mercredi 28 février 2018

Markus Eichenberger & Daniel Studer/ John Russell Steve Beresford John Edwards & Ståle Liavik Solberg/ Ivo Perelman & Matt Shipp/ Massimo De Mattia Giorgio Pacorig Giovanni Maier Stefano Giust


Markus Eichenberger - Daniel Studer Suspended hatology 748

Je crois rêver ! Malgré le couvercle pesant de la conspiration conjuguée expressionisto-opportuniste du free free-jazz, de l’hyper-activité feinte ou singée, de l’électronique bon marché, du minimalisme dénué d’imagination, du suivisme neu-neu AMM - Malfattiste, un témoignage – document a enfin réussi à tromper le monde de l’ennui et cette censure qui ne dit pas son nom, allégeance à une quelconque doxa cagienne, chicagoanne, aux stéréotypes figés etc… Osons être nous-mêmes ! Et sur le label Hatology !! Incroyable. Inespéré ! Quand vous pensez au tout petit nombre de concerts donnés par le clarinettiste Markus Eichenberger et sa notoriété quasi-inexistante, on crie au miracle ! La chape cède par la pression sous-terraine, le mur se lézarde, les sans-grade se redressent.  En quelques mois, une année, nous avons eu droit à deux opus du String trio Harald Kimmig – Daniel Studer – Alfred Zimmerlin (violon - contrebasse - violoncelle). Im Hellen (hat (NOW ) Art 201) et Raw avec John Butcher (Leo Records CD LR 766). Très bel ouvrage chroniqué ici : exceptionnel ! L’année précédente Daniel Studer et son collègue Peter K Frey avait pondu un double Zurich Concerts avec une brochette d’invités (Butcher, Hans Koch, Kimmig, Hemingway, Demierre, Mayas, Schiaffini etc… Leo Records). Eichenberger, clarinettiste rare, vient de se rappeler à nous  il y a quelques jours avec Improvisations, une merveille en duo avec le pianiste Roberto Domeniconi (Unit UTR 4811). Donc, camarades improvisateurs radicaux « puristes », tenez bon ! Ce sont des signes avant-coureurs ! Les digues du pseudo-bon sens économico-comico-ésotérique craquent ! Déjà que Michel Doneda a vu s’intituler son album solo Everybody Digs Michel Doneda  (signé Liebman, Newsome, Butcher, Parker, Mimmo) sur Relative Pitch, allusion à Everybody Digs Bill Evans, l’album Riverside dont Miles et Cannonball faisaient l’article sur la pochette ! Louis – Michel Marion et le trio Clinamen avec Philippe Berger et ce bon vieux Jacques Di Donato (Décliné/ CS304CD). Itaru Oki avec Axel Dorner Root of the Bohemian/ improvising Beings. Et Benedict Taylor et ses solos pour Subverten.
Ce duo Markus Eichenberger, clarinettes et Daniel Studer, contrebasse  est situé musicalement aux antipodes du duo Eichenberger – Domeniconi avec les sons pleins de la clarinette basse jouant une seule note ( !) et du trio Kimmig - Studer- Zimmerlin tout affairé dans les percussions boisées et les frottements les plus étonnants. Du silence, les sons sont Suspended, détachés, dans le silence, les idées viennent au compte goutte, on s’écoute, l’activité est restreinte, les sons ne fusent pas, mais sont calibrés, soupesés. Elégance, art du crescendo de triple ppp limite vers pp et p, oscillation minime, jeu au bord du souffle, sursaut surprise,  infra-son qui se mue en corolle bruissante une fraction de seconde…  Ces musiciens chérissent plusieurs voies dans la recherche sonore et le dialogue et veille à la plus grande qualité de jeu dans une démarche complètement renouvelée d’un projet à l’autre. Ici, dans Suspended, ils jouent au bord du silence au risque de déraper, de jouer un son de trop, se répondant sans se questionner. L’équilibre qui semble simplissime est le fruit d’un travail intense au fil des sept années d’application et de concentration auxquelles ils se sont astreints avant d’enregistrer Suspended. On peut jouer aussi bien autrement, mais cette approche particulière a rarement été aussi probante avec ces deux puristes. Il faut à tout prix que les praticiens les plus impliqués dans le vrai travail de l’improvisation se débarrassent des considérations XYZ et de ces histoires de chef de file autour de ces quelques  musiciens désignés auxquels certains commentateurs, organisateurs et lobbymen veulent résumer un genre musical qui est né de la complexe multitude et des infinies interactions entre un nombre exponentiel de personnalités complètement sous-estimé par les John Corbett et consorts. Osons être nous-mêmes. C’est dans les tréfonds des relations interpersonnelles de convaincus expérimentés aussi obstinés que se cachent les chef d’œuvre. Trop d’agitation, de projets, de plans de comm’, d’enregistrements tous azimuts, de tournées éreintantes, vont gâter la sauce et faire perdre le fil. Rares sont-ils, dirait-on, et pourtant il appert que leurs semblables sont légion. Un travail de fourmi arrivera à en dénombrer les ramifications. Plus on est de fou, plus on s’amuse. Suspended est un modèle qui refuse de suivre un itinéraire balisé et détermine son esthétique et ses ambitions au fil des secondes.
Vive l’improvisation libre ! À bas les préjugés !
PS : Suspended a même reçu une critique élogieuse dans la presse nationale belge : le Vif l'Express ! Incroyable ....! 

Will it Float ? John Russell Steve Beresford John Edwards Ståle Liavik Solberg The Shorter. The Sorter Va Fongool VAFCD0016

Ma seule remarque à propos de ce disque tient à la taille de la police des noms des musiciens et des instruments joués au recto de la pochette (cfr plus haut !!). Il faut vraiment avoir de bons yeux pour lire : John Russell  - guitar Steve Beresford - piano, objects, electronics  John Edwards - double bass  Ståle Liavik Solberg – drums percussion. Anyway. Sur le verso de la pochette, le nom du groupe est tracé de manière très ludique un peu à l’instar de leur musique dont c’est le deuxième album pour Va Fongool. Formation « standard » guitare piano basse batterie, ce quartet se révèle être un ensemble volatile, ludique, avec des séquences sonores très variées tels des garnements qui folâtrent dans un terrain de jeu en s’amusant sans arrière-pensée. Playfulness. Ces quatre musiciens collaborent régulièrement dans différentes formations : Russell/Solberg, Küchen/Beresford/ Solberg, Edwards/Russell/Parker, Beresford/ Edwards/ Moholo/ Parker, etc… et Beresford et Russell faisaient équipe dans Teatime en 1975 (Incus 15). Une excellente expression dans le vif d’idées maîtresses de l’improvisation libre. Aucun d’eux ne jouent un rôle instrumental défini, fonctionnel. Tout le monde occupe tour à tour une part toujours changeante de l’espace sonore et du temps partagé. On s’échappe, on rebondit, on enchaîne, on fait des pieds de nez, on joue un bon tour et on chasse l’ennui à qui mieux mieux. Très réjouissant ! Anyway. Même si on croit connaître cette musique, ce qui se passe dans l’instant est souvent imprévisible. Comme un voyage dans des paysages contrastés revêtant des formes et des aspects toujours changeants. Ces quatre fortes personnalités ont un solide bagout, mais évitent le bavardage, le remplissage, les répétitions en se concentrant sur le partage des sons et l’échange collectif. La batterie de Solberg est légère et s’immisce subtilement entre les piquetages de la guitare acoustique très caractéristiques de Russell et les coups d’archets d’Edwards. Beresford digresse un moment sur le clavier et puis donne des pouêt – pouêt les plus variés avec ces jouets – objets... Je me suis bien amusé à les écouter.

Oneness Ivo Perelman Matt Shipp Leo Records LRCD 823-825

Encore le même duo Perelman – Shipp pour un triple album rempli à bâbord de miniatures. On les entendu en duo dans plusieurs albums (Corpo, Callas, Complementary Colors, Art of the Duet vol 1, Saturn, Live In Brussels) en trio avec contrebasse (William Parker, Michael Bisio) ou batterie (Cyrille, Dickey, Cleaver) et même Nate Wooley, en quartette … 33 improvisations magnifiques qui unissent les volutes microtonales du sax ténor brésilien aux doigtés granitiques du pianiste new yorkais. Je commence à fatiguer à chercher des mots et inventer des phrases à leur sujet. Mais je ne me lasse pas de les réécouter au long de ces albums en duo, comme Oneness. Je suppose que très peu parviennent à les suivre, parce qu’après tout, il y a aussi d’autres musiques à écouter et que notre temps n’est pas extensible. Cela devient, comme le montre bien l’illustration de la pochette, un serpent qui se mord la queue. On le sait. Mais quel plaisir profond nous étreint lorsque nous mettons un des compacts dans la machine après avoir pressé le bouton On ! Oneness. Je dirais volontiers que si vous voulez en avoir pour votre argent ce Oneness  est parfait. Le son, le timbre et tous les effets de jeu qu’Ivo Perelman tire de son saxophone ténor le rendent irrésistible, comme tous ses albums de Ben Webster ou de Stan Getz (Marsh, Shepp, Rivers, …) qui risquent de s’empiler sur votre étagère  si à la seule vue de leurs pochettes vous vous laissiez convaincre de vider votre bourse. Et ces merveilleuses incursions dans le registre aigu de l’instrument !Douloureux dilemme pour la plupart d’entre nous, mais plaisir infini. La présence active et discrète du pianiste Matthew Shipp, l’acuité de sa vision musicale apporte une dimension rare.

Desidero vedere, sento The Angelica Concert Massimo De Mattia Giorgio Pacorig Giovanni Maier Stefano Giust Setola di Maiale SM3560

Dans une dimension jazz libre relativement cadrée, voici un quartet souffleur-piano basse-batterie qui exploite judicieusement les possibilités de jeu, d’interaction créative sur la distance (quasi une heure d’une seule excellente prestation) avec de belles intentions assumées et une lisibilité à toute épreuve. Le fait que le souffleur ne soit pas un saxophoniste, mais un flûtiste, crée un espace équilibré pour le pianiste et claviettista. Le contrebassiste sait se faire attendre et le  jeu subtil du batteur a beaucoup d’atouts. L’album est produit avec l’aide d’Angelica, le Centro di Ricerca Musicale de Bologne, une organisation très active depuis plus de vingt ans avec à son actif un festival international original et créatif et un label de disques intéressant. Angelica a permis à de nombreux musiciens locaux et étrangers de participer à des projets collectifs ambitieux en compagnie d’artistes passionnants : Fred Frith, Tristan Honsinger, Misha Mengelberg, Phil Minton, Veryan Weston, Rova Sax etc… La greffe a pris et les musiciens de Bologne ont construit une formidable synergie communautaire et créative d’où émergent des personnalités de premier plan comme Nicolà Guazzaloca, Edoardo Maraffa, Giorgio Pacorig, Trevor Briscoe etc… et à laquelle est rattachée le percussionniste Stefano Giust, l’hyper actif responsable du label Setola di Maiale, lequel cumule plus de 350 titres ! Tout comme Giust, le flûtiste Massimo Di Mattia provient de Pordenone. Giovanni Maier est un des bassistes incontournables de la péninsule aux innombrables projets dont l’Instabile Orchestra. Desidero Vedere , sento est un excellent moment dans la vie de ces quatre artistes, plein de musicalité, d’écoute intense et de partage spontané. L’esprit de recherche est tempéré par un lyrisme serein et il nous guide vers des instants secrets, d’apesanteurs élégiaques, de fragrances indicibles et des arrêts sur image déconstruits. Une belle réussite basée sur une relation approfondie basée sur l'improvisation totale et une conception démocratique pour chaque instrument / personnalité dans l’espace sonore. 

lundi 12 février 2018

Markus Eichenberger & Roberto Domeniconi / Derek Bailey & Anthony Braxton / Richard Scott / Andrea Massaria & Clementine Gasser/ Chris Pitsiokos, Brandon Seabrook & Daniel Levin / Frode Gjerstad, Damon Smith & Alvin Fielder

Markus Eichenberger – Roberto Domeniconi  Improvisations Unit UT 4811

Duo piano (Domeniconi) et clarinette basse (Eichenberger). La musique débute par des notes graves tenues à la clarinette basse et suspendues par dessus les touches et accords  du piano baignés par le silence dans l’espace, le tout dans une relaxation maximale. Une ambiance minimaliste, retenue et un travail du son des graves de la clarinette dont le souffleur modifie le timbre dans des détails infimes. Contrôle impressionnant. Roberto Domeniconi fait résonner les marteaux, les cordes du piano et égrener parcimonieusement des notes qui éclatent en contraste, en suivant son imagination. Son travail au piano préparé est minutieux et chargé de sens. On songe à Morton Feldman, sans qu’on puisse dénoter « une influence ». Improvisations, oui et on dira aussi, à l’écoute, que leur musique offre la cohérence et exprime les intentions d’un compositeur de grand talent.  Pas moins de quinze pièces à la fois concentrées et en suspension à l’écart des pulsations anguleuses et des tensions caractéristiques de la free-music : le temps flotte à la rencontre du silence. Un travail en quelque sorte respiratoire qui fait penser à cet exercice de John Stevens , Sustain, où on soutient la même note sur l'expiration.   Petit à petit, un véritable lyrisme giuffrien affleure dans le registre médium du grand chalumeau. Souvent, Markus Eichenberger ne joue qu’une seule note en en transformant son émission et le timbre de manière lentissime. En soufflant doucement, il arrive à projeter le son de manière tout à fait remarquable. Sa qualité de timbre dans le registre choisi est magnifique. À travers chacun des 15 morceaux, l’échange et le partage évoluent insensiblement en suivant scrupuleusement et avec énormément d’attention ce qui a déjà été joué et ce qui devra l’être encore. Il s’agit en fait d’une seule œuvre qui se développe au fil des quinze miniatures. Malgré l’apparence statique de cette musique, (même si le pianiste "s’agite" un peu avec des sons de gamelan et un ostinato sourd au n° 10), un auditeur attentif se régalera : la profondeur de la démarche nous envahit et l’émotion est palpable. Une incartade incisive du pianiste prend alors tout son sens. Un growl se déclare de temps à autre pour marquer le territoire avant de laisser la place au silence. Finalement, les dernières Improvisations libèrent l’énergie latente … Magnifique !
Dans la masse des enregistrements publiés au nom de l’improvisation libre – radicale – free, ces Improvisations se distinguent par une belle singularité : une beauté intrinsèque, une maîtrise essentielle du son, une mise en commun magique, une virtuosité qui s’exprime dans la grande qualité des sons, etc… qui tranche dans la grisaille post-free téléphonée. Un Must !!
Si vous n’avez jamais entendu parler de Markus Eichenberger et désirez faire une découverte rare, je ne peux que recommander l’album Emanem 4084  ’Domino Concept For Orchestra », un des plus remarquables grands ensembles d’improvisateurs libres jamais enregistrés, rassemblant entre autres des artistes rares comme Paul Hubweber, Charlotte Hug, Dorothea Schurch, Daniel Studer, Carl Ludwig Hübsch. Il fait aussi partie de l’Ensemble X, autre grand ensemble incontournable (Red Toucan RT 9344). Aussi le label Unit a publié par le passé de magnifiques duos avec le percussionniste Ivan Torre et le pianiste Fredi Lüscher, une collaboration avec les Mytha Horns et le catalogue Creative Sources recèle son album solo de clarinettes , Clarinet Solo 2008. Quant a Roberto Domeniconi, j’ai retracé des enregistrements (que je n’ai pas écoutés) avec le trompettiste Peter Schärli, le bassiste Christian Weber et le batteur Norbert Pfammatter au sein de Vier Klang (Raumzeit et Music for Astronauts). Deux musiciens à suivre et un album à réécouter avec plaisir !!

Derek Bailey & Anthony Braxton  Royal Vol 1 & 2 Incus 43 / Honest Jons


Enregistré le 2 juillet 1974à Luton lors de la tournée duo de Bailey et Braxton, Royal avait été publié en 1984 par Incus sous le numéro 43 (Royal Volume 1). Le volume 2 n’a jamais vu le jour. Incus, dirigé par la veuve de Bailey, Karen Brookman, a chargé Honest Jons, le fameux disquaire de Portobello Road où j’avais acheté des Zappa/Mothers sur Verve il y a 40 ans, de sortir des versions étendues de disques séminaux du guitariste Derek Bailey : en solo (Incus 2 et Incus 2R + un concert de York en 72), en duo avec Han Bennink (Incus 9 Performances at Verity’s Place + inédits) et ce brillant Royal, du nom de l’hôtel qui avait accueilli ce concert. Emanem a publié et réédité le concert du Wigmore Hall, double album légendaire des deux innovateurs  parmi les plus marquants de cette période. La musique est géniale. Anthony Braxton souffle dans toute sa panoplie d’instruments : sax alto anguleux, sopranino volatile, clarinette glissante, clarinette contrebasse granuleuse alors que Derek Bailey actionne sa guitare électrique archtop avec deux pédales de volume et une amplification stéréo. Cette installation lui permet des effets extraordinaires comme si on changeait en permanence la focale d’un objectif  de caméra. Indescriptible. Pas d’autres effets électroniques : tout est dans les doigts, le plectre et les pieds qui actionnent les pédales de volume. Sans oublier la pression de la paume sur les cordes de l’autre côté du chevalet. Derek est un virtuose des doigtés, mais il laisse flotter les timbres mystérieux des harmoniques de sa guitare dans le silence.  C’est aussi l’occasion d’entendre le souffleur torturer avec talent le son de sa clarinette comme rarement à cette époque où il était partagé entre la musique sérieuse et l’improvisation radicale. Question appréciation, je vais faire une comparaison rapide : la musique de Duo Concert du 30 juin 1974 (Emanem 5038, L'ALBUM LÉGENDAIRE) se révèle comme un dialogue très concentré autour de séquences préétablies  autour d’un motif de jeu ou d’un procédé avec des points de divergence inévitable qui font tout le sel de la rencontre. Braxton ne voulait pas jouer dans l’improvisation totale et les deux musiciens avaient convenu de ces procédés. Royal, enregistré trois jours plus tard, est une affaire plus intuitive où les deux improvisateurs suivent le cours de leur inspiration en navigant à vue. Cela fonctionne autant dans l’interaction et que par la très grande originalité « de chacun d’eux-mêmes quand ils semblent jouer chacun de leur côté". Mais à quel niveau !! Les musiciens sont plus décontractés ici, mais avec un ou deux passages qu’on aurait peut-être pu couper au montage.. Un régal…

Tales from the Voodoo Box Richard Scott Sound Anatomy SA 012

Onze morceaux décoiffant, rebondissant, inspirés, hagards, un paysage mouvementé aux multiples paramètres et perspectives : la musique électronique jouée par un expert, Richard Scott , au moyen d’un EMS Synthi A et d’un Haible Frequency Shifter à Berlin, avril 2017. Sous son apparente simplicité, l’électronique se mue, transforme instantanément son enveloppe, ses fréquences, ses pulsations, ses textures, se métamorphose par surprise en decrescendo en dégringolant dans le grave, sursautant vers  l’aigu ou hoquète un beat en le pervertissant (clara at the worm disco). À écouter d’urgence à la maison, chez son coiffeur ou son DJ, en voiture ou sur son PC. Réjouissant, requérant, évanescent un moment, saturé et arrachant les tweeters un autre, exemplaire pour l’étendue de sa palette sonore et la cohérence au fil des pièces. Magistral, sobre et direct.

The Spring of My Life : Haiku Music inspired by Kobayashi Issa Andrea Massaria & Clementine Gasser Amirani AMRN053

Chapeau bas à Gianni Mimmo, ce brillant saxophoniste soprano et producteur responsable d’Amirani pour son excellent travail ultra-professionnel tout au long de sa série qui dépasse largement la cinquantaine de titres et dont la qualité de la production (présentation, documentation, techniques d’enregistrement, originalité des projets, synergie) s’est améliorée au fil des dix années (et un peu plus) d’existence. Amirani se positionne dans l’univers des musiques  improvisées sans rompre le fil qui le relie au jazz d’avant garde et de la composition contemporaine. Au catalogue, on trouve quelques cd’s de la musique de Sciarrino et de Cage. On retrouve un peu cela dans ce beau travail du duo de la violoncelliste autrichienne Clémentine Gasser, avec qui Mimmo a joué et enregistré 10.000 leaves (NotTwo) avec la pianiste Elisabeth Harnik, et du guitariste italien Andrea Massaria dont j’ignorais l’existence jusqu’ici. La pochette digipack très soignée contient un livret de 22 pages ( !) détaillant le projet avec force illustrations, notes (italien – anglais – allemand), collages, extraits des haikus du poète japonais Issa Kobayashi qui servent de fil conducteur à 15 haikus musicaux… Issa (1763 - 1827) est un poète qui parle de notre humanité commune d’une manière si honnête, si contemporaine que ses vers auraient pu être écrit ce matin David G. Lanoue. Un excellente dynamique instrumentale dans le travail des instruments. On y entend une grande variété de timbres et d’atmosphères. Un contraste : la violoncelliste joue avec de magnifiques effets de timbre acoustiques rendus possibles grâce à sa maîtrise et sa sensibilité et le guitariste utilise avec une belle classe de nombreux effets dûs aux « electronic devices & effects ». Ces sonorités de guitare sont rendues possibles par le truchement de câbles, pédales et appareilsen tout genre. Le travail d’Andrea Massaria est très précis et soigné. Son C.V. nous apprend qu’il a étudié la guitare classique avec de grands maîtres et travaillé avec Butch Morris, Oliver Lake, Sylvie Courvoisier, Tom Rainey, Matt Maneri, Giancarlo Schiaffini. Rien d’étonnant vu la carrure du musicien. Il aborde plusieurs techniques et approches guitaristiques alternatives selon les morceaux et le résultat sonore, la grande clarté d’exécutions est optimale dépassant sensiblement le tout-venant des guitaristes qui ont une démarche similaire. On pense à la qualité et aux intentions du travail de Nels Cline du temps où celui-ci travaillait avec Vinny Golia. La violoncelliste intervient parfois de manière minimaliste mettant alors la guitare au centre de l’écoute ou on oublie qui joue quoi pour se laisser bercer par les sonorités. Pas d’emportement donc, plutôt une démarche zen ! Ce parcours sans faute fera poser quand même poser la question à plusieurs d’entre nous où se situe son style, sa marque personnelle, celle d’un improvisateur libre qui accroche les publics qu’ils rencontrent en conservant une personnalité musicale affirmée  (idiosyncratique) durant tout un concert, un peu comme un acteur campe un personnage de premier rôle durant une pièce de deux heures. Cela dit, il y a une cohérence indubitable. Vu le nombre d’amateurs et praticiens de la six cordes tous azimuts, on est sûr qu’il va rencontrer l’intérêt d’auditeurs attentifs.

Stomiidae Daniel Levin Chris Pitsiokos Brandon Seabrook Darktree DT 09

Saxophoniste révélé récemment à NYC : respiration circulaire, giclées énergiques, extrêmes de l’instrument, Chris Pitsiokos. Violoncelliste réputé et classieux au timbre enchanteur et au sens très sûr du glissando, Daniel Levin. Guitariste électrique saturé, bruitiste, frénétique et abrasif, Brandon Seabrook. Label d’exception produisant quelques pépites (John Carter et Bobby Bradford, Daunik Lazro, Didier Lasserre, Benjamin Duboc, Eve Risser, Edouard Perraud), Dark Tree. Improvisation libre entre les deux pôles guitare électrique et sax alto prenant le violoncelliste en otage en le cernant de sonorités saturées et enregistrées, à mon avis, avec une dynamique impropre. Mais je peux me tromper : est-ce l’intention des artistes ? Cette musique dense, véhémente et chahutée est évoquée par la mâchoire aux dents piquantes d’un poisson des abysses de la famille des Stomidae dont une des espèces intitule chacune des 7 plages de l’album et figue sur la pochette. Un poisson qui mord très fort au point que j’aurais peur de mettre un doigt dans l’eau pour sentir la température avant de plonger. Ce trio dont les musiciens sont d’excellents instrumentistes et de solides improvisateurs, n’en doutons pas, fonctionne trop unilatéralement à mon goût. Ai vu une vidéo de Pitsiokos jouant avec Paul Lytton à NYC, et bien, je pense qu’il ferait bien d’étudier ses enregistrements anciens et récents de ce musicien. La dynamique ! C’est peut-être / sans doute un parti-pris sonore, allez savoir. Les moments où la tension se relâche et les décibels itou manquent de cette dynamique et d’expressivité. Lisez les recommandations de Johannes Rosenberg, John Stevens ou Eddie Prévost ! Mais ça devrait plaire aux auditeurs qui entendent par les yeux du punk et du noise saturé, abrasif, etc…  ou certains fans de Peter Brötzmann, Masayuki Takayanagi ou Keiji Haino.

The Shape Finds Its Own Space Alvin Fielder Frode Gjerstad Damon Smith FMRCD429-1116

Le batteur Alvin Fielder fut un des compagnons de route du Roscoe Mitchell Art Ensemble à Chicago avant que ce groupe devienne l’A.E. of Chicago et par la suite on l’entendit avec Edward Kidd Jordan, un intarissable du sax ténor. Frode Gjerstad, l’infatigable globe-trotter du sax alto et compagnon de route de Paal Nilssen Love, Louis Moholo, Johny Dyani, John Stevens, Fred Lonberg - Holm,  Michael Zerang, Hamid Drake etc… Damon Smith, le contrebassiste impliqué dans l’improvisation libre et patron du label Balance Point Acoustics, un des modèles du genre. Un seul long développement du trio intitulé Angles, Curves, Edges and Mass durant trente-huit minutes vivaces, énergiques, intenses et qui offrent des variations intéressantes où chacun prend l’avantage de mener la partie à tour de rôle.
Points forts : Frode ouvre les débats avec sa clarinette virevoltante, le contrebassiste varie les effets et a un son à la fois puissant et un jeu évolué. Le batteur utilise une grande gamme de frappes et de combinaisons rythmiques / pulsations.  Un regret : la prise de son n’est pas assez précise surtout pour les détails du jeu et du timbre du saxophoniste ainsi que la géographie de la batterie. Vu le nombre important des publications de Gjerstad (son débit avoisine presque celles du triumvirat Brötzmann-McPhee-Gustafsson et du quatrième mousquetaire, Ken Vandermark, et comme eux, il tourne très souvent, jusqu’aux USA), c’est un peu dommage de brûler une cartouche. Malgré cela, on y trouve une force naturelle et de la sincérité, du vécu. Toujours bon à prendre, même si cette formule sax – basse – batterie est devenu un véritable rite pour de nombreux souffleurs free au point que cela en devient ennuyeux.