jeudi 5 novembre 2015

Sounding November : Jon Rose Veryan Weston Hannah Marshall Daniel Thompson Steve Noble Phil Wachsmann Paul Lytton

Veryan Weston Jon Rose Hannah Marshall Tuning Out Emanem 5207

Digne successeur des albums Temperaments  (Jon Rose & Veryan Weston Emanem 4207 paru en 2002) et Tunings & Tunes (Jon Rose & Veryan Weston HEyeRMEars Discorbie HDCD 011), le doucle cédé Tuning Out va encore plus loin dans l’exploration sonore de claviers anciens et de violons initiée par le violoniste australien Jon Rose et le pianiste Veryan Weston avec le concours de la violoncelliste Hannah Marshall. Si dans les étapes précédentes du projet, il s’agissait, entre autres, d’accorder autrement pianofortes et clavecins en tenant compte de l’histoire, de la science (des sons) et de l’imagination (notes de pochette de Temperaments), ici c’est Veryan Weston qui enfonce à mi-parcours les tirants de jeu, obtenant ainsi des microtons aléatoires. L’album retrace les pérégrinations du trio lors d’une tournée britannique d’églises situées à Liverpool, York, Sheffield, Newcastle et Londres en mai 2014. Certains de ces orgues d’église sont anciens et ne sont pas au diapason moderne A = 440 Mhz. Une valeur de 420 Mhz est très probable, ce qui oblige les deux cordistes à adapter leur jeu et la tension de leurs cordes à ces fréquences, nouvelles pour eux, mais qui furent le lot des générations passées, il y a plus d’un siècle ou deux et plus. Pour l’amateur averti de free-music, les sons de ces orgues évoqueront l’accordéon de Fred Van Hove ou le concertina de Rudiger Carl ou le fameux vinyle du même Van Hove, Church Organ. Ce n’est pas la première fois que Veryan Weston enregistre avec un orgue (Daybreak de Ian Smith, Emanem 4059 –avec Derek Bailey - ou une plage de Worms Organizing Archdukes avec Lol Coxhill, Emanem 4074) mais c’est la première fois qu’il se lance aussi intensément dans le travail à l’orgue. Pour information, l’orgue est un instrument que Jon Rose connaît aussi pour l’avoir pratiqué. En outre, Jon Rose est crédité « violins » sur la pochette, mais il m’a aimablement informé qu’il s’agissait du violon « normal », d’un violon ténor en scordatura « and a Hardanger fiddle also tuned scordatura ». La première chose qui frappe l’oreille est la symbiose sonore et chromatique du violon, du violoncelle et de l’orgue dans ce trio improbable au point qu’il faille entendre des percussions avec l’archet col legno battuto sur les cordes pour qu’on se dise ah oui  il y a un violon quelque part. La musique a une qualité chambriste remarquable et se situe complètement dans la ligne de l’improvisation libre : de jeux avec les sonorités, le refus de la virtuosité conventionnelle, mais aussi des dialogues au ralenti qui prennent tout leur temps de différencier les sons par le menu. Il s’agit d’une démarche profonde qui interpelle les fondements même de la musique : l’accord « parfait » et les relations tonales dans une perspective historique vers un futur imaginaire situé à l’écart des démarches modernistes des compositeurs du XXème. Ce trio a une singularité très particulière qui mérite qu’on s’y colle question écoute. Lors d’une interview, Evan Parker avait émis l’idée que cinq ou six disques représentatifs de l’improvisation libre (à vous d’en faire la courte liste) permettaient à un auditeur d’en comprendre la démarche. Mais on a vraiment envie d’ajouter Temperaments ou Tuning Out à ces quelques albums bornes miliaires de l’improvisation libre, car après en avoir entendus des centaines, le plus avisé des écouteurs assidus ne se serait vraiment pas attendu à une telle musique !!  On a droit à de longues suites de plus d’une demie heure mis à part le morceau introductif du premier cd  à la Blue Coat Chapel de Liverpool qui fait quand même 18 minutes. La musique transcende une série de démarches  en se créant une identité inclassable. On a évacué toute la violonnerie conventionnelle ou même contemporaine pour une approche qui sollicite les harmoniques et produit un son viscéral aussi joyeusement ludique qu’austère. Je pense qu’en jouant avec un orgue ancien accordé autrement qu’en tempérament égal, Hannah Marshall et Jon Rose approfondissent les écarts entre les notes et les étirent de manière curieuse en symbiose avec les sonorités des tuyaux dont Veryan Weston tire les effets les plus appropriés. C’est un véritable régal. 

Daniel Thompson – Steve Noble  live at hundred years gallery confront ccs 52

Mark Wastell n’interrompt pas les productions Confront qu’il consacre à l’improvisation radicale la plus pointue et la plus achevée en emballant chaque concert enregistré d’un beau boîtier métallique, lequel permet sans doute de le retrouver plus facilement dans les collections interminables des afficionados. Enregistré à la Hundred Years Gallery, un lieu remarquable en bordure de la Kingsland Road qui s’étend du Nord au Sud à travers l’ East End et relie les lieux les plus fameux de l’improvised London : Café Oto, Vortex, Hundred Years Gallery, toute la Stoke Newington High street et les défunts Klinker, et qui tranche par sa programmation plus locale et focalisée sur ce qui se fait de plus frais en ville. En témoigne ce superbe concert qui sort des sentiers battus : une rencontre entre le percussionniste Steve Noble et le guitariste acoustique  Daniel Thompson. Steve Noble se concentre sur les effets de résonance des cymbales (épaisses), gongs et crotales  sur les peaux  des tambours et leurs vibrations mouvantes autour desquelles serpentent les phrases arachnéennes de Daniel Thompson. Il y a une volonté de recherche, une qualité sonore, une finesse qui expriment in vivo l’essence de cette improvisation radicale qui n’en finira pas de nous étonner, même en disque, si on a acquis le flair de dénicher les enregistrements comme celui-ci, vraiment enthousiasmants et hors du temps. Steve Noble s’est fait remarquer avec Brötzmann, Joe McPhee, Derek Bailey et Coxhill  mais après des décennies de pratique (commencées vers 1984) dans cette extraordinaire communauté londonienne, il personnifie aussi l’improvisation libre avec toute son innocence lucide et assumée. Il a trouvé en Daniel Thompson un partenaire à la hauteur et qui finira par nous étonner tant son jeu acquiert audace et pertinence au fil des mois, disque après disque, dans une veine difficile « le post Bailey/ Russell » acoustique. Enchanteur !!

Imagined Time Philipp Wachsmann Paul Lytton Bead Records CD 11

Label initié il y a plus de quarante ans par une bande de potes, Phil Wachsmann, Pete Cusack, Simon Mayo, Tony Wren et Richard Beswick, Bead Records a documenté toute une génération d’improvisateurs dont les susnommés et des artistes rares comme Ian Brighton, Larry Stabbins, David Toop, Paul Burwell, Steve Beresford, Clive Bell, Matt Hutchinson et publia le premier disque des Alterations…. Une autre époque ! Depuis l’ère cd, on y trouve le cheminement d’un des pionniers de l’improvisation libre dont l’influence fut déterminante pour de nombreux improvisateurs, Phil Wachsmann. Son travail avec Fred Van Hove, Paul Rutherford , Barry Guy, Tony Oxley, Phil Minton, Radu Malfatti, Derek Bailey etc… dans les années 80 et 90 font de lui un créateur de premier plan et le violoniste de prédilection de beaucoup. Mais cet arbre quasi-généalogique ne doit pas cacher la forêt de son talent exceptionnel. Il y a longtemps que Wachsmann a remisé les extraordinaires et très sinueuses envolées violonistiques qui sollicitaient un variété confondante de techniques alternatives basées tant sur une connaissance approfondie du dodécaphonisme et des séries que sur les possibilités soniques de l’instrument. Aujourd’hui, il se concentre dans la substance et la réflexion sur l’acte d’improviser, en illustrant comment Less peut être More. Paul Lytton, batteur de l’impossible de l’ultra polyrythmie, nous engage dans son univers improvisé fait d’éléments de percussion étalés dans l’espace et à même le sol, d’ustensiles en tout genre (dont ceux de la cuisine), de cordes tendues sur un cadre et amplifiées dont il modifie le son avec ses live-electronics et des pédales de hi-hat. On est très loin de la batterie virevoltante hyperactive du trio avec Evan Parker et Barry Guy. Paul et Phil ont joué ensemble au temps de leur jeunesse quand le percussionniste habitait Londres et se sont retrouvés avec King Übü Örkestrü, le London Jazz Composers’ Orchestra de Barry Guy et l’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker. Leurs deux tempéraments bien différents se rejoignent ici pour de subtiles rêveries où le violon tâte des mélodies sorties de nulle part et des fragments d’improvisation et le percussionniste gratte, frotte ou agite les surfaces des pièces improbables de son capharnaüm sonique. Les titres : Biodigm One, Two, Three etc … suggèrent  que les paradigmes de la musique improvisée sont ceux de la vie même des musiciens qui s’écoutent et s’entendent à nous méduser.  Wachsmann et Lytton sortent des sentiers battus et manient l’art de la suggestion et celui de l’écriture automatique. Un disque remarquable par des improvisateurs incontournables.

« ? » « ! » Paul Lytton solo Pleasure of the Texts Records
https://vimeo.com/126143353 

Voici une ode au bruitisme, aux sons obtenus en grattant, frottant, secouant, percutant de mille manières le bois, les peaux, les métaux, le plastique, le polystyrène, etc.. dans une multitude d’occurrences dont les paramètres changent sans arrêt. Pas de batterie mais une table - et le sol - recouvert d’instruments de percussion, d’ustensiles détournés de leur fonction, de batteurs à œufs amplifiés avec un micro contact ou des cordes de guitares dont la tension oscille avec une pédale de grosse caisse. Secondé par une installation électronique divagante, Paul Lytton actionne plusieurs objets et ses cordages simultanément en créant une polyphonie bruissante qui n’appartient qu’à lui. Donc ceux qui s’attendent à un disque de percussions en seront pour leur frais ! C’est sans doute l’enregistrement de home-made instruments le plus efficace et le plus délirant qu’il nous est donné d’entendre. Dans ces  eaux là, on peut citer des artistes comme Hugh Davies, qui fut une de ses influences, AMM première manière, Steve Beresford avec sa table de jouets et gadgets, Adam Bohman et ses objets amplifiés. Cela convaincra les amateurs de noise. Mais aussi et surtout, Paul Lytton n’a pas son pareil pour coordonner ses gestes et tirer parti des sonorités produites par ses actions simultanées, décalées  et enchaînées avec une belle précision et une forme d’humour flegmatique. Ces sons industriels bruts, voire grinçants sont mouvants et semblent insaisissables, l’auditeur étant perpétuellement en éveil face à ce capharnaüm qui semble s’agiter tout seul. Certains passages sont complètement inouïs ! Un ovni sonore inclassable de grande classe. 

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