jeudi 8 septembre 2016

Sequoia Borghini - Kneer - Kürvers- Perkin / Benedict Taylor solo/ Michel Doneda & Fred Frith / Henri Roger / Giust - Caruso - Pilat - Casadei-


Rotations.  sequoia : Antonio Borghini Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin evil rabbit 21.

Enregistré en 2012 à Berlin, cette merveille de l’impro libre à quatre contrebasses était restée dans les cartons de sequoia jusqu’à ce qu’evil rabbit ne les publie http://www.evilrabbitrecords.eu/err21.html . Basés à Berlin, ces quatre contrebassistes ont eu le loisir d’affiner leur travail, leurs relations interpersonnelles et de nous offrir ce beau travail de recherches, de sonorités, d’interactions, d’imbrications dont le potentiel se métamorphose au fil des plages embrassant des univers contrastés ou complémentaires. Un véritable orchestre de contrebasses d’avant garde. Lors des années révélatrices de la naissance de la free music, Barre Phillips a produit deux enregistrements en solo (Journal Violone / Music man a/k/a BasseBarre / Futura) et en duo avec David Holland (Music for Two Basses/ ECM). Des décennies plus tard, cette utopie musicale continue à vivre et à se développer au sommet avec ces quatre musiciens intelligents, sensibles, intransigeants. 48 :10 d’œuvres qui allient le meilleur de la composition avec le sens ludique maîtrisé des improvisateurs expérimentés. La contrebasse est explorée dans ses nombreuses dimensions sonores, les timbres sont recherchés, grattés, fouillés,  parfois inouïs, harmoniques fantômes, chocs col legno, vibrations des cordes au delà du grave, grondements du gréage, murmures sotto voce , etc... Un grand disque très contemporain. Trop d’artistes brillants se répètent. Une fois n’est pas coutume, un grand voyage sonore qu’il faut écouter absolument pour se faire une idée des possibilités réelles de l’improvisation libre assumée jusqu’au bout. Il existe un autre album de quartette de contrebasses, enregistré celui-là en hommage à Peter Kowald : After You’ve Gone / Victo avec Barre Phillips, Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh et William Parker. Je trouve ici que le projet de sequoia est plus abouti, sans doute parce qu’il est plus focalisé sur une démarche de groupe. Klaus Kürvers est un vétéran des débuts du free jazz européen et les trois autres nettement plus jeunes, Antonio Borghini, Meinrad Kneer et Miles Perkin assurent la relève haut la main. Bel emballage noir à chemise  en papier fort avec une lucarne pour le titre : Rotations (by) sequoia. Indispensable et excellent titre, le nom du groupe soulignant l'épaisseur de ces quatre contrebassistes, s'il le fallait. Je mets ce cédé sur ma liste rotatoire au sommet de la pile.

Benedict Taylor Solo viola A Purposeless Play Subverten Pugilism Subverten

Fondateur du label collectif CRAM qu’il codirige avec deux amis, le guitariste Daniel Thompson et le clarinettiste Tom Jackson, le violoniste alto Benedict Taylor publie ses travaux en solitaire sur son label Subverten. Après Alluere et Pugilism dont les versions digitales sont incompatibles avec la carte son de mon léger MacBook, j’ai reçu la version physique en double CD d’ A Purposeless Play, sa dernière création : https://subverten.bandcamp.com/album/a-purposeless-play . Après avoir écouté et réécouté en boucle son Transit Check inaugural (CRAM), plein de glissandi microtonaux et parcouru à plusieurs reprises Pugilism, je constate que Benedict persévère dans l’exploration en renouvelant sans aucune crainte son stock-in-trade. Le premier cédé de Purposeless s’intitule : Never Apologize Never Explain, le deuxième, Agitate Antagonise Aggravate Animate gribouillés au marker sur un feuillet carré blanc tamponné (la pochette en papier recyclable brun est tamponnée avec des lettrages encrés et la surface des compacts sont couverts de gribouillis compulsifs surimprimés jusqu’au cafouillage). Chaque pochette est unique, car celle dont je dispose est différente de l'exemplaire ci-dessus. Tu vois le travail de tamponnage !!
Never Apologize Never Explain : même s’il peut se perdre en chemin, Benedict Taylor sait que c’est le prix à payer pour trouver et faire sortir le métal rare de sa gangue. Il n’y a donc pas de raison de s’en excuser et comment/ à quoi bon commenter lorsque la musique est jouée sans se répéter ! Sa musique dit tout ce qu’elle a à dire. Une idée s’impose, elle est perçue, rendue, étirée, transformée, retranchée, d’autres apparaissent dans le fil du jeu incessant pour finir en beauté. Ces glissandi subtils truffés d’harmoniques aboutissent à un filet de son intime dont le caractère sonore ténu souligne la profondeur une fois que le jeu s’anime vers un contrepoint sauvage qu’il remet aussi tôt en question…. Ailleurs des frottements immobiles et presque muets sont le point de départ d’une construction complexe presque dramatique dont il retarde le développement. Il ne craint pas l’expressionnisme canaille qu’il alterne subitement à  jeu sottovoce quasi vocal sous le registre normal du pianissimo. On entend gémir le crin de l’animal. Une fois ces doigts chauffés, les vibrations des cordes confinent à une transe intériorisée. Pff… Aucune volonté d’épate, c’est la mise à nu de l’âme et du cœur. Dans l’absolu, ces successions de formes décousues sont remarquablement vécues et transmises à l’auditeur avec soin.  Benedict Taylor est un chercheur, un poète, un grand musicien, compositeur de l’instant, et un altiste très doué. L’alto exige du biceps, de la poigne et un contrôle de l’archet à la fois sensible et très puissant. Il y a des violonistes excentriques et erratiques, mais tous les altistes que je connais sont des gens aussi équilibrés qu’intenses tant l’instrument demande d’efforts et par conséquent un mental très solide pour en maîtriser les possibilités. Voici l’homme. Ici, il tente de démontrer ce que signifie de jouer sans but défini en se laissant guider par les sons (Purposeless Play).
Pugilism, sorti plus tôt que Purposeless Play, évoque, par les titres des morceaux, l’art de la boxe, sport physique du mouvement instantané dont il simule la stratégie et la tactique dans sa relation combative et énergique à l’instrument. Cet album rejoint le précité dans ma liste de découvertes enthousiasmantes que je garde précieusement sur le coin de la table alors que je pensais déjà connaître BT par ses enregistrements précédents, dont Transit Check et le Songs for Badly Lit Rooms avec le clarinettiste Tom Jackson (Squib Box). En effet, Pugilism représente, je pense, mieux la musique que Benedict Taylor viendrait à jouer si vous assistiez à un de ses concerts solos. Plus lyrique, on y trouve l’évidence du jeu violonistique et la quintessence de l’alto improvisé avec parfois un souffle et un grain qui ramènent un air d’Inde du Sud (pour ceux qui ont écouté les violonistes Indiens). Grandiose !
Je viens aussi de mettre la main sur Compost du trio Benedict Taylor -Daniel Thompson - Alex Ward, enregistrement auquel j’avais assisté à la Shoreditch Church à Londres en mai 2011. C’est la pierre fondatrice du label CRAM.  J’avais chanté au même concert que nos trois apôtres avec Lawrence Casserley et Phil Wachsmann (https://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg/stleonards-part1?in=jean-michelvanschouwburg/sets/frogs-by-mouthwind ) et le moins qu’on puisse dire est que l’acoustique particulière du lieu  rendait indispensable un enregistrement minutieux pour profiter de la musique jouée à plein régime. Ce qui fut fait ! Un beau document où on entend Alex Ward faire imploser la colonne d’air de sa clarinette, Daniel Thompson faire ses premiers pas arachnéens et Benedict Taylor au sommet de son talent.

Michel Doneda  Fred Frith  Vandoeuvre 1440


Sans aucun titre. Enregistré à Oakland, California en 2009. Comme saxophoniste partenaire de ses échanges improvisés, Fred Frith a eu une mémorable association avec Lol Coxhill, saxophoniste aujourd’hui disparu (French gigs  1978 AAA, incontournable). Par la suite, il a convolé avec John Zorn dont le label Incus de Derek Bailey avait publié un Duets extraordinaires. Plus récemment, on l’a retrouvé en compagnie d’Anthony Braxton et d’Evan Parker. C’est à l’aune de ces artistes qu’il faut apprécier le  travail sur le saxophone soprano de Michel Doneda. Dans sa relation à son instrument propre, il est sans doute l’improvisateur français (« radical ») le plus remarquable et un des plus engagés dans cette voie, sans rétroviseurs. Fred Frith utilise la guitare comme une miraculeuse boîte à sons. Il a initié et popularisé cette pratique de la guitare couchée et environnementée de préparations, d’objets et de bidouillages dans le sillage de Keith Rowe, lorsque celui-ci s’est retiré de la scène entre 1972 et 1979 pour des raisons d’ordre politique.  Tour à tour bruissante, craquante, ondulatoire, striée, minimaliste, l’électricité fait ici le retour vers un état de nature. Et c’est avec cette même disposition d’esprit que le souffleur appréhende la rencontre. Il sélectionne spontanément parmi tous les éléments que sa technique et son savoir instrumental recèlent, les timbres et les sons, souvent les plus extrêmes et les plus fins qui épousent les inclinations sonores du guitariste. Pas de « solos », mais une imbrication organique. S’opère ici une symbiose sonore, émotionnelle livrant des paysages vivants, une complete communion. L’écoute attentive transparaît dans les détails des sonorités, des accents, du feeling. Dans la dernière pièce quasi silencieuse, The Devil and the Deep Blue Sea, Michel Doneda laisse s’échapper du pavillon un filet ténu d’une seule harmonique maîtrisée, aiguisée, extrême. Un sifflement d’oiseau. La musique s’apaise et survient un éphémère battement de langue sur le sommet de la hanche, comme un léger battement d’ailes dans le lointain ! Merveilleux album. Qu’attendent les organisateurs hexagonaux et européens pour inviter (un peu) plus souvent ce saxophoniste soprano incontournable ou ce très remarquable duo. Lacy et Coxhill nous ont quitté et il nous reste Evan Parker Urs Leimgruber et Michel Doneda

Henri Roger Free Vertical Compositions Facing You / IMR 010

Henri Roger est un excellent pianiste de la scène alternative visiblement intéressé par les possibilités combinatoires de l’électronique. Free Vertical Compositions comporte 11 compositions basées sur des pulsations entrecroisées et une multiplications d’accords et de voix jouées aux claviers électroniques et aux percussions électroniques, avec une solide dose de loops qu’il a un malin plaisir à contrarier. Le musicien obtient des variations intéressantes en décalant subtilement les rythmes et évoque sans peine des voyages intersidéraux «réalistes - oniriques », plutôt Druillet que Tintin. On entend aussi des orgues qui chavirent et s’enfoncent dans l’inconnu (#4) ou les sonorités étirées d’un bandonéon.  Sans parler de contrepoints curieux. Sa démarche musicale est illustrée par des oeuvres graphiques digitales incluses dans le livret et qui évoquent indubitablement la musique. Il y a une relation évidente. Je ne vais pas cacher que cette démarche est assez éloignée de mes préoccupations aussi bien comme artiste que comme critique. Toutefois, les superbes qualités de musicien d’Henri Roger, l’aspect souvent organique des sonorités et cette impression de mystère, (car mystère il y a : All Music, design & layout : Henri Roger,  mais encore ?)  parfois carrément free (#7) etc… font qu’il se trouvera certainement des auditeurs pour écouter et apprécier cette musique originalement construite. Un peu hors du sujet de mon blog, mais s'inscrivant parfaitement dans le champ des Musiques de Traverse qui peuvent mener un public (disons) prog-rock/ expérimental "rythmique" vers la découverte des possibilités de l'improvisation libres radicales et des compositeurs extrêmes. 
Par exemple : https://www.youtube.com/watch?v=5gSp66-IlS8  

Luciano Caruso Ivan Pilat Fred Casadei Stefano Giust Apnea Setola di Maiale.

Stefano Giust, le batteur du groupe est l’infatigable cheville ouvrière du label alternatif Setola di Maiale dont le catalogue débordant rassemble tous les noms de presque tous ceux qui sont impliqués dans les musiques expérimentales, free jazz, improvisées radicales etc..d’Italie. Ahurissant travail de fourmi. La qualité graphique des centaines de  CDr ou CD, souvent emballés dans des digipacks minimalistes, est remarquablement soignée.  Il trouve le temps de prêter main forte à des camarades provenant de toutes les régions d’Italie avec son drive énergique et sa capacité d’intégrer les projets les plus divers avec sincérité et une réelle justesse de ton. Ici dans la Cantina Cenci de Tarzi, Treviso, il propulse les souffleurs Ivan Pilat (sax baryton) et Luciano Caruso (sax soprano incurvé) avec la contrebasse de Fred Casadei. Un beau moment fait de sincérité, d’énergies croisées, du souffle de Caruso qui évoque Steve Lacy ou mieux les accents de Steve Potts et se découpe sur la succession de vagues et de ressacs.  Enthousiasmant, chaleureux, le son du blues. Même si les souffleurs ne sont pas des « tueurs », l’émotion est indéniable. L’axe du free-jazz souffleurs – basse – batterie dans un dimension tout-à-fait improvisée sans pour autant casser les codes de cette configuration instrumentale. Un bon point. Ce qui compte aussi pour Stefano, c’est de jouer avec de vrais potes aussi allumés que lui sans se poser de questions. Le jazz par essence est la musique de l’instant qui frôle l’éternité. C’est bien le sentiment qu’ils parviennent à partager ! 

Et bien sûr j'annonce déjà la parution prochaine de la chronique pas encore écrite du merveilleux CHANT de Nuova Camerata: Pedro Carneiro percussions /Carlos Zingaro violon /João Camões alto /Ulrich  Mitzlaff cello /Miguel Leira Pereira contrebasse publié par l'infatigable utopiste Julien Palomo d'Improvising beings dans le droit fil des préoccupations du cercle des amis de Johannes Rosenberg , le pionnier génial de l'art Total du violon.... aaaiiie !! http://www.improvising-beings.com Et bien sûr l'événement free-jazz du mois les prolongements inespérés du Linda Sharrock Network https://improvising-beings.bandcamp.com/album/live-vol-1-bab-ilo-20160825 . Il faut être un fou furieux comme Julien pour croire aussi intensément à l'utopie . C'est sans doute le meilleur du lot .... !! 


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