mardi 11 octobre 2016

Christiane Bopp & Jean-Luc Petit / Le Grand Fou Band/ People Band/ Paul Dunmall, Phil Gibbs, Trevor Taylor, Paul Rogers, Neil Metcalfe, Alison Blunt & Hannah Marshall


Christiane Bopp & Jean-Luc Petit L’écorce et la salive Fou Records FR-CD19
Jean-Marc Foussat produit des albums en veux-tu en voilà en prenant soin de garnir son catalogue d’artistes légendaires comme Joëlle Léandre, Evan Parker, Derek Bailey et George Lewis (Idem 28 Rue Dunois Juillet 1982), Peter Kowald, Daunik Lazro  et Annick Nozati (Instants Chavirés), Willem Breuker Kollektief (Angoulême 18 mai 1980), Daunick Lazro, Joëlle Léandre et George Lewis (Enfances 8 Janvier 1984) et des artistes très peu connus comme le quartet de Jean-Brice Godet (Mujô), le collectif Cuir (Chez Ackenbush) et ses propres collaborations avec le clarinettiste Jean-Luc Petit (D’ou vient la lumière..) ou l’accordéoniste Claude Parle et l’altiste João Camõès (Bien Mental)…. Peu lui chaut si c’est du jazz contemporain un peu extrême (Cuir et Jean-Brice Godet), de l’impro libre ou de la musique dite contemporaine. C’est dans cette catégorie qu’on rangerait ce disque vraiment intéressant de la tromboniste Christiane Bopp et du clarinettiste contrebasse Jean-Luc Petit, aussi saxophoniste soprano. Titres poétiques ou imagés (Une image dans les voix 7’13’’, Au pays des plis 6’38’’, L’infini sur les lèvres 9’05’’, L’ombre du gel 5’32’’, Dans ce bruit d’air 4’15’’, L’ombre s’efface 8’08’’, L’écorce et la salive 8’14’’), sons graveleux et bourdonnants avec une belle variété de timbres au gros monstre et volonté de s’insérer au plus près des sons de la clarinette contrebasse du côté de la coulisse. Complémentarité, souvent au bord du silence, art de la pause, instants subtils, battements de l’air au sortir des tubes, coordination du subconscient, finesse impalpable. Une véritable maturité se fait jour dans le jeu peu ordinaire de ces deux improvisateurs qui apportent du grain à moudre au moulin de l’originalité improvisée, surtout dans le dernier quart d’heure du concert (L’ombre s’efface et L’écorce et la salive). Comment improviser à deux en ne faisant penser à personne, faire sens avec quelques sons. Fou records cherche vraiment à nous présenter des enregistrements significatifs de musiciens de la scène française qui méritent d’être entendus, parce qu’ils rafraîchissent l’idée qu’on se fait de la musique improvisée. Jean-Luc Petit et Christiane Bopp sont des artistes à suivre de près, assurément.
Les labels Fou Records (J-M Foussat), Improvising Beings (Julien Palomo) et Potlatch (Jacques Oger) inversent la tendance continue dans le monde des festivals / concerts / médias etc... qui resservent un peu (beaucoup) les mêmes, les artistes qui ont une notoriété.  Qui songerait à publier Christiane Bopp et Jean-Luc Petit, le tromboniste Henry Herteman , Roberto Del Piano ? Moi-même qui essaye de me tenir au courant, j'avoue n'en avoir jamais entendu parler avant que leurs albums soient publiés. Il faut un vrai courage. Or lorsque je publie ici-même des chroniques sur ces musiciens peu connus,  l'intérêt des lecteurs augmente sensiblement parfois dans des proportions importantes. J'en conclus qu'une frange du public intéressé recherche à entendre autre chose....  
http://www.citizenjazz.com/Jean-Luc-Petit-et-Christiane-Bopp.html?utm_content=buffer52935&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=buffer  

Le Grand Fou Band au 7ème ciel. Petit label PL SON 020
http://www.petitlabel.com/pl/disque.php?ref=PL%20son%20020


Si j’ai bien compris, Jean-Marc Foussat a rassemblé dix sept amies et amis pour son anniversaire et ils ont joué de la musique tous ensemble. Pêle-mêle, Makoto Sato, Soizic Lebrat, Augustin Brousseloux, Claude Parle, Michael Nick, Jean-Brice Godet, Sylvain Guérineau, Fred Marty, Nicolas Souchal, Maria Luisa Capurso etc… artistes découverts au fil des parutions et écoutes des labels Fou et Improvising Beings. Les musiciens trouvent leur place dans le flux collectif par essais et ratures, en s’orientant à la pagaye, entraînés par les courants et les alluvions au travers d'un territoire incertain. Chacun trouve le moyen et l’espace de jeter sa plus belle phrase dans la mêlée. Ce genre d’exercice a un mérite pour le musicien : il force sa propre écoute et est obligé de se concentrer sur son propre jeu en se remettant en question. Avec la multiplication des propositions et l’incertitude de ce terrain mouvant, il n’est pas question de se laisser aller, de se dire OK, j’ai compris ! A l’écoute, l’auditeur est happé par cette fuite en avant et séduit par ceux qui apportent la cerise sur le gâteau. Tensions, convergences, grouillement centrifuge, écoute mutuelle, invention individuelle, microcosme social, libertés partagées. Une musique qu’il faut appréhender pour ce qu’elle est : un essai sincère de s’entendre et de faire évoluer la situation le plus positivement possible pour un bonheur utopique.

The People Band Live at Café Oto 33eXtreme 007 /33jazzrecords.

Pour ceux qui n’étaient pas encore nés à cette époque, et ils deviennent de plus en plus nombreux, le People Band fut un des groupes de musique improvisée les plus extrêmes, tout comme AMM, le Spontaneous Music Ensemble ou Music Improvisation Company. Fondé en 1965 par inadvertance, un album produit par Charlie Watts, le batteur des Stones, sur le label Transatlantic, des concerts complètement anarchiques au Paradiso d’Amsterdam, le public invité à jouer et à se mêler aux musiciens qui leurs prêtaient leurs instruments, l’échange de ceux-ci au fil du concert, des improvisations dans les parcs, jouer en sortant de scène, dans le foyer ou en sortant carrément de la salle, le concert de Bruxelles où il n'y eut que Terry Day aux percussions, violoncelle, saxophone etc.., l’enterrement du groupe dans le cimetière de Highgate en 1972 et la légende diffuse. Un des buts du groupe était de jouer sans arrêter, leur nom initial étant le Continuous Music Ensemble, changé par la suite en People Band, parce qu’ils collaboraient avec le People Show, une troupe de performance theatre alternative. Et aussi, de faire en sorte que beaucoup de choses soient permises, même les plus insensées. Par exemple, comme il suffisait qu’une poignée d’entre eux investissent un lieu en y invitant des amis de rencontre sous la bannière People Band, il arrivait que le groupe joue le même soir en Angleterre et aux Pays Bas. Une destination privilégiée, car on sait les Hollandais friands d’humour. Avec avec un groupe aussi éclaté, décomplexé, imprévisible, ils étaient servis. C’est en assistant à leurs concerts qu’Han Bennink s’est dit un jour qu’il jouerait bien aussi du violon, du banjo et du trombone sans crier gare. C'est en suivant leur exemple qu'il s’est mis à parcourir l’espace en continuant à jouer. Le réalisateur Mike Figgis, lui, y a joué de la trompette et le rocker punk Ian Dury (Sex Drugs and Rock n’roll) a fait partie de la mouvance People Band, tout comme le saxophoniste Davey Payne qui s’illustra dans les Blockheads de Dury. Deux porte-parole, mais non « leaders », le pianiste Mel Davis et le batteur Terry Day. Quelques-uns des improvisateurs londoniens les plus « anciens » de la scène, m’ont dit avoir senti pour la première fois le feeling de liberté totale de la free music européenne  en rencontrant Terry Day jouer du saxophone dans un atelier de peintre où un modèle posait  nue. Terry, peintre à l’époque (il avait étudié au Royal College of Art), se répandait dans l’espace en soufflant avec un son « déchiqueté ». Dans ce live enregistré en 2008, 2009, 2013 et 2014 au Café Oto, on croise Mel Davis, Terry Day, Mike Figgis, George Khan, Davey Payne, Paul Jolly, Charlie Hart, Tony Edwards et Adam Hart, soit des membres du groupe initial et des invités de passage comme Tony Marsh, Maggie Nicols, Ed Deane, Terry Holman (un ancien du PB), Ben Higham, Dave Chambers et Brian Godding. Des peintures expressionnistes et colorées de Gina Southgate. Aucun des instruments n’est crédité sur la pochette, comme si le disque s’adressait aux insiders. Mais peu importe : ils risquent bien d’en changer à un moment donné et ce qui compte c’est la musique et pas seulement qui joue quoi ! Leur musique est un flux, une jam monstre, du free-jazz informel, une foire d’empoigne. Des textes sont dits par Terry Day qui lui s’est remis à la batterie après l’avoir abandonnée pour raison de santé. Deux morceaux en solo du pianiste Mel Davis,  disparu en 2013, ouvre et clôture l’album en hommage à sa présence indispensable dans le groupe. Un jeu de piano lyrique et dépouillé. Ce troisième album du People Band est un document attachant et bourré d’énergie, avec de beaux échanges (George Khan à la flûte), les inévitables congas, un sax ténor puissant sincèrement free (jazz), du xylophone, la polyrythmie, des arrangements spontanés, du violoncelle scratché, des flûtes, l’écoute mutuelle, des explosions, des voicings spontanés des cuivres, parfois une ambiance sombre, la voix de Maggie, des envolées collectives dirigées par une main invisible, par de là l’anarchie, une cohérence. Une jam cosmique. Pour se documenter, Emanem a réédité People Band (1968, l’album Transatlantic et des inédits) et publié People Band 69/70 (Emanem 4102 et 5201)

Paul Dunmall Philip Gibbs Dreamworld FMRCD0348-112
Paul Dunmall Philip Gibbs Clouds Turned Silver FMRCD0372-214


Saxophoniste ténor extraordinaire que je n’hésite pas un instant à mettre sur le même pied qu’Evan Parker au niveau de l’inspiration, de la technique (surhumaine), de la musicalité, à ceci près qu’il  joue plus en restant attaché aux racines du jazz, une musique qu’il connaît et pratique en profondeur, Paul Dunmall est un musicien qui réserve toujours beaucoup de surprises. Il est assez malaisé de définir son champ esthétique car la direction qu’il s’est choisie depuis des dizaines d’années embrasse bien des options au niveau du feeling, des intensités, de l’inspiration… Aussi, on est frappé par sa capacité à imprimer son empreinte personnelle dans des musiques qui semblent aussi éloignées que le « free » free-jazz intense et musclé librement improvisé, une sorte de musique de chambre microtonale onirique (folklore imaginaire ?) ou ses interventions aux multiples cornemuses qu’il joue aussi en solo (dingue).  Depuis 2000 et l’album Masters Musicians of Mu (Slam CD 241), il a effectué tout un parcours avec Phil Gibbs, le guitariste de Bristol, qui s’est concrétisé par des dizaines de concerts et une documentation exponentielle en CD’s et CDR’s qui culmine à presque cinquante enregistrements, souvent en compagnie du contrebassiste Paul Rogers. Les deux Paul ont évolué ensemble, entre autres avec le batteur Tony Levin, aujourd’hui disparu, et le pianiste Keith Tippett, et se sont révélés tous deux l’alter-ego l’un de l’autre. On sait que certains musiciens se vouent des amitiés fraternelles, souvent entières, mais je connais peu de musiciens autant attachés l’un à l’autre. Et quand ils sont réunis, le troisième homme qui renforce le plus leur collaboration musicale et spirituelle est le très fin Phil Gibbs. Par nécessité vitale, Paul Dunmall veut tout essayer tout en restant dans son domaine, l’improvisation libre, et cela, avec de nouveaux instruments. Pour ce beau Dreamworld en duo, PD joue de la flûte avec une belle sonorité et un timbre pur, de la clarinette, de la clarinette basse et du contrabasson, alors que ces instruments habituels sont les sax ténor et soprano et les bagpipes et cornemuses. Phil Gibbs est sensé jouer de la guitare électrique, mais en fait sa guitare sonne comme si elle était entièrement acoustique. Erreur du producteur qui a fait presser l’album avant d’avoir écouté ? On croirait entendre une guitare acoustique, espagnole et il en joue avec les doigts de la main droite. Dans plusieurs morceaux la clarinette (virtuose ou Giuffrienne) intervient avec la flûte (en re-recording). Une musique lyrique qui, selon le texte de pochette ne parle pas qu’au cœur de l’auditeur, mais à the whole subtle body. Par rapport aux albums sold-out de leur label Duns Limited Editions en trio avec Paul Rogers (le Moksha Trio) complètement microtonaux et délirants, c’est une musique plus sage, apaisée, détendue, aérienne, parfois méditative. Après deux morceaux légers et aériens, on entre le vif du sujet avec les clarinettes basses et «alto» mi bémol jouées simultanément par la magie du multipiste. La guitare a des accents andalous et la clarinette basse une sonorité translucide, polie avec des graves qui grasseyent. Un album réussi et surprenant pour qui connaît les deux musiciens ! The Clouds Turned Silver nous fait entendre Paul Dunmall à nouveau à la flûte et à la clarinette basse, ainsi qu'au sax soprano, Phil Gibbs à la guitare acoustique et Paul Rogers avec sa contrebasse à sept cordes. Moins délirant et microtonal qu’à l’époque folle où le Moksha Trio se lâchait complètement dans les CDR’s Duns Limited Edition pour quelque dizaines de collectionneurs inconditionnels, mais tout aussi profond et musical. Quatre improvisations s’écoulent au delà du quart d’heure dans une dimension intimiste où chacun fait de la place à l’autre, le centre d’intérêt du trio se déplaçant : le dialogue entre deux instruments comme le soprano et la contrebasse s’enchaîne subrepticement vers un duo sax / guitare ou contrebasse/guitare, mais le changement d’instrument est à peine perceptible tant ils sont affairés dans l’écoute totale et la cohérence de leur musique. Ces trois-là cultivent l’empathie, l’écoute mutuelle, la complémentarité, un lyrisme détendu. The darkness descends nous fait découvrir pleinement le jeu assez particulier de Dunmall à la clarinette basse avec une qualité de timbre plus classique que jazz, ou free-folk. Cela me fait songer à celui d’Ove Volquartz. Au final, The Clouds Turned Silver constitue une excellente entrée en matière de ce maginfique trio. Et pour qui connaît déjà les trois musiciens par leurs disques avec les batteurs Mark Sanders, Tony Bianco, Tony Marsh et Tony Levin, ce sera une surprise de taille. Il serait indiqué que FMR réédite les folies du Moksha Trio introuvables comme Moksha Trio Live, Gwinks, Live at The Quaker Centre etc…

Paul Dunmall Phil Gibbs Trevor Taylor New Atmospheres FMRCD0345 112

Trois pièces intitulées Atmos 1, 2 et 3 de 14 :28, 18 :09 et 10 :25 enregistrée en concert en novembre 2012. Trevor Taylor est le responsable du label FMR et il a fait publier pas moins de 60 cd’s du saxophoniste Paul Dunmall, souvent avec  le guitariste Phil Gibbs et lui-même aux percussions et à l’électronique. Ensemble, ils ont travaillé dans le groupe électronique Circuit, et le quartet acoustique Atmospheres en compagnie de la pianiste Evelyn Chang ou du contrebassiste Nick Stephens. Après les quatre volumes d’Atmospheres publiés par FMR , voici le New Atmosphere : Dunmall à la flûte et au sax soprano incurvé, (il a hérité du sax soprano incurvé de son ami Elton Dean), Gibbs à l’electro-acoustic guitar (mais aussi préparée et acoustique, si j’entends bien) et Taylor aux percussions acoustiques et électroniques (et vibraphone). Après Atmos 1,  délicat avec la flûte et sa sonorité droite et mélodieuse et la guitare acoustique, se déchaîne l’improvisation : sax soprano étirant les intervalles ou tournoyant, la guitare électrique préparée microtonale avec cette attaque particulière et la percussion libre, baguettes légères déployées avec vivacité sur les ustensiles recouvrant les peaux, cymbales légères. S’il jongle avec les notes avec un souffle sinueux, on constate que Dunmall peut adopter un son particulier pour chaque occasion et improviser durant toute la séance en maintenant cette qualité sonore particulière, ici elle évoque Lol Coxhill. Cette sonorité propre à la séance est en complète empathie avec le ton et l’approche adoptés par le guitariste. Avec le développement de cette deuxième improvisation, la guitare bourdonne comme un essaim de frelons et la percussion électronique se métamorphose en clavier, marimba, cloches, vibraphone, et étend les sonorités de la batterie de manière dynamique. L’espace et le temps s’ouvrent pour le percussionniste et le guitariste, le saxophoniste leur laissant l'initiative en jouant sur le côté.Les improvisateurs arpentent un territoire ensoleillé, des brisures éclatent… la guitare est devenue une sorte de harpe échappée d’un continent inconnu avec une échelle de notes qui nous la rend aussi étrange que familière par ses battements de piano à pouce/ likembé. Atmos 2 se termine avec les doigtés fous du guitariste. Il reprend l’initiative en solo dans Atmos 3, en créant spontanément un thème qu’il triture et ressasse dans lequel les deux autres s’inscrivent par petites touches, un accent d’accordéon pointant son nez du côté de l’électronique. Le soprano se fait liquide, cherche son phrasé sur les pulsations et entame le dialogue sur les accords et les arpèges insensés de la guitare, Trevor Taylor colorant de sons épars sur certains angles. La guitare devient pointue multipentatonique avec des intervalles curieusement altérés, sa résonance est amortie créant ainsi un timbre mat sans brillance, le son de l’instrument amplifié se limitant à l’attaque des doigts sur la touche. Ainsi, il laisse le chant du souffleur occuper l’espace sonore. Cette connivence est vraiment remarquable, car souvent, un peu partout, depuis que l’influence du rock est prépondérante, le guitariste fait fuir  le saxophoniste. Or, Phil Gibbs est un musicien issu du rock et passé à la free-music par la musique de John McLaughlin. Ces deux musiciens ont acquis la capacité d’assimiler leur substance musicale respective de manière réciproque comme le faisaient Derek Bailey et Evan Parker dans les années septante dans une approche très différente. Une quatrième plage non mentionnée sur la pochette qui sonne comme un remake de la troisième, Atmos 3 ! Phil Gibbs reprend son thème du morceau précédent et Trevor Taylor intervient au marimba basse / clavier électronique. S’ensuit une improvisation qui offre des similitudes avec la précédente. Le clavier électronique, les percussions, la guitare électrique (presqu’acoustique) giclent des sonorités électroniques en alternance avec le tout acoustique créant des mouvements contrastés. Le saxophoniste volubile et réservé se faufile entre les lignes, on entend un effet marimba géant, un splash de steel drum des Antilles et le sax conclut brièvement. Ce qui est assez étonnant : quelque soit la couleur sonore, l’instrumentation du groupe, acoustique ou électrique, qu’il joue du ténor, du soprano, des clarinettes, avec ou sans batterie et/ou contrebasse, vigoureuse ou évanescente,  la musique de Paul Dunmall et de ses acolytes conserve son identité, son lyrisme, sa spécificité.

Paul Dunmall Philip Gibbs Alison Blunt Neil Metcalfe Hanna Marshall I look at you FMRCD397-0915

Voici encore une belle surprise. Un quintet flûte, sax soprano ou clarinette, violon, violoncelle et guitare acoustique. Neil Metcalfe, Hanna Marshall et Alison Blunt, respectivement flûtiste (baroque), violoncelliste et violiniste avaient enregistré un bel album, Quartet Improvisations avec Tony Marsh, le batteur disparu, pour le label Psi d’Evan Parker sous la bannière du Tony Marsh Quartet. Il se fait que Neil Metcalfe, un musicien vraiment original, est un des collègues favoris de Paul Dunmall et Phil Gibbs et que ceux-ci on joué fréquemment avec Tony Marsh. Et donc, ces cinq musiciens se sont réunis pour une vraiment belle session d’enregistrement au Conservatoire de Birmingham et leurs interrelations conjuguées sont à la base d’une construction collective dans l’instant qui mérite vraiment le détour. À la fois lyrique, librement improvisée, acoustique, dans un registre musique de chambre délicat et subtil. Paul Dunmall y joue exclusivement du sax soprano et de la clarinette et Phil Gibbs de la guitare acoustique, qu’il transforme parfois en une sorte de harpe curieuse. L’empathie entre les cordes est merveilleuse, le guitariste jouant le rôle d’aiguillon ou d’un kalimba vibrionnant. Des mouvements gracieux des deux cordistes se détachent alternativement le soprano et la flûte baroque, déroulant de subtiles lignes mélodiques improvisées. Les musiciens prennent le temps de jouer ou jouent en prenant leur temps, sans aucune agressivité ni contraste. Il règne un équilibre instable, chaque instrument se mouvant entre chacune des autres voix instrumentales selon son propre biorythme, sa propre logique. On se rapproche ou s’écarte, le son de la flûte naît de l’archet sinueux du violon, le soprano rebondit sur le timbre du violoncelle, la guitare ponctue. Chaque improvisateur trouve un point d’attache, une question ou une réponse auprès de l’un des quatre autres. Le motif qui vient sous les doigts de l’un transite dans le souffle de l’autre. Le violon et le sax soprano trouvent des points communs. Une qualité particulière de dialogue multiple s’ébauche, prends corps, se métamorphose dans des croisements de volutes, dans les frottements langoureux des cordes. Le flûtiste se joue de la hauteur des notes,  écarte les intervalles sur les quelques commas  qui sont sa carte de visite, la violoniste ajuste son jeu de même, le soprano suave déboule des doubles détachés qui se glissent dans le jour des entrelacs mouvants. La télépathie devient contagieuse, les coups d’archets succèdent au micron près aux coups de langue des souffleurs, le violoncelle guide. On en finit par oublier qui joue : le violon, la flûte, le soprano ou la clarinette. Alison et Hannah font changer le décor démultipliant les perspectives et le guitariste s’immisce entre les jointures ou s’ébat à l’écart. Quatre longues improvisations collectives. L’une débute, par exemple, par les grondements du violoncelle quasi vocalisés inspirant les glissandi du violon. Interviennent ensuite les deux souffleurs. Dès les premières notes, Metcalfe et Dunmall choisissent la tonalité et les harmonies de leurs volutes respectives en relations avec les sons et les timbres des deux cordistes, leurs souffles conjugués s’inscrivant en empathie.  Franchement, cette démarche chambriste inextricable évolue au fil des morceaux vers une qualité de dialogue, un goût pour les timbres cultivant les nuances entre le diaphane jusqu’au charnu. On atteint le merveilleux, l’indicible. Si leur démarche est plus lyrique et « conventionnelle » que celle du trio Butcher/Durrant/ Russell ou de la mouvance Wachsmann, leur musique atteint un sommet de sensibilité et de créativité collective rare. J’ai beaucoup apprécié le trio de cordes Barrel des mêmes Alison Blunt et Hannah Marshall avec l’altiste Ivor Kallin (Gratuitous Abuse/ Emanem), celui d’Arc, le trio Sylvia Hallett/Danny Kingshill/Gus Garside  (The Pursuit of Darkness/Emanem), le magnifique Quartet Improvisations cité plus haut où on trouve encore Blunt, Marshall et Metcalfe. J’aurais pensé que l'association de cette équipe avec le tandem Dunmall - Gibbs était un peu trop hybride et qu’à cinq improvisateurs, cela devienne une gageure. Surtout que Dunmall n’hésite pas à publier des enregistrements qui se révèlent être d’honorables tentatives au niveau de la cohérence même si le niveau musical est très élevé. Mais il appert que les intenses qualités d’écoute de chacun ont transformé la situation de départ, qui pouvait laisser un parieur dubitatif : c’est une parfaite réussite. Une qualité musicale spécifique qu’on ne peut atteindre que par l’acte d’improviser collectivement en ouvrant grand les oreilles et avec des affinités sensibles et convergentes. Ces musiciens, faut-il le noter, ont une absence d’ego totale. Pour les avoir rencontrés personnellement, je peux dire qu’ils considèrent modestement leur propre talent comme une chose normale, qui va de soi, et pour laquelle il n’y a aucune raison de se prendre la tête. Mais par contre, ils sont intensément émerveillés par la musique de leurs collègues. Ces cinq musiciens se mettent donc instinctivement au service de la musique collective en évitant le moindre écart et leur individualité ne s’affirme que si la situation l’exige. Une vraie merveille.

Just one interesting video : https://soundcloud.com/jean-michelvanschouwburg/music-is-now-2-october-2016 Yoko Miura piano and myself singing @ Music Is Now.... 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Bonne lecture Good read ! don't hesitate to post commentaries and suggestions or interesting news to this......