mardi 15 mai 2018

Phil Minton and John Russell duos with Mats Gustafsson/ Nicolà Guazzaloca Alvaro Rosso Joao Pedro Viegas Carlos Zingaro/ Udo Schindler Phillip Kolb Sebastiano Tramontana / Bernadette Zeilinger solo/ Trevor Watts Jamie Harris.

Hello , dear readers ! You can read it while  listening to John Russell and myself singing here on a new live track  : https://orynx.bandcamp.com/album/before-the-wedding 

A duo(s) Mats Gustafsson with John Russell & Phil MintonBocian bc lo

Mats Gustafsson aux prises avec (successivement) la guitare de John Russell et la voix de Phil Minton live au Café Oto à Londres en avril 2010. Une superbe face pour chacun des duos. Mats Gustafsson explore littéralement les entrailles de son saxophone baryton en mode percussif faisant imploser la colonne d’air, clés agitées avec coups de langue bruitistes qui coïncident merveilleusement avec les pincements étranges, grattages de cordes amorties et tintements d’harmoniques de John Russell. Certains regrettent que Mats G. consacre le plus clair de son temps à des tournées continentales bruyantes, avec the Thing, un trio jazz-punk virulent (avec le tandem PNL et IHF), Zu etc... Dans ce duo particulièrement bien connecté et tout à fait en phase, on savoure les correspondances sonores, kinétiques et imaginaires très fortes, dignes des meilleurs duos de la sphère improvisée radicale. On peut contester les choix artistiques du souffleur lapon, mais, lorsqu’il improvise librement en traitant sauvagement timbres et sonorités, son travail est à la hauteur des Butcher, Leimgruber et Doneda. En outre, s’il y a bien quelques saxophonistes de premier ordre qui tâtent du sax baryton en improvisation, ce que Gustafsson en fait est vraiment enthousiasmant et étend le potentiel de l’instrument de manière vraiment réjouissante. Murmures, éclats, grognements, glissades dans le spectre sonore, harmoniques crissantes. Son compère d’un soir n’est pas très loin de la faconde de Derek Bailey dans une veine aussi expressive qu’épurée. Le jeu de John Russell est constellé de trouvailles remarquables au niveau de la cohérence des intervalles et la précision au niveau harmonique en adaptant sans relâche son jeu avec un sens de la dynamique. Les balancements impondérables du picking du guitariste se métamorphosent en piquettements éclatés des cordes dès que la pression du souffle fait résonner le bocal, grailler l’air vibrant et percuter l’anche. Le final approfondit encore plus leur connivence. La réussite est indubitablement au rendez-vous au point que le saxophoniste réitérera l’expérience en trio avec son acolyte percussif Ray Strid (Birds. Mats Gustafsson John Russell & Raymond Strid/ denrecords 008) en août de l’année suivante. On aurait aimé voir cette association se prolonger tant elle est fructueuse comme l’étaient jadis les accointances du cordial guitariste avec le matheux de la bande, John Butcher. Avec la voix improbable et borborygmique de Phil Minton la communion est télépathique tout au long d’une face B d’anthologie. On songe bien  entendu au duo du chanteur avec le sax baryton de Daunik Lazro lequel était une mémorable réussite (alive at sonoritésémouvance emv1027 enreg. 2005). Mats sollicite des registres épars et inouïs de son instrument  faits d’effets de souffles et de gloussements laissant le champ sonore ouvert aux inventions vocales exacerbées, râles modulés de l’infra-voix de Phil Minton. Cet artiste nous apporte le grand bonheur de toujours faire reculer les limites des capacités sonores, multiphoniques, de sa voix (extra-) humaine des tréfonds du larynx au bout des lèvres dans chacun de ces enregistrements en duo. Essentiel ! 

Nicolà Guazzaloca Alvaro Rosso Joao Pedro Viegas Carlos Zingaro A Pearl in Dirty Hands Aut records Aut038 https://autrecords.bandcamp.com/album/a-pearl-in-dirty-hands 


Here my own notes for the booklet of this album in english and french :

João Pedro Viegas, Nicola Guazzaloca, Alvaro Rosso and Carlos “Zíngaro”come together for “A Pearl in Dirty Hands”.  A story told by one, two, three or four voices, together and in turn, through trials, questions, answers, thoughts, gestures, signs and impressions, in the moment, in time and in space. Ten concentrated structures that escape towards sound and silence. Music is at the center of each player and each has the same importance, the responsibility of creating and contributing is shared, lived, exchanged. There is no hierarchy. A piano, two strings - violin and double bass - and a clarinet, an unusual architecture, a challenge. An instrumental construction that has demands, peculiarities, that leads to difficult or favourable interrelations, that forces the musicians to stop for a moment and let air and light come through, creating shadows, allowing the sounds to breathe, stop, or remain chained to the instant. Their music does not exist ifit only lives in the moment. The paper remains blank. Someonesays that it tells a story or paints a picture, but each is free to find in it whatever they feel, sense or imagine. Lines, curves, volumes, rhythms, a swirling idea or a glow that disappears and then returns in a different shape. The piano is orchestra, percussion, taut strings, hammers, a sound-box and an armour. It is a boat, the stretched cords wail, quiver and suggest: they pull on the sails where the sound sinks, thunders or disappears. The ship sails towards Belém and towards the open sea... but the wind whistles, the cock crows, the topsails squeak, everything turns to high frequencies, the sound quivers, the breeze charms the violin, the soul comes out in the harmonies... we plunge in, frolic about, shake ourselves, splash the sun, reach for the clouds, the sky thickens, the pace quickens, then slackens, then stops.
We cannot retrace the sequence from the track list, we must listen again, re-examine, forget about time, allow dreams and emotions to flow...each handful of minutes picks up the music from the place where silence left off. It is a continuation, an extension in which the form chosen expresses differently what was created in the previous piece. A sense of unity shrouds the seemingly different discoveries, dimensions and particular vibrations. The composition is spontaneous, implicit...
Carlos Zingaro delineates cutting-bow sounds, lyrical logic, Nicola Guazzaloca hammers or blocks the hammers as they pound the strings, groups of notes are created by friction on the strings of Alvaro Rosso’s double bass and João Pedro Viegas murmurs or hisses into the wind column of his bass clarinet. The equilibrium is broken, reinvented, the tension demands for calm, grumbling, pleasure. Modernist, organic, concertante, eloping, counterpoint, deconstruction, workshop, construction site, land, beach, horizon: the landscape is redrawn, deleted, reborn, moods are blurred, indeed false starts leave a significant mark, there are no straight lines and actions taken go astray, following the thread of improvisation. These musicians have great ideas about musical creation, but their ideas do not end there. They connect with the world we live in, they steer clear of false pretences, fake playfulness, phony smiles. The shapes created by this collective game do not exist; they take on the values of sharing, listening and being open to each other. The music becomes the living common good. Symbolic, but alive.”

Musique de chambre, histoire qui se raconte à deux, à trois, à quatre, tous ensemble et chacun à son tour, par essais, questions, réponses, pensées, gestes, signes, traces, dans l’instant, la durée, l’espace. Dix formes concentrées, échappées vers les sons et le silence. Leur musique se situe au milieu de chacun et tous et chacun ont la même importance, le même apport, la responsabilité de la création est partagée, vécue, échangée. Pas de hiérarchie. Un clavier, deux cordes, violon et contrebasse et une clarinette, c’est une architecture particulière, un challenge. Cette construction instrumentale a ses exigences, ses particularités, elle engendre des interrelations difficiles ou propices, oblige les musiciens à s’arrêter un bref instant pour laisser passer l’air et la lumière qui crée des jeux d’ombre et laisse les sons respirer, s’éteindre ou s’enchaîner dans l’instant. Leur musique n’existe parce qu’elle ne vit que dans l’instant. Le papier reste blanc. On dit qu’elle raconte une histoire ou trace un tableau, mais chacun est libre d’y trouver ce qu’il ressent, pressent ou imagine. Des lignes, des courbes, des volumes, des rythmes, une idée virevoltante ou une lueur qui s’échappe et puis revient sous une autre forme. Le piano est orchestre et percussion, câbles tendus et marteaux, une caisse et une armature. C’est un bateau. Et il y a les cordes tendues, qui vibrent gémissent, frétillent, soulignent, elles tendent les voiles où le souffle s’enfonce, gronde ou disparaît. Le tube résonne, l’air vibre sous les doigts. Le navire là part vers Belem vers le large… mais le vent siffle, la coque crie, les huniers grincent, tout tremble vers les aigus, le son tremble, la brise enchante le bois du violon, l’âme se révèle dans les harmoniques… On plonge, on s’ébat, se secoue, éclaboussant le soleil, visant les nuages, le ciel se fait gros, la cadence détale, puis se relâche, s’arrête. On ne saurait retracer par le menu le déroulement, il nous le faut réécouter, se replonger, oublier le temps, laisser venir les songes, les émotions… Chaque morceau de quelques minutes reprend le fil de la musique telle où le silence l’avait laissé. Il s’agit d’une suite, d’un prolongement où la forme choisie exprime autrement ce qui avait surgi dans le morceau précédent. Un sentiment d’unité étreint l’apparence de la diversité des trouvailles, des dimensions, des vibrations particulières. Une composition spontanée, assumée, … Carlos Zingaro détaille les sons archet-scalpel, logique lyrique, Nicolà Guazzaloca martèle ou bloque le marteau sur l’annelé de la corde, des grappes de notes appellent les frottements sourds sur les cordes de la contrebasse d’Alvaro Rosso et Joao Pedro Viegas murmure ou bourdonne dans la colonne d’air de sa clarinette basse. Les équilibres sont rompus, réinventés, la tension appelle le relâchement, la grogne le plaisir. Moderniste, organique, concertante, fugue, contrepoint, déconstruction, laboratoire, chantier, terrain, plage, horizon, le paysage se redessine, s’efface, renaît, les humeurs se brouillent, des faux départs font en fait la meilleure étape, la ligne n’est pas droite et les mesures prises s’égarent, se transforment au fil de l’improvisation. Ces musiciens ont une haute idée de la création musicale mais leurs idées ne s’arrêtent pas là. Elles rejoignent le monde dans lequel nous vivons, évitant les faux-semblants, l’enjouement feint, la grimace enthousiaste. Les formes créées par le jeu collectif n’existent parce qu’ils assument les valeurs du partage, de l’écoute et de l’ouverture à l’autre. La musique devient le bien commun vivant. Symbolique mais vivant.

Bernadette Zeilinger acoustic solo La Musa Records.

En septembre 2013 , j’ai eu l’occasion merveilleuse d’écouter un concert de cette rare flûtiste à Budapest alors que nous partagions l’affiche, Bernadette en solo avec sa flûte contrebasse et moi-même avec mes camarades d’I Belong To The Band (Adam Bohman, Zsolt Sörès, Oli Mayne). En effet, jouer et improviser d'une énorme flûte à bec contrebasse avec ductilité en vocalisant simultanément est loin d’être une chose aisée. À la fois flûtiste et vocaliste de formation classique depuis son plus jeune âge, Bernadette Zeilinger a toujours eu dès son plus jeune âge cette impulsion innée pour la découverte de sons nouveaux, rares, inusités. Avec une aisance confondante, elle utilise sa voix en relation avec son jeu à la flûte simultanément, en maintenant un contrôle du son étonnant. En aucun cas, le son de la flûte est altéré par la voix ou alors si c’est le cas , c’est fait volontairement. Je lui  avais alors acheté son précédent album Solo Bernadette Zeilinger et je mis trois ans à me décider à le chroniquer (http://orynx-improvandsounds.blogspot.be/2017/01/ )  Ce texte, à la réflexion, n’était pas vraiment satisfaisant, eu égard à son extraordinaire talent. Cet album était un recueil d’improvisations libres. 
Le présent acoustic solo crédite B.Z. : Composition, Bass Recorder, Voice-Flute, Pinkulla. Le pinkulla est sans doute une petite flûte folklorique. Et la flûte utilisée comme « Voice – Flute » me semble être une flûte a bec ténor. Elle l’utilise aussi en soufflant dans l’orifice de l’anche en vocalisant. Avec ses propres techniques alternatives, elle crée une forme de contrepoint sauvage, multiphonique, en ajoutant et croisant différentes techniques de souffle, vocalisations et harmoniques de manière irréelle. Sa démarche évoque sensiblement celles de saxophonistes comme Evan Parker ou Urs Leimgruber. Lors d’une brève conversation, elle m’a précisé qu’elle a composé quelques centaines de pièces rien que pour ses deux flûtes « Voice » et Pinkulla et qu’un auditeur, même averti, n’entendrait pas la différence entre ses compositions et ses improvisations. Paradoxalement, pour le commun des mortels, on imagine mal qu’une musicienne qui maîtrise de manière aussi peu commune de tels instruments joue avec cette intensité organique, sauvage comme si elle faisait retourner les sons arrachés/ insufflés de ses flûtes à la nature proprement dite, non domestiquée, pleines de bruissements, de vie insoupçonnée. On pense aux oiseaux… ou parfois même à des traditions musicales de peuples premiers. Évidemment, il est plus aisé de contrôler le son d’un saxophone ou d’une flûte traversière que celui d’une flûte à bec une fois qu’on se met accumuler les techniques alternatives. Il faut avoir vu souffler et chanter Bernadette Zeilinger dans sa flûte à bec ténor pour le croire. On distingue alors clairement le timbre de sa voix et celui de la flûte alternativement ou simultanément ainsi que celui de la flûte, complètement altéré par la voix. Une approche vraiment mystérieuse. Quinze morceaux se suivent aux titres tirés d’une langue inconnue.  Fascinant ! 

Munich Rat Pack Udo Schindler Phillip Kolb Sebastiano Tramontana FMRCD454-0817 

Remarquable collectif de souffleurs qui échafaudent une douzaine de beaux partages / échanges en temps réel. Trustant les clarinettes et les saxophones ainsi qu’un cornet et un euphonium, Udo Schindler utilise aussi un monophonic analogue synthesizer. Philipp Kolb se partage entre la trompette et le tuba tout en insérant ses live electronics. Le tromboniste Sebi Tramontana  vocalise et siffle. Un panorama kaléidoscopique de sons et de phrases/lignes multiformes/ grappes colorées s’imbriquent, coexistent, se fondent avec une dynamique assumée. C’est avant tout la dimension collective et cette faculté partagée à trouver une vraie cohérence avec, et malgré, la multiplication des instruments et sources sonores. À écouter avec attention et à plusieurs reprises pour saisir les éléments disparates mais convergents de cette collaboration originale.

Tribal Trevor Watts Jamie Harris Klopotek IZK CD 070 


Enregistré en mai 2005, Tribal est le troisième album de ce duo basé sur les rythmes d’origine africaine. Trevor Watts improvise au sax alto et soprano au départ de mélodies polymodales articulées sur des rythmes complexes joués par Jamie Harris au djembé. Trevor Watts est un magnifique saxophoniste avec une sonorité fabuleuse à l’aune des grands altistes du jazz moderne – contemporain. Il figure parmi les géants du jazz libre post Dolphy – Ornette : Sonny Simmons, Jimmy Lyons, Marion Brown, Mike Osborne, Oliver Lake. Après avoir été le pilier incontournable du Spontaneous Music Ensemblejusque vers 1976, il a développé ses Moiré Music Orchestra et Moiré Drum Orchestra avec, entre autres, des percussionnistes africains. Avec ces groupes, il a sillonné le monde entier jouant dans des festivals de Musiques du monde ou de Jazz en Europe, en Amérique (latine..) en Afrique etc..  Son duo avec Jamie Harris évolue dans le droit fil des Moiré.  Jamie est d’ailleurs son élève assidu question rythmes. En effet, tous les percussionnistes qui ont travaillé avec Trevor dans les Moiré et Drum Orchestra sont formels : le boss des rythmes, c’est lui. Une écoute attentive des albums de Moiré Music est révélatrice : on a rarement entendu un groupe de jazz contemporain se coltiner avec un tel enchevêtrement de structures rythmiques. Et articuler des mélodies entêtantes et répétitives à l’infini, survolées par les improvisations endiablées du leader compositeur. On retrouve cet esprit et une partie du langage de Moiré dans ce duo. Certains diront que cet album n’apporte peut-être  rien aux deux précédents opus, Ancestry (Entropy ESR 016 2004) et Live in Sao Paulo(Hi4 Head HFHCD 005 2005). Mais la qualité de timbre et les agiles et expressives improvisations de Trevor Watts à l’alto, imprégnées du blues éternel et dont les lignes mélodiques sont inspirées de la tradition celtique, le tournoiement imprévisible de son sax soprano, voltigeant sur les battements subtilement décalés du percussionniste, etc font mouche. Un lyrisme et une sonorité merveilleuse, à la fois  charnue et limpide, qui tranche nettement d'avec ses meilleurs collègues. Irrésistible. Quand le phrasé du saxophone devient virtuose, les boucles se répandent avec une puissance et une aisance dévastatrices. Le final de Tribal se termine par l’exacerbation de la mélodie en respiration circulaire…. avec un surcroît d’énergie.  La musique du cœur. Le rythme est une valeur essentielle de la musique et nous avons à faire ici à un orfèvre. Superbe !  
Note : super pochette réalisée par Nicolà Guazzaloca sur carton recyclé. 


mardi 8 mai 2018

Carl Ludwig Hübsch & Phil Minton/ Paul Rogers & Emil Gross/ Joe McPhee Daunik Lazro Jean-Marc Foussat & Makoto Sato/ Sabu Toyozumi & Claudia Cervenca / Thanos Chrysakis Chris Cundy Peer Schlechta & Ove Volquartz / Keith Tippett.

Carl Ludwig Hübsch Phil Minton Metal Breath Inexhaustible Editions ie-010 

Nous voici au cœur de la fabrique « non idiomatique » la plus intense avec deux artistes qui vont chercher les sons inouïs à la limite du possible et dans la pure poésie. Carl Ludwig Hübsch nous donne à entendre les bruissements les plus fous des entrailles de son tuba faisant exploser l’air dans les tuyaux, vibrer les infra-graves et le pavillon en écho aux égosillements les plus hallucinants qui existent, les sifflements, chuintements, harmoniques surréelles, pressions de l’air dans un larynx parleur d’un Phil Minton intarissable… Comme dans d’autres duos mémorables avec Minton en compagnie de Sophie Agnel, Daunik Lazro ou Günter Christmann, une saveur toute spéciale se dégage dès la première écoute et vous envahit progressivement et irrésistiblement au fil des autres. Trois pièces de 24:04 (copper), 32:45 (zinc and blood) et 3:26 (flesh). La voix se contorsionne et se dédouble comme par magie superposant harmoniques, aspirations, phonèmes, gargouilis dans le même élan.  Le tubiste renouvelle constamment ses effets en faisant éclater les timbres avec, entre autres, une anche plutôt qu’une embouchure, créant aussi plusieurs voix simultanées  et rejoignant le registre fou du chanteur… Les congruences de leurs inventions se percutent, se complètent, se contredisent, s’unissent dans des instants imperméables à la raison. 
Inexhaustible Editions est un label basé à Ljubljana et consacré à l’improvisation radicale. Il vient d’ajouter un numéro rare (10) à son catalogue, sans nul doute un des deux ou trois albums essentiels de ces dernières années. Un trésor à acquérir en priorité ! 
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/metal-breath  

Peal Paul Rogers & Emil Gross Bag of Screams  Setola di Maiale SM 3520

Bag of Screams ? On sait que Paul Rogers a plus d’un tour dans son sac et que sa contrebasse Alain Leduc à 7 cordes se démultiplie allègrement dans de nombreuses dimensions dont la vocalité n'est pas le moindre atout. On pense immédiatement non seulement à un violoncelle dont on a élargi la palette, mais surtout, à la viole de gambe, instrument baroque qui évoquait miraculeusement la voix humaine. Cette qualité vocale est renforcée par les cordes sympathiques dont est munie sa contrebasse. Il forme le duo Peal avec le percussionniste autrichien Emil Gross qui commente et entoure ses improvisations à l’archet (le plus souvent) avec une belle empathie et beaucoup de savoir-faire. La musique est fluide, relâchée et sinueuse à travers neuf improvisations en duo se distinguant chacune par un mood, une émotion particulière. Un lyrisme en dehors du temps. On se laisse emporter par leurs divagations dans les graves, les densités, les textures et les couleurs. On songe aux essences éparpillées dans l’atelier de l’ébéniste ou une boutique de planchers et parquets pour revêtir les sols qui regorgent de mille et une nuances confondant la lumière et l’ombre  … Depuis l’album solo Beings chez Amor Fati (2007), il est temps de se refamiliariser avec le travail de cet extraordinaire contrebassiste qui a su trouver un excellent partenaire pour valoriser sa démarche.

Sweet Oranges The Clifford Thornton Memorial Quartet Joe McPhee Daunik Lazro Jean-Marc Foussat Makoto SatoNot Two NW971-2

Sweet Oranges est dédié au compositeur et multi-instrumentiste Clifford Thornton (1936- 1989) qui fut le mentor de Joe McPhee et disparut trop tôt après avoir joué avec Sun Ra, Archie Shepp, Sunny Murray, Marzette Watts, François Tusquès, et enregistré quelques albums comme The Panther and The Lash (dont Tusquès a écrit une partie de la musique), Ketchaoua (pour BYG le 18 août 1969 …comme beaucoup d’autres ???), Freedom and Unity (le premier enregistrement de McPhee) et the Gardens of Harlem avec le Jazz Composers Orchestra. Hans Falb, le responsable des Konfrontationen de Nickelsdorff, et qui était un ami de Thornton, avait organisé un événement – hommage à sa mémoire en Autriche en 2015. Ce concert était intitulé Gardens of Harlem et réunissait improvisateurs free, noise etc. Et donc, l’idée vint à Joe McPhee de rendre lui aussi hommage à ce pionnier du free-jazz en intitulant la longue improvisation collective du titre d’un des morceaux de l’album Gardens of Harlem.  La musique enregistrée nous fait découvrir une suite spontanée se découpant en plusieurs séquences clairement identifiables et qui fait la part belle aux sax ténor de Mc Phee et Daunik Lazro. Lazro joue aussi de son sax baryton, alors que Joe embouche son trombone à pistons, l’instrument emblématique de Clifford, entre autres dans l’introduction. Makoto Sato dynamise l’ensemble avec une frappe tournoyante et sensible remarquablement enregistrée et mixée. Jean-Marc Foussat pimente l’ensemble avec ses sons électroniques et ses boucles écartelées en vagues, nappes ou murmures, se mouvant et ondulant dans le champ sonore tout en modulant soigneusement le volume. Les souffles de Mc Phee et Lazro se distinguent avec précision dans le continuum de Foussat et alternent spontanément leur lyrisme poétique et les déchirures comme s’ils ne faisaient qu’un. Les quarante-deux minutes se clôturent à l’instant où Lazro évoque la mélodie d’Afro-Blue. Un encore de plus de sept minutes évoque les instants où Sun Ra rejoignait une galaxie inconnue. Foussat a enregistré séparément avec Sato et McPhee et celui-ci a fréquemment collaboré avec Lazro. Leur réunion en quartet aurait bien pu rester anecdotique, si les musiciens n’avaient été aussi inspirés et aussi bien enregistrés. Oranges douces avec une solide dose d’acide quand même et une énergie non feinte. Un beau concert. 

Sabu Toyozumi Claudia Cervenca as if once more klopotek izk 059



Pochette cartonnée en papier recyclé brun clair, album artwork by Nicola Guazzaloca (le grand pianiste improvisateur de Bologne). Pionnier de l’improvisation free au Japon depuis un demi siècle, batteur sélectionné par Mingus à Tokyo et l’Art Ensemble à Chicago et percussionniste de choix de Derek Bailey, Peter Kowald, Barre Phillips, Peter Brötzmann, Tristan Honsinger, Leo Smith, Misha Mengelberg, John Russell,  Sabu Toyozumi peut s’enorgueillir d’avoir enregistré en duo avec Misha Mengelberg et avec Han Bennink. Cet album a le mérite de nous le faire entendre dans un duo excellemment enregistré (par Iztok Zupan, le responsable de Klopotek) avec une chanteuse improvisatrice alors qu’il manie la vièle chinoise er-hu et la percussion dans un autre registre que s’il jouait avec des souffleurs, un guitariste électrique et / ou une contrebasse. Claudia Cervenca, une chanteuse roumaine installée en Autriche, a développé une excellente approche basée sur des techniques vocales alternatives avec une dimension poétique et improvisée aussi bien qu' « ethnique ». Sa capacité à altérer instantanément le timbre, le volume et les inflexions de sa voix dans un même élan vocal lui confère une aura de mystère. La douceur alliée à la puissance.
Lors de leur rencontre au Festival Limmitationes à Heiligenkreuz im Lafnitztal à la frontière austro-hongroise en mai 2015, le duo débute par un dialogue intimiste avec Sabu à la vièle chinoise er-hu. Lorsqu'il reprend petit à petit possession de sa batterie, Claudia lui laisse le champ libre alors qu’il fait résonner les peaux tendues et les cymbales dans l’espace. Il y a une dimension africaine chez ce percussionniste. Ce n’est que lorsque les frappes de Sabu se concentrent seulement sur les baguettes entrechoquées que la chanteuse s’introduit délicatement dans le jeu et commence une magnifique improvisation.  Sa voix est alors magnifique, chaque son est travaillé dans le moindre détail. Le percussionniste s’élance alors dans un crescendo progressif et la voix se métamorphose graduellement en une incantation de chamane, au bord de l’éclatement alors que les roulements de son partenaire évoquent les forces de la nature. Tellurique. Organique.

Music for Two Organs & Two Bass Clarinets Thanos Chrysakis Chris Cundy Peer Schlechta Ove Volquartz Aural Terrains TRRN1238

Voici un enregistrement vraiment peu commun. Deux organistes, Thanos Chrysakis (orgue positif) et Peer Schlecta (orgue d’église) et deux clarinettistes basses, Chris Cundy (cl. basse et contrebasse) et Ove Volquartz (cl.basse et contralto) dans l’espace acoustique de la Neustädter Kirche d’Hofgemeister. Les caractéristiques acoustiques de l’espace résonnant de l’église faite sans doute de pierre, marbre ou brique, la hauteur des voûtes confèrent à la musique une sonorité très particulière, assez éloignée des standards de qualité des meilleurs studios et salles de conférences. Les fréquences naturelles de l’endroit font donc partie intégrante de la musique pour le meilleur et pour le pire. Morceaux I II III IV et V répartis sur 53 minutes. Je fais remarquer que la dénomination « orgue positif » signifie orgue portable qu’on dépose sur le sol. Il s’agit d’un orgue de dimension nettement plus réduite que les impressionnants orgues d’église. Les deux organistes composent instantanément une symbiose sonore de leurs tuyaux respectifs qui se conjuguent mutuellement dans une masse fluctuante, faite de strates / drones qui gonflent, ondulent, et soulèvent les souffles des deux clarinettistes. Ove et Chris ont un plaisir fou à faire vibrer aches et colonnes d’air ainsi que le registre grave et le pavillon recourbé de leurs clarinettes basses respectives avec un sens de la dynamique tout à fait adapté à cet environnement hors-norme. On navigue dans l’univers des musiques expérimentales faite de drones empilées, répétitives, saturées. Un travail exacerbé sur la densité, la vibration de l’air, la lenteur, l’épaisseur, les textures. Un lyrisme à la fois angoissé et reposant vient poindre dans le n° IV ainsi qu’une recherche formelle qui détourne les flots imposants vers des harmoniques tracées à gros traits s’élevant au-dessus des coups de pattes d’ours pressant les claviers. En écoutant au casque, on obtient l’impression que le mixage pousse les sons au maximum décibélique. Dans le n°V, les volutes des clarinettes basses rejoignent celles de l’église laissant les souffles de l’orgue en tapisser la superficie. Une incursion gargantuesque dans les extrêmes de la musique improvisée expérimentale. 
http://auralterrains.com/releases/38  

Live in Triest Keith Tippett Klopotek IZK CD 074


Les musiciens improvisateurs ont parfois la chance de leur côté. Iztok Zupan est un de ces idéalistes ouverts d’esprit, à la fois excellent ingénieur du son, propriétaire du label Klopotek, un modèle du genre, et photographe professionnel. Il met bénévolement son savoir-faire et ses ressources au service de la musique improvisée sans entretenir d’agenda ni de marotte qui pourrait desservir cette musique et les intérêts les plus nobles de ses praticiens. On lui doit une série de productions élégamment présentées dans des pochettes en carton recyclé et décorées par le graphiste Nicolà Guazzaloca, le très remarquable pianiste de Bologne qui figure d’ailleurs dans le catalogue de Klopotek (Les Ravageurs en duo avec Edoardo Marraffa). Iztok, un citoyen Slovène, sillonne les régions frontalières entre Vénétie, Frioul, Slovénie et Autriche à la recherche de concerts rares en offrant bénévolement et généreusement ses services de prise de son aux musiciens. Klopotek a publié d’excellents albums qui ne déçoivent jamais : Duo Mc Phee – Lazro, Sabir Mateen en solo, Sabu Toyozumi et la chanteuse Claudia Cervenca, la pianiste Elisabeth Harnik, le claviériste Giorgio Pacorig et la clarinettiste Clarissa Durizzotto, Trevor Watts et Jamie Harris, etc… Tout cela sans tenir compte d’impératifs mercantiles liés à la notoriété des artistes. 
Cet enregistrement de Keith Tippett remonte à octobre 2010 et restitue de manière vivante et dynamique l’atmosphère du concert. Une très longue suite offrant la musique de Keith Tippett dans toute sa profondeur. Un passage nous rappelle que sa première fratrie (Elton, Charig, Nick Evans) avait œuvré dans le blues boom : les accents du blues ressurgissent un instant comme par enchantement. Au fur et à mesure que la musique se développe, la table d’harmonie s’encombre d’objets percussifs et d’un mini piano jouet transformant le piano en clavecin cosmique. Cette configuration de l’instrument est exploitée dans une manière de polyphonie sauvage ou avec le souffle d’une ballade irréelle interférant avec l’écho des feuilles mortes … Cette performance de 45 minutes est suivie d’un rappel exceptionnel et très court, Rain, fait de quelques accords, mélodie familière qui suggère une autre œuvre cosmique dont il a le secret . Il faut rappeler que Keith Tippett  ne joue jamais de rappel à la fin de ses concerts solos. Le pianiste est un de ces artistes dont la musique appartient à plusieurs univers, jazz moderne, avant-garde, piano contemporain. Live In Triest est à la hauteur de ses meilleures réalisations solitaires et trop rares telles que le légendaire Unlonely Dancer, les Mujician et Mujician II publiés par FMP.