samedi 29 juillet 2017

Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité/ Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues/ Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott/ Joachim Zoepf solo / Ayelet Lerman solo

Aether Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Monsieur Trinité Creative Sources CS 359 CD

Il convient de souligner la pertinence et le renouvellement subtil du travail improvisé et expérimental du violoniste alto Ernesto Rodrigues et de son fils Guilhermo. Dans Aether, ils sont rejoints par le percussionniste Monsieur Trinité, pseudo d’un des potes les plus enthousiastes de la scène improvisée. Usant de percussions quasi miniatures et un brin de réverbération, il introduit une dimension ludique dans l’univers « sérieux » et épuré des Rodrigues. La musique évolue par signaux, lignes, frottements, courbes, harmoniques, sursauts, notes tenues, textures qui s’enchaînent et se contrastent avec clarté et précision tout en demeurant mystérieuse. Trois pièces, Hesiod, Hyginus, et Orphic Hymns, qui s’étendent dans la durée sans que celle–ci se fasse sentir. La  première de 17:49 s’interrompt après un court silence et m’a semblé durer cinq minutes. Dans Hyginus, une mélodie grave et lente est jouée par le violoncelle en introduction avant que les archets sollicitent notes répétées et harmonique sans pulsation marquée.  Commenté par les sons infimes du percussionniste, grelots en bois, baguettes minuscules et râcloir microscopique, le jeu en miroirs décalés des deux cordistes se développe dans une connivence totale comme si chacun exécutait des éléments d’une partition écrite pour un seul instrument. La dynamique est leur principal souci. On croit connaître la démarche épurée, voire hiératique, des Rodrigues, mais chaque enregistrement apporte un nouveau point de vue. Conscient de leur valeur et dans l’urgence de documenter leur parcours récent, ils se commettent moins avec des improvisateurs de passage comme par le passé, et focalisent leur travail avec des musiciens qui s’intègrent le mieux à leurs desseins. Si leur démarche semble restrictive et minimaliste, ils ont la capacité d’en étendre la force expressive vers des formes nouvelles grâce à une très grande musicalité en s’adaptant à leurs partenaires. Cette deuxième pièce aboutit un moment à des grattements minutieux d’archet sur la surface de l’instrument et aux bruissements frottés de Monsieur Trinité, pour revenir aux jeux d’archet en écho alto violoncelle. Le cheminement est complexe et toujours cohérent. Il est impossible de déterminer s’il s’agit d’une improvisation totale ou d’une quelconque partition. Un délice pour l’écoute.

Siete Colores Fernando Perales Abdul Moi-Même Ernesto Rodrigues Creative Sources CS 352 CD

Deux longues pièces pour un total de 48 minutes avec des titres chiffrés dont je vous passe le détail. Deux guitaristes : Fernando Perales, electric guitar & electronics et Abdul Moimême : prepared electric guitar avec Ernesto Rodrigues au violon alto. Dans la lignée de Keith Rowe (A Dimension of Perfectly Ordinary Reality 1989) et de Fred Frith qui prolongea brillamment le travail de son aîné lorsque Keith avait pour un temps abandonné la scène musicale (Live In Japan Vol 1 & 2). Restée longtemps une pratique marginale, cette manière de traiter la guitare en objet sonore, couchée sur une table, environnée d’objets, d’effets, chambre d’écho, trafiquée, préparée, malmenée est devenue un lieu commun de la scène expérimentale et improvisée, ou noise. Mais je dois dire que la manière très présente et exceptionnelle de comment c’est enregistré, la dynamique et la relation / intégration entre les deux guitaristes et leurs jeux respectifs, le sens harmonique, tout concourt à rendre la musique de Siete Colores séduisante et requérante. Et Ernesto Rodigues, me direz-vous ? Son jeu s’insère dans le pandemonium des guitaristes de manière discrète comme si son alto et son archet faisait partie intégrante des installations de ses compères. On devine des frottements lents qui semblent être produits par l’alto. Et bien sûr au  n° 2 vers les minutes 22/ 23. Qui joue quoi d’ailleurs importe peu. Le paysage sonore évolue sans cesse, scories du son des cordes frottées à l’éponge métallique ou avec d’autres ustensiles, altération du son vers une densité réverbérante, frottements métallisés, chocs subits et notes tenues, voix irréelles et multipliées, bruissements industriels, grattages minutieux, crissements amples, feedback ténu, sustain irisé, cycles lents, flottements de vibrations métalliques, machineries du rêve. Ce que j’apprécie particulièrement est la profonde qualité sonore et l’absence de faux pas / vulgarité amplifiée comme trop souvent. Un excellent disque d’une musique en constante évolution où l’apparence statique est sublimée par une sensibilité sonore contagieuse.

Awesome Entities Kazuhisa Uchihashi & Richard Scott doubtmusic, 2016, dmf-168.

Rencontre vraiment intéressante entre le très fin guitariste japonais Kazuhisa Uchihashi et le synthé modulaire analogique  de Richard Scott. Les pulsations électroniques en constante mutation créent des soubresauts / ondulations sur lesquelles le jeu métempsychosé  du guitariste surfe, se dédouble, se transformant en machine à sons procédés. Il est parfois difficile de deviner qui joue alors que les sons se distinguent clairement. Richard Scott se fait parfois percussionniste ou  marimbiste psychédélique, en plus son attirail déborde d’un fouillis de câbles colorés fichés dans un tableau verticaldont chaque interconnection crée une fréquence. Un vieux machin préhistorique. Kazuhisa Uchihashi : est-ce une guitare ou une machine électronique ? La variété et la richesse des timbres et leur agencement spontané est assemblée spontanément dans un unique flux musical, sans qu’on pense à un quelconque duo. L’imbrication sonore est très achevée : une musique électronique de haut niveau. Les deux artistes jonglent avec les timbres, les sonorités, les accents, les répétition / boucles  en altérant constamment le timing, les pulsations, l’enveloppe sonore. Richard Scott a appris à ralentir / accélérer la pulsation à la fraction de seconde près en se plongeant dans l’univers de John Stevens et du SME. Enfin je pense bien que les exercices de John et Trevor l’on fait réfléchir, la musique du SME et les conceptions de John Stevens (et Trevor Watts) étant le sujet de sa brillante thèse de doctorat en socio-musicologie il y a 25 ans. Il a d’ailleurs fortement amélioré son texte et affiné son analyse depuis. Chacune des huit pièces d'Awesome Entities contient une atmosphère propre, une qualité sonore spéciale, mystérieuse, tout en se référant à l’identité musicale du duo. Les acquits sont systématiquement remis en question, l’orientation est repensée, le matériau est reconsidéré… un chantier permanent, une course vers l’éphémère, véritable déstabilisation de l’écoute : friselis arachnéens, boucles qui aboutissent hors de l’espace- temps, désorientation rythmique. Un travail d’une grande sensibilité qui devrait conquérir un public ouvert (moins spécialisé) provenant de scènes différentes voire « opposées ».

Bagatellen Joachim Zoepf edition explico 20 (100 copies)

Publié par edition explico avec une pochette cartonnée noire monochrome, l’album solo du clarinettiste basse et saxophoniste soprano Joachim Zoepf est à la hauteur de la réputation d’innovateurs des créateurs du label (edition explico), Günter Christmann, le tromboniste et violoncelliste incontournable et sa compagne la poétesse – vocaliste Elke Schipper. C’est d’ailleurs Elke Schipper qui signe les excellentes notes de pochette décrivant le travail de l’artiste. Et celui-ci n’hésite pas à retrousser ses manches en les assistant dans la réalisation des Cd’r d’editions explico. Improvisateur intransigeant à la fois influencé par l’expérience du free-jazz et les recherches en musique contemporaine, Joachim Zoepf a longtemps animé la scène de Cologne (Paul Hubweber, Georg Wissel, Karl Ludwig Hübsch, etc)  et joué en duo avec le percussionniste Wolgang Schliemann et dans le quartet Quatuohr avec Marc Charig, Hannes Schneider et à nouveau Schliemann : Zweieiige Zwillinge par Schliemann- Zoepf et KJU : par Quatuohr ont été chaudement recommandés par votre serviteur.. On trouve ces albums sur le label en marge Nur Nicht Nur qui recèle aussi de nombreuses autres perles avec les artistes précités. Cette suite de quatorze pièces en solo op. 126 & op. 127 « composed and improvised by J.Z. » enregistrée en 2014 sous le titre Bagatellen vous tiendra en haleine tant par l’urgence sincère que par l’acuité dans le travail du son et du souffle, tant en aspirant l’air du tube et en y  induisant des hauteurs de notes qu’en faisant éclater les harmoniques et démanteler l’articulation conventionnelle. Zoepf souffle des harmoniques très aiguës au sax soprano en les intégrant  parfaitement dans le déroulement « mélodique » et les intervalles biscornus qu’il affectionne. Se jouant des extrêmes de chaque instrument, il vocalise en sourdine, étire les sons, triture, mâchonne, crie les overtones et fait subrepticement rebondir les graves de sa clarinette basse ou détale dans des harmonies complexes. Les paramètres du souffle et de l’acte musical sont constamment bouleversés, questionnés, transformés quasi à chaque seconde. La maîtrise de la dynamique lui ouvre un champ d’investigation sonore vers l’indéfini et l’aléatoire (contrôlé) et une expressivité qui exacerbe l’esprit de contradiction, le sens critique. Il ne cherche pas à nous en mettre plein la vue avec des volées de notes et une virtuosité étalée, mais nous attire dans les mystères insondables des diffractions de la colonne d’air soumises à des manipulations (doigtés, souffle, anche) à la limite du jouable. Dans son domaine, c’est le top de la clarinette basse et son jeu au soprano prolonge exactement celle-là. Fascinant. Un excellent album d’un improvisateur de haut vol dans la lignée des Wolfgang Fuchs, Urs Leimgruber, John Butcher.

7 Steps Ayelet Lerman Creative Sources CS 386 CD

Pensez-vous qu’on s’en rende compte ? On nous ensevelit de références discographiques de héros du saxophone qui constituent le contingent principal des artistes qui tournent sous les étiquettes free-jazz, musique improvisée, free-music…. Mais une révolution tranquille se met en place discrètement : l’alto ! Non pas le sax alto mais le « violon » alto ou viola en anglais. Au début des années 80, le hollandais Maurice Horsthuys jouait en compagnie de Derek Bailey, Maarten Altena, Raymond Boni, Lol Coxhill. L’album Grand Duo de Horsthuys avec le contrebassiste Maarten Altena pour le label Claxon demeure un document incontournable. Et puis, dès l’aube des années 2000, apparurent Mat Maneri, Charlotte Hug et Ernesto Rodrigues et Szílard Mezei, quatre artistes exceptionnels. Mat a enregistré des duos avec Cecil Taylor, Matt Shipp et Ivo Perelman et les trois autres n’ont rien à lui envier. Ensuite le britannique Benedict Taylor qui se révèle être un artiste passionnant en solo, j’ai d’ailleurs chroniqué ici-même ses albums ainsi que ceux de Charlotte, d’Ernesto, de Szílard et de Mat avec Ivo Perelman. Sans oublier Zsolt Sörès, mon camarade de Budapest. Voici donc une autre altiste d’envergure : Ayelet Lerman. Pourquoi j’insiste aussi fort sur l’instrument ? En fait l’alto comporte une difficulté, pour le faire sonner avec un archet et assez de puissance tout en articulant avec aisance dans des cadences rapides comme un violoniste avec un violon (plus petit que l’alto), il faut vraiment frotter avec plus d’énergie tout en gardant une qualité de son. L’instrument a une largeur et une ampleur sonore qu’il faut mettre en valeur. Pour une dizaine de violonistes au sommet de leur art, on trouve nettement moins d’altistes. Les mauvaises langues du classique et du jazz « plan-plan » cassent souvent du sucre sur le dos de leurs collègues improvisateurs free, déclarant que s’ils font cette musique, c’est qu’ils ne sont pas « assez bons » que pour jouer de la musique « normale ». Mais ce genre d’argument tombe tout à fait à côté avec les altistes précités. Certains auditeurs enthousiastes de la free-music ne sont pas toujours des connaisseurs de la matière musicale proprement dite : ils jouissent de la musique en écoutant sans chercher à savoir la différence entre une trompette et un bugle, ou même un sax alto et un sax ténor. Donc violon ou alto, pour ces auditeurs quelle différence ! Mais ils entendent quand-même que ces altistes ne sont pas le moins du monde handicapés par les difficultés de l’instrument que du contraire ! Car pour qui a le pouvoir de les faire ressortir en jouant de l’alto, cet instrument a des qualités sonores, une malléabilité, des possibilités étendues en matière d’harmoniques, une richesse de timbres, une fausse fragilité qui sont propices à une expression intime, à la recherche sonore, à des détours méandreux. On peut faire glisser la note en dosant l’écart avec une qualité quasi vocale. Le violon dans les mains de virtuoses acquiert une brillance vif-argent, une ductilité et une maniabilité qui dépasse l’entendement. Dans le domaine des musiques improvisées, on notera des violonistes proprement dits incontournables comme Jon Rose (projection du son hallucinante etc..), Phil Wachsmann (subtilité, grande classe et ex alter-ego de Fred Van Hove) et Carlos Zingaro (lyrisme à la fois microtonal et logique. L’américain Malcolm Goldstein joue au violon ce qu’il est possible de faire sur un alto et doit être considéré comme un des plus grands pionniers de l’impro libre comme Derek Bailey ou Paul Lovens. Donc, je pense qu’il faut souligner le travail d’Ayelet Lerman : c’est vraiment magnifique. Sept marches (7 Steps) avec des timings différents selon le type de compositions/ improvisations : Prelude in Darkness 7 :25, Blue Blind Bird 2 :30, Viola d’Amore 5 :55, Cage of Echoes 13 :21, Your Song 11 :08, Lover’s Quarrel 5 :44 et Duo with J.C. Jones 8 :08 (contrebasse). Dans des approches musicales variées, legato, staccato, minimaliste, pizzicato minutieux, elle insère sa capacité naturelle à glisser les notes vers l’aigu ou le grave avec allégresse ou gravité et aussi à les secouer. Dans Viola d’amore, elle effectue un crescendo d’effets percussifs col legno en explorant la résonance de l’âme, la densité boisée et la texture du crin tout en racontant une histoire d’une tristesse profonde. La qualité chantante des glissandi dans l’introduction de Cage of Echoes rencontre la saveur fine de l’archet libéré qui va chercher les sons jusqu’au silence. Après cette mise en bouche, l’archet et les doigts explorent la surface des cordes sans les faire vibrer en évoquant la démarche de John Cage avec acuité : une activité à la fois fébrile et complètement relâchée. L’alto est une resonance box, un objet ready-made où s’impriment minute après minute ses traits de caractères. Volontaire, discrète, sereine mais animée d’un esprit de décision sans concession. Enchaînant directement sur Your Song, la violoniste se met alors à faire chanter, siffler, onduler, strier les harmoniques qui s’enchevêtrent, s’isolent, se répondent, se superposent : un lyrisme délicat et puissant se lève peu à peu, des fragments mélodiques se révèlent brièvement et ressurgissent dans le tournoiement des notes glissantes. Une belle capacité à conter deux histoires dans un même élan. Elle nous fait alors goûter sa belle sonorité particulière, émue, distante, résignée ou résolue selon les instants. Ayelet Lerman recherche la beauté profonde, rebelle. La dernière séquence de Your Song raconte encore une autre histoire et sa sonorité se révèle aussi physique qu’immatérielle, s’élevant dans l’espace , alternant tourbillons, arrachage et suavité : on est arrivé dans le Step 6 : la Lover’s Quarrell dévoile ses hésitations face au destin. Un duo intense et râcleur clôture le disque en compagnie de J.C. Jones à la contrebasse. Improvise t-elle totalement, suit-elle un schéma, un chemin avec des éléments préétablis ? Ce qui compte c’est le sens qu’elle donne à sa musique. Il n’y a pas lieu d’évaluer sa manière face à Charlotte Hug, Mat Maneri ou Szílard Mezei. Le plaisir de l’écoute est entier !


lundi 17 juillet 2017

Kaffe Matthews – Gino Robair / Tender Buttons/ Rüdiger Carl Günter Christmann Detlev Schönenberg/ Roland Ramanan Nuno Torres Ernesto Rodrigues Bernardo Alvares Guilhermo Rodrigues Marco Scarassati / Workshop de Lyon

Kaffe Matthews – Gino Robair Tuva: Birth's wet aroma in fake fog Rastascan – vinyle 33 cm 45 rpm 101 copies
(« The latter is an anagram of my name and Kaffe's name » G.R..). Recorded May 16, 2000 at Tuva Space, Berkeley California.
Forbidden symmetries Tender Buttons Rastascan records RR BRD 070 vinyle 33cm 45 rpm
Curieux bel objet du label Rastascan (numéroté : 48/101) : un vinyle 45t transparent  et taché d’éclats de peinture diluée rouge/violet et bleue imprimés dans la masse, disque servi dans un pochette plastique elle-même transparente et ne laissant que très peu de moyens d’identification. Le lettrage coloré sans espacement sur chacun des deux macarons centraux se révélant sybillin. Kaffe Matthews produit un drônage électro mouvant et discontinu alternant répétitions décalées d’échantillons et  oscillations dans lequel s’intègrent les frottements de cymbale sifflants, les sons percussifs et les aleas vocalisés de la Blippoo box de Gino Robair. La durée du disque est assez longue pour qu’on ait le temps de s'acclimater à la belle ambiance et de suivre les détails sonores en se demandant bien lequel des deux artistes en est l’émetteur. Leur collaboration est vraiment cohérente et joue entièrement sur l’écoute, l’illusion sonore, l’interpénétration des sons individuels, l’enchaînement imprévisible des séquences, un timing subtil…. Cette publication n’est pas annoncée sur le site de Rastascan, tout comme l’autre 45 tours format 33 cm Forbidden symmetries du trio Tender Buttons (Rastascan records RR BRD 070). Aucune info sur la pochette extérieure, elle même un dessin mystérieux d’un réseau imaginaire, gris sur fond presque noir, qui s'avère être un montage graphique d’un patron de haute - couture française d’une autre époque, les détails et crédits figurant dans l’insert bleuté. Association de la pianiste Tania Chen (rencontrée à Londres), de l’électronicien / trompettiste Tom Djll et de Gino Robair crédités tous deux électroniques. Deux pièces de 11:53 face A et de 15:39 face B : A Red Hat. A Blue Coat. A Piano et Go red go red, laugh white. Face A, la pianiste réitère des arpèges isolés et interrogatifs en les parsemant par dessus ou en dessous des sons électroniques ténus et appliqués et en s’insérant progressivement dans une forme de dialogue tangentiel avec les vibrations synthétiques diffuses. Il en découle une atmosphère rêveuse, légère, mystérieuse. Un solo de piano pour environnement électronique… Symmétries interdites ?? La deuxième face creuse le filon avec bonheur, Djll et Robair prenant l’initiative en trouant la surface des sons et la pianiste se faisant l’écho de leurs trouvailles. Deux beaux objets qui nous remettent l’écoute en question.

King Alcohol (NewVersion) FMP 0060 Rüdiger Carl Inc. Rüdiger Carl Günter Christmann Detlev Schönenberg Corbett vs Dempsey CvsD CD0032. Double cd avec des inédits.

Après la série de rééditions historiques des albums FMP de Brötzmann et Schlippenbach, de Sun Ra, Fred Anderson etc.. et d' inédits incroyables(*)  par Atavistic/ Unheard Music Series sous sa conduite, le journaliste et chercheur John Corbett s’est lancé plus avant dans cette entreprise via son label Corbett vs Dempsey en exhumant des trésors vinyliques comme les solos de Joe McPhee (Glasses,Variations on a Blue Line), le Tips de Lacy avec Steve Potts et Irene Aebi et le Push Pull de Jimmy Lyons, tous publiés initialement par Hat Hut. Mais aussi des inédits de McPhee en solo et de Brötzmann, dont un 1971 avec Bennink et Van Hove. Tout récemment, Esoteric d’Olu Dara et Philip Wilson, There’ll be No Tears Tonight, l’album alt country d’Eugene Chadbourne enregistré en 1980 (avec Zorn), un duo de McPhee avec André Jaume, des solos de Leo Smith, Billy Bang et d'Hans Reichel datant des seventies, un Tortured Saxophone de Mats Gustafsson. Cela frise parfois la collectionnite : des intégrales des enregistrements complets  du Nation Time / Black Magic Man  (4cd) et du Vassar College 1970 (2cd) de Joe Mc Phee, et des curiosités du même en multitracking, sans parler de mini cd où on trouve un ou deux  morceaux de 5 minutes. CvsD est particulièrement focalisé sur Joe McPhee, Peter Brötzmann, Mats Gustafsson et Ken Vandermark. Et Alan Wilkinson, Michel Doneda, Stefan Keune, Paul Hubweber, Gianni Gebbia ??? Je dis ça, je dis rien. 
Mais je ne vais pas me plaindre de la parution du King Alcohol (New Version) du Rüdiger Carl Inc, le sixième album du label FMP réunissant Rüdiger Carl au sax ténor, le tromboniste Günter Christmann et le percussionniste Detlev Schönenberg et enregistré en janvier 1972 à la légendaire Akademie der Künsten de Berlin. Là se déroulaient les extraordinaires festivals Total Music Meeting organisés collectivement par Jost Gebers, Brötzmann, Schlippenbach, Kowald et cie. Citoyens de Wuppertal tout comme Brötzmann, Kowald et Hans Reichel, Carl et Schönenberg formaient un trio relativement agressif avec Günter Christmann dans la lignée de la panzer musik des Peter Brötzmann Trio ou Octet, des groupes de Schlippenbach ou du Peter Kowald Quintet où on trouvait déjà Christmann avec Paul Lovens, une génération d’écluseurs de fûts de bière avec des choppes d’un demi-litre ! Les albums-brûlots de ces groupes furent les premiers à être publiés par FMP et les connaisseurs les appellent par leur numérotation. Ici, le FMP 0060, King Alcohol est dédié aux consommateurs d’alcool : This Record is dedicated to any drinker, friends and enemies + to all dead musicians. King Alcohol : A hymn on him, the last mighty confederate against cold, soberness, hunger, sleeplessness, and a special kind of ghosts. Une qualité remarquable du Rüdiger Carl Inc. est la grande lisibilité de la musique et ses équilibres parfaits, malgré l’(abus d’)alcool. L’écoute mutuelle est poussée très loin : les musiciens combinent leurs jeux dans une construction aussi sophistiquée et dynamique que leur musique est expressionniste et violente. Il faut dire que Christmann et Schönenberg évoluèrent par la suite dans une musique plus « sérieuse » : leur  duo remarquable, plus proche de la musique contemporaine, fut une des premières formations « continentales » à se rapprocher du courant de la musique improvisée radicale britannique. Quant à Rüdiger Carl, il continua son parcours avec Irene Schweizer durant plus d’une décennie avant de muer avec la clarinette et le concertina dans une expression arty, dont le groupe COWWS fut l’accomplissement. Schönenberg abandonna la musique au début des années 1980. Tout çà pour dire que ce King Alcohol du R.C.Inc. constitue un court passage free « free-jazz » dans l’évolution de ces musiciens, offrant de véritables points communs avec l’exubérance du New York Art Quartet (John Tchicaï, Roswell Rudd et Milford Graves) et la fureur du  Live at Donaueschingen d’Archie Shepp, les mélodies thématiques et la prégnance du blues en moins. En effet, leur musique est quasi-complètement improvisée (free free-jazz), si ce ne sont des énoncés – signaux avec des intervalles particuliers, motifs propices aux échanges. Même si Carl et Christmann abandonnèrent cet idiome énergétique, une voie musicale qu’ils ont totalement récusé – tout en assumant l’avoir incarnée durant leurs jeunes années -, leur concert de janvier 72 est vraiment exemplaire. Carl m’a déclaré assez récemment ne plus vouloir jouer du sax ténor du tout, cet instrument étant pour lui la marque de cet ultra expressionnisme banni. S’il avait continué sur cet instrument, il aurait pu rivaliser avec Larry Stabbins ou John Butcher et se profiler comme un authentique challenger historique d’Evan Parker. Il faut rappeler que Rüdiger Carl a enregistré et tourné avec la pianiste Irene Schweizer et le batteur Louis Moholo, alors que Parker était (et est toujours) associé avec Alex von Schlippenbach et Paul Lovens, tout comme Brötzmann l’était avec Fred Van Hove et Bennink. Les albums fort appréciés de ces musiciens dans leurs trios respectifs faisant alors office de fil rouge du label FMP et le fonds de commerce du label. Un sérieux pedigree ! En bref, Rüdiger Carl ne se contente pas d’hurler, mais il joue en profondeur avec les sons, les intervalles, les doigtés, l’articulation des sonorités, les harmoniques, se révélant à l’époque un des saxophonistes les plus convaincants de la free-music. Quant à Günter Christmann, il assume de manière rare tous les aléas de son instrument ingrat avec une puissance étonnante qui rivalise avec celle de feu Hannes Bauer. Il a l’intelligence musicale pour négocier  les changements de cap de l’improvisation collective, tels que passer du jeu en trio vers le duo avec le batteur en poursuivant son discours, sans une fraction de seconde d'hésitation. Dans le jeu de Christmann en duo avec le souffleur (ALT KA #2), on entend clairement qu’il a écouté soigneusement celui d’Albert Mangelsdorff, dont il reproduit les nuances avec émotion et une superbe précision pleine de musicalité. Detlev Schönenberg avait développé une démarche voisine de celle de Pierre Favre à la même époque, un album de ce dernier dans une instrumentation similaire en compagnie du saxophoniste Jouk Minor et du tromboniste Eje Thelin, Candles Of Vision, faisant foi. Une maîtrise des frappes, accents et roulements coordonnés dans une conception des rythmes libres et flottants gérés simultanément avec une palette de petits sons détaillés qui s’inscrivent avec précision dans le flux. Un orfèvre dont l’art tenait superbement la route face aux Tony Oxley, Paul Lytton, Paul Lovens et Han Bennink, intimidants virtuoses qui faisaient eux aussi partie de la même scène. Il suffit d’entendre son solo dans ALT KA # 2, pour se faire une idée du phénomène.  Hormis sa collaboration avec Christmann, les 4 albums qui en découlent et un éphémère duo avec le percussionniste Michael Jüllich, on ne lui connaît aucun autre association. Il existe un album solo chez FMP (SAJ – 04), un des premiers albums SAJ publiés vu la haute qualité de son jeu étincelant (D.T. Spielt Schlagzeug). Je pense qu’attaché à son métier d’enseignant-soignant auprès de personnes handicapées, il a fini par faire l’impasse sur une carrière musicale. Pour un tas de raisons, je ne saurais que recommander ce King Alcohol, dont la séquence des plages originales figurent au CD 1 (39’28), et parce qu’aussi, CvsD a ajouté  70’21’’ de musique jamais publiée jusqu’à présent sous le titre ALT KA # 1 jusque # 7. Les détails de la pochette ne précisent pas si ce deuxième enregistrement a été réalisé lors du même concert ou festival à Berlin. Toutefois, la qualité sonore du document est aussi bonne que celle de l’album FMP. On découvre ici et là les amorces de la collaboration intensive du duo Christmann – Schönenberg, qui fut à mon avis un des groupes number one de la free music européenne – improvisation libre des années 70. Dans l’évolution du free-jazz, King Alcohol (New Version) est un témoignage de haute volée concernant un tromboniste. Il n’y avait encore aucun enregistrement free-jazz à cet égard (avec un trombone) aussi concluant du côté US à cette époque. Même si j’apprécie sincèrement Roswell Rudd, il est évident que l’alors très méconnu Günter Christmann était un  tromboniste plus complet, au jeu plus varié et plus raffiné tout en étant aussi lyrique et sonore. GC fait quasiment jeu égal avec Mangelsdorf, le tromboniste le plus doué du jazz-free avant l’arrivée de George Lewis. Il suffit de compter les séquences où les trois musiciens combinent leurs efforts dans des formes et des échanges renouvelés pour s’en convaincre. Christmann étant à mon avis un artiste qui propose une démarche de l’improvisation libre aussi singulière et originale que celles de Bailey, Prévost, Parker, Stevens, Van Hove etc… (« chef de file ») et comme les témoignages des débuts de ces artistes ont été réédités de manière exhaustive, il n’est que justice de contempler la pochette et le graphisme originaux du FMP 0060 sur cet album CD cartonné, tel qu’à l’époque de la Mierendorfstrasse, pour en goûter tout le suc musical, souvent plus convaincant que certaines publications complétistes. Je possède le LP FMP 0060 réédité avec la photo rougeâtre et vitreuse de la bouteille et des verres des débuts de l’ère FMP- Behaimstrasse, l’édition originale étant hors de prix. Amen !
* Inédit incroyable : la palme revient à Hunting the Snake, un concert du Schlippenbach Quartet de 1975 avec Kowald Parker et Lovens, démentiel. 


New Dynamics Roland Ramanan Nuno Torres Ernesto Rodrigues Bernardo Alvares. Creative Sources CS 362 CD

On a connu le trompettiste londonien Roland Ramanan comme «improvisateur soliste » il y a une quinzaine d’années avec son propre Roland Ramanan Quartet en compagnie de Marcio Mattos au violoncelle, de Simon H Fell à la contrebasse et de Mark Sanders à la batterie (Shaken Emanem 4081 et Cesura Emanem 4123). On avait noté à l’époque que Cesura se rapprochait plus de l’improvisation libre collective, tendance confirmée en 2014 par Zubeneschamali, un excellent enregistrement en trio avec le clarinettiste Tom Jackson et le guitariste Daniel Thompson (Leo Records 700, chroniqué par votre serviteur). Ce penchant pour une musique de chambre improvisée pleine de détails, d’interactions, toute en finesse et subtilité où plusieurs techniques alternatives et étendues sont développées et combinées les unes aux autres, s’affirme ici dans le bien nommé New Dynamics. Le violoniste alto Ernesto Rodrigues, Nuno Torres, le saxophoniste explorateur attitré des péripéties de ce dernier, et le contrebassiste Bernardo Alvares se révèlent être des partenaires de choix dans cette esthétique. Comme je l’ai signalé dans des chroniques précédentes, si le travail de Rodrigues témoign(ai)ent d’un radicalisme « ultra » en matière d’improvisation, il a appris à adapter son jeu intransigeant à la démarche de ses partenaires  en enrichissant sa palette sonore et musicale et sans trahir sa démarche. En outre, il a le chic pour inclure systématiquement de nouvelles personnalités dans les projets qu’il publie sur son label Creative Sources. Et ce qui frappe dans ces New Dynamics, c’est la pertinence des audaces sonores du trompettiste, assumant les difficultés inhérentes à son instrument en métamorphosant, travestissant, sublimant le son de la trompette avec l’aide de sourdines, de vocalisations, d’écrasements de la colonne d’air, faisant éclater le registre aigu sans un cri et traduisant certaines nuances sonores des cordes dans le détail de son jeu. Aussi, il a une belle imagination n’hésitant pas à émettre des propositions fortes et tranchées qu’il transforme ensuite spontanément pour se fondre dans le collectif. Encore une fois, les interventions toujours renouvelées d’Ernesto Rodrigues  à l’alto, se jouent des paramètres de l’instrument et font monter les enchères. Il a un art consommé pour jouer à l’écart de la note en glissant peu ou prou ou faisant scintiller les harmoniques. Une véritable inspiration pour ses collègues plus jeunes. Le saxophoniste Nuno Torres souffle dans la marge de l’instrument, étonnamment discret et intelligemment présent. Le contrebassiste Bernardo Alvares choisit son matériau avec pertinence par, entre autres, des frottements soigneusement irisés qui s’intègrent bien au groupe et agissent comme une facteur d’unification des forces en présence.
C’est dans un climat de confiance et d’écoute que chacun contribue au mieux à cette suite de trois improvisations (I, II, III) en se montrant complètement en phase dans cet ensemble subtilement interactif. Savoir arrêter un élan, une phrase, s’écarter ou se rejoindre, faire de la place pour autrui, réagir en surprenant sont les maîtres mots de cette démarche improvisée. Une belle réussite enregistrée à Lisbonne en mars 2016.

Amoa hi Ernesto Rodrigues Guilhermo Rodrigues Marco Scarassati Nuno Torres Creative Sources CS 367 CD

Fort heureusement, Creative Sources publie des compacts insérés dans des pochettes cartonnées nettement plus plates et commodes à ranger que les anciens jewel-box plastiques cassables et moins esthétiques.
 En effet, la production CS, au départ un micro label radical responsable du développement du réductionnisme, new silence, lower case et autres tendances expérimentales minimalistes (de tout acabit), est devenue exponentielle. Elle frise aujourd’hui les 400 numéros avec une quasi absence de personnalités « d’envergure » au point de vue de la notoriété. On note ici et là, une fois et par hasard, les noms de Paul Lovens et John Edwards avec Paul Hubweber ou Urs Leimgruber, Jon Rose, Phil Wachsmann ou Roger Turner. Un grand nombre des artistes du catalogue CS sont peu connus en dehors de la région où ils opèrent et une bonne partie des « minimalistes » qui avaient été publiés aux premières heures du label ne s’y manifestent plus. Aussi CS publie de nombreuses sessions d’Ernesto Rodrigues et son fils Guilhermo en compagnie d’improvisateurs portugais et étrangers et  quelques grands ensembles très cohérents sous sa direction qui réunissent un nombre impressionnant de musiciens portugais (Variable Geometry Orchestra, Ensemble IKB). Pour une ville comme Lisbonne, c’est remarquable vu les difficultés avec lesquelles se débattent les improvisateurs radicaux. Ses enregistrements  illustrent bien ses tentatives réussies à improviser librement en suivant des démarches et cheminements diversifiés. En ce qui me concerne, Ernesto est devenu un des improvisateurs incontournables  des années 2000 et suivantes avec Jacques Demierre, Urs Leimgruber, Rhodri Davies, Michel Doneda, Birgit Ulher, Franz Hauzinger etc…. parmi ceux qui apportent de l‘eau au moulin de la scène en innovant. Enregistré au plus près de l’émission du son, le groupe d’Amoa hi révèle les interstices, l’épiderme, les craquements, le souffle dans l’acte de jouer en dématérialisant la spécificité de l’instrument de musique. Chaque instrument est traité comme générateur de sons / objet sonique et envisagé plutôt comme une sculpture sonore, pour en exposer les propriétés timbrales et texturales de leur mécanique vibratoire. La forme musicale qui s’échappe de leur pratique est essentiellement une expression bruitiste, une dynamique de textures, de colorations. Les valeurs harmoniques, pulsations et accents sont soigneusement évités. La tension du corps, des doigts ou de la bouche, en est fort relâchée, l’humeur et les intensions expressives qui affectent les sons dans le jeu instrumental sont neutres, indifférenciées. Plutôt qu’expression du corps des musiciens et de leurs émotions dans l’échange, l’improvisation se focalise sur la machinerie instrumentale comme si on en révélait la nature de ses composants : bois, vernis et crin (les Rodrigues), tube, anche et air (Torres) et la matière d’un curieux instrument fait maison (Scarassati). À suivre.

Workshop de Lyon. Albums, Raretés Inédits. 50ème anniversaire
Coffret 6cd. Jean Bolcato Jean Méreu  Maurice Merle Christian Rollet Patrick Vollat Louis Sclavis Jean-Paul Autin et Jean Aussanaire. 
http://www.arfi.org/album/workshop-de-lyon-coffret-50eme-anniversaire/ 


Ce coffret 6CD regroupe pour la première fois tous les albums vinyles avec en bonus des extraits de concerts, un album épuisé et des compositions inédites de la formation actuelle du plus vieux groupe de free jazz français.
Dès le départ, Interfréquences de l’alors Free Jazz Workshop (juin 1973) monte clairement que les musiciens, Jean Bolcato (contrebasse), Jean Méreu (trompette), Maurice Merle (sax alto et soprano), Christian Rollet (batterie) et Patrick Vollat (piano) assument pleinement l’acte d’improviser tant individuellement que collectivement. Fondé en 1967 et rebaptisé ensuite Workshop de Lyon, cette équipe est un acteur-témoin essentiel du jazz libre et des musiques improvisées en France. Méreu et Vollat quittèrent ensuite le groupe (76/77) après qu’un jeune Louis Sclavis y amena sa clarinette basse de 1975 à 1987. Il fut alors remplacé par le souffleur Jean-Paul Autin. En 2003, Maurice Merle décède et il est fait appel à Jean Aussanaire. Les albums : Interfréquences (1973), La Chasse de Shirah Sharibad (1975), Tiens ! Les bourgeons éclatent… (1977), Concert Lave (1980), Musique Basalte (1981), Anniversaire (1988), Fondus (1987), Chant bien fatal (1991). En bonus extrait de concert de 1979 et Arzana (2010).
Christian Rollet et Jean Bolcato sont aujourd’hui les deux piliers depuis les  débuts du groupe, lequel était conçu comme un atelier – laboratoire pour découvrir et valider de nouvelles formes musicales et de nouvelles pratiques. Membres fondateurs du collectif ARFI – association pour la recherche d’un folklore imaginaire, leurs initiatives et cette formule « folklore-imaginaire » eurent un profond écho chez tous ceux qui balançaient entre les deux pôles de la musique improvisée : disons lisibilité / lyrisme sur base de matériau composé et structuration d’une part et improvisation libre radicale (et totale). Art Ensemble of Chicago / Roscoe Mitchell d’un côté ou Derek Bailey ou Gunter Christmann d’un autre. Mêlant improvisation libre échevelée et écriture / préméditation souvent simultanément, navigant d’une idée de départ vers une autre avec enthousiasme et un sens du risque, le WdL a dépassé les écueils du free-jazz enregistré avec sa succession de thèmes et improvisations, solo de sax, solo de l’autre souffleur, solo de contrebasse, thème final. Une part d’humour, des thèmes gigognes, une section écrite ébourrifante insérée dans le flux du batteur en pulsation libre et du sax déchaîné comme lors du concert de 1979 (Les possédés), des bribes de conversation, de la recherche sonore, des connivences spontanées et une propension à essayer plusieurs combinaisons d’instruments comme dans les Bourgeons éclatent. Dans cet album, se manifeste clairement ce concept de folklore imaginaire avec des éléments issus de la musique populaire d’ici et l’influence du « bartokisme », dans une sorte de guigue mouvante, de thèmes-structures confrontés à la déconstruction ludique ou au délire vocal,  traces d’une identité musicale européenne et démarquage du free-jazz US . Les morceaux, qu'ils soient signés Bolcato, Merle ou Rollet, sont au service du son du groupe et d’une démarche essentiellement collective. On pense à ce collectif italien, O.M.C.I. avec Renato Geremia, Mauro Periotto et Toni Rusconi qui eut une démarche similaire, aux groupes d’Ernst-Ludwig Petrowsky et cie ou à  l’Art Ensemble des années soixante, début septante. WdL avait (et a encore) une activité musicale incluant l’improvisation free et la relation à un public plus large, celui qui doit encore être convaincu du bien-fondé de celle-ci. C'est surtout par la variété de leurs modes de jeux, l'interaction joyeuse et un parti pris d'invention qu'ils se taillèrent une place enviable dans la scène française et européenne. Plutôt que par un style identifiable basé sur un discours de "soliste individuel" et une présentation austère. Les "solos" proprement dits sont la plupart du temps très courts et servent comme les pièces d'un puzzle improbable où l'effet de surprise est toujours présent. Le challenge est de faire coïncider les élans spontanés avec l’esprit de la structure initiale. Duchêne père et fils voit le groupe délirer de manière a-stylistique et chacun y apporte une nouvelle idée poétique aux confins du délire. Un des points forts était le doublement de la ligne de basse jouée  par Bolcato par la clarinette basse de Louis Sclavis dont il s'échappait un peu plus tard avec des harmoniques et des glissandi passionnés. Le WdL n’avait de cesse d’enchaîner les séquences avec des dynamiques très variées, jouant sur la structure rythmique et mélodique par des procédés compositionnels mis en œuvre le plus spontanément du monde et avec une réelle cohérence. L’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer, son  attention étant sollicitée par les mutations et changements de perspective. L’imput de chacun des musiciens dans la musique jouée est égalitaire, partagée de bout en bout. Un vrai modèle du genre au centre d'une scène en ébullition. Durant les années 80, on les entendit dans des festivals avec George Lewis en invité, c'est dire. Concert Lave est une musique plus sonore et organique comme le suggère son titre. Chaque album reflète une personnalité particulière du groupe dans son évolution, les écouter à la suite ne devient pas du tout ennuyeux. Mon préféré est les Bourgeons éclatent, le manifeste d’une période intense du groupe. On ne peut qu'admirer le contrebassiste Jean Bolcato dont la sonorité et les improvisations en pizzicato ont la fraîcheur de celles d'un Gary Peacock-époque Ayler, en cultivant un irrégularité organique dans le balancement des doigts sur les cordes. Le batteur Christian Rollet a le chic de savoir arrêter son flux batteristique au moment opportun pour changer l'orientation d'une pièce en se focalisant sur le son d'un accessoire.  Vers le milieu des années 80, les musiciens se sont impliqués dans des projets de création soutenus par des autorités culturelles  ce qui leur permit de réaliser des choses impensables autrement. Je fais remarquer que cette démarche se révéla quand même pernicieuse par rapport à la vocation de liberté intimement inscrite dans la musique improvisée. Si le WdL n’a plus aujourd’hui la visibilité et la dynamique de leur jeunesse, leur enregistrement le plus récent témoigne que  Bolcato et Rollet sont toujours verts et que Autin et Aussanaire prolongent l’esprit d’émulation et de dialogue impromptu des souffleurs du groupe original. Et surtout le plaisir de créer de la musique ensemble.

Elke Schipper & Günter Christmann/ Fabrice Favriou Jean-Luc Petit & Julien Touéry/ Benoît Kilian & Jean-Luc Petit/ Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Jean-Luc Petit Makoto Sato

Stratum Elke Schipper & Günter Christmann edition explico 21 2015

On connaît Maggie Nicols, Julie Tippetts, Jeanne Lee, Tamia, Catherine Jauniaux, Isabelle Duthoit, Ute Wassermann, toutes artistes essentielles de la voix, mais on ignore encore qui peut bien être Elke Schipper. Poète sonore animée par un vrai talent de chanteuse et une diction affolante, Elke Schipper est la compagne du tromboniste et violoncelliste Günter Christmann, une des personnalités les plus incontournables de la scène de la musique improvisée libre depuis ses balbutiements. Parmi ses pionniers marquants tels  Derek Bailey, Evan Parker, Fred Van Hove, AMM et quelques autres, Christmann est un chef de file au point de vue des concepts, de son apport personnel et de son influence esthétique. Les albums révélateurs de GC furent publiés par FMP et Moers Music, il est associé depuis 1971 avec Paul Lovens et une série de contrebassistes comme Maarten Altena, Torsten Müller et Alexander Frangenheim et fut membre du Globe Unity Orchestra et du King Übu Orkestrü. D’Elke Schipper, Edition explico a déjà publié un opus mémorable, Parole (Gertraud Scholz Verlag/explico cd004 - 1994), un rare album solo. On la trouve aussi à son avantage  avec d’autres improvisateurs : Push Pull  (Vario 51 avec Christmann, Michael Griener et Alberto Braida, ed explico cd 20), Core avec Alex Frangenheim et Christmann à nouveau (Creative Sources). Elle a participé aussi au projet the sublime and the profane (ed explico 19) qui mériterait une vraie chronique. Basés dans la région d’Hanovre, on les entend très peu hors de cette partie de l’Allemagne. Donc, ce stratum (120 copies) composé de 21 miniatures autour des deux minutes (minimum 1:06 et maximum 3:12) vient bien à point. Un coup de peinture jaune de GC adhère au boîtier transparent du Cdr et se détache sur le fond noir du papier au dos duquel sont imprimés les crédits de l’enregistrement. Celui-ci nous fait goûter la conjonction créative de l’improvisation instrumentale spontanée et pensée en amont de Günter et de la recherche vocale expressive d’Elke basée sur des phonèmes, des bruits de bouche et des fragments de mots intégrés dans un flux d’une grande finesse. Une suite de morceaux intitulés stratum de 11 à 26 pour voix, violoncelle ou trombone en compose la majeure part. Les six premiers morceaux nous font entendre Christmann au violoncelle dans une sorte de contrepoint discontinu qui épaule et commente la voix de sa partenaire dans un rapport dynamique. L’échange est subtil : chacun invente sur le champ dans une manière d’écriture automatique sans se faire l’écho du matériau musical, des sonorités etc… de l’autre. Au trombone dans les stratum de 17 à 19, GC va chercher des petits sons : harmoniques, vocalisations, tremblements et craquement de la colonne d’air, chuintements de l’embouchure articulés avec des silences éloquents qui laissent de l’espace pour les multiples sons vocaux évoquant le pivert ou quelques gallinacées, aspirations, exclamations, successions de mots étouffés, de syllabes atrophiées, souffle et chant lèvres fermées. Tentatives désespérées d’exprimer l’indicible. Cette série de stratum de 11 à 19 est suivie par quatre pièces, Leib & Seele 1 à 4 où Christmann gratte et frotte les cordes d’une cithare de manière ludique créant la surprise un peu comme le faisait Derek Bailey avec sa guitare acoustique trafiquée à 19 cordes (cfr l’abum en duo avec Braxton de 1974) laissant l’initiative aux glossolalies improbables d’Elke Schipper, alternant logique et déraison. Le n° 14 est un superbe solo de poésie sonore, qzah (2:44) où la vocaliste donne toute sa mesure d’invention phonétique en métamorphosant  des phonèmes – simulacre de mots interrompus - mélangeant l’audible et l’inintelligible avec un sens du timing et de l’essoufflement peu ordinaires comme si éternellement contrariée, elle cherchait à dire quelque chose sans y parvenir, rebondissant sur des syllabes ingrates et des bribes d’interjections. Succèdent alors les 7 pièces suivantes de stratum 20 à 26 où interviennent le trombone (20-23) et le violoncelle (24-26). Cette deuxième série de stratum (s) est encore plus éclatée que la précédente mais tout aussi cohérente. Deux remarques fondamentales : contrairement à de très nombreux improvisateurs, la démarche de Christmann se concentre sur des formes courtes qui concentre une grande variété de timbres, de sons, de mouvements, de bruitages d’instrument et des changements rapides de registre, de dynamique, passant fréquemment d’une idée à l’autre de manière naturelle. La démarche d’Elke Schipper est tout à fait similaire de ce point de vue et c’est de leur connivence et du refus de « se copier » ou « se suivre » de manière évidente (questions – réponses) que naît une sorte de continuité faussement hasardeuse et étrangement convaincante. Stratum : chacun apporte sa strate personnelle et celle-ci interagit avec celle-là dans un mode poétique, imprévisible. Il y a quelque chose de léger, d’éphémère, une absence de prétention, de la fantaisie dans cette pratique de l’improvisation qui va au cœur du processus ludique. Point n’est besoin de ‘développer son matériau’ consciencieusement durant vingt ou trente minutes pour faire sens. Un document important et passionnant. Un label incontournable.

Fabrice Favriou Jean-Luc Petit Julien Touéry Fou Records FR – CD27

Sans titre, deux morceaux de 22 :00 (la fièvre nous dénombre) et 25 :32 (au coucher de l’éclair). Fabrice Favriou joue de la guitare électrique, Jean-Luc Petit de la clarinette contrebasse, des saxophones sopranino et alto et Julien Touéry du piano et des objets. Enregistré au Carré Bleu. La musique évolue comme un continuum bruitiste, les sons du  guitariste et du pianiste s’interpénètrent, les sons électroniques, vibrations de moteur, triturations des effets, bruits d’orage au loin, hululements hagards se différenciant vaguement d’une pluie percutante des touches, marteaux et mécanismes sur les cordes bloquées alors que le souffleur joue sur les extrêmes de son sax sopranino. La fièvre nous dénombre passe très vite comme un train entre deux gares lointaines dans un demi-sommeil. C’est avec la clarinette contrebasse graveleuse  et un brin hantée de Jean-Luc Petit que se meut petit à petit le coucher de l’éclair dans un demi silence. Comme un souffle léger de vent du soir, l’ampli vibre à peine et la clarinette contrebasse se déplace sur le bout des orteils alternant silences et grondements discrets, les quels suggèrent un élément mélodique alors que la caisse du piano résonne dans l’espace et quelques notes légères au clavier carillonnent dans le lointain. L’ensemble est magnifique par sa qualité de développement de sons et des timbres. Le souffleur monte dans un aigu irréel – légèreté des harmoniques, le bruissement d’orage qui s’annonce tremble en arrière fonds des touches effleurées et du souffle qui décortique les aléas de la colonne d’air. Les marteaux scandent comme une machine qui tourne folle comme si le lecteur CD était bloqué, l’installation de la guitare semble en plein brouillard, la clarinette géante surnage à peine. Un maelström statique s’agite tous sons confondus, le souffle revient, au sax alto, fou furieux et happé par les éléments et le pianiste embrasse tout le clavier à sa suite. Quelques minutes inexorables, où le saxophoniste triture les phrasés et s’arcboute sur des harmoniques hérissées face au piano virevoltant alors que la guitare électrique se tord complètement.  Une belle tranche de vie improvisée radicale. Trois improvisateurs décidés, criant leur haine du vide et du semblant.

Benoît Kilian & Jean-Luc Petit la nuit circonflexe FOU Records FR CD25

Une grosse caisse horizontale manœuvrée par Benoît Kilian avec des instruments de percussion complémentaires et additionnels pour en faire changer insensiblement le timbre, les vibrations par contact, frottements, tremblements, ondes graves qui se propagent dans l’espace, dans et autour du champ de fréquences de la clarinette contrebasse de Jean-Luc Petit. Le silence est toujours présent, les sons graves de la percussion coexistent jusque dans la vibration de l’anche dans l’énorme colonne d’air, cavité monstrueuse. Paysage mouvant, Rien que ces gazouillis fragile d’inconsolés soleils valent pour eux seuls le déplacement. L’écoute est aussi intense que le mouvement du jeu est lent, très lent. Remous des dunes confirme la qualité d’inspiration : l’émission sonore continue développe la métamorphose du son dans la lenteur extrême, une pointe d’harmonique se meut et meurt dans un temps dilaté, une durée suspendue. Le grondement du tambour ressasse le même glissando vers le grave alternant avec un aigu métallique soutenu. Le rejoignant, le souffleur crée une structure inquiète dans l’aigu, subreptice, une impression sensible sur le parchemin d’un sismographe hors du temps. Il faut tendre l’oreille pour atteindre la limite de l’audible en ayant le sentiment qu’ils jouent au delà hors de notre portée. La succession des morceaux (6), tous aussi hantés les uns que les autres, mais plus mouvementés en toute cohérence, font de cette rencontre enregistrée en studio par Antonin Rayon, un objet d’écoute rare, infiniment subtil, de ceux qui nous invente une nouvelle histoire inouïe. Avec des matériaux ténus et finalement extrêmes, les deux artistes expriment l’indispensable, le nécessaire et un vrai plaisir.


Léandre – Minton Joëlle Léandre & Phil Minton FOU Records FR-CD24

Si, lence 31’56’’  is 7’26’’ blu, ish 6’09’’ : Silence is bluish. ?

Une des qualités premières de la libre improvisation acoustique est celle de son silence (ou ses silences) et des couleurs qu’il met en évidence à travers lui. Au « 19 rue Paul Fort » , à Paris le 8 octobre 2016, une date toute récente donc, Jean-Marc Foussat a enregistré un moment de grâce, un partage, un équilibre entre deux personnalités solaires. Phil Minton recherche dans son gosier, sa cavité bucale, entre les dents, les lèvres, les joues, des sons inouïs, fragiles, éphémères, délirants, aspirant, sifflant, chantoyant, hululant, égosillant, avec milles nuances et détails….Une vocalité qui interroge et déstabilise l'écoute. Joëlle Léandre a l’intelligence de se plonger dans cet univers, cette démence jouée, en apportant, l’essentiel, le nécessaire, traduisant parfois l’expression du chanteur et ses cadences dans un contrepoint vivant  à l’archet ou en frappant les cordes. Le son de sa contrebasse est magnifique : son archet fait tournoyer les textures et harmoniques du bois vibrant par les cordes comme une autre voix. Elle vient aussi à chantonner, laisser poindre sa voix de cantatrice désenchantée ou énoncer les facettes de la fragilité. Le dialogue se poursuit de mille façons, les phases de l’entente se décuplant vers l’infini, Minton surgissant avec une autre idée folle de plus. Is commence avec les sifflements d’oiseaux du chanteur qu'on croirait être ceux des joyeux volatiles de passage dans mon jardin… De nombreux moments réellement magiques et éblouissants (blu-ish ) dans ces quarante-cinq minutes !  J’avais adoré le duo entre Günter Christmann (au violoncelle surtout) et Phil Minton pour leur déraison incarnée. Il est donc fort heureux que Minton ait gravé ce superbe témoignage en compagnie d’une telle musicienne contrebassiste. Si Joëlle Léandre nous a gratifié d’enregistrements duos avec des vocalistes (Maggie Nicols, Lauren Newton), c’est sans doute le seul témoignage d’un duo de Phil Minton avec un/une contrebassiste (il a enregistré avec la violoncelliste Audrey Chen). Référence : un extrait de L’homme approximatif, chant VI  de Tristan Tzara en cohérence avec la musique du duo. Une parfaite réussite pour le label FOU de J-M F !

Barbares : Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Jean-Luc Petit Makoto Sato Débris d’orgueil Fou Records FR –CD 23

Le batteur Makoto Sato et l’électricien Jean-Marc Foussat collaborent dans le groupe Marteau Rouge avec le guitariste Jean-François Pauvros (et entre autres. C’est un type de musique improvisée relativement dense, chargé, où l’installation de JMF produit un continuum sonore avec voix trafiquée, boucles sonores changeantes se voit propulsée, soutenue, poussée par la percussion. D’autre part, la tromboniste Christiane Bopp et le clarinettiste (contrebasse) et saxophoniste (ici sopranino) Jean-Luc Petit improvisait au bord du silence en produisant des timbres et des bruissements retenus, jouant sur une vision assez déconcertante du dialogue, discontinu en quelque sorte. On est relativement éloigné du jeu (étiqueté) « free-jazz » de Makoto Sato. Débris d’orgueil contient deux lon gues improvisations de 41 :65, Nue est la peau du ciel et  de 29 :27, Flèche de boussole. Dans les circonstances de ce quartette, on se retrouve dans un no-man’s land qui après une phase de chauffe (13 premières minutes de Nue est la peau du ciel), à laquelle une intervention presqu’explosive de J-MF met fin, voit poindre l’écoute et le sens de la construction collective. La tromboniste fragile, le percussionniste aérien, un son tenu de l’électronique, puis le sopranino hiératique sur deux ou trois notes. Celles–ci se mettent à tournoyer créant une belle atmosphère et se dirigent dans un crescendo mesuré vers plus de densité, jusqu’à un signal – changement de cap marqué par un mouvement de rideau du synthé. Chaque séquence de jeu dure 10 – 12 minutes et la transition vers la suivante est négociée sans hésitation avec une logique toute spontanée. Bref, comment rendre vivante une combinaison atypique. Petit problème : l’installation de J-M diffuse via deux haut – parleurs stéréo avec une large gamme de sons continus et de fréquences alors que les deux souffleurs émettent d’un point bien défini dans l’espace avec le son  et le timbre spécifiques de leurs instruments. Cela dit, la Flèche de boussole indique un cap : la clarinette contrebasse se rengorge dans les très graves et le trombone sussure en douceur en faisant ressentir le silence, rejoints par les sonorités fantomatiques et travaillées du synthé. Une cadence du trombone vocalisé invite les roulements du batteur. Les quatre tentent avec un certain succès de naviguer de concert jusqu’à une séquence n° 3 où chacun poursuit une voie distincte. Le synthé s’éloigne, le sopranino prend l’initiative avec deux notes, le batteur improvise ses roulements et la tension monte. Tout à coup, le batteur s’emballe, le synthé enfle et le sax est lancé sur orbite, tous trois se soulevant ensemble comme une vague. Ce qui paraissait être une tentative de jouer ensemble, devient alors un vécu intense et se transforme ensuite en un bel équilibre fragile, presque silencieux où l’écoute du moindre son est palpable : Sato et Petit jouent quelques moments au bord du silence. Le jeu de Sato sur les peaux unifie les sons des souffleurs et les souffles vocalisés de la machine à son de Foussat. Les interventions délicates de Petit au sopranino sont particulièrement pertinentes et l’ensemble joue à l’unisson de manière organique dans ces dix dernières minutes. De sensibles changements de volume et de dynamiques surviennent spontanément jusqu’au final où le jeu emporté du trombone se met en avant poussé par le drive du batteur et l’inventivité sonore de J-MF. Ce document - tranche de vie n’est peut être pas à proprement parler une réussite telle qu’en produisent des improvisateurs qui ont choisi des équipiers avec qui ils sont 100% en phase ou presque (exemple type : Phil Minton et Roger Turner, ou même, ce très beau Phil Minton - Joëlle Léandre). Mais on peut très bien considérer que ces associations « idéales » entre improvisateurs compatibles ("en phase") leur rendent la tâche aisée surtout quand en on a talent inné et l'expérience. C'est nettement plus compliqué, et donc plus "méritant", d’essayer d’improviser en tâchant d’assumer ensemble des pratiques et des esthétiques différentes, qui peuvent se révéler contradictoires. En fait, c’est une excellente école pour améliorer ses capacités d'improvisateur et certains aiment à en cultiver les paradoxes. Ce disque nous invite donc à se pencher sur le processus improvisationnel et à en tirer des conclusions. Les musiciens s’amusent sur le moment et l’auditeur a tout le loisir de réfléchir après coup. Cette expérience recèle un enseignement sans doute plus riche que la réussite "parfaite" des albums duos récemment chroniqués ici, comme le duo Minton-Léandre ou le Kilian-Petit publié eux aussi par FOU, même si ceux-ci procurent un plaisir fascinant dont le cheminement demeure mystérieux et résistent à l'analyse.