lundi 26 juin 2017

Udo Schindler & Ove Volquartz /Karoline Leblanc Luis Vicente Hugo Antunes Paulo J Ferreira Lopes/ Tanja Fetchmair Uli Winter Fredi Proll/ Lacy Pool 2

Answers and maybe a Question ? Udo Schindler & Ove Volquartz FMR CD440-0217

Inusité : un duo de clarinettes basses et de clarinettes contrebasses enregistré lors d’un concert le 25 novembre 2016 au 69th Salon für Klang un Kunst à Krailing près de Munich. Une réelle empathie se noue faite de boucles, de grasseyements, de plaintes vers l’aigu et parfois de semi silences. On explore les graves et même les abîmes mystérieux (Mysterious abysm), en prenant le temps de jouer, la clarinette contrebasse n’étant pas un instrument super maniable question articulation. Udo Schindler aime à solliciter les harmoniques et cette propension s’adapte bien à la personnalité de son partenaire. Ove Volquartz ne se départit pas de son lyrisme immédiatement reconnaissable, avec un choix de notes tout personnel et des doigtés complexes. On le constate dès le début du troisième morceau, Turbulence, est un dialogue parfait où  chacun des souffleurs croisent ses lignes, les déclinaisons de son style personnel par une magnifique connivence réciproque : chaque instant voit s’imbriquer les sauts de registre de l’un avec les cadences de l’autre, les pointes subtiles vers l’aigu et les gravèlements dans une symbiose réussie. Les idées défilent, s’échangent, les notes meurent et renaissent dans un flux à la fois spontané et étudié, les vibrations des deux colonnes d’air du registre grave à l’aigu se complètent comme si elles provenaient du même souffleur. Un enregistrement qui va plus loin que la rencontre de deux musiciens aux instruments identiques : ils réussissent à prendre leurs marques en exprimant leur personnalité profonde et leur sensibilité tout en dépassant positivement ce à quoi l’autre était en droit d’attendre : l’empathie, l’écoute, la complicité authentique.

A Square Meal Karoline Leblanc Luis Vicente Hugo Antunes Paulo J Ferreira Lopes atrito-afeito007

Encore un album avec le trompettiste portugais Luis Vicente, apprécié dans Fail Better !, Chamber 4, Clocks and Clouds, In Layers, quatre opus vraiment recommandables. Ces musiciens portugais s’activent se font connaître avec des improvisateurs français, anglais, américains… Rien d’étonnant de les entendre faire équipe avec une pianiste Québecquoise, Karoline Leblanc.  Free-jazz « free » lyrique, racé et rebondissant, piano mouvant et piloté par des mains expertes en phase avec les phrases tour à tour enflammées ou relâchées du trompettiste, qui n’hésite pas à éructer en cisaillant la colonne d’air. Le batteur Paulo Ferreira Lopes drive de la pointe des baguettes avec goût et une belle sûreté rythmique, sans oublier un sens de l’économie des gestes, le bassiste Hugo Antunes assure la pulsation première avec goût et de belles notes rondes ou s’échappe en frottant dans les harmoniques entraînant le trompettiste dans ses derniers retranchements, l’art bruitiste faisant merveille. Une réelle cohérence s’établit au fil des cinq morceaux vivaces, primesautiers, intenses, vécus et un vrai sens de l’improvisation. Au fur et à mesure que les morceaux défilent, une interaction de qualité entre chacun d’eux se développe comme une excroissance de l’identité sonore du groupe. Dans une formule instrumentale hyper reconnue, les quatre musiciens captivent l’auditeur avec brio, logique, spontanéité et sans bavardage. Une de leurs qualités est ce sens inné de la dynamique qui apporte la légèreté indispensable aux improvisateurs pour s’envoler. Karoline Leblanc fait un excellent travail de musicienne de groupe (collective) et Luis Vicente se confirme encore comme une voix particulière de la trompette (avec sourdine ou sans) qui dose ses interventions à la perfection, jouant son rôle de première voix du quartette avec le plus grand naturel : il joue ce qui doit être joué dans la logique du projet. Excellent !!

Trio Now ! Live at Nickelsdorfer Konfrontationen 23.07.2016  Tanja Fetchmair Uli Winter Fredi Proll Leo Records LRCD789

Groupe local enregistré lors de la dernière édition d’un des festivals de musique improvisée les plus réputés, Trio Now ! ne fait pas que de la figuration. Saxophone alto (Tanja Fetchmair), violoncelle (Uli Winter) et batterie (Fredi Proll), Trio Now joue une musique vivace, complètement improvisée où chaque musicien incarne la tradition de son instrument : la souffleuse surfe sur le tandem rythmique qui diversifie son jeu avec brio. Le batteur envoie des roulements multidirectionnels avec une excellente dynamique veillant à la plus grande lisibilité. Le violoncelliste improvise des lignes irrégulières à l’archet qui complémente et pousse la saxophoniste à intensifier ses volutes, arcatures désaxées défiant la gravité que lui permet une articulation de première. C’est l’impression générale donnée par cette intense rencontre, mais la réalité est difficilement descriptible car les trois musiciens envisagent leurs improvisations dans une grande variété de cas de figures, de situations sonores. C’est la version du free-jazz qui est passée par l’école exigeante de l’improvisation radicale : le trio joue sur la corde raide n’hésitant pas à explorer les sonorités, les mouvements dans une véritable télépathie, sursautant et faisant sursauter le public. Le violoncelliste et la jeune saxophoniste se suivant à la trace comme dans ce Proximity ou s’éloignant pour mieux se retrouver, chassé-croisés commentés par les subtils rebonds du batteur Fredi Proll sur les peaux. Dans ses doigtés, son articulation et sa fluidité Fetchmair s’ingénie à se dépasser  au fil des improvisations, cette combativité pour élargir son matériau musical se nourrissant du jeu astucieux en contrepoint du violoncelliste Uli Winter. Si Trio Now ! semble marcher sur les traces de groupes fameux « souffleur/ cello / batterie, où officiaient des violoncellistes incontournables comme Abdul Wadud (avec Julius Hemphill), Ernst Reyseger (avec Michael Moore et Bennink) ou Fred Lonberg-Holm (avec Vandermark, Frode Gjerstad, etc), fait montre d’une réelle originalité dans la manière dont les trois instrumentistes tissent leurs constructions interactives et les formes qui en découlent et cela est à mettre au crédit du violoncelliste et de son imagination. Trio Now !  a enregistré ce concert durant les Konfrontationen 2016 de Nickelsdorf, un festival légendaire où se produisent la gratin de la scène improvisée (Brötzmann, Lovens, Hautzinger, Gustafsson, Mc Phee etc….). L’énergie est palpable de bout en bout : on les sent portés par le public (chaleureusement applaudis) -nos trois autrichiens déchaînent autant les passions que les artistes les plus « cotés » à l’affiche. On parle de diversité dans la société et de conserver les espèces dans la nature, ce point de vue s’applique aussi aux musiques improvisées : ce disque prouve une fois de plus que la scène d’improvisation internationale déborde de talents aussi remarquables qu’inconnus.

Lacy Pool 2 : Uwe Oberg / Rudi Mahall / Michael Griener Leo Records CD LR 792

Comme de nombreux lecteurs le savent sans doute, j’écris principalement sur l’improvisation libre (radicale) quasi toutes tendances, y compris sur ce que j’appelle le free free-jazz avec parfois un détour vers des choses plus conventionnelles lorsqu’un musicien improvisateur que j’apprécie enregistre un beau témoignage de jazz intelligent dont il connaît les arcanes. Ainsi lorsque le guitariste Richard Duck Baker dont j’avais apprécié l’excellent album Outside en solo sur Emanem, m’avait envoyé un cd de son trio jazz avec John Edwards et Alex Ward dans lequel il étendait / reconsidérait (« revisiter » est un mot dévoyé et trop « communicant » à mon goût) la tradition en réinventant sa pratique sur base de ses compositions personnelles. Je n’ai pas hésité à chroniquer positivement cette musique (aussi par estime pour ses deux acolytes)… parce qu’il avait une façon de jouer éminemment personnelle, subtilement subversive et presqu’ironique.
Alors, en recevant gracieusement ce Lacy Pool 2 , je suis un peu embêté. Bien sûr, j’adore Steve Lacy qui lui-même fut sans doute le plus intéressant interprète de Thelonious Monk. J’aime particulièrement Rudi Mahall, un exceptionnel clarinettiste basse dont j’ai écouté pas mal d’albums dont l’excellent coffret de A. von Schlippenbach rejouant toutes les compositions de Monk où Rudi fait des merveilles à la clarinette basse en faisant songer à Dolphy – et sur les compos de Monk cela sonne incroyable. Rudi Mahall est selon moi, un artiste de première grandeur. Son album solo sur Psi Records est une merveille. J’ai acheté en son temps cet excellent album en duo du pianiste Uwe Oberg avec la joueuse de Pi-Pa (et chanteuse dans ce disque !) Xu Feng Xia, Looking, une des perles du catalogue Nur Nicht Nur (un label quasiment incomparable !). Uwe a aussi enregistré un superbe album en duo avec Evan Parker pour jazzwerkstatt que je vous recommande. Je considère avec beaucoup d’intérêt le travail du percussionniste Michael Griener et je me suis réjoui qu’il ait enregistré avec l’incontournable Günther Christmann : Vario 51 « push and pull » en 2013 (Alberto Braida Günther Christmann Michael Griener Elke Schipper), Vario 41 (Boris Batschun John Butcher Günther Christmann Michaël Griener) et participé au projet  the sublime and the profane (processes between improvised music and sounds from daily live), trois albums autoproduits par Christmann lui-même en CD’r sur ses editions explico à un prix prohibitif (il est un des rares artistes à qui j’achète ses éditions limitées, numérotées avec tirages photos etc…). L’écoute de ce Lacy Pool 2 me fait dire que cet hommage à Lacy consistant à jouer les compositions de Lacy ne sonne pas comme il faudrait interpréter Lacy. En fait, comme lui-même Steve Lacy interprète Monk, en accentuant le côté cubiste de la musique du pianiste Harlémite et en éléminant les notes de trop, dirais-je en schématisant. J’ai toujours trouvé dommage ces hommages à X, Y ou Z. A-t-on jamais entendu Charlie Parker rejouer Louis Armstrong (qu’il connaissait par cœur !) ou Miles Davis consacrer un album à Duke Ellington ? Ecoutez la version de Deadline de Steve Lacy en duo avec le pianiste Michael Smith (album IAI 1976) et en solo au Total Music Meeting de 1975 à Berlin sur l’album Stabs (SAJ-05) et comparez la à celle du Lacy Pool 2. Vous conviendrez qu’il s’agit d’une citation, qu’on rejoue le thème,  on brode autour, on rajoute des notes, il y a du flottement, des intentions imprécises. J’ai écouté ces plages de Lacy des dizaines de fois il y a trente quarante ans, n’ayant pas à l’époque des tonnes de disques. J’avais ces morceaux dans l’oreille et quand je les réécoute, je réalise que je les connais par cœur. Idem avec le Trickles, jadis enregistré avec Roswell Rudd, Kent Carter et Beaver Harris dans l’album du même nom. Et donc ici, je trouve que ce n’est pas çà du tout. Ce qui m’intéresse, ce sont des musiciens qui ont quelque chose de très personnel à dire et qui jouent ce qu’ils font le mieux. Et qu’ils soient des artistes uniques et originaux contribuant à enrichir le message de l’improvisation et de la création musicale instantanée, sans arrière-pensée. Et que j’ai envie de garder le disque pour le restant de mes jours. Désolé, si mon article déplaira, mais j’aime autant écrire ce que je pense. Cela n’enlève rien au talent de ces musiciens, bien sûr, qui comptent parmi ceux qui éveillent ma curiosité !


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