samedi 11 novembre 2017

Steve Noble & Yoni Silver/Ivo Perelman Matthew Shipp & Nate Wooley/ Birgit Ulher / José Lencastre Nau Quartet/ Dave Tucker John Edward Rangecroft & Marcio Mattos/ Richard Scott with David Birchall & Phil Marks

Steve Noble & Yoni Silver Home Aural Terrains 2017

Aural Terrains, le label du compositeur  Thanos Chrysakis, nous offre un superbe enregistrement en duo entre le clarinettiste Yoni Silver et le percussionniste Steve Noble. Le Londonien Steve Noble est connu pour sa participation à des aventures musclées avec Alan Wilkinson, Peter Brötzmann etc… mais il faut absolument suivre sa démarche de percussionniste - improvisateur radical, spécialement avec le clarinettiste Yoni Silver, lui aussi installé à Londres. C’est principalement avec un archet frottant cymbales (chinoises), gongs, crotales que Steve Noble crée des vibrations métalliques, des résonances cuivrées et des crissements en suspension dans l’espace qui rencontrent les harmoniques et le souffle vagabond de Yoni Silver. L’écoute mutuelle est intense, tout autant que la qualité sonore. Ce qui pourrait être un effet exploité durant quelques minutes avant de passer à autre chose est ici mis en œuvre de manière intensive et jusqu’au boutiste. Il faut entendre les gémissements de la peau du tambour sous le frottement d’une cymbale chinoise pressée contre elle. Des voix irréelles prennent corps des manipulations maniaques du métal contre les peaux entremêlées de résonances de cloches – gongs et s’allient magiquement aux grincements aigus de la colonne d’air. Steve Noble va aussi loin qu’Eddie Prévost dans sa recherche sonore (cfr Loci of Change). Home est un fantastique album qui met en évidence la face cachée de la percussion et d’un souffle chercheur : les deux artistes créent des connections magiques. Les timbres et les vibrations sonores de chaque musicien s’interpénètrent, se confondent, leurs extrêmes se rejoignent. Maître-achat improvisation radicale.

Ivo Perelman Matthew Shipp and friends

Ivo Perelman & Matthew Shipp
Live In Brussels 2CD Set Leo Records CDLR 804/805.
Scalene avec Joe Hertenstein Leo Records CDLR 808
Live in Baltimore avec Jeff Cosgrove Leo Records CDLR 806
Heptagon avec William Parker & Bobby Kapp Leo Records CDLR 807.
Philosopher’s Stone avec Nate Wooley Leo Records CDLR 809
Octagon Ivo Perelman Nate Wooley Brandon Lopez Gerald Cleaver Leo Records CDLR 810

Étant moi-même, l’initiateur et l’organisateur de ce concert à L’Archiduc avec l’aide enthousiaste du patron, Jean-Louis Hennart, et de Koen Vandenhoudt et Christel Klumpen de Sound In Motion et aussi l’auteur des notes de pochette, raccourcies mais lisibles dans leur entièreté sur ce blog, il m’est impossible d’en donner un compte-rendu « objectif ». Mais Ivo Perelman a tenu à publier l’entièreté de ce concert Live In Brussels en priorité par rapport aux autres concerts de la tournée (Munster, Amsterdam, Moscou et Vienne) parce qu’il pense qu’il s’agit du meilleur ou du « plus profond » . En fait, il n’avait pas eu le sentiment d’avoir fait son meilleur concert, depuis longtemps. Et cela était aussi dû à l’accueil et à l’écoute active « warm » du public nombreux qu'il trouvait encore plus intense que dans son propre pays, le Brésil.
En écoutant Scalene, l’album de Perelman-Shipp avec le batteur Joe Hertenstein (Leo Records LRCD 808), on est immédiatement plongé dans l’univers à la fois lyrique et anguleux, foisonnant et immensément expressif qui fascine dans Live In Brussels. L'art d' Ivo Perelman allie l’expressionnisme intense et le vibrato intime des souffleurs afro-américains (Shepp, Ayler), le lyrisme latino-américain (Gato Barbieri) à la recherche éperdue des sonorités vers des aigus étirés et hypertrophiés, sublimant l’extension de l’improvisation dans le détail. L’entente et la cohérence avec le pianiste Matthew Shipp est totale, chacun assumant leur liberté d’improvisateur et la solidarité dans un dialogue permanent, intense, subtil sans clin d’œil gratuit et gesticulation inappropriée. Une rare évocation de Monk au démarrage de la Part 7. Cette capacité à allonger et poursuivre sur la distance les variations des motifs inventés sur le champ confère à leur musique une densité magique. La toute grande classe. Joe Hertenstein témoigne d’une véritable empathie en suivant et en commentant l’évolution méandreuse, tournoyante des deux inséparables duettistes. C’est aussi ce qu’a compris ou ressenti Jeff Cosgrove, le batteur présent dans Live in Baltimore : s’insérer dans la dynamique du duo Perelman-Shipp d’une ballade apaisée à un chassé-croisé polytonal dans des structures spatiales multiples polygonales ou polyhédriques interdépendantes qui vont vers l’infini en conservant toutes les caractéristiques de son jeu est en soi une belle performance. Les titres des albums, Scalene, Heptagon avec Shipp, William Parker et le vétéran de la batterie free Bobby Kapp ou Octagon confirment cet amour de la géométrie, de l’architecture complexe. Et pourtant, ce dernier album a été enregistré sans Matthew Shipp, mais avec le brillant et intrigant trompettiste Nate Wooley, le contrebassiste Brandon Lopez et le batteur Gerald Cleaver. Aux constructions qui évoque cette géométrie dans l’espace, le quartet semble préférer batifoler dans des assemblages de guinguois reposant sur des piliers flageolant, et sur des chemins de traverse qui font le grand écart, attiré par le jeu atypique de Nate Wooley. Sans doute, Octagon initie une nouvelle phase dans le cheminement d’Ivo Perelman. J’y reviendrai peut-être plus tard. En effet, j’ai mis Philosopher’s Stone sur la platine : Ivo Perelman et Matthew Shipp partagent leurs échanges somptueux avec le trompettiste Nate Wooley, un musicien chercheur et découvreur de nouveaux sons qui a travaillé intensivement avec un percussionniste et « artiste noise » nettement plus radical : Paul Lytton, un des chefs de file de l’improvisation libre « européenne ». Les trois musiciens tentent avec un beau degré de réussite à intégrer les bruissements inouïs du trompettiste dans leur démarche. Celui-ci phrasant aussi comme un jazzman (d’avant-garde) quand le besoin se fait sentir. Dans la part 6, Ivo Perelman n’hésite pas à sortir complètement des sentiers battus : je n’ai jamais entendu un saxophone déchiqueter le son et les notes comme cela ! Je ne vais pas affirmer que cette session est un « masterwork ». Mais, ce qui compte ici, c’est la capacité à créer du neuf, à improviser, à surprendre à chercher les sons, parallèlement parfois à l’ordonnancement du jeu du pianiste. On croise le grand jeu des articulations,  des fétus de sons, des bribes de mélodies, les filets de timbre extrêmes et les ouah-ouahs étranges de Wooley, des pérégrinations dans un no man’s land, celui de l’écoute des sons. Les duettistes IP& MS jouent le jeu, celui-ci s’ouvre sur des trouvailles. Les techniques alternatives dites « non idiomatiques » n’empêchent pas les souffleurs de jongler avec des éléments mélodiques bluesy qui font mouche aussi efficacement que Lester Bowie ou Leo Smith. Perelman s’inspire du jeu et des sons de Nate Wooley avec bonheur, étendant ses registres et celui du sax ténor. On pense à Lol Coxhill. En ce qui me concerne, Philosopher’s Stone est un des plus beaux albums des trois artistes et qui sort complètement de l’ordinaire Perelmanien.  Donc, une Série Perelman – Shipp aussi dense, aussi fabuleuse que les six albums Art of the Trio et les sept albums saturniens de The Art of Perelman-Shipp.

Birgit Ulher  Matter Matters Hideous Replica HR14

Trois compositions pour un CD à 100 copies.
1/ Traces (2014) for trumpet, radio, speaker, objects and tape. By Birgit Ulher. 20 : 59
2/ From Die Schachtel (2013) By Christoph Schiller. A collection of graphics, numbers, texts and pitch structures. 11 :54
3/ Splitting 21 (2011 – 2013) for trumpet, splitter and tape. By Michael Maierof  and Birgit Ulher. 10 :33
Trompettiste et improvisatrice acoustique, la Hambourgeoise Birgit Ulher est une artiste sonore incontournable dont la démarche se situe aux confins de trois pôles : improvisation radicale, art sonore et composition alternative. Dans la pochette, une reproduction de Traces sur papier millimétré avec des traits de couleurs et des indications chiffrées. J’ai souvent commenté la musique de Birgit Ulher au fil de ses parutions : avec Damon Smith et Martin Blume ou Ulli Philipp et Roger Turner, en solo (Scatter, Hochdruckzone ou Radio Silence No More), en duo avec Gino Robair, Heddy Boubaker, Ute Wassermann, Leonel Kaplan ou Felipe Araya. La matière de son travail est la matière du son pour lui-même, l’acte de jouer focalisé, les sourdines bruissantes, l’air qui frémit dans l’embouchure, le filet de timbre qui perce, le gargouillement du souffle, la radio comme source sonore, des signes intangibles. Matter Matters : Trois cheminements - mises en évidence de ses recherches et découvertes.  Une artiste essentielle.

José Lencastre Nau Quartet Fragments of Always FMR CD 451-0517

Avec le pianiste Rodrigo Pinheiro , entendu à maintes reprises avec le trompettiste Luis Vincente, et le contrebassiste Hernani Faustino, un pilier de la scène portugaise, le saxophoniste Jose Lencastre et le percussionniste Joao Lencastre forment le Nau Quartet, un ensemble soudé, cohérent, pour un projet d’une musique « free-jazz » de la meilleure facture dans une perspective contemporaine et une profonde conscience de l’acte de jouer collectivement. L’écoute mutuelle se concentre sur le jeu de chacun en suivant des schémas subtils, le squelette que l’originalité de leurs jeux respectifs, leur empathie et les nombreuses connections timbrales, rythmiques, thématiques, scalaires, etc… étoffe et nourrit la musique de manière organique pour ouvrir des horizons enchanteurs. La démarche du soliste qui s’appuie sur riffs et pulsations est absente ici, chaque instrumentiste se posant à l’égal de l’autre dans le champ sonore et la masse orchestrale. Le souffleur et le pianiste articulent leurs phrasés sur les vagues rythmiques incessamment renouvelées, accentuées ou différées du bassiste et du batteur. Une Aphorism Suite en six mouvements balancés, à la fois étudiés et spontanés et six compositions supplémentaires : Fragments of Always, Peculiar Landscape, Dancing Snake, Visible Wind, All Ways, Axis Mundi. Leur trame est riche et son incarnation est vécue, vivifiée, assumée. Une démarche  originale pour le modèle sax-piano-basse-batterie, sentier battu par tous les musiciens de (free) jazz sur tous les continents. On songe à Paul Bley et son trio avec Altschul, lorsque ceux-ci scotchés au Little Theatre Club vers 1967/68 découvrant John Stevens et Evan Parker ou Trevor Watts, enregistrèrent Ending et So Hard It Hurts suspendus dans l’abstraction. On dit qu’une bonne improvisation collective se déclare lorsque la musique du groupe va au-delà de la somme de ses parties. Le pianiste Rodrigo Pinheiro est une solide recrue qui pourrait briller aisément en tirant les marrons du feu avec sa brillante technique (en « détonnant ») , mais il s’échine à jouer dans l’esprit du quartet. Ces quatre musiciens peuvent paraître individuellement « moins » originaux que d’autres, MAIS la manière dont ils évoluent en quartet et leur étroite imbrication les distinguent de nombreux groupes proches de leur style : subtilité, équilibre et  togetherness !

Paulinus Trio : Dave Tucker / John Edward Rangecroft / Marcio Mattos Creative Sources CS CD 242
Trois personnalités différentes de la scène improvisée londonienne et membres du London Improvisors Orchestra depuis 1999. Au fil des sessions, une amitié est née et leur trio a vu le jour. Une constante de la communauté des improvisateurs britanniques est d’essayer de jouer ensemble même si à première vue les personnalités ont ou semblent avoir des divergences et des esthétiques et des expériences musicales (très) différentes. C’est le cas du Paulinus Trio. Ici le texte de mon post sur FB le 22 décembre 2016 à propos de cette video youtube : https://www.youtube.com/watch?v=1CNRuCbObpI&feature=share
The Paulinus Trio live at John Russell 's Mopomoso in Dalston's The Vortex : Dave Tucker guitar , John Edward Rangecroft tenor sax & clarinet and Marcio Mattos double bass. John was pal with Trevor Watts , John Stevens and Paul Rutherford during their musical stay in the Royal Air Force .... which team became the very influential Spontaneous Music Ensemble John recorded landmark recordings with Ken Hyder but overall has his own tenor hitting sound. Marcio Mattos is a stalwart bass and cello player in the London community from Brazil having initiated his career playing with John Stevens and SME , Eddie Prévost , Georg Graewe etc... he is simultaneously a fine jazz avant player and an intriguing cello &electronics explorer . With electric guitaristDave Tucker, they are members of the London Improvisers Orchestra. Dave is a genuine exponent of the electric guitar and a true free improviser from an avant noise punk background . See how he handles the guitar with the right hand 's fingers in a sensitive maneer making his way in communicating with these two superb acoustic players... That would have been a great set in one of the late Derek Bailey's Company ...
Pochette : terre cuite de Marcio Mattos.

Hyperpunkt Richard Scott ‘s Lightning Ensemble Sound Anatomy SA013.

Vraiment , un excellent document éclairant la vivacité et la pertinence de la démarche pointilliste sonore aux multiples pulsations de Richard Scott, le spécialiste British du synthétiseur modulaire installé à Berlin. Son groupe, le Richard Scott ‘s Lightning Ensemble est une variété rare / offshoot spirituel du Spontaneous Music Ensemble « post Face To Face » (1973). L’élément central est le beat, le sens du rythme et de son décalage, la précision des accents, les sons rares projetés à la nano-seconde près, mais aussi la dynamique et un superbe sens du détail, très fin. Philip Marks s’est déjà révélé puissant et déjanté avec Bark ! featuring Paul Obermayer (electronics) et Rex Casswell (guitare éclectrique). Groupe essentiellement acoustique, le R.S. Lightning Ensemble va voir aussi du côté du guitariste acoustique John Russell et de Terry Day et John Stevens avec leur mini-batterie. Le sax ténor lunaire et désincarné de Sam Andreae intervient dans trois morceaux apportant un éclairage désenchanté sur la dynamique du trio. Le guitariste David Birchall ne joue donc que de la guitare acoustique par petites touches, coups brefs, percussifs, les doigts de la main droite rebondissant sur les cordes amorties. Surfant sur ce découpage acéré du temps, le jeu virevoltant, brouillé et volatile de Richard Scott, nous fait oublier qu’il s’agit d’électronique. La plupart du temps, les musiciens électroniques étendent et répandent leurs nappes, envahissant l’espace sonore. Richard Scott pratique un jeu essentiellement basé sur le temps fragmenté, sélectionnant les accents percussifs les plus pointus, les moins évidents tout en travaillant le son, la hauteur des notes, la texture, en réduisant la durée.  Une musique grouillante, fébrile, cohérente… cohérente car les gestes des musiciens interagissent, coordonnés  par une télépathie improbable. Les titres qui intitulent ces 11 courtes improvisations  traduisent la démarche phonétiquement et par leur sémantique : skiffle, scuffle, scatter, skittles, spitballs, sniggers, snoggers, scrapers, streakers, squatters, squitters. Au fur et à mesure cela dérape, fascine. On cherche à saisir le mouvement, à agripper le moindre son, l’instant fugace. Je suis preneur !


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