mardi 23 juin 2015

Summer listenings : Paul Rutherford-Derek Bailey- Barry Guy / Cuir - Fou Records / John Russell with Parker Edwards Fukuda Lowther Moore / Vittorino Curci

Iskra 1903 Paul Rutherford Derek Bailey Barry Guy Chapter One 1970 -1972  3CD Emanem 5311. 


Ce triple cédé Emanem est la réédition du CD 4301 publié en 1999 qui reprenait l’intégralité des sessions du trio Iskra 1903 dont une sélection était contenue dans l’historique album double vinyle Incus 3 & 4. Improvisant librement sans percussionniste, Derek Bailey, Paul Rutherford et Barry Guy se répandent dans l’espace sonore en altérant la pratique conventionnelle de la guitare, du trombone et de la contrebasse  tout en s’éloignant radicalement du free-jazz d’alors et de la musique contemporaine avant-gardiste (Stockhausen, Berio). D’un morceau à l’autre, on est frappé par la variété extrême des modes de jeux et de la volatilité des instrumentistes. Pour ceux qui connaissent Derek Bailey par ses nombreux duos ultérieurs souvent largement amplifiés et son langage relativement codifié et reconnaissable, découvriront ébahis l’explorateur qui lui – même redécouvrait son instrument de façon inouïe à la limite entre le bruitisme et les nuances sérielles. L’usage omniprésent de la pédale de volume fait songer à un effet de zoom permanent et son plectre attaque parfois les cordes à peine amplifiées de sa guitare électrique. Le souffle de Paul Rutherford vocalisé d’une finesse hyper-sensible évite les réponses évidentes et le jeu premier degré. Barry Guy a amplifié sa contrebasse et son archet frappe, gratte, s’enfonce, glisse ou rebondit sur les cordes. Chaque instrumentiste est soliste et l’interdépendance ou la liberté s’exprime dans une déclinaison infinie d'occurences combinatoires des sons de chacun. Dans la session de 1972 dont une partie figurait dans le second disque (Incus 4), la connivence est un modèle, voire le modèle du genre. Ils improvisent ensemble en s’écoutant à l’extrême tout en faisant comme s’ils s’ignoraient, mais on entend clairement chez chacun des points communs, des allusions subtiles à ce qu’un des trois autres vient de jouer en recyclant un élément particulier au niveau de la sonorité, du tracé des lignes, du geste, des hauteurs, de l’harmonie, etc…  Cette façon de jouer n’existait pas avant qu’ils le fassent. Par rapport aux enregistrements précédents de ces musiciens avec le Spontaneous Music Ensemble ou leurs collègues de l’époque (Brötzmann, Kowald, Schlippenbach, Cecil Taylor, Art Ensemble, le free jazz des sixties et seventies), il y a un pas en avant et sur le côté, et une déchirure par rapport aux possibilités sonores, à l’interaction entre les improvisateurs, à la multiplicité des formes, au champ d’exploration de très nombreux paramètres à l’œuvre dans la création musicale. Aussi dans le mouvement de cette époque, il y avait alors peu de guitaristes et de trombonistes dans le free et la contrebasse avait encore très souvent un rôle de support. Si nous récapitulons les noms des musiciens proéminents et dont la musique était documentée alors, vous conviendrez qu’il y avait une masse de saxophonistes, de pianistes, de batteurs, de trompettistes et un guitariste : Sonny Sharrock. Deux trombones : Roswell Rudd et Grachan Moncur III. Un trio trombone – guitare – contrebasse !!  Et donc, à beaucoup de points de vue  Iskra 1903 est sûrement un des manifestes les plus emblématiques  de la nouvelle musique improvisée européenne de début des seventies. La musique de ce trio se détache radicalement du jazz libéré qui , lui explose déjà de toute part. Il y a une relation évidente avec des tendances dans la musique contemporaine de ces années-là. On pense à Vinko Globokar, lui-même tromboniste, et au New Phonic Art de Carlos Alsina avec Drouet Portal et toujours Globokar avec qui le trio Iskra partagera le coffret Free Improvised Music publié par Deutsche Gramofon. Et comment ne pas penser à Nuova Consonanza et aux travaux quasi-improvisés du Stockhausen d’Aus Den Sieben Tagen. Ces enregistrements  d’Iskra n’ont jamais eu la prétention d’être un chef d’œuvre. Mais plutôt la documentation d’une démarche, d’une pratique musicale en chantier en montrant comment le jeu spontané MAIS très réfléchi arrive à produire des alliages sonores rares, des instants extraordinaires et faire coexister avec bonheur les propositions de chacun dans toutes sortes de contrastes ou d’empathie insoupçonnables. Dans les enregistrements de 1970, Rutherford joue du piano et on sent que le groupe cherche. Mais,lors des sessions de 1972, ils ont trouvé leur rythme de croisière et l’utilisation des deux pédales de volume simultanées du guitariste n’y est pas étrangère. La liberté et la fantaisie s’y expriment dans une foultitude de détails remettant  en question tous les gestes et toutes les habitudes des joueurs à tout moment. Une facilité à interrompre son jeu un court instant successivement créant un enchaînement narquois de questions réponses en formes de cadavres exquis. Le cubisme et l’abstraction picturale dans la musique en trois dimensions  en y ajoutant le déroulement et l’échappement dans l’éphémère, l’insaisissable. Une chose fondamentale la distingue  du contemporain expérimental du sortir des sixties : une part d’humour et de provocation, une radicalité vécue, un brin narquoise, et la personnalisation du jeu sonore qui est clairement le reflet de la personnalité de chacun. Yorkshire goguenard du guitariste, native cockney du tromboniste et dessinateur architecte du contrebassiste. L’origine prolétarienne des membres du trio Iskra (allusion à la gazette de Lénine) fait dire que l’improvisation libre « à l’anglaise » est la musique contemporaine de la classe ouvrière, dont les enfants ne pouvaient se permettre de suivre le cursus du Conservatoire, stages, résidences etc… C’est la révolte des praticiens besogneux qui secouent leurs chaînes, matérielles, culturelles, mentales… J’ajoute encore qu’Emanem a ajouté des enregistrements complémentaires enregistrés lors de la tournée du London Jazz Composers’ Orchestra en Allemagne en 1973. En 1974, Bailey décide  alors de ne plus faire partie d’un groupe régulier et Iskra évoluera brièvement avec Peter Kowald et Tristan Honsinger et continuera avec Barry Guy et le violoniste Phil Wachsmann et leurs systèmes électroniques rehaussant et modifiant subtilement le son acoustique.
1903 signifie que la musique est celle du XXème s. et qu’il s’agit d’un trio. En quartet, ce serait 1904. Les pochettes intérieures de chaque cédé reproduisent les textes originaux de Paul Rutherford qui est l’initiateur du groupe. A écouter aussi Goldsmith et Buzz Soundtrack avec Bailey  et les albums avec Wachsmann : Frankfurt 1991, Iskra 1903 Chapter Two et South on the Northern ,le tout publié par Martin Davidson sur son label Emanem.

Cuir chez Ackenbush FOU Records FR CD-08


Cuir, un groupe « nouvelle génération » : nouvelle peau ? Quintet dynamique et inventif composé de John Cuny, piano contemporain et préparé, Jean-Brice Godet, clarinettes sinueuses, Yoram Rosilio, contrebasse grondante, Jérome Fouquet et Nicolas Souchal, trompettes chercheuses, Cuir propose des improvisations très cohérentes, variées et originales dans une succession de climats, d’affects et de drames qui suscitent l’attention, relancée par leur imagination et une belle organisation collective de l’espace musical. On navigue donc dans plusieurs eaux, jazz libre, recherche sonore, introspection minimaliste ou on folâtre en suivant son instinct, très sûr. Quatre morceaux échantillons entre trois et neuf minutes séduisent par tous les champs sonores développés, l’écoute mutuelle et le sens collectif de la construction.  Un goût subtil du contraste et le feeling de l’improvisation sincère. Une pièce de résistance réussie clôture l’album après 19’ de jeux croisés et la satisfaction d’avoir emmené les auditeurs dans un beau voyage musical. L’atmosphère respire par la grande spontanéité de l’exécution… Yoram charpente et trace des lignes fondations, Jérôme et Nicolas se complètent, se relancent ou se distinguent dans des jeux ouverts, conjoints ou rebelles… John a étrangement préparé son piano et Jean-Brice suit ajoute du sel là où il faut avec une belle obstination. Ces musiciens sont actifs dans la scène jazz dans plusieurs projets et celui-ci fait montre d’une belle maturité. Je reçois tout cela à 100% et recommande ce bel ouvrage. Au départ, les premières mesures font songer à un mémorial free sixties, mais la suite délivre un message de liberté dans l’esprit d’aujourd’hui, sans autre référence que le plaisir intense du partage de la musique de l’instant. Cinq jeunes musiciens solidement armés par l’expérience et inspirés qui, réunis, offrent le meilleur d’eux-mêmes. Ayant frappé fort avec deux compacts anthologiques de personnalités incontournables (George Lewis/ Derek Bailey/ Joëlle Léandre/ Evan Parker au Dunois 1980 et Daunik Lazro/ Peter Kowald/ Annick Nozati aux Instants Chavirés 2000), FOU s’ouvre à des «nouveaux venus » (à l’échelle européenne) qui procurent un bonheur aussi égal que celui de leurs aînés, pour celui ou celle qui n’a aucune œillère, s’entend. Vraiment remarquable.

John Russell With John Edwards Sakoto Fukuda Henry Lowther Phil Minton Thurston Moore & Evan Parker. Emanem 5037 

Deux trios : avec Sakoto Fukuda, violon et Henry Lowther, trompette et, ensuite, Evan Parker, saxophones et John Edwards, contrebasse. Deux duos avec Phil Minton, voix & Thurston Moore, guitare électrique. Avec ce dernier, John Russell joue à la guitare électrique. Enregistré au Vortex à l’occasion du 60ème anniversaire  d’une des personnalités les plus influentes de la scène improvisée londonienne et internationale, John Russell. Ayant choisi très jeune de se concentrer sur la guitare acoustique, John Russell n’a cessé de se bonifier en tant que guitariste et improvisateur tout en limitant son employabilité par le choix ascétique de son univers musical : improvisation radicale dans un mode exclusivement acoustique « musique de chambre ». Vu le nombre important de combos explosifs et , disons, « bruyants » de la free-music, son orientation esthétique a restreint ses possibilités de collaboration avec une poignée de fidèles, de Gunther Christmann à John Butcher, Phil Wachsmann, Phil Minton ou Roger Turner et à des concerts au compte gouttes sur le continent.  Avec une extraordinaire persévérence et malgré tous les aléas de l’existence, John Russell organise mensuellement un concert d’improvisation libre depuis 1974 sans discontinuer (!!) Sa série Mopomoso existe depuis 1991 et est installée au Vortex depuis 2008.  Mais resté fidèle à son choix de départ (dès 1975), son obstination, son esprit d’ouverture et son incommensurable générosité ont fini par être payantes. Même si, pour beaucoup, il a évolué dans l’ombre intimidante de Derek Bailey, dont le travail en guitare acoustique offre de nombreuses similarités avec le sien. C’est tout récemment qu’il s’est remis à la guitare électrique à l’instigation d’Evan Parker. On ne compte plus ses collaborations récentes, marquées du sceau de l’écoute et du partage, tant il personnifie à la fois l’improvisateur collectif  qui s’efface derrière la personnalité du groupe tout en se distinguant par son jeu très personnel. Guitare sèche, sèchement jouée avec l’ossature épurée d’accords « cubistes » et d’harmoniques obtenues par un plectre en pierre cristalline. Déconstruction tour à tour bruitiste, intuitive, gratteuse, anguleuse ou sérielle du jeu de la six cordes. Dans ces superbes dialogues avec ces musiciens superlatifs : Evan Parker, et Phil Minton qu’on ne présente plus, Lowther (trompettiste unanimement apprécié dans les studios depuis les sixties) Fukuda (violoniste classique hyper sollicitée) etc…, il nous fait entendre le meilleur de son jeu, du spontané à la construction raisonnée jusqu’à l’imprévisible.  Avec Parker et Edwards, c’est lui qui assume le rôle de meneur de jeu avec un réel brio. Le duo électrique avec Thurston Moore est bien dans la ligne des interventions improvisées des deux guitaristes de Sonic Youth. Ah, si les guitar héros pouvaient de temps en temps s'adonner à ces extemporisations sonores, la vie de leurs fans serait moins monotone.
Le talent de John Russell est basé sur une grande qualité humaine et un sens convivial de la musique partagée et cet album d’anniversaire qui en est la preuve, est à ranger dans les disques qu’on écoute pour un plaisir toujours renouvelé. 

The Diver  (Ten Plunges into the Sea of Silence) Vittorino Curci  Macadam Records 002 – 2014.


Sur la pochette, le dessin du plongeur provenant de la Tombe du Plongeur des ruines de Paestum. 10 solos de saxophone alto ou ténor par un poète, un vrai qui manie une langue forte, subtile, sensible …. Reconnu pour sa poésie (en italien) et son travail de longue haleine dans l’organisation de concerts et du fabuleux festival de Noci, la ville des Pouilles où il habite, Vittorino Curci est aussi un poète du saxophone en solitaire et ces dix petites formes ont un véritable charme. Le musicien joue ce qu’il doit exprimer avec une sûreté d’intention et un sens de la construction, une sensibilité poétique et une sonorité qui exprime une profondeur de sentiments, une réalité charnelle. Haïkus, aphorismes, quelques notes d’alto détachées et suspendues suffisent à créer un univers, une émotion. La vibration de l’air  coupe le silence ou le réfléchit. Une pièce en respiration circulaire au sax ténor simule une danse immobile qui accélère progressivement  vers des harmoniques réitérées. Il n’y a aucune autre ambition que de jouer pour se faire plaisir mais sans aucune trace d’autosatisfaction. La pureté de l’amoureux du son communique ce qu’il a dans les tripes  le plus naturellement du monde, sans forcer. Plusieurs de ses pièces contiennent des développements subtils  de motifs  menés avec un sens achevé de la mélodie et des inflexions qui sonnent juste. La musique du cœur. Pour information, Vittorino Curci a joué et enregistré avec William Parker, Joëlle Léandre, Benat Achiary, Gianni Lenoci, Marcello Magliocchi et d‘autres des albums collectifs qui valent le détour.

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