mardi 21 juin 2016

Boni/Lasserre Guérineau/Oki/KCarter/Sato Hession/Stefani Liguori/DelPiano/Monico Brötzmann/SuonoC Parker/Sandell/ Konvoj Ensemble

Soft Eyes Raymond Boni & Didier Lasserre improvising beings ib48 https://improvising-beings.bandcamp.com/track/soft-eyes  


Une très belle rencontre chercheuse et réfléchie entre un guitariste inoubliable et, pour une fois, en acoustique, et d’un percussionniste / batteur qui va à l’essentiel. Tandem en mode intimiste tout en questions réponses, donc ! Et quelles questions…. L’art du silence intégré dans la poursuite des sons, le jeu lyrique et souvent enflammé, mais très épuré, de Raymond Boni à la guitare qui privilégie les petites touches, les frappes imprévisibles de Didier Lasserre. Les interventions millimétrées à l’harmonica en suspens au-dessus des peaux frappées singulièrement dans un dialogue tangentiel, tout concorde à  nourrir la sensibilité de l’auditeur dans sa découverte. La dynamique éprouvée des deux duettistes souligne l’écoute : on frôle le silence du bout des doigts après avoir frappé l’imagination. Coups secs et blanches qui expirent dans l’air chaud. Frappes sélectionnées dans l’inconnu de la batterie. Un morceau est consacré à l'exploration des cymbales à l’archet et la modulation improbable des harmoniques qui en résulte. Une série de pièces se succèdent qui, tout en restant dans le cadre sévèrement délimité et exigeant de leur esthétique commune, renouvellent leur expression, les couleurs, les affects, les émotions. Raymond Boni est un des grands pionniers de la guitare alternative et improvisée en publiant en 1970 son premier manifeste solo, L’oiseau, L’arbre, Le Béton (Futura- Ger), la même année où Derek Bailey publia son premier opus solitaire (Incus 2). Mélodiste d’avant-garde avec un goût absolu, le voici qui se rappelle à nous en poussant plus loin la mise en question des paramètres de la musique avec un acolyte aussi chercheur et insituable que lui, Didier Lasserre. Improvising beings nous envoie un album qui sollicite l’écoute et la réécoute. Ce label essaie de présenter la mouvance librement improvisée sous toutes ses coutures et Soft Eyes est à cet égard un vrai manifeste.

D’une rive à l’autre Sylvain Guérineau Kent Carter Itaru Oki Makoto Sato  improvising beings ib47 https://improvising-beings.bandcamp.com/track/r-cif 


Rive droite ou rive gauche ou dérive…. Les mots n’arrivent jamais à décrire le ressenti, les sons expriment l’au-delà des idées : les émotions perçues sont-elles le reflet de votre ouverture, de votre écoute? Mais la musique est bien là ! Etoile filante au firmament des trompettistes de l’impossible, Itaru Oki est bien le moins considéré des souffleurs « free » qui ont réussi à marquer de leur empreinte la vibration éphémère de l’air par la pression magique des lèvres dans l’embouchure (Dixon, Hautzinger, Smith, Evans, Wheeler). On l’entend aussi au bugle (grand merci !). Le saxophoniste Sylvain Guérineau souffle dans l’ombre depuis des décennies et nous offre ici une prestation qui honore l’instrument et son histoire. Lyrisme, timbre chaleureux, phrasés puisés chez Hawk ou Mobley et transsubstantiés à la Giuffre avec un réel détachement. L’archet de Kent Carter et sa walking caractéristique (Bâteau Phare) expriment l’essentiel. Cela nous rappelle le temps béni où avec Ken Tyler, Oliver Johnson ou Noël McGhie, Carter officiait chez Steve Lacy dans les recoins de Paris et de province. Makoto Sato est l’incarnation du drumming free au sein d’un groupe. Récif nous montre comment ils partagent un imaginaire et l’espace sans l’encombrer. Le Rideau de Mer et comment cette idée est poursuivie et enrichie puis laissée sur le côté pour laisser flotter leurs intuitions en toute liberté. Ces desperados du jazz libre ne se contentent pas de rugir, mais ils savent frémir, jouir, réfléchir, assumer  leurs errances, se rassembler dans l’inconnu. Il y a une volonté de ne pas s’en tenir qu’au poncif « énergétique » débridé de la free-music / jazz libre, mais surtout de créer des moments épurés de convergence dans le silence, l’espace, lieux imaginaires de réflexion, de partage. La grande qualité d’écoute spéciale et l’invention mélodique d’Oki vis-à-vis du jeu de Guérineau méritent d’être soulignée ainsi que la cohésion dans l’écoute mutuelle de l’ensemble. D’une rive à l’autre : passage, gué, embarquement, dérive, flottaison, crue, étiage… Enregistré par Jean-Marc Foussat à Juillaguet en juin 2015, cet album vient enrichir les archives du free-jazz pour une qualité particulière d’empathie et de vécu qui rend cette musique aussi attachante que les choses les plus flamboyantes jamais enregistrées. Le disque est maintenant fini : j’appuie sur Start à nouveau ! Trop Beau !

Concretes Paul Hession - Ewan Stefani Bruce’s Fingers


Crédité percussion, sampler, analogue ring modulator, Hubback gongs (Paul Hession) et live digital processing and synthesis (Ewan Stefani), le duo de Concretes joue une musique électronique – électroacoustique avec percussions d’une grande richesse sonore et timbrale et avec une intense complexité rythmique / pulsatoire. Elle nous vient du Yorkshire, région rebelle d’où proviennent Derek Bailey, Tony Oxley, Trevor Watts et le contrebassiste Simon H Fell, propriétaire du label Bruce’s Fingers et compagnon incontournable du batteur Paul Hession. Le terme Concretes se réfèrent au béton et un morceau s’intitule Betonski Mix.  Nombre d’artistes électroniques qui s’aventurent dans la libre improvisation arrivent trop souvent à me lasser au bout d’un moment. Les qualités de ces deux artistes, elles, relancent mon attention. Leurs trouvailles soniques, la combinatoire de leurs sons individuels, les nuances infinies, leurs états d’âme, tout concourt à rendre leurs processus et leur musiques vraiment intéressants, subtils. On peut s’y repaître, écouter intensément ou flâner de plage en plage, on sera surpris par des tressautements, des sonorités complexes, des attaques improbables du son, des contrepoints futuristes, des échappements fluides dans la 3D. On retrouve cet empathie/ symbiose qui caractérise la musique du duo Furt (Richard Barrett et Paul Obermayer). C’est donc un compliment ! Cet enregistrement produit modestement par B’s F pourrait bien figurer comme point fort sur la Carte du Tendre de la musique électronique qui échappe à l’écoute chiante du tout venant ‘electronica’. Je pense à Lawrence Casserley/ Adam Linson, Richard Barrett/ Paul Obermayer, Michel Waiszwisz, Ulli Böttcher, Richard Scott, Jérôme Noettinger et cie. Pour plus d’infos à ce sujet, parcourez mon blog et surtout écouter cet album dont l'illustration de pochette type Pac-Man binaire semble se situer complètement à l'opposé des images que cette musique suggère.

Deux albums avec Peter Brötzmann ou Evan Parker :

Laboratorio Musicale Suono C + Peter Brötzmann DEcomposition Setola di Maiale.


Cinq DEcomposition numérotées de 1 à cinq pour ce quartette / projet free jazz formé par les frères Console, Gianni le saxophoniste et Donato le flûtiste, le batteur Giuseppe Tria et le bassiste / guitariste Walter Di Serio auxquels s’ajoutent le trompettiste Giuseppe Mariani sur les DEcomposition 1 et 3 et Peter Brötzmann sur les DEcomposition 2 et 6. Gianni Console joue aussi des electronics et de l’EWI 4000S et Walter Di Seria est en solo absolu dans la DEcomposition 5. Originaires de la région des Pouilles, ces artistes italiens ont découvert et entendu Peter Brötzmann lors de plusieurs éditions du festival de free music de Noci. Activistes incontournables de la scène locale, ils tentent avec  bonheur de vivre l’improvisation totale. Le tandem basse - batterie propulse les soufflants avec ferveur et il faut entendre Gianni Console intervenir au sax alto après les deux solos de Brötzmann dans la DEcomposition 2 au ténor et à la clarinette turque métallique pour se convaincre du tonus des italiens. Donato Console envoie des pépiements de notes dans l’espace avec un réel feeling jazz. L’utilisation de l’électronique confère une dimension contemporaine actuelle. Walter Di Serio  se distingue à la quatre cordes de manière pulsatoire et Giuseppe Tria crée des ambiances mystérieuses au vibraphone dans la DEcomposition 3 où les musiciens prennent très au sérieux le processus d’improvisation collective dans le meilleur sens du terme. Dans la DE 4, un rythme funky punk s’installe avec un fond de guitare (ou d’EWI ?) trafiquée et torturée et laisse la place à la flûte suave de Donato Console dans un temps en suspension pour un court instant suivi par une séquence d’impro radicale électrique de contraste. Le final (DE 6) avec Peter Brötzmann soufflant à tout berzingue sollicite d’abord l’emportement et le martellement compulsif et saccadé de la batterie et de la basse (on pense à Bill Laswell) et cela dérape dans des éclats multidirectionnels. La précision de l’enregistrement n’est pas idéale et c’est pour cela qu’il faudrait assister à cette rencontre sur le vif pour en mesurer l'impact. Elle ne manque pas d’énergie avec un Brözmann mordant à souhait et en grande forme et le répondant de ses acolytes qui assurent.  Le meilleur hommage qu’on puisse faire à Peter Brötzmann, c’est de jouer avec lui. Chose faite.

Colors Of :  Konvoj Ensemble feat. Evan Parker & Sten Sandell Konvoj Records K0R001

Composé des saxophonistes Lotte Anker, Liudas Mockunas, Ola Paulson et Evan Parker, du pianiste Sten Sandell, de Jakob Riis computer & live signal processing et le batteur Anders Uddeskog, le Konvoj Ensemble semble exister pour faire vivre la suite Colours of : . Chaque souffleur gère un sax différent et double sur d’autres : l’alto pour Anker + soprano, le ténor pour Parker, le baryton (avec ou sans préparation) pour Paulson qui joue aussi du « alto horn with sax mouthpiece » et le saxophone basse pour Mockunas qu’on entend aussi à la clarinette basse. Des sections de l’œuvre se passent de batterie et l’accent est placé sur le collectif plutôt que des solos de chaque souffleur. On passe souvent en mode hard-free tout en suivant un chemin balisé par des indications précises et des passages où s’impose une dynamique subtile. Un bon exemple est cette séquence où le piano de Sten Sandell se fait presque intimiste avec un brin d’électronique qui s’évanouit pour laisser venir progressivement des roulements de batterie en crescendo bien réalisés vers un solo assez impressionnant (quel batteur !!) .  C’est en fait un excellent et superbe album de free-music qui mérite d’être écouté. Il ne suffit pas de réunir des musiciens comme Lotte Anker, Evan Parker, Sten Sandell, et Liudas Mockunas, il faut que la mayonnaise prenne. Mission réussie. Les mouvements s’enchaînent, naissent l’un de l’autre, un souffleur prédomine un moment avec ses trois collègues qui l’entourent avec des jeux libres et des effets de timbre alors que le piano commente, réagit et souligne. Improvisateurs et compositeurs de l’instant, ces excellents musiciens n’ont aucune peine à créer des formes, à moduler une stratégie de jeu, à coordonner leurs efforts. Cet assemblage instrumental quatre saxophones / piano/ percussions + électronique  aurait pu être un handicap, mais il se transforme en une réussite qui fait bien plaisir à écouter. Le live signal processing de Jakob Riis transforme à un moment la percussion de Uddeskog de manière curieuse et originale avec beaucoup d’intensité (ou je me trompe). Cette séquence aboutit à un excellent duo de Parker et Sandell, ténor et piano tout en nuances appelé à durer. L'intérêt de la session perdure jusqu'au final. Colors Of : aurait pu devenir un all-stars pour fin de festival branché, mais la conscience artistique et l’auto-exigence des participants donnent lieu à une belle prestation qui méritait bien d’être publiée. Proficiaat !!

Gaetano Liguori Idea Trio Cile Libero Cile Rosso Bull Records


Idea Trio : la musique au service des idées ou simplement pour dénoncer et témoigner d’injustices flagrantes. En 1973, le coup d’état du général Pinochet met fin brutalement à l’expérience démocratique progressiste de Salvador Allende dans un bain de sang en massacrant et torturant des milliers de personnes pour leurs idées dans des stades (avec le soutien de l’archevêque de Santiago et de la CIA). Quatre compositions faisant références à des événements dramatiques liées au combat social de l’époque et une suite composée pour un Chili libre par le grand pianiste milanais Gaetano Liguori et jouée / improvisée live par son Idea Trio avec le bassiste Roberto Del Piano et le batteur Filippo Monico. Sur la pochette une photo noir et blanc du groupe en 1973 et une photo couleur des mêmes quarante ans plus tard tirée par leur ami de toujours, le photographe Roberto Masotti, lequel avait alors immortalisé la scène improvisée de Braxton à Evan Parker et Schlippenbach. Les notes de pochette du disque original PDU par Franco Fayenz sont à peine lisibles (il s’agit de la copie de la pochette de 33t au format CD, dommage !). Le thème de Ballad for a Murdered Student a l’évidence mélodique des chants militants, mais une fois la machine emballée, un pianiste assuré et puissant se révèle. Très à l’aise rythmiquement et inspiré par le grand Mc Coy Tyner avec une  superbe qualité dans les voicings quand approche un feeling de transe (In Via Ludovico Il Moro). Parfois un peu ruisselant par instants (comme dans le premier mouvement de Free Chile), il sait trouver le ton juste dans l’angularité, joignant résolument l’énergie et une grande qualité de toucher. Le deuxième mouvement de Free Cile s’ébat sur une rythmique tendue propulsée par une main gauche d’airain. Les deux acolytes Monico et Del Piano, des jeunots à l’époque qui avaient déjà acquis un métier incontournable avec le pianiste dans des aventures musicales les plus improbables, font plus qu’assurer. A l’issue de ce deuxième mouvement emporté, Roberto Del Piano nous livre un solo de basse électrique intelligent accueilli par une exploration sonore dans les cordes du piano et en frôlant la surface de la batterie du bout des baguettes très impro libre. J’ajoute que ce musicien, RDP, souffre d’une malformation des doigts de la main gauche qui lui interdit de jouer de la contrebasse et l’a poussé à inventer ses doigtés personnels à la basse électrique. Excellent solo de batterie ensuite. Thème joué sur des chapeaux de roue par le pianiste avec un style chantant polyrythmique unique et une réelle aisance de la part des trois protagonistes. Rien à envier aux Stanley Cowell et autres qui défilaient dans les festivals à l’époque. L’Idea trio n’hésite pas un instant à s’aventurer hors des sentiers battus dans une veine vraiment free pour le quatrième mouvement en évoquant Cecil Taylor (pour utiliser le langage commun). En conclusion, un chant militant du P.C. allemand des années 30 (Weil Brecht, je pense) joué avec une réelle justesse de ton. Rien d’étonnant que ce trio reçut le soutien appuyé de Philippe Carles et Daniel Soutif de Jazz Magazine et de la critique italienne. Il s’agissait alors d’une des plus remarquables formations du nouveau jazz européen lié au mouvement de la free music et qui eut une réelle audience et pas seulement en Italie. Aujourd’hui, Liguori officie au Conservatoire de Milan et ses deux compères s’activent au cœur d’une communauté d’improvisation radicale soudée en Italie. Un excellent document qui comble une lacune concernant les pionniers de la free music italienne des années 70 : les Gaslini, Centazzo, Rusconi, Schiaffini, Mazzon, Marcello Melis et le regretté Demetrio Stratos.

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