8 juillet 2017

Paul Rutherford & Sabu Toyozumi/ Kent Carter & Sylvain Guérineau/ Paul G Smyth & Chris Corsano/ the art of the DuO Vario 50 Günter Christmann

Paul Rutherford Sabu Toyozumi The Conscience NoBusiness records NBCD 99.

Paul Rutherford. Tromboniste lunaire, lunatique, essentiel, fin mélodiste et chercheur de sons inouïs, amateur de litotes oniriques à travers les timbres fous et la phrase musicale, improvisateur « complexe » qui aime à changer sans arrêt tous les paramètres de son jeu, mais aussi le Chet Baker de la free-music pour son lyrisme désenchanté. En 1999, lors d’une tournée japonaise avec le batteur Sabu Toyozumi, il a trouvé sans doute un des meilleurs comparses possibles pour créer une musique d’éternité. Si Paul Rutherford fut un compagnon essentiel - de premier ordre - pour Derek Bailey, Fred Van Hove, Lol Coxhill, Evan Parker, Paul Lovens, Barry Guy, Phil Wachsmann, Paul Rogers, Alex von Schlippenbach, etc… cfr ma biographie de ce musicien (http://orynx-improvandsounds.blogspot.be/2013/01/paul-rutherford-1940-2007.html ) , la personnalité de Sabu Toyozumi est un peu plus secrète et son parcours assez improbable. Ce batteur avait joué au sein de l’AACM à Chicago avec les membres de l’Art Ensemble of Chicago en 1971 (Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Malachi Favors), mais aussi Anthony Braxton, Leo Smith, et les percussionnistes Steve McCall et Don Moye en un trio mémorable. Par la suite, il fit un séjour à Paris en jouant avec Boulou Ferré, Glenn Spearman, Braxton, Takashi Kako etc… et fut sélectionné dans une audition à Tokyo par Charlie Mingus lui-même pour tenir la batterie dans un projet d’enregistrement de la musique du légendaire contrebassiste : https://www.discogs.com/Charles-Mingus-Charles-Mingus-With-Orchestra/release/10156636 !!  Rien que çà !!
Dans les années 70’s, il fut le percussionniste phare de ce collectif informel d’improvisateurs japonais avec le trompettiste Toshinori Kondo, le bassiste Motoharu Yoshisawa, les saxophonistes Mototeru Takagi et Kaoru Abe, saxophoniste mort trop jeune. Ces quatre musiciens ont été amenés à jouer et à enregistrer  successivement (et avec succès !) en compagnie de Milford Graves (Meditation Among Us 1977 Kitty Records) et ensuite de Derek Bailey (Duo and Trio Improvisations 1978 Kitty records).  Mais le franc-parler de Sabu au sujet de questions très vitales déplut fortement au promoteur/ journaliste Aquirax Aida qui pilotait les sessions et les tournées avec Graves et Bailey.  Et donc Aida, qui mourut quelques mois plus tard et à qui Bailey  dédia son album solo acoustique, Aida, fit appel au percussionniste Toshi Tsuchitori, un artiste plus centré sur les musiques du monde et évinça Sabu de l'entreprise. Aussi, cette année-là, notre homme traversa l’Afrique par ses propres moyens, du Caire jusqu’à Accra au Ghana, en passant par le Centrafrique et en bravant tous les périls !  En clair, Sabu Toyozumi est un artiste atypique. Mais après cet épisode, il eut sa revanche : il devint  un des deux ou trois musiciens improvisateurs japonais les plus demandés dans son pays. John Zorn, Fred Frith, Peter Brötzmann, Derek Bailey, Peter Kowald, Tristan Honsinger, Barre Phillips, Misha Mengelberg, Fred Van Hove, Evan Parker, Mats Gustafsson, Paul Rurtherford, Leo Smith, Joseph Jarman et John Russell ont tourné longuement dans tout le Japon en sa compagnie. Il sillonne aussi l’Extrême Orient, l’Amérique latine et l’Europe avec qui est intéressé à jouer avec lui sans aucune considération pour la notoriété et l’impro-business. Il est aussi le seul percussionniste avec qui Han Bennink a réalisé un disque en duo (Dada) et ainsi qu'avec Misha Mengelberg (the Untrammeled Traveller).
Dans cet album duo, The Conscience qui est le long titre qui ouvre l’album, Sabu ponctue et commente le jeu de Paul avec les peaux et cymbales et un curieux son métallique provenant d’un objet industriel, inscrivant des rythmes africains ellipsoïdes autour des improvisations du flegmatique tromboniste, lequel chantant dans la coulisse sur tous les tons, avec des accents et  intervalles qui n’appartiennent qu’à lui, demeure complètement imperturbable, prolongeant sans cesse son questionnement des harmonies, des séries de notes extrapolées des séquences chères à Dolphy et Webern, vocalisant dans son embouchure tout en faisant sortir des harmoniques très précises, sans être gêné le moins du monde par l’hyper activité du batteur. Celui-ci a une maîtrise complexe des rythmes croisés, multiples, flottants, marqués ou suggérés, accélérant ou décélérant les libres pulsations jusqu‘à plus soif. Parmi les improvisateurs libres pionniers, on imagine mal un couple mieux assorti : don de soi, partage total, invention, tension, fascination, amitié, sincérité, candeur. Un magnifique album de Paul Rutherford et à mon avis la meilleure rencontre improvisée de Sabu Toyozumi en duo sur disque (depuis Overhang Party avec Kaoru Abe en 1978 ) !  

Couleur de l’Exil Kent Carter Sylvain Guérineau improvising beings Ib61

Couleur de l’Exil all music by Kent Carter & Sylvain Guérineau, contrebasse et saxophone ténor : jouée, écrite, expression spontanée. Le contrebassiste propose des sons, minimaliste, improvise sur le geste et le son, l’archet précis, une nouvelle idée par morceau qu’il poursuit, triture, étend, ponctue. Le saxophoniste évoque, convoque, des boucles aériennes, changeantes, joue la mélodie qui vient, disert ; un son  chaleureux, des notes franches, qui chante. Temps marqués, pieds, scansions élidées, chant suspendu, chapelet de notes ou saut de blanches et noires. Ils s’écoutent sans se répondre, mais en se comprenant. Graves impavides, col legno insistant, battuto, ostinato, crin baladeur, pizzicato grinçant, archet superbe, le bois ressenti, les cordes en vibration, leurs sons rencontrent ceux du souffle, qui gémit, se plaint, éructe, ressasse. Couleur de l’Exil est le titre de beaux poèmes. Sylvain Guérineau, improvisateur mélodiste, semble sans doute ne pas être  un hyper-virtuose des anches, mais se révèle comme un conteur de l’émotion secrète, un diseur à contrepied. Il a trouvé le partenaire idéal en Kent Carter et sa contrebasse sensuelle pour nous chanter ses refrains veloutés, ses vers singuliers et nous enchanter. Les oeuvres graphiques de Guérineau ornent la pochette.

Psychic Armour  Paul G. Smyth Chris Corsano  Weekertoft.

Que les deux artistes producteurs de Weekertoft, John Russell et Paul G. Smyth veulent bien pardonner ma lenteur à chroniquer leur bébé de l’année écoulée, mais la pile est encore bien imposante et veillant à soigner ce que je vous donne à lire, il ne m’est pas possible de presser les parutions au détriment de mes idées claires. Le pianiste Paul G. Smyth, un des improvisateurs les plus en vue de la jeune génération dans les Îles Britanniques, est basé à Dublin et y donne des concerts remarqués avec Evan Parker, John Edwards et Mark Sanders ou ici avec le batteur Chris Corsano, lui-même un artiste demandé (Joe McPhee, Akira Sakata, Paul Flaherty, Nate Wooley, Bill Orcutt, Thurston Moore etc…) avec une discographie exponentielle et un pied dans le monde du rock alternatif (Six Organs of Admittance). La rencontre est enregistrée au National Concert Hall à Dublin en avril 2015. Après un Taming In The Power Cut de 13 :15 énergique et enlevé bien dans la lingua franca de la free-music pour un duo piano batterie, le duo n’hésite pas à chercher des sons et des timbres dès le début de The Through Line (8 :24). Si Corsano, un excellent batteur avec une belle technique, développe un jeu free intéressant avec une multiplication de frappes subtiles dans le registre aigu et un sens assuré de la dynamique, on entend bien que sa pratique de l’improvisation à la batterie, n’est pas exempte de tics, de traces de la percussion plus « conventionnelle ». Ce n’est pas une critique de ma part, plutôt une constatation. Ayant suivi l’évolution de la musique improvisée libre depuis les années 70’s, j’ai le loisir d’écouter en profondeur une kyrielle de musiciens et en matière de percussions, je me suis focalisé sur les artistes qui se singularisaient par le fait qu’ils avaient remis en question / évacué tous les éléments « stylistiques », même les plus infimes, provenant du jazz, du rock etc quand ils improvisent lentement… Je pense à Paul Lovens, Roger Turner, Paul Lytton, Lê Quan Ninh. Malgré cela, j’apprécie beaucoup la musique duelle de ces deux musiciens faite d’énergie, d’écoute attentive, d’émotion, et d’invention. Psychic Armour (33:00), en français Armure Psychique, indique que pour jouer cette musique improvisée totale, il faut être psychiquement blindé pour ne pas céder à de subits états d’âme et à pouvoir créer un rapport musical intense entre deux personnalités différentes. En effet, après une amorce en flottements, une section toute en célérité, clavier et tambours déployés dans des effets frénétiques, s’interrompt brièvement par un court solo de batterie remarquablement construit, et donne lieu à un bel échange dialogué/ conclusion. Dès lors, vers la minute 12:00 le silence vint et le pianiste devint introspectif, jouant sur le silence et, progressivement, sur des couleurs à sa disposition en variant les touchers et la dynamique, lesquelles donnent l’envie de l’écouter en solo. Le batteur s’insère alors aux balais et le duo évolue insensiblement avec les larges mouvements des mains sur le clavier et un toucher exquis vers un regain de tensions, d’énergies, construisant des arcs, des ponts, une connivence entre leurs percussions respectives, le piano devenant un tambour multiplié, chromatique, à 88 tons. Un contraste s’établit entre les frappes et le piano élégiaque dont le débit s’étoffe sans se départir du feeling de départ. Quand soudain l’échange devient violent après l’amoncellement des nuages : la tempête, les éléments. C’est un peu une phase attendue dans ce style de musique, mais c’est excellemment joué, sincère, subtil comme dans le changement de cap vers la minute 21:00 qui les voit percuter à contre-courant en décalant les pulsations et éclatant la structure sous-jacente. Du grand art. C’est donc un superbe duo piano – percussions de musique libre que je découvre. Si vous cherchez à documenter cette musique improvisée pour votre écoute et votre édification en relation avec les instruments, ici piano-batterie, Psychic Armour est un article de premier choix.


the art of the DuO Vario 50 Günter Christmann Elke Schipper John Butcher Paul Lovens Lenka Zupkova Paul Hubweber Alexander Frangenheim Joachim Zoepf John Russell Thomas Lehn Torsten Müller Mats Gustafsson Michael Griener editions explico 22  2017


Vario est un projet de rencontres improvisées, proposé par le tromboniste et violoncelliste Günter Christmann et dont ce musicien improvisateur essentiel nous présente dix sélections parmi les improvisations en DuO qui se sont déroulées à l’occasion de l’édition n° 50 les 11 et 12 octobre 2014 à Hannover. Günter Christmann trombone, Elke Schipper voix, John Butcher sax ténor, Paul Lovens percussions, Lenka Zupkova alto, Paul Hubweber trombone, Alexander Frangenheim contrebasse, Joachim Zoepf clarinette basse et sax soprano, John Russell guitare, Thomas Lehn synthetizer, Torsten Müller contrebasse, Mats Gustafsson sax ténor, Michael Griener percussions. Dix morceaux entre les deux et les 8 minutes. Certains artistes n’apparaissent qu’une seule fois comme Lovens avec Butcher, Lenka Zupkova avec Hubweber, Frangenheim avec Zoepf, Elke Schipper avec John Russell ou Mats Gustafsson et Michael Griener ensemble. Dès le premier morceau, John Butcher et Paul Lovens nous offrent déjà un morceau d'anthologie, sax ténor et percussions. La voix d'Elke Schipper sublime le jeu de John Russell. Retrouvailles de Gunther Christmann avec son vieil ami Torsten Müller qui fut un de ses collaborateurs les plus proches avant de s’établir aux USA. Et une belle surprise: les deux trombones de Christmann  et Hubweber, côte à côte. Ce qui compte dans cette sélection est le sens de chaque morceau choisi et pas le style de chaque individu, ni le nombre de participations de chacun. Les morceaux sont choisis en vue d'illustrer une manière d'improviser, un moment particulier, un instant de grâce. Concision, exemplarité de chaque intervention, goût de l’épure, moment éphémère, travail sur le son, évitement de la virtuosité, grande qualité de communication. Les morceaux sont publiés dans l’ordre de la performance durant l’après-midi du 11 octobre consacré aux seuls duos. Il y a un esprit et un style Günter Christmann et chaque musicien est en phase avec lui. Le moindre son, le moindre signe sonore a un sens. Les vvrrp de Thomas Lehn prennent une signification absente ailleurs. On a peine à reconnaître Mats Gustafsson et on distingue clairement Gunther et Paul H dans leur chassé-croisé même s'ils font exprès de se rejoindre. Chaque CD’r est numéroté à concurrence de 214 copies et n'est vendu que via Günter Christmann lui-même. Lorsque vous lirez ces lignes, cet album fait à la maison en édition limitée sera sans doute déjà vendu jusqu’au dernier. Deux tirages photos des danseuses Regina Baumgart et Fine Kwiatkowski, participantes silencieuses, en prime. Ai écouté le N°109. Incontournable label et sélection d'improvisations exemplaires ! 
PS : adressez - moi un message via Facebook et je peux vous expliquer comment obtenir des edition explico ! 

Dave Rempis Fred Lonberg-Holm Paal Nilssen-Love/John Butcher & Gino Robair/ Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Carlos Santos / Ernesto Rodrigues Philip Greenlief Tom Swafford/ Evan Parker John Edwards Steve Noble


Ballister Low Level Stink Dave Rempis Fred Lonberg-Holm Paal Nilssen-Love Dropa-Disc #005 Lp et DVD


Ballister est le trio énergétique du saxophoniste Dave Rempis et du violoncelliste Fred Lonberg-Holm, tous deux Chicagoans, avec le batteur Norvégien Paal Nilssen Love. Ce groupe est actif depuis 2010 et n'est pas à son premier enregistrement. Low Level Stink documente avec beaucoup de bonheur un excellent concert à Anvers le 22 mars 2015, lors d’une des Oorstof Concerts Series organisées par deux allumés incontournables, Koen Vandenhout et Christel Kumpen, les responsables de Dropa-Disc. L’enregistrement a été réalisé par Michaël W.Huon. Je ne peux que saluer l’existence de ce label Dropa-Disc, émanation discographique de l’équipe de Sound In Motion / Oorstof. On trouve des labels de musique improvisée (« sérieux » !!) dans quasi tous les pays d’Europe sauf … en Belgique, mis à part les quelques numéros de Wimpro de Fred Van Hove et consorts. Ils venaient de sortir PEN (Evan Parker, John Edwards et Steve Noble Drpa-Disc #004) en cd et voici le LP de Ballister accompagné par le DVD contenant la vidéo du concert.  Un trio sax alto, violoncelle et batterie, cela nous fait penser à Dogon A.D., ce disque mythique de Julius Hemphill avec le violoncelliste Abdul Wadud et le batteur Phil Wilson. On retrouve une évocation de ce trio historique sur la deuxième face dans un mode un peu plus contorsionné et noisy. Fred Lonberg-Holm est un très remarquable improvisateur au violoncelle, capable d’exceller dans l’improvisation de chambre remplie de détails et avec une dynamique digne de la meilleure musique contemporaine (cf Battuto avec Mats Gustafsson John Corbett Terry Kapsalis et Lonberg-Holm  - label Random Acoustics ou son excellent duo avec John Russell sur Peira). Mais comme Fred tourne depuis plus de vingt ans avec des poids lourds comme Ken Vandermark, Mats Gustaffson, Peter Brötzmann, Frode Gjerstad, Dave Rempis, Paal Nilssen-Love, Louis Moholo… etc… lesquels pratiquent une musique énergétique voire explosive, il a dû amplifier son violoncelle, et pour agrémenter ses improvisations, ajouter une panoplie d’effets électroniques et de pédales, un peu comme un guitariste noise. Un sérieux client. Dave Rempis est un altiste tranchant et fougueux imprégné de jazz et capable de sortir des sentiers battus, surtout quand il est emporté par le drive impétueux de Paal Nilssen-Love, percussionniste au don d’ubiquité peu commun sur la scène internationale. Cela dit, ces trois artistes font vivre cette musique en la transformant continuellement à travers des échanges variés, contrastés où l’énergie maximum, hurlante, peut se métamorphoser en conversation pastorale soufflée du bout des doigts à la limite dentelle. Free « Free-Jazz » complètement improvisé qui ne dédaigne pas le funky-binaire (cfr séquence en fin de la première face), mais où le violoncelliste n’hésite pas à plonger en solitaire dans les entrailles de son violoncelle. En début de deuxième face du vinyle, Paal-Nilsen Love initie une belle recherche de timbres et de frottements à laquelle répond les sons soutenus et tournoyants du violoncelle en mode vièle d’Asie Centrale (ghidjak – kementché) de Fred Lonberg-Holm, introduisant le souffle rêveur de Dave Rempis. Cette phase s’enchaîne imperceptiblement dans une somptueuse évocation du trio Hemphill-Wadud-Wilson dans Dogon A.D. (label M’Bari 1972 réédité en 1975 par Arista Freedom). Est-ce un emprunt réalisé consciemment ou une coïncidence ? Mais le trio s’échappe vite de cette piste pour en pervertir les éléments et improviser collectivement sans arrière-pensée. Le  batteur se fait alors discret sur les toms partageant  l’espace sonore avec la musique de ses collègues. FLH joue curieusement avec les effets et le chant de DR, au départ élégiaque, gonfle peu à peu, l’énergie du souffleur se met à croître insensiblement jusqu’à chauffer à blanc, entraînant  progressivement ses deux camarades vers un  intense momentum énergétique, noisy extrémiste. Une très belle construction en crescendo dont un triangle rectangle reproduirait fidèlement l’augmentation progressive de l’intensité, du volume et de la puissance sonore. Ils évitent quand même de terminer en fanfare en laissant le violoncelliste divaguer et disparaître dans un fade-out, un peu comme une bande magnétique en fin de course. Toutes les séquences s’enchaînent naturellement, spontanément et avec une belle logique. Un travail rondement mené. C’est ce qui rend, à mon avis cette expérience vraiment attirante.

Bottle Breaking Heart Leap  John Butcher & Gino Robair alt.vinyl av060

Le percussionniste Gino Robair a mis au point un système d’effets électroniques, la Blippoo Box,  intégré à son jeu de percussionniste où le frottement de cymbales à l’archet, l’usage d’un e-bow et la résonance sur les peaux jouent un rôle majeur. Comme son travail sort vraiment du champ de la percussion conventionnelle, il appelle cela « Energized Surfaces ». Sa cymbale fétiche est découpée asymétriquement avec de belles courbures de manière à ce qu’il puisse obtenir une large gamme/ échelle de sons en en frottant le bord à l’archet. Il forme un duo fixe avec le saxophoniste John Butcher depuis de nombreuses années avec plusieurs CD’s à leur actif. Pour leur nouvelle parution, un concert de 2012 à Leeds enregistré par Simon Reynell, propriétaire de l’excellent  label another timbre. Contrairement à la plupart des associations sax – percussions, leur musique est orientée vers une recherche de sons, de timbres même si vers la fin de la première face, Gino Robair joue sur son tom avec des baguettes. Ce qui est important dans le jeu de Robair, c’est le timing de ses actions. On s’en rend compte lorsqu’on le voit jouer : la virtuosité, c’est d’agir ou de réagir à la fraction seconde près. John Butcher vocalise dans son saxophone avec une démarche bruissante, tordant et pliant les sons, faisant chuinter les notes, alliant la notion de bruits au cœur du jeu musical. J’aime particulièrement la deuxième face où les deux artistes enchaînent de subtils cadavres exquis où l’énergie est intériorisée et les sons de chacun se complètent, divergent, surprennent, s’écartent, créent des allusions et suggestions réciproques avec une grande variété de dynamiques et de modes de jeux. Lesquels sont concentrés dans de courtes séquences épurées et décidées dans l’instant.  Un super vinyle de musique improvisée vivante, ce qui nous change du recyclage du free-jazz à tous les étages.


Cyclic Symmetry Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Carlos Santos Creative Sources CS374 CD.


Ernesto Rodrigues, violon alto et Guilherme Rodrigues, violoncelle se retrouvent avec leur camarade (et graphiste maison Chez CS) , Carlos Santos, qui ici propose ses field recordings enregistrés à Lisbonne, S. Miguel Island, Açores et Bergen en Norvège. Le titre, à lui seul est tout un programme : Cyclic Symmetry. Une note des artistes : we advise the listener to ear the piece in a continuous loop. En français : nous conseillons à l’auditeur d’écouter la pièce dans une boucle continuelle. Un seul morceau de plus de 73 minutes joué sans interruption, si ce n’est des silences parsemant son exécution. Les deux cordistes jouent de longues notes soutenues sans solution de fin (drones) jusqu’à un silence blanc et émergent à nouveau en changeant la texture et en modifiant insensiblement l’attaque et la hauteur et créant un sentiment de glissando infinitésimal en agrégeant parfois un son plus aigu. La séquence silencieuse de quelques dizaines de secondes ressurgit après un léger fade out. La pochette est illustrée d’un paysage coloré et minimaliste avec une ligne d’horizon plane et droite, un ciel bleu, un soleil brun et une lune blafarde que traverse en parallèle un tracé rectiligne de deux tirets au milieu exact du dessin. Autour de cet axe horizontal central, s’articulent des ellipses inachevées et de mesures variées. On sait  que la mesure entre les deux foyers et tous les points du tracé d’une ellipse est équidistante. C’est ce feeling d’infini qui transparaît dans tout l’album avec de menus changements de dynamique et de timbre. De subtils gargouillis aquatiques quasi irréels des enregistrements de terrain interviennent par petites touches çà et là. Les Rodrigues ont investi l’improvisation radicale / expérimentale en essayant des idées et des concepts en constante évolution avec une réelle consistance et un supplément d’âme. Au lieu de chercher à caractériser leur démarche multiforme, je préfère écouter leurs différents enregistrements (souvent différents les uns des autres) avec attention en admirant les détails de leur exécution/ improvisation.

Sidereus Nuncius Ernesto Rodrigues Philip Greenlief  Tom Swafford Creative Sources CS349 CD

Publié dix ans après son enregistrement lors du Seattle Improvised Music Festival 2006, ce trio alto (Ernesto Rodrigues), violon (Tom Swafford) et sax ténor (Philip Greenlief), est un bon exemple de la pratique improvisée libre « normale » d’Ernesto Rodrigues en compagnie de deux excellents improvisateurs de la Côte Ouest parmi les plus actifs. Je veux dire par là que le violoniste alto portugais improvise spontanément en utilisant les nombreuses ressources de son instrument sans a priori ni concept préliminaire comme il nous avait habitué dans ses enregistrements des années 2000 (« réductionniste » « lower case » etc…) et comme sa trajectoire actuelle en témoigne toujours avec une diversité passionnante. La démarche des deux violonistes est en tous points exemplaire et Philip Greenlief s’insère remarquablement dans ce processus, essentiellement basé sur l’écoute. Si le jeu collectif a tendance à se dérouler de manière continue avec des unissons, notes soutenues et mouvements lents qui donnent à entendre de belles nuances et une dynamique soyeuse que tranchent ici et là un ou deux dérapages brefs et mordants et quelques momentums retenus. À la minute 26, une superbe plongée dans les graves grinçants au ralenti qui mène vers le final où le fil de la musique devient de plus en plus spontané, élégiaque tout en se métamorphosant sans relâche. En fait, un set de 33 minutes qui synthétise plusieurs options de l’improvisation  dans une belle symbiose / coexistence. J’ai eu grand plaisir à suivre le cheminement, et les méandres des improvisations de ces trois remarquables musiciens, sans doute une première rencontre lors de ce festival déjà lointain. C’est beau et merveilleux et méritait d’être publié.

PEN Evan Parker John Edwards Steve Noble Dropa-Disc #004

Il était temps !! Steve Noble avec Evan Parker ! Le travail d’Evan Parker est très documenté et celui-ci tient absolument à jouer régulièrement avec tous les très bons batteurs britanniques de la scène improvisée, car chacun d’eux lui donnent l’occasion de diversifier son jeu. Non seulement feu John Stevens et Paul Lytton, lequel est depuis toujours un de ses collaborateurs les plus proches, mais aussi Louis Moholo, Tony Marsh, Roger Turner, Mark Sanders, Tony Levin et Steve Noble. Bien que le batteur Steve Noble soit actif depuis plus de trente ans et a joué avec un grand nombre d'artistes passionnants (Derek Bailey, Lol Coxhill, Joe McPhee, Alex Ward, Paul Rogers), Evan et Steve n’avaient jamais enregistré ensemble de manière aussi satisfaisante que dans PEN. Quant au contrebassiste John Edwards, un géant de l’instrument avec une énergie extraordinaire, on l’a entendu fréquemment avec Parker et tous les percussionnistes précités. Parker et Edwards jouent fréquemment en  trio, respectivement avec le guitariste John Russell (House of Flowers/ Tzadik) et le batteur Mark Sanders (The Two Seasons/Emanem). Noble et Edwards forment aussi une paire inséparable avec le saxophoniste Alan Wilkinson. Donc cette réunion coule de source et contribue à un excellent concert enregistré à Anvers durant un des Oorstof Concert Series de l’association Sound In Motion. Ce sont d’ailleurs les responsables de Sound In Motion, Christel Kumpen et Koen Vandenhoudt  qui produisent ce remarquable CD sur leur label Dropa Disc. Par rapport aux albums d’Evan Parker en trio, l’intérêt principal réside dans l’apport et la sonorité de Steve Noble, un très grand batteur qui donne ici toute sa mesure. Une aisance polyrythmique ou plus exactement un entre-croisement de pulsations flottantes et de figures rythmiques libres dont le flux et la vitesse évoluent indépendamment les unes des autres. Démarrant avec des frappes sur les peaux et des coups de pattes sur les cordes de la contrebasse qui font plus qu’évoquer l’africanité, le tandem Edwards et Noble tisse des structures mouvantes et dynamiques où le souffle, à la fois lunaire, elliptique et charnu, d’Evan Parker au sax ténor n’a plus qu’à se répandre. Après 7/8 minutes splendides d’équilibre, le trio s’arrête, laissant le bassiste évoquer brièvement Jimmy Garrison pour travailler librement le son de la contrebasse. C’est alors que Steve Noble  nous dévoile toute sa sensibilité de frotteur, gratteur, piqueteur sur la surface de ses tambours, objets, woodblocks avec de fins roulements à la fois délicats et fermes en conjonction/ dialogue avec le jeu d’Edwards, Parker continuant sur sa lancée. Une fois que la percussion se met de côté en decrescendo, le souffleur lance des boucles en respiration circulaire en impliquant des harmoniques. Le paysage musical se meut continuellement esquissant parfois un pas deux de swing bluesy pour quelques secondes avant de replonger dans l’improvisation collective. Si Edwards et Noble nouent des dialogues directs entre eux et se coordonnent, E. P. maintient le cap de son discours (soliste), comme s’il volait au-dessus de ses deux compagnons qui le relient à la terre,  tout en laissant bien entendre par de subtils micro-détails des ondes mouvantes de son souffle qu’il les perçoit clairement, préférant le subtil clin d’œil invisible aux signes trop évidents de la connivence.  Si le trio d’Evan Parker avec Barry Guy et Paul Lytton se situe à un niveau insurpassable, PEN nous offre bien du plaisir et sera une très belle révélation pour beaucoup, que vous connaissiez peu ou prou le travail d’Evan Parker. Car les trois musiciens assument entièrement le fait d’improviser collectivement et Evan Parker y déroule son jeu magnificent (au sax ténor uniquement) d’un très grand lyrisme et truffé de ces fourches (intervalles - doigtés croisés) biscornues et peu académiques qui n’appartiennent qu’à lui. Pas de soprano ici, même si on se demande si ce n’est pas quand même le saxophone soprano lorsqu’Evan joue dans le registre aigu en faisant se chevaucher plusieurs phrases quasi simultanément. Un très beau disque et pochette cartonnée optimale.