dimanche 25 janvier 2015

Lucien Johnson Alan Silva Makoto Sato Peter Brötzmann Jörg Fischer Marc Charig Georg Wolf Stefano Pastor Charlotte Hug

Stinging Nettles Lucien Johnson Alan Silva Makoto Sato improvising beings ib29


Continuant sur sa lancée, le label improvising beings de Julien Palomo ne faiblit pas dans son engagement à documenter les artistes improvisateurs « qu’on ne trouve pas sur les autres labels » et cela dans un rayon d’action esthétique assez large qui va du free-jazz enraciné à l’improvisation la plus actuelle. Du pianiste François Tusquès et du légendaire Sonny Simmons aux violoncellistes Hugues Vincent et Yasumune Morishige, dont le superbe Fragment ne ferait pas tache dans l’austère et passionnant catalogue Potlach. L’arrêt ou le ralentissement des parutions chez de nombreux collègues (Psi, FMP, Emanem, etc…) fait d’IB un Allumé de choc incontournable. IB ne se  consacre pas aux rééditions et unreleased d’un autre temps et soigne remarquablement la qualité du son et celle des pochettes.  Alors pour la bonne bouche et encadré par la contrebasse d’Alan Silva et la batterie de Makoto Sato, voici un saxophoniste ténor néo-zélandais inconnu, Lucien Johnson, qui nous livre une musique inspirée et passionnée dans la tradition jazz libre la plus authentique. La session fut enregistrée par J-M Foussat en novembre 2006 et était restée dans les archives. Comme Alan Silva, artiste IB par excellence, joue et enregistre le plus souvent de son synthé orchestral, alors que de nombreuses personnes le réclame à la contrebasse, ce beau trio les satisfera pleinement. Toutes les compositions sont dues à Lucien Johnson, et sa sonorité, son phrasé et le cheminement de chaque pièce font de Stinging Nettles, un album attachant et expressif où les musiciens ne craignent pas d’explorer le temps d’un morceau une dimension minimaliste où les harmoniques introspectives de l’archet d’Alan Silva livrent toute leur identité malgré une prise de son un peu distante (Ice Shelf). Burnt Fingers, le morceau suivant évoquerait plutôt le format David Murray / 3D Family des années 70’s, le trio sax ténor / basse / batterie étant le cheval de bataille de notre Zélandais. L.C. s’est construit un univers en écoutant des disques comme le Capers de Steve Lacy avec Dennis Charles et Ronnie Boykins (Hat Hut 1979), 3DFamily de David Murray / Johny Dyani / Andrew Cyrille (Hat Hut 1978) et les Lower Manhattan Ocean Club de David Murray avec Lester Bowie, Fred Hopkins et Phil Wilson (India Navigation 1977). Quant on sait que Lucien Johnson est né en 1981, on se dit qu’il a échappé à la marsalisation du jazz de la période suivante, comme si le Père Noël lui avait laissé un paquet cadeau du Loft Jazz made in Soho à sa naissance. Au final, une très belle atmosphère et un saxophoniste chaleureux et sincère dans une empathie mutuelle avec un tandem basse – batterie chevronné !

Peter Brötzmann & Jörg Fischer live in Wiesbaden NotTwo MW877-2


Enregistré à Wiesbaden en juin 2009 par Ulli Böttcher durant un concert de la Kooperative New Jazz de la ville, cette rencontre se déroule sous des auspices favorables et sous l’œil et l’oreille exercée des « gardiens du temple » de l’improvisation libre de cette ville, les Ulli Böttcher, Ulli Philipp, Wolfgang Schliemann, et autres Uwe Oberg et Dirk Marwedel. Un tel environnement fait que Peter Brötzmann soigne particulièrement ses improvisations avec une logique plus pointue et plus de concentration qu’à l’accoutumée. Jörg Fischer est un percussionniste vraiment remarquable avec une palette très large, révélée dans ses autres albums, Trio Improvisations et Free Music on a Summer Evening sur son label Sporeprint et son très beau solo Spring Spleen (gligg). Avec Brötzmann, le Capitaine Fracasse du free jazz « hirsute », il faut que cela carbure et Fischer s’est construit  un langage percussif dynamique qui évoque la folie démesurée d’Han Bennink des Nipples et autres Balls vers 1970 et la polyrythmie endiablée de Milford Graves. PB est un inconditionnel du binôme souffle / percussions et le batteur doit avoir assez de pêche pour l’inspirer. Ça cogne sec dès Productive Cough au ténor hargneux et Brötzmann fait péter le bocal de son alto dans Buddy Wrapping après avoir virevolté avec le taragot. Outre la puissance pulmonaire, on y trouve des échanges intelligents alors que le batteur change de régime et surprend le souffleur. Brötzmann conclut de manière pensive comme le ferait un Joe Mc Phee et cela débouche sur une Song For Fred (Van Hove ?) avec cette manière toute Brötz de jouer la mélodie, elle même signée Brötzmann, alors que les autres morceaux sont crédités aux noms des duettistes. Et puis le style de Fischer a la sonorité, le drive, la dynamique juste qui crée une empathie authentique avec le colosse de Wuppertal. Je chronique rarement un disque de Brötz, alors que les Balls, Outspan Ein und Zwei et FMP 0130 ont bercé ma jeunesse, simplement parce qu’il y a assez de collègues qui s‘y collent. Mais ce Live in Wiesbaden a son pesant de choucroute et  de Chimay au fût, je n’ai donc pu résister. On y trouve une authenticité qui atteint son nadir dans Cute Cuts où les spirales et les cris du souffleur s’endiablent sous les tournoiements des frappes en déséquilibre instable et permanent du batteur. Celui-ci accompagne les accents avec des coups redoublés ou nous fait un solo de roulements contrastés avec une réelle dynamique tout en conservant le côté agressif et cela introduit un thème introspectif et inachevé de Brötzm. Cette prière progresse lentement vers une situation de crise avec les interventions graduelles et inventives du batteur et le bec du ténor que se met à chauffer. Le jeu du percussionniste engage un beau dialogue avec le saxophone au point que l’entrelacs de ses frappes mesurées obtient autant de flammes, de sifflements enragés que de traits subtils de notre Teuton, autant que s’il avait été submergé par un Bennink en folie comme au bon vieux temps. Avec en prime, une qualité de son et de timbre supérieure au sax ténor dû au savant dosage des décibels du batteur. C’est tellement excellent que ces seize dernières minutes illuminées ont paru trop courtes et qu’on en redemande. Puisse Peter Brötzmann trouver encore de tels compagnons sur sa route !! Le cd de Brötzmann pour les connaisseurs.

Charig / Fischer / Wolf  Free Music On a Summer Evening spore print 1312-01


Le percussionniste Jörg Fischer préside aux destinées du micro label sporeprint et n’a pu résister à produire le magnifique trio enregistré avec deux piliers de la Free Music lors d’une Soirée d’Eté réussie en 2010. On connaît trop peu l’excellent bassiste Georg Wolf, inconditionnel militant de l’improvisation totale talentueux dont j’apprécie beaucoup les superbes duos Tensid avec son ami contrebassiste Ulli Philipp et pas appât avec le tromboniste Paul Hubweber (tous deux sur l’incontournable label NurNichtNur). Par contre, nombre d’entre vous parmi ceux qui suivent la free music depuis la fin de leur adolescence, se demandent qu’est devenu le trompettiste britannique Marc Charig ? Il fut un membre éminent de la Brotherhood of Breath et des groupes légendaires de Keith Tippett, d’Harry Miller et d’Elton Dean, jouant ensuite dans le Globe Unity Orchestra. Il fit longtemps partie du London Jazz Composers Orchestra de Barry Guy depuis le départ, sans oublier les grandes formations de Tippett, Centipede et Ark. Avec Phil Wachsmann, il fut un des deux alter ego de Fred Van Hove dans les formations du pianiste anversois, et souffla régulièrement dans le Maarten Altena Octet (Quotl, Riff). Avec Paul Lytton, Wachsmann et Malfatti, on l’entendit dans le King Übü Orkestrü de Wolfgang Fuchs. Il a aussi enregistré avec Soft Machine (Fourth) et King Crimson (Lizard, Red). Ogun vient de rééditer son très bel album Pipedream avec Keith Tippett à l’orgue et la chanteuse Ann Winter. Après avoir sillonné toute l’Europe de l’improvisation pendant deux décennies, Marc Charig, une personnalité modeste et enjouée, s’est établi à Aachen et joue avec les musiciens locaux. Prière de ne pas traduire « locaux » par « dilettantes », car en Allemagne, les musiciens improvisateurs radicaux ont un niveau égal à celui de la scène britannique. Je me dois de souligner l’excellence de deux enregistrements de Quatuohr avec le percussionniste Wolfgang Schliemann, le saxophoniste Joachim Zoepf et le bassiste Hans Schneider, [KJU:]' et [kju:]', too. Il y a là plus de musique et d’inspiration à mon goût que chez certains musiciens qui furent ses compagnons de route et qui aujourd’hui se répètent ou s’égarent. Et c’est à un vrai régal que nous convient le trio de  Free Music On a Summer Evening dans un équilibre entre jazz tout à fait libre et improvisation totale. Entre dérapage contrôlé sous la pression de lèvres folles et explorations mélodiques d’un goût parfait. La contrebasse boisée rebondit dans les entrechocs d’objets percussifs et roulements clairsemés et sur cette trame, le cornet surfe avec aisance légèreté, regard en coin et coups de lèvres saccadés jusqu’à la note aiguë finale. Ayant joué pendant des années avec des créateurs du calibre de Fred Van Hove et Paul Lytton en improvisant quasi sans interruption durant des concerts de plus d’une heure, Marc Charig  a acquis une faconde jamais prise en défaut, une capacité d’invention étonnante. Une suspension au bord du silence alternant avec un spleen éthéré ou une effervescence bouillonnante en un clin d’oeil. Au détour d’une improvisations dans 2/ Cat and Mouse and Cheese, il cite spontanément un thème mythique de Chris Mc Gregor (ou Dudu Pukwana ?). Georg Wolf  joue volontiers un backdrop assuré et bourdonnant plutôt que de partir à l’aventure. Dan 3/ Pot Pourri for Harribee, le thème évoqué du répertoire « Brotherhood » est développé en le construisant et le déconstruisant, le bassiste produisant de belles variations sur les notes du thème. Le cornet n’étant pas une trompette, impossible d’y briller comme ses collègues et amis aujourd’hui disparus (Beckett et Wheeler). Mais là n’est pas le but, le cornet est un instrument plus populaire et intimiste, procurant une chaleur bonhomme et un autre type de phrasé, moins délié et plus ombrageux.  Le percussionniste est parfait pour cette équipée, nous faisant découvrir l’usage alternatif de la percussion libérée dans une configuration plus conventionnelle. Il joue remarquablement avec la dynamique et le son requis en respectant l’équilibre voulu par la situation. Son excellent solo au milieu de ce troisième morceau sert de point de relance pour la persévérante exploration qui s’installe au fil des minutes qui suivent, sans aucune précipitation. Se superposent des lento majestueux et des fulgurances retenues du cornet et de l’alto horn. Des envolées à trois qui retombent sur la pointe des pieds. Un véritable équilibre/ coexistence entre recherche et création mélodique / thématique instantanée est la marque de fabrique d’une conception universaliste de la musique improvisée libre où  l’auditeur se délecte tant de la musicalité profonde et de la connivence sincère que des plongées sonores. A l’heure où le nombre de trompettistes « improvisateurs libres » font florès (Evans, Wooley, Ho Bynum, Uhler, Hauzinger etc…), voici un album poétique, léger, rafraîchissant et subtilement musical. Ceux qui préfèrent quelque chose de plus « non idiomatique » impliquant Marc Charig, les deux albums NurNichtNur [KJU:]' et [kju:]', too, sont deux véritables merveilles hautement recommandables.

Paragone d’Archi  Stefano Pastor & Charlotte Hug  Leo Records.



Deux personnalités aussi dissemblables que leur pratique musicale respective est profondément personnelle et inscrite dans la nature de leur instrument, ici à l'archet, comme le titre Paragone d’Archi se plaît à le rappeler. Durant une douzaine de pièces bien calibrées, la violoniste alto de Zürich et le violoniste de Gênes jouent le jeu de l’improvisation totale. Stefano Pastor a gardé dans les doigts des phrasés modaux évoquant la musique indienne ou même Mahavishnu Mc…. Charlotte Hug se singularise par des frottements de clusters et des harmoniques fantomatiques. Et quel timbre !! La proximité des deux instruments, l’amplification du violon de Pastor avec son grain inimitable et les audaces sonores de Hug font que la collaboration fonctionne, un peu pour démontrer que l’hypothèse fondatrice de la Company de Derek Bailey est toujours d’actualité. Savoir créer un instant de connivence et de surprise avec des musiciens avec qui un improvisateur n’a pas (prétendument) des affinités etc… Paragone d’Archi  est donc truffé de moments passionnants, entre autres lorsque Charlotte Hug vocalise. Et il y a une plénitude du son qui s’étend dans une infinie finitude. Une véritable fascination à découvrir les espaces sonores créés par les deux archettistes se fait jour, une vocalité de l’instrument particulière et, née de la congruence des sonorités, des timbres et des fréquences, un territoire commun fécond. Un très bon disque réalisé par des artistes que tout semble opposer. 

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