lundi 17 juin 2013

summer listenings


Keith Tippett Giovanni Maier Two For Joyce Live in Trieste Long Song Records LSRCD 127/2013
Un duo enregistré dans la banlieue industrielle de Venise en hommage à James Joyce. Un piano magistral et un contrebassiste qui relève le défi durant les 49 minutes de cet excellent concert. Giovanni Maier est un proche du contrebassiste Roberto Bellatalla (ils ont enregistré un superbe trio avec le batteur Michele Rabbia). Comme Roberto Bellatalla  fait lui-même partie de la fratrie londonienne Tippett – Moholo et compagnie depuis des lustres, au sein de Dreamtime, avec qui Keith Tippett a souvent joué et enregistré, cette association de Giovanni Maier avec le légendaire pianiste britannique est tout à fait naturelle. Une belle contrebasse puissante et sensuelle pour épauler avec beaucoup de classe et de retenue un de nos pianistes favoris tout en énergie, en nuances et avec son extraordinaire articulation.  Les deux partenaires nous convient à un parcours de l’univers tipettien dans toutes ces déclinaisons. A la fois improvisateur de l’instant et compositeur dans la durée, le pianiste nous livre une construction tour à tour intime, étincelante et assumée. Après une brillante envolée scandant des motifs africains, nos deux partenaires ménagent un passage introspectif où les harmoniques à l’archet et le jeu dans les cordes se rejoignent. Une comptine au piano préparé se mêle à des pluckings délicats, les cordes graves résonnent dans la table d’harmonie, alternant subtilement deux modes de jeux sans crier gare. Keith Tippett et Giovanni Maier ont fait ici un superbe concert et comme les albums de Keith dédiés au piano en solo ou duo se font rares au fil d’une très longue carrière, on ne boudera pas notre plaisir.

Home John Russell - Fred Lonberg-Holm Peira

Ce sympathique micro-label chicagoan nous présente un magnifique duo de deux personnalités incontournables de l’improvisation libre. Le guitariste John Russell et le violoncelliste Fred Lonberg-Holm se sont rencontrés dans l’appartement du guitariste à Walthamstow pour un superbe échange. Voilà pourquoi Home. L’enregistrement réalisé par Russell a une qualité technique remarquable quand on connaît les circonstances de celui-ci : une petite pièce encombrée de livres, d’étagères de cd’s, ordinateurs, archives etc… La musique est superlative : la distinction du guitariste et les sonorités particulières de son jeu, intervalles dissonnants issus du dodécaphonisme, harmoniques obtenues avec des plectres en pierre, etc… n’ont d’égales que les nuances et la dynamique du violoncelliste. Cet album est un témoignage merveilleux, s’il en est, de tout ce qu’il y a moyen de partager, de jouer et de vivre en improvisant librement sans contrainte avec deux instruments à cordes.  

Southville Summer Dominic Lash – Ricardo Tejero Clamshell records CR 11
Contrebasse (Lash) et saxophone tenor / clarinette (Tejero, …plus sifflets) pour une belle mise en commun de deux camarades associés depuis des années au sein de la communauté improvisée londonienne et du London Improvisors Orchestra dont ils sont des piliers incontournables. Chacun des sept morceaux de l’album enregsitré en 2012 est consacré à un mode de jeu spécifique et des tournures précises qui donnent à ces échanges une identité forte. Le contrebassiste joue à égalité avec le souffleur qui sollicite une belle variété d’effets sonores intégré dans un discours construit qui va du mélodique (Allfoxton), au bruitisme intelligent (Fernleaze) en passant par le classique vingtiémiste (Grittleton). J’apprécie particulièrement l’excellent travail de Dom Lash à la contrebasse aussi bien à l’archet qu’au bout des doigts et auquel les souffles conjugués de Ricardo Tejero offrent une belle contrepartie. Le parti-pris « efficace » de consacrer chaque pièce à une direction musicale différente concentre l’attention de l’auditeur pour le meilleur. Rien ne se perd et au bout du compte, on a parcouru un beau voyage. Des partisans de la musique honnête du partage et de l’écoute.

Songs From Badly-Lit Rooms Tom Jackson & Benedict Taylor Squib-Box 2013-06-09
Songs from Badly-Lit Rooms cover art
Wouf ! Un superbe duo clarinette et (violon) alto par deux jeunes musiciens qui sont à la proue de la relève des improvisateurs britanniques. Dès la première écoute, il est clair que l’altiste Benedict Taylor est sans nul doute un des violonistes les plus intéressants de la scène improvisée à s’être révélé récemment. Avec l’excellent clarinettiste (virtuose) Tom Jackson, il forme un duo remarquable et leur Songs From Badly - Lit Rooms est déjà un enregistrement de référence pour tous les membres du Comité d’Evaluation de la Violonnerie Improvisée de la Fondation Johannes Rosenberg. Benedict Taylor fait littéralement gonfler, distendre les paramètres des sons de son instrument avec un jeu très détaillé de pression de l’archet sur les cordes. Un raffinement sensuel et inouï avec les harmoniques, les transformations du son dans le même coup d’archet surviennent avec un savant mélange de logique et d’intuition, l’altiste tirant magnifiquement parti de la tessiture du violon alto dans des méandres micro-tonaux. Les intervalles sont étirés ou distendus de manière très personnelle voire intime, fruit d’une oreille musicale finement exercée. Une colorisation inédite des timbres. Tom Jackson joue avec précision et inventivité de superbes contrechants, inventant une contrepartie subtile dans un style proche de la musique contemporaine. Son jeu à la clarinette relativement « classique » se met de temps en temps à étirer les intervalles, faisant bonne mesure avec son partenaire. On entend poindre ça et là des écarts avec le chromatisme qui entrent en sympathie agissante avec les soubresauts soniques de son partenaire. Il peut aussi bien naviguer sur un autre plan en se concentrant sur son phrasé « contemporain » très droit laissant son acolyte s’échapper dans de merveilleux glissandi. Pour toutes ces raisons et le fait qu’ils essayent plusieurs points de vue dans les échanges, il s’agit d’un superbe premier album.  Enregistré live dans des lieux différents et avec des acoustiques parfois imparfaites sans que cela soit gênant. Peu importe, la musique est super-réussie et la qualité acoustique n’infère en rien sur mon parti-pris et mon plaisir d’écoute pour leur superbe musique. Voici donc deux improvisateurs vraiment talentueux engagés dans l’improvisation libre dont je me dois de saluer l’arrivée providentielle dans la scène britannique.
Je répète, superbe, voire indispensable si vous aimez le violon et l’alto improvisés.

Gongfarmer 36 Jim Mc Auley LongSong Records.

Ce label italien vient de frapper fort avec ce superbe témoignage  solo d’un guitariste exceptionnel, Jim Mc Auley. Remarqué il y a plus de dix ans dans un album en trio de guitares avec Nels Cline publié par Derek Bailey sur son label Incus, Jim Mc Auley manie aussi bien la guitare classique que le dobro ou la national métallique, instruments emblématique du blues. Un morceau est dédié à John Carter, un autre revisite le saltarello. Des objets sont utilisés dans les cordes en en tirant les meilleurs effets.
Gongfarmer 36 est un témoignage de  de ce qu’un improvisateur / instrumentiste de haut niveau est capable de faire avec des guitares. Plutôt que de « spécialiser » dans un style ou une démarche, Jim Mc Auley réussit tout ce qu’il entreprend, nous offrant un panorama vivant et convaincant de son talent en travaillant le son en profondeur, l’articulation, les intervalles, l'exploration... Il trouve le ton juste avec chaque instrument et chaque approche. Un guitariste improvisateur radical qu’on écoute et réécoute avec plaisir et un intérêt renouvelé : on a l’impression de n’avoir pas fait le tour. Oubliez les références citées dans le texte de pochette (Bailey, Fred Frith) et écoutez la musique. Une surprise de première classe, catégorie « musique honnête ».

FluiDensity Brian Groder Tonino Miano Latham Records Limited Edition Impressus IR Records.
Brian Groder est un de ces fantastiques trompettistes qui pullulent en Amérique et qui s’est, lui, créé un style jazz contemporain personnel et intéressant. Je vous passe les détails de sa carrière, rien que d’avoir enregistré un superbe quartet avec le légendaire Sam Rivers (un musicien que j’adorais étant jeune) est en soi une référence peu commune (Torque / Latham Records). Selon les notes de pochette signées George Grella, la musique du duo de Brian Groder avec le pianiste Tonino Miano se rapporte autant à la tradition du jazz « jusqu’à Cecil Taylor » qu’à la « musique nouvelle » d’origine classique. Ces deux musiciens, instrumentistes superlatifs avec un très solide bagage musical, ont une approche distanciée par rapport à l’engagement physique qui sous-tend l’improvisation libérée issue du jazz et  cette qualité des improvisateurs qu’est la fantaisie. Etant plongé dans l’univers des improvisateurs et de l’improvisation  depuis des décennies au point d’en être devenu un moi-même, je ne ressens pas le feeling de l’improvisation dans cette musique excellemment jouée, avec une justesse toute classique, pensée et réfléchie en profondeur. Pour faire court, on pourrait qualifier leur musique d’une sorte de troisième courant de chambre. Il s’agit plus de variations sur une composition que d’improvisations. Le son de la trompette est éminemment classique et balance merveilleusement le jeu orchestral du pianiste, d’une très grande finesse.  C’est en quelque sorte une musique jazz pour amateurs de musique classique jouée magistralement et, de ce point de vue, c’est une réussite incontestable. Je serais curieux d’entendre Groder en compagnie de Blaise Siwula, François Grillot etc.. ( ils viennent de travailler ensemble), car notre trompettiste a une technique et un contrôle du son de première. Et je suis certain que dans ces contextes, il fera un superbe travail. On peut donc féliciter ces musiciens pour leur excellence.
Toutefois, la référence « Cecil Taylor » citée dans notes de pochette me semble absente dans le travail du pianiste. Etant personnellement un passionné des Cecil Taylor, Paul  Bley, Mal Waldron, Randy Weston, Jaki Byard et Thelonious Monk et un inconditionnel de Fred Van Hove et Alex Schlippenbach depuis ma tendre jeunesse, j’ai personnellement des difficultés à apprécier le piano tempéré « plain vanilla » et son expressivité. J’ai trop écouté Howlin Wolf, John Coltrane, Ornette Coleman, Skip James, Jimi Hendrix, Duke Ellington et Charlie Mingus, la musique des pygmées, celles d’Inde du Nord et du Sud, les musiques africaines, javanaises etc… et donc mon oreille est déformée à tout jamais. Je m’en excuse.
Un super duo quand même.

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