dimanche 21 décembre 2014

Burton Greene, François Tusquès Red Dahl : Welcome to Europe

Memento Mari : Welcome to Europe  18/12/14
Notre performance Memento Mari : Welcome to Europe s’est super bien déroulée devant un public ravi pour la Journée des Migrants ce 18 décembre à la Cellule 133A à St Gilles.
Ce spectacle mettait en scène le destin difficile et périlleux des migrants qui traversent la Méditerranée pour atteindre l’Europe, fuyant guerres civiles (Syrie, Lybie, Soudan), dictatures féroces ( Erythrée) et victimes de discriminations insupportables ou d’agressions terroristes violentes (Boko Haram)….  Et avec une pensée pour les 23.000 personnes qui ont disparu dans les flots de la Mare Nostrum. Une équipe de Memento Mari a séjourné à Lampedusa en septembre 2014 pour y présenter leur performance – installation – concert y jouer chaque jour et rencontrer réfugiés, migrants, travailleurs sociaux et artistes impliqués : Guy Strale, Marco Loprieno, Patrizia Lugo et Christian Vasseur. 
La performance Welcome to Europe  suit le fil d'émouvants témoignages vécus de plusieurs personnes ayant migré d’Afrique ou du Moyen-Orient et beaucoup souffert durant leur périple. Un poème de Guy Strale lu par l’auteur en introduction. Chacun des textes / extraits de dialogues sont lus par Patrizia, l’initiatrice de MM, l'actrice Laetitia Yallon et J-M Van Schouwburg, alors que des interventions improvisées s’insèrent naturellement dans le flux. Les musiciens : Christian Vasseur, luth, Marco Loprieno sax et clarinette contralto, Jean Demey, contrebasse et clarinette turque, Claudia Cancellotti violon, Macisse Vieira, guitare et balafon, Guy Strale, piano et percussions, Patrizia et J-M VS, voix. Une installation : des dizaines de bandes de tissus colorés imprimés de textes pendent sur les murs latéraux : tracés dans le tissu, des témoignages de parcours individuels de migrants rencontrés par les membres de MM ou rapportés par des témoins. Chaque tissu raconte une histoire souvent tragique. Sur un écran sont projetés des photos de Lampedusa : plage, mer bleue, bateaux, migrants, lieux, personnes, le cimetière… Soudain, une personne masquée, recouverte de vêtements et armée d’un sac de SDF pénètre sur scène et occupe l’espace durant les 45 minutes de la performance : la présence de la danseuse Sofia Kakouri transforme ce qui pourrait être une représentation en un moment de vie. Elle retire ses survêtements et occupe l’espace et l’attention des spectateurs par sa gestuelle, sa danse, son corps et son regard, vêtue d’une robe de chambre rouge de prisunic. La musique se métamorphose d’un thème rythmé joué par les cordes jusqu’à des improvisations dérivantes, un solo de sax sopranino. Nasser, Abu Bakar, Iyad, Victoria les dialogues et tranches de vie défilent jusqu’à ce que les noms repris en boucle débouchent sur « Welcome To Europe » Selon les spectateurs, le spectacle était émouvant, riche, rempli de sens et d’idées et a profondément touché chaque auditeur pour sa dimension humaine.
Après une rencontre avec le public, les musiciens se livrèrent à une improvisation collective où chacun apportait sa part comme une auberge espagnole où on sait partager, rire, écouter et terminer ensemble. Une réussite qui a reposé sur les épaules de Patrizia Loprieno et Marco Loprieno avec l'aide de chacun, danseur, musicien, diseur.... 

Georg Wissell - Joker Nies  Corpus Callosum haha 1301  acheulian handaxe
Le label du guitariste Hans Tammen a frappé fort ! Joker Nies, un expert de l’improvisation électronique « sérieuse » ou « véritable », a longtemps travaillé avec un autre saxophoniste alto de Cologne, le californien Jeffrey Morgan, dans l’excellent duo Pair’a Dice (Snake Eyes Random Acoustics et Near Vhana Ninth World). C’était durant les années nonante. Corpus Callosum nous fait entendre son évolution vers plus de nuances et de raffinements sonores en compagnie de Georg Wissell, un des meilleurs saxophonistes alto improvisateurs de la scène germanique, et sûrement européenne. Un langage audacieux et contemporain et une technique superlative. Cela ne se sait pas, Wissell joue très régulièrement avec Paul Lytton dans la collaboration la plus risquée du légendaire percussionniste. Treize vignettes aux titres latins scientifiques (Facialis, Opticus,  Callosum, Vestibulocochlearis, Vagus etc.) nous font découvrir les possibilités infinies des saxophones préparés de Wissell et l’invention sonique de Joker Nies. Ces deux-là partagent le temps et l’espace en improvisant par la tangente, l’ellipse, sans sacrifier aux formules et au dialogue téléphoné, ni à la virtuosité gratuite. Un équilibre précaire, une cohésion dans la discontinuité assumée, sans verbiage. Un duo original qui cultive la recherche vers l’inconnu ! Remarquable.

Burton Greene – Lawrence Cook  A 39 Year Reunion Celebration studio 234 011

Présentés l’un à l’autre par Paul Bley il y a fort longtemps, le pianiste Burton Greene et le batteur Lawrence Cook cultivent ici l’art du dialogue anguleux dans une superbe construction collective. Tout comme Paul Bley et dans une voie moins éclatée que Cecil Taylor, Burton Greene utilise tout un savoir / expérience pianistique traditionnel dans une dimension étendue en cultivant l’aspect mélodique et rythmique tout le libérant des rythmes réguliers et redondants du jazz moderne. Greene a été un des pionniers de la libération du jazz aux côtés d’Alan Silva et de la légendaire chanteuse Patty Waters à une époque où cette musique était jouée dans des lofts poussiéreux et des salles d’arrière bar. Il trouve en la personne de Lawrence Cook, lui-même un pilier incontournable de la scène de Boston et collaborateur de Bill Dixon, un partenaire idéal pour mettre en évidence son jeu subtil et inventif, concis et aux intentions limpides. La substance plus que les effets pianistiques racoleurs. Une partie des compositions sont signées  par la chanteuse Silke Röllig avec qui Burton Greene collabore régulièrement et le pianiste les a arrangées pour ce beau concert. Cook est un batteur qui sonne comme un vrai batteur de jazz ayant vécu de l’intérieur toutes les mutations de cette musique. Sa sonorité est aussi authentique que superbe. Mark IV, une composition de Greene et du saxophoniste Jon Winter (compagnon de B.G. des temps héroïques), nous offre un beau développement polymodal remarquablement construit où la mélodie et le rythme s’enchâssent et se subliment avec un goût réel. Dans Insider Trading, Greene se penche sur la table d’harmonie pinçant les cordes de manière réitérative en privilégiant les nuances dans un beau dialogue avec le percussionniste, tout en questionnant les intervalles au clavier. Un pan entier de l’aventure du jazz et de sa remise en question par deux artistes sincères et sans compromis. Un beau moment.

Red Dahl Sextet Frank Paul Schubert Paul Dunmall Hillary Jeffery Alex von Schlippenbach Mike Majkowski Yorgos Dimitriadis FMR
Ces musiciens basés à Berlin ont profité du passage de Paul Dunmall dans leur ville pour faire une session. Frank Paul Schubert est un excellent saxophoniste alto incandescent qui chauffe son bec à blanc avec un style tout à fait personnel ! Propulsé par un tandem contrebasse batterie en symbiose et le comping enlevé de l’éternellement jeune Alexander von Schlippenbach, Schubert fait tournoyer les notes en les pliant et les retroussant hors de leur gangue tonale. En chemin, il est relayé par le trombone virevoltant de Hillary Jeffery, alors que le trio change de cap laissant un espace bienvenu au ballet des doigts du pianiste sur le clavier. Des moments intimistes émaillent la suite colorée des Dhal (White Dahl, Orange Dhal, Purple Dahl, Red Dahl, Turquoise Dhal et Scarlet Dhal) à la limite de l’évanescence ce qui permet de goûter aux magnifiques timbres des souffleurs et du contrebassiste et au tournoiement limpide des modes sur l’ivoire. Le jazz libre collectif qui évite les clichés du genre en donnant à chaque musicien le moment idéal pour développer son univers propre tout en secondant chaque partenaire dans un remarquable équilibre, toujours en péril. Dans le beau avant-dernier morceau, ils sortent des sentiers battus. Une belle rencontre.

François Tusquès Mirtha Pozzi Pablo Cueco Le Fond de l’Air improvising beings 31


Julien Palomo documente avec passion les multiples aspects de l’œuvre François Tusquès, un pianiste pionnier du jazz libre sans concession dès les premières années soixante et qui ces dernières années s’est trouvé complètement délaissé par les organisateurs, médias, clubs , collègues etc… Il a trouvé en Julien Palomo un ardent supporter de sa sensibilité musicale et de son humour. Vouloir cadrer Tusquès dans la scène improvisée et jazz contemporaine actuelle me semble aussi vain que stupide. On sent bien que trop d’incultes se permettent d’avoir un avis sur tout avant d’avoir vécu une expérience bien réelle dans cette aventure. Bien que issu organiquement de la pratique du jazz moderne tel qu’il était vécu à Paris vers la fin des années cinquante et durant les belles années soixante, François Tusquès ne s’est pas contenté d’assumer l’explosion du « free-jazz » mais de transcender cette aventure musicale et de la dépasser. Contemporain des Han Bennink, von Schlippenbach, Brötzmann, Evan Parker, Paul Rutherford et Derek Bailey (etc…) qui ont prolongé les avancées afro-américaines en faisant évoluer l’interactivité au sein de la musique libre pour lui donner une identité nouvelle (européenne ??) avec réel un contenu esthético-politique, et contrairement à eux, Tusquès s’est moins attaché à la création de formes radicalement nouvelles qu’à utiliser un matériau musical traditionnel, populaire, hors-champ du jazz moderne, pour servir la cause des travailleurs en lutte et de tous les laissés pour compte de la planète. C’est l’aventure de l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra avec Jo Maka, Adolf Winkler, Michel Marre, Guem, Sam Ateba, Carlos Andreu, … qui a inscrit sa trajectoire dans une multitude de lieux de lutte plutôt que dans les festivals de jazz, même d’avant-garde. Le nom même du groupe fait allusion à la danse car il était plongé dans des rythmes tirés de traditions musicales celtiques, africaines, caraïbes, etc.. rythmes souvent endiablés, surtout dans le feu de l’action. Plus qu’une musique de scène, l’Intercommunal était une musique de la vie et d’un combat social. C’est dans le prolongement de cette pratique de l’Intercommunal  que se situe ce très beau CD du Fond de l’Air en compagnie des percussionnistes Mirtha Pozzi et Pablo Cueco. Bâtissant un substrat polyrythmique mouvant et riche au moyen d’instruments « manuels » (n’tama, bombo, tamboril pour Pozzi et zarb, berimbau, càjon, quijada pour Cueco), les deux percussionnistes laissent le champ libre à François Tusquès pour tisser un remarquable tuilage polymodal sur la base de ces belles compositions. Il y a un Come Sunday pour se souvenir des grands mouvements syncrétiques du Duke qui ont ouvert, jadis, la voie à l’inspiration du pianiste. Et donc c’est un album puissamment ressenti par un pianiste inspiré et dont le style a acquis une cambrure très personnelle, une articulation jouée au plus fin de toutes les nuances pulsatives des trente doigts ici en activité. Dans la galaxie du jazz on trouve aujourd’hui (plus qu’hier) une quantité de pianistes au toucher mirifique, à la virtuosité confondante. Mais dans le domaine qui est le sien, François Tusquès est un musicien unique et très attachant qui se distingue du tout venant et surtout, un artiste qui dégage une qualité humaine profonde. Aussi un son qui évoque Harlem et l'Afrique, Monk et Ellington. Après l’Etang Change en solo sur le même label, voici un très beau et rare trio.


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