14 octobre 2019

Lawrence Casserley Yoko Miura & J-M Van Schouwburg/Assif Tsahar William Parker & Hamid Drake/ Birgit Ulher & Benoît Cancoin/ Daniel Kordick Ken Ikeda & Edward Lucas/ Santi Costanzo/ John Wolf Brennan/ Giovanni Maier Boris Janje & Cene Resnik


Sverdrup Balance : Isla Decepción Setola di Maiale SM3970
Lawrence Casserley signal processing instrument -
Yoko Miura piano - J-M Van Schouwburg voice



Recorded by Michel Rutsaert on the 26 october 2018 in Brussels in live concert at Cellule 133A (tracks 1 & 9) and in studio at Pianos Maene (tracks 2 to 8), Brussels.
The music of Sverdrup Balance is a merging of streams and currents as they flow down mountains, through gorges, valleys and estuaries, across oceans, around and between islands and beneath the surface of the seas, as they interact with the winds that flow above and across the surface.
Three powerful streams - Yoko Miura’s piano, Jean-Michel Van Schouwburg’s voice and Lawrence Casserley’s Signal Processing Instrument merge into a tremendous tumbling torrent that tears through the maelstrom. Each player has a unique musical personality that is clearly stated, but also submerged into our collaboration. The unity and the diversity are the essence of our interaction. The music is in constant flux, both individually and collectively, absorbing each other’s power and sensitivity - creating new flows on many levels.
The balance of all these flows lies between the freedom of the players and the undertow of the rules of engagement. We are all soloists, all accompanists and all parts of the coalescent continuum that enfolds our compound cooperation.
The Antarctic Circumpolar Current, flowing at 125 Sverdrups, is the largest oceanic current, flowing past, around and through the archipelagos and islands. The currents divert, interweave, dive from the surface to the depths and rise again unpredictably, as in our performance we are constantly shifting the perspective between ourselves.

Volcanoes, ridges, crags and ice cliffs tower above the bays and islands, and the ever pervasive current. In the centre, between Neptune’s Bellows and Mount Uritorco we catch a glimpse of the calm of the caldera; a momentary respite from the turbulent streams. This is Isla Decepción.

 

In Between The Tumbling A Stillness Assif Tsahar William Parker Hamid Drake.  Hopscotch HOP 60


Alors que les publications de son label Hopscotch  ont sensiblement ralenti l’allure, la musique d’Assif Tsahar se bonifie avec un réel bonheur. Il était très bon à l’aube des années 2000 lorsqu’il émergea dans le cercle des William Parker, Cooper Moore, Hamid Drake, Peter Kowald etc… Maintenant, c'est exceptionnel ! Je me souviens avoir écouté un superbe album intitulé Palm of Soul qui réunissait Edward Kidd Jordan avec la paire Hamid Drake – William Parker, une des plus géniales associations percussions – contrebasse à l’instar de Blackwell – Grimes, Elvin Jones et Wilbur Ware ou Haden avec Blackwell ou Higgins etc…. Voici un épisode supplémentaire de la saga Drake- Parker avec un souffleur de choix, Assif Tsahar. Assif a un style complètement coulé, moulé, roulé, tourneboulé dans la grande tradition VIVANTE afro-américaine, proche du Shepp du Live at Donaueschingen, de Magic of the Juju, de the Way Ahead etc… On y trouve une bonne dose de Rollins, un zeste d’Ayler, une articulation qui combine aisément glissandos et harmoniques,  un aplomb sans pareil dans l’expression d’un lyrisme échevelé et le ressassement mélodique en variations sans cesse repoussées, une générosité sans calcul, un timbre chaud. Avec Ivo Perelman aujourd’hui, le légendaire Joe Mc Phee, Evan Parker et Dunmall (et d’autres, bien sûr !), Assif Tsahar  fait partie de ces incontournables du saxophone ténor pour ses qualités expressives et sa détermination farouche à tirer le maximum de son biniou. Et cet album, In Between The Tumbling A Stillness associe  les nombreux éléments enthousiasmants de son « discours » - souffle au sax ténor avec tout l’allant, le funk, le swing, la puissance et toutes les ondulations rythmiques de ses deux comparses. Hamid nous fait la faveur d’y mettre un feeling second line Néo Orléanais en diable quand le souffleur évoque le grand Albert vers la minute 34 du premier morceau. Ça devient fantomatique, hanté, possédé, sincèrement « aylérien » dans le deuxième morceau… physique, mordant, un cri de rage… Donc, si vous avez un faible pour l’Archie des grands jours, Sonny Rollins au Village Vanguard avec Wilbur et Elvin, les trios d’Elvin avec Joe Farrell et Garrison, Spiritual Unity et Prophecy avec Albert et Sunny, Booker Ervin avec Richard, Jaki, Roy ou Alan Dawson, rempilez ! Commandez In Between The Tumbling A Stillness chez Hopscotch. Fantastique !!

Electric Green Birgit Ulher & Benoît Cancoin blumlein records

For the recording on May 22 2018, at kapelle 6 in Hamburg Ohlsdorf , Andrew Levine and M/S Ribbon pair (AEA R88 mk2) plus top mounted omni (DPA 4060) and two United Minorities browny microphones as spts, all fed into a Metric Halo ULN-8 3D at 24 bit & 96 kHz and recorded with Cockos Reaper. SRC by iZotope and bit rate reduction by Ditherbox Spatialize. Benoît Cancoin, contrebasse et Birgit Ulher, trumpet, radio, speaker, objects. Ha ! Les sourdines improbables de Birgit Ulher. Sept pièces improvisées dont l’écoute via le compact disc se trouve contextualisée par des techniques d’enregistrement spécifiques. Ces deux musiciens travaillent essentiellement le son, les textures, le mouvement des fréquences, un dosage minutieux du jeu (frottements pour l’un, souffles bruissant dans l’embouchure, grésillements radio, …) pour créer un univers hanté, où un seul  fragment vibratoire instrumental est soumis à de nombreuses variations infimes, minimes, délicates… anodines mais réelles car clairement perçues. Une philosophie radicale du son musical, du détail sonore minuscule, des articulations de timbres rares qui explosent comme des bulles de savon dans l’espace. Une chose est sollicitée ici : l’écoute. Murmures, bourdonnement, drones, apparente insignifiance insigne du signifiant. Le rythme est contenu entre un fragment de silence avant l’instant précis d’un son rare tiré du tube pressuré et/ou la corde tendue et frictionnée  et son éclatement, sa vibration, le geste de la joueuse / du joueur. Quand on presse le débit les deux voix s’agrègent… la tension décolle ou subitement disparaît.

 KILT electroacoustic improvisations Daniel Kordick / Ken Ikeda / Edward Lucas earshots recordings EAR006

Ken Ikeda, artiste sonore électronique japonais installé à Londres depuis plusieurs années, promène sa silhouette dans la scène locale en inscrivant sa marque et suscitant un réel intérêt. On le découvre aujourdhui aux côtés dEddie Prévost (The Whole Moon Rests in a Dewdrop on the Grass. Matchless Records MR CD 99). Tout naturellement, il forme un trio avec Daniel Kordik et Edward Lucas, responsables du présent label earshots. Earshots vient de publier un superbe vinyle solo d’Eddie Prévost, Matching Mix,  et s’affirme comme un label pointu. Kordik est crédité vostok synthesizer, Ikeda DX synthesizer et Lucas joue discrètement du trombone avec un mimétisme subtil et empathique vis-à-vis de ses deux collègues. Ceux-ci forment un couple très complémentaire, dont la très grande palette sonore contraste avec un goût prononcé pour un jeu épuré et ultra-précis. Leur amplification n’envahit pas le champ sonore, mais le fragmente comme un scalpel ultra sensible. Sur ce binôme, le souffle du tromboniste sintègre comme s’il était devenu un instrument électroniqueIl parvient même à se faire passer pour un drone électro-acoustique par la magie de sa voix hululant dans lembouchure sans dévier d’un comma de la note initiale. Sans doute, une des meilleures initiatives électroniques entendues ces dernières années (on pense à Richard Scott, par exemple). Avec eux, le temps se fractionne, sursaute, disparaît ou s’immobilise. Un bel album sans concession.



Santi Costanzo Autocracy of Deception Vol. 1 Setola di Maiale
Javais reçu cet album de guitare ’’solitaire ’’ il y a de nombreux mois et layant écouté et apprécié, il n’était pas rentré dans ma sélection à chroniquer  pour la simple raison qu’il sortait de mon objectif autour de l’improvisation libre. Santi Costanzo s’est crédité prepared and unprepared guitar live electronics. Comme on peut l’entendre sur le premier morceau Improv 1 The Painters Wife, Santi est un solide guitariste avec une belle technique digitale et un sens de la cadence impeccable. Son album présente successivement et alternativement des morceaux intitulés Improv numérotés de 1 à 4 et sous titrés the Painters Wife, Eternal Absence, Burning Like City  et Abstraction numérotés de 1 à 7  et sous-titrés Diver Asphyxia, Untitled, The Professional Dummies , etc… Les Improv sont des improvisations sur des structures mélodico – rythmiques originales et vraiment fouillées. Les Abstractions font état de recherches sonores intéressantes et elles sont nommées ainsi parce quelles évitent le contenu mélodique tout comme lart abstrait évite la figuration. Certaines Abstractions font usage de l électronique  et de multiples effets et transforment les fréquences disponibles sur une guitare et tous ses mécanismes comme un objet producteur de sons. Toujours est-il que son travail est vraiment intéressant et excellemment joué avec de linspiration même si ce nest pas vraiment ludique ou enjoué, ni très improvisé selon mes critères. Les afficionados de guitare électrique pure et intense vont se régaler. L’art de Santi Costanzo se situe à un niveau nettement supérieur que celui de nombre de performers guitaristes que j’ai été amené à devoir supporter en me demandant comment c’était possible qu’ils se fassent engager, dans des lieux ou des événements où ma candidature de chanteur improvisateur n’a aucune chance.  Plusieurs bons points, donc.

John Wolf Brennan Nevergreens solo piano Leo Records
Pianiste de  Jazz irlando-suisse atypique à mi-chemin entre compositions à programme et improvisations libres, John Wolf Brennan est une valeur sûre du catalogue Leo Records tout comme son collègue Simon Nabatov et n’est pas à son coup d’essai en matière de récital de piano en solo : la pochette intérieure du digipack nous montre neuf autres pochettes de ses neufs autres albums solos. Pianiste irlandais installé en Suisse, JWB travaille en profondeur un matériau mélodique à consonance folklorique et modale en instrumentiste consommé. Il exploite avec talent des successions d’arpèges et de doigtés qu’il saupoudre ou même pervertit par de savants décalages ou bien se lance sans embûche dans des cadences complexes et trépidantes. On l’entend aussi au mélodica, à l’arcopiano, au pizzicatopiano, ou au préparé. Une musique très bien faite qui en vingt compositions traverse un paysage – univers du piano intéressant, illustre une démarche réfléchie et démontre un talent indéniable. En ce qui me concerne, je préfère écouter Fred Van Hove, Alex von Schlippenbach, Veryan Weston, Matthew Shipp, Paul Bley, Nicola Guazzaloca etc…  Un excellent pianiste.

Jaz. Drevo – cycles and lullabies Giovanni Maier Boris Janje Cene Resnik Palomar Records 5
Trio violoncelle Giovanni Maier, contrebasse Boris Janje et saxophone ténor Cene Resnik. Enregistrement de Iztok Zupan, un soutien inconditionnel du nouveau jazz et des musiques improvisées en Slovénie et ailleurs, comme photographe, ingénieur du son et producteur du label Klopotek. Et avec quelquun comme Zupan, jai la puce à loreille pour ainsi dire. Et cet album est une belle surprise dinventivité et de cohérence raffinée. Deux cordes souvent jouées à l archet créent une trame subtile dans la quelle sinsère les volutes racées du saxophoniste dont le son se marie parfaitement avec le timbre des cordes frottées. Six  improvisations avec un caractère mélodique affirmé, des envies microtonales assumées et des entrelacs polytonaux autour des huit à dix minutes. Musique lumineuse, poétique et camériste qui prend le temps d’inscrire ses marques avant de s’aventurer dans des tuilages dont les accents staccato se télescopent irrationnellement. Chaque nouveau morceau apporte des éléments complémentaires, des audaces ludiques, des timbres plus éclatés, une articulation plus volatile au niveau du jeu, une approche plus improvisée, des valses hésitations propices à l’invention sonore. Notre intérêt s’aiguise et l’écoute en devient de plus en plus  animée, ravie : notre éventuelle distraction se dissipe et les traces sonores s’impriment dans notre sympathie, notre mémoire. Le lyrisme véritable s’installe.  Ils en profitent pour surnager entre timbres étirés et allusions balkaniques imaginaires, sans forcer le trait dans un climat d’apesanteur. Un travail original et méritant, à la fois suave et clair obscur.

10 octobre 2019

Ebba Jahn & Paul Hubweber/ Lawrence Casserley Trevor Taylor & Phil Wachsmann/ Eddie Prévost/ Benoît Delbecq & Mandhira de Saram


Paper  Pairs and Trombone DVD Video & Artworks by Ebba Jahn - Music by Paul Hubweber. Ltd Edition 50 copies. 
Translation of my notes published in the DVD (English/ German)


La musique et l’image font ici la paire. Dans la galerie, chaque peinture sur papier (format A3) est exposée en vis-à-vis de celle avec qui elle forme un couple en raison du mouvement suggéré, de la composition, des motifs et de la technique employée.  Ebba Jahn, l’artiste, a conçu une trame, un cheminement graphique pour que le tromboniste Paul Hubweber construise (invente – improvise) sa musique dans l’instant face aux multiples paires de tableaux, structurant ainsi sa pensée et son action musicales. Une promenade musicale dans l’idée de Moussorgsky et ses Tableaux. Le musicien, non accompagné, donc solitaire, est libre de concevoir ses improvisations ou compositions instantanées en s’inspirant de ce qu’il voit et observe en faisant appel à ses émotions, ses références, sa pratique musicale et son imagination. Les œuvres exposées embrassent un large panorama de conceptions et de centres d’intérêt dans ce qu’il est convenu de définir par « art abstrait »… huile, graphite, aquarelle, vinyle, papier photo, motifs répétitifs et mouvants, végétation enchevêtrée ou délicate, contorsions ou apaisement… Faut-il ajouter que l’œuvre d’Ebba Jahn est focalisée sur la musique improvisée et le free jazz qu’elle a illustré brillamment avec le film désormais classique Rising Tones Cross (1984) ?
En réécoutant ces 27 minutes les yeux fermés, on est frappé par la cohérence de chacune des improvisations s’emboitant progressivement dans une grande œuvre sensible et poétique du trombone, mélodique, sonore, issue du jazz et son expérience d’improvisateur libre. Dans chaque pièce jouée en regard d’une paire de papiers, le tromboniste choisit un élément particulier de l’un d’eux ( des deux !) : forme, couleur, texture, rythme, espace qu’il interprète en créant tour à tour de manière franche, quasi-mimétique, elliptique, tangentielle ou éloignée. On entend la couleur bleue dans ses nuances, le détail pointilliste, le mouvement des traits, l’écoulement de l’eau teintée sur le papier. Au spectateur de deviner à quel élément du tableau se réfère le musicien. Libre à tous, les auditeurs, la peintre, le musicien et vous qui contemplez la vidéo, de comprendre et interpréter l’évolution de ce dialogue dans le temps et l’espace. 
La marche est clôturée / résumée par une mélopée - ritournelle infinie qui délivre les dernières impressions de Paul Hubweber sur l’exposition d’Ebba Jahn et l’émotion des spectateurs en s’étant placé dos à l’angle de la salle en s’adressant au public réceptif. Si chaque tableau a nourri le travail du musicien, sa musique renforce la raison d’être des Paper Pairs et la transcende.

Electro-Phonic Art Trio : Through the Rings of Saturn  Lawrence Casserley Trevor Taylor Phil Wachsmann FMRCD 540-0519


L’image de pochette, la référence aux Anneaux de Saturne du titre et le nom du groupe feraient croire à un projet académique cousu de fil blanc où à une mise en scène. Rassurez-vous, ce trio navigue à vue dans les eaux les plus dangereusement risquées  musicalement et soniquement et nous divulgue bien des secrets étonnants. Ces anneaux de Saturne ont des propriétés extraordinaires : faits de myriades de gouttes d’eau gelée et de composants rocheux et traversés par des satellites qui en déforment l’ordonnancement : Daphnis, Pandora, Atlas, Pan, Prometheus donnent leurs noms respectifs aux cinq improvisations enregistrées ici. Les n° 1 et 5 ont été enregistrés à I’Klectic, les trois autres au studio Visconti, tous deux à Londres.
Trevor Taylor manipule vibraphones et marimba ainsi que des percussions métalliques et intervient avec de l’électronique en empathie avec ses deux collègues. Phil Wachsmann questionne l’acte musical en frottant/ frappant (col legno), grattant subtilement les cordes de son violon et en en décalant la gestuelle avec un usage subtil du delay. Il joue un son, esquissant une mélodie qui s’évanouit aussitôt. Il cherche un timbre aigu qui flotte dans les vibrations électro-acoustiques ou des accents qui se tortillent dans une valse-hésitation au ralenti. Lawrence Casserley est sensé capter les sonorités de ses deux collègues en temps réel et de les transformer immédiatement au travers de son installation très complexe où interviennent plusieurs logiciels (Max Msp) qu’il a transformé, refondu, complexifié. Un Mac Book, deux I Pads et un I-Pad beaucoup plus ancien reliés entre eux et  où on voit défiler une multitude d’écrans colorés qui s’éclipsent et réapparaissent subitement recouverts de poussoirs, de curseurs, de boutons en tous genres sur lesquels s’agitent avec frénésie ou minutie les dix doigts des deux mains dans une chorégraphie manuelle improbable. Le résultat sonore, la dynamique, les fréquences, le souffle de cette musique (céleste) est sidérant. La frappe des mailloches sur les lames de Taylor se marie merveilleusement avec ses nuages sonores qui s’échappent de l’horizon ou bien une de ses clochettes vient tinter entre deux attaques. Wachsmann ne poursuit pas l’exécution d’un "solo", mais ajoute – soustrait des interventions spécifiques et changeantes en fonction de l’évolution de la musique du trio et de l’imprévisibilité des extrapolations électro-acoustiques de Casserley. J’ajoute encore que Wachsmann est le pionnier du mouvement qui, au sein de la scène improvisée, allait déboucher sur le minimalisme réductionniste – lower case – new silence : Less is More ! Logiquement, sa pratique devrait se trouver en contradiction avec la musique très complexe de Casserley au style plus efflorescent qui souvent étale sa magnificence sonore dans l’espace. Ces deux artistes qui furent membres du Electro Acoustic Ensemble d’Evan Parker, ont enregistré un curieux album en duo, Garuda  (Bead Records CD), où ils mettent en exergue leur appétit commun pour la non linéarité, l’imprévu, le ténu, la retenue et la précision dans l’instant. Et c'est bien cette démarche qui est à l'oeuvre ici avec un souffle nouveau, plus enlevé, mais tout aussi minutieux... Avec un troisième musicien aussi attentif et créatif que Trevor Taylor, les échanges du duo se métamorphosent encore plus dans l’étirement du continuum de l’espace -temps où la grande diversité des sons, des timbres, des dynamiques et une multiplicité de congruences enrichissent fortement ce qu’un auditeur familier attend de leur association "sur le papier". De nombreux passages se déroulent à la limite du silence, la sonorité du groupe se manifeste comme un agrégat collectif duquel se dévoile de subtiles interventions individuelles du violoniste ou du percussionniste qui s'échappent vite dans l'éther. De constants changements de registres sonores, de timbres et de textures superbement enchaînés créent un univers spatial mouvant dans lequel plongent de souples descentes de clusters dont on visualise le mouvement – chute intersidéral. Les différentes hauteurs de notes qui forment cet "accord" continu évolue chacune dans de lents glissandi graduels qu'on perçoit seulement dans la résultante du cluster, créant cet effet de chute ralentie dans l'apesanteur. Le 4), Daphnis contraste intensément avec les paysages enchanteurs de Prometheus (3) : de subites brisures d’intensités et les éclats sismiques nous font redresser les oreilles dans notre fauteuil. Le questionnement du silence et du mouvement musical qui s’ensuit est des plus requérants, pleins de mystères. Si Casserley utilise la boucle (loop) – effet électronique de base – il est assurément un des artistes où cet élément incontournable s’entend le moins. Electro-Phonic ? Phonic est tiré du mot grec Phonos, la voix, qui caractérise la qualité réellement vocale des sons électroniques d’une grande richesse et qui se présentent à nous dans cet album. Si en tant que musicien électronique de l’instant, sa marque personnelle devient prépondérante dans le son d'ensemble, au point qu’on aimerait dire qu’un groupe avec Casserley, «  c’est du Casserley », un auditeur attentif devra reconnaître que sa palette et ses moyens sont très étendus au point qu’il nous surprend toujours en se nourrissant littéralement des actions musicales et des sonorités de ses comparses. Sa sensibilité dans l’utilisation de ses processus nécessite pour être perçue une écoute approfondie et réfléchie, une découverte prudente, une compréhension (d’une partie) de son œuvre passée et du cheminement de sa composition dans l’instant. Il faut dire qu’avec des partenaires de choix comme Taylor et Wachsmann et leur profonde empathie, l’intérêt de la musique ne faiblit jamais. Through the Rings of Saturn  est un des enregistrements majeurs parmi toutes ses nombreuses associations et la collaboration clairvoyante de PW et TT frise ici la perfection.


Eddie Prévost Matching Mix  earshots.org Vinyle Ear013


Enregistrements de solo de percussion d’Eddie Prévost captés en une seule journée autour de Matching Tye, Essex, Octobre 2018. Enregistrés par Daniel Kordik et Edward Lucas. Mastering Rupert Clervaux. Cover Art Ross Lambert. Notes de N.O. Moore. Entourés de fidèles musiciens, Eddie Prévost, fondateur d’AMM et musicien / percussionniste essentiel de la scène improvisée, nous livre ici une mouture sensiblement différente de ses improvisations solitaires par rapport à ses précédents opus publiés par Matchless Records (Loci of Change – 1996 et Material Consequences2011). La majeure partie de la prise de son a eu lieu dans une église, la qualité du silence environnant étant bien différent de celui des studios. La première plage commence par un superbe frottement très étudié de sa cymbale à l’archet, cymbale fichée sur une tige métallique. Tout le travail du musicien consiste à varier les intensités, la vitesse et le mouvement du geste dans le maniement de l’archet produisant ainsi d’infinies nuances dans le timbre, les harmoniques, les crissements striant ainsi l’espace sonore, créant sifflements, vibrations, froissements métalliques, suraigus, multiphoniques, grondements, glissandi surréels, saturation des fréquences… Bruit musical bien plus musical que puisse paraître le bruit. C’est une voix qui nous parle en provenance de l’espace. On parle de minimalisme, mais en fait la simplicité du geste - frotter le bord d’une cymbale avec un archet de haut en bas ou de bas en haut – est / semble paradoxale, tant la complexité des textures, des sonorités, des couleurs, des densités, du souffle, du cri est insondable. Lyrisme qu’on ne peut pas toucher et encore moins décrire. Rien que cet extraordinaire Mixing and Match qui couvre la moitié de la première face du disque vaut à lui seul son achat et une écoute répétée. Rotology se déroule comme une étude de la frappe d’un Tom dans une dimension rythmique mouvante avec roulements sous des angles variés et avec un sens de la construction musicale peu commun. On apprécie la qualité de la touche, la variété des notes (!) et leur expressivité, l’aisance polyrythmique naturelle. MaxPlus évoque le travail de Max Roach au hi-hat seul avec une dimension tout à fait personnelle. J’en apprécie vraiment le son qui meurt et s’échappe dans le silence alors que les frappes des cymbales s’accélèrent ou se relâchent. Rythme et son s’interpénètrent insensiblement avec mille nuances. Une merveilleuse démonstration de musicalité sur un instrument ingrat dont on se sert pour marquer le rythme. Sous les doigts d’Eddie Prévost, le flux s’épanouit en fontaine de jouvence. Locked In explore la caisse claire vibrante (ressorts tendus) comme un hommage à Sunny Murray (?). Air Oak Metal Air est un enregistrement de terrain en plein air à proximité d’un chêne avec sa cymbale et l’archet. De fins aigus ténus et invisibles traversent l’espace quand la chair de la cymbale gronde, mugit, chante, s’élève... L’air vibre. On ne nous dit pas s’il y avait un étang à côté : le chant du cygne pour une magnifique fin d’album. Un remarquable témoignage d’un musicien incontournable et très remarquable batteur.

Spinneret Mandhira de Saram & Benoît Delbecq Confront Core 06

À chaque numéro des Core Series du label Confront, son responsable, Mark Wastell s’affirme comme un producteur de premier ordre sublimant encore le profond intérêt de sa série de CDR CCS vendues à une centaine de copies dans des boîtes métalliques en nous offrant maintenant de véritables réussites. Après son duo avec Julie Tippets, Klinker le double album de Company, le concert hommage à Coltrane par Dunmall, Bianco et cie featuring Skidmore, Son travail avec le contrebassiste Arild Andersen et le flûtiste Clive Bell, les Core series aligne un pur chef d’œuvre dans un exercice difficile. Un duo piano - violon est une affaire délicate lorsque les musiciens improvisateurs jouent en utilisant les ressources sonores insoupçonnées de leurs instruments en maintenant un équilibre entre la grosse machine et le frêle violon. Je me souviens de belles réussites. Il y a fort longtemps : Agusti Fernandez et Christoph Irmer (Ebro Delta Hybrid 18 1998), l’inénarrable Temperaments de Jon Rose et Veryan Weston (Emanem 2001) ou le récent Sonata Erronea de Gunda Gottschalk et Dusica Cajlan-Wissel (acheulian handaxe aha 1701). Spinneret s’ouvre au bord du silence (False Window 6 : 32) avec un jeu délicat du pianiste Benoît Delbecq dans les cordes et avec les mécanismes. Cette ambiance se développe dans les premières minutes des 31:11 de Lace Weaver. La violoniste Mandhira De Saram laisse frotter légèrement l’archet pour des harmoniques éraillées quasi pentatonique. Légèreté, finesse, émotion, subtilité. Les sons des cordes bloquées du piano préparé semblent venir d’une civilisation inconnue et il en joue d’une manière peu commune. Toucher exquis du clavier. Finesse dynamique du jeu de l’archet à la fois vif et dans un registre … au bord du silence avec ses superbes harmoniques qui relancent l’écoute et l’attention. Ou alors le timbre est deviné en filigrane d’un frottement quasi-muet. Un dialogue intense se crée entre deux improvisateurs qui se démarquent par leur approche individuelle et se complètent néanmoins au-delà toute vraisemblance. Un profond partage des intentions des deux interlocuteurs et leur écoute mutuelle nous révèlent la dimension cachée des surfaces, cordes tendues et bloquées, de l’infini anneau de cuivre gratté et frotté qui enroule ces câbles sous tension, des résonances de la caisse du piano, … l’archet s’exaspère comme un cri d’animal effrayé et les intervalles des cordes frappées, on ne sait comment, se devinent écartelés. Piano et violon ? Objets sonores qui subliment leur fonction conventionnelle dans une exacerbation de leurs possibilités expressives. De temps à autre, le superbe  toucher du pianiste affleure comme des gouttes d’eau. Un étrange ostinato s’impose sollicitant les touches des cordes préparées, assourdies minutieusement et le frêle suraigu du violon, lequel virevolte un instant avant que les deux improvisateurs nourrissent encore leurs échanges d’idées nouvelles dans le droit fil de ce qui a déjà été dit. On ne sent pas le temps s’écouler tant la musique coule naturellement avec une évidence insaisissable. La marque de l'improvisation optimale. Un lyrisme se dégage, envahit l’espace avec légèreté, grâce et une infinie subtilité et conjugue le temps avec notre plaisir, notre émotion. En tout point remarquable.