jeudi 15 mars 2018

Mano Kinze/ Miroslav Pounc/ Rosa Parlato Steve Gibbs Philippe Lenglet Paulo Chagas/ Alan Tomlinson Dave Tucker Philip Marks/ Peter Kuhn Kyle Motl Nathan Hubbard

D'abord, en introduction, je vous invite à parcourir mon site     www.orynx.bandcamp.com   où vous pourrez découvrir plusieurs enregistrements de "mes musiques" en tant que chanteur-vocaliste. En solo absolu : Orynx2 , 27 pièces vocales datant de 2012 et 2013, en quartet avec Jean Demey Matthias Boss et Marcello Magliocchi 876+ in Bologna le 12 novembre 2016, en duo avec Sabu Toyozumi au er-hu /vièle chinoise (Uchiyoseru) , MouthWind en duo avec Lawrence Casserley au live signal processing paru en 2011, en solo et en vinyle 45 rpm avec Andrew Liles sur la face B : The Glottal Allowance produit par le cinéaste Peter Strickland et le trio mythique Sureau Live in Bxl avec le contrebassiste Jean Demey et mon compère Kris Vanderstraeten avec qui je chante depuis dix ans.

Strings Mano Kinze. Self released .

Je regrette vraiment de ne pas avoir essayé d’écrire au sujet de ce magnifique album, Strings, excellemment enregistré et conçu avec amour par le guitariste Mano Kinze, respectivement aux guitares acoustiques (avec chevalet ou archtop) et au gu-zheng, la cithare chinoise traditionnelle. En l’écoutant, je me replonge à cette époque bénie où une douzaine de guitaristes changeaient la face de la guitare en l’espace de quelques années, « de l’autre côté du manche », à la suite de Derek Bailey et Keith Rowe : Ian Brighton, Roger Smith, John Russell, Gerry Fraser Fitz-Gerald, Fred Frith, Raymond Boni, Hans Reichel, Davey Williams, Eugene Chadbourne, Henry Kaiser, etc… Mano Kinze habite au Nord de la Basse-Saxe, à une quinzaine de km de la Mer du Nord et de la frontière hollandaise assez loin des régions « où ça se passe ». Sans doute plus frison que saxon. Son travail à la guitare se révèle très approfondi et intense développant un art consommé de la dissonance et des variations de doigtés et de touchers et utilisant la guitare et la cithare chinoise comme des machines à sons résonnantes pour mettre en évidence : les intervalles sont étirés, on requiert le presque silence et la profusion tournoyante ou ébouriffante avec tous les états d’âme, le fil de l’improvisation de chaque pièce suit une certaine logique secouée par des humeurs et changements de direction imprévus.  Un subtil alliage d’invention, de maîtrise musicale et instrumentale, de spontanéité fait de cet album une parfaite réussite. Les superpositions de doigtés et de clusters en cascades, ricochets, élongations, vire-volte, passages épurés, enchaînements disjoints, asymétriques, proportionnels, en tête à queue et contrastes subits, les figures, motifs et cadences utilisées et transformées en permanence sont rendues très souvent avec une intention particulière et un fil conducteur spécifique à chacune des improvisations, les distinguant les unes des autres. On l’entend aussi avec une mandoline et une fretless, aspects de sa démarche qui m’était inconnus, ces instruments étant restés à la maison lorsque j’ai assisté/ participé à ses concerts. Une des pièces au gu-zheng désaccordé est complètement délirante et follement intempérée, une autre avec le même instrument soigneusement accordé est délicate, soignée, portant la science du développement rythmico-mélodique à un très remarquable point d’ébullition. Les quelques pièces au gu-zheng n’ont que peu de consonance extrême-orientale et une belle accointance avec les morceaux à la guitare. Elles complètent superbement ceux-ci, élargissant le panorama complet de l’album et facilitant son écoute successive. Comme j’aime  beaucoup ce type de travail guitaristique acoustique, voisin de Derek B. et John Russell, je vais conserver soigneusement ce talisman livré dans un étui plastique transparent  et recouvert d’un beau gribouillis joyeusement peinturluré. À suivre absolument. Rarement entendu une musique improvisée à cordes pincées aussi convaincante.  Si vous êtes un fan de John Russell, il faut écouter Mano Kinze.

Pounding Pounc . Miroslav Pounc. Œuvres « graphiques ». Tiziana Bertoncini  - Thomas Lehn. Alessandro Bosetti - Michael Delia, Peter Graham, Pavel Zlàmal, Frantisek Chaloupka, Petr Kofroñ Zsolt Sörès, Hans Koch. 2015 Moravskà galerie v Brnē. Produit par Jozef Cseres.
Jozef Cseres est un activiste extraordinaire des pays de l’Est responsable pour avoir organisé des dizaines de concerts remarquables et souvent même exceptionnels, des expositions, des festivals multimédia,  en Tchéquie et en Slovaquie depuis les années 80’s et cela dans plusieurs localités. Professeur d’esthétique (etc..) à Brno, Ostrava et Bratislava, de racine magyare, de nationalité Slovaque et habitant Brno en Silésie tchèque, Jozef est un citoyen polyglotte érudit et un curator de haut niveau capable de verbaliser et commenter le plus adroitement du monde la démarche des artistes qu’il invite ou qu’il introduit auprès d’autres organisations qui partagent sa passion et ses idées. Il a fait connaître des artistes comme Keith Rowe, Eddie Prévost, Alvin Curran, Annea Lockwood, Jon Rose, Gordon Monahan, Lawrence Casserley, Franz Hautzinger, Thomas Lehn, Hans Koch etc… Il cultive une affinité particulière pour l’art total du Violon de Jon Rose et a été le Directeur du Rosenberg Museum. Et donc, lui et quelques autres ont eu l’initiative de rassembler une série de musiciens « contemporains » liés à la cause de l’improvisation pour la plupart autour des compositions « graphiqes » du compositeur Tchèque d’avant-garde Miroslav Pounc  (1902-1976). Élève d’Haloys Haba, Pounc a réalisé des compositions sur partitions graphiques colorées qui se révèlent être de véritables tableaux d’art abstrait (Bauhaus ? Kandinsky ?). La démarche est à mon avis intéressante. Ce compositeur se situe générationnellement entre le génial Edgar Varèse et l’unique John Cage. Donc, il fait partie de cette génération qui s’est engagé corps et âme à transformer les pratiques musicales à contre – courant des nationalismes militaristes en tout genre. Et le contenu musical est quasiment aussi radical que la musique publiée par le label Potlatch de Jacques Oger, par exemple.  Les artistes précités offrent de très intéressantes interprétations / version de ces mystérieux tableaux  composés de cercles colorés, emboîtements de planètes étranges, formes géométriques suspendues dans l’espace. Peut être les artistes en donnent-ils des versions complètement contemporaines ! Comme je ne suis pas spécialisé en musique « composée », je me contente de me laisser bercer par les sons instrumentaux et électroniques, drones, lents crescendi/glissandi, vibrations interstellaires. En tout point remarquable et une  véritable cohérence s’installe d’une interprétation à l’autre, quel que soit l’interprète.

Wasteland Rosa Parlato Paulo Chagas Philippe Lenglet Steve Gibbs Setola di Maiale SM3550 http://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM3550 

Voici un quartet dont l’instrumentation est peu courante et la musique rafraîchissante. Crédités : Rosa Parlato : flutes, objects, electronics, voice. Paulo Chagas : oboe, hichiriki, sound toys, water. Philippe Lenglet : electric guitar, objects. Steve Gibbs, 8 string classical guitar, voice. Lenglet et Parlato sont actifs dans la scène improvisée lilloise. Chagas est un pilier incontournable de l’improvisation au Portugal dont j’ai retenu le travail avec un excellent Wind Trio en compagnie de Joao P Viegas et Paulo Curado. Gibbs est un guitariste classique spécialiste de la guitare huit cordes avec un sérieux parcours, interprète de Bach et de musique contemporaine. Wasteland : musique créée en réseaux de sons, de phrases, d’ostinatos, de détournements sonores, sons acoustiques et électroniques mêlés, différenciés, approches ludiques, extrêmes, contrepoints sauvages... Et surtout une excellente lisibilité, une cohérence dans la différence, une expressivité sans pathos, une inventivité sonore qui pointe son nez ici et là (comme dans Motetus). Sept compositions instantanées dont certaines culminent à plus de quinze minutes. L’expérience d’écoute que j’en fais est très positive : en fait l’ensemble, au premier abord « hétérogène », atteint une qualité qui dépasse largement la somme de chacune des parties et la pratique individuelle de chaque musicien. Déjà mêler le jeu de deux guitaristes dans un contexte librement improvisé n’est pas aisé et ici tout se passe bien.  Paulo Chagas, ici au hautbois,  est aussi flûtiste mais, sans doute, a-t-il préféré laisser l’espace à sa collègue Rosa Parlato qu’on entend aussi vocaliser de manière « bruitiste » dans le grave. En outre, le guitariste, Steve Gibbs nous donne un aperçu de son talent borborygmique dans les langages inventés, tandis que Chagas fait bruisser de l’eau ! Tout l’album procède d’une joyeuse et étrange invention sonore sans que  le groupe ne réutilise les éléments d’une formule / séquence  sonore survenue auparavant et ce qui passerait pour des incartades enrichit l’ensemble de manière créative. Philippe Lenglet et Steve Gibbs gèrent à merveille un panorama étendu de trouvailles sonores guitaristiques, alternatives, expérimentales, bricolées, trafiquées sans qu’on ait le sentiment qu’il s’agit d’un système… C’est dire que l’écoute et la mémoire sont au centre de leur activité. Il semble que la guitare de Gibbs soit préparée créant des intervalles distendus qui se marient bien avec les sons électriques de Lenglet et les effets de souffle de Parlato. Quand l’hautbois de Chagas se pointe, l’ensemble devient un peu déjanté. Un peu d’humour se glisse à un moment pour détendre l’atmosphère… Un remarquable art du dosage lequel, au fil des plages, crée un fil conducteur imaginaire, fictif alors que le groupe développe un remarquable démarche de groupe dont la musique se métamorphose insensiblement en se bonifiant.
Wasteland : c’est le lieu où on jette les déchets, mais je crois bien que les quatre musiciens ont acquis l’art du recyclage. Remarquable !

Out and Out ! Alan Tomlinson, Dave Tucker, Philip Marks FMR CD459-0817

Un trio avec trombone, guitare électrique et batterie dans une série de concerts successifs. Cela nous change du sempiternel sax-basse-batterie …. Et quel tromboniste ! Alan Tomlinson, un improvisateur radical apparu sur la scène « anglaise » vers la fin des années 70’s est un virtuose fracassant, énergique, délirant, doué d’une technique hallucinante. Instrumentiste demandé dans la scène classique, il ne jouit pas d’une grande notoriété Outre- Manche (par rapport à la position des Îles Britanniques), mais les amateurs Londoniens (et de nombreux musiciens) lui vouent un culte exclusif. Tomlinson a fait partie du London Jazz Composers Orchestra de Barry Guy et du London Improvisers Orchestra en étant sans conteste une pièce maîtresse de ces deux ensembles par la très grande précision de son jeu, son énergie folle, son sens inné du timing et son imagination débordante. Il a aussi participé aux groupes de Tony Oxley durant les années 80’s et à l’album Alarm de Peter Brötzmann (FMP). Emanem avait publié Trap Street en 2002 avec Roger Turner et Steve Beresford (Emanem 4092) et j’ai un souvenir inoubliable de leur set incendiaire à Freedom of the City en mai 2003 (cfr 17’53’’ dans Freedom of The City 2003 Small Groups/ Emanem 4212). Donc un artiste majeur en raison de ses dons inouïs au trombone beaucoup trop peu documenté. La guitare électrique dangereusement noise et « électrocutée » de Dave Tucker et la percussion à la fois pétaradante et délirante de Philip Marks complètent à merveille la faconde expressionniste et les implosions vocalisées de la colonne d’air de Tomlinson.  J’ajoute encore que Dave Tucker a joué dans The Fall et est un excellent conducteur de grands orchestres (London Improvisers Orchestra). C’est à mon avis un des guitaristes « noise » abrasifs les plus compatibles avec d’autres improvisateurs acoustiques, grâce à son excellent sens de la dynamique et de son écoute attentive.  Philip Marks a joué régulièrement avec Paul Obermayer et Rex Casswell dans un groupe improbable : Bark ! dont Psi, le label d’Evan Parker a publié deux albums. Et puis, Philip est un batteur qu’il faut absolument avoir vu jouer en public. J’écris bien vu !  Enregistrées par Marks et Tucker en 2009 dans des clubs de Birmingham et Manchester, en 2014 dans un festival à Harwich et au Klinker Club en 2016, ces huit sélections « de scène » semblent préférables au trio qu’un captage studio, si l’on en croit les musiciens. En effet, comme on peut l’entendre clairement tout au long de Out And Out, on nage ici dans la vraie vie : la véritable spontanéité de l’improvisation immédiate balancée entre l’écoute au millipoil, l’imagination et la recherche sonore (bien réelle) et cette capacité  à détonner, à exploser dans l’instant le moins prévisible. Les musiciens ont beaucoup de qualités, et il y en a une qu’ils cultivent particulièrement, c’est le sens du timing. Tomlinson a aussi un sens mélodique particulièrement aigu, ajoutant la cerise sur le gâteau plus qu’à son tour. Sans parler de ses barrissements dans le grave (au trombone ténor !). Le guitariste ajuste admirablement ses excès soniques au jeu délirant du tromboniste et quand ces deux-là s’écartent un peu dans le champ sonore, c’est le percussionniste  qui intrigue : il ne ressemble à personne d’autre et ses frappes faussement hésitantes ont un côté légèrement loufoque. La stratégie du groupe consiste à changer de cap dans une continuité cohérente maintenant l’auditeur/ spectateur en éveil, car on ne sait pas toujours à quoi s’attendre même si on a une longue habitude d’écoute de ce genre de musique comme celle de votre serviteur. Vraiment recommandable pour épicer un festival de musique improvisée digne de ce nom.

Intention  Peter Kuhn Trio  FMRCD 467-1117

Trio clarinette et clarinette basse (Peter Kuhn), contrebasse (Kyle Motl) et batterie (Nathan Hubbard). Neuf improvisations collectives bien cadrées autour des cinq minutes. À l’époque glorieuse où le free-jazz se renouvelait chaque saison et que nous eûmes pu prendre la mesure du grand John Carter sur le sol européen, alors que les Michel Pilz, Louis Sclavis, Hans Koch et Wolfgang Fuchs , tous clarinettistes de choc, se révélaient, un clarinettiste américain basé à NYC, fit une rapide apparition dans les catalogues de Black Saint (The Kill – The Peter Kuhn Quartet 1981) et Hat Hut (Ghost of a Trance – Peter Kuhn 1981) avec rien moins que feu Dennis Charles ou Phil Wilson à la batterie, Wayne Horwitz au piano et un William Parker alors peu connu. Et puis, il disparut aussi vite, sans avoir pu donner toute sa mesure. Tout récemment, No Business a ressuscité une séance ancienne et publié un nouvel enregistrement de Kuhn. Et donc, ayant porté une oreille attentive à celle belle Intention, je peux vous dire que c’était en tout état de cause que Dennis Charles, qui faisait alors son come-back, et William Parker se commettaient avec ce clarinettiste intrigant. Lyrique, chercheur, inspiré, une propension sincère et spontanée à partager l’inclination du moment en symbiose avec ces deux camarades, Peter Kuhn suscite un véritable trilogue. Nathan Hubbard manie les peaux et les cymbales avec ce qu’il faut de finesse, de swing volatile et de légèreté en relation avec l’intensité et le flux pastoral du souffleur, tandis que le contrebassiste Kyle Moth alterne des croisements extrapolés de walking bass et des échappées à l’archet ou sur la touche avec une forme de voicing très personnelle. Une musique vibrante, volatile, intimiste et suffisamment énergique pour transmettre les intentions profondes de ses protagonistes. Chaque improvisation collective tourne autour d’une cadence, d’intervalles précis, de motifs et d’un affect particulier dans un équilibre maîtrisé. Une vision collective de la musique partagée. On entend des rebondissements de baguettes sur le rebord de la caisse claire qui suggèrent la nature et des chouintements délicieux de la clarinette basse qui confèrent une dimension champêtre, naturelle, poétique, acoustique aux échanges. Une bien belle musique.

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