mercredi 28 juin 2017

Ivo Perelman & Matthew Shipp L’Archiduc 21 mai 2017.


Ivo Perelman & Matthew Shipp L’Archiduc 21 mai 2017. Concert recorded by Michael Huon due to be issued soon on Leo Records Live at L'Archiduc.
La qualité d’une musique et le fait qu’elle nous touche profondément ne tiennent pas au seul talent des musiciens. L’âme d’un lieu, sa disposition et  son aspect jouent un rôle fondamental et ce concert du 21 mai 2017 à L’Archiduc en a été une preuve vivante. Fameux bar art-déco des années 30 situé au cœur de Bruxelles à deux minutes à pied de la Grand-Place, L’Archiduc est un lieu avec une magie particulière : il impose le respect, l’écoute, le silence nécessaire à celle-ci s’imposant naturellement. Dessiné en demi-cercle autour d’un piano, son bar à cocktails faits main épouse sa courbe surmontée d’une mezzanine qui fait le tour de la petite salle et se remplit les jours d’affluence. La scène est située approximativement au centre autour (et à cause) des deux colonnes qui supportent le plafond légèrement concave. Lors des concerts, sa porte en fer forgé s’ouvre directement sur l’espace où musiciens et publics sont agglutinés. Une fois la musique commencée, comme par miracle, plus personne ne bouge et ne dit mot, les amateurs de jazz, bien entendu, mais aussi les consommateurs installés venus pour étancher leur soif et éprouver la sociabilité. Même ceux qui tentent encore de rentrer pour prendre un verre respectent le rituel, en s’efforçant de ne pas déranger la cérémonie secrète et invisible qui distingue tout à fait L’Archiduc de maints autres débits de boisson où des artistes tentent de s’exprimer.  Les clients constatent qu’il y a un concert et repartent sur la pointe des pieds en prenant soin de fermer la porte avec précaution. Je n’y ai jamais connu le moindre incident même  lorsque le public était très clairsemé et que la musique était « très d’avant-garde ». Comme si le lieu transmettait de lui-même un savoir-vivre vis-à-vis de la musique jouée. Sans doute la personnalité de Jean-Louis Hennart, le patron de L’Archiduc, et lui-même amateur de jazz, y est pour quelque chose. Comme il me l’a répété ce soir-là, il croit à sa bonne étoile et à celle de L’Archiduc. 


Donc, vers dix-sept heures un quart et quelque chose, Ivo Perelman et Matthew Shipp s’installent, circonscrits par un public en attente venu nombreux (75 places assises). On essaie de trouver un siège jusqu’au pied du micro du saxophoniste ou dans le moindre recoin. Michael W. Huon, ingénieur du son légendaire, nous avait fait la surprise de venir enregistrer.  Je m’adresse à tous en remerciant Jean-Louis, ainsi que Christel Kumpen et Koen Vandenhoudt de Sound In Motion pour leur aide à promouvoir le concert. Je suis interrompu par un très bref soundcheck des deux artistes, ironie relative à l’état du funky piano quasi-centenaire. En effet, Jean-Louis tient absolument à conserver ce piano, témoin de l’évolution du jazz à Bruxelles. C’était l’instrument de Stan Brenders, lui-même personnalité centrale du jazz en Belgique, pianiste et chef d’orchestre propriétaire de L’Archiduc depuis 1953 jusqu’à sa mort (1904-1969). Stan Brenders avait entre autres introduit le jazz au Congo Belge et a été ainsi un contributeur indirect de la rumba congolaise telle que celle de Franco Luambo Makiadi et le TPOK Jazz. Le piano de L’Archiduc date de 1935 et Stan Brenders l’a installé à L’Archiduc en 1956. Le nom de l’établissement fait référence à L’ Archiduc Albert d’Autriche, Prince souverain des Pays-Bas du Sud, la future Belgique, de 1595 à 1621. En 1985, Jean-Louis Hennart et son épouse Nathalie Dufour en acquièrent le fonds de commerce directement de la veuve de Stan Brenders. Nat King Cole, Barbara et Jimmy Smith ont joué sur ce piano à l’époque Brenders et ensuite, avec la programmation de Jean-Louis, on entendit Mal Waldron, Misha Mengelberg, Ray Bryant, Bill Carrothers… C’est avec sa collaboration que j’y ai moi-même programmé des pianistes tels que Veryan Weston, Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Steve Beresford, Yoko Miura et … ce 21 mai, Matthew Shipp ! Pas du tout angoissé ni mécontent du piano, c’est avec le sourire aux lèvres que Matthew a trouvé ce qualificatif « funky » vu l’état de ce vieil instrument. Dès le départ, il s’est concentré pour trouver sa voie avec les particularités sonores et mécaniques de l’engin que JLH veille à soigner dans la mesure du possible. Disons-même, que cet handicap a conditionné tout son cheminement musical, essayant et réessayant des phrasés, des arpèges, des rythmiques, des accords, des intervalles qui sonnaient autrement que sur un Steinway impeccable. Une autre réalité, plus aléatoire. Il était tellement absorbé par la vie curieuse de cette machinerie sournoise qu'il s'est pris au jeu sans tenir compte de la durée à la surprise d’Ivo. Il a, entre autres, exploité la résonance des graves comme si c’était des timbales d’orchestre. Si sur les albums du duo (Callas, Complementary Colors, Corpo, Saturn), les improvisations tournent autour des 6 à 10 minutes, nous avons eu droit à trois suites ininterrompues : deux dans le premier set et une dans le set 2, plus un court rappel. 

Ces deux-là improvisent en symbiose comme s’ils étaient attachés l’un à l’autre par des liens physiques, mentaux, affectifs invisibles, et en accord constant. Comme si aucun des deux ne jouait le rôle de soliste et celui d’accompagnateur. Pas d’ego ! Ils improvisent totalement en créant les mélodies, les variations, leurs interactions, le déroulement,  les accents, l’exploration des textures incarnant d’une manière absolument exemplaire l’esprit de l’improvisation collective, l’éthique du groupe. On pense aux vocables Complete Communion, titre d’un album Blue Note qui réunissait Don Cherry, Gato Barbieri, Henry Grimes et Ed Blackwell dans deux suites mémorables. Comme l’Argentin Gato, un saxophoniste ténor lui aussi, le Brésilien Ivo a un feeling et une sensibilité latino-américaine, une sonorité, des accents, un lyrisme, un je-ne-sais-quoi qui fait songer au sous-continent sud-américain. On ne sait pas très bien, mais en l’entendant, on est certain que ce n’est pas un sax ténor de Chicago, de New York ou de Philadelphie, encore moins de Londres.
La cohésion du pianiste et du saxophoniste est d’une grande profondeur et cette solidarité totale, fortement ressentie par le public, contribue à magnifier leurs qualités individuelles. Assis au plus près des musiciens, le verre d’eau du saxophoniste et sa boîte d’anches sont d’ailleurs posés entre une tasse de café et les verres de bières des auditeurs, le public est littéralement immergé dans le flux sonore, écoutant du regard, observant la musique au plus près, à travers la peau et par leur ossature complètement relâchée, happés par la concentration des musiciens. On les écoute de face, sur les côtés, de derrière, par au-dessus penché sur la balustrade  de la mezzanine. Les serveuses très stylées ne font pas le moindre bruit. De temps à autre, Jean-Louis rentre et sort, la porte d’entrée et celle du sas minuscule ouvertes sur la rue permettent à un fumeur acharné de ne pas en perdre une miette. A la pause, Ivo Perelman, déjà fort honoré de jouer dans un lieu pareil, me déclare avoir trouvé ici « le meilleur public » avec lequel il ait partagé sa musique depuis (fort ?) longtemps. Même au Brésil dit-il, ils ne réagissent pas comme cela. C’est vrai que dans ce public, il y a des connaisseurs qui écoutent cette musique depuis trente, voire quarante ans et suivent les concerts et les festivals en Belgique, aux Pays Bas et en Rhénanie. Mais le facteur le plus important c’est, me semble-t-il, la bonne étoile de L’Archiduc
Comment décrire leur musique ?? Une idée m’est venue lors du concert : Matthew Shipp construit un édifice selon une architecture inventée dans l’instant, élaborant des perspectives,  montant des murs, perçant des portes, délimitant des allées, traçant la dimension de chaque salle, les proportions, les escaliers droits ou tournants, laissant venir la lumière par des embrasures, choisissant les textures, les densités du matériau, les déplaçant avec aisance. Ivo Perelman y ajoute les couleurs, mates, brillantes, rougeoyantes, bleutées, violettes, diaphanes, moirées, intenses, légères, approfondissant les perspectives, créant des ombres qui tournoient, s’élèvent, s’évanouissent. Le public exulte et semble avoir compris quelque chose, indicible, impalpable : une fenêtre s’est ouverte, libérant la joie, un sentiment de communion, l’énergie partagée… Car s’ils sont deux fortes personnalités de la scène internationale, leur relation est profondément amicale et toute leur musique est basée sur l’écoute.

Et la forme musicale ? Le style de Matt au sein du duo avec Ivo embrasse plusieurs conceptions de la consonance vers la dissonance jusqu’à l’atonalité en utilisant les clusters, la polymodalité, un sens de la métrique très personnel et se situe clairement en dehors de la lingua franca du jazz moderne, utilisant les ressources du piano et ses différentes traditions dans une perspective contemporaine. On aurait peine à lui trouver une ascendance parmi ses aînés (Thelonious Monk, Bud Powell, Lennie Tristano, Bill Evans, Randy Weston, Cecil Taylor, Paul Bley). Il appartiendrait plutôt à cette lignée d’inclassables comme Mal Waldron, Ran Blake ou encore Jaki Byard. Dans l’avant-garde, les critiques de jazz de l’ancienne génération font systématiquement référence à l’influence de Cecil Taylor quand un pianiste joue « free ».  Demandez au génial Fred Van Hove, sans doute le plus extraordinaire des pianistes européens et un pionnier de l’improvisation libre radicale, un tas de critiques lui ont cassé les oreilles avec Cecil (si seul !) alors que sa musique est vraiment très différente. On le sait, pour pouvoir situer la démarche de tels artistes et leur processus de création, il faut être soi-même musicien créateur (et encore !) ou se la faire expliquer en détail par un des pairs de l’artiste en question. Tel une fontaine intarissable,  Matthew Shipp invente spontanément des enchaînements de doigtés arpégiés et des cadences des quels découlent un substrat harmonique contemporain où se croise l’impressionnisme, l’influence de Bela Bartok (mise en relation de toutes les tonalités au départ d’une tonalité de base), le dodécaphonisme et des allusions mélodiques aux quelles le jeu de son partenaire peut s’accrocher, en recycler les motifs et les transformer.  Il a travaillé longuement avec David S. Ware, William Parker, Rob Brown et Roscoe Mitchell, mais aussi Evan Parker et John Butcher. 
Si on devait mettre un point de départ dans le style d’Ivo Perelman, on citerait Albert Ayler comme on peut l’entendre dans le double album For Helen F. avec un double trio avec deux  contrebassistes Mark Dresser et  Dominic Duval et deux batteurs Gerry Hemingway et Jay Rosen (label Boxholder). Helen F. pour Helen Frankenheimer, une peintre expressionniste abstraite, Ivo Perelman étant devenu lui-même peintre expressionniste travaillant sur les couleurs vives avec des fonds blancs « 001 » ou noirs comme sur les pochettes de la série des sept albums The Art of Perelman & Shipp sur Leo Records, dédiés aux satellites de Jupiter. Le jeu expressionniste d’Ivo dans cet album est sans doute le plus proche de celui d’Albert Ayler qu’il est possible pour un saxophoniste au niveau du timbre, de l’expressivité et du traitement des harmoniques. Ses collègues, des artistes très talentueux ayant joué avec la crème de la crème (Taylor, Braxton, McPhee), développent un jeu propulsif le poussant dans ses derniers retranchements et la musique est complètement improvisée. On peut résumer la démarche en disant que c’est du free-jazz sans thèmes ni composition, les musiciens improvisant librement tout en suivant un fil conducteur qu’ils découvrent sur le champ. Du « free » free-jazz en quelque sorte. D’un point de vue musical, la dynamique se situe systématiquement entre le mezzoforte très appuyé et le fortissimo et les cadences en pulsations libres peuvent donner le tournis. Cette approche violente du jeu (le cri quasi permanent) a un défaut majeur : on met de côté un éventail de possibilités dans les timbres et les associations de sons permises en utilisant les ressources d’une dynamique plus large vers le piano et le ppp, sans parler des contrastes et des nuances rendus possibles en intégrant différents modes de jeu qui pourraient enrichir la musique. La qualité du dialogue et l’interactivité sont finalement restreintes.  Au fil des années, la quête d’Ivo Perelman s’est déplacée vers l’improvisation libre totale en utilisant les ressources sonores de son instrument en compagnie d’une fratrie d’improvisateurs avec qui ils partagent l’amitié et une communauté d’esprit : Matthew Shipp, le violoniste alto Mat Maneri, les contrebassistes William Parker, Michael Bisio et Joe Morris, celui-ci aussi guitariste, les batteurs Gerald Cleaver, Whit Dickey, et récemment, Andrew Cyrille et Bobby Kapp. Matt et Ivo préfèrent approfondir et étendre leurs créations musicales spontanées en se focalisant sur quelques partenaires, le challenge étant de continuer à s’étonner de ce qu’ils arrivent encore à imaginer au fil des concerts. Ne croyez pas que les offres de prestation pleuvent : lors de cette tournée, le duo a joué au Black Box à Münster, au Bim-Huis à Amsterdam, L’Archiduc à Bruxelles, au DOM à Moscou et au Martinschlössl à Vienne. Cinq concerts ! Ce n’est pas tellement lorsqu’on considère certaines tournées de leurs collègues qui ont une solide notoriété et le fait qu’il y avait un bail qu’Ivo n’avait plus joué en Europe. Aujourd’hui, le style d’Ivo Perelman offre quelques similitudes avec celui d’Archie Shepp de l’époque Impulse comme dans les albums New Thing at Newport (le Matin des Noirs) et The Way Ahead entre 1964 et 1969. Une particularité du style d’ivo est de faire chanter les harmoniques et d’étirer les notes, les faire glisser en écartant la justesse de l’intervalle de manière homogène sur toute la gamme. C’est assez impressionnant. 
Lors de la deuxième partie du deuxième set, Ivo sort de l’ambiance relâchée et méditative en se lançant dans les aigus étirés (les harmoniques) jusqu’à un climax où Matthew embraie sur des cadences presque répétitives qu’il brise par moments et en décale l’agencement offrant au souffleur à introduire ces harmoniques dans son phrasé, coordonné sur les battements du jeu du pianiste et à travers les méandres fascinants de ses inventions. Mais Ivo peut très bien, tel un somnambule, évoluer dans un registre qui évoque la tendresse des ténors West -Coast ou même de la période Swing (Ben Webster). Aussi, le vécu brésilien du saxophoniste transpire dans son lyrisme. Une  voix unique ! Dans le deuxième set, le duo évolue dans un univers presque tonal et les motifs mélodiques s’échangent insensiblement d’un instant à l’autre entre le souffleur et le pianiste. Matt Shipp et Ivo Perelman étendent cette atmosphère « balladesque » durant plus d’une quinzaine de minutes en renouvelant les motifs et en s’entraînant respectivement l’un l’autre vers  un climat plus tendu, avec des zones de fracture et des surprises jusqu’au bout des quarante deux minutes de ce véritable tour de force. Comme pianiste, Matthew a de la suite dans les idées et ici, ils les poussent le plus loin qu’il peut, agençant les formes sur la distance sans s’égarer, même si l’auditeur peu coutumier pourrait se sentir largué. Fort heureusement, la présence chaleureuse du sax ténor transfigure cette dérive par son chant éperdu allongeant la béatitude de l’instant dans des minutes qui seraient perçues comme interminables sans la flamme de sa sonorité qui s’aiguise sans fin vers le cri de l’âme.  Lorsqu’ils reviennent pour l’Encore final, ils reprennent le débat là où ils l’avaient laissé en prolongeant et synthétisant leur démarche instantanée particulière aux deux sets précédents. Je pense qu’il s’agit d’un véritable tour de force par rapport à leurs merveilleux  albums studio. C’est par ce don intégral  que s’expriment l’extraordinaire générosité et la merveilleuse simplicité/ complicité des deux musiciens : la continuité inventive de leurs pérégrinations durant plus de nonante minutes est le fruit d’une capacité rare et peu commune à inventer et à improviser dans l’instant le contenu de leurs vies.

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