31 mars 2018

Guy-Frank Pellerin & Antonino Siringo/Denhoff/ Philipp/ Fischer & Frank Gratkoswki/ Günter Christmann Elke Schipper Michael Griener Lenka Zupkova Thomas Lehn Alex Frangenheim Paul Lovens/ Timo Van Luyck et Kris Vanderstraeten.

It doesn’t work in a car Guy-Frank Pellerin & Antonino Siringo Yek Nur Setola di Maiale SM3510.

Piano grand-angle et saxophones petit et droit et grand et coudé, interaction du tac-au-tac sans tic, esthétique d’une expression pointue où la sensibilité, la logique, la musicalité et un très grand savoir-faire se rejoignent pour une musique sensuelle, lucide, chercheuse. En leur présence, l’écoute active s’affirme aussi spontanément que leurs échanges communiquent l’essentiel au fil de pièces uniques taillées comme des diamants, vécues comme des poèmes philosophiques. Au clavier, les dix doigts de chaque main animent les timbres, les marteaux, les câbles tendus et l’âme de l’instrument dans une construction vivante, une architecture mouvante, sensible, éphémère auxquelles le souffle chaud, le cri déchiré, les harmoniques hérissées du saxophoniste projettent sa vision complémentaire, aimantée, poétique, quête chamanique. Les anches et la colonne d’air hantées de Guy-Frank Pellerin savourent l’instant créé par la fusion du passé recomposé et du futur visionnaire d’Antonino Siringo, maestro syncrétique du classique contemporain et du jazz libre où pointe l’esprit constructiviste du grand Cecil (plage 2 Panoramica, plage 5 No Traffic Lights). La virtuosité du pianiste n’est pas vaine, l’articulation folle de chaque son, de chaque toucher, dessine des intentions innombrables en un torrent magiquement ordonnancé par une extrême sensibilité, imprime fugacement dans l’espace d’un instant, des visions de palais extravagants, de cités science-fictionnesques, multitudes de tours penchées qui défient leurs centres de gravité. Il faut noter la grande précision dans le traçage des lignes, courbes, pointes et angles et la remarquable lisibilité de son jeu et de son toucher à cette vitesse frénétique. Les lois de la physique rejoignent l’élan du cœur, les battements de l’espoir. Le saxophoniste ajoute adroitement couleurs, émotions intérieures, harmoniques jetées dans l’espace comme des hiéroglyphes sur la toile tendue par les vents du large. Ailleurs, les doigts d’Antonino semblent s’égarer dans les cordages faisant résonner la coque vernissé et les courbes vibrantes du piano par des chocs savamment amortis sur la tension des cordages, son esprit traçant des réponses secrètes immédiates à ses investigations gestuelles spontanées, lesquelles inspirent les glissandi subtils du soprano chercheur de Guy-Frank. Celui-ci a le chic de prendre le temps de jouir de ses trouvailles, contrebalançant l’impétuosité du pianiste, par le charme poétique de la vocalisation free des timbres. On songe aux lueurs miroitantes et incisives des Sam Rivers, Joe McPhee, Charles Brackeen. Mais c’est vers l’esthétique voisine d‘un Urs Leimgruber que son appétit se dirige, sa pratique  l’y mènera, je pense. 
Nos deux improvisateurs constructeurs de mondes parallèles entrelacés se rejoignent là où leurs sensibilités semblent les écarter. Leur savoir-faire est magistral et vécu, maîtrisé et fougueux, leurs complémentarités sont exemplaires, leur vivacité, touchante. Je me demande bien pourquoi ça ne (peut) pas travaille(r) dans une voiture. Leur conduite est surprenante, l’essence de telles idées est un carburant secret qui semble n’avoir été inventé que pour satisfaire leurs appétits insatiables. Le titre de l’opus : peut-être l’expression de l’humour pince sans-rire du saxophoniste. Même s’il semblera aux connaisseurs pointus que leur route soit repérée, voire connue, Guy-Frank Pellerin et Antonino Siringo Yek-Nur nous tracent un parcours exceptionnellement dense et rarement atteint. D’ailleurs, je suis surpris par la vitesse avec laquelle le plaisir d’écoute ait oublié la durée de cet excellent album que je recommande vivement.

PS : s’il fait plus que suggérer les phrasés chorégraphiques dans l’espace de Cecil Taylor dans deux ou trois morceaux, Antonino Siringo aurait tort de nous priver de nous livrer cette expression rare de sa très grande maîtrise au clavier d’un grand piano : un auditeur averti ou fraîchement convaincu devrait être assez fou pour se priver de ce plaisir. Savoir imprimer avec autant de talent, d’intentions subtiles dans la jungle labyrinthique des touchers percussifs rendu possibles par la danse effrénée des avant-bras, mains et doigts sur un clavier d’un grand, avec un tel rendu, si haut en couleurs (elles-même si superbement variées) est plus qu’une performance athlétique d’un très solide musicien, instruit et savant. C’est un partage émotionnel des possibles du piano qui transcende l’analogie avec l’œuvre du titan New Yorkais. Sincèrement, je suis admiratif et j’espère que les lecteurs qui essaieront d’écouter cet album tireront les mêmes conclusions que moi. En effet, je peux vous faire entendre bon nombre de témoignages de spécialistes des 88 marteaux qui visiblement n’ont pas la carrure instrumentale suffisante pour exprimer cette tridimensionnalité dans l’espace. À cette vitesse, la gaucherie est souvent inévitable et en gâte souvent l’audace. En outre, Siringo ne fracasse pas son architecture à mi-chemin, sa sensibilité n’étant pas frénétique, elle évite la transe extatique (C.T.). La perception de sa capacité à construire de toutes pièces son édifice mirobolant sans le faire exploser suffit à nous convaincre de quoi il est capable. Pourquoi sortir de la route quand il n’y a pas de fossé, mais un précipice ? Sagesse d’un artiste sensible avant tout.

Denhoff/ Philipp/ Fischer & Frank Gratkoswki Michael Dennhoff, Ulrich Phillipp, Jörg Fischer, Frank Gratkowski sporeprint 1711-08 

Je vous ai déjà entretenu de ce curieux trio qui associe la campanula de Michael Denhoff, un rare instrument à cordes frottées proche du violoncelle, et la contrebasse magistrale d’Ulrich Phillipp à la percussion millimétrée de Jörg Fischer, le maître d’œuvre de Sporeprint. C’est avec joie que je mesure le travail accompli depuis leur précédent opus (Trio Improvisations/ sporeprint 1408-03), cette fois en compagnie du très remarquable soufflant Frank Gratkowski, crédité clarinette, flûte et clarinette basse. Phillipp, Ulrich de son prénom possède un coup d’archet qui vaut bien celui de son presque homonyme à un S près, Barre de son prénom. Inspiration toujours garantie quand son nom figure dans la composition d’une formation d’improvisateurs libres, telle que celle-ci. Les deux cordistes se complètent à merveille et le leu du percussionniste excelle en leur compagnie. Le souffle de Gratkowski se révèle un élément bonificateur probant pour créer une bien belle musique. Sept titres non-intitulés, untitled 1-7,déclinent avec lenteur et subtilité, une immense qualité d’écoute, une saveur acoustique, timbrale, une délicatesse puissante propres à cette capacité de communication, d’accord émotionnel, de vibration collective, d’expressivité du sensible. Elle est magnifiquement démontrée ici, cette qualité intrinsèque de l’improvisation libre de haut vol, qui se concentre sur la dynamique sonore. La microtonalité assumée, celle qui joue sur les altérations infimes des intervalles stricts des gammes tempérées, est ici précisément évoquée, suggérée sans exotisme et expressionisme appuyé. Elle existe en filigrane, à la pointe du sentiment. La percussion est le vecteur de colorations, de caresses, de battements légers, sursauts délicats, balais volatiles, frémissements éphémères. Les frottements des cordes irisent l’onde, la surface d’un étang frémit et ondoie sous la lumière de l’astre ascendant. Une communion des timbres, un lyrisme pastoral, une écoute palpable s’étale dans un temps apaisé, solennel, intime, celui de quatre sensibilités qui se complètent au fil des métamorphoses sonores. Celles-ci évoluent insensiblement : les 7’48’’ (untitled 4) d’un canon mystérieux tracé au ralenti dans une communion sensible qui semble s’éterniser sur la même note immobile, jouée statiquement et curieusement de plus de cent manières exprimant ainsi la variété infinie des touchers de chaque instrument. Untitled 5 surprend à retenir le sentiment de la précipitation par d’infimes détails du jeu collectif dans une forme courte. Il y a tant de velléités libertaires qui ouvrent les portes ouvertes depuis deux générations en oubliant l’expression du sensible. Ces quatre patronymes quasi anonymes (Gratkowski, seul, est largement documenté et souvent invité aux quatre coins internationaux de la scène improvisée) qui échappe à la notoriété, susceptible de les faire figurer dans le palmarès des chroniqueurs anglo-saxons de The Wire, nous rappellent encore une fois les mérites de cette scène composée essentiellement de praticiens (fort) doués qui persévèrent dans leur passion inassouvie : improviser librement en mettant en valeur le potentiel sonore, instrumental, imaginaire, musical, sensible, onirique (etc…) d’individus maîtrisant leurs instruments, exprimant leurs idéaux à l’écart de la gabegie médiatique, consumériste et contre les idées reçues, la réification de l’art. La musique partagée, vécue, complètement improvisée, ces moments hésitants, ces retrouvailles instantanées, détaillés aussi longuement avec l’amour des choses de la vie et des êtres qui l’habitent, est en soi une démarche existentielle. Elle trouve ici une expression magnifique. Untitled 7 en est l’apothéose : après des cadences agitées, une découpe incisive du temps par de multiples tempos abandonnés à mi-course se chevauchant, empressés à se contredire, clins d’yeux rythmiques et pulsations évitant un flux trop évident qu’il faut contrarier pour en faire ressentir l’inanité, l’improvisation collective se résout dans des frottements minimalistes, mettant en évidence l’insondable diversité des timbres et sonorités obtenues par ce geste immuable de l’archet frotté, du souffle pincé que seul le savoir-faire intense permet d’obtenir et diversifier à l’envi. Un magnifique quartet qui dément de belle manière la prévisibilité de sa configuration instrumentale aujourd’hui galvaudée par l’expressionnisme tâcheron du « free free-jazz » limité entre forte et triple forte au mépris des lois de l’acoustique, de la dynamique naturelle des instruments à cordes. Entendons nous bien : je suis loin de mépriser le free-jazz, mais son écoute consécutive est fatigante à la longue. Les musiciens de ce quartet pratiquent une musique dans l’apparente retenue en constitue la puissance irrésistible : elle aspire notre écoute et nous fait découvrir le miroitement des sonorités et de leurs combinaisons infinies. En outre, nombres de tenants de la jubilation extatique se rejouent d’un point de vue harmonique, rythmique et mélodique, lassant une oreille exercée. Donc, ces untitled forment une musique superbe que je préfère encore au tout récent Company de Derek Bailey, Klinker, chroniqué dans la page précédente. C’est dire la haute qualité cet opus au titre patronymique qui recèle une véritable poésie, trop souvent absente ailleurs. 

the art of the………….. DUO 2        edition explico 23
Joachim Zoepf bass clarinet      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Michael Griener percussion
Elke Schipper voice                     Joachim Zoepf  bass clarinet
Michael Griener percussion      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Elke Schipper voice
Michael Griener percussion      Joachim Zoepf  bass clarinet
Elke Schipper voice                    Lenka Zupkova viola
Michael Griener percussion       Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Lenka Zupkova viola
Günter Christmann trombone, cello Alexander Frangenheim db bass
Paul Lovens percussion             Elke Schipper voice 
Günter Christmann trombone   Paul Lovens percussion
Thomas Lehn  synthesizer        Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Mats Gustafsson soprano sax
Günter Christmann zither a.o.   Elke Schipper voice 

Cette énumération précise relate l’imprécision dans notre esprit des vertus auxquelles certains improvisateurs prêtent aux possibilités cherchées inlassablement et trouvées comme par miracle dans les mécanismes et propriétés physiques de leurs instruments respectifs, anche sertie d’un bocal résonnant et tuyau boisé, étrangement courbé et entouré de clés mystérieuses, la clarinette de Joachim Zoepf, violon un peu grossi et cordes sensibles mais revêches de l’alto au crin de l’archet  de l’altiste Lenka Zupkova, cuivre coulissant et pavillonaire embouché par le souffleur Günter Christmann, lui-même initiateur de l’art précis du duo tel qu’il est documenté ici sur son micro-label en édition limitée (dépêchez-vous !) et violoncelliste intrigant et précis. Batteries écartées des sentiers battus par deux poètes sensibles de la gestuelle percussive : Michael Griener et Paul Lovens (selected or unselected). Cordes vocales, orifice et cavité buccales, succion des phonèmes, étirements fragmentés de la parole, chant fugaces des diphtongues ensauvagées, feu follet de la langue inventée : Elke Schipper. Gros violon, touche dont le moindre millimètre est conquis à la poésie de l’archet baladeur et des pressions infimes des phalanges meurtries dans le feu de l’action : Alexander Frangenheim. Le synthé analogique sorti du grenier d’un autre âge pour satisfaire l’appétit ludique pour les fréquences froissées d’un trop-plein électrogène : Thomas Lehn. Revenant vers ses premières amours non-idiomatiques, le musculeux soufleur scandinave aux prises avec le frêle saxophone soprano qu’il pointe en triturant l’anche à coups de lèvres fous ou folles : Mats Gustafsson. Ces échanges croisés doivent se réitérer sans se ressembler, les occurrences de chaque duo ont l’art de me laisser imaginer leurs univers sonores respectifs. Malheureusement, il s’agit de ma part seulement d’une invitation à votre curiosité. Pour mon malheur momentané, la copie qui m’a été assignée par edition explico ne me permet pas de découvrir les sons enregistrés, édités et masterisés pour ce nouvel opus, intitulé art of the duo 2. Il y a simplement un défaut dans l’enchaînement des octets du disque compact qui en empêche la lecture, chose inévitable pour un label aussi artisanal. C'est ce qui rend leur démarche si essentielle : elle ne tient qu'à un fil ! Toutefois, l’énumération indiquée plus haut me titille en espérant pouvoir l’écouter un jour, si vous, chers lecteurs toujours plus nombreux, vous précipitez aussi impatiemment que je suis prompt à le faire, avant que les deux artisans utopistes (il faut en convenir !) aient lu ma missive digitale via internet. Reçu, il y a presque une semaine, ce disque compact prometteur, j’attends encore une réponse à mon message de détresse : le CDR ne fonctionne presque pas ! Si j’en reçois, d’une manière ou d’une autre, la matière sonore, je parviendrais peut-être à tracer sur un feuille blanche mes impressions d’auditeur-praticien (quand même). À suivre donc !
PS ai reçu une autre copie du CDr en bon état de marche de Günter ! Donc le  texte relatif à mon écoute paraîtra d'ici peu ....

arrêt au lac chimère Timo Van Luyck & Kris Vanderstraeten La Scie Dorée 1918 

Ce n’est pas le premier album vinyle du duo de Timo et Kris, mais la prise de son très fidèle et précise de Michael W Huon et le mixage présent de Vincent De Roguin apportent à leur collaboration un éclairage neuf, une atmosphère secrète, une vision à la loupe qu’on a la soudaine impression de mal les (re)connaître. Percussions faite maison exotique et objets hétéroclites (KV), instruments détournés (TVL). Karel 2013 à la Rue Haute, Bruxelles, lieu hanté s’il en est. D’un apparent bric-à-brac fuse un ordonnancement des timbres et des couleurs sonores, fantômes de l’au-delà, de l’ailleurs du temps transformé.  Les sons sont étalés, flottent dans l’espace exigu du grenier du Karel, vibrent sans s’imposer, s’insinuent dans notre perception et s’enchaînent au petit bonheur la chance pour notre plus grand bonheur ou plaisir. Les crédits de la pochette (mystérieuse) n’indiquent aucun instrument, l’oreille se guide à l’aveugle pour essayer identifier  en vain l’objet, l’instrument, le geste, la technique, qui joue quoi. Comme le montre le montage photographique du recto d’arrêt au lac chimère,les deux musiciens et leurs sons s’interpénètrent pour ne faire d’une entité, invisible mais pressentie avec lucidité par KV & TL. Plus qu’une synchronisation télépathique, il s’agit d’un même et seul rêve éveillé et chancelant vécu par les deux protagonistes, leurs chimères, leurs manies. Absence de réflexe, d’appel et réponse, d’action / réaction. Plutôt connivence, poésie et dérive onirique. Enchevêtrement insoupçonné. Subconscient relâché au pays des jouets au fond d’un grenier magique. Merveille de la captation microphonique, géographie du sensible.  Cette musique se hisse au niveau des plus beaux exemples enregistrés de musique improvisée libre radicale par la qualité intrinsèque de sa richesse sonore et de la grande concentration des deux artistes dans le déroulement de la performance.

20 mars 2018

Sirius : Yaw Tembe & Monsieur Trinité/ Derek Bailey & Company Klinker Simon Fell Mark Wastell Will Gaines / Georg Wissel Achim Tang Simon Camatta / Jean-Marc Foussat : 3 albums with Xavier Camarasa, Henri Roger et Christian Rollet- Quentin Rollet/ Edoardo Marraffa Nicola Guazzaloca Gabriele Di Giulio Luca Bernard & Andrea Grillini Tell No Lies.

Sirius : Acoustic Main Suite Plus the Inner One. Sirius : Yaw Tembe & Monsieur Trinité Clean Feed CF454CD 

Enregistré dans un lieu particulièrement réverbérant, si pas carrément échoïque, le Panteão Nacional à Lisbonne par le duo Sirius composé du trompettiste Yaw Tembe et du percussionniste Monsieur TrinitéAcoustic Main Suite Plus the Inner One tient la gageure d’incorporer cette acoustique particulière et (extrêmement) réverbérante (du béton, du marbre, de la pierre et du béton !) qui fait ainsi partie intégrante de la musique du duo. Côté trompette, on songe à Bill Dixon  et le percussionniste agite, frotte ou frappe précautionneusement et avec une belle parcimonie les éléments métalliques ou ses peaux en tenant compte du feedback échoïque. Celui-ci génère une aura sonore, un souffle, des échos et tout le plaisir du jeu consiste à les doser et jouer sur la durée des sons et la vitesse  de ceux-ci dans cette atmosphère de réverbération caverneuse. Le trompettiste s’arrête de jouer un instant, mais l’écho le prolonge, allonge sa durée, la boucle mystérieusement. Les vocalisations dans le tube sont altérées, elles flottent comme un effet électronique. Or, il s’agit d’une musique exclusivement acoustique. La prise de son en est d’ailleurs particulièrement soignée. Yaw Tembe  distille les motifs mélodiques de la Suite en prenant des pauses ou parfois fait éclater la colonne d’air en suscitant des harmoniques extrêmes. C’est un trompettiste remarquable dans ces aigus particuliers et j’ai beaucoup de plaisir à l’écouter. Ses effets de souffle impressionnants acquièrent tout leur sens quand la surface des murs en renvoie leur image complètement déformée. Extatique. Monsieur Trinité propose une belle utilisation d’éléments de percussion dans ce contexte, complétant magistralement le souffle « cotoneux » et en suspension de son camarade. Dans deux pièces on entend la voix de Tembe citer un texte de Robert K.G. Temple, The Sirius Mistery et ses propres notes sur Sirius. Démarche originale dans un lieu finalement peu propice à la musique instrumentale (pour la voix cela pourrait se révéler fantastique !). Voici comment rendre intéressante, fascinante même, cette orientation musicale appelée free-jazz. Improviser librement est une discipline qui tient compte avant tout des circonstances de lieu et de temps et des caractéristiques acoustiques et sonores d’un espace et de tous les affects qui en émanent. Les deux musiciens ont poussé ce point de vue et cette nécessité à un magnifique point de non retour ! Yaw Tembe : à suivre !! 

Derek Bailey & Company Klinker : Derek Bailey Simon H.Fell Will Gaines Mark Wastell Confront Records Confront core series / core 04 double cd.
Cette édition de Company, l’orchestre à géométrie variable de Derek Bailey fut sans doute une des dernières éditions et aussi, curieusement un groupe régulier baptisé Cavannaconor par le harpiste Rhodri Davies, lequel est absent pour ce concert (24/08/2000). Et quel concert (il y en eut d'autres avec ce Company là) !! Première bonne nouvelle : Derek Bailey , alors arrivé au crépuscule de sa carrière (il nous a quitté en 2005), ne fait pas que se rejouer ! Il y a des passages où j'entends des choses surprenantes que je n'ai jamais entendues ailleurs et j'ai écouté de fond en comble ses albums vinyles depuis les seventies de manière continue et de nombreux cd's. Mais Klinker : pourquoi le Klinker ?
Le Klinker Club fut durant approximativement vingt-cinq ans le club d’improvisation londonien le plus dingue sous la direction du cinéaste expérimental – poète – guitariste – violoniste - percussionniste – performer le plus allumé de la planète, Hugh « Gasmask » Metcalfe. Compagnon du poète sonore Bob Cobbing, de la danseuse ( !) Jennifer Pike et Lol Coxhill au sein du groupe Birdyak, ainsi que de Phil Wachsmann dans le délirant Bugger All Stars (Bead records lp's toujours disponibles), ... et frontman improbable du Tony Oxley Quartet ou Quintet. Un incroyable personnage qui poussait la provocation et le délire toujours plus loin (F...Off Batman, Cross Dressed Quartet ... la folie !! Ici, c’est l’accordéoniste Matt Scott qui se colle à la présentation et à l’organisation, car je n’entends pas une seule intervention vocale del chefo supremo (sans doute absent !), seulement les annonces enjouées de son fidèle lieutenant. L’autre lieutenant, Dylan Bates (violoniste, auteur-compositeur, chanteur et frère cadet de Django Bates, aussi déjanté que le boss), était responsable des magnifiques graphismes des flyers colorés du Klinker. On n’a jamais vu un club aussi dingue où parfois la désorganisation était suscitée pour « inspirer » les artistes, à l'époque dans cette arrière salle du Sussex Pub à Hackney. Le club a transhumé dans les pubs et lieux les plus improbables (dodgy) dont une sacristie d'église abandonnée ! Cela va sans le dire : plusieurs improvisateurs de renom évitaient de s’y produire. Le Klinker Club revit, récemment à Bethnal Green, tous les 17 du mois, un jour de nombre entier. Tout sérieux qu‘ils paraissent, Rhodri Davies et le violoncelliste Mark Wastell, les deux chefs de file du London New Silence à l’aube des 2000, sont des british pur jus, toujours un peu excentriques et des fans de Hugh « Gasmask ». Et donc,  avec le contrebassiste Simon H. Fell, ils formaient (et forment toujours IST), un trio d’avant-garde qui révolutionna le petit monde de l’improvisation (TMM Berlin 2001) et enregistra un paquet de cd’s et un vinyle (Anagrams To Avoid/ siwa) aussi intéressants les uns que les autres. Mais avec Derek Bailey, c’est encore une autre affaire : le guitariste avait invité le danseur de « tap-dance » ou claquettes (en français) Will Gaines (1928-2014) qui eut son heure de gloire dans la scène be-bop british et avec Duke Ellington. Cette étrange édition de Company  a enregistré le dernier (double) album de Company pour Incus à Marseille l’année précédente avec R Davies (Incus CD 44/45 épuisé). 
Vous connaissez sans doute sommairement le déroulement de Company : on assemble les musiciens en duos, trios, quartets ou en tutti et on essaye, développe ou célèbre ces combinaisons instrumentales et de personnalités en cherchant des éléments neufs, des correspondances imprévues, en sublimant le connu vers l’insoupçonné. Un approfondissement de la pratique sur le terrain qu'on améliore au fil des séquences et des sets. Les Company Weeks permettaient à une dizaine de musiciens d’étendre le procédé ad infinitum au long de soirées entières jusqu’à plus soif. Mais comme le révèle judicieusement les enregistrements que le fidèle Tim Fletcher réalisa cette soirée là : une seule soirée avec de tels musiciens se suffit à elle-même. L’ambiance et la prise de son (pas trop technique, mais très présente), les «annoucements » (de DB et de WG), la chaleur du public, leurs rires, la musique endiablée et d’une grande fraîcheur, les claquettes (Will Gaines a alors 72 ans !), tout concorde à rendre cet album absolument irrésistible. Je préfère les albums anciens de Derek, à ceux de la fin de sa carrière, où la guitare était trop saturée à mon goût et certains collaborateurs trop « téléphonés » (intérêt musical relatif !), mais celui-ci se situe clairement dans le top sur plusieurs morceaux. 
1er CD  Deux trios DB/SF/MW (guitare – contrebasse – violoncelle), engageants, rageurs et même décoiffants, évoquent un pugilat de sales gosses qui se roulent par terre en s'agrippant par tous les côtés à la fois. Une bonne entrée en matière. Trois courts duos Gaines-Bailey claquettes et guitare. Le jeu Derek a une dimension rythmique remarquable. Les frappes, frottements, cliquetis des semelles de Will Gaines simulent un jeu de batterie polyrythmique multiswing sur le quel le guitariste surfe d’aise. Le troisième intitulé : you should see me when I’m making money, se termine tout-à-coup sur un saut final sonore du danseur. Vraiment joyeux. Will Gaines ne se prive pas de déconner à la grande joie du public avec un jive et un aplomb digne d’un jazzman à l’ancienne de haut lignage et Derek Bailey nous donne à entendre de belles trouvailles qui font de lui un improvisateur exceptionnel. Le break ! ? Ensuite : Duo SF/MW faisant vibrer, frapper, pleurer, murmurer, chuinter les cordes dans toutes les dimensions. On est très loin du trio IST et du New Silence, mais quelle musique.  En quartet dynamique pour finir le cd - avant le deuxième break. Il fait soif visiblement, on est en plein mois d’août. 
2ème CD : WG/MW : le public parle mais les claquettes virevoltent et au bout d’un moment Wastell trace un tempo… Deux duos DB/SF consécutifs car le guitariste aimait beaucoup jouer avec le contrebassiste. Même après avoir écouté Derek Bailey assidûment durant plusieurs décennies, on trouve encore matière à rêver, à se surprendre. Des coups de plectre cisaillent sans pitié des tuilages d'accords / clusters émettant simultanément grands écarts d'intervalles et harmoniques extrêmes. Mais d'autres passages offrent de lents glissandi et des sursauts pointillistes hyper détaillés. On passe instantanément de détails étirés en douceur à la rage frénétique. Une métamorphose continue et permanente. 2ème Quartet final, enthousiasmant : Will Gaines délivre allègrement son boniment de jazz performer alors que les trois autres grattent, frottent, s’évertuent à faire sauter toute référence tonale. WG cite des grands artistes qu'il a eu le bonheur de rencontrer à Londres : Ronnie Scott, Tony Oxley, John Stevens... and Derek Bailey. Ses claquettes font parfois songer aux pulsations multiples de Milford Graves : idéal pour la free-music !!  Les quatre s’oublient, exultent. Inoubliable, sûrement pour les spectateurs. 
C’est sans nul doute le plus beau souvenir que me laisse Derek Bailey à la fin de sa carrière (avec ce magnifique album solo publié par Rectangle en Digital Download thanks to Quentin Rollet et Noël Akchoté) et le plus joyeux Company qu'il est donné d'écouter. L'atmosphère de concert est absolument fantastique, la prise de son de Tim Fletcher rendant grâce à la vie émotionnelle partagée avec le public et le lieu. Oolyakoo ! 


Dans les courbes Xavier Camarasa et Jean-Marc Foussat FOU Records FR-CD26
D’une Couleur Rouge Tendre Henri Roger & Jean Marc Foussat
Jean – Marc Foussat a développé un travail intéressant et pluridimensionnel avec le VCS3 et l’AKS, appareils « vintage » datant des premières années septante. Projetant le son en stéréo, il crée des contrepoints mouvants, des paysages sonores en constante métamorphose utilisant aussi la voix, des appeaux et des sons recyclés qui peuvent culminer dans une intensité paroxystique ou frôler le murmure. Il a publié plusieurs albums de rencontre avec des improvisateurs acoustiques (Jean-Luc Petit, Fred Marty, Joe McPhee, João Camoes , etc…). Comme improvisateur électronique, J-M F se révèle imaginatif, intense, dense, un coloriste varié avec une palette très diversifiée. Si sa pratique musicale se rapproche plus de la musique électro, post rock, etc… en remplissant le champ sonore, il est un inconditionnel de l’improvisation libre acoustique ayant travaillé bénévolement à enregistrer une quantité impressionnante d’albums d’impro libre radicale pour une kyrielle de musiciens dont certains ne sont pas les moindres praticiens de cette musique réputée exigeante et difficile. Derek Bailey, Evan Parker, Lazro, George Lewis, Léandre, Annick Nozati, etc… À mon avis, il existe une contradiction entre son activité sonore projetée par deux haut-parleurs qui diffusent ses sonorités très variées, contrastées et continues dans l’espace et l’approche acoustique d’un improvisateur libre « radical » jouant du violon, du trombone, ou un autre instrument acoustique, car celui-ci occupe un point précis du champ sonore duquel il rayonne. L’auditeur identifie inconsciemment ce point. Pas question de bouger face au micro où de déplacer celui-ci  Sa dynamique liée au silence et d’une plus grande ampleur. Là où un instrumentiste acoustique peut fragmenter son discours en y introduisant des doses de silence qui vont de l’infime à l’omniprésent, l’électronicien produit des sons continus qui peuvent s’enfler au point de recouvrir des détails de son collègue. Leurs caractéristiques respectives sont divergentes et cette divergence peut créer un problème d’équilibre et de partage du champ sonore entre les musiciens, surtout pour une musique où chaque instrumentiste est sur un pied d’égalité dans un contexte de liberté totale. Chacun sait que la liberté des uns commence où finit celle des autres. Cela dit, J-MF et le pianiste Xavier Camarasa trouvent un véritable terrain d’entente. C’est une véritable connivence qui s’établit au point dans certains passages ils font corps l’un à l’autre. Les affres déchirants des paysages post-urbains synthétiques délivrent un souffle voisin du flux, du toucher et des ondes du pianiste Xavier Camarasa. Ailleurs, J-M F crée spécialement des sons qui répondent exactement aux frappes assourdies des marteaux sur les cordes. Cette symbiose est vraiment remarquable. 
Où j’applaudis franchement, c’est à l’écoute du duo D’une Couleur Rouge Tendre avec l’excellent pianiste Henri Roger. Tout le duo de 34 minutes (cfr soundcloud)est basé sur le contraste entre le jeu concentré polymodal du pianiste et les dérives oniriques de l’électronicien. La relation sonore entre chaque artiste est distante et tangentielle, mais l’intensité et la fulgurance de chaque improvisateur se rejoignent dans la puissance et l’absence de concession de leurs démarches perspectives. Un même feu les habite, une quête de l’impossible. Chapeau !

iNDES the WisselTangCamatta Umland Records LC 52840
Georg Wissel Achim Tang Simon Camatta 

La particularité du saxophoniste Georg Wissel de Cologne est de jouer du (prepared) alto-sax, et ici,de la clarinette. Il fourre une bouteille en plastique ou un emballage plastifié chiffonné dans le pavillon de son saxophone et essaye de souffler, vocaliser, bruisser dans l’anche et la colonne d’air. Assez radical. Il fait cela depuis tellement longtemps que c’est devenu une seconde nature. Le tandem énergétique Achim Tang (contrebasse) et Simon Camatta (batterie) l’emmène dans des improvisations échevelées. Je me serais attendu que Simon prépare sa batterie ou la transforme – à l’instar d’un Paul Lytton avec qui Georg Wissel partage un excellent duo – mais son jeu dynamique, diversifié et sa constante attention font merveille. Quarante-quatre minutes d’intenses explorations dans la géographie du trio enregistrées au légendaire Loft de Cologne le 19 février 2017. Le contrebassiste n’hésite pas à prendre les devant : une séquence où il se lance dans l’exploration boisée des cordes à l’archet  est remarquablement secondée par le jeu convulsif des deux autres. Une écoute intense, une énergie jamais prise en défaut, des équilibres instables, des sifflements d’anche curieux, des timbres rares, des atmosphères incertaines comme dans cette deuxième plage bruissante où il devient abscons de vouloir distinguer qui joue quoi tant l’aspect ludique et émotionnel de découvrir des (nouveaux) sons nous font oublier le temps, la vitesse, la limite note/bruit. Georg Wissel joue pourtant les notes (très) aiguës du registre normal de la clarinette sans solliciter une technique alternative. Wissel Tang et Camatta pousse l’esprit de recherche en outrant la norme avec une belle conviction et une réelle connivence. Il s'agit de leur deuxième album, le premier, Movements (Creative Sources CS 301 CD) avait été enregistré le 24 janvier 2014 dans le même Loft et se révélait comme une très bonne entrée en matière à l'intérieur de cet univers sonore grouillant et mouvant, éclaté et tendu, tout en se référant à des phrasés et une pratique plus proche du jazz libre que dans le présent opus. Avec Indes, les musiciens poussent le bouchon nettement plus loin vers une recherche sonore à la fois introspective et à l'écart des modèles existants. Dans Movements, le souffleur Wissell aiguillonne  et entraîne ses deux acolytes vers la liberté totale. Avec Indes, on assiste à une complete communion du trio dans cette quête de sons inouïs et inexorablement enchevêtrés, quête rendue possiblee par des procédés et modes de jeux entièrement en dehors de la pratique instrumentale conventionnelle.  Excellent trio d’improvisation radicale basé sur le triangle sax-basse-batterie (la formule passe partout), architecture qu'ils transforment, déforment,  déchiquètent, triturent,  insaisissables. 

Tell No Lies Edoardo Maraffa Gabriele Di Giulio Nicolà Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini Fonterossa.
Tell No Lies ! Ne racontez pas d’histoire ! Je suis sensé limiter mon champ d’investigation journalistique à la musique improvisée libre. Mais le jazz à la sauce Bolognaise a le parfum de la réelle authenticité. Les précités, Edoardo Marraffa, ici au sax sopranino, Gabriele Di Giulio au sax ténor, le pianiste Nicolà Guazzaloca, compositeur des six excellents morceaux interprétés ici, le contrebassiste Luca Bernard et le batteur Andrea Grillini font partie de la communauté d’improvisateurs de Bologne, un des plus soudées, accueillantes et engagées de la péninsule organisées autour de lieux – laboratoires tels que la Scuola Popolare Ivan Illich (tout un programme !) ou le Centro di Ricerca Musicale Teatro San Leonardo où cet opus enthousiasmant a été enregistré les 30 et 31mars 2016. On pense bien sûr à l’intense jazz modal Blue Note risqué du milieu des années soixante mâtiné de free parfaitement intégré à l’esprit des compositions et à Don Pullen avec Mingus. L’une d’elles, Kronstadt (tiens tiens !) est interprétée deux fois et l’alternate take clôture ce bel album incendiaire. Edoardo Marraffa et Nicolà Guazzaloca joue régulièrement en duo et Edoardo est un phénomène original du sax ténor avec une sonorité franchement aylérienne sans que ce soit une caricature ou une pâle copie. Un client sérieux ! Ici il laisse son camarade Gabriele Di Giulio développer des improvisations dans le droit fil des compositions (son plus proche de Trane et Joe H.) et détonne littéralement au sax sopranino, instrument très difficile qu’il s’est vraiment décarcassé  à maîtriser. J’apprécie donc, surtout quand il glisse entre les notes en faisant chanter le timbre. Par rapport au jazz moderne contemporain de conservatoire ou aca de jazz professoral des filières institutionnelles, il y a un emportement, une physicalité, une émotion entière, une polyrythmie au bord de l’explosion qui ravit l’auditeur, même blasé. Bref, c’est du vécu. Avant de se lancer dans l’improvisation totale avec Marraffa, Trevor-Briscoe, Szilard Mezei et Marcello Magliocchi, Nicolà Guazzaloca avait travaillé dans le jazz professionnel italien et on sait que plusieurs pianistes italiens sont vraiment au niveau des « grands » : Pieranunzi, Bollani, D’Andrea, Bonafede etc… C’est aussi le cas de Nicolà Guazzaloca dont l’intransigeance musicale et le sens profond du partage et de l’amitié électrisent les troupes. Une  belle réussite goûteuse, risquée, vivante.

Entrée des Puits de Grêle Quentin Rollet / Jean-Marc Foussat / Christian Rollet BIS-007-U / FR-CD 30 http://www.bisou-records.com/produit/quentin-rollet-jean-marc-foussat-christian-rollet/  

Rencontre hybride du tandem Rollet père et fils, respectivement batterie (Christian) et sax sopranino et alto (Quentin + synthétiseur et voix), avec l’électronicien vintage Jean-Marc Foussat (synthi AKS et voix), crédité aussi recording, mixing, editing, mastering. Excellent drumming du batteur du légendaire groupe « Workshop de Lyon » et très remarquable jeu du saxophoniste Quentin Rollet. Jouer du sax sopranino n’est pas une tâche aisée (justesse difficile, contrôle, dynamique) et le musicien s’en sort fort bien avec une sonorité originale qui attrape l’oreille de l’auditeur, des sons détaillés, une démarche à la fois pensée et poétique. Les deux instrumentistes se renvoient la balle sans jouer au ping-pong et contournent, détournent, commentent, fendent les flots, contiennent, surnagent, s’envolent autour, à travers, au-dessus des maléfices, boucles folles, moteurs lâchés, hoquets bancals, ivresse de l’espace, ronronnements, sifflements de l’inconnu, nappes invasives, déchirures dans l’espace-temps, flottements percussifs du synthi AKS.  Trois improvisations de 11, 27 et 9 minutes. Une collaboration fructueuse pour enfin apprécier le travail particulier toujours en évolution de Jean-Marc Foussat dont le niveau de qualité  atteint ici une très respectable vitesse de croisière. Dans le troisième morceau, le synthé multiplie les voix folles saturant les séquences en piétinant les boucles en cadence soutenue alors que le sax alto déboule, emporté par les ricochets du batteur, phrase oblique, accélère et s’emporte dans le suraigu vocalisé, les coups de langue furieux, la transe. Ces neuf minutes s’évaporent sans faiblir. Un beau final ! Comment marier l’électro déjanté aventureux avec le free-jazz sanguin assumé ! Idéal pour convertir à la furia du free intégral (intègre) les masses acquises au tout électronique. À voir en live et sur scène ou dans un appartement (avec les voisins en vacances !)

15 mars 2018

Mano Kinze/ Miroslav Pounc/ Rosa Parlato Steve Gibbs Philippe Lenglet Paulo Chagas/ Alan Tomlinson Dave Tucker Philip Marks/ Peter Kuhn Kyle Motl Nathan Hubbard

D'abord, en introduction, je vous invite à parcourir mon site     www.orynx.bandcamp.com   où vous pourrez découvrir plusieurs enregistrements de "mes musiques" en tant que chanteur-vocaliste. En solo absolu : Orynx2 , 27 pièces vocales datant de 2012 et 2013, en quartet avec Jean Demey Matthias Boss et Marcello Magliocchi 876+ in Bologna le 12 novembre 2016, en duo avec Sabu Toyozumi au er-hu /vièle chinoise (Uchiyoseru) , MouthWind en duo avec Lawrence Casserley au live signal processing paru en 2011, en solo et en vinyle 45 rpm avec Andrew Liles sur la face B : The Glottal Allowance produit par le cinéaste Peter Strickland et le trio mythique Sureau Live in Bxl avec le contrebassiste Jean Demey et mon compère Kris Vanderstraeten avec qui je chante depuis dix ans.

Strings Mano Kinze. Self released .

Je regrette vraiment de ne pas avoir essayé d’écrire au sujet de ce magnifique album, Strings, excellemment enregistré et conçu avec amour par le guitariste Mano Kinze, respectivement aux guitares acoustiques (avec chevalet ou archtop) et au gu-zheng, la cithare chinoise traditionnelle. En l’écoutant, je me replonge à cette époque bénie où une douzaine de guitaristes changeaient la face de la guitare en l’espace de quelques années, « de l’autre côté du manche », à la suite de Derek Bailey et Keith Rowe : Ian Brighton, Roger Smith, John Russell, Gerry Fraser Fitz-Gerald, Fred Frith, Raymond Boni, Hans Reichel, Davey Williams, Eugene Chadbourne, Henry Kaiser, etc… Mano Kinze habite au Nord de la Basse-Saxe, à une quinzaine de km de la Mer du Nord et de la frontière hollandaise assez loin des régions « où ça se passe ». Sans doute plus frison que saxon. Son travail à la guitare se révèle très approfondi et intense développant un art consommé de la dissonance et des variations de doigtés et de touchers et utilisant la guitare et la cithare chinoise comme des machines à sons résonnantes pour mettre en évidence : les intervalles sont étirés, on requiert le presque silence et la profusion tournoyante ou ébouriffante avec tous les états d’âme, le fil de l’improvisation de chaque pièce suit une certaine logique secouée par des humeurs et changements de direction imprévus.  Un subtil alliage d’invention, de maîtrise musicale et instrumentale, de spontanéité fait de cet album une parfaite réussite. Les superpositions de doigtés et de clusters en cascades, ricochets, élongations, vire-volte, passages épurés, enchaînements disjoints, asymétriques, proportionnels, en tête à queue et contrastes subits, les figures, motifs et cadences utilisées et transformées en permanence sont rendues très souvent avec une intention particulière et un fil conducteur spécifique à chacune des improvisations, les distinguant les unes des autres. On l’entend aussi avec une mandoline et une fretless, aspects de sa démarche qui m’était inconnus, ces instruments étant restés à la maison lorsque j’ai assisté/ participé à ses concerts. Une des pièces au gu-zheng désaccordé est complètement délirante et follement intempérée, une autre avec le même instrument soigneusement accordé est délicate, soignée, portant la science du développement rythmico-mélodique à un très remarquable point d’ébullition. Les quelques pièces au gu-zheng n’ont que peu de consonance extrême-orientale et une belle accointance avec les morceaux à la guitare. Elles complètent superbement ceux-ci, élargissant le panorama complet de l’album et facilitant son écoute successive. Comme j’aime  beaucoup ce type de travail guitaristique acoustique, voisin de Derek B. et John Russell, je vais conserver soigneusement ce talisman livré dans un étui plastique transparent  et recouvert d’un beau gribouillis joyeusement peinturluré. À suivre absolument. Rarement entendu une musique improvisée à cordes pincées aussi convaincante.  Si vous êtes un fan de John Russell, il faut écouter Mano Kinze.

Pounding Pounc . Miroslav Pounc. Œuvres « graphiques ». Tiziana Bertoncini  - Thomas Lehn. Alessandro Bosetti - Michael Delia, Peter Graham, Pavel Zlàmal, Frantisek Chaloupka, Petr Kofroñ Zsolt Sörès, Hans Koch. 2015 Moravskà galerie v Brnē. Produit par Jozef Cseres.
Jozef Cseres est un activiste extraordinaire des pays de l’Est responsable pour avoir organisé des dizaines de concerts remarquables et souvent même exceptionnels, des expositions, des festivals multimédia,  en Tchéquie et en Slovaquie depuis les années 80’s et cela dans plusieurs localités. Professeur d’esthétique (etc..) à Brno, Ostrava et Bratislava, de racine magyare, de nationalité Slovaque et habitant Brno en Silésie tchèque, Jozef est un citoyen polyglotte érudit et un curator de haut niveau capable de verbaliser et commenter le plus adroitement du monde la démarche des artistes qu’il invite ou qu’il introduit auprès d’autres organisations qui partagent sa passion et ses idées. Il a fait connaître des artistes comme Keith Rowe, Eddie Prévost, Alvin Curran, Annea Lockwood, Jon Rose, Gordon Monahan, Lawrence Casserley, Franz Hautzinger, Thomas Lehn, Hans Koch etc… Il cultive une affinité particulière pour l’art total du Violon de Jon Rose et a été le Directeur du Rosenberg Museum. Et donc, lui et quelques autres ont eu l’initiative de rassembler une série de musiciens « contemporains » liés à la cause de l’improvisation pour la plupart autour des compositions « graphiqes » du compositeur Tchèque d’avant-garde Miroslav Pounc  (1902-1976). Élève d’Haloys Haba, Pounc a réalisé des compositions sur partitions graphiques colorées qui se révèlent être de véritables tableaux d’art abstrait (Bauhaus ? Kandinsky ?). La démarche est à mon avis intéressante. Ce compositeur se situe générationnellement entre le génial Edgar Varèse et l’unique John Cage. Donc, il fait partie de cette génération qui s’est engagé corps et âme à transformer les pratiques musicales à contre – courant des nationalismes militaristes en tout genre. Et le contenu musical est quasiment aussi radical que la musique publiée par le label Potlatch de Jacques Oger, par exemple.  Les artistes précités offrent de très intéressantes interprétations / version de ces mystérieux tableaux  composés de cercles colorés, emboîtements de planètes étranges, formes géométriques suspendues dans l’espace. Peut être les artistes en donnent-ils des versions complètement contemporaines ! Comme je ne suis pas spécialisé en musique « composée », je me contente de me laisser bercer par les sons instrumentaux et électroniques, drones, lents crescendi/glissandi, vibrations interstellaires. En tout point remarquable et une  véritable cohérence s’installe d’une interprétation à l’autre, quel que soit l’interprète.

Wasteland Rosa Parlato Paulo Chagas Philippe Lenglet Steve Gibbs Setola di Maiale SM3550 http://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM3550 

Voici un quartet dont l’instrumentation est peu courante et la musique rafraîchissante. Crédités : Rosa Parlato : flutes, objects, electronics, voice. Paulo Chagas : oboe, hichiriki, sound toys, water. Philippe Lenglet : electric guitar, objects. Steve Gibbs, 8 string classical guitar, voice. Lenglet et Parlato sont actifs dans la scène improvisée lilloise. Chagas est un pilier incontournable de l’improvisation au Portugal dont j’ai retenu le travail avec un excellent Wind Trio en compagnie de Joao P Viegas et Paulo Curado. Gibbs est un guitariste classique spécialiste de la guitare huit cordes avec un sérieux parcours, interprète de Bach et de musique contemporaine. Wasteland : musique créée en réseaux de sons, de phrases, d’ostinatos, de détournements sonores, sons acoustiques et électroniques mêlés, différenciés, approches ludiques, extrêmes, contrepoints sauvages... Et surtout une excellente lisibilité, une cohérence dans la différence, une expressivité sans pathos, une inventivité sonore qui pointe son nez ici et là (comme dans Motetus). Sept compositions instantanées dont certaines culminent à plus de quinze minutes. L’expérience d’écoute que j’en fais est très positive : en fait l’ensemble, au premier abord « hétérogène », atteint une qualité qui dépasse largement la somme de chacune des parties et la pratique individuelle de chaque musicien. Déjà mêler le jeu de deux guitaristes dans un contexte librement improvisé n’est pas aisé et ici tout se passe bien.  Paulo Chagas, ici au hautbois,  est aussi flûtiste mais, sans doute, a-t-il préféré laisser l’espace à sa collègue Rosa Parlato qu’on entend aussi vocaliser de manière « bruitiste » dans le grave. En outre, le guitariste, Steve Gibbs nous donne un aperçu de son talent borborygmique dans les langages inventés, tandis que Chagas fait bruisser de l’eau ! Tout l’album procède d’une joyeuse et étrange invention sonore sans que  le groupe ne réutilise les éléments d’une formule / séquence  sonore survenue auparavant et ce qui passerait pour des incartades enrichit l’ensemble de manière créative. Philippe Lenglet et Steve Gibbs gèrent à merveille un panorama étendu de trouvailles sonores guitaristiques, alternatives, expérimentales, bricolées, trafiquées sans qu’on ait le sentiment qu’il s’agit d’un système… C’est dire que l’écoute et la mémoire sont au centre de leur activité. Il semble que la guitare de Gibbs soit préparée créant des intervalles distendus qui se marient bien avec les sons électriques de Lenglet et les effets de souffle de Parlato. Quand l’hautbois de Chagas se pointe, l’ensemble devient un peu déjanté. Un peu d’humour se glisse à un moment pour détendre l’atmosphère… Un remarquable art du dosage lequel, au fil des plages, crée un fil conducteur imaginaire, fictif alors que le groupe développe un remarquable démarche de groupe dont la musique se métamorphose insensiblement en se bonifiant.
Wasteland : c’est le lieu où on jette les déchets, mais je crois bien que les quatre musiciens ont acquis l’art du recyclage. Remarquable !

Out and Out ! Alan Tomlinson, Dave Tucker, Philip Marks FMR CD459-0817

Un trio avec trombone, guitare électrique et batterie dans une série de concerts successifs. Cela nous change du sempiternel sax-basse-batterie …. Et quel tromboniste ! Alan Tomlinson, un improvisateur radical apparu sur la scène « anglaise » vers la fin des années 70’s est un virtuose fracassant, énergique, délirant, doué d’une technique hallucinante. Instrumentiste demandé dans la scène classique, il ne jouit pas d’une grande notoriété Outre- Manche (par rapport à la position des Îles Britanniques), mais les amateurs Londoniens (et de nombreux musiciens) lui vouent un culte exclusif. Tomlinson a fait partie du London Jazz Composers Orchestra de Barry Guy et du London Improvisers Orchestra en étant sans conteste une pièce maîtresse de ces deux ensembles par la très grande précision de son jeu, son énergie folle, son sens inné du timing et son imagination débordante. Il a aussi participé aux groupes de Tony Oxley durant les années 80’s et à l’album Alarm de Peter Brötzmann (FMP). Emanem avait publié Trap Street en 2002 avec Roger Turner et Steve Beresford (Emanem 4092) et j’ai un souvenir inoubliable de leur set incendiaire à Freedom of the City en mai 2003 (cfr 17’53’’ dans Freedom of The City 2003 Small Groups/ Emanem 4212). Donc un artiste majeur en raison de ses dons inouïs au trombone beaucoup trop peu documenté. La guitare électrique dangereusement noise et « électrocutée » de Dave Tucker et la percussion à la fois pétaradante et délirante de Philip Marks complètent à merveille la faconde expressionniste et les implosions vocalisées de la colonne d’air de Tomlinson.  J’ajoute encore que Dave Tucker a joué dans The Fall et est un excellent conducteur de grands orchestres (London Improvisers Orchestra). C’est à mon avis un des guitaristes « noise » abrasifs les plus compatibles avec d’autres improvisateurs acoustiques, grâce à son excellent sens de la dynamique et de son écoute attentive.  Philip Marks a joué régulièrement avec Paul Obermayer et Rex Casswell dans un groupe improbable : Bark ! dont Psi, le label d’Evan Parker a publié deux albums. Et puis, Philip est un batteur qu’il faut absolument avoir vu jouer en public. J’écris bien vu !  Enregistrées par Marks et Tucker en 2009 dans des clubs de Birmingham et Manchester, en 2014 dans un festival à Harwich et au Klinker Club en 2016, ces huit sélections « de scène » semblent préférables au trio qu’un captage studio, si l’on en croit les musiciens. En effet, comme on peut l’entendre clairement tout au long de Out And Out, on nage ici dans la vraie vie : la véritable spontanéité de l’improvisation immédiate balancée entre l’écoute au millipoil, l’imagination et la recherche sonore (bien réelle) et cette capacité  à détonner, à exploser dans l’instant le moins prévisible. Les musiciens ont beaucoup de qualités, et il y en a une qu’ils cultivent particulièrement, c’est le sens du timing. Tomlinson a aussi un sens mélodique particulièrement aigu, ajoutant la cerise sur le gâteau plus qu’à son tour. Sans parler de ses barrissements dans le grave (au trombone ténor !). Le guitariste ajuste admirablement ses excès soniques au jeu délirant du tromboniste et quand ces deux-là s’écartent un peu dans le champ sonore, c’est le percussionniste  qui intrigue : il ne ressemble à personne d’autre et ses frappes faussement hésitantes ont un côté légèrement loufoque. La stratégie du groupe consiste à changer de cap dans une continuité cohérente maintenant l’auditeur/ spectateur en éveil, car on ne sait pas toujours à quoi s’attendre même si on a une longue habitude d’écoute de ce genre de musique comme celle de votre serviteur. Vraiment recommandable pour épicer un festival de musique improvisée digne de ce nom.

Intention  Peter Kuhn Trio  FMRCD 467-1117

Trio clarinette et clarinette basse (Peter Kuhn), contrebasse (Kyle Motl) et batterie (Nathan Hubbard). Neuf improvisations collectives bien cadrées autour des cinq minutes. À l’époque glorieuse où le free-jazz se renouvelait chaque saison et que nous eûmes pu prendre la mesure du grand John Carter sur le sol européen, alors que les Michel Pilz, Louis Sclavis, Hans Koch et Wolfgang Fuchs , tous clarinettistes de choc, se révélaient, un clarinettiste américain basé à NYC, fit une rapide apparition dans les catalogues de Black Saint (The Kill – The Peter Kuhn Quartet 1981) et Hat Hut (Ghost of a Trance – Peter Kuhn 1981) avec rien moins que feu Dennis Charles ou Phil Wilson à la batterie, Wayne Horwitz au piano et un William Parker alors peu connu. Et puis, il disparut aussi vite, sans avoir pu donner toute sa mesure. Tout récemment, No Business a ressuscité une séance ancienne et publié un nouvel enregistrement de Kuhn. Et donc, ayant porté une oreille attentive à celle belle Intention, je peux vous dire que c’était en tout état de cause que Dennis Charles, qui faisait alors son come-back, et William Parker se commettaient avec ce clarinettiste intrigant. Lyrique, chercheur, inspiré, une propension sincère et spontanée à partager l’inclination du moment en symbiose avec ces deux camarades, Peter Kuhn suscite un véritable trilogue. Nathan Hubbard manie les peaux et les cymbales avec ce qu’il faut de finesse, de swing volatile et de légèreté en relation avec l’intensité et le flux pastoral du souffleur, tandis que le contrebassiste Kyle Moth alterne des croisements extrapolés de walking bass et des échappées à l’archet ou sur la touche avec une forme de voicing très personnelle. Une musique vibrante, volatile, intimiste et suffisamment énergique pour transmettre les intentions profondes de ses protagonistes. Chaque improvisation collective tourne autour d’une cadence, d’intervalles précis, de motifs et d’un affect particulier dans un équilibre maîtrisé. Une vision collective de la musique partagée. On entend des rebondissements de baguettes sur le rebord de la caisse claire qui suggèrent la nature et des chouintements délicieux de la clarinette basse qui confèrent une dimension champêtre, naturelle, poétique, acoustique aux échanges. Une bien belle musique.

4 mars 2018

Cornelius Cardew Treatise by Gerauschhersteller / Urs Leimgruber solo/ Matthias Müller solo/ Stray : John Butcher Dominic Lash John Russell Ståle Liavik Solberg

Treatise Cornelius Cardew  Performed by Gerauschhersteller. Noisemaker CD01 
Paul Allen, Steve Gibson, Adrian Newton et Stuart Riddle
Limited edition of 50. À télécharger https://gerauschhersteller.bandcamp.com/releases  
50ème anniversaire de la publication de Treatise. Version Intégrale.

Je pense qu’on peut dire qu’il s’agit d’un enregistrement qui fera date et qui surclasse par l’intérêt qu’il pourra susciter dans les milieux musique d’avant garde alternative, expérimentale et improvisée, les opus d’artistes qui occupent systématiquement le devant de la scène. Il s’agit d'une version intégrale (et la plus longue!) de Treatise, une partition graphique  de 193 pages que le compositeur Cornelius Cardew (1936-1981) avait réalisé entre 1963 et 1967 et qu’il avait dédié à ses camarades du groupe séminal AMM. Tout récemment, Eddie Prévost et Keith Rowe d’AMM en ont joué (non pas « interprété ») 12 pages choisies de cette partition graphique à Brno en octobre dernier. Les musiciens de Gerauschhersteller, Paul Allen, Steve Gibson, Adrian Newton et Stuart Riddle se sont mis au travail il y a deux ans pour créer et développer leur propre chemin parmi les signes, dessins, lignes, courbes etc… de Treatise en vue d’en enregistrer une version intégrale pour le 50ème anniversaire de sa publication (Editions Peters. Londres). Cornelius Cardew n’a laissé aucune indication propice à l’interprétation de son œuvre, laissant le champ à l’imagination et à la créativité de ses futurs interprètes, si ce n’est qu’il faut l’interpréter en improvisant (!). Ses dédicataires d’AMM en ont publié une version écourtée sur le label Matchless, il y a plus de deux décennies, mais se plaignent de devoir payer très cher sa réalisation aux Editions Peters, l’œuvre n’étant finalement qu’une invitation à l’improvisation. Chacun des « exécutants »  a toute liberté pour l’interprétation des signes. Dans l'enregistrement en 1998, Art Lange qui conduisait l’ensemble veillait à ce que le groupe commence et termine chacune des pages simultanément. J’ai rencontré récemment Walter et Horace Cardew, les fils du compositeur, à Londres lors d’un concert et j’aurais bien aimé communiquer avec eux à propos de cette œuvre. Tout au plus, le compositeur tragiquement disparu a-t-il laissé des propos sibyllins et assez vagues à son sujet, mais aussi des commentaires après les concerts lorsque Treatise avait été joué.  
Les musiciens ont choisi d’interpréter chacune des 193 pages de Treatise durant nonante secondes, mais ils auraient pu choisir des durées différentes selon les pages de la partition. Nonante secondes, cela fait exactement quatre heures quarante neuf minutes trente secondes... enregistrées durant une seule journée,  le samedi 22 juillet 2017 à Horton and Chalbury, Dorset dans le Village Hall de cette localité. Ces enregistrements sont répartis en cinq CD’s . CD 1 : Pages 1-44 CD 2 Pages 45-88 CD 3 Pages 89-126 CD 4 Pages 127-164 CD 5 Pages 165-193.
Paul Allen : Drums Percussion Steve Gibson : Guitar Harmonium Pianos Adrian Newton : electronics, Live and Found Samples, Modular and Semi-modular Synthesizers Stuart Riddle : Electronics, Harmonium, Little Instruments, Saxophone.
Ce qui pose déjà question est la version « complete » de Treatise publiée par hat(now) Art en 1999 en double CD pour une durée de 141’15’’, jouée par Jim Baker, Carrie Biolo, Guillermo Gregorio, Fred Lonberg-Holm, Jim O’Rourke et conduite par Art Lange. Alors que Gerauschhersteller s’étend sur une durée deux fois plus longue. C’est vous dire que cette œuvre peut être sujette à de très nombreuses interprétations.
La musique enregistrée ici se situe dans le droit fil des intentions (supposées) de Cardew et je trouve personnellement des aspects similaires dans les enregistrements de Nuova Consonanza que j’ai écoutés. Partition graphique … et musique visualisable qui trace une architecture en trois dimensions, voire pluridimensionnelle, dans l’espace sonore, sans que la durée affecte son écoute au point de vue de la concentration de l’auditeur. Les artistes prennent le temps de jouer, de faire respirer la musique avec une attitude zen où pointe un fil conducteur, la relation au temps, la durée des sons, à l’élégance, alternant répétition d’éléments et émergence d’un nouveau continent, de terres à découvrir. Horizontalité et, paradoxalement, suggestion de polygones, de boucles, polyèdres, de courbes, de points, lignes, signaux qui se réfèrent uniquement à l’univers de Treatise. Mais aussi nappes, notes égrenées au piano, tintements d’une cloche, friselis, voix diffuses, saxophone soprano qui serpente. Le groupe a aussi choisi des courts moments de silence entre plusieurs séries de pages, plutôt que de jouer l’ensemble d’une traite. La variété des ambiances et des paysages et des intentions dans l'instant est vécue et assumée. Dans le CD 4, on aborde une esthétique Noise et il faut dire qu'à cet égard Gerauschhersteller se rapproche le plus de l'esthétique AMM, groupe pour le quel Treatise avait été conçu, que les groupes réunis par Petr Kotik et Art Lange (cfr références ci-dessous).  Un travail précis et concentré sur la réalisation musicale qui rencontre les intentions et le sens (présumé) que Cardew donnait à sa démarche. Il suffit de comparer certaines de ces oeuvres sur disque. Une fois avoir écouté l’entièreté de Treatise par Gerauschhersteller, avec une certaine fascination il faut le dire, j’ai le sentiment d’avoir participé à quelque chose d’important, de m’être imprégné de la pensée et des réflexions de Cornelius Cardew durant les années cruciales du développement de son travail (1963-67). Treatise fut l’objet de plusieurs exécutions par le groupe AMM lorsqu’il en faisait partie jusqu’en 1971/72 et celle-ci a été dédiée à ses membres et écrite pour le groupe, Eddie Prévost, Keith Rowe, Lou Gare, Christopher Hobbs et lui-même, Cornelius Cardew. Les graphiques des quelques pages qu’il m’a été donné de voir confirment cela : on voit clairement dans la suite des dessins que se détachent un cheminement idéal pour quatre ou cinq musiciens (cfr AMM des sixties, versions de 1967, 1998, et 2017) même si en théorie c'est prévu pour un ou quelques ou de nombreux musiciens sans aucune restriction. Une œuvre essentielle où planent toujours de nombreuses inconnues, fascinante et un modèle inégalé en matière de partitions graphiques car elle ne fait jamais obstruction aux limitations instrumentales et à l'inspiration des improvisateurs.
Pour résumer, ce coffret de 5 CD est vraiment très bon et passionnant : je félicite chaleureusement les quatre musiciens de Gerauschhersteller pour leur superbe travail, la qualité de la prise de son et cette parution inopinée à compte d'auteur. Je suppose qu’il reste encore quelques copies disponibles parmi les cinquante publiées, dépêchez-vous, sinon vous vous contenterez d’une version à télécharger.

TREATISE. Autres interprétations enregistrées :

1967 : Cornelius Cardew / the Quax Ensemble / Petr Kotik – Treatise. Petr Kotik, Josef Vejvoda, Vàclav Zahradnik, Pavel Kondelik, Jan Hyndičica. Mode – mode 205 2XCD. Prague 15 octobre 1967.

1984 : AMM - Combine + Laminates + Treatise ‘84 . Eddie Prévost, Keith Rowe, John Tilbury. Enregistré à Chicago 25 mai 1984. 32’’07’’. Matchless MRCD26 1995.

1998 : Treatise Cornelius Cardew. Jim Baker, Carrie Biolo, Guillermo Gregorio, Fred Lonberg-Holm, Jim O’Rourke et conduite par Art Lange. Durée de 141’15’’hat(now) Art 2-122 1999.

2001 : Formanex -Treatise . Anthony Taillard, Christophe Harvard, Emmanuel Leduc, Julien Ottavi. Fibrr records – fibrr 002, Entropic G.B.C. – egbc 002

2002 : Formanex – Treatise - Cornelius Cardew Computer, Bass, Theremin, Guitar, Electronics, Percussion, Saxophone, Objects. Anthony Taillard, Christophe Harvard, Emmanuel Leduc, Julien Ottavi. 26’33’’ et 30’01’’. Fibrr records - fibrr 004.

2002 : AMM - Formanex. Anthony Taillard, Christophe Harvard, Emmanuel Leduc, Eddie Prévost, John Tilbury, John White, Julien Ottavi, Keith Rowe, Laurent Dailleau. June 2002 Musique Action Festival Nancy. 45’57’’. Fibrr Records fibrr 006 2003

2009 : Cornelius Cardew – Treatise. Oren Ambarchi Keith Rowe. Planam CCCPLANAM LP Vinyle. Pages 53 58 168 169. 13’58’’ – 16’59’’

2013 : Cornelius Cardew – N. Horvath – Treatise (Harsh-Noise Version) Sublime Recapitulation Music – hoof070 . 60’23’’

2014 : elizabeth Veldon – Treatise pp.168 – 173. Self Released. Deux versions différentes : 2x fILE Mp3  2x 30’00’’ ou 3x File Wav 2X 60’00’’. Elizabeth Veldon, electronics.

Broken Silence Urs Leimgruber Creative Works CW 1063

Depuis deux décennies au moins le saxophoniste suisse Urs Leimgruber travaille dans les extrêmes de son instrument le saxophone soprano faisant de lui un des champions de cette démarche radicale « solitaire » initiée par Evan Parker il y a plus quarante ans (Saxophone Solos Incus 19 - 1975). Le nombre considérable de saxophonistes « free » occupant l’avant de la scène et une bonne partie du panorama des musiques improvisées rend l’exercice particulier et acrobatique (il faut le dire !) d’ Urs Leimgruber avec les harmoniques et multiphoniques véritablement bienvenu. La providence, en fait. Mis à part deux pièces où le musicien utilise de manière poétique, la technique du re-recording (overdubs – multitracking), c’est une véritable jonglerie avec des sons à la limite du souffle, une harmonique volatile, qui surviennent au départ accidentellement en faussant un doigté, en forçant le souffle, en serrant la hanche avec la mâchoire, en vocalisant dans le bec etc… Cette démarche est accomplie sans que la méthode apparaisse,  comme si les sons venaient au jour de manière fortuite, aléatoire. Ce qui n'est pas vraiment le cas évidemment. Dans les années 70's, outre Evan Parker, il y avait Larry Stabbins qui s'adonnait à cette pratique à la fois raffinée et ensauvagée (Fire Without Bricks avec le percussionniste Roy Ashbury Bead 5). Urs prend soin de maintenir le flottement de ses sons fantômes et contorsionnés en relâchant la pression de la colonne d’air comme par magie. Parfois, il crée l’illusion que le timbre est celui d’une flûte provenant d’un continent inconnu avec une gamme extraterrestre. Contrairement à la tendance énergétique de la plupart des souffleurs free, Urs Leimgruber privilégie les infrasons et la nature intime et secrète du sax soprano, instrument fétiche (et revêche) des magiciens disparus, Steve Lacy et Lol Coxhill et de ses incontournables camarades Evan Parker et Michel Doneda. Au fil des décennies, des musiciens comme Leimgruber et Doneda ont porté cette recherche dans une dimension organique, aussi sophistiquée que profondément naturelle, qui défie l'entendement. Leur degré de contrôle et de maîtrise du son est assez phénoménal. J'ai bien écouté d'autres souffleurs de l'extrême au sax soprano qui forcent l'admiration, mais il est clair pour moi que les nuances et les pliages de la matière sonore auxquelles parvient Urs Leimgruber sont uniques et difficilement accessibles, même à des pointures qui ont atteint un niveau impressionnant. En outre, cette sculpture des sons est une pratique en soi, le fruit de décennies de travail intensif. Cette capacité technique qui,chez lui, ne revêt pas l'apparence de la très grande virtuosité (enchaînements ébouriffants de paquets de notes en triple détaché) est le vecteur de la poésie pure. Par rapport à ses précédents albums (# 13 -Leo records), il va encore plus loin, en délaissant totalement la débauche d'énergie démonstrative, pour une investigation sincère et épurée. On l'entendrait bien jouer avec les chanteurs Pygmées Baka ou les Dogon du Cameroun. En tous points exemplaire !

Matthias Müller solo trombone  CD et DL https://matthiasmueller.bandcamp.com/releases 

Voici un des rares trombonistes improvisateurs (avec Sarah Gail Brand, Paul Hubweber, Patrick Crossland, Henrik Munkeby Nörstebö etc…) qui continuent d’explorer la coulisse, le tube, le souffle, les lèvres et les positions, tels les initiateurs Paul Rutherford, Günter Christmann, Radu Malfatti, les Bauer, Giancarlo Schiaffini, Vinko Globokar, Alan Tomlinson etc…  Un album solo de trombone était une chose assez courante entre 1975 et 1983, le trombone étant un des instruments phares de l’improvisation libre européenne. Ces quinze dernières années, la pression du free free-jazz impose le saxophoniste leader en tête du peloton et dans l’équipe d’échappée dans la majorité des festivals, clubs, publications de disques. A tel point que de plusieurs trombonistes sont réduits à un rôle de faire valoir. Et donc, c’est avec beaucoup d’intérêt que je me suis plongé dans l’écoute de cet album radical. Trois morceaux : Bell 17:15, Valve  5:19, Slide 15:56. Bell débute par le son de l’air projeté dans le tube sans que résonne le pavillon. De cette technique qui semble élémentaire, Matthias Müller, varie et multiplie les effets en souffle continue, introduit subrepticement des timbres nouveaux, active la dynamique dans un crescendo régulier et véritablement impressionnant durant une douzaine de minutes jusqu’à ce que l’augmentation du souffle fasse résonner la « cloche » (the bell) et secoue la colonne d’air dans un motif/ effet tournoyant. La pièce se conclut en ralentissant insensiblement la cadence, altérant ainsi son affirmation énergique en une hésitation de plus en plus faiblarde comme si un ballon se dégonflait peu à peu. Valve étire une trame mélodique dans l’espace avec le plus bel effet. Superbe. Dans Slide, ses lèvres percutent l’embouchure tandis qu’il fait glisser la coulisse. Matthias articule des effets sonores (growls variés, vocalisations, percussions, grasseyements dans le grave) en variant les paramètres entre autres en diminuant la pression du souffle. Bruitages ou musique ?  Il construit son univers en actionnant simultanément les coups de lèvres dans le registre grave et l’action de la coulisse en secousse. Il termine cette séquence en decrescendo tout en maintenant son action. Une fois arrivé au silence, MM joue une seule note soutenue qu’il agrémente petit à petit d’effets sonores nés quasiment du silence vers une belle section en multiphoniques. Comme précédemment, il altère méthodiquement ce qu’il vient de développer en son soutenu (respiration circulaire – souffle ininterrompu) avec un superbe contrôle de l’instrument. Une démarche linéaire, sans doute, tout l’intérêt résidant dans la transformation imperceptible du son. Une attitude librement improvisée et un travail qui s’apparente à la composition alternative. Remarquable ! 

Into Darkness Stray : John Butcher Dominic Lash John Russell Ståle Liavik Solberg Illuso records IRC 009 https://ilusorecords.bandcamp.com/album/into-darkness 


Je vais encore le répéter : la formule souffleur – contrebasse – batterie (avec ici une guitare électrique) qui avait contribué à faire avancer la pratique de l’improvisation issue du jazz moderne a fini, au fil des décennies, à aboutir à une impasse, du moins elle génère une torpeur propre à générer l’ennui. Dans la phrase précédente, je répète  d’ailleurs deux verbes exprès juste pour faire sentir comme c’est ennuyeux. Cet album, Into Darkness, vient de sortir en même temps qu’un autre du groupe Will It Float ?, lequel réunit aussi le percussionniste trifouilleur Ståle Liavik Solberg et le guitariste acoustique John Russell avec le contrebassiste John Edwards et le pianiste et etcetériste électronique Steve Beresford dans un joyeux charivari ludique et réjouissant (The Shorter, The Sorter/ Va Fongool ). J’en ai loué la fraîcheur et le plaisir partagé à l’écart des poncifs du genre dit « ping-pong » ou « free free-jazz » dans ma précédente livraison du 28 février. Les occurrences sonores à l’œuvre dans Into Darkness évitent complètement la normalisation lassante du triangle sax-basse-batterie. Un brin de folie est au rendez-vous. La démarche est plus sombre que celle de Will It Float ?, car John Russell s’est muni d’une guitare électrique et d’un rack de pédales et change complètement d’orientation. Le contrebassiste Dominic Lash, très actif dans cette scène british, et le saxophoniste John Butcher, un improvisateur pointu et exigeant, complètent l’équipe. Enregistré à I’klectic à deux pas du Westminster Bridge en décembre 2015, le quartet Stray fonctionne plutôt bien. D’une part, John Russell comprend comment jouer de manière abrasive et noise sans saturer le champ sonore et écraser les trois autres, d’autre part, la prise de son et le mixage astucieux de John Butcher mettent en lumière les équilibres en présence dans la meilleure proportion quand au partage du champ sonore et des fréquences confrontée au déluge sonique auquel se livre John Russell, guitariste estampillé 100% acoustique avec une guitare jazz de l’ère swing (Django) avec caisse de résonance et chevalet. Il y a une véritable cohérence dans ce groupe en gestation. Si je n’ai absolument rien contre la démarche dite noise, je déplore souvent l’excès de décibels, la caricature de l’avant garde, le manque de malléabilité et dynamique de la masse sonore, l’absence d’une dimension ludique, de contrastes etc... que j’ai pu entendre jusqu’à présent. Il existe aussi un album de School Of Velocity, soit Evan Parker, Steve Noble, John Edwards et le son très astringent et abrasif du guitariste électrique Dave Tucker (Homework/ GroB 2000), groupe sans lendemain.  Fort heureusement, la musique de Stray est plus réussie, plus heureuse, plus ludique par l’originalité de ses échanges que celle de School of Velocity qui, elle, n’était pas mal du tout, même si l’un des membres du groupe ne me semblait pas convaincu. Chez Stray, le tracé en tire-bouchons du sax ténor de John Butcher rencontre très bien le son électrocuté et mouvant de Russell. L’inspiration mélodique de Butcher fait merveille et Les échanges contrastés Russell/Butcher sont joyeusement commentés par les frappes accidentées du ludion de Stavanger. Non content de tourner avec Russell, Beresford, Edwards, Butcher et quelques autres, Ståle (prononcez quasiment Stole) Livaik Solberg est l’incontournable activiste du club Blow Out à Stavanger, centre régional actif de l’improvisation radicale de Norvège (Frode Gjerstad, Paal-Nilssen Love et cie). Si nombre de ses camarades norvégiens font dans l’artillerie lourde Brötzm- Gustafsonnienne ou dans une démarche plus minimaliste expérimentale, Ståle Liavik Solberg est le compagnon idéal des joyeux drilles de la (so-called) deuxième génération du Little Theatre Club (Beresford, Russell, Todd, Solomon, Wachsmann, Brighton, Toop, Smith, Coombes etc…). Quant à Dominic Lash, il agite et cimente tout à la fois la dynamique du groupe. Avec le batteur, ils déconstruisent tous deux cette pseudo-complicité du tandem basse-batterie post free-jazz qui, en fait, se résume à créer une activité de tension qui propulse le souffleur soliste - leader et à suivre cet instinct grégaire  au détriment des possibilités de jeux, de sonorités et des accidents de parcours, arrêts subits ou carambolages imprévus. D’ailleurs, les interventions subtiles et goûteuses de Butcher naissent de la mêlée et des aléas combinatoires instantanées des trois autres compères.  Tour à tour basé à Oxford puis à Londres, Dominic Lash réside à Bristol et comme pas mal de ses collègues qui ont quitté Londres, il contribue à la décentralisation de la scène Londonienne dans des ramifications régionales qui rameutent un public « provincial » enthousiaste et connaisseur. Quelques soient leurs expériences, leurs origines, leur parcours, leur âge, ces improvisateurs British ont la capacité de se mélanger de manière originale et souvent imprévisible quelque soient l’humeur du moment et leurs marottes du jour. À propos de Butcher, j’ai récemment été interloqué lors de deux concerts où je sentais le saxophoniste, un matheux très cartésien et très sérieux, un peu mal à l’aise face aux petites incartades de ses collègues habituels. Ici, il semble séduit par la folie ambiante, car il a mis lui-même la musique enregistrée en boîte. C’est ce qui fait d’Into Darkness un document attachant et une piste à suivre.