mardi 26 juin 2018

Paul Rutherford Ken Vandermark Torsten Müller Dylan van der Schyff / Sabir Mateen/ Sélène / Vlad Miller Pier Paolo Martino & Adrian Northover / Christian Vasseur / David Lucchesi & Devid Ciampalini

Are We In Diego ? Paul Rutherford Ken Vandermark Torsten Müller Dylan van der Schyff WhirrbooM ! #003
Dédié à la mémoire du tromboniste Paul Rutherford, voici un concert vif et enlevé d’un mirifique quartet réunissant Rutherford, Ken Vandermark à la clarinette et au saxophone ténor, le contrebassiste Torsten Müller et le percussionniste Dylan van der Schyff et enregistré le 10 décembre 2004 à the Ironworks à Vancouver. C’est le deuxième album de ce groupe, le premier, « Hoxha », un concert du 12 décembre 2004 avait été publié en 2005 par le label Spool suite à la deuxième tournée de Rutherford en Amérique dans la décennie 2000 organisée avec le concours de Torsten Müller, lui-même un activiste incontournable de l’improvisation en Allemagne dans les années 70 et 80 et qu’on retrouve dans deux autres albums avec Paul Rutherford (Milwaukee 2002 avec Lol Coxhill / Emanem et The Zone avec Harris Eisenstadt / Konnex). Müller a une sérieuse accointance avec des trombonistes improvisateurs de premier plan comme Günther Christmann et Rutherford. Dans ces improvisations bourrées de détails sonores et d’interactions, se détache clairement la personnalité intelligente et touchante du grand tromboniste. Ses trois collègues de l'autre côté de l'Atlantique font mieux que de l'encadrer. Ils sont complètement impliqués dans le partage avec le gentleman ultime du trombone improvisé. Si Ken Vandermark a une démarche plus proche du jazz contemporain au sax ténor, son jeu à la clarinette offre plus d'une accointance avec les intervalles, accents et timbres du tromboniste. Quant au tandem contrebasse - batterie, il conjure avec une superbe inventivité l'ADN de cette configuration instrumentale en multipliant, proliférant à chaque seconde les possibilités sonores, pulsatoires de leurs deux instruments respectifs avec une interactivité fine, subtile qui titille l'écoute et l'attention sans discontinuer. Pour résumer : il y a là l'énergie véritable du free - jazz interactif et tout ce qui fascine dans  l'improvisation libre radicale : une multitude de sons très diversifiés qui ont toujours l'air de surgir à propos ou au moment où on s'y attend le moins. Si Torsten Müller a tracé des instants incontournables en matière d'improvisation libre lorsqu'il travaillait avec Günther Christmann, Phil Minton et Paul Lovens en Allemagne il y a (déjà !) quelques décennies, il convient de souligner que des as comme John Butcher ou Carlos Zingaro ont enregistré des pépites avec van der Schyff, lui-même responsable de WhirrbooM!, un nouveau label qui, annonçons-le tout de suite, vient de produire un super duo de Phil Minton et Torsten Müller, Ductus Pneumaticus (WWWOOOWWW !) et un super duo de van der Schyff et Jack Wright , ...two in the bush (excellent!)

Sabir Mateen The Gathering of the Angels Klopotek  IZK CD060

11 improvisations sur des structures pré-établies mentalement et jouées avec une belle fraîcheur et un lyrisme spontané, chaleureux et authentique. Clarinette, saxophone alto et ténor (?), flûte. Sur chaque instrument, Sabir Mateen est véritablement proficientsans être prolixe et, au fil des morceaux, tisse minutieusement une tapisserie sonore enchanteresse qui sort de l’ordinaire. Le lyrisme plein d’espérance humaniste du souffleur est largement balancé et conforté par la logique imparable d’un improvisateur funambule. Sa faconde réunit la fougue et la tendresse, la tradition (hommage sincère à Coleman Hawkins dans le quatrième morceau) et le sens de l’échappée libre et de l’invention mélodique… Le son de la clarinette a une saveur unique et son timbre, qui appartient autant à la pratique du jazz qu’à la musique savante vingtiémiste, est tout à fait remarquable. En effet, on trouve rarement des saxophonistes qui sont tout aussi attachants et originaux avec leur clarinette qu’avec leur saxophone, comme peut l’être Sabir Mateen. Un régal. Enregistré en janvier 2008 dans l’église Saint Ana in Tujice (Slovenia) et publié par ce remarquable producteur allumé qu’est Iztok Zupan. 

Lunar Error  Sélène : Matthieu Lebrun Matthieu Lilin Gabriel Lemaire François Ella Meyé Claude Colpaert Thomas Coquelet Léo Rathier Paul Ménard Pierre Denjean Quentin Conrate Becoq 28 
https://becoq.bandcamp.com/album/s-l-ne  

Moyen orchestre d’improvisation libre basé à Lille et focalisé sur le « lower case » et l’imbrication sonore / stratification de l’exploration sonore minutieuse et concentrée de chacun de ses membres avec une belle lisibilité, même s’il est parfois difficile d’attribuer tels sons à tel instrument ou une personnalité bien précise. Flottement et suspension d’agrégats sonores dans un esprit d’écoute mutuelle qui stimule celle d’un public qu’on suppose présent : le lieu, Césaré/ CNCM de Reims (septembre 2016) suggère qu’il s’agit d’un concert. Si ce n’est pas le cas, dites-vous bien que je ne raterais pour rien au monde une telle performance en public. En effet, bon nombre d’improvisateurs travaillent dans cette direction musicale. Mais peu la développe dans un groupe aussi étoffé que Sélène. On croit visiter la face cachée de la lune ou, peut-être, distinguer les apparentes aspérités de sa surface. Sélène : accent aigu et grave. Pointu et profond. Une démarche libertaire assumée avec un réel talent collectif et une réflexion commune partagée. Remarquable.

The Dinner Party Miller/ Martino/ Northover FMR CD469-1117

Pianiste Russe basé en Grande Bretagne, Vlad Miller, contrebassiste  Italien originaire de Bari, Pier Paolo Martino, saxophoniste alto (dans cet album) et aussi soprano Britannique incontournable dans la scène Londonienne, Adrian Northover. Musique sombre aussi « sérieuse »/ appliquée que sensuelle. Trilogue égalitaire, travail collectif, contrebassiste attentif, sensible et relativement réservé, pianiste introverti conférant une dimension orchestrale avec un sens ouvert de l’harmonie, saxophoniste lyrique, détaché et lunaire, saveur post konitz-desmondienne free. Ce trio semble recycler des pratiques communes dans l’univers du jazz d’avant-garde et des musiques improvisées dans un flux subtil en reliant l’émotion dans l’instant du libre free-jazz en se référant indifféremment à la musique vingtiémisteet à l’improvisation aventureuse du jazz le plus vif. Finalement, une véritable originalité du propos finit par se détacher et c’est leur capacité à improviser tout en créant une trame commune où chaque artiste trouve sa place. Miller et Northover sont très familiers l’un à l’autre et Martino n’a plus que se lover au milieu de leur étonnante complicité qu’il complète à merveille. La session devient petit à petit plus animée, les musiciens se libérant visiblement de leurs appréhensions au fur et à mesure que les morceaux se développent vers plus d’angularité et d’interplay, que la musique fuse et que les idées acquièrent la brillance et l’inspiration des grands jours. On peut revenir à ces plages superbement improvisées et y découvrir quelque chose de nouveau, des perspectives insoupçonnées au départ. Un excellent album, finalement atypique.

Christian Vasseur A la limite du présent Vol 1 : cent millions d’années. thirsty leaves : https://thirstyleavesmusic.bandcamp.com/ 

Un travail singulier : après avoir récolté les enregistrements d’une trentaine d’haikus, en grande partie traduits du japonais, et lus en français par autant d’intervenants ainsi que quelques poèmes (Sébastien Dicenaire), le guitariste et luthiste français Christian Vasseur a conçu (composé, improvisé, arrangé, enregistré et mixé) des musiques pour une trentaine de pièces inspirées par ces différents haikus qu’elles sont sensées illustrer. Ce travail a été créé lors d’une résidence dans le Nord de la France en milieu scolaire. Instrumentation : guitares acoustique, électrique, weissenboom et jouées à l’archet, archiluth, piano, harmonium indien, électronique, voix, clapping et quelques enregistrements de terrain. Multi-tracking souvent. Les enregistrements impliquent donc un grand nombre de lecteurs, des enfants, des handicapés et quelques enseignants qu’on entend dans une ou deux pièces. Des bribes de conversations ou de monologues (ou chants) impromptus, capturés sur une bande ont été insérés fortuitement dans le matériau presque par hasard. Un projet de rencontres, d’échanges au croisement du texte, de la poésie, de la musique, mais aussi fraîcheur, voix candides et non formatées, sensibilité des jeux arpégés de guitare et de luth, travail de terrain. Les prises de sons aux caractéristiques très variées de chaque lecteur – poète, les différents micros, espaces, intimités, timbres et grains de voix, intentions, expressivités individuelles, etc.. donnent une dimension vécue, immédiate à mille lieues de la logique professionnelle d’un studio. Un voyage au cœur d’intimités, des tranches de vie rythmées par les cadences légères, dynamiques, voire éthérées des pièces instrumentales du guitariste et des bandes sonores ajoutées. Deux pièces instrumentales furent écrites et exécutées avec d’autres musiciens : le guitariste Philippe Lenglet (Soliloque en Loque) et Patrick Soudeval (Shaman et Chaman). Cet album sensible et attachant est produit à une centaine de copies par le label grec thirsty leaves music (https://thirstyleaves.weebly.com/) et présenté dans un simple  pliage en carton excellemment exécuté et maintenu fermé par une mince cordelette élastique. Le volume 2 est intitulé barreaux dans le ciel et prolonge/ approfondit la démarche avec 23 textes ornés de musiques de C.V. Cela est tout à fait réjouissant, sans prétention, joyeux, plein de sens, humain en somme. La démarche de Christian Vasseur a le bonheur de faire prendre conscience aux enfants et jeunes impliqués dans le projet quel est le sens profond la portée de quelques mots et de leurs relations poétiques versus une musique intimiste, acoustique et exécutée avec une vraie sensibilité.

S T David Lucchesi & Devid Ciampalini  Lucchesi Ciampalini Tecniche Estese 01

Album court et bref focalisé sur les bruissements occasionnés par une guitare préparée – objétisée (David Lucchesi) et des éléments de percussions et objets frottés, grattés en résonance (David Ciampalini). On est ici proche de l’univers de groupes tels que The Sealed Knot (Burkhard Beins - Rhodri Davies - Mark Wastell) ou IST (Davies et Wastell avec S.H.Fell). Cette pratique de l’improvisation a proliféré en se figeant parfois dans une posture… Posture : je cite ici un musicien important et brillant dont la lucidité est égale à un grand talent incontournable et qui fait l’unanimité en la matière. Bref, David Lucchesi et Devid Ciampalini sont deux improvisateurs toscans qui font vivre les sons avec bonheur, les font parler, respirer, geindre, vibrer de belle manière. Une activité ludique restreinte et focalisée sur la physicalité du son, du bruit et d’une manière de dialogue coïncident et vibratile. Tecniche estese, le nom du label se traduit par techniques étendues et dans leur musique on en admire l'étendue entendue. 26 : 36 qui passe le test de l’écoute attentive  et se révèlent aussi signifiantes à mes oreilles qu’un album des groupes précités (IST, The Sealed Knot) ou même qu’AMM. Remarquable. 

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