samedi 28 mai 2016

TAI-NO Orchestra - Roberto Del Piano - Massimo Falascone - Pat Moonchy - Marco Colonna - Viva l'Italia

TAI No-Orchestra vol. 1 Filippo Monico - Massimo Falascone - Alberto Tacchini - Walter Prati - Mario Arcari - Claudio Lugo - Roberto Del Piano - Pat Moonchy - Stefano Bartolini - Riccardo Luppi - Eugenio Sanna - Silvia Bolognesi - Paolo Botti - Giancarlo Locatelli Tai Fest # 1 @ The Moonshine/ Milano 12-16/5/14
TAI No-Orchestra vol. 2 Alessandra Novaga - Massimo Falascone - Paolo Botti - Mario Arcari - Giancarlo Locatelli - Silvia Bolognesi - Angelo Contini - Pat Moonchy - Edoardo Ricci - Roberto Masotti - Robin Neko - Gianluca LoPresti - Roberto Del Piano  Tai Fest # 2 @ The Moonshine/ Milano 12-16 mai 2014
Setola di Maiale SM 3000 & 3010















TAI pour Terra Australis Incognita, terme qui se réfère à l’Atlas Ellipticalis de John Cage, soit de nouvelles terres à explorer. No-Orchestra sans doute par ce qu’il s’agit d’un groupe à géométrie variable plutôt qu’un orchestre, variante italienne de la Company de Derek Bailey, célébrant l’acte d’improviser tout azimuth en interaction éventuelle avec la vidéo, la danse, des installations ou toute autre intervention visuelle, théâtrale, littéraire, le mouvement corporel etc. donc pas vraiment un orchestre. Fondé par le photographe Roberto Masotti, le bassiste électrique Roberto Del Piano et le saxophoniste Massimo Falascone, le TAI-NO réunit des musiciens improvisateurs de toute l’Italie autour du noyau dur milanais actif dans l’improvisation et le jazz libre depuis les années 70 auxquels se sont greffés au fil des décennies des musiciens plus jeunes. Le bassiste Roberto Del Piano et le batteur Filippo Monico furent les inséparables piliers des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon dès 1971. Roberto Masotti était à cette époque un des deux ou trois photographes européens les plus impliqués dans les nouvelles musiques. Ses portraits de Braxton, Lacy, Bailey, Evan Parker etc…. firent le tour de la jazzosphère internationale. La chanteuse Pat Moonchy fait partie du clan familial Liguori  et était la muse du Moonshine, où furent réalisés ces enregistrements lors du TAI – NO Fest # 1. Ce lieu milanais providentiel est aujourd’hui fermé et fut sans doute l’endroit le plus propice qu’il m’a été donné de fréquenter. Massimo Falascone est un saxophoniste hors pair et le souffleur de référence de cette fratrie et avec quelques autres musiciens milanais dont ses camarades Del Piano, Monico, Masotti,  forment vraiment une véritable fraternité unie par la musique collective et animée par une curieuse bonne volonté. Le guitariste Eugenio Sanna vient de Pise, le tromboniste Angelo Contini de Piacenza, le saxophoniste Edoardo Ricci de Florence, tous étant des acteurs de premier plan dans leurs villes respectives. Aux vieux briscards milanais de la révolution free se sont joints des artistes nettement plus jeunes comme la chanteuse Pat Moonchy, la guitariste Alessandra Novaga, la contrebassiste Silvia Bolognesi ou l’artiste visuel Gianluca Lo Presti qui forme Impro WYSIWYG avec Masotti. Comme on le voit, avec trois filles impliquées, on jugera que les vieux tontons ne sont pas machos. Tout cela rend très sympathique ce collectif qui ne déclare pas son nom parce qu’il s’agit avant tout d’une fraternité agissante et ouverte.  L’électronicien Walter Prati y joue du violoncelle, l’hauboïste Mario Arcari déballe son ocarina et son harmonica et le violoniste alto Paolo Botti gratte un banjo dans un curieux quartet avec Falascone au baryton. Aussi une Crackle Box Legacy lunatique en trio, sans doute en hommage à son inventeur, Michel Waiszwisz. D’une manière générale, on trouve des duos, trios et quartets atypiques avec un référentiel free – jazz (les sax sont en nombre) et une volonté affichée de chercher et d’explorer.  Plutôt que chercher à recruter les participants du projet TAI NO Fest sur base de différents instruments en vue d’assurer la variété timbrale et sonore, on a visiblement fait appel aux collègues – amis sur base de l’estime réciproque et des relations de compagnonnage musical. C’est pourquoi on trouve sept souffleurs d’anche,  dont cinq saxophones (Falascone, Luppi, Lugo, Bartolini, Ricci), un clarinettiste basse, Giancarlo Locatelli,  et un hautboïste, Mario Arcari, face à une contrebasse, une basse électrique, une guitare électrique, un alto, un violoncelle, un trombone, une voix, un clavier électronique (Alberto Tacchini) et les percussions de Monico. Il résulte de ce déséquilibre vers les anches qu’il y a du saxophone quasiment dans tous les morceaux et cela crée une certaine récurrence sonore. Néanmoins, et cela dit, quand on écoute, on est frappé par le timbre et le son exceptionnel de Massimo Falascone au sax alto (duo final d’improWYSIWYG avec Del Piano) et l’atavisme free de l’inénarrable Edoardo Ricci. L’expression sensible, voire lyrique péninsulaire y a plus cours que le radicalisme per se comme on le trouve dans les formes en France, Grande Bretagne ou en Allemagne. D’un point de vue social et relationnel et parmi leurs nombreuses qualités, il y a chez la plupart de ces artistes, un profond fair-play digne de la communauté londonienne et une absence de cet individualisme prononcé, caractéristique sous d’autres cieux, qui pourrait rendre ce genre de projet difficile à manœuvrer avec pas moins de vingt-deux participants. Quant à la basse électrique de Roberto Del Piano, si c’est bien un instrument honni dans la scène de l’improvisation, vous n’en voudriez pas d’autre après l’avoir entendu de visu. Avec un index et un majeur soudés à la main gauche lui interdisant l’usage de la contrebasse, RDP a inventé ses propres doigtés avec un jeu sur le manche sans frette qui n’appartient qu’à lui. Alessandra Novaga a une vision pointue de la guitare électrique avec un univers sonore très personnel. Roberto Masotti et Gianluca Lo Presti projettent des images abstraites, des vidéos - montages bruissantes avec lesquelles leurs camarades improvisent.  Quand vous aurez vu le subversif percussionniste Filippo Monico, jouer avec des fleurs et des objets en tout genre, étalant sa délirante brocante percussive et déconstruisant les gestes du batteur, vous aurez le sentiment de naviguer dans la nef des fous où beaucoup de choses sont possibles sans restriction (le batteur parfait pour jouer avec Hugh Metcalfe himself). A tout prendre, s’impose ici un réel plaisir, un goût de l’utopie, un espace de découverte. Depuis mai 2014, le TAI NO Fest s’est renouvelé en 2015 et 2016 en avançant ses dates pour coïncider avec le festival ClockStop de Noci où je pus rencontrer cette année Falascone, Monico, Del Piano, Lo Presti, Masotti, Sanna, ainsi que Del Piano et Pat Moonchy l’année précédente.

PS : Dans une sphère musicale improvisée radicale où les valeurs humaines revendiquées s’expriment au travers de la musique collective dans une tentative d’incarnation utopique d’une société égalitaire et respectueuse (etc… référez vous à mon texte : ) et dans un pays où les relations interpersonnelles dans la vie publique peuvent atteindre un niveau de mauvaise foi et de vulgarité qui fait dire aux transalpins « C’est l’Italie ! » , la qualité des relations et des affects de la très grande majorité des improvisateurs libres italiens qu’il m’a été donné de rencontrer me font dire qu’ils méritent largement que les afficionados s’y intéressent. En effet, l’esprit fraternel et les sentiments d’amitié inconditionnelle des Milanais transpirent visiblement et transcendent la musique au point que cela en frappe les sens. Quant au niveau musical, il est fort élevé.

Mon témoignage personnel.
Confronté moi-même au fait que trente-trois improvisateurs invités au festival ClockStop de Noci aient à se rencontrer musicalement dans une « jam-session » hors programme durant deux après-midi, soit durant plus de cinq heures trente, je me suis proposé pour coordonner la formation de chaque groupe selon les desiderata de chacun, leurs désirs, leurs connivences, en duos, trios, quartettes, etc... d’environ dix minutes. Soit un Company géant avec quelques uns du TAI-NO. Il y avait quatre électroniciens, trois plasticiens vidéastes, quatre femmes, un japonais, trois belges, quatre british dont un de Turin, un argentin de Vienne, une autrichienne flûtiste à bec, un français de Toscane, un suisse curieusement trilingue, des souffleurs virtuoses, une contrebasse pour deux, des gens qui ne se connaissent pas ou mal, trois batteurs, une basse électrique (RDP), une chanteuse américaine déjantée, les organisateurs sur les genoux, des jeunes, des vieux, des étrangers qui ne connaissent pas l’italien (que je pratique volontiers), des italiens du Nord et du Sud, certains ne parlant pas l’anglais, dont un romain, un pisan, un vénitien, un couple sarde, le contingent milanais, une bonne douzaine de musiciens locaux, plus deux ou trois qui s’ajoutent au casting dont le fils du légendaire Marco Cristofolini. Aussi, le matériel inopérant faute de câbles fit patienter les électroniciens et il fallut s’arranger l’arrivée tardive des clarinettistes. Sans parler de l’acoustique compliquée du lieu et la disparition momentanée de la contrebasse de location. Nous avons réussi à faire jouer sans interruption un peu plus de trente groupes, principalement des duos et trios, le plus souvent très réussis au dire de chacun, et un tutti d’une quinzaine qu’il me fut aisé de conduire avec l’assentiment général. Certains moments étaient sublimes, car les artistes purent conserver leur fraîcheur, leur écoute et leur ouverture dans une manifestation sans temps mort entre 11 h du matin et 11 heures du soir. Ayant moi-même organisé et coordonné plusieurs rencontres « inter-personnelles » de ce type, des festivals et de nombreux concerts, je n’y ai rencontré aucune difficulté à centraliser la volonté populaire et l’expression démocratique de tous. Chacun avait droit à demander au moins un groupe et des collègues pour jouer et j’ai fait l’effort de questionner les « timides ». Comme on le sait, certains improvisateurs sont plus demandés  que d’autres et certains ou certaines risquent d’être mis de côté…  et donc j’ai dû limiter la présence de l’un ou l’autre (beaucoup avait envie de se confronter avec le bassiste japonais en kimono traditionnel ou avec la pianiste) ou faire coïncider deux duos en un seul trio ou encore inviter moi-même deux musiciennes intimidées. Tout s’est déroulé comme sur des roulettes. Aucun râleur, pas la moindre manifestation d’ego, ni de négociation intempestive, aucun incident ou rigidité, que du bonheur, du plaisir de jouer et d’écoute, découvrir. J’ai participé à plusieurs rencontres internationales avec une quinzaine ou plus d’improvisateurs et cela ne se fait pas sans heurt, ni sans discussion ou préséance (dues à la sacro-sainte notoriété etc…), commentaires ou exégèses «my own cup of tea », sans oublier ceux qui doivent se sentir comme des intrus dans un réseau de relations bien établies entre les «pointures» et les commentaires péremptoires voire paternalistes de « professionnels ».  Vous imaginez les français rationnels et râleurs, les germaniques catégoriques, les prima donna, la cup of tea des uns et des autres et l’opportunisme qui a du mal à passer inaperçu, soit les travers de la condition humaine. L’inévitable casse-pied (sur une trentaine de personnalités) était aux abonnés absents. Rien de tout cela ici ! Un miracle et avec plus de trente personnes ! Dois-je rappeler un mémorable Company organisé par Derek Bailey où deux musiciens en sont venus aux mains sur scène. Je pense donc que, pour une série de bonnes raisons dont celle décrite ci-avant, il faille sérieusement découvrir cette Italie souterraine multi-générationnelle de l’improvisation, celle des Marcello Magliocchi, Pat Moonchy, Massimo Falascone, Alessandra Novaga, Eugenio Sanna, Marco Colonna, Nicolà Guazzaloca, Stefano Giust, Roberto Del Piano, Edoardo Ricci, Edoardo Maraffa, Gianni Mimmo, Angelo Contini, Adriano Orrù, Silvia Corda, Luca Antonazzo, Guy-Frank Pellerin, Alessio Giuliani, Analisa Pascai Saiu, Martin Mayes. Il y a là-bas une masse de talents cachés et une musicalité spécifique qui mérite un détour prolongé.

Roberto Del Piano La Main Qui Cherche La Lumière Improvising beings IB-49 2cd
CD1 Roberto Del Piano electric bass/ Massimo Falascone alto and baritone saxophone, Ipad, crackle box, live electronics/ Pat Moonchy voice , TAI Machine/ Silvia Bolognesi double bass/ Roberto Masotti & Robin Neko crackle tracks 7&8 / Paolo Falascone other hands on the double bass tracks 6&10
CD2 Roberto Del Piano electric bass/ Marco Colonna clarinet, alto clarinet & bass clarinet/ Massimo Falascone alto and baritone saxophones tracks 1,4,7/ Stefano Giust drums tracks 1,2,4,6,7.


Enregistré dans le légendaire studio Mu-Rec de Milan (ex-Barigozzi) par Paolo Falascone les 26 octobre 2013 et le 14 janvier 2016, La main qui cherche la lumière est un état des lieux singulier des amours musicales du bassiste Roberto Del Piano avec et à travers ses meilleurs compagnons et compagnes faut-il écrire. Quoi de plus curieux qu’un album où un bassiste électrique (!) et une contrebassiste acoustique rencontrent une vocaliste éthérée et fragile et un saxophoniste exquis acquis à la fée électronique dans une tentative de mise en commun de leurs appétits musicaux qui se révèle aussi pure qu’hybride, sincère et insituable (CD1). Vous saviez déjà qu’il n’y a pas que Steve Swallow : Roberto Del Piano a un véritable pedigree en matière d’improvisation. Ce milanais à moitié suisse évoluait déjà très jeune dans la scène free-jazz et improvisation italienne des années 70 : bassiste des groupes du pianiste Gaetano Liguori et du trompettiste Guido Mazzon, il côtoya sur scène les regrettés Massimo Urbani (sax alto d’exception et jazzman italien n°1 des années 70/80) et Demetrio Stratos, le génial vocaliste qui initia l’improvisation vocale masculine. Les deux pontes de Jazzmag, Philippe Carles et Daniel Soutif considéraient les trio et quintet de  Liguori comme une des valeurs sûres de la scène italienne au même titre que Rava ou  Gaslini. A bord Roberto Del Piano ! Roberto joua quelque temps dans le groupe Area quand Urbani y soufflait et devint le comparse précieux de Massimo Falascone et d'Edoardo Ricci, deux soufflants peu communs. Il y eut ensuite d’excellents groupes comme le Jazz Quatter Quartet et Musimprop. A la demande d‘Improvising Beings, Roberto fit un deuxième enregistrement avec le superbe clarinettiste romain Marco Colonna, considéré aujourd’hui comme un des meilleurs improvisateurs de la péninsule. Se joignent à eux le saxophoniste Massimo Falascone et le batteur Stefano Giust sur plusieurs plages (CD2).
Dans le cd1, la voix de Pat Moonchy plane, tend des filets de voix aux notes hautes en léger glissando alors que les doigtés des deux bassistes s’écartent et se croisent. Le saxophone alto de Falascone (à la sonorité aussi somptueuse qu’un Art Pepper) suit et commente la vocalise éthérée et surréelle. Sur quelques pièces, son électronique ingénieuse et raffinée se répand, suspendue au-dessus des vibrations sinueuses des basses. Question basse électrique, Del Piano est un curieux oiseau : il aurait aimé pouvoir jouer de la contrebasse. Mais un handicap à la main gauche l’a contraint à la basse électrique pour laquelle il s’est inventé des doigtés et des positions  sur la touche sans frette collée sur le manche de sa Fender Jazz Bass. Mais il a invité une contrebassiste prometteuse, Silvia Bolognesi, elle aussi active dans la scène milanaise à le joindre, tout comme Massimo Falascone, son pote soufflant favori. Libres à chacun d’apporter les couleurs, les idées et les sons de leur univers personnels presqu’au gré de leur fantaisie,  sans se restreindre à un seul instrument ni se focaliser sur une champ délimité / voie  étroite qu’il faut développer avec intensité en étendant les possibilités au maximum des interactions entre deux ou trois mono-instrumentistes explorant le champ sonore en favorisant l’abstraction dans le sens donné dans les arts plastiques (Klee – Pollock). Cette dernière option est bien celle de nombreux improvisateurs britanniques et allemands qu’on regroupe sous le vocable musique improvisée libre non idiomatique. Dans la session de Roberto, le propos est d’intégrer plusieurs pratiques et attitudes qui tiennent à cœur à chacun et d’assumer les changements de perspective au fil des morceaux. Par exemple, qui croirait qu’il s’agit de la même personne qui joue du saxophone alto ou de l’électronique – brillante ? Falascone est non seulement un des tout meilleurs souffleurs de la péninsule, mais aussi un électronicien à suivre.  Bifurquant maintenant ma réflexion sur le contenu de la musique, j’ai découvert  son travail digital sur un ou deux morceaux où la fluidité et l’inventivité de cette électronique me fait dire qu’il pourrait bien être le parfait collègue improvisateur dans ce domaine « non-idiomatique radical».  Pat Moonchy tâte aussi de la TAI machine bruissante quand elle ne chante pas. En quartet, sa voix ajoutée au sax alto et aux ponctuations des basses évoquait le légendaire Spontaneous Music Ensemble avec Julie Tippets, Watts, Stevens et Herman qui se sont fait chahuter lors du premier grand rock stadium festival péninsulaire en 1971 (Palermo Pop Festival) et qu’on retrouve sur les albums Birds of a Feather, 123 Albert Ayler et dans la compile Frameworks (Emanem 4134).  Quant au « leader », on l’entend délivrer des instants mystérieux sous ses doigtés furtifs qui étonneront les auditeurs capables de visualiser les positions des mains des guitaristes sur le manche et raviront les autres par son élégance. A noter deux belles divagations aux crackle boxes (inventées par feu Michel Waiszwisz)  avec Roberto Masotti et l'acteur Robin Neko. Bref, dans ce qui n’est pas à proprement parler un patchwork mais plutôt un parcours insituable, il nous faut pour en saisir les moments de grâce tout autant travailler l'écoute que pour un disque de John Butcher . 
Si le quartet qui ouvre le CD 2, avec Falascone au baryton, Colonna à la clarinette basse et Giust aux drums, évoque la brötzmania vandermarkisée par son énergie, la suite des opérations dans une veine plus intériorisée est guidée par le duo de notre compère bassiste avec cet exceptionnel improvisateur qu’est Marco Colonna avec la présence éclairante de la batterie et du sax alto sur quelques plages. Trois morceaux avec Giust et Falascone (1/4/7) en quartet et deux en trio avec le batteur la basse et le clarinettiste. D’abord, il faut souligner le travail remarquable, voire très original de Stefano Giust. Lorsque j’ai découvert ce batteur, il y a une dizaine d’années, je le trouvais un peu trop pesant et appuyé selon ma pratique personnelle de l’improvisation collective : si sur scène nous sommes tous égaux, il n’y a pas de raison que le percussionniste surjoue et impacte le champ sonore par la dureté de son attaque etc…  par rapport aux autres instruments ou la voix. C’est avec grand plaisir que je me suis délecté, Stefano ayant acquis cette finesse, cette ductilité rebondissante qui fait songer aux Barry Altschul et Andrew Cyrille de notre jeunesse. Bref le swing et la force dans la légèreté. Il a travaillé son instrument en jouant avec des musiciens exigeants (Thollem McDonas, Edoardo Marraffa) pour parfaire sa pratique. J’en suis vraiment heureux car Stefano Giust est un cas rare : il n’y a pas en Europe un autre improvisateur qui se consacre corps et âme à un label de disques aussi prolifique que le sien, Setola di Maiale. Des centaines d’albums, avec un nombre considérables d’artistes et un panel esthétique diversifié à souhait.  Bien sûr, les artistes en paient eux-mêmes les copies en cd’s ou cdr, mais au prix coûtant et de manière transparente. Setola leur propose un choix d’options inégalé au niveau du nombre de copies (de 50, 100, 150, etc… jusque 500) et des caractéristiques techniques. Stefano Giust, graphiste professionnel de haut vol, réalise tout le travail graphique des pochettes gratuitement, assure les envois lui-même et rectifie sur le champ les erreurs d’usine éventuelles avec une conscience professionnelle rare. Il s’adapte aux requêtes des artistes avec une patience d’ange en faisant tout lui-même. Vu le volume de ses publications (si j’ose écrire) et la quantité de travail que cela implique, Stefano Giust est sûrement l’improvisateur européen qui consacre le plus de son temps personnel aux autres musiciens, tout en maintenant  de front une activité professionnelle non musicale. Cela fait de lui une personnalité aussi incontournable que John Russell avec son Mopomoso, Eddie Prévost (Matchless) ou Evan Parker et tous ces musiciens qui gèrent des venues et sans qui cette scène improvisée n’existerait pas. C’est aussi par amitié pour son travail que Stefano avait été invité et ces cinq plages de La Main Qui Cherche La Lumière nous le montrent sous son meilleur jour. Le déroulement de la musique traverse quelques zones d’ombres et des champs mystérieux, où l’inspiration lumineuse de Marco Colonna démontre son savoir-faire multiple, et on découvre au fil des plages cette main espérante qui cherche les moindres lueurs, annonciatrices de la lumière,  sans laquelle toute vie serait anéantie. La main gauche atrophiée du timonier Roberto, ses doigts boudinés de la main droite animés d’une logique insondable se font jour dans la trame. Colonna est un improvisateur instantané hors-pair dont l’instinct et l’expérience mêlés confortent la construction formelle d’une improvisation collective sur la durée et la spontanéité face au moindre détail/instant du parcours. Il a le chic d’articuler le moindre plop ou Pfff du bec à l’instant le plus propice imprimant ses interventions fugaces durablement dans la mémoire de l’auditeur avide d’appréhender le processus de l’improvisation dans sa globalité et ses infimes détails. Dans cette session, Colonna improvise ad-lib comme un jazzman libre en survolant la trame de la basse. Son souffle dans la clarinette basse se délivre en un son soyeux, capable d’un lyrisme rare, rendu par une qualité sonore optimale, ou d’éclairs jupitériens et de sons aléatoires. Quelle dynamique, quel timbre ! A la clarinette droite, il évoque de loin Jimmy Giuffre ou Perry Robinson parce qu’en est venu le moment émotionnel. Une personnalité intelligente, complexe, une musicalité telle que le critique Sandro Cerini, plume avertie et sincère de MusicaJazz, le magazine national, et entièrement dévoué à la cause improvisée, le tient pour le souffleur d’anche numéro 1 en Italie avec son collègue Massimo Falascone, dont le saxophone alto donne du répondant dans les deux autres plages (4 et 7). Massimo, faut-il le répéter, est un saxophoniste de haut vol au niveau technique superlatif, lequel se devine au timbre et à l’articulation plutôt qu’à l’étalage de la virtuosité. Cette personnalité discrète a une sonorité magnifique qui ferait de lui, dans une autre vie, un musicien de studio demandé à NYC ou L.A. Le contenu du CD 2 n’est peut-être pas le manifeste ultime que ces individualités brillantes pourraient réaliser, mais il offre bien des plaisirs secrets et des moments de bonheur. C’est ici, parce qu’il est le seul bassiste, qu’on surprend Roberto Del Piano dans ce qu’il apporte de convainquant à cet instrument décrié dans le jazz contemporain, la basse électrique. En fait, il a compris beaucoup de choses quand à l’usage qu’il peut en faire dans les occurrences imprévues du dialogue et des pulsations avec un souffleur et un batteur. Des virtuoses nous barbent avec des platitudes et des tics. Roberto trouve la formule idoine dans le rapport de force centrifuge. Un sens de la mélodie dans le rythme, la science du mouvement. Une force naturelle. Un jeu inscrutable et des doigtés secrets (comme Django). La Main Qui Cherche La Lumière. En quelque sorte, un innovateur dans le domaine du jazz libéré et totalement improvisé. Des principes de bon sens qu’on retrouve chez Swallow, Pastorius ou Phil Lesh (Grateful Dead : à écouter pour s’éclairer au sujet de l’instrument). Donc l’écoute est vraiment instructive, plaisante, la musique chaleureuse, chercheuse, authentique. Un très bon point à Julien Palomo et à son label uto-atypique, Improvising Beings !
La photo de pochette est due à Matthias Boss, violoniste inspiré.


4 commentaires:

  1. Vous imaginez les français rationnels et râleurs, les germaniques catégoriques, les prima donna, la cup of tea des uns et des autres et l’opportunisme qui a du mal à passer inaperçu, soit les travers de la condition humain
    ....hé hé, me fait penser à un essai de company à Paris où les musicos s'efforçaient de jouer entre eux (sauf avec des pointure anglaises-of
    of course...) assez pathétique mais rigolo au final.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. oui parfaitement !! Lors de cette rencontre en 2008 à Paris, tout semblait arrangé mais John Russell et Phil Wachsmann on joué avec moi , Yoko Miura a joué avec Marjolaine Charbin et moi avec Dan Warburton et Marjolaine. Le deuxième jour , le sort a ensuite voulu qu'il n'y avait plus que Urs Leimgruber et Bertrand Gauguet et donc j'ai proposé un trio Urs / BG/ JM et cela a bien fait plaisir à tout le monde car la musique intériorisée était inattendue.....

      Supprimer
  2. Oui , ici à Noci , c'était absolument facile , toute le monde avait sa chance et cela se mélangeait sans arrière pensée . Cela dit , il faut penser à tous et à chacun .... mais il y avait une climat de confiance et de partage

    RépondreSupprimer

Bonne lecture Good read ! don't hesitate to post commentaries and suggestions or interesting news to this......