samedi 7 mai 2016

Lauri Hyvärinen & Daniel Thompson - Aghe Clope - Ivo Perelman & Matt Shipp - Ivo Perelman & Karl Berger

Lauri Hyvärinen / Daniel Thompson London (East then South)
inexhaustible editions ie-003


Laszlo Juhasz, un activiste incontournable de la scène improvisée 
contemporaine en Hongrie et Slovénie,  présente exclusivement des
duos frais et inédits publiés à 100 exemplaires sur son label
inexhaustible editions , « a tiny bedroom label for electroacoustic
improvisation, modern composition and other strange and beautiful
sounds in between.. ».
La rencontre réussie de deux jeunes guitaristes, l’un finlandais,
Lauri Hyvärinen et l’autre britannique, Daniel Thompson est
sûrement une fleur à son chapeau. Enregistrée à Londres dans deux
lieux ouverts depuis quelques années, Hundred Years  Gallery, une
galerie d’art à Dalston Hackney (East) et I’Klectic à Lambeth dans
Paradise Yard, un espace jardin bio qui accueille des habitations en
bois et des ateliers dans un parc (South), tous deux programmant
de nombreux concerts. Lieux actuellement incontournables, sans doute même plus que les fameux Café Oto ou le Vortex car il y a une plus grande « bio-diversité » au niveau des artistes invités et des formes musicales présentées. Au Vortex, c’est principalement la série mensuelle Mopomoso de John Russell qui assure vraiment cette programmation ouverte aussi à des musiciens inconnus à la notoriété zéro. Qui a jamais entendu parler du guitariste finlandais Lauri Hyvärinen ? En tant qu’ improvisateur et initiateur de concerts, Daniel Thompson incarne très bien cette génération fraîchement trentenaire qui porte un vent de fraîcheur tout en s’inscrivant dans la continuité des prédécesseurs. Ce duo de six cordes entièrement acoustique met en exergue les sonorités qu’une guitare à cordes métalliques recèle si on en explore ses secrets : spécificités mécaniques, harmoniques produites en stoppant la vibration de la corde,  résonnances inédites, intervalles dissonants ou extrêmes, configurations de doigtés et de touchers improbables, combinaisons de plusieurs de ces actions etc… Ceux-ci en se combinant dans le face-à-face émulatif de ce duo occasionnent des trouvailles inouïes, même pour qui a entendu plusieurs / nombre de concerts (solo) de Derek Bailey ou John Russell. On se rappelle la rencontre John Russell – Pascal Marzan basée à la fois par sur un territoire commun, une complémentarité / contraste entre cordes métalliques et nylon guitare, guitares jazz acoustique et espagnole classique (Translations Emanem 5019). Chez Thompson et Hyvärinen, l’instrument est identique et leurs langages sont étonnamment proches au point qu’il est quasi impossible de les distinguer  à l’écoute. Il en résulte paradoxalement une singulière extension des registres de la guitare traitée de cette manière, les sons de l’un se combinant avec ceux de l’autre de manière peu prévisible. Leurs flux respectifs se complètent, se dissocient, s’imbriquent, font le grand écart, se poursuivent et rebondissent, parfois sans qu’on devine quelle guitare ou lequel des deux guitaristes est à l’œuvre. Se crée l’impression que leurs trames respectives se réfléchissent dans un miroir déformant. Question sonorité (abrupte !) on pense au Derek Bailey acoustique et comme ce musicien nous a quitté il y dix ans, ceux qui veulent écouter ce son de guitare, voilà l’occasion rêvée. Durant les deux longues improvisations, Hackney (26’) et Lambeth (32’), ils nous gratifient d’un panorama étonnant de congruences dynamiques, d’atmosphères résonnantes, d’arrachages de cordes démentielles, de moments sonores imprévisibles, d’introspection d’harmoniques, d’interactions fulgurantes. Point n’est besoin d’amplification, de pédales et d’effets pour métamorphoser la guitare ! Voilà un album singulier qui ravira les amateurs du tout acoustique. London écrit un chapitre important de la Saga acoustique Derek Bailey, John Russell, David Stackenäs et cie peuplé de sons qu’il est impossible à trouver hors du processus / élan organique de l’improvisation libre sans entrave ! Qualité supérieure, donc, et un des meilleurs albums que j’ai entendus ces dernières années.

Aghe Clope Blind Mind  Paolo Pascolo Andrea Gulli Giorgio Pacoring Stefano Giust Setola di Maiale 2940 / dopialabel 011

Ce n’est pas leur premier album et cela s’entend, Aghe Clope est un groupe homogène et original qui partage la scène depuis de nombreuses années : Andrea Gulli laptop, tapes, analog synthetizer, Paolo Pascolo , flutes & alto saxophone, Giogio Pacorig fender rhodes, korg ms20, devices et Stefano Giust percussion cymbals , objects. Enregistré live en Slovénie à Maribor et au  Brda Contemporary Music Festival en septembre 2013 à l’exception du premier court morceau au RE : Trax  Complete Communion TRAxART Incursioni Sonore à Bertiolo, cette musique d’improvisation libre est connectée/ connotée post-rock – électronique – glitch ludique. J’apprécie particulièrement l’empathie entre les claviers de Pacorig et l’électronique de Andrea Gulli, ces deux-là créent un univers sonore tour à tour coloré, interactif, éthéré, parfois brut et même pointu au niveau des textures. Paolo Pascolo n’a aucun mal à insérer ses notes tenues ou ses pépiements et l’inventivité de Stefano Giust, en grattant, ferraillant ou rebondissant crée un relief plein de détails / une activité percussive qui complète les sons de l’ensemble à très bon escient.  Les quatre musiciens s’écoutent admirablement tout en privilégiant une diversité/ discontinuité d’intentions et de stratégies. Valse hésitante, questions sans réponses, atmosphère mystérieuse, sons intercalés, juxtaposés, coq à l’âne, planures ou heurts intempestifs. Une série de procédés de jeux et un esprit propre à ces Aghe Clope fait qu’il me semble bien n’avoir rien entendu de semblable. On a plaisir à écouter l’ensemble sans devoir se poser la question des contributions individuelles tant le tout est cohérent tout en travaillant sur le disparate, l’éphémère, le transitoire. Un bon nombre d’auditeurs sensibles  à ces sonorités électriques et ce genre d’univers y trouveront leur compte  et gageons qu’ils vont être gagnés par la cohésion de leur démarche librement improvisée. Car c’est le point fort du groupe !


Corpo Ivo Perelman & Matt Shipp Leo records CD LR 755


Comme on peut le voir sur photo de pochette sépia où apparaissent nos deux duettistes torses nus, Corpo c’est la musique nue. Le souffle sensible d’Ivo Perelman puissant, vocalisé et introspectif trouve une attention toute particulière dans le jeu de son partenaire pianiste, Matthew Shipp , musicien qui tout comme son collègue Veryan Weston, échappe aux classifications.  Faisant suite à Callas et Complementary Colors, leurs précédents albums en duo et tout comme ceux-ci, Corpo est l’incarnation d’un phénomène : l’inspiration intuitive, sensible, lyrique rejoint la logique, la volonté d’improviser sans faux semblant, une certaine pureté. Partant de zéro, le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman et le pianiste New Yorkais Matthew Shipp créent l’univers de chacune des 12 improvisations en inventant les tournures mélodiques, les accords, les doigtés dans l’instant. Pas de composition à proprement parler, mais des structures et un chant incomparable. Une constante chez le saxophoniste : un écartement particulier des intervalles « faussant » spécialement les notes, une divagation lyrique vers les notes hautes, une articulation anguleuse arquée sur le jeu puissant du pianiste. De ces sons les plus aigus, Perelman tire des couleurs qui virent par toutes les nuances du vermillon, du grenat, du rose, du fuschia, du pastel, des mauves (Complementary colors). Il contient la surpuissance expressive des grands saxophonistes afro-américains de la tradition, mais la concentre dans un registre intimiste où pointe le cri, la vocalisation. On croirait entendre un chanteur. L’énumération de jeux rythmiques neufs, d’échappées lunaires, de clair obscurs louvoyants, de bribes mélodiques ressassées, de questions - réponses, de variations improbables semble infinie. Le pianiste enrichit le langage du piano jazz en creusant des veines inconnues même si on croit entendre une voix familière. Graves sombres, toucher d’airain, jeu granitique au service du lyrisme brésilien. Rythmes impairs…Il manifeste une volonté d’épurer le propos, d’établir un équilibre et de le rompre pour repousser l’évidence. Une véritable relation organique qu’on a très rarement eu l’occasion d’entendre au fil des décennies improvisées. La tendresse, la passion, le rêve. Pour ceux qui ont (encore) peur du free- jazz, ils seront surpris de découvrir une musique plus sensible, plus émotionnelle, plus entièrement personnelle, intime que ce qu’on veut nous servir via les canaux conventionnels du jazz-business. Le sens du merveilleux.

The Hitchiker Karl Berger & Ivo Perelman Leo CD LR 754


Karl Berger fut un des premiers musiciens « free-jazz » en Europe et se fit un nom en 1965 en jouant du vibraphone avec Don Cherry, Gato Barbieri, JF Jenny Clark et Aldo Romano au légendaire Chat Qui Pêche à Paris. Des enregistrements de ces concerts furent publiés par le label Durium en Italie sous le titre « Togetherness ». Indispensable ! Des cd’s ESP récents nous le font entendre toujours avec Cherry et Barbieri en compagnie du bassiste Bo Stief et de Romano au Jazz Montmartre de Copenhagen (Don Cherry Live at Café Montmartre Vol. 1, 2 & 3). Par la suite Karl Berger travailla intensivement avec Ed Blackwell, un des plus  fidèles compagnons d’Ornette et de Don Cherry. Ce n’est pas un hasard. Jouant essentiellement avec deux mailloches sans tenir compte des accords (Gary Burton et cie jouent avec quatre mailloches), le style personnel de Berger évoque plutôt le balafon africain et le gamelan indonésien que la tradition des Milt Jackson ou Lionel Hampton. Il fait grand usage de modes inspirés des musiques du monde à l’instar de Don Cherry. Quoi de plus naturel de le retrouver cinquante ans après la révolution du free-jazz avec le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman, qui lui-même évoque le saxophoniste argentin Leandro « Gato » Barbieri.
La musique sensuelle et sensible du duo Berger/ Perelman semble se déplacer sur un nuage, tant elle cultive la douceur, une sorte de lyrisme aérien et reste suspendue au dessus du temps. Le travail du timbre, la qualité du son, l’empathie totale des duettistes, le sentiment de Togetherness, contribuent à faire de cet album une merveille du jazz libre resté dans les limbes depuis l’époque héroïque. Le saxophoniste a un timbre d’une beauté sublime dans l’aigu. Avec les notes cristallines et mouvantes du vibraphone, on atteint une sorte de nirvana dans un registre épuré proche de la musique « de chambre ». Il y a ce passage où Perelman joue en solitaire du bec seul sans le saxophone et évoque à la fois le chat (Gato) et le canard et cela vaut son pesant de coco. Merveilleux !!



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