jeudi 28 avril 2016

Stefan Keune & Paul Lovens - Philipp Wachsmann & Lawrence Casserley - Sandy Ewen - Jean-Brice Godet Quartet - Casserley Gianni Mimmo & Martin Mayes

Live 2013 Paul Lovens & Stefan Keune FMR CD407 – 0116




On connaît trop peu le saxophoniste Stefan Keune (sopranino, alto, ténor, baryton), un véritable original de la free-music qu’on a entendu souvent avec John Russell. Le voici dans un superbe face-à-face avec un des amis de toujours du guitariste (JR), le légendaire percussionniste Paul Lovens, sa cravate, ses selected and unselected drums and cymbals et sa frappe inimitable. Il y a très longtemps que Lovens n’initie plus aucun disque lui-même si ce n’est ceux que ses partenaires tentent de publier à gauche et à droite. Enregistré à Bruxelles par un véritable expert, Michaël W Huon, le premier morceau (29’49'') se caractérise par une belle énergie et une prise de son détaillée au niveau de la frappe des cymbales. Comme il s’agit de Paul Lovens, ce qui semble un détail fait de Live in 2013, un document de première main. Le deuxième acte (31’37’’) a été enregistré à Munich et est un merveilleux pendant de la première manche. Il ne faut pas prendre Stefan Keune pour un faire valoir, il s’agit d’un souffleur de premier plan dans son domaine : il se distingue immédiatement dès les premières notes du tout venant du free-jazz. Sa manière très personnelle de faire éclater les notes, d’imploser la colonne d’air, d’étirer et de comprimer les sons avec une articulation folle, héritée des avancées d’Evan Parker et du Trevor Watts sopraniste des premières années 70 est vraiment unique, tel Butcher ou Gustafsson pour prendre des exemples connus. La conjonction des univers du souffleur et du batteur fonctionne à plein. Le percussionniste prouve encore que son imagination est intacte et que son jeu fourmille de détails imprévisibles. Paul Lovens peut se faire épuré en limitant son jeu à une action singulière ou à des frappes éparses suggestives d'un ordre musical né du désordre. Ce à quoi répondent les morsures et contorsions de l'anche de Keune.  La pochette est ornée d’un dessin stylisé des deux musiciens par Kris Vanderstraeten, lui-même un percussionniste unique en son genre. FMR s'affirme comme un des labels essentiels des musiques improvisées tous terrains confondus...

Garuda  Philipp Wachsmann – Lawrence Casserley  Bead Records

Voici mes notes publiées dans la pochette de cet enregistrement remarquable et somme toute assez rare.
En sanskrit, Garuda signifie l’aigle et se définit comme un homme oiseau fabuleux dans la religion hindouiste. Rien d’étonnant qu’après un premier morceau marqué par la griffe sonore insigne du violoniste Philipp Wachsmann, la musique s’élance insensiblement et vole dans l’espace, lequel est abordé sous des facettes différentes, vu chaque fois sous un angle et dans des dimensions différentes, par des incessantes mutations. L’électronique sensible de Lawrence Casserley prolonge, capte et transforme les sons du violon quand celui-ci adopte un atteggiamento insaisissable vis-à-vis des sons de son partenaire. Le violon lui-même s’est entouré des faisceaux lumineux d’une préparation électronique subtile, laquelle commente ses zig-zags avec flegme et sobriété. D’une note répétée en staccato, par un grattement de corde, un frottement quasi-éthéré ou  quelques pizzicati élastiques, Wachsmann suggère une histoire, une pensée, un sentiment inconnus dans le flux parfois diaphane, dense ou volatile du live-signal-processing de Casserley.  Il y a une pièce où le violoniste joue avec lui–même, je crois et d’autres où son action semble un fétu de paille charrié par le fleuve électro-acoustique. L’idée de virtuosité est abandonnée au profit des gestes du corps inscrits dans le son ou d’une digitalisation de l’émotion. Casserley réduit un moment son action à un détail ou métamorphose un rien dans des percussions inouïes. Une évocation sérielle s’échappe dans un nuage fuyant le vent d’ouest, une mélodie s’ébauche dans un soleil finissant. On ne saurait traquer les champs esthétiques ou décrire le style de ces deux musiciens : ils sont en éveil et nous posent autant de questions que notre imagination est capable de percevoir et d’admettre.  Vouloir retracer et évaluer leurs intentions équivaut à se perdre dans un labyrinthe. On oublie de faire des comptes et on écoute. L’agitation est vaine : s’arrêter conjure ici le sur place. Une intense simplicité dans une extrême complexité, l’esprit de sérieux évacué pour des jeux apparemment simples rivés sur l’infini. Mais sans solution de continuité. Un chantier, une expérience de l’instant plutôt qu’une œuvre.

Sandy Ewen Tributaries Chiastic Society  >X<  5  2016


Découverte assez récemment avec le contrebassiste Damon Smith dans quelques enregistrements significatifs, Sandy Ewen délivre ici une excellente démonstration  de ses talents à la guitare préparée, trafiquée, objétisée... Chacune des six pièces se focalise sur un champ d’action ou une direction bien déterminé qui se distingue clairement des autres par l’ambiance, la dynamique, les textures et les couleurs tout en constituant  côte à côte un ensemble homogène. Dans la ligne des Keith Rowe et du Fred Frith solo 1980 (etc…) , Sandy Ewen crée une œuvre forte, abrasive, électrogène, bruitiste sans générer le moindre ennui, que du contraire. Elle sollicite les ressources sonores de son instrument en utilisant – on le devine – des objets susceptibles de gratter, frotter, percuter, faire vibrer les cordes ainsi que la surface de plusieurs éléments de la guitare. Sa démarche fait parler l’instrument en soi et son processus d’amplification électrique comme si ceux-ci étaient réduits à l’état de nature, ensauvagés, loin de toute structuration de type mélodique et harmonique, mais avec un souci de faire évoluer l’idée de départ dans le sens de la construction et des détails. Un radicalisme de bon aloi avec une certaine retenue. La qualité sonore et la dynamique de ces enregistrements et la sensibilité d’Ewen font que je réécoute à l’envi  et avec un peu plus de plaisir. Ses œuvres graphiques abstraites,  colorées et translucides (trois sur la pochette) expriment ses préoccupations musicales : chaque image partage le même univers en transposant un matériau similaire dans des formes renouvelées. Un excellent travail qui mérite largement d’être découvert in vivo !

Jean – Brice Godet Quartet Mujô FOU Records FR-CD 16



Clarinette et clarinette basse pour Jean – Brice Godet, sax alto pour Michaël Attias, contrebasse pour Pascal Niggenkemper batterie pour Carlo Costa. FOU records, administré et animé par un vrai FOU des musiques improvisées, Jean Marc Foussat, a publié déjà de belles surprises dans des registres variés. Ce quartet dirigé par Jean-Brice Godet et enregistré à Brooklyn pourrait être qualifié de (jazz) West Coast contemporain, la nostalgie en moins et avec des modes originaux .  Les sept compositions sont de Godet. Takanakuy (Dance Danse Tanz) révèle un swing sautillant où excelle le sens mélodique et le timbre de la clarinette basse. Les titres Ballade suspendue, Eloge de la chute suggèrent  les idées musicales développées par le quartet. On trouve pêle-mêle un thème giuffrien joués à l’unisson (Werde Ich), quelques errances free fugaces, des beaux développements du rythme, une réelle entente et une écriture soignée vecteur d’une belle sensibilité (sans tarabiscotages). Il se paient le luxe de faire dériver la construction d’un thème vers le son libéré en conservant l’esprit de la composition. Mujô est un moment sensible introduit très librement avant le superbe thème  dodécaphonique joué avec la plus belle connivence sur une rythmique binaire et dont on remarquera les improvisations logiquement subtiles des souffleurs. C’est un disque de jazz (free ??) comme on les aime. Bertrand Gastaut a publié récemment un magnifique John Carter – Bobby Bradford sur son label Dark Tree, NO Uturn. Voici un bel enregistrement qu’on écoutera à la file après ce dernier piur se détendre avec délectation.

Granularities Scenes of Trialogue Lawrence Casserley Martin Mayes Gianni Mimmo Amirani.
Durant l’année qui précéda cet enregistrement intriguant (2010, c’est déjà loin), Lawrence Casserley réalisait la complexe mise au point de la granularité de son système de Live Signal Processing, un impressionnant conglomérat de plusieurs logiciels  qui lui permettent de travailler en temps réel le son direct d’un improvisateur instrumentiste ou même plusieurs en le transformant spontanément. Partagé entre les volutes pointues et lyriques de Gianni Mimmo, un spécialiste remarquable du sax soprano, et les difractions de la colonne d’air du cor de Martin Mayes, Casserley crée en temps réel des correspondances et des extrapolations digitales avec leurs souffles conjugués ou alternés. Il manie aussi des instruments de percussions dont un gong, des cymbales et effleure une sanza dans le Final. L’album présente une suite équilibrée de différentes occurrences sonores, témoignage du potentiel musical et formel de ce trio atypique. Décrites comme des Scènes d’un Trialogue, elles le sont effectivement tant la signification du néologisme trialogue rend effectivement les interactions en présence qui se résolvent dans chacun des neufs actes et entractes de cette mise en scène des sons du collectif. J’ai le sentiment que cette description formelle du découpage de la musique jouée en référence à une pièce de théâtre, comme elle est indiquée dans la pochette, est le fait du saxophoniste transalpin, celui-ci affectionnant de verbaliser poétiquement ses émotions et ses impressions créatrices. On imagine les deux British moins exégétiques et explicites. Cela dit, cela n’enlève rien à la créativité et à la singularité des échanges improvisés lesquels évitent la technicité instrumentale voyante pour aller à l’essentiel dans un temps suspendu, flottant soulevé par les permutations électro-acoustiques.
Si Gianni Mimmo aime à confronter sa pratique avec des artistes différents (Gianni Lenoci, Harri Sjöström, Hannah Marshall & Nicolà Guazzaloca, Daniel Levin, Alison Blunt) avec un réel succès sans se départir de sa manière personnelle, Lawrence Casserley affirme au fil de ses enregistrements une capacité peu ordinaire à reconsidérer les paramètres dynamiques de son processing et ses modes de jeux face à de nouveaux comparses concrétisant ainsi que l’improvisation est bien l’art de la surprise. Quant au joueur de french horn Martin Mayes, un membre de la première communauté improvisée londonienne durant les seventies et établi en Italie depuis des décennies, je n’ai malheureusement pas assez de références pour dire autre chose que c’est un musicien fort intéressant si j’en juge son travail ici-même et l’album solo Unique Horn publié par Random Acoustics il y a pas mal d’années. Donc un message à découvrir ! 
  

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