12 octobre 2012

la touffe

La touffe est un orchestre "amateur" radical auquel participe Michel Doneda : je pense que ce mot est propre à illustrer une approche de l'improvisation libre différente des groupes où les sons de chaque musiciens se détachent clairement de l'ensemble comme on peut l'entendre dans Iskra 1903 ( Derek Bailey, Barry Guy et Paul Rutherford 1970/73), Balance ( Ian Brighton, Radu Malfatti, Phil Wachsmann, Colin Wood, Frank Perry 1973) ou le trio John Butcher- Phil Durrant-Russell (1984/1996). Une intrication des tracés de chaque instrument dont le fil s'est perdu dans un réseau semblable aux racines d'une forêt ... touffue, plutôt qu'une imbrication de lignes, de courbes, d'angles, de points, de surfaces même si leur équilibre fuyant est rompu par la vie. Voici quelques documents sonores qui ont contribué à réactualiser et resituer la pratique de l'improvisation libre et démontrent que les improvisateurs français du Sud-Ouest sont devenus une référence comme leurs collègues du Nord-Est de Londres.


Trio de Batterie Didier Lasserre -  Matthias Ponthévia – Edward Perraud Amor Fati Fatum 014

Avec Amor Fati, la scène improvisée française tient un label de premier plan d’un point de vue international avec le grand bonheur de présenter des enregistrements superlatifs d’artistes locaux. La présentation cartonnée et peinte de la pochette est en fait un exemplaire unique.  Le titre « Trio de Batterie » - un peu déroutant – ne laisse pas deviner qu’on se situe ici dans la meilleure musique « post – AMM » avec le niveau d’inspiration collective égal au légendaire tandem Paul Lovens – Paul Lytton. Cette impression est corrigée par le sous – titre : drum noise poetry. C’est un enregistrement exceptionnel récent (28 - 29 juillet 2007) qui fait complètement oublier l’excessive et décevante production de cédés dans la sphère musicale improvisée de ces dernières années. La musique est répartie en trois plages respectives de 24, 9 et 41 minutes, mais déjà après les 6 premières minutes vous êtes dans la stratosphère. Durant la dernière très longue plage, la notion du temps s’évanouit vers la vingtième minute. Nos trois apôtres font ensuite subtilement un silence abrupt … interrompu par une déflagration et continuent de plus belle en changeant sensiblement l’étagement des sons et leurs perspectives. Grâce la manière délicate dont cela a été enregistré, une écoute au casque à fort volume révèle toute la richesse de la musique sans aucune agressivité.  Ces trois-là, Pontévia, Lasserre et Perraud, ont su appliquer le mot d’ordre un pour tous – tous pour un : ils nous offrent un véritable son de groupe où il est difficile de distinguer la contribution de chacun. L’empathie est grandiose. Vibrations métalliques, jeu à l’archet, bols chinois, gongs, grattements de cymbales, harmoniques, peaux frottées, craquements, grosse caisse résonnante,  tout vibre et se développe avec une unité profonde et véritablement sentie. Le duo Lovens-Lytton avait intitulé son premier enregistrement de 1976 « Was It Me ? » (Etait-ce moi ? Po Torch ptr jwd 1). Cet enregistrement avait marqué les esprits et contribué chez les auditeurs – musiciens d’alors à une véritable prise de conscience égale à celle diffusée par la Company ’77 de Derek Bailey avec Lacy, Braxton, Leo Smith, Honsinger et consorts. Il faut donc recommander l’écoute de Trio de Batterie d’urgence pour un tas de raisons dont certaines échappent peut – être à leurs auteurs. Par exemple, le fait qu’il s’agit d’un ensemble où la musique dépasse par la qualité et l’inspiration la somme des contributions individuelles rend ce Trio plus désirable et plus fascinant que les excellents cédé solos de Lê Quan Ninh, Eddie Prévost et Tatsuya Nakatani. Il faut espérer que cet opus s’inscrive dans la liste des incontournables d’un maximum de passionnés. Plus que ça tu meurs !

Humus  Bondonneau/ Chiesa/ Lasserre/ Lazro/ Sassi/  Amor Fati   Fatum 016 
Une Chance pour l’Ombre Doneda/ Lê Quan/ Saitoh/ Imai/ Sawaï Bab-ili Lef 02.
Humus ! On voit des impressions de feuilles d’arbres sur la pochette cartonnée à deux volets et qui, répétons-le, constitue un exemplaire unique d'une édition limité à 500 copies individualisées par une manière de sérigraphie. Organique, ce bourdonnement informel  - à la première écoute ! - évoque aussi la manière de « une Chance pour l’Ombre » de Michel Doneda/ Ninh Lê Quan/ Tetsu Saitoh/ Kazuo Imai / Kasue Sawaï, publié par le micro label provençal Bab-ili Lef. Daunik Lazro , bien entendu, mais aussi Benjamin Bondonneau, David Chiesa et Laurent Sassi - qui sont des proches de Doneda et Lê Quan - et plusieurs autres ont emprunté une voie nouvelle dans l’organisation sonore et l’interactivité d’un groupe d’impro « radicale ». Cette démarche trouve des échos à l’échelle internationale (Dörner, Hautzinger, Rhodri Davies, Jim Denley, Keith Rowe etc…), mais elle affirme une spécificité française et éminemment collective (Hubbub est un autre bon exemple). Salutaire donc ! Humus et une Chance pour l’Ombre sont particulièrement remarquables à cet égard. La sortie d’une Chance  m’avait échappé. Mais comme Amor Fati me régale en m’envoyant leurs cédés à chroniquer, ce que je fais de bonne grâce vu la qualité superlative, hexagonale et esthétique (des pochettes, organiques elles aussi !), je n’ai pu m’empêcher d’y ajouter le quintet franco-nippon. Une question et sa réponse éventuelle : Laurent Sassi est crédité « son » et aussi « prise de son » ? Sa technique d’enregistrement apporte une dimension spéciale à la musique du quartet. Ce quartet et le quintet avec Doneda échappe à la géométrie habituelle du groupe anches – contrebasse – percussion en usage dans le post free-jazz « SME ». Ce qui importe dans ces deux musiques c’est qu’elles sont faites ensemble et quelles mettent en valeur le potentiel sonore de chaque instrument et de chaque musicien dans un flux organique en les enfouissant dans la masse ou les mélangeant comme le ferait un peintre abstrait. Organique, j’insiste, la description/ comparaison utilisée dans ma chronique du premier Contest of Pleasures (Butcher/ Charles / Dörner Potlatch) évoquait des concrétions conchyliennes superposées : avec les algues et les filaments verts qui s’y accrochent quand la mer se retire, on n’est plus très loin des feuilles d’arbres semi – pourries et imprimées sur les pochettes en carton recyclable d’Amor Fati. Les rôles et l’interaction de chaque instrument sont radicalement repensés de manière parfois indescriptible (pour un chroniqueur qui comme moi se fatigue après une fournée aussi remplie et providentielle d’Amor Fati). Pour qui veut se documenter une fois pour toutes sur cette tendance improvisée, ces deux albums sont aisément recommandables. Deux superbes voyages à travers des paysages inouïs.

Hubbub . Hoop Whoop - Matchless MRCD53/ Lowlands.
Hubbub - Hoop Whoop
Dans l'univers de la musique improvisée (libre, radicale etc…), on est frappé par le nombre toujours croissant de musiciens qui s'engagent dans cet art à la fois aussi exigeant que gratuit (dans tous les sens du terme, car on y gagne souvent que des clopinettes). Dès lors, il devient plus difficile de ne pas jouer comme X ou Y et d'avoir "quelque chose à dire". Nombre de musiciens plus jeunes n'ont pas toujours l'envergure et le charisme des pionniers qui ont par la suite accédé à la notoriété. Ils ont aussi moins l'occasion de se produire et de mûrir leurs musiques, les organisateurs n'accordant d'importance qu'aux valeurs sûres. Malgré quelques notables exceptions, les musiciens français sont toujours un peu restés en retrait en matière d'originalité. C'est pour tout cela que je tiens spécialement à saluer la musique de ce groupe parisien vraiment étonnant, Hubbub. Le pianiste Frédéric Blondy, les saxophonistes Jean-Luc Guionnet et Bertrand Denzler, le guitariste Jean-Sébastien Mariage et le batteur Edward Perraud, tous autour de la trentaine, se croisent dans plusieurs groupes qui vont du free jazz à l'innovation la plus radicale. Un des groupes de Guionnet et Perraud s'appelle "The Return of The New Thing", tout un programme. Hoop Whoop est le deuxième album d'Hubbub et est publié par Matchless, le label d'Eddie Prévost, percussionniste du groupe AMM. On y entend une musique essentiellement collective où s'efface dans l'enchevêtrement des sons l'exploit individuel du soliste. Peu importe qui joue quoi, personne ne "tire son épingle du jeu ". Le groupe contribue comme un seul homme à cette improvisation de 52'58". Mon collègue P.L. Renou a écrit de remarquables notes de pochette : celles-ci cadrent parfaitement avec une musique qui pose plus de questions qu'elle n'y répond. Comme trop rarement de nos jours, voici un manifeste qui rompt avec les habitudes plutôt qu'un enregistrement de plus, fût - il excellent. Ces cinq courageux défendent une esthétique exigeante et revalorisent de manière exemplaire la nécessité collective de l'improvisation libre que d'aucuns veulent réduire à l'expression soliste d'individualités, certes rares. Chez Hubbub, c'est le très haut degré d'imbrication collective qui fait toute la rareté et le prix de la musique.

London Ernesto Rodrigues Angarhad Davies Guilherme Rodrigues Alessandro Bosetti Masafumi Ezaki Creative Sources 080. 
London parce qu’enregistré à Londres lors de l’Atlantic Waves Festival 2005, soutenu par des institutions culturelles portugaises. Ernesto Rodrigues est le directeur artistique de Creative Sources et un altiste (viola en anglais) singulier, genre tortionnaire ébéniste, mais du meilleur effet. Tout comme son fils Guilhermo au violoncelle, il prépare son instrument et utilise tous les bruitages délicats que son instrument lui permet. La violoniste galloise Angarhad Davies n’est pas en reste avec ses frottements d’archets et ses coups secs grincés. Toujours aussi concentrée. Alessandro Bosetti est un sax soprano milanais émigré dans le Berlin du réductionnisme des Axel Dörner et Burkhard Beins et qui a travaillé avec Michel Doneda ( Placés en l’Air /Potlatch).  Le trompettiste Masafumi Ezaki est l’antenne japonaise de cette conspiration du silence. Ah oui, comme on est à Londres, c’était du New London Silence vers 2002. La musique se répand avec lenteur dans le silence dans l’attente d’événements sonores. Les tiges placées entre les cordes du violoncelle se balancent sur un fond d’archet qui fait sussurer une corde du violon. Des souffles éventuels se propagent comme un gaz rare. Le silence se fait plus présent. La durée de London (l’unique pièce) n’est pas indiquée, mais comme on est dans un état de recueillement approfondi, indispensable pour graviter dans un tel état d’apesanteur, on ne s’en soucie guère. Alessandro siffle doucement dans la colonne d’air (comment fait-il ?). Le temps est aboli. Aucune virtuosité, seulement la maîtrise du timbre, même le plus ténu. Une scansion s’insinue à notre insu et les sons de chacun des cinq s’agrègent comme par enchantement. On finit par enfin découvrir les effets de tuyaux d’Ezaki. Cette manière a le mérite de nous faire entendre une dimension réelle du silence que ces musiciens révèlent au creux de la matière instrumentale distillée dans la douceur la plus clinique. Le silence après la fin fait partie de la musique. Ecoute étonnante. Nouveau ? Bof ! Certains trouvent des inspirations depuis les travaux d’Alvin Lucier et de Phill Niblock, des artistes reconnus depuis fort longtemps. Donc ! Mais une expérience révélatrice. 

Carré Bleu ( à la mémoire de Bernard Prouteau) Frédéric Blondy, Michel Doneda, Tetsu Saitoh. Travessia 003.
The Geometry of Sentiment John Butcher Emanem 4142
carre bleu with MIchel Doneda, Frederic Blondy
Deux pôles du saxophone contemporain. L’un, français et poète enflammé de l’instant et du son, a foi en l’aventure. L’autre, britannique et scientifique, est le constructeur méthodique de son univers. Le Carré Bleu était l’espace d’un ami aujourd’hui disparu, investi ici avec l’appui d’un compagnon des antipodes animé de la même foi et d’un explorateur hexagonal des mécanismes et des cordes du piano, de son grand cadre et de ses résonances. Arrimés au corps flottant du piano préparé de Blondy comme à un radeau emporté par des courants imprévisibles, le contrebassiste et le saxophoniste dérivent vers un point secret de l’océan. Leur équipée est d’un seul tenant, le flux de Doneda se projetant dans une seule coulée tendue vers le but ultime, atteint après 70 minutes de concert (Carré Bleu part 1 & 2). Les amarres sont lâchées et la pique de la contrebasse de Tetsu Saitoh et son archet forment un gouvernail rudimentaire. Advienne que pourra et l’aventure, finalement, fascine. Sur l’île, au creux de la roche de l’Oya Stone Museum, tel un géomètre, John Butcher dévide les sons selon un plan qu’il s’invente avec une logique confondante (plages 1 et 2, First et Second Zizoku). Son précédent album solitaire « Cavern with Nightlife » (Weight of wax 01) avait été en partie enregistré dans cette caverne japonaise, remarquable pour son acoustique. Les plages 3 et 6 nous donnent à entendre ses expériences avec un amplified feedback curieux. Action Theory Blues indique une filiation avec Steve Lacy, avec lequel Butcher marque sa singularité avec un jeu répété et ambigu sur deux notes vers la sixième minute. But More So est un hommage à Derek Bailey en souvenir d’une anecdote rapportée par le violoniste Phil Wachsmann. Celui-ci fut d’ailleurs un compagnon de Doneda dans leurs jeunes années. Devant un public non averti et hostile au début des années soixante-dix, le défunt guitariste interrompt le concert et informe le public que « La musique que nous jouerons lors du restant de la soirée sera comme celle-ci, mais plus encore comme elle ». But More So. Cette intransigeance, cette plongée dans l’inconnu est vécue ainsi de manière insigne par le trio de Carré Bleu à travers les occurrences turbulentes de leurs échanges. Le travail du pianiste confirme qu’il est bien un des éléments à suivre de la seconde génération (cfr part 2 de 13’ à 25’) avec un goût généreux pour l’expérimentation et l’inouï assumé. Trois improvisateurs exemplaires et un architecte du son. Deux démarches profondément complémentaires et deux sensibilités radicalement différentes qui s’éclairent l’une et l’autre à la lumière de leurs emportements respectifs et de leurs convictions. 


A Floating World Heddy Boubaker, Nusch Werkowska, Mathias Pontevia  Mikroton.
Un concert de 2008 à Bordeaux d’un groupe vraiment sauvage et exemplaire des récents courants qui ont animé l’improvisation radicale en France. Aussi, les adieux au saxophone d’un souffleur peu commun dont la capacité à projeter les sons internes de la colonne d’air sans « faire chanter l’anche dans le bocal » est absolument unique : Heddy Boubaker. Avec Michel Doneda, Heddy est de ceux qui tirent un sens plein et convaincant de ces techniques de souffle qui font florès dans l’impro hexagonale jusqu’au lieu commun et parfois la lassitude. Malheureusement, Heddy a remisé son sax alto et basse pour des raisons de santé. Il est capable d’y mettre une puissance de souffle et une pression telle que son cœur encaisse trop. Et de cœur, il n’en manque pas ! Ces trois-là sont parmi ceux pour qui l’improvisation collective est une croyance en autrui, un mode de vie socialisant et une réinvention de la vie, plutôt qu’une carrière ou la recherche d’une visibilité / reconnaissance illusoire. Trois activistes à la scène comme à la ville.
Flottement des sons qui s’interpénètrent comme des bois flottés, des branches arrachées, des feuilles mortes charriées dans un courant, un débit qui s’engouffre au creux de la croûte terrestre. Espèce Humaine et Croûte Terrestre, ces essais sur la future survie de notre terre et de tous ceux qui la peuplent signés Amadeo Bordiga, sont toujours d’actualité. Ce monde flottant en est l’illustration vivante. Nusch, la pianiste saccage les résonances et Mathias secoue les habitudes et fait vibrer, sans arrière-pensée, la surface des peaux enfouies sous les grincements et tintements des métaux grattés, au milieu des chutes de marteaux amortis et des crissements au fil de cuivre. Le cœur y est et c’est là l’essentiel.

21 septembre 2012

Rare Music : Hommage à Tony Levin et duo Sonny Simmons François Tusquès

Tony Levin Quartet Live in Viersen  Tony Levin – Paul Dunmall – Andy Sheppard – Jerry Underwood Rare Music 033
Bold Times Hannes  Bauer – Paul Dunmall – Paul Rogers – Tony Levin Rare Music 034
Language of the Spirit Paul Dunmall – John Edwards – Tony Levin Rare Music 035
Life of Dreams Tony Levin – Paul Dunmall – Evan Parker – Ray Warleigh Rare Music 036
Live at The Vortex, London  Evan Parker – Kenny Wheeler – Paul Dunmall – Tony Levin – John Edwards Rare Music 037


 
Eclairé par les peintures  tridimensionnelles et multicolores de son ami le pianiste Rob van den Broeck sur les pochettes, le batteur Tony Levin nous a légué ses derniers adieux enregistrés avant de nous quitter le 1 août 2011. Il manque à l'appel de cette chronique quelques autres cédés de cette fournée en compagnie du grand Mike Osborne, disparu lui aussi récemment et d’Evan Parker etc… Mais avec ces cinq albums aussi beaux et vivants les uns que les autres, l’auditeur pourra se convaincre de la profonde originalité de ce batteur, un des meilleurs qui aient existé dans l’univers du jazz libéré. Tony Levin est reconnaissable par son style polyrythmique qui n’appartient qu’à lui. Il jongle avec plusieurs cycles rythmiques encerclant un tempo qu’il ne souligne jamais. Les pulsations et les résonances de ses tambours voyagent comme les trois éléments qui font gronder la terre : le vent, l’eau et le feu. Un album nous fait entendre trois souffleurs sans basse, Live In Viersen et cette configuration, avec  Paul Dunmall au sax baryton, Andy Sheppard et Jerry Underwood aux ténors, met en évidence des constructions rythmiques originales qui s’accordent avec les compositions spécialement conçues pour l’ensemble. Si ce type de musique nous est familier, son architecture est inhabituelle. L’énergie combinée des trois souffleurs – cracheurs de feu  emporte tout sur son passage comme un typhon sur une mer complètement démontée au milieu du Pacifique. Les frappes démultipliées de Levin sur les peaux et les cymbales semblent se métamorphoser en crêtes écumantes et en lames agitées par un véritable Neptune jongleur. Je parle ici de constructions et d’architecture, mais la musique nous fait songer à un assemblage polymorphe en perpétuel mouvement dont les multiples articulations permettent des girations télescopiques sans que l’équilibre n’éclate. Jamais entendu rien de pareil. Ce qui m’enthousiasme chez Levin c’est cette capacité à développer son jeu personnel quoi qu’il arrive : il improvise sans arrêt tout en soignant l’ interactivité avec ses partenaires dans un groupe très homogène. Les souffleurs sont absolument exceptionnels. Life of Dreams propose une version plus douce de ce  groupe sans basse avec cet exceptionnel (encore un) mélodiste qu’est le sax alto Ray Warleigh, épaulé par les deux géants des saxophones ténor et soprano que sont Evan Parker et Paul Dunmall. Il y a des moments élégiaques et raffinés dans cette Vie de Rêves et la flûte de Warleigh s’y prend délicieusement. La suite des morceaux est parsemée de duos raffinés ou chargés d’intensité électrique quand vient le tour des deux ténors. Evan et Paul en deviennent mordants à souhait. Ray Warleigh a été longtemps un des saxophonistes de studio les plus demandés de la pop durant des décennies, mais joua souvent avec John Stevens durant les années soixante et septante. Il est  aussi un des quatre légendaires Trois Mousquetaires du sax alto du free – jazz britannique avec ses frères d’armes Elton Dean, Trevor Watts et Mike Osborne. La musique de Live in Viersen s’envole à partir de compositions, alors que pour Life of Dreams, les souffleurs improvisent des arrangements en combinant leurs souffles dans des entrelacs de phrases suspendues dans l’atmosphère, telles les facettes de cristaux de glace miroitant au soleil.   Le quartet de Bold Times intègre l’ahurissant tromboniste Hannes Bauer au trio Deep Joy (Tony et les deux Paul) dans un quadrilogue aussi énergétique qu’équilibré. Le travail du contrebassiste laisse pantois, à la fois violoncelle, contrebasse et sarangi en furie. On retrouve l’atmosphère du Chasin the Trane au Village Vanguard avec Evan Parker, Dunmall et Kenny Wheeler ad-lib drivés par la paire Tony Levin – John Edwards dans Live at the Vortex, « le » club londonien par excellence. Paul Dunmall nous fait voir comment il a intériorisé le Langage de l’Esprit avec ces deux acolytes. La puissance et l’invention du contrebassiste John Edwards se révèlent idéale pour le chant du cygne de ce batteur inoubliable. Après Elton Dean, Tony Levin est parti et les camarades de sa génération vieillissent. Mais il a légué son testament musical à la vague  suivante : Paul Dunmall, Paul Rogers, John Edwards et son fils Miles Levin, batteur lui aussi, sont les géants d’aujourd’hui. A découvrir aussi les rencontres de Miles Levin et Paul Dunmall sur les labels Duns Limited et FMR………

Sonny Simmons - François Tusquès Near Oasis   improvising beings IB 10




Sonny Simmons, un son acide et mordant, une agilité dolphyenne, une mémoire de tous les Birds de notre fantasmagorie jazzeuse, le souffle curieux du cor anglais et toujours, après tant de décennies, un appétit pour la musique libérée à l’écart des modes. François Tusquès, le pionnier initiatique du free-jazz hexagonal, propagateur multiculturel et pianiste aux tressautements authentiquement monkiens. Ici Round About M et Bolivar Blues ressuscitent ces intervalles et cette pression caractéristique simultanée sur les touches blanches et noires. D’autres pionniers européens des origines de la free music continentale ont cette filiation au plus profond de leurs veines, de leurs neurones et dans la jointure de leurs membres (même inférieurs car, oui, on « pédale » un piano !) :  Alex von Schlippenbach et Misha Mengelberg. Avec eux, François Tusquès rejoint les Ran Blake, Randy Weston et le jeune Jaki Byard. Le monkisme est à la source de l’art Coltranien, des doigtés de Sonny Rollins et de Steve Lacy. Steve a gravé Only Monk et More Monk ! On l’entend chez Evan Parker et Anthony Braxton, Lol Coxhill et John Tchicaï, Ornette et Don Cherry…  Cet art anti-académique qui déraille le piano  a influencé tous ces révolutionnaires dans une véritable transubtantiation musicale et humaine. Rien que pour cela, ce disque sera cher à ceux dont Monk a illuminé la vie. Car Tusquès ici, c’est le son de la vraie vie et son comparse en personnifie l’envol. Sonny, une légende hors norme du jazz libre des sixties et seventies, y est magnifiquement enregistré tout comme dans cette trilogie des albums « Cosmosamatics » sur le label fantôme Boxholder (avec Michael Marcus et Jay Rosen). Avant de mettre la main sur ces perles, Near Oasis est un excellent maître achat. Arrêtez de rechercher en vain le vinyle « Free Jazz » de Tusquès avec Portal et cie (disques Mouloudji 1965) et allez l’écouter à Paris ou ailleurs aujourd'hui. Vous rendez-vous compte qu’ils ont dû aller au Vision Festival à NYC pour qu’on les enregistre afin que je vous en parle ici. A l’ère d’internet et de Facebook, la jazzosphère franco-française est incompréhensible………… Heureusement, les improvising beings veillent !!





Universal Trios in improvised music


White Smoke  Willy Van Buggenhout  Mike Goyvaerts  Jeffrey Morgan Creative Sources CS 218
Un proverbe dit qu’il n’y pas de fumée sans feu. J’ajouterais volontiers qu’on perçoit même une fumée blanche ici. Voire des signes aériens qui transmettent des impressions, des émotions et signalent des trouvailles … Le percussionniste Mike Goyvaerts est un praticien enthousiaste de l’improvisation radicale qui a évolué depuis le rock – jazz de son adolescence dans une recherche obstinée sans plus jamais regarder en arrière. Il fut des légendaires collectifs WIM (Antwerpen) et Inaudible (Bruxelles) et à soixante ans, il continue à creuser pour faire évoluer sa musique et son approche originale de la percussion. A deux pas de chez lui, dans la banlieue nord de Bruxelles, M.G a trouvé un alter ego original qui, depuis plus de trente ans, triture un vieux synthé analogique à fiches, Willy Van Buggenhout. On peut entendre d’ailleurs Willy sur le premier vinyle d’Inaudible (Inaudible 1981-82). Son inspiration provient  indubitablement de son travail d’artiste plasticien et de graphiste. Leur duo Hotzeniebotze s’est récemment transformé en trio avec le saxophoniste Jeffrey Morgan, un californien établi à Cologne et que nous avons souvent entendu au sax alto, entre autres avec Mark Sanders et Peter Jacquemyn (un bon pote à Goyvaerts) dans un registre exalté et hyper énergétique (The Sign of The Raven). Le voici au ténor et au soprano, réfléchi et cherchant l’équilibre entre les échanges de ses deux acolytes de White Smoke. Certains des morceaux dépassent avec bonheur l’intérêt que d’aucuns trouvent encore dans la documentation exhaustive dans lequel a plongé une bonne partie de la production d’enregistrements improvisés. Bref, certaines plages agitent des images, des gestes, des moments merveilleux qui sont au cœur de la passion que tant d’improvisateurs ressentent pour cette pratique musicale. Donc, ça vibre, ça cherche. Il y a des surprises, des secousses, les harmoniques du saxophone, de l’écoute et de l’invention débridée. L’expression d’une invariance depuis l’époque où les sons effarants de la Music Improvisation Company, largement en avance sur son temps, surgissaient dans le catalogue naissant d’ECM. Un raffinement de cette recherche sans fin et une affirmation que l’univers indéchiffrable de la musique spontanée reste une friche récalcitrante aux modes et à celles de la pensée dominante, que ce soit en musique ou dans les relations sociales. J’ajoute encore que le trio White Smoke existe aussi en version belgo-belge avec le saxophoniste J.J. Duerinckx, un spécialiste incontournable du sax sopranino et du baryton. Un très bon moment en ce qui me concerne.


Love Letters to the President  Schweizer Holz Trio Hans Koch Urs Leimgruber Omri Ziegele Intakt 154

Je ne sais pas s’il y a un rapport entre le titre de ce CD du Schweizer Holz Trio, Love Letters to the President , et celui de Holz for Europa, Comité Imaginaire, avec le même Hans Koch et les clarinettistes « basses » de Wolfgang Fuchs et Peter Van Bergen (FMP 084). Toujours est – il, le titre de l’un suggère qu’on l’adresse à l’autre. Le « président » du « comité imaginaire », c’est sans doute cette quatrième personne qui dans chaque trio semble être la composante des existences qui s’unissent et se parlent dans le temps éphémère d’une rencontre. Et donc, voici un album remarquable où trois fortes personnalités mettent en commun leurs musiques, leurs talents et de leurs sensibilités dans une symbiose fascinante. Ils se font mutuellement de la place, de l’espace dans une écoute profonde. Dès la première lettre au président, Koch et Leimgruber scrutent et dissèquent la mécanique et les vibrations des tuyaux et clapets, Ziegele affirmant au saxophone alto un lyrisme retenu articulé en dents de scie. 
HK et UL sont des experts en « techniques étendues » et tous ces étranglements de la colonne d’air,  ces harmoniques froissées, sifflements d’anches contrôlés, doigtés croisés qui s’accélèrent, ronflements ou crissements improbables. Leurs manies ont déteint sur OZ qui crachote et fredouille de plus belle…Vite, les trois souffleurs font corps avec tous les sons qu’ils extraient des colonnes d’air et du bec, pour ensuite se distinguer à nouveau en choisissant l’un un débit saccadé, l’autre un temps relâché. Dans ces échanges qu’ils soient touffus, virevoltants ou sur la pointe des pieds, on les entend se relayer, se dépasser, s’attendre et se confondre avec la plus grande aisance comme s’ils ne faisaient qu’un tout en assumant leurs singularités. Cet enregistrement est véritablement un modèle d’un mode de vie musical(e) et il mérite qu’on s’y attarde. C’est quoi l’improvisation « libre » ? Et bien, on ne  se trompera pas en affirmant : c’est çà !

Again : The Shoreditch Trio Live In Bruxelles : Nicola Guazzaloca Hannah Marshall Gianni Mimmo Amirani Records/ Teriyaki Records AMRN 029/ TRK 02 
10.000 Leaves : Wild Chamber Trio : Clementine Gasser Elisabeth Harnik Gianni Mimmo NotTwo Records MW 880-2
Haste  Veryan Weston Hannah Marshall Ingrid Laubrock. Emanem 5025
Albeit  Urs Leimgruber Jacques Demierre Barre Phillips. Jazzwerkstatt jw074
Depuis ce qui nous semble être des siècles, le jazz libre s’est développé à 90% dans univers instrumental archétypique dominé par la batterie. Coltrane, Ayler et Ornette sont inséparables de leurs batteurs, Elvin Jones, Rashied Ali, Sunny Murray, Beaver Harris, Ed Blackwell et Charles Moffett, pour citer leurs groupes phares des années soixante.
Cette configuration, souffleurs - basse – batterie, dite du « free-jazz afro-américain », soulève un problème musical. La dynamique, la qualité du son intrinsèque de la contrebasse et du saxophone deviennent « compressés » dans cette association d’instruments en raison du volume sonore des percussions. J’ajoute encore que tout en étant un inconditionnel des groupes évoqués plus haut et de la trilogie JC – AA – OC, j’aime varier les plaisirs de l’écoute.
C’est tout l’intérêt de ces deux trios dans lesquels officie le saxophoniste soprano Gianni Mimmo. D’aucuns vont regretter que la musique de ce saxophoniste évolue dans le domaine « lacyen », tant son style évoque le maître disparu. Mais, indiscutablement l’écoute de ces trios révèle que la sonorité et le jeu de Mimmo ont une présence, une puissance et une projection peu communes. G.M. est un « vrai » saxophoniste soprano, une espèce assez rare (Lacy, Coxhill, Parker, Liebman, Doneda, Leimgruber, Sjöström et quelques autres). Le soprano est difficile et c’est tout à l’honneur de Mimmo de se risquer avec des intervalles qui rendent le contrôle de l’instrument particulièrement ardu. Dans ces deux trios, se développent des interactions et des échanges qui mettent en valeur la sonorité pleine et entière de chaque artiste. La Heraclitus suite (20 :18) qui ouvre le CD Again se transforme en duos, solos et trio avec un remarquable sens de la recherche, de l’écoute et des formes. Lyrisme aérien et gravité réfléchie cohabitent à chaque instant. Cette configuration instrumentale du piano, du violoncelle et du sax soprano allie la clarté, la dynamique, l’énergie et la qualité des timbres de chaque instrument, leurs nuances dans une dimension orchestrale. Le vent et les cordes frottées laissent le champ libre aux couleurs du piano. Chaque instrument est à la fois au centre et chacun des deux couples de trois musiciennes/musiciens évolue dans un vrai rapport égalitaire dans le temps et l’espace. Gianni Mimmo avec la violoncelliste Hannah Marshall et le pianiste Nicolà Guazzaloca ou avec la violoncelliste Clementine Glasser et la pianiste Elisabeth Harnik se complète avec lui-même et les autres au point que 10.000 Leaves est devenue une partie consubstancielle à Again et vice-versa. Au point que l’on puisse dire : « Vous reprendrez du (dix) Mille-Feuilles, ma chère ? » . « Yes, Again avec le plus grand plaisir, cher ami ». Avec Again, on prend la marque par rapport au précédent opus : The Shoreditch Concert. L’imagination et la profondeur de ces improvisateurs font de ces deux enregistrements (de haute qualité technique) des disques attachants qu’on aime à réécouter car il s’y passe des choses mémorables dans des registres multiples et variés. Depuis les attentes au bord du silence, à travers des plongées dans le son, jusqu’aux courses-poursuites effrénées menées par le clavier ou aux chuintements boisés et solitaires des deux violoncellistes. J’ajoute que Guazzaloca s’est révélé un pianiste très créatif dans plusieurs projets où il démontre que son jeu brillant a une belle capacité d’adaptation (duos avec le pianiste Thollem McDonas et le saxophoniste Edoardo Marraffa, un trio avec Nils Gerold et Stefano Giust). Et ces deux autrichiennes, Glasser et Harnik, qu'on découvre avec bonheur. D’autres musiciens se sont consacrés à ce trio magique : Hannah Marshall excelle aussi avec le pianiste Veryan Weston et la saxophoniste Ingrid Laubrock (Haste/ Emanem). Au passage, comparez le jeu de cette musicienne (très personnelle au sax ténor) au sax soprano avec celui de Gianni Mimmo et vous conviendez que le transalpin a une capacité à se faire entendre et à imprimer sa personnalité dans la musique de ses deux trios.  Veryan Weston est depuis des années un de mes pianistes favoris. Sa pensée musicale et son style racé évoluent  dans une symbiose étonnante avec chacun de ses camarades en musique (feu Lol Coxhill, Trevor Watts, Sakoto Fukuda, Jon Rose, Phil Minton, Mark Sanders et John Edwards). Cela fait de lui un improvisateur unique, une personnalité de l’envergure d’un Paul Lovens ou d’un Barre Phillips.  Aussi je ne peux résister à évoquer ce trio fantastique d’explorateurs « plus radicaux/ risqués » : Urs Leimgruber/ Jacques Demierre /Barre Phillips (sax ténor & soprano / piano / contrebasse). Avec Wing Wane/ Victo, Cologne/ Psi, Albeit/ Jazzwerkstatt et un dernier né sur ce même label dont j’oublie le titre, nos trois musiciens se livrent à une exploration systématique des moments musicaux dans les gestes, l’écoute, la surprise. Sculpteurs de matières et passeurs de murailles du son, ils ont tracé là une belle aventure. Je trouve finalement que les architectures remarquables de ces trios particuliers coïncident pour nous faire goûter une belle dimension de la musique improvisée : la complémentarité des voix et des êtres transcende chacun des artistes impliqués. Cet alliage instrumental en souligne une pertinence accrue par sa singularité. D’ailleurs, je n’ai pu résister moi-même à prêter la main à la production de Discovery of Mysteries du TAG trio (Setola di Maiale) pour étayer ma thèse. Une première rencontre à l’Archiduc de Bruxelles du clarinettiste basse et contrebasse germanique Ove Volquarz avec le bassiste Jean Demey et la pianiste japonaise Yoko Miura complète cette galerie dans une dimension supplémentaire. Une mention spéciale pour le timbre unique de ce souffleur méconnu qui insuffle à cet instrument monstrueux qu’est la clarinette contrebasse une couleur, une suavité, un lyrisme grâce à l’équilibre sonore de la formule. Ce qu’il fallait démontrer. 




Polishing the Mirror MAGIMC Edoardo Marraffa Thollem McDonas Stefano Giust Amirani AMRN031



Lorsqu'on écoute le trio MAGIMC et qu'on a mon âge, on a une bouffée de souvenirs et une bonne surprise. Le trio saxophone (ici ténor) - piano - batterie fut au centre de la free music européenne : on pense aux trios légendaires des Brötzmann /Van Hove /Bennink ou des Rudiger Carl / Irene Schweizer / Louis Moholo et à celui toujours en activité d'Alex von Schlippenbach avec Paul Lovens et Evan Parker... Je recommanderais l'écoute du Cecil Taylor Unit lors de sa tournée européenne de 1966 avec Andrew Cyrille, Jimmy Lyons et Alan Silva pour remonter le courant de l'histoire. Certains enregistrements de cet Unit de Cecil Taylor préfigurent les sons et l'interactivité des européens des années 70 alors que ceux-ci avaient encore en 1966 un solide pied dans la pratique du jazz avec tempo régulier. Ces trios historiques ont happé l'imagination de leurs contemporains et modifié le cours du jazz vers la musique improvisée radicale pour beaucoup d'auditeurs. 
La bonne surprise, c'est la furia de Thollem Mc Donas, un pianiste exceptionnel qui demande à être suivi à la trace. On annonce un CD en trio avec Nils Cline et William Parker ! Les cliquetis rebondissants et dynamiques de Stefano Giust qui prend bien garde de ne pas couvrir les nuances colorées du clavier de son partenaire. Les morsures et diffractions de la colonne d'air, le souffle hanté par la jouissance d'Edoardo Marraffa. Ces trois-là inventent et déconstruisent leurs équilibres sur le fil tendu entre des rochers battus par les flots en furie d'un typhon aléoutien. Un ressac fait trembler la table d'harmonie sous les spasmes du bec du ténor barissant. La spontanéité n'exclut pas la réflexion et c'est bien cette démarche paradoxale qui excite les sens. Après avoir taillé dans la pierre, voilà qu'ils polissent les facettes...... Mirobolant !!

Transition Nils Gerold  Nicola Guazzaloca Stefano Giust Setola di maiale
TRANSITION
Gerold, Giust et Guazzaloca, musiciens passablement dissemblables par leurs backgrounds et leurs centres d’intérêt gravent ici de formidables cycles rythmiques en variant à l’infini les impacts, les dactyles et les croisements avec la force G 3 ( au cube !). Guazzaloca est un pianiste virtuose impressionnant qui cultive une capacité importante d’adapter son discours musical spirituellement et techniquement avec ses collaborateurs. On l’a entendu avec le prodigieux sax ténor Edoardo Marraffa avec l’oblique sopraniste Gianni Mimmo et dans un formidable duo avec un autre pianiste rare, Thollem Mc Donas. Dans leur Noble Art dédié à la boxe (label Amirani), les idées pleuvent dans un torrent fabuleux de doigtés aussi étincelants que vibratoires. Stefano Giust est resté fidèle au punk de sa jeunesse en jouant sec et précis, amortissant cymbales et fûts en matraquant les bords de ses caisses dans des spirales infinies et rebondissantes. Nils Gerold, saxophoniste en souffrance, est passé flûtiste et est un souffleur dansant per excellence. Le pianiste et le flûtiste accordent leurs précisions comme s’ils partageaient le même cerveau. Leurs circonvolutions polyrythmiques se retournent sans fin sur le fil du rasoir dans l’espace lisible des crépitements du batteur.

Pour une première rencontre « transitoire », c’est une réussite incontestable dans une direction post free-jazz qui a rarement été aussi heureusement documentée. On en oublie la qualité moyenne de l’enregistrement live à la Scuola Popolare di Musica Ivan Illich de Bologne. On est fasciné de découvrir la capacité de Guazzaloca à adapter son jeu spontanément et de manière uniformément cohérente et logique face à la pression rythmique exercée par ses deux camarades. Stefano et Nicolà sont aussi deux animateurs majeurs de la scène improvisée italienne, bien au-delà du membership de l’Instabile Orchestra auquel on voudrait résumer la créativité avant jazz italienne.

The Cigar That Talks Doneda Russell Turner  Collection PiedNu

Michel Doneda est un des artistes majeurs de la scène d’improvisation radicale à avoir remis en question l’utilisation de modes de jeux qui datent parfois de l’époque où ces deux partenaires de cet album admirable se sont rencontrés au début des années 70. Il a trouvé ici avec le guitariste John Russell et le percussionniste Roger Turner deux complices aux ressources insoupçonnées. Ces deux britanniques n’ont aucune idée préconçue où peut les emmener l’improvisation. J’avais souligné les qualités de cet enregistrement publié par Bab Ili Lef : «  Une Chance Pour L’Ombre » et qui rassemblait Doneda, Tetsu Saitoh, Kazue Sawaï, Kazuo Imai et Lê Quan Ninh. On retrouve ici cette ouverture, cette dimension profondément naturelle et organique. Ce dernier mot est souvent galvaudé, mais connaissant la profonde sincérité des trois protagonistes, c’est une véritable plongée dans la nature la plus vivante des sons en liberté qui nous envahit en douceur. Points de guitarismes, de percussionnismes ou de saxophonismes ici ! Mais des nuances dans une approche intelligente de la simplicité. Surtout, une profonde recherche partagée pour établir un univers sonore sensible souvent éloigné de l’idée qu’on pourrait se faire d’un tel trio pour qui connaît ces trois personnalités. Tous Toux (plage 4) rétablit cette image, mais avec toutes les qualités développées précédemment (pour autant que l’ordre des plages respecte celui des pièces enregistrées au studio Honolulu). Eyes on Uncle, la cinquième et dernière plage, débute par une séquence qui évoque un Topography of the Lungs miniature particulièrement enlevé et complètement réactualisé.  Cela s’égare ensuite dans un univers onirique qui bonifie les acquits des échanges précédents. Les trois compères ont développé un grand choix d’options. L’écoute en est complètement stimulée. Un cédé remarquable et d’un groupe à recommander chaudement. Bravo à Piednu ! Le titre fumant est dû à Roger Turner.

Trio and Triangle Spontaneous Music Ensemble + Orchestra Emanem 4150

Dernier album du Spontaneous Music Ensemble paru du vivant de John Stevens et passé inaperçu, Trio and Triangle n’en est pas moins une pièce incontournable du puzzle SME dont j’ai essayé de tracer les grandes lignes dans les nos de février et mars 2007 de ce magazine (Spontaneous Music Ensemble & John Stevens 1965-1994). L’oeuvre signée Stevens qui orne la pochette indique S.M.E. + S.M.O. in concert. Enregistré lors d’un concert londonien de 1981, le disque original contenait deux compositions de Stevens pour le SMO, Triangle et un fragment de Static, et une pièce du trio SME proprement dit. Triangle parce que « trio de trios » avec neuf musiciens sur scène, principalement des proches de Stevens. Outre lui-même et ses deux acolytes du « string » SME, le violoniste Nigel Coombes et le guitariste Roger Smith, il y a la chanteuse Maggie Nicols, Trevor Watts et Lol Coxhill aux sax sopranos, les trombonistes Paul Rutherford et Alan Tomlinson et le trompettiste Jon Corbett. Un extrait d’un des meilleurs concerts du SME (si l’on en croit Coombes et Smith) enregistré à Newcastle en 1978 a été ajouté pour compléter le compact. Les bandes du concert ayant été égarées, on se contentera d’une copie du vinyle SFA original. Triangle en est la pièce maîtresse. C’est initialement une pièce pour trois musiciens répartis en triangle, chacun répondant aux deux autres placés face à lui comme une paire stéréo. Les musiciens du SMO sont donc répartis en trois triangles et échangent des sortes de syllabes de sons qui s’imbriquent les unes aux autres, espacées par des silences. John Stevens y joue du cornet. L’effet produit donne tout son sens à la dimension collective revendiquée par les adeptes de l’impro libre.L’expression soliste individuelle est bannie pour construire la dynamique du groupe : chacun est solidaire des autres à tout moment. Mis à part la guitare acoustique de Roger Smith, il est impossible de distinguer les instrumentistes. Chacun place adroitement et en un éclair un bref motif sonore en réponse à l’un des huit autres.  Ainsi se dessine clairement le dessein social et éthique de la musique de John Stevens : au fil de l’écoute, l’auditeur est happé la concentration atomisée du flux musical et la conscience collective des improvisateurs. Cette musique semble durer et pourtant on est surpris par la vitesse avec laquelle elle se termine (23:57).  Static est une version intéressante de « Sustain » et paraît, inversément, durer longuement, malgré ses 5 : 31. Le trio de Reciprocal nous rappelle ô combien dans quel savoureux détachement se laissait aller ce trio, le SME ultime. Un abandon total réceptif à la communion sonore et ludique.  Ce groupe, qui fit bien des beaux soirs devant le public clairsemé des arrière-salles de pubs, ne joua jamais sur le continent. On regrettera le son « cassette » des deux Newcastle 78 A & B. Néanmoins, ces deux documents sont bien utiles pour se faire une idée de quoi était capable Nigel Coombes et pour encore mieux saisir l’esprit provocant et toujours sur la brèche du maestro. Les échanges délirants de la partie centrale de 78B où Stevens joue merveilleusement du cornet justifient pleinement l’édition de ces trouvailles inédites. Après une coda inspirée de Coombes, les trois joyeux drilles s’éclatent alors complètement, aussi pitres que poètes de l’absurde. Vers la fin des 23 minutes, une atmosphère délicieusement élégiaque fait appel à notre imaginaire.  Un certain nombre de virtuoses professionnels de la scène improvisée ont acquis l’art incontestable de nous en mettre plein la vue. Le SME « string » avait une faculté unique pour susciter le ravissement des sens auditifs et de l’imagination poétique.  A ranger précieusement entre Face to Face et Quintessence.