jeudi 7 avril 2016

Ian Brighton- Martin Küchen & Hermann Müntzing - Dom Lash & Alex Ward - Making Rooms cdbox Russell Parker Edwards Grant Ward Thomas Blunt Taylor Leahy - Pow Gamra Conca /Oliva /Sanna /Giust

Now and Then Ian Brighton Confront Records ccs 62

Dès la première plage, la voix de Derek Bailey commente les relations entre l’acte de jouer et d’improviser et celui d’enregistrer. Cet enregistrement est suivi de chasing lol, un solo de guitare électrique de Ian Brighton qui évoque largement le Derek Bailey bruitiste des années 70 pour dévier ensuite vers la démarche actuelle particulière de Brighton. Lol pour Lol Coxhill vraisemblablement.
Ian Brighton est l’initiateur du groupe Balance, au départ un duo avec le percussionniste Frank Perry, dont l’album datant de 1973 et produit par le label Incus d’Evan Parker et Derek Bailey est un témoignage absolument remarquable de musique improvisée libre « british » des débuts. Au casting de ce quintet rare et non réédité, rien moins que le tromboniste Radu Malfatti et le violoniste Philipp Wachsmann, soit deux incontournables, Brighton, Perry et le violoncelliste Colin Wood qui fit partie du Spontaneous Music Ensemble « string » en 1976-77 et partit ensuite en Inde.
On trouva aussi Brighton dans l’album February Papers de Tony Oxley avec Barry Guy et Phil Wachsmann (Incus 18) et un excellent album à son nom, Marsh Gas où on l’entend en solo, en duos avec Radu Malfatti et Marcio Mattos et en trio avec Roger Smith et Phil Wachsmann (Bead Records 1974). Vu le nombre restreint d’enregistrements d’improvisation radicale à cette époque, cela faisait de Ian Brighton une personnalité importante de la free music londonienne naissante : certains de ses projets ont d’ailleurs été présentés à l’ICA – Institute of Contemporary Arts où défila durant toute la décennie la crème de la scène « anglaise ». La troisième plage,  30 years from yesterday,   fait allusion au CD Eleven Years from Yesterday (Bead/ FMR 1986) et nous fait découvrir une improvisation de 1986 avec le personnel de ce disque (passé complètement inaperçu à l’époque) : Phil Wachsmann, Marcio Mattos à la contrebasse et le percussionniste Trevor Taylor mais sans le pianiste Pete Jacobsen. L’écoute de la quatrième plage, alive and well, résume très bien l’approche de Ian Brighton à la guitare électrique basée sur la dynamique, les harmoniques, la pédale de volume, les glissandi, le Webernisme, les sons bruissants obtenus en grattant les cordes sur le fil ou à proximité du chevalet. Un univers proche de celui de Derek Bailey comme on peut l’entendre sur ses deux premiers albums solos publiés par Incus, (Solo Incus 2 et Lot 74 Incus 12) avec des colorations et des résolutions différentes. Très original et complètement hors du champ du jazz ou du rock alternatif. Il n’hésite pas à explorer le manche, les cordes et tous les sons disponibles en jouant tout à fait autrement qu’on lui a appris. L’amplification est parcimonieuse et sert avant tout à colorer sa gestuelle arachnéenne. Ces effets sont obtenus par la manipulation de l’instrument, bien plus qu’avec des pédales et boîtiers électroniques. Percussion discussion nous le fait entendre avec (une bande ?) des sons de percussions par Trevor Taylor et Frank Perry et la flûte de Nicky Heinen. Les deux derniers morceaux generation apart et going home sont des duos avec Paul Brighton, live electronics,  lequel a assuré la prise de son. Plutôt qu’un enregistrement effectué d’une traite en studio, now and then constitue une anthologie d’histoires singulières et de moments qui relatent l’acte de jouer. L’ensemble est intéressant, le boîtier métallique made Confront Records aussi classe que la musique, la sonorité du guitariste s’y révèle unique et il y a des choses qu’il faut découvrir si on veut se faire une idée de l’évolution de la musique improvisée libre radicale avant son acceptation urbi et orbi. À recommander (vous n’allez quand même pas collectionner tout Derek Bailey ? Il en faut pour toute le monde) Alors, voici de quoi vous sustenter avec la voix du maître en prime.

küchen & müntzing scheibenhoning rop på hjälp inexhaustible editions ie-002

Outre le saxophone sopranino de Martin Küchen, Hermann Müntzing et lui jouent des  kitchen gadgets, strings & sticks, water, old harmonium case, toy electronics (MK) et des flexichord, metal, wood and plastic things, mandoline, toy synth, megaphone, failtronics, contact microphones (HM). Avec un tel bric-à-brac, Küchen et Müntzing parviennent à un achèvement rare dans la mise en sons, l’étalement dans le temps, et le sens perçu par l’auditeur. 1 (22’15’’) et 2 (16’20’’) sont enregistrés avec une dynamique remarquable et une excellente lisibilité. En poussant le volume assez fort, on n’est jamais agressé par cette musique percussive, bruissante et heuristique, voire charivaresque par instants. Cette pratique n’est pas neuve per se, mais nos deux artistes l’incarnent avec beaucoup de conviction et de bonheur. La poésie qui s’en dégage est contagieuse. Quand Martin embouche son sopranino et égrène quelques notes libérant au moins une main, on est frappé par la profusion de sons jamais envahissants produits par son compère. Le deuxième morceau démontre que leur musique n’est pas un gadget ou le produit d’effets faciles : s’impose directement, un autre univers, une autre direction, différents de la pièce précédente.  Cela va droit au but à travers les méandres de leur imagination. Réjouissant !

Dominic Lash Alex Ward Appliance Vector Sound VS016

Sept pièces en duo contrebasse et clarinette composées respectivement par le clarinettiste Alex Ward (Purchase et un morceau non cité sur la pochette, Three by three ), le bassiste Dominic Lash (Oat Roe, Appliance)  et co-composées (ou librement improvisées) par les deux partenaires (Whelm, Grunt Work, Subtext). Dans la lignée des autres compositions d’Alex Ward, ce clarinettiste marie subtilement la démarche contemporaine vingtiémiste avec un phrasé jazz assumé. Sa collaboration avec le compositeur bassiste Simon H Fell, SF Duo : Gruppen Modulor 1, est un chef d’œuvre absolu dû à la plume du génial contrebassiste et au talent exceptionnel d’Alex Ward (Download :  https://brucesfingers.bandcamp.com/album/gruppen-modulor-1 ). C’est pourquoi, je n’hésite pas un instant à repasser  cet Appliance assez court (38’), mais remarquable. Dominic Lash enfonce le pizzicato sourd, grave et élastique avec une majesté digne de Charlie Haden quand Alex Ward voltige du grave à l’aigu dans tout le registre du chalumeau, contorsionnant la colonne d’air avec le plus grand naturel lorsque la partition le requiert. Improvisé ? Composé ?  Les moments retenus, soniques et délicats affleurent et leurs tempéraments s’emportent soudainement. Cela joue, la musique est requérante, travaillée et ludique… Le dialogue traverse plusieurs affects et la connivence est de tous les instants.  Le morceau Appliance contient quelques notes qui évoquent  brièvement Steve Swallow et Jimmy Giuffre dans leur fameux trio initiateur. Le septième morceau au titre inconnu est un magnifique parcours détaillé (vraisemblablement) par une partition graphique d’Alex Ward. Les parties de contrebasse à l’archet soulignent remarquablement les volutes et sinuosités de la clarinette. Contrepoint très original. Alex Ward est non seulement un virtuose, mais aussi un compositeur avisé. Tout cela fait un excellent album. 
PS : information reçue de Dominic Lash après la publication :
I thought it might be good to clear up the muddle with the track listing - they actually missed off a title in the middle! 

So the tracks are actually:

1. Purchase (Ward)
2. Oat Roe (Lash)
3. Whelm (improv)
4. Gruntwork (improv)
5. Three by three (Lash)
6. Appliance (improv)
7. Subtext (Ward)

Making Rooms Weekertoft 4 cd box : Evan Parker - John Edwards - John Russell : Chasing the Peripanjandra, Pat Thomas solo : Naqsh, Alison Blunt - Benedict Taylor - David Leahy : Knottings, Kay Grant – Alex Ward : Seven Cities.

Weekertoft est le label conjoint du guitariste John Russell et du pianiste irlandais Paul G. Smyth créé dans le sillage de la série mensuelle de concerts Mopomoso qu’anime Russell depuis 1991 au mythique Red Rose jusqu’en 2007 et au Vortex Jazz Bar de Dalston depuis lors. Ce club incontournable a donné une visibilité nettement plus grande à Mopomoso soutenue par la publication systématique de séquences vidéos souvent réalisées par la cinéaste Helen Petts et  qui ont fait le tour du monde par le truchement de Youtube. Deux extraits de mes propres concerts au Vortex récoltent chacun deux mille vues……. Et il y en a ainsi des centaines vues chacune des centaines de fois c’est vous dire le rayonnement de Momoposo après seize  années d’acharnement au Red Rose  où l’assistance ne dépassait pas souvent la quinzaine d’auditeurs. Aussi, faut-il le répéter ? , John Russell a eu la clairvoyance et l’audace d’offrir à un tas d’inconnus « débutants » leur quasi premier gig et que ces invités sont très souvent devenus des artistes de premier plan.  
En 2013, eut lieu le Mopomoso Tour : Birmingham, Brighton, Bristol, Oxford, Sheffield, Newcastle, Manchester. Ce coffret rassemble des enregistrements réalisés durant cette tournée qui eut l’heur de toucher un plus large public qu’à l’accoutumée. Chacun des trios, duo ou solo a droit à un cd complet. Une véritable découverte en ce qui me concerne est l’album solo du pianiste Pat Thomas. Une musique singulière, physique, cérébrale, rageuse marquée par le jazz mais aussi la contemporéanité. Refus des effets racoleurs et des clins d’œil, sauf à la toute fin, ce qui amuse le public. Un solide doigté au service d’une réelle originalité : son jeu est immédiatement reconnaissable et sa démarche embrasse plusieurs réalités du clavier et de l’instrument au-delà d’un style. Un vrai compositeur de l’instant qui mérite le feu des projecteurs pour autant de bonnes raisons que les Matt Shipp, Agusti Fernandez, Sten Sandell et autres prodiges qui ont  pris en main la succession de la génération Taylor, Van Hove  et  von Schlippenbach. J’avais apprécié son album solo Nur publié par Emanem en 2001, mais je trouve que sa musique s’est réellement bonifiée. On comparera  aussi le duo voix clarinette de Kay Grant et Alex Ward avec leur album Emanem Fast Talk (5021) qui était composé de dix pièces tirées de cinq concerts différents entre 2008 et 2011. Leur Seven Cities créées dans l’enthousiasme de la tournée fait tourbillonner leurs idées pour notre plus grand bonheur et apporte un plus à la qualité de leur collaboration. J’ai bien sûr un faible pour ce clarinettiste magistral d’une grande musicalité et l’imagination de sa partenaire met ce duo en valeur. Quoi dire du trio Evan Parker John Edwards et John Russell, si ce n’est qu’il s’agit du trio british de référence de ce saxophoniste légendaire parmi ses multiples associations. En effet, le trio avec Guy et Lytton étant international, le bassiste vit et est très actif en Suisse et Lytton à l’est de la Belgique et est un pilier de la scène Rhénane. La guitare radicale et entièrement acoustique du patron de Mopomoso et de Weekertoft  est vraiment pour quelque chose dans l’excellence de ce trio: s’il y a un musicien qui joue avec tout en se distinguant avec ses harmoniques, griffures, accords non résolus et intervalles dissonnants, c’est bien Russell. Quant à John Edwards, on se demande comment ce freluquet arrive à faire vibrer, grincer, mugir ou faire rêver avec autant d’énergie son gros violon … mystère. Les jeux tricotés de Knottings créent une fusion des cordes frottées, frappées, froissées, frictionnées avec une belle dynamique. Les doigts de fée d’Alison Blunt commentent sur la touche de son violon les glissandi magiques (Johannes Rosenberg en frémit dans sa tombe !) de l’alto dégingandé de Benedict Taylor et rendent légers les grondements et froncements du contrebassiste David Leahy, une pince sérieuse du gros manche. On peut comparer ce trio avec cet autre où Alison Blunt excelle en compagnie d’Hannah Marshall au violoncelle et du rare Ivor Kallin à l’alto (Gratuitous Abuse Emanem 5020). Et là aussi, bonus, bonus, bonus. On croit parfois avoir fait le tour mais l’excellence musicale convainc toujours. Je ne vais pas plus m’étendre sur le sujet car la réécoute de ce coffret réussi m’appelle….
En fait, ce coffret Making Rooms est dans le prolongement des doubles cédés Emanem qui documentaient le festival Freedom of the City dans les quels figurent aussi Pat Thomas en solo (édition 2001), le duo Evan Parker - John Russell (édition 2002) et durant lequel excellèrent David Leahy, John Edwards (avec Dunmall/ Bianco et en duo avec John Butcher), Alex Ward (avec Luke Barlow, mémorable) et Alison Blunt dirigeant le LIO…. Souvenirs impérissables … !

pow gamra Paed Conca Eugenio Sanna Patrizia Oliva Stefano Giust Setola di Maiale

Enregistré au festival Chilli Jazz / Limmitationes à la frontière austro-hongroise, ce remarquable quartet met en présence des personnalités tranchées avec des univers bien distincts qui tentent avec succès d’agencer leurs flux, leurs rêves, leurs singularités en créant des espaces, des moments d’écoute ou des vagues d’emportement. La guitare saturée et bruitiste du Pisan Eugenio Sanna dose son énergie brute et électrocutée en respectant la balance du groupe. Ludique. En effet, il y a la voix amplifiée et entourée d’effets électroniques de Patrizia Oliva (loops, réverb) qui raconte des histoires, transforme des mots ou s’élève au dessus de la mêlée voix blanche ou vociférée. Paed Conca transsubstantie le souffle, la colonne d’air, les spirales, démultiplie les impacts des roulements accentués de guingois de Stefano Giust, un vrai batteur de free-music, ou musarde par dessus les ricochets  et les harmoniques. Le jeu détaillé, énergique et aéré de Giust attire l’écoute sans jamais envahir l’espace sonore et se fond parfois entièrement dans les strates respectives de ses camarades.  Deux longues pièces où la précipitation côtoie la méditation, où l’action déplace constamment les centres de gravités dans de belles métamorphoses sonores et poétiques etc... Chacun fait de la place à l’autre et tous œuvrent pour que chacun ait son mot à dire avec de multiples niveaux d’énergie, de cohésion ou de charivari assumé. La dynamique de jeu convainc bien au-delà des imprécisions de la prise de sons. Un bon point à chacun et kudos pour ce quartet atypique.

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