21 juin 2017

Harri Sjöström Gianni Mimmo Alison Blunt Achim Kaufmann Veli Kujala Ignaz Schick/ Birgit Ulher / Szilárd Mezei Nicolà Guazzaloca/ Yoko Miura Gianni Mimmo Ove Volquartz / Angelica V. Salvi Miguel Carvalhais Nuno Torres Marcelo dos Reis João Pais Filipe


Sestetto Internationale : Aural Vertigo The Helsinki & Turku Concerts Finland tour 2015 Harri Sjöström Gianni Mimmo Alison Blunt Achim Kaufmann Veli Kujala Ignaz Schick Amirani Records 049

Le saxophoniste soprano Italien Gianni Mimmo nous donne régulièrement rendez-vous sur son label Amirani pour des réalisations qui sortent de l’ordinaire de la musique improvisée et aux quelles il participe activement. Ce Sextette International a été rassemblé à l’initiative de son alter-ego au sax soprano, le finlandais Harri Sjöström avec qui il avait enregistré un superbe album en duo sur le même label (live at Bauchhund). On peut sincèrement admirer la vision musicale de Sjöström car cet orchestre atypique est complexe à manœuvrer. Et la réussite est au rendez-vous avec deux très longues improvisations collectives de plus d’une demi-heure lors de concerts finlandais. La présence des deux saxophones soprano d’ Harri Sjöström et Gianni Mimmo, et du violon d’Alison Blunt dans un registre de hauteur identique  en combinaison avec deux instruments harmoniques, le piano d’Achim Kaufmann et de l’accordéon de Veli Kujala se révèle d’une richesse insoupçonnée à laquelle les dérapages soniques d’Ignaz Schick aux platines trafiquées apportent ce qu’il faut de sel sur la queue. Profitant de la proximité sonore des instruments, l’accordéoniste ne se privant pas de solliciter un registre voisin des trois autres, les musiciens jouent sur des écarts microtonaux subtils et des effets de miroitement surprenants, certes, mais qui renforce surtout le feeling de profonde intimité de la musique. Les glissandi millimétrés et savants (mais spontanés !) de la violoniste et de l’accordéoniste colorent l’ensemble et fascinent. Le vis-à-vis statique des deux saxophonistes soprano s’enchaîne à des mouvements en boucle de l’accordéon et des extensions sonores imprévisibles de Schick, lequel a une sacrée oreille, étant lui-même un solide saxophoniste alto.  Et donc, cette démarche improvisée libre qu’on peut qualifier de « free » free-jazz  est rendue très pertinente par cette orchestration peu commune et la conscience élevée de l’enjeu partagée par chacun. Notez bien, j’entends par free free-jazz, ce free-jazz librement improvisé sans thèmes et compositions mais qui tend à construire spontanément une forme assimilée à une composition sur la durée de l’improvisation collective. Ici, celle-ci se diversifie et s’étage en sous-groupes (duo, trio, quartet) mettant les voix de chaque protagoniste en relation directe avec celle des autres, supprimant une quelconque hiérarchie au sein de l’ensemble et créant un parcours qui épouse des affects et des dynamiques variées, contrastées ou complémentaires, qui vont de la raréfaction au bord du silence à l’emphase en passant par d’intenses échanges renouvelés ou enchaînés avec le plus grand bonheur. C’est très remarquable et, même si le travail sonique ne semble pas aussi radical que celui des  Gunther Christmann, Derek Bailey, AMM ou Hugh Davies, Doneda ou le trio Demierre / Leimgruber /Philips, cette véritable réussite devrait sûrement passionner les afficionados pour la substance musicale considérable de ce Sestetto Internationale, lequel aurait mérité d’être baptisé de manière plus originale à l’instar de leur splendide musique, originale de bout en bout.

Birgit Ulher Proportions Audition Records art 026 – download

https://auditionrecords.bandcamp.com/album/art026-birgit-ulher-proportions 
Avec des artistes comme Phil Minton, Michel Doneda, Roger Turner, Jacques Demierre, Franz Hautzinger, Gino Robair, Paul Hubweber, la trompettiste hambourgeoise Birgit Ulher est une improvisatrice radicale dont il faut suivre le travail à la trace. Œuvre solo dédiée à l’espace d’une pièce dont la musicienne se propose d’en mesurer les dimensions / proportions en jouant ces compositions sonores :  "The measurement of walls, doors and windows — hence the time score and the representation of sound spanning the space of an empty room —, in which the real silence doesn't exist."  Proportions 1 & 2 , qu’on peut entendre ici : https://auditionrecords.bandcamp.com/album/art026-birgit-ulher-proportions sonnent comme de véritables sculptures sonores créées en juxtaposant et connectant les extraordinaires sonorités – effets de timbres – bruissements – contorsions de la colonne d’air dans une structure qui s’apparente autant à un travail graphique – couleurs – maculations – grisailles – grattages – émulsions d’imaginaires plaques sensibles. Elle se sert d’ailleurs de fines plaques métalliques en vibration/ percussion contre la surface des sourdines ou du pavillon de l’instrument… Bien sûr la technique d’enregistrement est très rapprochée, amplifiant à l’excès les détails, faisant cracher et crevasser les décibels comme si des gaz rares et des liquides fumants s’échappaient de tuyaux d’une curieuse machinerie d’un laboratoire chimique improbable… Birgit Ulher a publié de nombreux enregistrements dont j’ai essayé de vous relater l’originalité et la transcendance. Comme dans ses oeuvres précédentes, elle va encore plus fort, plus loin, et cultive son empreinte sonore unique. Fascinant !  Un disque qu'on réécoute goutte à goutte 


Lucca and Bologna concerts  Szilárd Mezei Nicolà Guazzaloca Amirani AMRN050

Pour fêter leur cinquantième numéro, l’équipe d’Amirani Records, ne pouvait choisir un meilleur album que ce Lucca & Bologna, mettant en valeur le talent profond d’improvisateur de son graphiste attitré, le pianiste Nicolà Guazzaloca. Ces 15/20 dernières années, nous avons assisté à l’émergence d’une génération d’altistes (violonistes ALTO) d’exception  et à leur affirmation dans la scène de l’improvisation : Mat Maneri, Charlotte Hug, Szilard Mezei, Benedict Taylor. Nicolà Guazzaloca et Szilard Mezei ont déjà pas mal joué et enregistré en trio avec le saxophoniste Tim Trevor-Briscoe. Et donc, l’irruption de ce fantastique album en duo vient merveilleusement à point pour réveiller notre assoupissement estival (sec et très chaud ici en Belgique) face à la morosité créative. À la fois virtuose question clavier et investi à fond dans la microtonalité question alto, le dialogue navigue entre des eaux moirées intimistes et la crête de vagues puissantes activées par les éléments déchaînés. Les séquences exploratives, une main dans les cordes du piano et l’autre pinçant celles de l’alto, questionnent, réitèrent, énoncent en cherchant des sons inusités, l’archet étirant les commas et la pâte sonore… Le pianiste y joue aussi de l’accordéon de manière étonnante ! L’altiste, lui, a une conception tout aussi étonnante de la polymodalité...  Contrastes, similitudes, échappées, contorsions, à pleines mains ou du bout des doigts, vous avez ici affaire à une pluralité de jeux, de timbres, de questions, de tentatives de réponses, de propositions renouvelées, de conclusions oniriques….. Leur sens aiguisé de la recherche prolonge avec une grande honnêteté tous les acquits de leur collaboration passée et la sublime ! Sublime !!


Un disque qu'on réécoute goutte à goutte .... 

Air Current Yoko Miura Gianni Mimmo Ove Volquartz Setola di Maiale SM 3330

Très belle rencontre improvisée dans le registre « free » free-jazz entre la pianiste japonaise Yoko Miura, le clarinettiste basse germanique Ove Volquartz et le saxophoniste soprano italien Gianni Mimmo. Yoko Miura délimite un territoire en forme de haïku  en variant la dynamique et laissant l’espace aux deux souffleurs qui s’introduisent avec précaution sotto voce par dessus ses doigtés de fée. Miura crée son improvisation en variant ses cellules mélodico-rythmiques réitérées en manœuvrant les intervalles, les intensités du toucher, les couleurs, obligeant Mimmo et Volquartz à définir leur cheminement tout en laissant ouvertes les options. La qualité du timbre des souffleurs est exquise et s’apparente à une musique de chambre vingtiémiste qui finit par s’intensifier. Il y a une certaine langueur que d’aucuns qualifierait de conventionnelle, mais qui n’est pas dénuée de musicalité. Ove Volquartz a trouvé une voie tout-à-fait personnelle à la clarinette basse empreinte d’un lyrisme subtil et suave et avec une coloration homogène sur tout le registre de l’instrument. Son style et sa sonorité sont immédiatement reconnaissables. Quant à Gianni Mimmo, son rapport intime à la musique de Steve Lacy se transforme ici vers un mode de jeu plus personnel à travers des cycles de notes étirées et tortueuses qui finissent par épouser les cadences et les voicings de Yoko Miura. Le troisième morceau, the Way the wind blows – 17’ voit le trio décoller dans une belle communion et des entrelacs de phrases, de semi-silences, de questions – réponses vivaces et bien senties ou éthérées sans se départir de l’esprit chambriste du projet. La capacité d’improvisation mélodique et rythmique des trois musiciens est tout-à-fait remarquable, pleine de nuances, ainsi que leur recherche instantanée pour transformer les équilibres et la géométrie du trio au fil de l’improvisation. L’excellence de ce dernier morceau valait bien l’effort de se plonger dans la mise en bouche un peu réservée des deux premiers morceaux Silence (18:30) et Cada Dia Mejor (7:16). Pour résumer, une belle expérience de cohabitation créative de trois personnalités aux univers différents qui se révèle aboutie et concluante au fil des morceaux, l’enregistrement rendant compte des tentatives réitérées pour « faire avancer la musique» entre chacun d’eux jusqu’à ce que trio tourne à plein régime et atteigne l’état de grâce.

Pedra Contida Amethyst : Angelica V. Salvi Miguel Carvalhais Nuno Torres Marcelo dos Reis João Pais Filipe FMR CD445-0217

Pedra contida : la pierre contenue dans  chacun des cinq compositions de cette enregistrement est tour à tour Scree, Chalk, Agate, Obsidian, Touchstone. A mi-chemin entre une musique improvisée exploratoire, des ambiances répétitives et quelques débordements free –jazz tempérés. On relève la harpe d’Angelica Salvi pilotant des boucles, le sax détimbré de Nuno Torres zigzagant, la guitare bruissante et insistante de Marcelo dos Reis, les percussions aérées et vibrantes de João Pais Filipe et le computer de Miguel Carvalhais se faufilant dans les ramifications. L’orientation et les éléments de la musique d’Amethyst sont multiples et composites : les musiciens tentent avec bonheur de créer un univers original, hybride, dynamique et parfois minimaliste. Chaque composition suit sa logique propre et des pratiques différentes s’intègrent dans le projet collectif avec une grande clarté en suivant forme de plan d’action préexistant. Les techniques alternatives sont sollicitées fréquemment par le guitariste Marcelo dos Reis qui se distingue dans ce contexte alors que le saxophoniste Nuno Torres, connu pour son travail réductionniste sonore avec Ernesto Rodrigues, nous sert des phrasés lyriques légèrement décalés. Sans pour autant faire de concessions, les musiciens proposent une musique qui puisse être jouée face à un public qui s’ouvre à ce genre de musiques expérimentales radicales tout en maintenant des points de repère situables, voire redondants, comme une sorte de mise en situation. Un bon travail super bien réalisé.

14 juin 2017

François Tusquès/ Ivo Perelman Matthew Shipp/Neil Metcalfe Adrian Northover Dan Thompson John Edwards Marcello Magliocchi/ João Pedro Viegas Guy-Frank Pellerin Silvia Corda Adriano Orrù/


The Art of Perelman Shipp Volume 6 : Saturn. Ivo Perelman Matthew Shipp Leo Records LR CD 786

Commencée avec une relative délicatesse entre le jeu franc mais étiré du saxophoniste et les exquises mignardises au clavier du pianiste, cette énième rencontre – dialogue du Brésilien et du New-Yorkais augure avec bonheur les moments magiques qui traversent ce duo total. Ivo Perelman et Matthew Shipp incarnent à eux deux toute la plénitude de l’acte de jouer ensemble l’un pour l’autre. Leurs musiques individuelles se fondent totalement l’une dans l’autre dans un dialogue exceptionnellement riche, fécond et inventif. Ils nous ont déjà laissé de nombreux témoignages, en duo (Complementary Colours, et les deux double albums Corpo et  Callas) en trio ou quartet avec les percussionnistes Gerard Cleaver et Whit Dickey et les bassistes Michael Bisio, Joe Morris et William Parker, etc… et on rechercherait en vain la redondance. Ils jouent comme au premier ou au dernier jour, renouvelant entièrement leurs jeux, leurs créations mélodiques, l’empathie infinie de leurs poèmes sonores. C’est la quintessence du jazz sous son jour tranchant, vécu, idéaliste, sans concession qui répond sans faiblir aux exigences formelles et éthiques de l’improvisation libre « collective » des Derek Bailey, Evan Parker, John Stevens et Fred Van Hove de l’époque ascendante. Foin de hiérarchie, de soliste, d’accompagnateur, de leader etc… Et la poésie… Dans le souffle d’Ivo, on sent vibrer le lyrisme des grands anciens (Ben Webster, Don Byas), le chant puissant des harmoniques qu’il étire et fait chanter comme lui seul sait le faire. Entre les notes du système tonal, Ivo Perelman nous fait découvrir un univers « microtonal » fascinant : l’écart entre chacune d’elles est étiré, transformé dans des variations intimement personnelles, uniques, immédiatement reconnaissables. Il fait courber les harmoniques dans des volutes raffinées, le timbre suraigu chante littéralement, comme une voix magique, imitant à ravir la corde aiguë du violon. Le pianiste invente un jeu qui s’écarte des voies du piano jazz conventionnel tout en sollicitant le vécu universel de l’instrument en faisant confluer de larges mouvements consonants avec des phases exploratoires, atonales : lyrisme un brin austère et ascèse lucide. Instant composition, terme on ne peut mieux choisi pour décrire cette construction musicale vivante et assumée. Ils inventent spontanément (ou recyclent) de multiples procédés qui leur permettent de maintenir l’intérêt et l’attention de l’auditeur au fil des morceaux, des albums et d’un recueil à l’autre.  Les autres volumes de The Art of Perelman Shipp consacrés aux satellites  de la planète Saturne (!) sont tout aussi requérants et essentiels au point que, méritant chacun une chronique en bonne et due forme, les opus du duo deviennent un véritable problème créatif d’écriture pour qui comme moi, se sent tenu à en relater leurs existences et leurs essences par le menu.  Et voilà que s’annoncent les doubles cédés de leur toute récente tournée européenne dont un concert monumental à Bruxelles (L’Archiduc) auquel j’ai assisté.
Pour plus de détails quant à leur musique, veuillez-vous référer à mes précédentes chroniques du duo. Il est assez difficile de se réécrire aussi bien que ces deux - là savent se rejouer sans redite......


Five The Runcible Quintet Neil Metcalfe Adrian Northover Dan Thompson John Edwards Marcello Magliocchi FMR


Free – music volatile par un quintet vif argent : haut perchés et étirant le souffle entre les notes, la flûte baroque de Neil Metcalfe et le sax soprano d’Adrian Northover, bruissante et arachnéenne, la guitare acoustique de Daniel Thompson, frottée de manière incisive et avec plénitude, la contrebasse de John Edwards, agitée et frappée sous tous les angles, la percussion libérée de Marcello Magliocchi. Personnalité incontournable de la percussion en Italie, avec derrière lui une belle carrière de batteur de jazz, Marcello Magliocchi s’épanouit en Grande Bretagne en compagnie du saxophoniste chercheur Adrian Northover, un pilier notoire du London Improvisors Orchestra qui vit de sa musique dans plusieurs démarches musicales qui vont du jazz (projets basés sur la musique de Mingus et celle de Monk), au « cross-ethnic » en passant par les inclassables Remote Viewers. Un autre acolyte, le guitariste Daniel Thompson qui fait équipe avec le clarinettiste Tom Jackson et l’altiste Benedict Taylor au sein de CRAM. Il joue et enregistre fréquemment avec le flûtiste Neil Metcalfe. Northover ayant tourné durant des années dans toute l’Europe avec John Edwards au sein de B-Shops For The Poor avant que le contrebassiste ne soit révélé aux côtés d’Evan Parker et de Veryan Weston, quoi de plus naturel d’appeler son camarade pour ajouter des fondations boisées pour équilibrer le groupe en un quintet. Deux cordes, deux vents et une percussion. Les instrumentistes tissent des relations individuelles séparément et collectivement avec chacun d’eux, créent de courts mouvements tour à tour contrastés, complémentaires, enchaînés, lyriques, hyper-actifs, délicats, pastoraux, coordonnent leurs élans et leurs silences. Ils jouent à cinq, à quatre, à trois, à deux, s’invitant mutuellement à partager l’espace et le temps. Chacun d’eux à sa spécificité : on pense aux notes étirées du flûtiste qui trouve un écho chez le saxophoniste. Ou au percussionniste qui use une variété confondante de frappes, grattages, chocs, frottements, secouages, vibrations métalliques à l’archet. Les grondements moirés de la contrebasse se distinguent dans les taillis et s’élèvent entre les souffles. Même si la vitesse est une caractéristique de cette musique, ils jouent tout autant au ralenti en travaillant le son, la note, la phrase et les échanges les plus divers avec sérénité. Un rien suffit à faire sens. Un très bel exemple de collaboration spontanée intégrant magnifiquement cinq personnalités de l’improvisation dans un flux ludique, poétique qu’il faut écouter tout au long avec la plus grande attention pour pouvoir saisir pleinement le fond de leurs pensées.


For Massas João Pedro Viegas Guy-Frank Pellerin Silvia Corda Adriano Orrù Pan y Rosas discos PYR 213.
Dédié à un des auditeurs parmi les plus enthousiastes et les plus fidèles de la scène improvisée – jazz d’avant garde Lisboète récemment disparu et surnommé « Massas », ces quatre pièces enregistrées à la librairie Ler Devagar en 2015 documentent une rencontre entre les souffles du clarinettiste portugais João Pedro Viegas et du saxophoniste français Guy-Frank Pellerin et le tandem piano-contrebasse des sardes Silvia Corda et Adriano Orrù. La musique, librement improvisée, se situe dans ce no man’s land vers lequel ont dérivé le free d’après la New Thing et la musique contemporaine oublieuse de ses origines. Viegas sollicite les harmoniques de la clarinette basse et Pellerin des phrasés tordus au saxophone ténor. Les souffleurs font râler la colonne d’air, étirent les notes, éclatent les harmoniques, passent du grasseyant à l’acide. Les doigts de la pianiste égrènent des enchaînements de notes savamment assonantes avec des touchers aux dynamiques changeantes soutenus par les vibrations de la contrebasse ou font vibrer les cordages. Les musiciens cherchent à saisir l’instant, à le laisser vivre, à le questionner, évitent les certitudes en laissant flotter l’aléatoire. Le silence et le son affleurent intimement mêlés, la musique se crée par l’écoute, la recherche sonore,  la vocalité des souffles, la complémentarité dissemblable. Le contrebassiste explore un moment le timbre boisé en solitaire, rejoint ensuite par les morsures qui font grésiller la colonne d’air de la clarinette basse. La prise de son relative laisse filtrer l’engagement de chacun à travers les occurrences du jeu collectif et l’absence de virtuosisme. Une dérive poétique et un bon exemple de musique honnête. 

Avant - Derniers Blues François Tusquès improvising beings 60 
Il faut vraiment ne rien craindre pour intituler un double-album de piano solo, Avant-Derniers Blues et des titres aussi tapés que Brûle, Brûle, Brûle, Mélomodie, En pièces détachées, A la prochaine, Bœuf en Retard sans oublier l’évocation de Jimmy Yancey et le 13ème doigt de Bud Powell. Sur la pochette, la couverture colorée du Monde du Douanier Rousseau. Tout un programme. Et pourtant, à les écouter un par un ses vingt-cinq solos pétris de blues, on se convainc petit à petit que François Tusquès qui fut le chantre du free-jazz il y a une cinquantaine d’années, puisse être aussi empreint d’une tradition pianistique issue du blues au point de l’incarner. Une empreinte profonde, vivante, sereine, heureuse et désabusée, éternelle… Le Blues, il va le chercher en faisant résonner les notes les unes avec ou contre les autres d’une manière indubitable : la quintessence… celle qui se loge aux creux des mélodies et des accents, dans la jointure des mesures, dans la résonance... Sans afféterie, ni tambour ni trompette. Dans chacune des compositions qui peuplent ce magnifique double album, on retrouve cette sérénité, ce jeu à la fois plein et réservé, disséquant les intervalles magiques du blues en toute simplicité. Point de fanfare, d’allégresse et de pathos, de pianisme maniériste. Brûle Brûle du compact 2 évoque Monk durant 16 minutes d’anthologie pour clôturer l’album en beauté avant un Espace Luigi Nono et le der de der, le clin d’œil facétieux d’À la prochaine.  Un autre morceau, fait songer à Paul Bley, entrevu comme dans un rêve. Ailleurs, une réminescence du bop premier, une rumination obsessionnelle réitérative du poncif du blues qu’il sublime en le réincarnant comme par miracle. Merveilleux. Sans se prendre au sérieux, ni jouer à l’important, François Tusquès nous salue avec un très bel hommage au blues – tel qu’il le vit – qui se cache quelque part entre les touches blanches et noires de son piano. Une musique intime où miroitent les fondements du blues, cette plainte quasi irréelle qui survient entre chaque note jouée. 

17 mai 2017

Eve Risser Benjamin Duboc Edward Perraud/Amalgam Trevor Watts/ Richard Scott/ Eric Zinman/ STAUB Quartet/Ivo Perelman Matthew Shipp Bobby Kapp


Eve Risser Benjamin Duboc Edward Perraud  En corps : Génération DarkTree DT07
Musique en suspension, aérée, spacieuse, introvertie, trio percussions (Perraud), contrebasse (Duboc) et piano (Risser). Notes éparses au clavier, vibrations bourdonnantes du gros violon et harmoniques au coup d’archet, économie des frottements et des coups sur les peaux et les pièces métalliques. Des corps : 37’:39’’ de réelle mise en commun, crescendo minutieux vers l’intensité et la densité. La tension monte lentement, inexorablement Cette association Risser - Duboc - Perraud est une parfaite réussite qui combine et synthétise plusieurs points de vue sur la manière d’improviser librement avec une profonde cohérence. La lisibilité de cet enregistrement de concert (13 mars 2016 en Autriche) fait de cette improvisation un des documents indispensables du trio piano - contrebasse - percussions dans le domaine de l’improvisation radicale. Ce n’est que passé la vingtième minute que la pianiste prend son clavier à bras le corps en croisant, juxtaposant et précipitant les accords.  L’activité fébrile de Perraud sur ses peaux amorties d’objets divers laisse ouvert le champ sonore à ses collègues. Tirant comme un malade sur ses cordes Duboc pousse le trio comme un forcené.  Passéla demie heure, c’est à son tour de faire vibrer l’air ambiant avec des notes puissantes, énormes. On pense à Haden, sans rire ! Le batteur répond par des séquences de roulements décalés qui sursautent par intervalles. Un carillon d’ostinati répétés au piano préparé ramène le trio vers une communion subtile, entière. Un decrescendo final réussi. Applaudissements. Des âmes : 16’ :53’’ offre encore un supplément d’âme et d’audace à cette musique magnifique en plongeant dans le sonore, froissements des métaux, grondement graves des cordes, cymbales vibrantes, chocs percussifs, fracas, réitérations rageuses à pleines mains au clavier, martèlements compulsifs omniprésents, la contrebasse enfle insensiblement jusqu’au délire…. Une apothéose finale : quatre notes dissonnantes ressassées violemment comme s’il n’y avait pas de solution de fin. Grondement raclement ultime du tom grave. Applaudissements éperdus.

Closer To You Amalgam Trevor Watts Colin Mc Kenzie Liam Genockey Hi4Head HFHCD019

Frénésie funky , souffle survolté conjugant soul attitude et articulations sinueuses et virevoltantes au sax alto, martèlement polyrythmique et binaire , thèmes au découpage décoiffant, le trio d’Amalgam en 1978 s’était momentanément débarrassé des guitares électriques avant l’arrivée du guitariste Keith Rowe et son bruitisme paradoxal dans ce contexte (Wipe Out 3CD FMR 1979). Réédition bienvenue d’un album Ogun auquel Watts et Nick Dart ont rajouté cinq inédits pour un total de 23 minutes. Le passage du saxophoniste Trevor Watts au binaire dansant a interloqué plus d’un amateur et collègue, surtout pour un tel puriste de la free-music. A l’écoute, on est subjugué par l’exultation, l’engagement viscéral du trio, la rage de jouer du bassiste (électrique) Colin McKenzie, la puissance pénétrante et la physicalité de ce souffleur exceptionnel qu’est Trevor Watts et les rafales cogneuses du batteur Liam Genockey. Pour chacune des compositions, les trois acolytes renouvellent l’approche sonore, la métrique, l’imbrication de leurs jeux respectifs. Entre jazz populaire et exigence musicale inflexible, une expérience qui a fait date dans le free-jazz européen. Tout en adoptant un idiome qu’on suppose ou qui semble à première vue plus convenu, Watts insiste sur le fait que son groupe fonctionne avec les exigences collectives de l’improvisation libre radicale, musique communale de partage et d’échange sensible, à l’écart de toute hiérarchie et des effets de mode. D’ailleurs, lorsque le groupe n’était pas en tournée Amalgam répétait quasiment chaque jour, créant au fil des mois une cohésion étonnante dans les enchevêtrements mélodico-rythmiques. Trevor Watts est sans nul doute un des trois ou quatre géants du sax alto dans le sillage d’Ornette et Dolphy. Deux ans après cette session, Watts mettra fin à son Amalgam pour commencer l’aventure de Moiré Music, tout aussi surprenante. Chacun des albums d’Amalgam / Trevor Watts réédités révèle une dimension cachée, une autre intensité, un timbre du saxophone légèrement différent, un vécu renouvelé, une urgence du cri.

Richard Scott Several Circles Cusp 003

Son instrument est le synthétiseur modulaire et il se présente lui-même comme un modular synthesist. Richard Scott a développé une conception complexe de la musique électronique en temps réel et réalisé une installation véritablement originale. Comme on peut l’entendre dans cet enregistrement de quinze pièces, une qualité exceptionnelle de la dynamique sonore, une attaque d’une précision et d’une finesse sidérante, une variété de timbres, de textures, de mouvements et d’accents …. Au fil des secondes, il modifie simultanément une multiplicité de paramètres de création des sons de synthèse, assumant toutes possibilités inhérentes à la musique électronique. Et quel sens étonnant de la pulsation , du rythme décalé, …. Il suffit de rejoindre  http://richard-scott.net pour s’en rendre compte. Several Circles est avant tout un témoignage documentant le savoir-faire étonnant de cet electronic wizard proche de Richard Barrett et Paul Obermayer et qui travaille avec la chanteuse Ute Wassermann ou le trompettiste Axel Dörner. Plutôt qu’une œuvre spécifique. Chaque pièce développe une idée et un matériau bien précis avec une véritable précision d’intention. Au niveau formel (complexité, rythmique et subtilité sonore), un observateur minutieux pourrait lui trouver des accointances avec le travail de Thomas Lehn ou celui de Willy Van Buggenhout même si leurs instruments sont tout-à-fait différents. À écouter absolument si vous vous intéressez à la fois à la musique électronique « en temps réel » et à l’improvisation libre. Un artiste exceptionnel.

Eric Zinman Zither Gods Improvising Beings ib58
Enregistré de 2011 à 2015 Zither Gods rassemble les points forts des pianismes d’Eric Zinman, un bostonien élève de Bill Dixon et de Jimmy Giuffre au New England Conservatory. Après une superbe incursion dans les cordes du piano, magnifiquement enregistrée, qui nous fait entendre les timbres des cordes frottées, pincées, grattées, percutées avec une belle dynamique et une solution de continuité dans le jeu, Zinman s’attaque à des pièces anguleuses, louvoyantes, percutantes au clavier. Je le cite (dans les notes de pochette) : « Le piano est une cithare géante de 88 tonalités tribales accordées sur l’existence. Le piano est dans (a state of) flux. La ritournelle de Tin Pan Alley s’est brisée. Elle s’est diluée dans la société du souviens-toi quand ? Autrefois une source de revenus pour ASCAP, le piano est aujourd’hui enfermé dans des institutions. Quelque part dans un éventuel living room « Uncle Seymour » connaît encore toutes les chansons et tous les accords. Je me souviens de Stephen en deuxième année. Il ne connaissait aucune de ces chansons, ni aucun de ces accords ; mais il aurait joué l’herbe de la prairie, le vent, les arbres. Les élèves riaient de lui. Le professeur toléra cela durant un bon moment. …. Dans les 90’s ; j’ai commencé à imaginer le piano comme des séries de tambours rituels « à main » délicats et orageux, se répandant comme un torrent rugissant entre mes mains, la transe irrésistible, touches semblables à des blocs colorés, gestes de peintre, clusters, verre brisé, boîtes parlantes de cristal, le piano a de nombreuses voix telles qu’un biniou soufflant, un tambour-à-corde, ou un vibraphone. Le piano devient un  urban yippy – coyote  gamelan interspecies orchestra. Il n’y a pas de métronome pour la montre molle (de S. Dali). Joue ta harpe dans le jardin de la tribu. Raconte ton histoire ! 1 = X encompassing all elements (couleur, dynamique, registre, attaque, diminution, densité, etc…) orchestra d’extase, vents arctiques et dieux des cithares » .

STAUB Quartet House Full of Colors Carlos Zingaro Miguel Mira Hernani Faustino Marcelo Dos Reis JACC Records
Un quartette violon violoncelle contrebasse et guitare acoustique. Six pièces d’une musique de chambre libérée au titres évocateurs : Quiet Arcs, Red Curtains, Opacity Rings, Knots of Light, Resonant Shades, Discrete Auroras. La guitare de Marcelo Dos Reis piquette et active l’ensemble, le jeu sinueux et expressif de Zingaro, unique en son genre, au lyrisme expressif  unique se détache. Échanges en pizzicati sautillants entre violoncelle, contrebasse et guitare engendrant une séquence à l’arraché évoquant un lever de rideau intempestif (Red Curtains), la puissance inouïe du violon surfant sur les ostinati bondissants du violoncelle et de la guitare. Opacity Rings fonctionne au ralenti avec une superbe vocalisation du frottement de l’archet au violon assombrissant l’atmosphère. La contrebasse crée un effet de balancier sur trois notes réitérées inlassablement repris ensuite par la guitare comme une tampura indienne. L’improvisation du violon enchaîne plusieurs affects nourris par le jeu du violoncelle. Dans le morceau suivant le violoniste poursuit sa quête inlassable par dessus le charivari des frappes rebondissantes de ses collègues, vers un maelstrom agité (Knots of Light) lequel s’apaise un peu en étirant le jeu un bref instant avant la fin abrupte. Le quartet joue de manière soudée et expressive des compositions relativement basiques tremplin pour les improvisations dans lesquelles se détachent l’impressionnante virtuosité du violon de Carlos Zingaro. Son jeu endiablé devient contagieux : le violoncelle s’enflamme et  le guitariste tire son épingle du jeu dans Resonant Shades. Encore un superbe témoignage du talent exceptionnel de violoniste de Carlos Zingaro. Avec un mais : ses trois collègues se cantonnent à créer un background, intense, dynamique, certes, au service d’une musique free modale un peu trop répétitive à mon goût. J’écoute cela avec plaisir tout en préférant l’orientation musicale de groupes à cordes comme ZFP (Zingaro-Mattos-Fell-Sanders) ou le Stellari Quartet (Wachsmann-Hug-Mattos-Edwards)

The Art of Perelman-Shipp Volume 2 Tarvos Ivo Perelman Matthew Shipp Bobby Kapp  Leo Records CDLR 2017

Leo Records poursuit inlassablement son édition minutieuse et incontournable de la musique du duo Ivo Perelman (au sax ténor) et Matthew Shipp (piano). Ces deux musiciens sont sans doute parmi les plus prolifiques de ces dernières années, jouant un jazz libre librement improvisé de haute volée. Dans le sillage des plus grands ténors - Trane, Rollins, Shepp, Ayler, mais aussi Evan Parker et Paul Dunmall (et  plusieurs autres) – le brésilien Ivo Perelman a trouvé le partenaire idéal dans le pianiste Matthew Shipp, lequel propose une synthèse aboutie et très originale, lyrique et complexe, conjuguant les avancées de Cecil Taylor, Andrew Hill et Paul Bley avec les pianismes contemporains. Le chant sensuel et écorché, intense et expressionniste introverti d’Ivo Perelman occupe aujourd’hui une place unique dans la scène jazz improvisée et, en dialogue avec Matthew Shipp, on assiste à un miraculeux dialogue qui peut s’étendre au fil des albums sans se diluer. Il y a sept volumes dédiés à chacune des satellites de Saturne dans cette série The Art of Perelman - Shipp.

On se souvient des derniers enregistrements de Coltrane avec Mc Coy, Jones et Garrison puis Rashied Ali et Alice Coltrane qui invoquaient les planètes : Venus, Jupiter, Saturn. Il était question de gravitation dans les infinis des sphères harmoniques.  Ivo Perelman privilégie une manière colloquiale, et ses sauts de registre font vibrer les harmoniques aiguës les faisant chanter  le plus sincèrement du monde contrebalancé par les fascinants doigtés de son alter-ego qui n’hésite pas à solliciter le blues. Tarvos convie les efforts du duo avec un revenant de la batterie de la première époque free-jazz des années : Bobby Kapp. Après avoir joué du jazz moderne dans les Catskills en été et avec Dave Burrell à NYC, il émigra à Mexico-City, réapparaissant 40 ans plus tard avec Noah Howard et maintenant avec Perelman et Shipp. Les deux compères ne tarissent pas d’éloges dans les notes de pochette. Et de fait la finesse du jeu et la sensibilité de ce septuagénaire est le complément idéal à cette fontaine intarissable d’invention mélodique au saxophone ténor et à la majesté distinguée aux claviers. Sa frappe clairsemée, son jeu aux balais suggère le swing, respire la fraîcheur, l’ouverture. Plongé dans la vie mexicaine depuis des décennies, Bobby Kapp a latinisé son jeu, faisant flotter les pas d’un danseur imaginaire dans l’espace sonore, évacuant la moindre trace d’une éventuelle lourdeur, souvent le sort de nombreux batteurs (Quelle prise de son !).  Sept compositions instantanées pour un total de 49 minutes au bord de la tendresse, de la dérive poétique, d’une imagerie subtile avec l’élasticité des intervalles et de l’attaque des notes. Sans crier, sans frapper, sans détonner, le couple Perelman - Shipp exprime la passion, une gradation miroitante dans les émotions les plus variées, étirant l’un, une infinie mélodie chavirante, l’autre le chant mesuré des marteaux sur les cordes, enlaçant leurs affects dans la légèreté cristalline des frappes de ce phénomène musical qu’est Bobby Kapp.