samedi 25 juillet 2015

Summer listenings again

Concerts Marsafouty Fred Marty – Jean-Marc Foussat FOU CD 011


Preneur de son patenté « free improvised music » radicale depuis des décennies, Jean –Marc Foussat a lancé récemment son propre label , FOU Records, pour publier des concerts qu’il  a enregistrés et aussi sa propre musique. Avec les deux cds Live au Dunois (George Lewis -Derek Bailey - Evan Parker - Joëlle Léandre), aux Instants Chavirés (Annick Nozati – Daunik Lazro – Peter Kowald) et l’album Quod (Joe McPhee – Sylvain Guérineau – Jean-Marc Foussat), FOU Records a frappé fort. Je me suis laissé dire que d’autres surprises sont au programme dont un double Willem Breuker Kollektief du meilleur crû en concert. Mais on aurait tort de prendre le reste de la production de FOU Records sous la jambe. Je viens de chroniquer l’excellent cd « Cuir », un projet remarquable avec les deux trompettes de Nicolas Souchal et Jérôme Fouquet, les clarinettes de Jean-Brice Godet , la contrebasse de Yoram Rosilio et le piano de John Cuny d’une fraîcheur étonnante qui stimule l’attention de bout en bout.  J’avais apprécié le duo de Foussat avec le percussionniste Ramon Lopez, Ça barbare, là !, mais j’ai vraiment aimé ce nouveau duo avec Fred Marty. Le contrebassiste est solide et sait comment s’intégrer dans l’esthétique d’autrui même si on peut dire que les deux protagonistes ne sont pas tout à fait de la même planète. C’est bien cela qui fait le sel de l’improvisation dite libre. Jean-Marc Foussat a travaillé comme preneur du son en améliorant son art au fil des ans et son tableau de chasse est assez impressionnant. Joëlle Léandre, bien sûr, une série d’enregistrements historiques d’Evan Parker avec Paul Lytton et Paul Lovens (Pisa 80 Improvisors Symposium, Incus et The Fetch , Po Torch) , le trio Schlippenbach à Pise (Detto Fra di Noi, Po Torch), Aïda, le génial solo acoustique de Derek Bailey (Incus), le disque le plus radical de la Company de Derek Bailey, Epiphany, Epiphanies `/ Incus. On s’attendait avec une telle fréquentation, que l’art  électro-acoustique de Jean-Marc Foussat se rapprocherait des démarches classieuses et très complexes de Furt, le processing de Lawrence Casserley (avec qui Evan Parker travaille régulièrement) ou le très ludique synthé vintage  de Thomas Lehn. Ou encore les microcontacts hyper sensibles des objets d’Hugh Davies. Que nenni. Mais il n’y a pas que Parker, Bailey et cie comme éclaireurs dans cette musique. Un autre enregistrement culte est révélateur : Catalogue Antwerpen Live, le groupe de Jac Berrocal, avec Gilbert Artman et Jean- François Pauvros à Anvers en 1979, édité par Spalax en 2008. J’y étais, c’était le festival Free-Music du WIM avec une affiche à vous donner le tournis (dont Lacy, Sommer-Gumpert, Irene etMaggie, Phil W et Fred VH). Ces zombies tranchaient dans le programme. C’est plutôt chez Catalogue, Pauvros et cie, qu’il faille trouver une filiation. Bruitisme, un côté brut de décoffrage, fréquences saturées, noise et drone, vibrations mystérieuses, boucles folles, voix hantée… plutôt post-rock expérimental si on veut définir dans un jargon médiatique. Mais est-ce définissable ? Un NoMan’s Land qui tient « ensemble » par l’intuition du contrebassiste Fred Marty, impassible sur le sommet du chevalet ou lyrique par la diffraction des harmoniques qui se tordent sous la pression habile de l’archet. Son art ajoute ce qu’il faut de mystère pour rendre celui de Foussat pertinent et réellement craignos. Ils construisent un monde dans la réalité  secrète des grandes villes, entre entrepôts désaffectés et parkings de semi-remorques sous la lueur blafarde des néons d’une autre temps, jaune surréel se réfléchissant sur les pavés glissants d’une voie abandonnée. Oubliez la notion de chef d’œuvre. Deux sets de concerts. C’est du vrai, du vécu, de l’émotion noire. Ils ne s’agitent pas, mais sont bien campés sur leur territoire, accroché au temps qui se déroule dans l’instant. Je cite J-M Foussat : Nous avons une association où la musique se fait toute seule sans que nous ayons besoin de faire quoi que ce soit de spécial ». Plutôt que de se passer de croissants et de desserts pendant quatre mois pour se procurer la boîte vinyle de Merzbow, achetez un ticket de métro pour aller écouter MarsaFouty en banlieue.
Ce n’est peut être pas un « cédé de référence », Choc, Emoi, Etoiles etc … mais cela donne bien l’envie de ne pas rater leur prochain concert. Le vivant, il n’y a que ça qui compte.

Dada Han Bennink & Sabu Toyozumi Chap-Chap POCS 9351 dist Universal Japon (Serie Free Jazz Japan in Zepp)

Enregistrée  le 1 octobre 1995 à Yamaguchi, cette rencontre est vraiment historique : Han Bennink & Sabu Toyozumi  partagent la scène, chacun en solo et en duo. C’est le seul album d’Han Bennink, un artiste prolifique et incontournable, EN DUO avec un autre percussionniste, Sabu Toyozumi, une personnalité aussi unique que légendaire. Chacun à leur tour, Han puis Sabu questionnent les sons, les frappes, les pulsations, les rythmes en toute liberté. Les vibrations  et les  résonances des membranes, trouent ou envahissent l’espace. Pour les fanatiques, le folklore Bennink est intact et son introduction  avec les baguettes sur plancher, morceau de bois, gong métallique retourné et orifice bucal est fascinante.  Une fois sur son siège de batteur, il sollicite une déclinaison de figures de la plus simple à la plus complexe pour enchaîner son battement favori qu’il agrémente de roulements  où l’auditeur est médusé par son aisance improbable. Il est sûrement le batteur « blanc »  qui sonne le plus africain, feeling rythmique s’entend. A un moment donné, il actionne un piano d’une main tout en mesurant  une bribe de ritournelle par une frappe décalée sur un tambour… Un petit quart d’heure de bonheur !  Ensuite, Sabu Toyozumi crée ici un solo d’anthologie enchaînant au feeling des variations de rythmes croisés, chaloupés en décalant les mesures  et les temps au fil des secondes avec le plus grand naturel.  Rien à envier à son collègue. Le duo transite de figures jouées avec délicatesse sur des accessoires qui accroche immanquablement l’oreille, vers de puissants pics polyrythmiques aussi chargés que volatiles. Le dialogue et la complémentarité est fascinante quelque soit le niveau de puissance ou de dynamique. Scéniquement, on imagine le géant batave et rougeaud, un hyperactif délirant, côte à côte avec le nippon minuscule, celui-ci étant aussi impénétrable que son sourire candide est communicatif. À deux, ils forment une des paires les plus  invraisemblables de la free music qu’on puisse imaginer. Celle que feu Derek Bailey aurait aimer coller dans son tableau de chasse de la légendaire  Company. Hollandais oblige, il y a un court gag humoristique auquel Toyozumi se prête de bonne grâce. Cela débouche sur des trouvailles jouées au sol où Bennink tape des baguettes sur ses godasses avec une remarquable dynamique et Sabu agite un ou deux ustensiles.  C’est bien un fabuleux témoignage de deux esprits libres de la percussion qui se mettent à jouer comme s’ils n’étaient qu’un ! Et quel UN ! Il y a dans ces 24 minutes une cohésion et une connivence du grand Bennink de la maturité et qui démontre à ravir, ô combien, Sabu Toyozumi réussit le challenge haut la main. Faisant suite au fabuleux duo Dialogue of the Drums de Milford Graves et Andrew Cyrille de 1974 (IPS ST001),  Dada contient des moments de grâce fabuleux et vient en tête de ma liste des enregistrements « percussions only » où la grâce et l’émotion croise le génie musical des pulsations imprimées dans l’air et le temps. Une des grandes pièces à conviction de la free-music.
NB : Sera promu collector’s item introuvable much-sought-after sous peu !

PS : Si on ne présente plus  Han Bennink, le parcours de Sabu Toyozumi est une  belle histoire extraordinaire qui l’a fait croiser Braxton, l’Art Ensemble, Charlie Mingus, Leo Smith, Kaoru Abe, Brötzmann, Misha Mengelberg, John Russell et Derek Bailey.

Brzytwa / Golia  Performed  by Maryclare Brzytwa and Vinny Golia, flutes and electronics.  Setola di Maiale SM2810


On savait Vinny Golia multi-instrumentiste total des anches, le voici truster les flûtes à l’appel de la remarquable flûtiste Maryclare Brzytwa, une résidente active dans la scène du centre de l’Italie.  Rien d’étonnant de retrouver ce disque très intéressant sur le label Setola di Maiale  (Stefano Giust, un cœur gros comme çà) vu son implication à Bologne. Toutes les flûtes sont engagées du piccolo à la grosse flûte contrebasse entre le contemporain alternatif et l’improvisation libre. L’électronique est utilisée via Max Msp pour enrichir, prolonger ou démultiplier les souffles croisés de nos deux chercheurs. C’est à la fois, délicat, surprenant, diaphane, bruissant, vocalisé, complexe et fort bien mené. Le morceau 3 qu’on qualifiera de post- rock instrumental convoque des loops et, par instant, des séquences avec une boîte à rythme binaire auxquelles les flûtistes répondent avec une belle inventivité. Malgré tout, ce morceau est un peu trivial à mon goût. Mis à part ce péché véniel, on frise ici le grand art. Ailleurs l’usage de Max/Msp est tout – fait approprié et en liaison organique avec leurs souffles inspirés. Leur musique et les risques pris, tant le savoir-faire que l’inspiration, tout concourt à faire de l’écoute de ce beau projet un belle découverte, pleine de sensibilité, de sons merveilleux et d’empathie. Quand le grain de la flûte basse de Golia chavire gravement entre les notes et que le souffle fouette la colonne d’air presque immobile, la flûte alto s’élève en zigzag et on perçoit un cri perçant à travers le corps de l’instrument. Très beau ! De multiples nuances et techniques étendues  sont sollicitées et font de cet album un excellent moment à l’écart des chemins battus de la free-music. Tropistic Unity et Enumerated and Cultivated (en 4 et 5)  sont des pièces de choix où le temps est suspendu. Les duettistes font plus que de mettre en valeur leur grand talent : ils s’essaient à des combinaisons et des occurrences sonores inusitées qui nécessitent de la recherche et demandent une bonne dose d’imagination. Pour résumer, un disque vraiment requérant, engagé, contemporain et somme toute réussi.

NEEM Teatrinz 1983 Francesco Donnini Edoardo Ricci Massimo Falascone Eugenio Sanna Roberto Del Piano Filippo Monico Andrea Pippo Pichietti. Setola di Maiale SM 2790


Formée par des piliers de la free-music de Milan et Florence, NEEM est une aventure délirante avec une saveur profondément péninsulaire enregistrée à l’époque où les Giancarlo Schiaffini, Andrea Centazzo, Gaetano Liguori, Guido Mazzon, Massimo Urbani et Demetrio Stratos avaient le vent en poupe. Evoquant l’esprit des débuts de Breuker, l’ICP Orchestra ou  le Mike Westbrook Brass Band  des seventies avec une part de lyrisme sarcastique, cet orchestre itinérant rassemble une bande de joyeux drilles qui sont toujours actifs et célèbrent encore leur amitié éternelle. Il semble que les NEEM se déplaçait aussi en mode portatif l’un se chargeant de la grosse caisse, le batteur de la caisse claire et le bassiste embouchant approximativement un saxophone. Francesco Donnini, cornettiste, tromboniste et pianiste, décrit leurs équipées dans les notes de pochette. Sa prose gratinée est en soi un morceau d’anthologie relatant leurs mémorables virées : cortili populaires où les billets de mille lires pleuvaient des balcons, osteria de banlieue où une française éméchée salua leur performance en dévoilant son postérieur, cachets dévolus à l’œuvre de la soif. Roberto Del Piano bassiste électrique par nécessité. Une malformation de la main gauche lui interdisant la contrebasse, Del Piano inventa doigtés et figures sur sa fretless homemade à l’instar de Django. Filippo Monico, batterie. Lui et Del Piano, ont cachetonné avec Gaetano Liguori dans les clubs interlopes de Lombardie nella musica leggera et joué après Miles Davis ( !) avec Massimo Urbani encore ado ou à Cuba dans des méga-festivals. Massimo Falascone et Edoardo Ricci, saxophones. Fins connaisseurs de Roscoe Mitchell et d’Eric Dolphy, toujours d’aplomb quoi qu’il arrive et parmi les plus fins souffleurs transalpins. Eugenio Sanna, guitare. Entre free-rock et exploration sonique. Andrea « Pippo » Pichietti, recitazione et trombone d’occasion. C’est le poète provocateur de la bande qui prend tout en dérision y compris ses collègues ! Ça démarre avec Happy Together, le tube des Turtles dont les chanteurs Howard Kaylan et Mark Volman furent des Mothers of Invention de Zappa en 1971.  Le répertoire se délecte des chansons italiennes, d’airs d’opérette ou de standards improbables (Old Cowhand) joué de manière narquoise, persifleuse ou faussement candide, le tout émaillé d’improvisations tous azimuts. Au fil des plages, leur assurance croît pour se terminer par Mamma Rosa qu’on jurerait interprété par un orphéon endiablé dans un coin perdu des Apennins. À tout point de vue ceux de NEEM ne se prenaient pas au sérieux et  l’orchestre est resté un des secrets les mieux gardés de la free-music de la péninsule. Tout ce qu’ils ont gagné se résume aux accolades des auditeurs d’un soir abasourdis par leur évocation d’un autre monde, utopique, celui de la vraie vie.


the Marsyas Suite Evan Parker - Peter Jacquemyn El Negocito.



Belle pochette en papier recyclable avec une œuvre de Peter Jacquemyn, contrebassiste de choc de l’improvisation. Rencontre au sommet Evan Parker - Peter Jacquemyn. Saxophone soprano et ténor, contrebasse. Puissant, majestueux, intrépide. Des duos et chacun en solo. Enregistrée au festival de Jazz de Gand, la musique superlative montre quel immense musicien est Evan Parker et combien Jacquemyn a magistralement évolué depuis l’époque où je l’avais rencontré il y a trente ans. Il s’essayait alors modestement à la contrebasse sur les traces de Peter Kowald et d'Alan Silva. C’était lors du festival d’où est sorti le cédé d’Evan Parker et Paul Rutherford publié chez Emanem (Waterloo 1985 CD 4030). Qui allait imaginer que Peter allait un jour se faire entendre avec son saxophoniste préféré ? Il eut une patience extraordinaire et une foi inébranlable pour trouver sa voie, frottant éternellement sa contrebasse jusqu’à plus soif durant plusieurs décennies cherchant presque désespérément les sons qu’il entendait dans sa tête. Aujourd’hui nous avons ce magnifique témoignage. Une musique éternelle qui me fait évoquer le Coltrane de toujours…. Evan Parker étant devenu un artiste sublime. Comme disait Coltrane, pas d’exégèse et de littérature, la musique parle pour elle-même.

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