lundi 5 octobre 2015

October recollections : Alex Ward Quintet, Free Form Improvisation ens for Abdou Bennani, Jean-Marc Foussat box on Improvising beings, Claude Parle, Joao Camoes, Carlos Zingaro solo, Schlippenbach Hubweber and co

Alex Ward Quintet Glass Shelves and Floor Ollie Brice Tom Jackson Hannah Marshall  Rachel Musson Alex Ward Copecod POD09


Copecod est le micro-label de ce virtuose de la clarinette intrigant qui participa à la Company de Derek Bailey fin des années 80 à l’âge de quinze ans, Alex Ward. Pour le neuvième opus publié par Copecod, Alex Ward a convoqué un autre clarinettiste, aussi intriguant que lui, Tom Jackson, la saxophoniste ténor Rachel Musson, la violoncelliste Hannah Marshall et le contrebassiste Ollie Brice, pour une suite écrite pour des improvisateurs, Glass Shelves and Floor. Les chemins de la composition contemporaine, du jazz d’avant-garde et de la free-music improvisée s’y croisent à la jointure de leurs langages et de leurs pratiques. Cette suite d’une demi-heure figure dans sa version studio et lors d’un concert particulièrement réussi au Vortex Jazz Club, lieu situé le long de la Kingsland Road, dans ce Nord Est londonien où se concentrent les espaces dédiés à cette musique (Café Oto, Vortex, Hundred Years Gallery, Flim-Flam).  Chaque instrumentiste interprète la musique en tant que membre d’une formation de chambre et comme soliste. Tous improvisent d’une manière radicale en solitaire ou en sous-groupe (duo, trio)  au fil du cheminement prévu par le compositeur. Il m’est arrivé quelque fois de lever les yeux au ciel lorsque des musiciens improvisateurs s’intitulent compositeurs contemporains, mais ici, Alex Ward est à féliciter vivement ! Non seulement son écriture est subtile et réussie, mais lui-même et son ensemble ont su créer des liens étroits et vivants entre la composition, son interprétation et l’improvisation à la fois individuelle et collective au point que chacun de ces termes semble générer ou se prolonger dans l’autre naturellement et vice-versa. Cette interpénétration réussie crée une dynamique particulière et unique. Rien d’étonnant qu’Alex Ward est un des plus précieux collaborateurs de Simon H Fell, un compositeur / improvisateur de choc incontournable. Ces Glass Shelves ont un air de famille avec les excellents Thirteen Rectangles de SHF auxquels Ward avaient largement contribué. On y rencontre l’esprit de la musique improvisée libre dans toute son essence et une écriture musicale à la fois très précise et remarquablement ouverte, lyrique et concertante. A noter que Tom Jackson y joue aussi de la clarinette basse et qu’Alex Ward bruite avec un amplificateur. Un excellent moment réitéré.

Free form improvisation ensemble 2013 abdelhaï bennani burton greene alan silva chris henderson  live at the sunset march 19 2013 improvising beings ib 40 double cd

Free Form Improvisation Ensemble fut un des tous premiers groupes dédiés à l’improvisation libre durant les premières années soixante, sensiblement plus en « avance » par rapport à la moyenne de la New Thing de l’époque. Le label Cadence a documenté le FFI des années 60 il y a quelques années dans un album passé inaperçu.   On en retrouve ici les deux piliers, le pianiste Burton Greene et Alan Silva, lequel  a abandonné depuis lors sa contrebasse pour un « synthétiseur orchestral ». A leurs côtés, le percussionniste Chris Henderson, un ancien de Sun Ra, joue ici des percussions électroniques qui parfois font plus qu’évoquer un tambour d’aisselle ouest-africain ou des tablas indiens. Et en guise d’adieu, le saxophoniste ténor Abdelhaï Bennani  (Abdou) qui nous a malheureusement quitté dans le courant du mois d’août. C’est sans doute en hommage à Abdou et à son ténor vagabond qu’Improvising Beings a publié cette chaleureuse tranche de vie amicale et musicale, un beau manifeste du partage du temps et de l’espace entre musiciens qui s’écoutent et se comprennent. Comme le signale son producteur Julien Palomo, une partie du public du Sunset fut effrayée par la musique et se replia. Avec Henderson et Silva et leurs instruments électroniques, il y a une évidente filiation Sun Ra. Les improvisations de Silva sur son synthétiseur « orchestral » sont le pôle le plus « avant-gardiste » de ce quartet atypique. Burton Greene se révèle un solide pianiste muni d’une profonde culture musicale vivante issue du jazz mais pas que. Abdelhaï Bennani nous livre ici la quintessence de son approche personnelle et originale au saxophone ténor. Son jeu n’atteint pas la virtuosité des Evan Parker, Paul Dunmall, David S Ware, Jimmy Lyons ou Michel Doneda pour prendre quelques exemples avec des styles différents. Ou même la vivacité confondante de zèbres comme John Butcher, Stefan Keune ou Ivo Perelman. Mais, et c’est tout aussi important, son souffle émet et transsusbtancie l’émotion qui sourd sans crier gare.  Le son relativement détimbré a ici une allure désenchantée. Mais parmi les poètes du saxophone ténor qui ne se distinguent pas par la technicité du jeu, Abdou est sans doute un de mes préférés. Il projette un affect indicible fait de spontanéité, de réflexion et d’une logique particulière avec un son lunaire presque blafard, un phrasé libéré sans emphase et une belle irrégularité assumée. Il cherche, fouille, répond en mordant ou s’évade rêveur… un vrai improvisateur. On pense à l’excellent Garry Todd, ce saxophoniste ténor incontournable de la scène londonienne du Little Theatre Club des années septante immortalisé par Sunday Best en compagnie de Roger Turner (Incus 32 1979). On entendit d’ailleurs Bennani en compagnie de Silva et Roger Turner ….   Et donc, cette rencontre d’un soir entre amis est tout à fait remarquable par la grande qualité de la collaboration de ces quatre individualités particulières : ils parviennent à faire coexister leurs univers personnels parfois divergents dans un enchaînement naturel. Toute l’évidence de la musique partagée autant qu’improvisée.  Plus brièvement : j’ai beaucoup aimé.

Jean Marc Foussat alternative oblique improvising beings ib 38

Un quadruple cédé pour retracer l’utopie de la démarche et l’évolution de Jean-Marc Foussat. Connu dans toute l’Europe de l’improvisation pour le généreux preneur de sons des Joëlle Léandre, Derek Bailey, Evan Parker, Paul Lovens et Lytton, Joe McPhee, JMF a contribué à écrire les plus belles pages de l’improvisation radicale de manière désintéressée, avec passion et amour. Rien que pour l’extraordinaire Aïda de Derek Bailey en solo acoustique et la documentation de Epiphany – Epiphanies, la Company la plus stellaire et la plus utopique du même Bailey, son nom mérite de figurer dans les annales de l'euro-improvisation. C’est sans compter sur son expérience personnelle dans la découverte de l’acte musical par n’importe quel bout ! En fait, Jean-Marc Foussat est aussi passionné que les musiciens exceptionnels qu’il a enregistrés dans une autre vie. Dans le livret interview de l’album, Julien Palomo (improvising beings , c’est lui !) lui fait retracer son parcours depuis les utopiques premières années 70 où il s’initie à une musique communautaire où se croisent autant le rock alternatif ( pré-punk ?), l’écriture contemporaine, la pratique de l’improvisation, l’influence du free-jazz, le fait maison etc…. . Commençant son périple musical à la guitare trafiquée dans le trio dadaïste Phyllauxcxzairrâh (qui fit pourrir vingt fois son poids de patates !),  JMF se lance dans la composition interactive sur bande avec des souffleurs libertaires et une solide paire de ciseaux tout en faisant siffler un VCS III.  Il finit par abandonner la partie, déçu ou frustré par ce qui lui semblait une impasse : Le Lézard Marcio en 1977 à Cluny. Après son travail intensif et prodigue d'ingénieur du son, on le retrouve à l’aube des années 2000 avec le guitariste Marc Dufourd, le pote de Jacques Oger  dans Axolotl. Avec Oger, Foussat avait fondé Potlatch pour s’en distancer par la suite et le nom du label traduit bien son extrême générosité située dans une forme de candeur enthousiaste. Dans sa création musicale, l’influence du rock est latente : le cédé consacré à sa collaboration avec Dufourd rejoint par Jérôme Bourdellon, est baptisé Trash The Flash, alors que le 3ème cédé contient un Wild Thing (Tribute to J.H.). Cette musique intrigante, trafiquée s’évanouit dans des boucles hallucinées dans l’orbite post-rock. Les sons du synthé et les bandes de JMF apportent une réelle dimension organique. Aussi, un extraordinaire témoignage enregistré d’un homme « différent » nous livre en filigrane ses tourments et c’est profondément touchant.  Les plages du quatrième cédé démontre à l’envi que JMF est devenu un improvisateur à part entière : de soufflantes rencontres enregistrées en mars, avril et mai 2015 avec  Jean Luc Capozzo, Nicolas Souchal, Matthias Mahler aux trompettes et trombone, la chanteuse Marialuisa Capurso et le percussionniste Dirar Kalash, le contrebassiste Fred Marty et Joe Mc Phee à la trompette de poche, Paul Lovens à Nickelsdorf et un groupe plus large : McPhee, Thomas Berghammer à la trompette, Raymond Boni, Hans Falb aux platines, Irene Kepl au violon, Noïd au violoncelle et Makoto Sato à la batterie pour clôturer en fanfare décapante. Ses récents carnets de bord de l’improbable millésimés de 2015 valent à eux seuls le détour. Improvising beings a la foi qui fait bouger les montagnes !

João Camões Jean-Marc Foussat Claude Parle Bien Mental Fou Records FR – CD 12

Les notes de pochette contiennent un magnifique poème de Claude Parle qui nous livre ici une superbe partie d’accordéon entre le violon alto de João Camões et l’installation électrocutée de Jean-Marc Foussat. Enregistré à la maison, ce remarquable trio développe une symbiose étonnante entre les glissements microtonaux de l’alto, le chuintement des anches libres de l’accordéon qui font des anicroches aux gammes tempérées et les vibrations quasi motorisées du dispositif électro-acoustique. Il y a dans cet univers un souffle et une matérialité qui évoque les affects de la voix humaine, une poésie des sons organiques. Une dérive initiée par le sciage des harmoniques à l’archet en ostinato mouvant jusqu’à un demi-silence d’où vient sourdre le délire des touches de l’accordéon. L’Autre bout s’achève. A vingt ans : une pédale d’orgue imaginaire en unisson contrarié, des échanges subtils, des démarrages amorcés, une conception intéressante de l’occupation de l’espace sonore, des drones sensuelles alternent avec le charivari, du silence affleurent des murmures. Le trio attire l’écoute et l’attention par le renouvellement des propositions et une écoute mutuelle minutieuse. La magie du glissando opère dans le languissement de longues notes tenues dont les couleurs pâlissent et les fréquences descendent de quelques commas. Les passages enlevés tels des guigues célestes, menées tour à tour par le violon ou l’accordéon, sont enchaînés par les grondements sous-marins de l’installation de J-MF ou des barbotements improbables. Il y a une véritable osmose entre les sons acoustiques et les bruissements électroniques. L’évocation d’une guimbarde de la Déchirure sonne le rappel de l’ostinato du morceau précédent version tzigane cosmique. Camões trouve le ton juste pour se joindre aux contrepoints affolés de Parle, lequel musicien n’a jamais mieux porté son patronyme : il parle aussi excellement musique qu’il n’écrit musique. Quand trois musiciens dissemblables  mais animés par une sincère volonté de dialogue et de complémentarité échappent aux lieux communs : le Bien (commun) Mental. J’applaudis !!

Carlos Zingaro Live at Mosteiro de Santa Clara a Velha Cipsela CIP 001

Ce nouveau petit label portuguais nous propose un enregistrement incontournable du grand violoniste Carlos Zingaro Alves enregistré dans l’église du Monastère de Sainte Claire à Coimbra. Le premier mouvement Crushing Wheels développe un ostinato percussif dont le musicien fait varier le geste initial dans un festival de notes ondoyantes et irisées avec un lyrisme puissant mais sans emphase. Il fait ensuite coexister des  motifs dissemblables,  qui  s’enchaînent et se répondent avec précision. Portions of Life conjuguent des haikus ponctués de silence qui alternent leurs variations singulières avec une logique imprévisible. Il s’ensuit un extraordinaire travail de l’archet qui fait se croiser et s’interpénétrer plusieurs techniques au service d’une quête d’un seul tenant. La virtuosité exceptionnelle de Zingaro est exclusivement au service d’une expression qui bannit le verbiage au profit d’une vision épurée de l’improvisation. Des rebondissements de l’archet font atterrir le son sur des aigus extrêmement pointus. Une musique nue !  Twisted Chords porte bien son titre. Ce qui est sidérant c’est d’entendre dans cette toute autre démarche par rapport aux précédentes Portions de Vie d’infinis détails microtonaux, un intervalle, des accents subreptices entendus auparavant. Voids of Night évoquera de loin des modes indiens avec une extraordinaire finesse de jeu à l’archet où l’invention mélodique est poussée aux confins du silence. Il n’y a pas un son, un intervalle, une intonation qui ne soit Zingaresque. Quoi qu’il joue, Carlos Zingaro Alves, est très profondément lui-même, un musicien unique. Une personnalité incontournable de la musique improvisée européenne. Avec Malcolm Goldstein, Jon Rose et Phil Wachsmann, Zingaro en a créé les moments les plus palpitants au violon.   L’enregistrement a capté la couleur et la vibration de l’espace et sa réverbération granitique donnant un relief vécu et un son saturé au jeu du violon loin des canons conventionnels. Ces caractéristiques sonores font de ce disque emballé élégamment en noir et blanc, qui passera peut-être inaperçu dans le torrent médiatique de la free-music dominé par les saxophonistes mordants et les pianistes à programmes, est un véritable monument de musicalité, de sensibilité et d’énergie.

Intricacies Paul Hubweber Frank Paul Schubert Alexander von Schlippenbach  Clayton Thomas Willi Kellers No Business Records NBCD 74-75
Voici une manière d’All Stars de choc du free-jazz germanique campé autour d’un tandem basse batterie à l’énergie inaltérable : deux souffleurs très remarquables et un pianiste poids lourd de la profession. Eric Dolphy, musicien clé de l’œuvre de Schlippenbach qui lui a adressé récemment plusieurs hommages appuyés, a un jour enregistré Iron Man. S’il y a jamais un homme d’acier dans la free music, c’est bien Alex von S. Alors que les grands pianistes de sa génération faiblissent en raison de leur âge qui s’avance, Alex von Schlippenbach a gardé toute la verdeur de sa jeunesse. Sa ténacité et sa résistance physique sont proverbiales et je me souviens l’avoir croisé en 2005 et 2007 : il ne faisait pas son âge. Une fois le concert terminé après une tournée éprouvante, il a quitté Bruxelles la nuit pour rejoindre Berlin d’une traite en voiture. Ce quintet dirigé par le pianiste et ce remarquable sax alto incisif qu’est Frank-Paul Schubert a un personnel variable. Leur précédent opus publié en sextet par FMR, Red Dahl,  avait rassemblé le batteur Yorgos Dimitriadis, le bassiste australien Mike Majkowski, le saxophoniste Paul Dunmall et le tromboniste Hilary Jeffery. La nouvelle mouture du quintet est liée un autre groupe autour de Frank-Paul Schubert et toujours enregistré par FMR : Life in a Black Box avec le contrebassiste Clayton Thomas le batteur Willi Kellers et à nouveau Paul Dunmall au sax ténor. 

C’est donc un double cd débordant d’énergie et d’écoute intenses enregistré au B-flat de Berlin. Deux longs développements de 45 minutes et plus pour chaque cd avec une conclusion d’un quart d’heure clôturant le deuxième disque, Encore. Come to Blows invitent les deux souffleurs, le pianiste et le tandem basse-batterie à bouter le feu, à presser les soufflets du diable sur la fournaise … Dans Intricacies, ils évaluent leur imbrication et de nombreux points de chutes, d’angularités communes, arpentent le chemin qui défile devant eux chacun dans son propre biorythme. C'est d'ailleurs sur ce long morceau ( 44 minutes) que j'ai focalisé mon écoute. Frank Paul Schubert déroule les spirales accentuées du sax soprano avec bonheur après que Paul Hubweber ait indiqué la direction. Willi Kellers percute subtilement. L'intensité s'envole sous les coups assénés au piano et revient ensuite vers un mezzo voce où la coulisse d'Hubweber fait merveille sur l'archet frappeur de Clayton Thomas. Paul Hubweber est aujourd’hui le tromboniste préféré d’Alex von S. alors que sont disparus Albert Mangelsdorff et Paul Rutherford… Pour le pianiste vétéran, le trio PaPaJo qui réunit Hubweber, Paul Lovens et John Edwards est son trio d’improvisation préféré. Et donc nous avons tout le loisir de découvrir ce tromboniste essentiel qui marque son territoire raffiné dans cet escadron à l’emporte-pièce, contrebalancé par les doigtés subtils et le swing tellurique du pianiste. Clayton Thomas a un abattage fantastique (avoir entendu Majkowski et Thomas en tête-à-tête reste un de mes meilleurs souvenirs !) et Willi Kellers propulse à propos sans obscurcir les miroitements complices. Frank Paul Schubert marque son appartenance à une longue lignée d’altistes inspirés par Bird, Ornette, Dolphy…  Un quintet remarquable qui assume les challenges musicaux du jazz libre où les amarres sont lâchées…

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