lundi 29 janvier 2018

R.I.P SUNNY MURRAY . ALBERT SMILES WITH SUNNY !

Sunny Murray

23 novembre 62  Copenhagen. Café Montmartre

La soirée s’avance. Le pianiste est survolté, le saxophoniste alto s’envole évoquant Charlie Parker (Bird), tous deux inexorablement emportés par les vagues rythmiques du batteur un amérindien noir dégingandé qui paraît le double du pianiste. Entre les morceaux, ils pensent à Bird lequel avait défrayé la chronique locale et mystifié les amateurs de jazz vif dix ans plus tôt lors d’une tournée mémorable en Suède. Lors de leur séjour à Stockholm, les trois musiciens recueillirent le lot de témoignages de fans transis avec force détails et anecdotes, leur rappelant la douloureuse disparition de ce musicien qui les habitait encore tout entier.  Mais la mémoire tout fraîche, immédiate, miraculeuse  d’un jeune saxophoniste ténor prodige avec une mèche blanche tranchant une barbe de chèvre les rendait encore incrédules…
Deux semaines plus tôt, lors d’une soirée au Gyllene Cirkeln, Sonny Murray, sans doute fasciné par l’allure et le charisme du nouveau venu, l’avait invité à se joindre au quartet de Cecil Taylor, le pianiste, avec le saxophoniste Jimmy Lyons, lui-même, Sonny Murray, le batteur et le bassiste suédois, Kurt Lindgren. Celui-ci remplaçait momentanément le contrebassiste titulaire, Henry Grimes, alors occupé à jouer avec Sonny Rollins. Le boss, un virtuose brillant et circonspect, avait tiqué et puis, finalement, jugé que le lieu et l’heure tardive ne justifiait pas de faire valoir ses prérogatives de leader et céda volontiers malgré toute l’importance obsédante qu’il vouait à son travail. Taylor et Murray n’avaient-ils pas répété et mûri leur musique durant des mois, voire une année, avant de jouer en public, après d’infinies discussions et échanges de vue ? En effet, pour la première fois, un jazzman se mettait à jouer des pulsations libres en dehors de toute métrique conventionnelle, créant un véritable schisme au sein de la communauté du jazz.
Mais divine surprise, l’inconnu se révélait être un chamane, un esprit libre larguant au passage les harmonies et la bienséance des saxophonistes ténor issus des lignées Bean/Hawk, Pres, Dexter, Newk et Trane ! Une nouvelle porte s’ouvrait à eux, un monde inconnu semblait à portée de mains. Le jeune saxophoniste avait emprunté le bac pour Copenhagen et s’était joint au trio le 16 novembre et les deux ou trois jours qui suivirent.
Maintenant, les bandes d’un enregistreur se déroulent …. les événements vont à toute vitesse. Trance, Lena, What’s New …. la pression de l’énergie est énorme. Les trois musiciens sont complètement en transe. Call commence par une sorte de balade au ralenti où le silence joue un rôle prépondérant. Le saxophoniste esquisse une mélodie introductive et laisse la place à un singulier échange percussions – piano où un des instrumentistes propose une idée rythmique et l’autre réagit et vice et versa. L’écoute mutuelle et une spatialisation de la musique créent une situation nouvelle, un modus operandi en forme de question réponse : le batteur  est sur le même plan que le pianiste. Le saxophoniste revient sur la pointe des pieds, proposent une volute hésitante. Le pianiste joue des notes éparses avec un toucher d’une grande beauté, un son hanté, des intervalles inouïs, des altérations du blues à déterrer un mort. Un rêve à dormir debout.  Et puis tout à coup, après un thème bluesy emporté, le jeu collectif s’endiable, tournoie inexorablement et débouche sur une  improvisation primale au milieu de laquelle, tourneboulé par le vertige de cette batterie en mouvement perpétuel et ses propres contrepoints interstellaires au toucher insaisissable, Taylor invente une manière de blues de l’espace, un hymne magique alors que le batteur recadre son jeu dans une manière de swing fugace. Les mains du pianiste déroulent une percussion endiablée sur tout le clavier, traçant un tohu-bohu, un réseau de montagnes russes cosmiques, concassant des intervalles saisissants de blues dans des cellules éclatées en dehors de toute tonalité. Le saxophoniste remonte ses boucles dans l’aigu avec une articulation aussi vertiginieuse que sa sonorité est soulful, décomposant et recréant instantanément le phrasé idéal que Bird aurait joué, s’il ne s’était pas éteint dans le salon de Nica, un soir de mars 1955. Sur l’album Live at The Café Montmartre, D Trad, That’s What  raconte une histoire, un tronçon vivace et rebelle du continuum afro-américain. Ou même amérindien, Sonny Murray est un descendant de Noirs Marrons qui avaient fui leurs conditions d’esclaves pour se réfugier dans une communauté de natifs amérindiens. Les trois musiciens improvisent simultanément, librement en prenant toutes les libertés autour de ce thème au parfum be-bop. Codas multiples, emboîtements spontanés, la fin est proche. Carillon de notes de piano dans les graves. Un destin est tracé. Quoi qu’il fasse, Cecil joue du Taylor grandeur nature (déjà !), et Sonny Murray est devenu l’aiguillon indispensable de son inspiration. Une autre version de Call se prolonge : Jimmy Lyons s’envole dans son jeu parkérien qui pointe vers l’infini et Taylor persiste dans le jeu économe et restreint, profondément anguleux. Aspiré dans le trou d’air du souffleur, les battements des mains sur le clavier évoluent insensiblement  vers une fureur rentrée.  Le saxophoniste s’écarte, le pianiste reprend son souffle, le batteur tricote invariablement rimshots, vibrations sonores, roulements aux dimensions variées dans tous les sens possibles par rapport à la ligne droite. Il serpente, le pianiste dessine les traits toujours plus neufs, disserte, synthétise, jongle avec des motifs mélodiques qui se détachent, s’emboîtent,  entourés de clusters galopant sur la course sans fin du batteur destrier, tel un jockey de l’espace. Les marteaux  en folie font résonner l’âme du piano, les sonorités sont tendues, brûlantes, les doigtés infernaux, imprévisibles.

14 juin 1964, Cellar Café West 90th Street, New York.
Prophecy : Albert Smiles With Sunny.
Paul Haines a installé son enregistreur sur une table face à la scène. Deux micros position ORTF devant la batterie, grosse caisse, caisse claire, une grande cymbale sur un pied et un vieil hi-hat dépareillé. Annette est assise à la table à côté, le contrebassiste dévoile sa contrebasse. Sonny et l’inconnu de Stockholm rient au milieu d’une conversation dont le contenu réel échappe aux autres membres de l’assistance. Il se saisit de son saxophone ténor, son rire faisant briller les mèches immaculées de sa barbiche. Paul Haines, le poète, s’applique avec un stylo-bille sur la surface du boîtier cartonné de la bande magnétique : 14 june 1964 Cellar Café NYC. Albert Ayler 3 - James Murray (Sonny) – Gary Peacock.
Sur un bout de papier, il note le déroulement des morceaux : - Spirits – Wizard – Ghosts. La trilogie. Spiritual Unity. La Prophétie. Pour un poète comme Haines, rien d’étonnant. Paul Bley, plongé dans ses pensées au fond de la salle, avait adopté Ayler dans son groupe avec Gary et ensuite Sonny Murray en remplacement de Paul Motian, n’est plus étonné de rien : « Nous sommes dans l’ère Ayler » dit-il,  après avoir assimilé Coltrane, Ornette et les récentes transformations du jeu de Sonny (Rollins). Pour jouer avec Sonny Murray, il avait demandé à Carla d’écrire de nouvelles compositions  adaptées aux rythmes flottants du nouveau batteur.
Les musiciens s’installent, la bande tourne. Paul Haines retient son souffle. Paul Bley arrête de fumer sa pipe. Annette sort de sa moue rêveuse et lance un baiser avec l’index et le majeur de la main droite et un sourire aimant au bassiste qui choruse un instant en travers de la touche avant que le thème joué par le saxophone s’élance par dessus les vibrations légères et fantomatiques des cymbales et des balais sur la caisse claire. Très vite, Albert Ayler se lance dans une improvisation révolutionnaire et qui semble paradoxalement provenir du fond des âges de la Nation Noire. Il sollicite constamment des harmoniques aiguës, un cri déchirant, triturant la vibration de la colonne d’air avec un son brûlant, fruste, organique. Inouï. Spirits. Ce morceau figurera sur un nouvel album enregistré un an plus tôt avec Sunny Murray, Henry Grimes et le trompettiste Norman Howard. Le deuxième morceau de la face A de cet album, intitulé lui aussi Spirits, sera publié par le label Danois Debut et ensuite Transatlantic (GB). Ensuite, une comptine en forme de fanfare, Wizard dont il étire les notes et en modifie la mélodie initiale pour se lancer bien vite dans des glissandos échevelés qui parcourent le registre du ténor comme un lézard en furie sur un mur de pierres sèches brûlant de soleil en plein midi. L’extrême de l’instrument et un phrasé furieux, provocateur, indescriptible, à la fois atonal, brut et primal avec un vibrato à réveiller un mort. Le batteur s’ouvre complètement à cette nouvelle musique, entraînant ses deux comparses à se libérer avec ses flottements, vagues pulsionnelles et sonores à l’encontre de toute notion de la batterie jazz. Le contrebassiste joue avec frénésie des sauts d’octave, mais  pousse aussi son timbre pur en faisant vibrer la corde grave avec lenteur quand la mélodie de Ghosts surgit, une manière de gospel song qui sursaute sous les féroces coups de becs hargneux ou stridents dans le grave et les glissements de notes qui influencèrent toute une génération, de Brötzmann et Joe McPhee à David Murray et David S. Ware et beaucoup, beaucoup d’autres.
« Avec une puissance de souffle hallucinante, un bec énorme et un vibrato sorti d’un rêve éveillé, Ayler exprime une foule d’émotions contenues en faisant exploser les notes, siffler les harmoniques avec un contrôle du son aussi instinctif que magistral. Le batteur Sunny Murray, fait complètement éclater la structure rythmique du drumming jazz et révolutionne le concept de tempo en libérant les cellules rythmiques  qui se meuvent quasi indépendantes les unes des autres en accélérant ou ralentissant des pulsations sous-jacentes à un flux qui semble incontrôlé. » J-M Van Schouwburg
Ces enregistrements du Cellar Café seront publiés en 1975 un peu avant qu’ESP Disk mette la clé sous le paillasson. Prophecy ESP 3030. Sur la pochette, une photo chaleureuse d’Albert à la Fondation Maeght par Thierry Trombert et une notice rédigée par Bernard Lairet. Prophecy, resté inaperçu chez les disquaires  européens et dans les magazines de jazz, a été réédité en Mono au Japon par Nippon Phonogram (SFX-10711). C’est cette édition que je trouvai en 1979 durant mon service militaire ; Spiritual Unity, album phare au sommet de ma liste, ne se trouvant chez aucun des nombreux disquaires que je visitais à l’époque. Enregistré le mois suivant, publié par ESP (1002) en Mono sous la dénomination de l’Albert Ayler Trio, cet album est à la fois une belle légende et un beau mystère. Le 12 juillet 1964, feu Bernard Stollman, un avocat qui devint par la suite le lawyer des Albert Ayler Estate et Sun Ra Estate, avait loué le Variety Arts Studio, un lieu bon marché spécialisé dans les musiques latines afin de produire le deuxième album d' ESPDisk avec le trio d’Albert Ayler. Une fois la musique enregistrée, son commanditaire fut effrayé en s’apercevant que le studio travaillait en Mono ! Trop tard ! Les versions authentiques de Spiritual Unity sont celles publiées en Mono par ESP. Plusieurs labels européens en demandèrent un mixage stéréo (Fontana U.K. et Explosive) et ESP reprendra ce mixage pour ses pressages ultérieurs en Stéréo. Étrangement dans ces rééditions stéréo, le premier morceau de la face 2, Spirits, qui faisait partie de la trilogie Ghosts – Wizard – Spirits jouée en concert au Cellar Café, a été escamoté pour un autre morceau qui ressemble à un hymne et durant lequel on entend Gary Peacock jouer à l’archet. En réécoutant les autres albums de cette année, on découvre qu’il s’agit du thème de Children comme on peut l’entendre dans l’album Ghosts, enregistré par le trio Ayler augmenté de Don Cherry à Copenhague quelques mois plus tard, lors de leur tournée européenne d’automne 64 (Ghosts -  Debut 144 ou Fontana 688606 ZL (NL) 14/9/1964). Cet album se fait aussi appeler Vibrations selon qu’il a été publié par Black Lion/ Freedom ou Arista/ Freedom (U.S.) contribuant à la confusion délirante de la discographie aylérienne. Durant cette tournée, d’autres enregistrements du quartet Ayler - Cherry - Peacock - Murray furent réalisés. Une session à Hilversum aux Pays-Bas du 9 novembre 1964 fut publiée par Osmosis / George Coppens (Hilversum Sessions/ Osmosis 6001) et les Copenhagen Tapes des 3 et 10 septembre 1964 furent exhumées en 2002 par Jan Ström (Ayler Records aylCD 033). Ces enregistrements sont actuellement disponibles chez Hatology : European Studio Recordings 1964 et Copenhagen Live 1964. Coppens/Osmosis a aussi publié Sweet Low Sweet Chariot, un enregistrement d’Ayler du 12 février 1964 avec Sunny Murray, Henry Grimes et le pianiste Call Cobbs, consacré à la musique Gospel (Osmosis  4001 – publié en 1981) et qu’on s’est bien gardé de sortir à l’époque pour ne pas faire scandale : il s’agit de musique « religieuse » ! Tout cela pour dire que la musique d’Ayler est indissociable de celle de Sunny Murray : l’écoute des ces albums à la file au fil des années démontrent avec ampleur que les deux artistes sont indissociables, tant les avancées révolutionnaires de l’un et de l’autre se complètent. Depuis 2014, ESP Disk publie une version de Spiritual Unity qui contient les « deux » versions de Spirits.

Albert Smiles With Sunny  Double CD In Respect IR 39501.

Sunny Murray: "“He [Bernard Stollman] also released “Prophecy” after Albert died, without Albert's signature, but because I also had a copy of the same tape I released mine through a company in Germany [“Albert Smiles with Sunny”, In Respect 39 501], as a correct move for me and Al. Bernard's so-called son tried to put the stops on my album, and finally did. However my tape was better quality than his and also at the correct speed, so mine sounds better...."
Les amateurs de free – jazz et de musique improvisée  et les musiciens se sont fait berner par plusieurs labels sacralisés par les connaisseurs parce qu’ils ont permis  à cette nouvelle musique de rayonner par des disques devenus des Graal, des Bibles du Jazz Libre. Ainsi les bandes magnétiques du concert du Cellar Café du 14 juin 1964 contiennent des morceaux supplémentaires. En 1996, sans crier gare, un double cédé contenant les enregistrements complets du Cellar '64 sont publiés par un micro label, In Respect – Publishing Gmbh avec une ligne téléphonique en Allemagne.  Albert Smiles With Sunny  Double CD In Respect IR 39501 : Albert Ayler – Gary Peacock – Sunny Murray. L’image rougeâtre de la pochette a été réalisée en dilettante à l’ordinateur et montre un saxophone jaune projeté dans les airs au-dessus d’une ville peuplée de buildings orange illustrée avec une vue plongeante. D’aussi mauvais goût que la pochette des Village Concerts réédités par Impulse.  Il s’agit de la réédition de l’album Prophecy (ESP 3030) contenue dans le CD 1 et de cinq nouveaux morceaux inédits pour un total de 43’50’’ avec des titres un peu olé –olé : 1/ Sweet Variation (1), 2/ Ghost (another variation), 3/ The truth is marching in, 4/ no Head (sic), 5 Sweet Variation (2).  À l’écoute du contenu des deux cédés, on réalise la grande cohérence de cette musique et des variations de la structure simple des thèmes dans les improvisations hallucinées. Un morceau du CD 2 commence avec un solo d’Ayler bien à l’écart du micro et le son de la bande inédite nous est offert brut, mais avec une présence live et un emportement inouïs! Il n’y a pas de meilleur exemple  de leur collaboration. On entend d’ailleurs le timbre insistant de la voix irréelle de Sonny Murray qui gémit par le micro de la batterie. Cette voix de transe nous semble être celle des Ghosts et autres Spirits. Ils sont là vivants ! Cette présence vocale improbable confère à ces enregistrements un surplus de vérité, d’authenticité qui surclasse Spiritual Unity, l’album de référence.
Visiblement, l’opération est « licensed by » DFP Music International basée à en Suisse à CH -5082 Kaisten. Sunny Murray possédait les bandes de ce concert et à la bonne vitesse ( !). Lorsque vous voulez retracer cet album dans la base de données discographiques Discogs à Albert Ayler, Albert Smiles With Sunny  est invisible ! Une fois arrivé à la page consacrée à Ayler, il suffit d’introduire le titre de l’album et ses données apparaissent. Réalisé avec l’aide de musiciens, Glen Hall, Tom Klatt et Hartmut Geerken, cet album est en fait l’œuvre de Sunny Murray , mais il est considéré comme un bootleg par l’actuel boss d’ESP et les ayant-droit de la famille Ayler, un album pirate Unofficial ! Les cinq morceaux inédits seront ensuite republiés par Ben Young sur le label Revenant dans Holy Ghost, ce pesant coffret et objet fétiche pour collectionneurs, avec un imposant et magnifique livret (où Sunny est quasi passé sous silence) et 10 CD’s dont le contenu de certains est discutable.
En Brusselaar : Si tu crois que je vais me coltiner une boîte hyper-chère (les amateurs de free-music, souvent musiciens eux-mêmes sont généralement peu fortunés, voire fauchés) et difficile à manipuler pour retrouver ces plages magiques du TRIO  Ayler-Peacock-Murray, alors pouèt Mariette ! Vivement le double cd In Respect à la pochette douteuse qui contient le message essentiel  de la musique aylérienne. Le meilleur document à mon avis. D’abord, de nombreux improvisateurs sont roulés dans la farine par ESP, BYG et consorts. Et les collectionneurs vouent béatement un culte à ces labels. Ces compagnies ont bien sûr offert à tous nos artistes préférés l’opportunité  de s’exprimer et de graver des albums légendaires. Mais à quel prix !
Je m’explique ! Vous rendez- vous compte ? Sunny Murray est un INNOVATEUR révolutionnaire dans le domaine de la batterie et les pièces de musique, où on peut l’entendre transformer le jeu traditionnel de l’instrument en symbiose avec ses collègues, deviennent en partie sa création originale. Le jeu de Murray est plus qu’un style « personnel », c’est une autre conception de la batterie qui a ouvert la porte au jazz libre. C’est ce que reconnaissent volontiers les free-drummers : Paul Lovens par exemple ne laisse aucun doute à ce sujet. Qui d’autre jouait ainsi à l’époque ? Sur la pochette de Spiritual Unity et des autres disques d’Ayler avec Sunny, vous constatez que chaque morceau porte le nom de son « compositeur » : Albert Ayler. Bien sûr, dans la musique du trio, Albert a apporté les idées de départ, le thème et en est « le soliste ». Il existe sans doute un bout de papier avec une portée et des indications, des notes, mais je voudrais qu‘on me montre où ce qu’il est écrit ce que Sunny Murray était censé jouer. Que je sache, on n’a jamais vu Murray ou Ayler avec une partoche. Il est évident que Murray joue spontanément sa partie en l’improvisant et que son style tout nouveau et abrupt pour l’époque convenait parfaitement à Ayler. Il n’est donc pas un « exécutant ». Ils ont d’ailleurs joué trois années ensemble jusqu’à l’album Spirits Rejoice (ESP 1020, septembre 1965) avant que Sunny monte son propre groupe. En fait, ESP a continué le business très conventionnel de la musique populaire où la vedette – « compositeur » - signe le morceau enregistré sans tenir compte du processus réel de création, celui de la musique improvisée libre où chacun est un « leader » à part entière et est responsable de sa partie à 100%. Bien sûr, la personnalité d’Albert Ayler est la plus marquante et occupe une place prépondérante dans le trio. Mais imaginez-vous un tel trio avec un autre bassiste que Gary Peacock et un autre batteur que Sunny Murray ? Hmmm… ! Ou avec des musiciens de studio ? Or, le système des droits d’auteur sèchement appliqué à de tels artistes les considère comme de simples employés, des subalternes, des exécutants serviles. Ces « exécutants »  sont en fait les meilleurs camarades de combat de l’artiste signé par le label sans qui celui-ci n’aurait pu s’exprimer de manière aussi entière et passionnante. En outre, les musiciens n’ont jamais été payés pour ces enregistrements. Le bon producteur généreux leur permettant de s’exprimer (à défaut d’une compagnie établie) se garda bien de les intéresser  à l’évolution de l’entreprise. Les enregistrements d’Ayler pour ESP et Debut etc … furent reproduits à tour de bras en réponse à l’engouement de toute une génération de jazzfans conquis par les sonorités aylériennes. Il suffit de considérer les pochettes différentes et les titres interchangeables publiées en Europe sur les labels Debut, Fontana, Transatlantic, America, Explosive, Freedom, Arista-Freedom etc.. et les fac-simile japonais. Et les producteurs, tout «révolutionnaires » qu’ils se prétendent en fracassant le bon goût bourgeois par la publication de cette musique « subversive », reproduisent un système de domination conservateur. Vous savez, le studio avec le chef d’orchestre, le compositeur, les instrumentistes aux ordres, les droits etc… Ce système c’est bon pour Schubert ou Mantovani ! Ici, l’artiste improvisateur crée sa musique en accord total avec ses camarades. Il n’y a pas de chef et chacun apporte sa pierre à l’édifice. Il aurait fallu concéder un pourcentage de droits aux deux autres comparses. Comme d’autres labels coopératifs ont procédé par la suite (Strata-East, ICP, FMP, Incus, Center of The World etc..). Les dispositions légales relatives à la paternité de la musique du trio Ayler -  Peacock - Murray ont complètement coupé  Sunny Murray de toutes les décisions et droits qui y sont afférents. Vu le nombre de plaques publiées l’associant à Albert Ayler, Sunny Murray, se sentant abusé par ce système archaïque, a pris la liberté pour exprimer l’essentiel : Albert Smiles with Sunny, les fabuleuses bandes de Paul Haines au Cellar Café ! Et quelle musique ! Peu préoccupé par la valeur intrinsèque de la musique enregistrée, l’édition CD de Prophecy le couplait chichement avec  Bells, l’album qui occupait seulement une face de vinyle (ESP 1010) et qui fut publié en 36 versions colorées. Bref, considérant que le système « légal » mais complètement inadapté aux réalités du free-jazz et de la musique improvisée radicale est injuste, Sunny Murray n’a pas eu tort de vouloir sortir SON album avec Albert Ayler. Pour notre plus grand plaisir ! Cet enregistrement live, Albert Smiles With Sunny est sans nul doute le témoignage le plus fidèle, le plus vivant de cette musique lorsqu’elle s’est révélée en en assumant ses potentialités expressives immenses. En ce qui me concerne, Albert Smiles  est le maître-achat de la comète Ayler. Le Graal intégral !

En plus, ESP Disk pourrait publier les cinq pièces révélées par ce « bootleg » en le couplant avec les faces de l’album Prophecy original ? Ou rééditer My Name Is Albert Ayler/ Free Jazz, Spirits a/k/a Witches and Devils, Ghosts a/k/a Vibrations, et Going Home a/k/a Sweet Low, Sweet Chariot en coffret par exemple. Les droits en ont été vendus par l’ineffable Alan Bates (Black Lion/Freedom) à la société allemande DA Music qui a réédité seulement Spirits à la sauvette. En effet, ces albums ne sont plus disponibles et certains ont été réédités vaille que vaille en vinyle par Klimt, Jeanne Dielman et Skokiaan cette dernière décennie.

Premier album de Sonny Murray : Sonny’s Time Now. Jihad 663 ! Réédité par DIW au Japon avec une édition contenant un 45t (DIW 25002) et récemment par Skokiaan (unofficial !).
Albert Ayler, Don Cherry, Henry Grimes, Lewis Worrell, Sonny Murray et Leroy Jones (Amiri Baraka)  sur Black Art. 1/ Virtue 2/ Justice 3/ Black Art 4/ The Lie (The Lie inclus dans le DIW 25002 en 45T). Figurez – vous : c’est le collector absolu : cet album rarissime a été réédité soigneusement au Japon par le label DIW en 1986 et une des deux éditions fac-simile contenait un 45 tours avec un morceau complémentaire, The Lie, sur la face A. Mais c’est avant tout aussi un document extraordinaire au point de vue musical. En effet, Black Art nous fait entendre la faconde de Leroy Jones qui récite son poème Black Art avec une intensité fascinante alors que les musiciens improvisent librement leurs parties illustrant in vivo les intentions du texte dit par le poète. Les interventions des musiciens y sont électrisantes, malgré la qualité très moyenne de la gravure.  Ils ne suivent pas une trame mélodique ou un quelconque arrangement. Leur action spontanée préfigure l’improvisation libre totale. Par une coïncidence troublante, j’ai trouvé une version inconnue de Sonny’s Time Now il y a quelques années chez Collector’s à Bruxelles pour un prix très raisonnable. Le recto de la pochette noire en papier cartonné semble en tous points identique à l’original avec cette magnifique photo de Sonny Murray portant lunettes et vu au travers d’une lucarne. Mais le label central est différent du Jihad 663 homologué par Discogs : un papier blanc presque transparent collé à la main au lieu du macaron rouge vif de l’original. Les indications sont similaires mais la police de caractères diverge. Je suppose qu’il s’agit d’un pressage test ou d’une édition « pirate » au départ du master. En effet, le numéro de matrice est identique sur le vinyle. Le numéro de catalogue de Jihad Productions pour ce disque, 663, provient du numéro de la boîte postale du label. Ce qui est un peu normal pour une musique aussi insaisissable. J’ajoute encore que Jihad Productions était dirigé par le poète Leroi Jones a/k/a Amiri Baraka et son stock d’albums Sonny’s Time Now  aurait péri dans l’inondation de sa cave. Sans doute cela explique l’apparence de cet album que j’ai dans les mains.

Bells & Spirits Rejoice ESP 1010 et ESP 1020
1/5/1965 Judson Hall. Bells : Albert Ayler, Donald Ayler, Charles Tyler, Lewis Worrell, Sunny Murray.
Septembre 1965 Judson Hall. Spirits Rejoice : Albert Ayler, Donald Ayler, Charles Tyler, Gary Peacock, Henry Grimes, Sunny Murray.

Ne pensez pas qu’en portant aux nues le fameux trio de Spiritual Unity / Prophecy de 1964, je considère la suite. Après une tournée spectaculaire de deux mois en Europe avec Don Cherry, Ayler, Peacok, Murray et Annette reviennent à New York. Le trio joue encore quelquefois, mais Albert Ayler a une personnalité très ouverte et modeste, animée d’une générosité sans borne. Un de ses potes, un saxophoniste Afro-Américain avec qui il avait joué dans sa ville natale, Cleveland, est arrivé à New York et se remet à jouer avec Albert. Celui-ci l’invite dans son groupe, il s’appelle Charles Tyler et enregistrera pour ESP un album inoubliable. Étant très « famille »,  Albert Ayler appelle son frère Donald Ayler pour qu’il vienne résider avec lui à Harlem chez leur tante. Le but est aussi de répéter ensemble, Donald joue puissamment du cornet dans un style proche des fanfares de village. Petit à petit, le saxophoniste se met à accentuer l’aspect hymnique inspiré par le gospel et les fanfares archaïques de New Orléans d’une manière aussi authentique que fantasmée. Sonny Murray est toujours présent et enthousiaste dans ce nouveau quintet à la musique colorée et agressive de fanfare faussement naïve. John Coltrane et Ornette Coleman, alors au faîte de leur créativité, sont devenus des artistes célèbres. Ils ne jurent que par Albert Ayler. Sous son influence, Coltrane transformera encore plus son jeu cette année-là, en 1965, la dernière avec son Quartette déjà légendaire : JC, Elvin Jones, McCoy Tyner et Jimmy Garrison. Le géant du saxophone ténor essaye d’autres pistes et s’adjoint les services d’un jeune batteur surpuissant, Rashied Ali, un adepte du jeu free. Et Coltrane n’a pas hésité à inviter Sonny Murray à jouer avec lui dans des rencontres et des lofts.
Sonny Murray se trouve alors dans l’œil du cyclone. Taylor, Ayler, Coltrane et aussi Archie Shepp, … Aussi, une odeur de scandale se répand autour de lui, son allure et son jeu primal et spontané font partie du délire Aylérien. Le premier mai 1965, un concert incontournable est organisé au Town Hall de NYC. Albert Ayler présente son nouveau groupe dans un événement attendu devant un parterre de musiciens, de poètes, d’artistes et de journalistes. Une fanfare apocalyptique avec un écho des histrions de village du sud de la Dixie Line auxquels ont participé les grand-parents, pères et oncles de la génération free : Lester Bowie, Leo Smith, Marion Brown …  Et un expressionnisme délirant ! L’avant-garde free rejoint un pan complètement libertaire, sauvage et spontané qui couve dans la pratique musicale populaire des Afro-Américains dans les coins les plus reculés du Sud.
L’album Bells, ESP 1010, ne contient qu’une seule face claironnante et outrancière : la musique toute en stacatos frénétiques transcende la fanfare de rue festive et allumée tel un brûlot de révolte, de rage, avec des éclairs de spiritualité extatique. Sonny se fait dès lors appeler Sunny Murray comme l’indique la face A de la pochette avec son médaillon pré-psychédélique à la gloire du free jazz et d’ESP signé Matthews et Michalowski. Au verso de la pochette, on écrit toujours Sonny. Don Ayler n’est pas en reste qui fait éclater le pavillon de son instrument. On entend la plainte démente de Sunny Murray, même à travers Youtube et les moniteurs de mon Mac !! Les deux frères se relancent mutuellement comme des écorchés vifs et puis assènent le thème avant de  repartir de plus belle. Pour nous permettre de respirer, la contrebasse solitaire et un solo lyrique dû au ténor. Le déroulement de la musique alterne moments de fièvre véhémente et instants de lyrisme pastoral de manière peu prévisible où la batterie est parfois absente. Une musique de chasse introduit un chassé-croisé de ritournelles  et de solos brûlant fait d’harmoniques hurlées à tout va dans cette salle trente fois plus grande qu’un club comme s’il criait à la face du monde. Le final est dantesque. Une suite collective de 20’50’’ inoubliable. Bells fut réédité de nombreuses fois avec son vinyle transparent et ses sérigraphies dont les couleurs changeaient à chaque pressage. Un mine pour les collectionneurs !

En décembre 1965, au Judson Hall, on remet ça ! On retrouve la même équipe augmentée de Gary Peacock. La musique est incendiaire et ce sera une des dernières prestations de Sonny Murray. Le répertoire Aylérien s’est étendu et après une évocation de la Mayonnaise de Spirits Rejoice (c’est ainsi qu’Albert appelait l’hymne national français), les Prophet et Angels survoltés  de la Holy Family se mêlent aux airs de fanfare joués avec un expressionnisme sorti tout droit des prêches de l’Église Baptiste et des speaking in tongues du gospel. D.C dédié à Don Cherry, évoque le NY Contemporary Five de Don Cherry, Archie Shepp et John Tchicaï auquel Sunny avait prêté main forte le temps d’une face d’album (Bill Dixon 7tet - Archie Shepp & the NYCF / Savoy). Ce syncrétisme déroutant deviendra la marque de fabrique de la musique aylérienne du premier album Impulse (In Greenwich Village)et que le public européen découvrira dans la tournée de 1966 avec Don Ayler, le violoniste Michael Sampson, le bassiste Bill Folwell et le batteur Beaver Harris. Un autre document réunissant les deux amis figurent dans les 7 minutes de Holy Ghost au Village Theater le 13 mars 1965 parues en 1968 dans l’album New Wave in Jazz / Impulse. Mais en 1968, Albert Ayler arrive en France et y joue avec François Tusquès, Beb Guérin, Bernard Vitet, Michel Portal, Kenneth Terroade…. contribuant à déclencher une migration massive des free jazzmen Afro Américains à Paris (Shepp, Art Ensemble, Braxton, Leo Smith, Frank Wright, Bobby Few, Alan Silva, Dave Burrell, Arthur Jones, Byard Lancaster). Et cela, c’est une autre histoire !



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