lundi 16 juin 2014

White Noise, Dynamics of Impromptu and Iskra 1903 @ Goldsmiths

White Noise Generator Experiment # 0  WNG
Marco Malassomma Electronics & Soundscapes EXP#0_1 à 8
Gerardo Antonacci Double Bass & Electronics EXP#0_1 à 8
Luca Antonazzo Sax and Sound effects  EXP#0_1 à 8
+ Invités
Marcello Magliocchi Drums and Percussion  EXP#0_1_4_6
Michele Magno Guitars & Sound Objects  EXP#0_3_5_7
Gianni Lenoci Synth & Electronics EXP#0_2_8

White Noise Generator est un collectif d’improvisateurs la région de Bari en Italie où l’activité musicale improvisée (ou jazz libre) a une certaine importance (festivals de Noci, Ruvo di Puglia, musiciens très actifs comme Gianni Lenoci, Marcello Magliocchi, et en son temps, Roberto Ottaviano).
Experiment # 0 est une suite de 8 pièces où se dégage une constante de « bruits blancs », de sons électroniques et d’interventions instrumentales qui cadrent avec cette esthétique. La pochette indique que toute la musique est improvisée en temps réel et qu’il n’y a aucun overdub. Il n’y a pas de balance définitive pour l’entièreté de la session et le mixage varie très souvent entre chaque morceau sans que cela ne rompe la continuité musicale. Il se dégage de l’ensemble une véritable cohérence avec des passages vraiment intéressants et des pièces à l’ambiance fascinante. Une création collective plus qu’une confrontation de personnalités tranchées. Marco Malasomma, Gerardo Antonacci et Luca Antonazzi sont présents dans toutes les plages de trois à sept minutes chacune. Et la participation épisodique du percussionniste Marcello Magliocchi , du guitariste Michele Magno et de Gianni Lenoci au synthé et électroniques est chaque fois judicieuse et intégrée selon l’esprit et l’unité de chaque pièce. Certaines se terminent en fade-out et ce choix est pour des raisons subtilement musicales. Un travail de studio plutôt qu’une performance de concert.
Si les percussions métalliques de Magliocchi s’intègrent intelligemment dans l’ensemble, il joue une remarquable partie de batterie free où flotte le saxophone alto de Luca Antonazzi, au discours radical musique improvisée libre. Souvent mis en retrait dans le mix, Antonazzo est entendu franchement à l’avant plan en répondant aux  assauts « noise » du guitariste Michele Magno. L’usage de l’électronique évite les boucles (loops) et les effets de delay (qu’on entend trop souvent dans l’électro) et lorsque dans la dernière pièce les boucles sont exploitées, cela débouche sur des idées intéressantes.
Je pense que c’est une bonne réalisation dans un domaine, improvisation électronique, le quel m’a toujours semblé musicalement très en deçà (à mon avis) de la GHEIM, dénommée ainsi par feu Paul Rutherford (Great Honky European Improvised Music). Bien sûr l’ensemble se rapproche plus de la musique « expérimentale » électronique que de l’improvisation radicale, mais ce qui compte finalement c’est de développer un point de vue qui tienne la route du début jusqu’à la fin d’un disque ou d’un concert. Pour cela, je dois dire que pour un premier jet  le collectif  WNG est à suivre dans le cadre de ce qui se passe en Italie Méridionale. L’Italian Instabile  Orchestra est une institution bien en place (stable … malgré son nom) mais il ne faudrait pas qu’aux yeux des Européens du Nord qui jettent un coup d’œil sur la scène improvisée italienne que l’ Instabile, auquel se réfèrent les critiques bon genre, n’occulte le travail intense de l’improvisation « régionale » italienne. Il suffit de consulter le catalogue du label Setola di Maiale de Stefano Giust   avec ces centaines de  références autoproduites sans subventions ni aucun soutien des pontifes du statu quo.   D’ailleurs, le collectif WNG promet d’autres enregistrements et vient de publier « live in Ler Devagar Lisboa » de l’ Improvisers Consort, un autre collectif, international celui-là et basé au Portugal. Il rassemble les violonistes Carlos Zingaro et Matthias Boss, les souffleurs Paulo Chagas Paulo Curado et Joao Pedro Vegas, le guitariste Abdul Moimême et le percussionniste Marcello Magliocchi. Ces membres se répandent dans plusieurs séries de concerts dans tout le pays et sont rejoints par les WNG. Les musiciens de WNG montrent par cette production « purement improvisée instrumentale » que cette expression est fondamentale pour eux. Ils m’ ont exprimé leur désir de travailler l’électronique avec des improvisateurs en temps réel (live signal processing). Une discipline qui ne s’improvise pas et qui est le fruit d’une pratique assidue et d’une longue réflexion. Donc à suivre ….
J’avais déjà chroniqué le précédent cd de l’Improvisers Consort (lisboa sessions /setola di maiale) il y a deux ans dans ce même blog et donc je ne peux que recommander tous les musiciens qui en font partie.

Derek Bailey John Stevens Trevor Watts Dynamics of the Impromptu FMR

Plutôt qu’une énième version du Spontaneous Music Ensemble, ce trio de rêve est un groupe ad-hoc réuni par Stevens plusieurs soirs de suite entre novembre 73 et janvier 74 dans le légendaire théâtre expérimental Little Theatre Club de St Martin’s Lane. Situé au troisième étage d’un immeuble dans Garrick Yard à l’arrière du légendaire Garrick Theatre, non loin de Trafalgar Square, le LTC était le QG du SME. Cette année là le SME était réduit au duo « Face To Face » (cfr l’album-culte Emanem) du (mini) percussionniste John Stevens et du saxophoniste Trevor Watts, ici au soprano, parfois accompagné d'invités. Cette sélection d’improvisations  réussies sont extraites de trois soirées en compagnie de Derek Bailey  à la guitare électrique et amplification stéréo et, fait nouveau, à la guitare acoustique  (Epiphone Blackstone)…. Ces trois sets ont été fort heureusement enregistrés par Martin Davidson, le boss d’Emanem, lequel faisait un travail intensif de documentation de cette scène marginale (…marginale à l’époque).
Il y avait rarement plus de 15/20 personnes dans le public et les concerts commençaient fréquemment après la fin de la pièce de théâtre vers 22h pour se terminer vers 1h du matin. 1974 fut la dernière année du Little Theatre Club, lieu central qui verra évoluer la musique de la scène du free jazz londonien vers l’improvisation libre. Dès les premières notes, on réalise que le nouveau langage et la musique échangée, partagée et inventée par ces trois éclaireurs sont parvenus à maturité. Il s’agit bien sûr de la réédition de l’album éponyme publié par le label US Entropy il y a une dizaine d’années et passé relativement inaperçu vu la visibilité de ce label.
Que dire de la musique ? On est au cœur d’un work in progress dans la construction éphémère d’interrelations et de mises en commun d’idées, de formes de sons et d’inventions qui se bonifie d’un mois à l’autre. On été sélectionnés l’évolution progressive du trio avec, au départ, un seul morceau de neuf minutes du 12 novembre 73, deux pièces de 16 et 8 minutes du 18 décembre et enfin trois du 17 janvier 1974 pour 14, 10 et 12 minutes. Vu le nombre extraordinaire  gigs réguliers (aux entrées) dans une multitude de lieux, les improvisateurs londoniens des années 60/70 se sont mis à essayer en public toutes les combinaisons possibles de personnalités et d’instruments. Sans ce foisonnement tous azymuts, l’improvisation libre européenne eût pris une toute autre tournure. Tout autant que l’extrême et singulière audace guitaristique de Derek Bailey, on appréciera le travail exploratoire de Trevor Watts au sax soprano, instrument requis par Stevens au sein du SME. Son registre est relativement voisin de celui d’Evan Parker à la même époque dans un tel contexte mais on reconnaît immédiatement sa voix singulière même si le discours est moins typé. Quant à la batterie minimale du leader, appelée aussi SME-kit, elle ne se déplacera quasiment jamais hors du Royaume Uni, le SME n’ayant quasiment jamais été invité sur le continent Européen pour des raisons à la fois explicables et inexcusables. Raison de plus de rattraper le temps perdu à quarante années de distance. Pointillisme, sérialisme, marge de l’instrument, multiplicité des lignes, des pulsations, interaction millimétrée, recherche sonore/bruitiste, contradictions, réponses ou prolongements. Selon Trevor Watts, John Stevens avait demandé à Bailey de jouer acoustique. Mais c’est en connaissance de cause que le guitariste avait hissé les deux amplis, les deux haut-parleurs et les deux pédales de son installation stéréo dans les sept volées d’escaliers légendaires après avoir dû prendre un cab pour amener le matos à bon port. Tout çà pour un gig non payé avec la plus grande tête de mule de la scène européenne. Lequel se paye le luxe de souffler dans un improbable cornet (le deuxième morceau du 18/12). Quand on vous saurez que Watts et Bailey sont tous des « contrarians » originaires du Yorkshire et que Stevens était le roi de la provoc’ (son père aurait été boxeur), vous comprendrez pourquoi ces sessions sont considérées par les afficionados comme le fin du fin de la production discographique Baileyienne. Face à ces inventions, la grande majorité de ses enregistrements du Bailey des années nonante et deux mille ne font pas le poids. A explorer encore et encore.

ISKRA 1903 Goldsmiths Paul Rutherford Derek Bailey Barry Guy Emanem 5013  A previously unissued concert 1972
 Bailey : guitare électrique amplifiée et non amplifiée, Guy : contrebasse et amplification électronique , Rutherford : trombone.

Je voudrais sincèrement attirer l’attention sur cet album exceptionnel qui arrive un peu tard dans la discographie de ces musiciens improvisateurs « incontournables » et du label Emanem. J’aurais dû le chroniquer il ya deux ou trois ans , vu qu’il a été publié en 2011. Le cédé n’est plus « façonnable » mais ce serait bête de passer son temps à télécharger des perles "rares" sur Inconstant sol, à traquer des albums introuvables sur les catalogues ou dans les bacs des disquaires d’occasion / vinyles (rescapés du marché du disque dignes de ce nom), alors que Martin Davidson propose un inédit d’une qualité absolument inattendue. Par rapport à l’album Iskra 1903 « avec Derek Bailey » publié en triple cd par Emanem (4302), Goldsmiths offre réellement un plus qualitatif  et le concert concentre en un disque ce que l’auditeur pourra en écoutant ce groupe. Goldsmiths est en tout point indispensable pour qui aimerait jouir du niveau réel de qualité (superlative) pouvait se situer les plus doués parmi les inventeurs de l’improvisation libre. En 1972, un concert au Goldsmiths College dans la série Cohesion face à un public clairsemé. Au début des années septante, les improvisateurs radicaux ont fini de balbutier, on entend ici une musique improvisée inouïe jusqu’alors qui doit autant à l’évolution musicale « contemporaine » menée par les Cage Stockhausen et Xenakis et Albert Ayler Coltrane et Cecil Taylor. Pas de batterie, ni de saxophone, les liens avec le « free-jazz » sont apparemment rompus surtout au point de vue des sonorités. Ce qui sidère l’auditeur, même si plus de quarante ans plus tard on a pu effectivement écouter cette musique à satiété sous toutes ses coutures (ses occurrences), c’est l’extrême écoute, la concentration, l’invention, le flux d’idées et l’interaction. Tous les auditeurs qui s’intéressent à Derek Bailey, Barry Guy et Paul Rutherford et aiment à rassembler leurs albums, devraient absolument écouter Goldsmiths pour tous les univers sonores abordés. Le concert est composé de quatre parties nommées Cohesion 1A, 1B, 2A et 2B respectivement 29 :53, 8 :05, 16 :21 et 12 :43 et Martin Davidson a ajouté deux morceaux de provenance inconnue de 4 :30 et 3 :30. Cohesion 1B est une exploration qui ne ressemble à rien d’autre dans l’histoire de ces musiciens. A l’écoute, les connaisseurs ne devineraient à qui ils ont affaire. Conscients qu’ils avaient un style défini, ils prouvent qu’ils savent en sortir de manière magistrale. Dans Cohesion 2B, le trio atteint un niveau d’invention interactive et de construction de formes d’une cohésion rare (sorry pour la répétition !). Cela se clôture par deux OVNI sonores ( les deux morceaux plus courts de 4 :30 et  3 :30 qui démontrent l’esprit d’ouverture de ce trio : ils ont appris très tôt à ne pas se recopier, si je puis dire.

La dynamique et l’occurrence des événements sonores de cet album est absolument fabuleuse. Comme la qualité de l’enregistrement varie de uniformément lisible et bonne à plus que satisfaisante, on n’a aucune excuse si ce n’est celui du portefeuille. Rares sont les enregistrements de musique improvisée de cette époque qui ont autant de contenu créatif, d’ailleurs c’est indescriptible. On enregistrait très peu de musique improvisée libre au début des années 70, c’était alors un genre musical très minoritaire de la galaxie free-jazz et du monde contemporain. Je ne connais que Balance sur le label Incus qui pourrait rivaliser avec cet enregistrement dans la période considérée en terme d’invention sonore. Aucun album de Derek Bailey enregistré après les années 80’ n’offre autant d’intérêt que ce trio héroïque. Dans ce Goldsmiths, il se concentre sur le travail sur le son, carrément bruitiste sans faire étalage de technique guitaristique, avec son amplification stéréo. De même parmi les nombreux excellents albums de Rutherford pour Emanem que Davidson s’efforce de documenter de manière systématique, je ne vois que l’extraordinaire Berlin 1975 en solo (Emanem 4144) qui arrive à la hauteur. Bref si vous avez une lacune dans votre documentation et comme ce qu’on nous propose ces derniers temps n’est pas folichon, vous pouvez y aller sans arrière-pensée. Six étoiles pour ce faiseur d’or.

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