raisons de santé. Mais quelques rares instrumentistes ont décidé de s’attaquer à l’instrument et en développer des facettes inconnues en improvisant avec succès : Stefan Keune, Dik Marwedel et J.J. Duerinckx. Ces artistes ne sont peut-être pas des « génies », mais j’estime qu’il faille considérer leur travail avec le plus grand respect. Ils ont un réel talent, indiscutable, qui les place dans l’orbite des Parker, Leimgruber, Butcher ou Doneda. Qu’ils soient peu connus tient au fait qu’ils vivent dans des lieux isolés des grands centres comme Berlin, Londres ou New York. D’ailleurs, ils ont dû tellement travailler et se concentrer pour arriver à maîtriser leur biniou qu’ils n’ont plus trouvé assez de temps disponible pour se faire connaître.
D’abord, il faut souligner l’aisance avec laquelle Michel Doneda manie le plus petit saxophone. Car, figurez-vous, que très peu de saxophonistes y parviennent et peu veulent s’y essayer, car ils se doutent qu’ils y parviendront à peine. Souvent, on s’en sert comme d’une couleur sonore en en jouant approximativement. Il faut souligner que David S Ware nous en a livré un bel album solo, Organica (Aum Fidelity) quelques mois avant de nous quitter. DSW était un saxophoniste d’exception et l’ami de Sonny Rollins, ce qui veut tout dire. Et pourtant, on entend clairement que ce maître du saxophone n’en fait pas ce qu’il veut.
Jouant en duo avec le guitariste John Russell, le multi-saxophoniste Stefan Keune utilise toute la gamme des harmoniques qu’il pointe dans des zig-zag de doigtés fourchus, à l’instar d’Evan Parker avec John Stevens dans the Longest Night (Ogun 1976). Deux albums magnifiques nous font entendre ce duo avec le guitariste John Russell : Excerpts & Offerings (Acta) et Frequency of Use (Nur Nicht Nur) et 21:20 dans le Freedom of The City 2003 Small Groups (Emanem). Dans Frequency of Use, il ne joue presqu'exclusivement que du sopranino. Un exploit ! 
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Stefan Keune ici au sax alto.

Ce duo avec Russell exploite avec beaucoup de bonheur les interrelations possibles avec un jeu infini de nuances. Cet album avait été préparé par Martin Davidson en personne pour en faire une pièce incontournable du catalogue Emanem. Comme Russell et Keune étaient pressés par le temps, ils l'ont sorti au plus vite chez Nur Nicht Nur. Ce cd emanem "fantôme" est une belle pièce à conviction des possibilités expressives du sopranino. En confinant son jeu dans une dimension "post Evan Parker", sollicitant exclusivement harmoniques, éclatements de la colonne d'air, sifflements contrôlés, doigtés fourchus, intervalles distendus, glissandi, vocalisations discrètes et en variant les accents, Stefan Keune s'efforce d'étendre un univers de klangfarben melodien et cultive la surprise. A chaque changement d'atmosphère et de timbres chez le guitariste, il transforme son intention en suggérant un sous-jascent mélodique / thématique, modifiant les paramètres secondaires de son jeu : intervalles, clé, timbres, cadences, géométrie des lignes. Avec ce langage aussi spontané qu'il est sophistiqué et complexe, Stefan Keune se hisse à la hauteur des John Butcher et Mats Gustafsson au point de vue musical. D'ailleurs son langage est tellement intégré qu'on ne distingue pas quand il vient à utiliser le sax alto. Je ne connais pas beaucoup d'autres sopranos ou sopraninos qui tiennent une telle distance : plus  de 70 minutes où les duettistes évitent la répétition et trouvent encore des idées nouvelles après plus de cinquante minutes. Michel Doneda ou Urs Leimgruber. Creative Sources a publié Sunday Sundaes en solo et the Long and the Short of It en trio avec Achim Krämer et Hans Schneider, deux opus dans lesquels il se partage entre l'alto et le sopranino avec une énergie débordante. D'un point de vue sonique, cela pète ! Stefan est un authentique autodidacte à 100% et comme peu de professeurs de saxophone comprennent cet instrument et ses problèmes spécifiques, cela n’avantage pas toujours de fréquenter le Conservatoire.  Son côté brut a eu l'heur de convaincre Joost Gebers en personne de sortir No Comment du trio Keune/ Krämer / Schneider sur le label historique FMP. Ses deux acolytes sont d'ailleurs des anciens du label FMP (Georg Gräwe Quintet en 1977).  J’ajoute encore que ce musicien joue aussi avec Paul Lytton et Paul Lovens, excusez du peu !
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Stefan Keune avec John Russell
Autre phénomène : Dirk Marwedel. L’album Misiiki avec les percussionnistes Michael Vorfeld et Burkhard Beins (Rossbin RS 013) nous livre une intéressante expérience sonique enregistrée en 2001 à l’époque du « réductionnisme » berlinois. Le label Hybrid a publié une collection de pièces solos : Improvisationen Über Die Trichter-Skala ‎. Tous les albums que je cite sont tous disponibles ou trouvables, je vous recommande de partir à la pêche miraculeuse, ces musiques peuvent ouvrir des perspectives dans votre imaginaire. Les sopraninistes sont de véritables sourciers un peu sorciers qui sont rentrés dans la télépathie du saxophone. Ils en ont percé un des secrets les plus inviolables : le feeling de la colonne d’air au nanomillimètre près. C’est l’intelligence du corps qui s’exprime et intériorise la pression infinitésimale du souffle et des lèvres sur le bec et l’anche qui permet par miracle de contrôler la colonne d'air dans toutes les positions des clés. Le belge J.J. Duerinckx est un authentique saxophone baryton et a travaillé avec opiniâtreté le saxophone sopranino jusqu’à une superbe maîtrise. A part une participation à une anthologie (Cardo Inaudible/ Emanem 2003), aucun de ces enregistrements n’a été publiés. Il a étudié et travaillé les compositions de Steve Lacy et d’Anthony Braxton, y compris la Composition # 113 pour sopranino. Ayant fait la rencontre de Michel Doneda, celle-ci l’a inspiré pour explorer les timbres, les matières, les techniques alternatives et tous les intervalles de manière systématique. Une de ses spécialités est de jouer sans bec en soufflant dans le tube comme un ney. Projection du son, virtuosité soyeuse du jeu mélodique, justesse irréprochable, déchiquetage du phrasé avec des triples détachés, respiration circulaire, recherche timbrale. Aussi, Jean Jacques est un des activistes les plus engagés dans l’improvisation radicale dans la région bruxelloise. On l’a entendu récemment en duo avec le clarinettiste Jacques Foschia, un maître de la clarinette basse  et avec le violoncelliste Matthieu Safatly, un solide musicien. Alors qu’on voudrait ne pas le prendre au sérieux, tous les artistes d’envergure qui le croisent à Bruxelles s’enthousiasment en l’écoutant. J’ai été témoin de l’admiration amicale d’Evan Parker et Paul Lytton, John Russell et Pascal Marzan, Charlotte Hug, Roger Turner et les objétistes de choc, Martin Klapper et Adam Bohman qui sont prêts à jouer avec lui.
La musique improvisée libre a une qualité : elle permet au praticien engagé et volontaire de se dépasser et de se transformer en artiste talentueux et profondément original, même si rien ne semblait le prédestiner. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas hésiter à découvrir et à piocher dans les catalogues des distributeurs et des détaillants (Instantjazz.com, Open Door, Improjazz, Souffle Continu, Métamkine etc…), vous en serez récompensé. J-M Van Schouwburg.
JJ Duerinckx

Stefan Keune et Paul Lovens par Kris Vanderstraeten

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