mardi 17 janvier 2017

Adrian Northover & Tasos Stamou/ IKB / Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski / Bernadette Zeilinger / Sakoto Fuji – Joe Fonda / Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith


Mantra Gora Adrian Northover & Tasos Stamou Linear Obsessional LOR052 https://linearobsessional.bandcamp.com/album/mantra-gora   

Logé dans un boîtier plastique rouge en forme de valisette rectangulaire, Mantra Gora est un objet relativement encombrant pour celui ou celle qui a déjà un peu de mal à ranger ses disques dans de multiples étagères calibrées pour les CD en format jewel-box ou digipack. Néanmoins, l’écoute de Mantra Gora, une belle collaboration improvisée de l’artiste sonore grec Tasos Stamou et du saxophoniste londonien Adrian Northover, trouvera sa vraie place, bien à l’écart d’un quelconque classement. Parmi les souffleurs britanniques « of note » qui méritent d’être suivis pour la grande qualité de leurs musiques et qui ne sont pas (actuellement) visibles dans les festivals, catalogues de labels, médias, Adrian Northover est le premier nom qui me vient à l’esprit. Ce virtuose des saxophones alto et soprano fut de l’épopée de B-Shops for the Poor avec le saxophoniste David Petts et … le contrebassiste John Edwards, bien avant que celui-ci devienne un artiste incontournable. Il est aussi un des piliers des Remote Viewers pour lesquels Petts conçoit la musique.  Membre éminent du London Improvisors Orchestra dès 1999, il faisait bien plus qu’assurer au sein de la section d’anches quand celle-ci comptait Evan Parker, Lol Coxhill, John Butcher, Jacques Foschia, Alex Ward, Harrison Smith et cie... C’est d’ailleurs au LIO qu’il rencontra Adam Bohman, l’homme aux objets amplifiés et aux textes surréalistes, et depuis quinze ans, ces deux artistes collaborent très étroitement quasi chaque semaine. Par ailleurs, musicien de jazz moderne de haut niveau  ainsi que dans le « cross-over » ethnique avec des musiciens de Raga indien, musique qu’il appréhende avec talent, il a initié récemment des collaborations Outre-Manche entre autres avec le superbe percussionniste Marcello Magliocchi. Comme Tasos Stamou joue de la « prepared zither », des cassette loops, digital horn et test generator, et a enregistré avec Adam Bohman, son univers ne lui est pas étranger. Créant un paysage sonore requérant et subtil, un peu comme des sculptures sonores, dans un mode ambient à la fois atmosphérique et noise, Tasos Stamou offre un espace et une dynamique dans lesquels Adrian Northover s’intègre avec subtilité, émotion et une créativité lucide. A.N. joue en fait ce qui doit être joué avec son partenaire : travail sur le timbre, altérations microtonales, introspection, respiration circulaire… et ne délivre ici qu‘une facette de sa personnalité. Et cela, sans en faire de trop, bien dans l’esprit égalitaire de partage du son, de l’espace et du temps chère à John Stevens et qui est, depuis presque quarante ans, la marque de fabrique des improvisateurs libres londoniens, bien avant les continentaux. Un tel musicien pourrait se lancer dans un solo ébouriffant de technique (qu’il a solide), mais ce n’est pas le propos ici. Son écoute et sa réactivité face aux machines est remarquablement nuancée. Le jeu de TS à la cithare évoque parfois le santuri grec.  Mêlé aux drones et battements électroniques, aux frictions minutieuses de la colonne d’air, aux harmoniques pointues et aux loops de fragments de ce qui vient d’être joué, il contribue étrangement à créer un univers sonore requérant et hanté, une démarche introspective, intense mettant en valeur la musicalité potentielle de l’outillage récupéré (électronique low-fi) de Tasos Stamou et du souffle radical d’Adrian Northover. Avec son appareillage des « tape loops », TS tranche dans le flux et le manipule dans l’instant en real time avec subtilité : son partenaire a le don d’en accentuer la physicalité et de rendre cela encore plus organique et spontané. Et donc à l’écoute de Mantra Gora et des sept improvisations dont elle est constituée, je me dis que ce beau duo mérite de se trouver dans la liste exclusive de mes duos favoris, pour sa singularité insigne (avec Hubweber-Zoubek, Ulher - Wassermann, Leimgruber - Turner, Minton - Turner, Butcher -Edwards, Wachsmann - Hauta-Aho, Barre Phillips-Malcolm Goldstein etc…). Remarquable.    





Chelonoidis Nigra IKB Creative Sources CS 345 CD

Ernesto Rodrigues viola Maria da Rocha violin Guilherme Rodrigues cello Miguel Mira double bass Maria Radich voice Paulo Curado flute Nuno Torres alto saxophone Bruno Parrinha clarinet & alto clarinet Yaw Tembe trumpet Eduardo Chagas trombone Armando Pereira accordion António Chaparreiro electric guitar Abdul Moimême prepared electric guitar Carlos Santos electronics Nuno Morão percussion Monsieur Trinité percussion.
Grand orchestre d’improvisation libre, IKB (pour Ives Klein Blue, la pochette de la même couleur avec une tortue dorée, Chelonoidis Nigra) est un modèle du genre. Basée sur les drones aléatoires, les techniques alternatives, le flottement des sons et leur empathie,  une recherche de timbres rares avec des particularités des instruments souvent détournés de leur fonction première, IKB rassemble des improvisateurs d’horizon divers qui se focalisent dans une action instrumentale minimaliste et des combinaisons imprévisibles de sonorités trouvées dans l’instant, parfois fort éloignées de ce pourquoi les instruments utilisés sont conçus. Les sonorités acoustiques évoquent une musique électronique, des bruissements de machine, d’objets, des sifflements, ronflements, sons tenus et en suspension dans l’espace, frottements, scories, résidus, etc… joués avec une lenteur et une douceur caractérisées. En fait, il est presque quasiment impossible de désigner les instruments d’origine des sons entendus. Percussions frottées ou grincées, objets sur les cordes de la guitare d’Abdul Moi-Même, sifflements infimes du saxophone ou de la flûte, souffle et lèvres au trombone ou à la clarinette, cordes du piano, vibration improbable de la contrebasse, tapotements de la percussion, grincements, passage neutre du crin de l’archet sur la corde… mystère quasi monochrome, …. Des sons naissent du silence, se transforment, s’agrègent, meurent, surgissent, tremblent… S’il est quasi  impossible de dire qui joue, il est encore moins facile de deviner combien sont en train de jouer. On a parfois l’impression qu’ils sont trois ou quatre et qu’ils se relaient fréquemment tout en maintenant une réelle continuité et en diversifiant les sons avec autant d’homogénéité que de variété.   Ce n’est pas le premier album d’IKB et celui-ci est tout aussi satisfaisant que le précédent que j’avais chroniqué il y a quelques années (IKB : Dracaena Draco CS 294 CD double), si ce n’est que la couleur bleue IKB du présent album Chelonoidis Nigra est encore plus intense. La musique aussi. Une réussite éminemment collective!

Wire and Sparks Strike Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski Monotype Rec monolp014

Un beau vinyle à pochette rouge et un graphisme années cinquante : Strike est un trio de cordes atypique : Jon Rose aux violons, Clayton Thomas et Mike Majkowski aux contrebasses, trois australiens. Deux extraits de concerts de 2010 enregistrés au Festival Densités  à Verdun  et à Ausland à Berlin, composés chacun de deux improvisations et trois improvisations. On commence en sourdine avec une action bruissante à peine audible et des frottements légers et indifférenciés, bruités ; le trio construit un univers ramifié. Le violon se trouve au centre dès que les bassistes émettent soudainement quelques coups d’archets faisant vibrer les cordes. Le violoniste se met à frotter énergiquement avec un son retenu comme s’il sciait son violon. La vibration des cordes des contrebasse sont amorties par un objet, sans doute les fameuses plaques de voiture dont je les ai vus se servir en Tchéquie. Les trois musiciens varient la dynamique et le violoniste actionne l’archet sur les cordes avec un son presque ténu, des harmoniques en faisant moirer des glissandi subtils, presqu’insaisissables, les timbres se métamorphosant incessamment au fil des secondes. Le phrasé mélodique est réduit à sa plus simple expression. La trame de la musique est basée sur un frottement obsessionnel et spiralé focalisée sur le son dans toutes ses nuances. Les notes atteintes sont étirées, exploitées, vidées de leur substance. Un des contrebassistes prend le contrepied de l’autre, faisant vibrer étrangement la corde, l’autre jouant des harmoniques aiguës et glissantes au dessus du chevalet, en appliquant un objet sur la corde ou frappant les cordes barrées d’un objet avec le crin du chevalet. Il y a un plaisir bruitiste chez les bassistes et cette vibration excessive des aigus du violon actionné à toute vitesse par un jeu maniaque et incessant. Une mélodie impossible à appréhender se situant au delà d’une conception de l’harmonie même contemporaine, se fait jour, un glissando permanent et improbable. Au début de la deuxième face, un fragment de mélodie, archétype Rosenbergien, est réitéré autour d’un ou deux silences dont la valeur et le placement rythmique sont constamment altérés. Ces coups d’archet exaspérés forment petit à petit un contrepoint délirant, prélude à un sciage spiralé quasi-sadique. Le décor se transforme sans cesse, nous obligeant à réécouter chaque face à nouveau pour saisir le cheminement du trio. Strike ressemble aussi peu que possible à tous les trios ou quatuors de cordes improvisés que j’ai entendus et dans lesquels on retrouve des constantes relativement évitées ici. Leur musique se concentre avant tout sur la nature sonore du violon (la contrebasse étant un gros violon) d’un point de vue physique et ludique à l’écart de la culture du violon classique ou de ce qu’il est possible de construire spontanément en utilisant des procédés compositionnels et des structures. L’ensauvagement sophistiqué si vous voulez et un usage très personnel de la microtonalité, laquelle varie selon les projets acoustiques du violoniste. La dernière pièce commence par des unissons bancaux séparés par des silences et qui s’enchevêtrent petit à petit dans une parodie concertante complètement décalée. L’exécution de leurs idées est empreinte d’un humour caustique  et d’un sens de la dérision, voire du sarcasme, comme s’ils narguaient le microcosme  du violon sérieux. Surréaliste. Jon Rose a effectué d’étonnantes recherches et réflexions sur l’art total du violon et son jeu acoustique au point que sa démarche défie toujours l’entendement. Strike, tout comme Temperaments avec Veryan Weston et The Kryonics avec Matthias Bauer et Alex Kolkowski, est tout à fait exemplaire.

Solo Bernadette Zeilinger  sans label

Spécialiste des flûtes à bec de toutes les dimensions, Bernadette Zeilinger est une improvisatrice et compositrice parmi les plus actives de Vienne où elle anime la série de concerts La Musa en compagnie du guitariste Diego Muné.  Une belle pochette en papier cartonné blanc ornée d’un portrait en bleu et chapeau de l’actrice avec un découpage pop-up original à l’intérieur pour contenir le compact autoproduit, je suppose. Plusieurs flûtes à bec sont sollicitées de l’imposante flûte contrebasse jusqu’au flûtiau traditionnel comme on en trouve dans l’Est de l’Europe. Vienne n’est pas loin des Carpathes ou de la Serbie où ces instruments sont (ou étaient) toujours joués dans les campagnes. Son travail est concentré sur des intervalles disjoints et dissonnants et des effets de glissando – altération des notes, contribuant ainsi à créer une voix singulière, des lignes mélodiques à mi-chemin entre le contemporain et une forme de folklore imaginaire et polymodale. Une musique fine, expressive, poétique, spontanée et chercheuse. Complètement en dehors des sentiers battus. Aussi, Bernadette Zeilinger joue des flûtes à bec en soufflant dans l’orifice de l’anche vibrante et n’épargne pas ses coups de langue ni les effets de souffle dont elle a le secret. Sa musique inspirée tient la distance d’un concert et son apparence a tout de celle d’une fée à la chevelure rouge  et au regard bleu impassible. Une fois, le concert terminé, son beau sourire exprime l’émerveillement de celle qui a reçu un cadeau inespéré. Merveilleux !

Sakoto Fuji – Joe Fonda Duet  Long Song Records LRSDC 140/216

Un excellent duo – première rencontre entre la pianiste Sakoto Fuji et le contrebassiste  Joe Fonda dédié à Paul Bley, les 37 :10 de la première grande partie du concert de Portland, Oregon étant intitulée simplement Paul Bley . C’est auprès de ce musicien légendaire et aujourd’hui disparu, que la pianiste a cherché son inspiration et a suivi son enseignement, enregistrant même un rare duo avec son mentor (label Libra). On retrouve quelques-unes des caractéristiques de Bley au début de ce duo animé et parfois accidenté dans le toucher et les arpèges de S.F. Le pizzicato quasi-mingusien et appuyé (pour ne pas dire débridé) de J.F. dénote un peu par rapport à la référence Bley, lequel sollicitait des bassistes plus réservés en quelque sorte. Cela dit le duo fonctionne et au départ de séquences « jazz libre », les deux musiciens n’hésitent pas à plonger dans la recherche de sonorités, la pianiste actionnant directement les cordes dans la table d’harmonie. Quand l’archet fait vibrer la contrebasse d’une aérienne manière et que le silence point, la pianiste délivre un toucher délicieux et pensif avec peu de notes et le bassiste entonne une élégie à la flûte. Curieux. Le dialogue reprend presque mais la pianiste s’engage dans un léger et court développement arpégé pour laisser ensuite le bassiste en solitaire travailler un motif. Naît ensuite un dialogue intime, la pianiste avec des motifs presque folk-lyrique et le bassiste avec un ostinato décliné dans toutes ses variations qui évolue dans une improvisation libre à l’inspiration bluesy, suivie par une empoignade à plein clavier où Fonda paie de sa personne. Les deux musiciens ont recours à plusieurs formules d’ostinatos appuyés et à des changements rapides de climats et de direction, comme ce beau jeu avec les harmoniques de la contrebasse vers la fin. Le deuxième morceau du concert de 11:20, JSN pour Joe, Sakoto et Natsuki, l’époux de la pianiste, le trompettiste Natsuki Tamura, rejoignant le duo sur scène pour un trio final. Les deux musiciens ne se connaissaient pas et donnent parfois l’impression de se chercher. Avec la participation de Tamura en trio, apparaît un peu de mystère, la communion est établie et l’esprit de Paul Bley flotte dans l’espace. La pianiste y dit l’essentiel. De la bonne musique d’essence jazz avec de la liberté, l’enregistrement (techniquement moyen) d’un concert honnête, enjoué et qui démontre les potentialités de ce duo dont c’est la toute première rencontre. On leur souhaite de se retrouver pour approfondir leur mise en commun musicale.

From-To-From Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith BPA

Cela fait quelques années que j’avais trouvé cet album en quartet sur le label Balance Point Acoustics du très actif contrebassiste Damon Smith. Celui-ci avait inauguré son label par un très beau duo avec feu Peter Kowald. Une série de rencontres discographiques remarquées avec des improvisateurs européens tels Wolfgang Fuchs, Birgit Ulher, Martin Blume, Tony Bevan, Phil Wachsmann, Bigge Vinkeloe, John Butcher et Fred Van Hove etc… faisait de lui le parangon de l’improvisation « non-idiomatique » sur la côte ouest. Il a aussi travaillé avec Henry Kaiser et feu Marco Eneidi. Mais ici avec le vétéran Alvin Fielder, batteur historique du Sound inaugural de Roscoe Mitchell (1966), en phase avec le drumming Néo-Orléanais d’Ed Blackwell. La personnalité chaleureuse du tromboniste David Dove, un infatigable activiste organisateur de concerts à Houston où résidait alors Damon Smith, fait plus qu’évoquer le souffle impétueux (Dixieland Cosmique) de Roswell Rudd à l’époque du New York Art Quartet. Le saxophoniste ténor et baryton Jason Jackson se révèle un artisan du souffle soulful avec une sonorité afro-américaine authentique. Certains lecteurs sont informés de la querelle des Anciens et des Modernes qui divisent les tenants de l’improvisation libre radicale (non-idiomatique, dixit Derek Bailey) et ceux du free-jazz / Great Black Music. Soyons objectifs : je peux vous faire entendre des enregistrements du dit « free-jazz » qui sont barbants, stéréotypés, conventionnels, avec thèmes, solos interminables de X, puis de Y, avec une hiérarchie dans les instruments. Comme certains improvisateurs radicaux sont parfois dans une posture … minimaliste par exemple (je répète le mot de Lê Quan Ninh, un artiste particulièrement lucide et radical), il y a finalement à boire et à manger dans cette polémique. En ce qui me concerne, étant un chaud partisan de l'improvisation libre radicale et "totale", j'apprécie la musique cataloguée comme free jazz quand il y a une recherche en matière de formes, d'interactions, d'imbrication collective, de créativité. Eviter la routine, le lieu commun etc... Bref, ce que j’aime dans ce From-to-From, c’est la qualité du partage, du sens de l’échange réciproque et leur interaction qui va plus vers l’improvisation collective et une simultanéité de leurs actions, cette spontanéité naturelle telle qu’on la trouvait dans le quartette original d’Ornette Coleman et l’Art Ensemble des grands jours. La musique est construite dans l’instant plutôt que suivant des structures préétablies et rigides. Certaines idées sonores de Smith et Fielder font plus qu’évoquer l’improvisation libre. Les deux souffleurs s’y prêtent de bonnes grâces. À certains moments, ils renouent avec un swing contagieux durant lesquels la coulisse de Dove nous enchante avec ce son gras, bluesy et chaleureux et ces ornements constitutifs du jazz. Une dimension joyeusement ludique contraste avec une nonchalance nostalgique presque désabusée. Que Jackson ne soit pas à proprement parler un as du saxophone comme un Kidd Jordan, compagnon habituel de Fielder, cela n’empêche pas ce quartet formidablement soudé de nous délivrer une musique pleine d’énergie, de lucidité, de subtilité et sa part de rêves. Un très beau concert.

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