vendredi 26 décembre 2014

Guests : Nate Wooley & Paul Lytton Ikue Mori & Ken Vandermark Peter Evans PP Bon William Parker Tiziano Tononi Daniele Cavallanti

En période de fêtes de fin d’année, on reçoit des invités pour se retrouver après une année bien remplie. Des invités ! Cela vient à l’esprit qu’il existe une tradition bien ancrée dans la musique improvisée d’accueillir ou d’inviter un troisième ou quatrième larron dans un groupe constitué pour un deuxième ou troisième set. Qu’il s’agisse d’un nouveau challenge et d’assumer son appétit d’improvisateur créateur avec un « risque » supplémentaire. Ou simplement faire preuve de courtoisie avec un camarade présent avec qui l’un d’entre eux a déjà une relation musicale. Quand ce n’est pas de se commettre avec un invité de marque, qui soit « fait monter le niveau » ou prouve que ceux qui invitent sont largement des alter-ego. Dans un univers artistique où une bonne partie des auditeurs et des critiques cultivent les références, c’est une manière de se constituer un C.V. appréciable. Il fut un temps lointain où les jazzmen US d’envergure ou « notoires » en tournée jouaient avec la fine fleur de la scène « locale » et les musiciens s’adaptaient. On pense à Han Bennink et Misha Mengelberg enregistrant le Last Date d’Eric Dolphy.
J’ai donc rassemblé quelques exemples d’invitations « sur disque » en m’attachant au simple bon sens du plaisir de l’écoute.

The Nows Paul Lytton & Nate Wooley + Ikue Mori & Ken Vandermark Clean Feed CF260cd

Fantastique trompettiste et percussionniste hors-pair ! Mais ce qui rend le jeu de Nate Wooley intéressant et passionnant, c’est son expressivité sur les accents à contre-temps, le timbre volontairement saturé, ces notes tenues dans un growl indéterminé et cette articulation pleine de contrastes et d’aspérités. Semblant moins acrobatique et époustouflant que son ami Peter Evans, qui lui joue fréquemment avec Evan Parker, l’alter-ego du percussionniste, son travail n’en est pas moins tout aussi remarquable. Toujours sur le fil du rasoir, son jeu est tendu et s’envole dans plusieurs affects sonores presque divergents tout en poursuivant une construction obstinée. Il est suivi par l’imagination folle de Paul Lytton, virevoltante, aléatoire, basée sur un découpage décoiffant de la polyrythmie avec une logique imparable, mais surprenante. Les objets secoués, frottés, jetés,  les battements décomposés, accélérés, l’hésitation, le nonsense ludique, le souci extrême du détail et de la diversification des frappes jusqu’à l’absurde, rendues semi muettes en raison de l’encombrement des caisses par les objets (ressorts, blocks, boîtes, grattoirs, métaux, tubes etc..), tout contribue à créer le mouvement, un mouvement qui repose non pas sur des points d’appui, mais dans l’espace, la lévitation. La gestuelle se fait ténue lorsque le souffle s’immobilise dans le grain de l’air pressé au ralenti. Ces deux personnalités focalisent communément leur recherche sonore à travers un sens aigu du rythme. Une conscience/expérience exceptionnelle de toutes les permutations possibles des pulsations.  La dynamique du son est aussi au centre des préoccupations et la musique développe un autre univers que celui du Trio avec Barry Guy et Evan Parker. Ici, Paul Lytton se révèle plus léger mais tout aussi puissant, tout en restreignant sur le volume. Sur deux morceaux chacun, l’électronique millimétrée d’Ikue Mori et le souffle charnu de  Ken Vandermark s’ajoutent au Stone (NYC) et au Hideout (Chicago) respectivement. On rencontre Nate Wooley dans une multitude de projets, mais Lytton se concentre soit sur le trio avec Parker et Guy et ses ramifications ou dans ce super duo avec Nate Wooley. On lui connaît encore une association avec le brillant saxophoniste Georg Wissell. Mais ces trois "commitments" sont essentiels et se suffisent à eux-mêmes. Paul Lytton n’a jamais eu besoin de s’éparpiller pour exister. Ayant toujours été fasciné par la trompette, et on lui a connu des épisodes remarquables avec Kenny Wheeler, Marc Charig et Toshinori Kondo, Lytton a trouvé chez Nate Wooley un interlocuteur parfait. Et il semble bien que dans ces échanges qu’éclot de la manière la plus convaincante, la vision originale, vivante et acérée de l’embouchure de ce trompettiste amplifié. Elle est mise en valeur par le sens de l’épure du percussionniste, du genre à faire quatre choses à la fois mais sans jamais encombrer l’espace sonore, et par sa capacité à réorienter le discours au départ d’un simple incident, comme s’il tirait son inspiration des accidents de son propre jeu. Ce n’est pas leur premier disque, mais on trouve dans The Nows une dimension à la fois chercheuse, insaisissable et majestueuse. A suivre absolument, après creak 33 (Psi) the Seventh Storey Mountain (avec David Grubbs, Important Records), Paul Lytton – Nate Wooley (Lp Broken Research) et Six Feet Under (avec Christian Weber, No Business lp), les 35 minutes de Free Will Free Won’t live at The Stone synthétisent et résument tout ce que ce duo fantastique a à nous donner. La première écoute terminée, on en jetterait les autres disques. A l’époque du vinyle, cet unique set de concert aurait fait un imparable album dans les catalogues Incus ou Po Torch, une merveille entre The London Concert et Live at The Unity Theatre ou à côté de the Was it Me et de The Last Supper.  Dans ce Free Will, leur histoire se métamorphose dans des permutations insoupçonnées créées par leur sens inné et ingénu de l’improvisation et la magie de leurs techniques alternatives. Avec le format du cédé, on a droit à un concert complet et l’intérêt de leur duo est qu’il s’ouvre à d’autres artistes en remettant en cause toutes les données et la dynamique de leurs échanges. Les boucles soniques colorées d’Ikue Mori tournoient dans le champ auditif, cernées par les effets des pistons et la pression des lèvres sur une colonne d’air saturée dans le diaphragme du haut parleur de l’ampli.  L’électronique trace des giclées qui se meuvent avec grâce dans le spectre sonore alors que les frappes du percussionniste feignent l’hésitation. Dans ce contexte, le jeu haché, sifflant et vrombissant de Wooley avec les sourdines qui en découle est une pièce d’anthologie. S’établit un trilogue remarquable où accents, libres contrepoints, éclats, tensions, grondements, ponctuations, se diffusent sans arrière-pensée comme une dérive assumée. Faisant suite au tour de force – manifeste de Free Will Free Won’t, sa réplique sur le CD 2 (live à Chicago), où le déroulement et la stratégie est remise entièrement à plat, se régénère au point que la musique du duo ne sonne vraiment pas pareil d’un disque à l’autre (Men Caught Staring).  Les autres séquences en trio témoignent de la capacité de créer de nouveaux équilibres, quelque soit le style de l’invité, ici un Vandermark « plus jazz ». Celui-ci a fort heureusement bonifié son jeu à la clarinette basse au point de vue de l’articulation et de la maîtrise du son,  libérant réellement une émotion véritable. Lorsque j’avais découvert KV jouant de la clarinette basse à la fin des années nonante, son jeu semblait en deçà de ce lui de ses partenaires (Hamid Drake dans DKV « Baraka » ou Lytton dans les English Suites/ Wobbly Rail),  maintenant, il impressionne tout autant que Rudi Mahall ou Paul Dunmall. Donc un double cédé très stimulant avec trois univers différents en fonction des personnalités musicales impliquées. La pratique de la musique libre n’a pas de frontières pour les musiciens, seulement pour les exégètes des signes. 
A consulter : http://natewooley.com/pottr 

The Freedom Principle Rodrigo Amado Motion Trio & Peter Evans No Business NBRCD 067
Piero Bittolo Bon ‘s Lacus Amoenus The Sauna Session Long Song Records LSRCD 132/2014 (avec Peter Evans).

Deux cédés featuring Peter Evans coup sur coup en compagnie de groupes de l’Europe du Sud, au free-jazz aussi différent qu’il est possible. Rodrigo Amado est un puriste du sax ténor libre lié au jazz libre afro-américain avec un jeu un brin staccato qui évoque les idées de Roscoe Mitchell et les Dewey Redman  et Frank Lowe de notre prime jeunesse. Il a un coeur gros comme ça et trace sérieusement un sillon fertile avec une belle méthode et une émotion engagée et sincère.  Le batteur Gabriel Ferrandini et le violoncelliste Miguel Mira forment avec lui le Motion trio, le violoncelle étant joué principalement en pizzicato. Piero Bittolo Bon, lui, joue du sax alto et du « mighty contrabass dubstep pocket reed trumpet » ce qui fera dire à certains que c’est un rigolo, chose que confirmerait la pochette style bédé potache en trois couleurs. Lacus Amoenus est un groupe free-jazz relativement punk qui ne se prend pas au sérieux avec le guitariste Simone Massaron (electric et acoustic guitars, fretless guitar, lapsteel guitar, effects), Glauco Benedetti au tuba, le batteur Tommaso Capellato et Peter Evans, crédité trompette et piccolo trumpet. Quand on tend l’oreille, Bittolo Bon est un sérieux client qui a une bonne culture pratique du jazz. Le groupe dépote et déménage avec ou sans clin d’yeux avec une réelle efficacité. The Freedom Principle a l’avantage de laisser toute la latitude à Peter Evans pour nous esbaudir de la plus musicale des façons. C’est à mon avis, du point de vue de la créativité du trompettiste, une situation plus ouverte que celle du MOPTK, groupe avec lequel Evans a pas mal enregistré et qui se consacre aux compositions entre le free et le « bop » du bassiste Moppa Elliott dans une optique assez sarcastique-fun (avec Jon Irabagon, Elliott et Kevin Shea). Comme les cd’s auto-produits de Peter Evans ne sont pas aisés à se procurer, on ne reniera pas le plaisir intense de parcourir les slaloms pyrotechniques du trompettiste et leur grande musicalité / complexité émaillés d' accidents de parcours imprévisibles . On peut difficilement comparer un tel phénomène et son style est absolument unique en son genre. Cette technique hallucinante est à la hauteur d’une imagination inventive. D’ailleurs, durant l’improvisation de Shadows, Amado joue une manière de riff, ressassant des sons bien timbrés en boucle sur un motif de deux notes, laissant le champ libre à son invité. Dans Pepper Packed, où le trio prend l’initiative, Evans termine sobrement avec une seule note et un effet de sourdine. En ce qui concerne Amado, j’aime particulièrement le cheminement de son improvisation dans le premier morceau de 26 minutes qui donne son titre à l’album où il travaille un motif épuré fait de riches intervalles avec une sonorité chaleureuse et une belle détermination un peu monastique. Il se conquiert une belle liberté et finalement, c’est un bon disque.
Le projet Lacus Amoenus est un croisement entre une approche  savante et éduquée du jazz libre (PB Bon et Evans) et un esprit punk (la guitare de Massaron) où le côté parfois noise du trompettiste trouve un exutoire. Onze morceaux où on ne se prend pas au sérieux tout en jouant solide et dans lesquels Evans s’intègre parfaitement. Les titres sont à coucher dehors mais la musique est vraiment bonne et la capacité à jouer « lisible » et efficace du batteur et du guitariste apporte une dynamique bienvenue. Des changements fréquents de registre et de rythmique et l’utilisation intelligente des effets stimulent l’écoute et l’attention, mettant en valeur la présence de Peter Evans. Il y fait son travail avec la plus haute conscience musicale enrichissant chaque séquence où il intervient par des nuances toujours renouvelées et des idées remarquables. Comme ce beau duo guitare acoustique et trompette dans le troisième morceau. Excellent! Un beau travail collectif ! Et Evans se révèle l’héritier le plus sérieux de Booker Little, Kenny Wheeler et du Toshinori Kondo de 79/80/81 et un des musiciens les plus originaux d’aujourd’hui.

The Vancouver Tapes UDU CALLS featuring William Parker. Long Song Records LSRCD 135/2014

Image très floue sur la pochette (peinture ??), enregistrement à Vancouver en 1999, nom de groupe improbable. Les titres : Subterranean Streams of Consciousness, Shadows of the Night. Un moto dans le texte de pochette : My Roots are in my record player. Ne vous fiez pas aux apparences, William Parker joue ici avec deux grands du jazz libre européen en apportant toutes les couleurs requises (flûtes, guimbri) : le batteur Tiziano Tononi auteur de la longue suite de 42 minutes de Streams et de Shadows et son acolyte de toujours, le saxophoniste Daniele Cavallanti. Superbe, épique, intense et du point de vue du saxophone ténor, de haute volée. Quant au sax baryton, c’est vraiment du solide ! William Parker a souvent joué avec les regrettés Glenn Spearman, David S Ware et Fred Anderson, sans oublier Edward Kidd Jordan. Cavallanti tient la comparaison à son avantage : son abattage et l’articulation de son jeu s’imposent naturellement. L’enregistrement n’est sans soute pas idéal, mais la qualité de la musique jouée est indubitable. Quand Tononi empoigne ses congas, on entend assez clairement la basse de Parker vrombir et tressauter d’aise dans ses grands écarts africains. Il y a une réelle dimension africaine et caraïbe dans leur musique libérée des carcans du jazz de festival bien-comme-il faut. Une authentique célébration du rythme et de la frénésie de la musique afro-américaine  des Coltrane, Blackwell, Cherry. Des types avec un tel métier pourraient se contenter de faire du jazz rondouillard pour magazine cucul et sillonner tous les festivals bien-pensants. Ils ont choisi une voie authentique, engagée et difficile (tenir la scène avec un morceau de quarante minutes !) dans une musique mouvante qui se réfère à la Great Black Music militante. Et qui se teinte d’orientalisme dans la deuxième partie (Shadows of the Night, 33 :31) avec le ney de William Parker (ou Cavallanti) et le tabla de Tononi pour retrouver ensuite des accents africains inédits. Malgré la durée en dizaines de minutes, le temps passe très agréablement. C’est un peu dommage que le son de l’enregistrement n’est pas tout à fait à la hauteur, surtout pour pouvoir goûter l’interaction batterie et basse, mais suffisant pour que le plaisir de la découverte reste intact. Cavallanti évoque un penchant rollinsien avec une puissance et un mordant qui ne trompent pas. Et finit par évoquer Albert Ayler le plus simplement du monde dans l’esprit de la fameuse suite de Don Cherry. C’est dire ! Remarquable !! 

François Tusquès Françoise Toullec Eric Zinman Laissez l'esprit divaguer studio 234 

Enfin pour la bonne bouche, un production du pianiste Eric Zinman (du Massassuchetts), où dans un double cédé du label studio 234 "Laissez l'esprit divaguer" (en français dans le texte), le pianiste pionnier du free-jazz hexagonal François Tusquès rencontre successivement la pianiste Françoise Toullec et Zinman lui - même. Un enregistrement réalisé à France - Musique par Anne Montaron et une rencontre dans chez le réparateur de pianos Fred Mudge où les deux pianistes se partagent alternativement un "9ft Concert Grande Mason Hamlin and a 1880's 85 notes 7ft Steinway A". Goutte à goutte, par vagues ou en perlées, avec le bruissement des préparations, dodécaphonismes ou bartoquées, anguleux ou arpégiés, voici chaque fois deux pianistes qui s'invitent l'un ( ou l'une) à l'autre dans une belle synthèse / symbiose / communion. C'est en tout point remarquable, car il y a très peu d'occasions enregistrées où des pianistes vraiment intéressants jouent en tandem. On connaît les duos d'Alex Schlippenbach et Aki Takase ou ceux d'Howard Riley et Keith Tippett. le titre Laissez l'esprit divaguer suggère que les musiciens ont laissé venir naturellement les choses et tirer parti à la fois des instruments et de leurs spécificités musicales respectives. Outre le fait qu'ils partagent un prénom dans les deux genres de la langue française, Françoise Toullec a un sérieux parcours dans la musique contemporaine et François Tusquès a travaillé le piano préparé dans l'improvisation à une époque où c'était peu courant dans le jazz libre. En outre les deux pianistes voulaient se rencontrer pour partager leurs musiques et leurs émotions. Une fontaine de jouvence... pi-Ann'-eau ou pie à nô, ou Pi-anneau ! Je fais mon FrançoisTusquès ! J'aime particulièrement les sons de leur rencontre ( 2007 , déjà !). Avec Eric Zinman, c'est la face cachée du jazz qui est sollicitée. L'esprit des pianistes new yorkais soutenus par le label Chiaroscuro de Hank O'Neal , comme l'inclassable Dave MC Kenna où rode l'esprit de leur inventeur à tous, le génial Earl Hines. La pochette est ornée d'une belle toile de Linda Clave. Je m'arrête pour souper des restes des invités et aussi pour goûter de cette belle musique de claviers en toute quiétude sans devoir agiter mon clavier virtuel. 
Bonne écoute ! Joyeux Noël et Bonne année.
  

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