29 avril 2018

Günter Christmann Elke Schipper Joachim Zoepf Michael Griener Lenka Zupkova Paul Lovens etc./ Steve Noble Adrian Northover & Daniel Thompson/ Fred Van Hove – Roger Turner/ Heath Watts M.J. Williams Nancy Owen Blue Armstrong/ Kabas + Luis Vicente

the art of the………….. DUO 2        edition explico 23
Joachim Zoepf bass clarinet      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Michael Griener percussion
Elke Schipper voice                     Joachim Zoepf  bass clarinet
Michael Griener percussion      Lenka Zupkova viola
Günter Christmann cello           Elke Schipper voice
Michael Griener percussion      Joachim Zoepf  bass clarinet
Elke Schipper voice                    Lenka Zupkova viola
Michael Griener percussion       Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Lenka Zupkova viola
Günter Christmann trombone, cello Alexander Frangenheim db bass
Paul Lovens percussion             Elke Schipper voice 
Günter Christmann trombone   Paul Lovens percussion
Thomas Lehn  synthesizer        Elke Schipper voice
Günter Christmann cello            Mats Gustafsson soprano sax
Günter Christmann zither a.o.   Elke Schipper voice 


Comme promis, après avoir annoncé l’existence de cet album édité à 150 copies il y a peu, voici le compte-rendu de son écoute et du plaisir et de l’intérêt  que j’en retire et des instants que je savoure.
DUO 2fait suite à the Art of the Duo (ed explico 22 Vario-50) avec un personnel plus important (s’y ajoutaient Paul Hubweber, John Butcher John Russell et Torsten Müller). Dans ce volume, les différentes configurations sont principalement partagées par un nombre plus restreint d’improvisateurs : la vocaliste Elke Schipper, le tromboniste et violoncelliste Günter Christmann, le clarinettiste basse Joachim Zoepf, le percussionniste Michael Griener et l’altiste Lenka Zupkova auxquels succèdent dans les six derniers duos, la contrebasse d’Alexander Frangenheim,la percussion de Paul Lovens, le synthé de Thomas Lehn et le sax soprano de Mats Gustafsson confrontés à Günter Christmann et Elke Schipper qui eux clôturent l’album par leur duo emblématique. Ce dernier provient de leur album en duo stratum (ed explico 21).  Les neuf premiers duos ont été enregistrés lors d’un concert à l’Atelier Grammophon de Hannovre le 29 avril 2017. Les cinq suivants sont extraits d’autres concerts dans le prolongement des Duos de Vario-50. Pour simplifier, Duo n°2 se situe dans le prolongement (dépassement ?) de l’expérience de Vario-50 (the art of the duo 1) et de stratumLa sélection a été minutieusement réalisée) et s’agissant des neuf premiers duos, chacun est une combinaison différente. On goûte immédiatement et successivement (avec succès !) la quintessence de l’improvisation libre. Dans le feuillet du disque, on découvre une reproduction d’une action painting de Günter Christmann à la peinture blanche sur un fond de papier noir et tirée de sa série  « danse macabre ». À l’instar de cette peinture gestuelle, la musique sanctifie l’art du premier jet sans la possibilité de la correction ultérieure dans la durée. Car comme vous l’avez sûrement compris vu le nombre du duos et le temps total du disque, Günter et consorts cultivent (l’art de) la brièveté, la concision, faire sens en une, deux ou trois minutes avec parfois une extension vers les cinq ou sept minutes (avec Lehn et Frangenheim). On découvre un fil conducteur, un enchaînement qui oblitère le silence des digits entre chaque duo, comme si chacun d’eux répondait au précédent, ou anticipait le suivant. Le silence est d’ailleurs une partie constituante de leurs improvisations car il s’insère organiquement dans le flux sonore de chaque instrumentiste et côtoie le sentiment profond du rythme, pulsations inhérentes à l’action minutieuse de l’archet sur les cordes, au titillement des cordes vocales et des sursauts de la glotte, des coups de langue sur le bord de l’anche et du renfrognement du bocal de la clarinette, à la frappe éparse sur les éléments distincts de la batterie et à la saccade des lèvres de la colonne d’air du trombone. Suivre à la trace Elke Schipper nous permet de découvrir une facette de son immense talent car elle a pris soin de diversifier chacune de ses interventions en fonction de ses partenaires et surtout parce qu’elle se laisse guider par son imaginaire fécond. L’échange atteint le sublime quand Paul Lovens rencontre Elke et Günter. La participation de Mats Gustafsson, ici au sax soprano  et dont la notoriété est incontournable, se situe en deçà des sopranistes  pointus que j’ai écoutés ces vingt dernières années. On aurait préféré une performance au sax baryton ou avec son flute-o-phone comme lors des premières rencontres avec Christmann dans les années nonante. C’est mon unique remarque, car le beau temps de l’imagination a succédé à la grisaille de la routine qui tenaille les tenants de la logorrhée pseudo-ludique et si l’eau a coulé sous les ponts, la pratique de Christmann et de ses acolytes surprend toujours par l’acuité de sa vision partagée en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. La vitesse de l’idée des gens qui ne sont pas pressés de jouer. L’art de la pause instantanée. L’énergie concentrée dans quelques gestes. Finalement, ces performances qui se succèdent semblent altérer la perception du continuum de la durée, du temps qui passe (50 minutes quarante qui filent comme un set d’un quart d’heure). Il n’est pas rare que j’éprouve le besoin de cisailler dans des improvisations qui semblent ne pas se terminer et dont les enchaînements sont trop approximatifs dans nombre d’enregistrements d’improvisation. L’improvisation ne s’improvise pas. Il n’y a rien à jeter dans Duo 2 : il sublime le ludique spontané avec une lisibilité qui souligne les intentions de chaque improvisateur. Si le temps s’est écoulé depuis les premiers Variodans la permanence du décisif, des points contrastants avec les lignes obliques, les arrêts sur image et l’évitement du superflu, Duo 2 apporte encore des questions et des réponses dans l’acte d’improviser et l’invariance de ses valeurs, au premier chef, l’humain et le sensible. À commander chez le producteur de préférence aux prescriptions de certains magazines dont l’éditeur exige des textes souvent trop courts pour être honnêtes. Chez Edition Explico, le succinct est la matière première et son exégèse libère à la fois l’imagination de l’auditeur attentif et fait naître la réflexion et des associations de pensée en séries. Les décrire permet de contempler les formes renouvelées au fil de leurs enregistrements. (écrire à Ed. Explico D-30851 Langenhagen  Weserweg 38)

Ag Steve Noble Adrian Northover Daniel Thompson Creative Sources CS 489 CD 
Ce n’est pas la première fois que le percussionniste Steve Noble et le saxophoniste Adrian Northover enregistrent (séparément) avec le guitariste Daniel Thompson en deux duos intéressants. Sur RawTonk Records : Mill Hill(RT011) de Northover & Thompson et sur Confront : sunday afternoon de Noble et Thompson. Il fallait donc s’attendre à un concert ou un album en trio, surtout que Steve Noble et Adrian Northover ont beaucoup joué ensemble dans plusieurs groupes avec John Edwards, Pat Thomas, etc... Il était temps que ce remarquable saxophoniste, spécialiste des sax soprano, alto et sopranino, émerge au niveau discographique dans un contexte librement improvisé. Connu pour sa participation intensive aux superbes Remote Viewers, le groupe du saxophoniste et compositeur David Petts, aujourd’hui, un trio avec les deux précités et le puissant et incontournable contrebassiste John Edwards, l’activité d’Adrian Northover comme improvisateur libre semblait, jusqu’il y a peu, se focaliser avec l’inénarrable Adam Bohman (CDR’s ). Ag convie de nombreuses facettes de chaque artiste. Steve Noble, un batteur puissant qui dégage en compagnie de poids lourds comme Alan Wilkinson, Peter Brötzmann et Evan Parker, se révèle un percussionniste inventif, minutieux, subtil et délicat. Son jeu se développe au fil des séquences avec une bonne part d’imprévisible. Trois improvisations collectives mouvantes et requérantes de 7’49’’, 29’42’’ et 4’41’’ se présentant comme un triptyque composé d’une ébauche introductive, d’un large développement composite et à plusieurs dimensions et d’une conclusion volatile. Chaque musicien occupe un espace dans le champ sonore qui se distingue parfaitement, même s’il faut tendre l’oreille si vous ne montez pas le volume. En écoutant au casque, c’est encore mieux. Daniel Thompson a encore diversifié ses techniques et se révèle de plus en plus comme un guitariste acoustique à suivre, dans un filon voisin de John Russell ou de Derek Bailey (à la guitare acoustique). Si les conceptions instrumentales de ces guitaristes se rejoignent, une écoute comparative montre bien que Daniel Thompson est son propre maître. Son intuition est très souvent heureuse. Quant à Adrian Northover, il préfère proposer un éventail détaillé des techniques de souffle en relation avec l’évolution instantanée de la musique, plutôt que d’affirmer un style, comme un John Butcher ou un Stefan Keune par exemple. Son travail est lié à une grande sensibilité et à un instinct musardeur dans la recherche de sons et leurs correspondances poétiques au sein du groupe. Question embouchures, c’est un solide client, sans nul doute un des plus remarquables parmi les improvisateurs au saxophone en Grande-Bretagne, avec une expérience professionnelle impressionnante. La musique du trio s’affirme dans une quête qui s’apparente à un chantier où la recherche d’équilibres et de champs de fuite est au premier plan, plutôt qu’une synthèse où chacun joue un rôle préétabli. Le fruit de cette recherche devrait amener la formation à encore plus d’audace, de détermination et de force expressive au fil des concerts. Car le potentiel de leurs interactions est grand. Remarquable. 

The Corner Fred Van Hove – Roger Turner Relative Pitch RPR 1059

Enregistrée en décembre 2015 au Café Oto à Dalston dans le grand Londres, cette rencontre répond à un des vœux les plus chers du percussionniste Roger Turner : jouer avec le pianiste anversois Fred Van Hove. On vient de fêter ses 80 ans avec une série de magnifiques concerts à Anvers et Bruxelles. Vu son âge qui s’avance, Van Hove s’est délié de tout « commitment » avec certains de ses pairs avec qui il a pris le temps de construire sa musique en collectif. Rappelons la disparition tragique de son ami Hannes Bauer, le tromboniste de cœur avec Paul Rutherford, qui s’en est allé lui aussi. Cette situation le rend plus ouvert à des rencontres qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de faire. Ce qui frappe dès le premier abord est la fluidité du jeu du pianiste, les couleurs miroitantes et la dynamique des vagues de notes fluctuantes. Le lyrisme rejoint la science du cluster, l’art du détail et une grande qualité du toucher qui résonne dans l’espace. Van Hove est un des pianistes virtuoses parmi les plus remarquables de l’improvisation et une personnalité unique. Roger Turner le suit à la trace avec finesse de manière à créer l’espace nécessaire dans le champ auditif pour que les sonorités claires et incisives et les mouvements amples ou les chassés croisés du pianiste se fassent entendre pleinement. Le flux des doigts qui s’agitent au travers des touches et des revers de la paume qui glissent subrepticement sur l’ivoire extrapole des agrégats sonores variés aux couleurs intrigantes qui n’appartiennent qu’à lui. Une conception universelle de l’harmonie contemporaine. Roger Turner, tout en restant discret, suscite des échanges et une qualité de dialogue pointilliste, une dérive poétique alimentée par les pulsations esquissées sur la surface rebondissante des peaux et dans la résonnance des cymbales. 

Sensoria Heath Watts M.J. Williams Nancy Owen Blue Armstrong Leo records CD LR 831.

Autrefois champion généreux et avisé de la cause improvisée – free jazz, le label Leo Records a subi une bien étrange mutation. J’avoue parfois ne pas comprendre que font certains enregistrements dans leur catalogue de plus de 800 albums. Voici quand même Sensoria, un quartet d’improvisation libre composé de Heath Watts, sax soprano et voix, M.J. Williams, trombone, piano, mélodica et voix, Nancy Owens, violon et Blue Armstrong, acoustic double bass. Selon https://heathwatts.com/bio, Heath Watts est un saxophoniste soprano de Philadelphie qui a basé son apprentissage sur le matériel pédagogique de Dave Liebman. Il se dit influencé par Steve Lacy, Evan Parker et Lol Coxhill et a travaillé avec plusieurs artistes de première grandeur. Le quartet de Sensoria pratique une musique entièrement improvisée et basée sur l’écoute en inventant son cheminement, ses équilibres. Si il y a une référence « non idiomatique », le langage musical de chacun des musiciens reste bien ancré dans la pratique du jazz, mais joyeusement libérée des thèmes, métriques, structures, mélodies préétablies. Une musique collective où chaque musicien est libre et indépendant dans une acception mélodico-lyrique de l’improvisation où pointent quelques audaces instrumentales dans le chef du saxophoniste et de la violoniste. Toutefois, quand on concentre par exemple sur le jeu du contrebassiste, on se rend compte qu’il improvise  avec un pizzicato relativement conventionnel. Je n’avais pas été édifié par le cd duo de Heath Watts et Blue Armstrong, Bright Yellow With Bass, sur le même label Leo. Je pense sincèrement que ces musiciens jouent avec cœur et sincérité et qu’il se trouvera des auditeurs heureux de partager un beau set de concert avec eux, car il y a de nombreux éléments positifs dans leur démarche collective et une volonté communautaire d’écoute. Mais j’attire quand même l’attention qu’il ne suffit pas de se référer à Lacy, Parker et Coxhill et de jouer « tout » libre pour créer une musique « relevante » dans ce domaine. Ces musiciens semblent se situer dans leur cheminement au stade où étaient encore Evan Parker, John Stevens et cie au début de 1968 lorsqu’ils ont enregistré Karyobin. Depuis lors, des fleuves entiers ont coulé sous les ponts, charriant des tonnes d’informations nouvelles qui ont donnée lieu à une maturation musicale sans précédent à travers l’improvisation libre. Il y a en Europe, une quantité impressionnante d’improvisateurs peu connus de haut vol qui ont acquis une vraie maturité et qui s’expriment avec une pertinence contemporaine exceptionnelle. L’album Solo 13 pieces for saxophone d’Urs Leimgruber (LR CD 498) a été publié il y a dix ans. Récemment, Leo a publié l’année dernière l’exigeante collaboration du trio Kimmig/ Studer/ Zimmerlin avec John Butcher, un chef d’œuvre intégral. Entre ces deux pierres blanches et les albums d’Ivo Perelman, on désespère de la production Leo récente. Tout le monde a le droit de s’exprimer, mais malgré les qualités de ces quatre musiciens qui ne demandent qu’à bonifier, le fossé créatif qui les sépare de bon nombre d’artistes expérimentés et engagés dans cette musique qui, eux, se voient refuser l’accès aux scènes importantes, est trop visible que je pose des questions. Une jolie musique quand même. 

Negen Kabas + Vicente & Live at SMUP Kabas + Vicente + Godinho FMR CD466-1117.

Kabasest un quartet de musiciens sensibles et aventureux : Jan Daelman, flûte, Thijs Troch, piano, Niels Vermeulen, contrebasse, Elias Devoldere, batterie. S’ajoute le trompettiste Luis Vicente sur les deux enregistrements studio (Negen au studio Namouche le 4 janvier 17) et en concert  (Live at SMUP le 5 janvier 17) auquel se joint le percussionniste Carlos Godinho. Leur musique libre évolue à la jonction entre le jazz libéré et l’improvisation totale. On y trouve un éventail de sonorités, de phrasés décalées, de recherches de timbres dans un vol suspendu au-dessus d’un silence présent ou emportées par le drumming aux pulsations mouvantes et croisées du batteur. Les musiciens sont à l’écoute et concentré sur le partage collectif avec une inventivité enthousiaste. On suit à la trace les belles improvisations de Luis Vicente et ses grommèlements et éclats dans la colonne d’air, elles mêmes finement encadrées par les quatre Kabas. Sans doute aiguillonné par l’exemple de Vicente, le flûtiste Jan Daelman déflore le timbre de sa flûte en écho au léger fracas de la batterie et réintroduit un contenu mélodique en forme de serpentin chromatique qui se tortille sur une pulsation suggérée. Les musiciens n’hésitent pas à plonger dans le silence en effleurant leurs instruments à la limite de l’audible pour attirer l’écoute. Une stase est le point de départ progressif d’une nouvelle architecture encore plus focalisée sur l’écoute, le recueillement. L’art du crescendo et du crescendo subtils. Less Is ‘Sometimes’ More. Vouloir mettre Kabas et ses invités dans une catégorie serait illusoire : une multiplicité d’intentions musicales se succèdent, se croisent, s’interpénêtrent, se fondent. Singulièrement si chaque  membres de Kabas ne brille pas par une démarche individuelle très originale (par rapport à nombre d’improvisateurs incontournables – ma remarque ne tient pas compte d’une éventuelle notoriété d’un artiste mais du contenu objectif de sa musique- il suffit de lire mes autres chroniques pour s’en rendre compte), le quartet se dépasse dans une pratique intensive du partage collectif et d’une écoute mutuelle sensible vraiment méritoire.