26 septembre 2019

Improvisateurs Japonais : rencontres internationales - ligne du temps.


Jazz à Paris a récemment publié une liste de disques de free-jazz et d’improvisation réunissant musiciens japonais et musiciens français, suite à une « play-list » d’improvisateurs parue dans The Wire, magazine qui tire son nom de l’album mythique et rare de Steve Lacy enregistré au Japon qui figure dans la collection de quelques happy few.  Ensuite, Jazz à Paris a consacré une série d’articles - hommages au free-jazz japonais, entre autres, et sous la plume de mon ami Julien Palomo, au légendaire saxophoniste Kaoru Abe dont presque tous les concerts semblent avoir été publiés en CD’s après sa disparition. Je rappelle que Palomo fut le producteur des albums parus sous le label improvising beings (Sabu Toyozumi, Itaru Oki, Yamune Morishige). Tout de suite, j’ai signalé à Guy Sitruk, le très aimable éditeur de Jazz à Paris,  de pouvoir contribuer en ce sens.  L’intérêt de souligner les lignes de force des improvisateurs japonais dans leur rencontre avec le reste du monde par le truchement d’un liste d’albums significatifs où s’affirme un dialogue entre « japonais » et « étrangers », qu’ils soient américains, européens etc … Les japonais ont un respect immense pour la culture européenne, la musique classique et le jazz et sont aussi très attachés à leur propre culture  traditionnelle et musicale dont ils ont conservé des pans entiers  depuis l’Antiquité et le Moyen-Âge. Mais se dessinent aussi une attitude, une sensibilité et une perception des choses aux antipodes de l’Occident. Une certaine candeur, par exemple.

Les quatre premiers musiciens free japonais qui se sont fait connaître en France et en Europe en jouant avec des musiciens américains et européens sont le trompettiste Itaru Oki,  les pianistes Takashi Kako et Masahiko Satoh, ainsi que le batteur Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi au début des années 70. Satoh, un pianiste impressionnant, fut le premier arrivé : il enregistra avec Albert Mangelsdorff, Peter Warren, Karl Berger et Pierre Favre. Sabu avait déjà tourné en Europe avec les Samuraï, un groupe de rock costumé en samouraï qui se produisit sur les mêmes scènes que Pink Floyd et Ten Years After (Rome 1969). Oki réside toujours à Paris et Kako s’était établi en France jusqu’au début des années 1980. Tous deux se sont intégrés dans la communauté afro-américaine parisienne. Itaru Oki est connu pour ses trompettes hors norme. Il fit partie du Celestrial Orchestra d’Alan Silva et collabora fréquemment avec lui. Dans les années septante, il tourna avec le saxophoniste Noah Howard  (Schizophrenic Blues) et le clarinettiste basse Michel Pilz (One Year). Ces deux albums furent produits par label berlinois FMP/SAJ, une très solide référence. Dès 1975, le label Enja publie les albums mordants du trio du pianiste Yosuke Yamashita avec le sax alto Akira Sakata et le batteur Takeo Moriyama dont on découvre la folle énergie dans les festivals et salles de concert en Allemagne. Le festival de Moers invita le groupe du guitariste  Masayuki « Jojo » Takayanagi, un pionnier du free et du noise qui enregistra deux brûlots mémorables avec Kaoru Abe.  Mais à ma connaissance, Takyanagi n’a pas ou très peu enregistré avec des musiciens européens ou américains. En 1979, c’est au tour de Toshinori Kondo d’être un des trompettistes free les plus demandés. Alors que ses collègues trompettistes d’alors « respectent » plus ou moins les conventions de l’instrument, pour ne pas exposer leurs lèvres, Kondo a transgressé la limite son musical / bruit avec un talent exceptionnel et une endurance physique étonnante. Après son séjour au Japon et deux enregistrements à Tokyo, Derek Bailey a invité plusieurs musiciens japonais dans ses concerts Company au fil des ans : Kondo, Motoharu Yoshizawa et le danseur Butoh Min Tanaka. Son album solo acoustique phare, Aïda, est dédié au promoteur journaliste Aquirax Aïda décédé en 1978, lequel avait aussi invité Milford Graves  en 1977 initiant ainsi un flux de rencontres entre improvisateurs japonais et « étrangers » à grande échelle. Kondo et le guitariste Henry Kaiser ont aussi dédié leur Protocol à Aquirax Aïda.
Même Anthony Braxton n’y échappe pas. Son premier album consacré à sa musique en quartet et initiant ces cycles de compositions est Four Composition 1973 enregistré au Japon avec des musiciens japonais dont Masahiko Satoh et Keiki Midorikawa.
Le batteur Sabu Toyozumi est sans nul doute l’improvisateur japonais le plus universel : il a rencontré personnellement le quintet de Coltrane en 1966  à Tokyo et y a été embauché par Charles Mingus pour un enregistrement suite à une audition en 1970. Il fit partie de l’AACM à Chicago en 1971, jouant avec Roscoe Mitchell et l’Art Ensemble, Braxton, Leo Smith et George Lewis. Il y avait formé un trio de batteries avec Steve McCall et Don Moye avec lequel ils initiaient et formaient des apprentis batteurs lors d’ateliers, parmi lesquels, un jeune Hamid Drake. Ces musiciens américains lui recommandèrent d’aller jouer à Paris, et, là, il participa à plusieurs ensembles dont le Creative Music Orchestra d’Anthony Braxton et le groupe Emergency. Au Japon, Sabu s’est révélé incontournable en tournant et enregistrant inlassablement avec Peter Brötzmann, Peter Kowald, Derek Bailey, Tristan Honsinger, Barre Phillips, Leo Smith, Misha Mengelberg, Han Bennink, Evan Parker, Paul Rutherford, Fred Van Hove, Mats Gustafsson et John Russell qui l’invita en Grande Bretagne. C’est avec lui que John Zorn, nipponophile notoire, fit ses premiers gigs au Pays du Soleil Levant. En outre, il accompagna le légendaire maître de shakuhashi Watazumi Dōso lors de sa résidence d'artiste à Paris en qualité d'homme de confiance, guide et interprète dans cette ville où il avait vécu lors de son séjour en France. Quant à Kondo, il a participé au Die Like A Dog Quartet avec Peter Brötzmann, Hamid Drake et William Parker, groupe qui compte pas moins de cinq albums FMP, le label coopérative par excellence de la free music allemande. Le premier de ceux-ci était dédié à Albert Ayler : Fragments, Life and Death of Albert Ayler.
Certaines musiciennes de formation traditionnelle ont mué en libres improvisatrices comme les joueuses de koto Miya Masaoka et Kazue Sawaï. Ce qui semble aller de soi vu les connections de l’univers de la musique contemporaine avec de nombreux musiciens traditionnels japonais. Xenakis a été jusqu’à produire un album inoubliable avec l’extraordinaire chanteuse Kinshi Tsuruta, interprète des Heiki Monogatari avec son satsuma biwa (Le Chant Du Monde). Pour mémoire, Joëlle Léandre (contrebassiste contemporaine) face à Kazue Sawaï dans organic mineral (In Situ).
Parmi tous les improvisateurs d’envergure ayant travaillé avec des improvisateurs japonais, il faut spécialement mentionner Steve Lacy, Peter Kowald, Derek Bailey, Joëlle Léandre, Michel Doneda et Lê Quan Ninh sur les scènes au Japon, en Europe ou en Amérique.  On pourrait se demander pourquoi figure ici l’album Ryoanji John Cage Concert in Hiroshima de Joëlle Léandre et de Kumi Wakao : John Cage, compositeur phare, a été inspiré par de nombreux aspects de la culture japonaise comme l’indique son ensemble de compositions Ryoanji, dont le titre évoque ce jardin de pierres à Kyoto.  La musique épurée de Steve Lacy fait songer aux poèmes haïkus et il enregistra avec le percussionniste traditionnel Masa Kwaté. Le saxophoniste reçut une leçon du grand-maître du shakuhashi, Watazumi Dōso, un artiste rebelle et légendaire et rōshi de zen rizai, par deux fois récipiendaire du titre de Trésor National du Japon pour ces disciplines, titres qu'il a décliné estimant que les autorités n'étaient pas assez compétentes pour les lui décerner. Lacy  entreprit de nombreux concerts et enregistrements avec le batteur Masahiko Togashi, doyen des musiciens free japonais  condamné à jouer en chaise roulante suite à une violente agression. Togashi enregistra avec Don Cherry, Charlie Haden, Albert Mangelsdorff , … Il faut aussi mentionner un autre percussionniste, Makoto Sato, compagnon d’Alan Silva et d’Itaru Oki et pilier de la scène free parisienne où plusieurs danseuses /danseurs Butoh collaborent avec des improvisateurs. Milford Graves et Derek Bailey ont initié ces dialogues avec le danseur Min Tanaka lors de performances mémorables au Plan K à Bruxelles (Graves) et à La Forge à Paris (Bailey), immortalisée par la cassette Music and Dance, rééditée par Revenant Records. En parlant de danse, comment ne pas évoquer le danseur Masashi Harada qui travailla avec Cecil Taylor et,comme pianiste et batteur, avec Joe Maneri, Mat Maneri et Malcolm Goldstein lorsqu’il résidait à Boston. En outre, il dirigeait son propre Condanction Ensemble au moyen des gestes de la danse avec des improvisateurs de la ville : Philip Tomasic, Dan Levin, Gregg Kelley, Mike Bullock et son compatriote le percussionniste Tatsuya Nakatani. Basé à Boston, puis à New York, Nakatani enregistra avec Assif Tsahar, Peter Jacquemyn, Jack Wright et Michel Doneda avec qui il tourna en Europe.  Et le nom de Doneda me remet en mémoire celui du contrebassiste disparu Tetsu Saitoh, un musicien avec qui Michel Doneda a beaucoup tourné tant en France qu’au Japon au point que leur amitié a débouché sur une vidéo : Spring Road et une belle série d’albums. Mention spéciale au très organique Une Chance Pour L’Ombre, un quintet radical dans la recherche des sons - bruits. Trois japonais : Kazue Sawaï, Tetsu Saitoh et le guitariste Kazuo Imaï, deux français : Lê Quan Ninh et Michel Doneda, un groupe à part entière focalisé sur une musique éminemment collective. Un autre bassiste, Maresuke Okamoto voyage régulièrement en Italie et en Grande Bretagne où il fait partie d’une confrérie de solides improvisateurs : le percussionniste Marcello Magliocchi, les saxophonistes Adrian Northover et Guy-Frank Pellerin, le violoniste Matthias Boss, les guitaristes Eugenio Sanna et Phil Gibbs. Tout récemment, Marcello Magliocchi a fait une tournée au Japon avec son pote Roberto Ottaviano et Maresuke Okamotorencontrant plusieurs improvisateurs japonais. Tout comme d'autres avant lui (Léandre, Kowald, Doneda, Parker, etc...), il a été ébloui par l'ouverture du public, la qualité/ le sérieux de l'organisation et la magnificence de certains lieux. 
Bien sûr, une nouvelle communauté japonaise focalisée sur le « minimalisme » réductionniste (drone, new silence, lower case) s’est littéralement fondue dans l’avant-garde européenne : Tetuzi Akiyama, Toshimaru Nakamura, Taku Sugimoto, Masafumi Ezaki, Seijiro Murayama, Sachiko M vs Keith Rowe, Radu Malfatti, Rhodri Davies, Jean-Luc Guionnet, Burkhard Beins, Mark Wastell etc… rencontres documentées dans une kyrielle de labels souterrains dont le fameux Erstwhile… Je mentionne encore un album de duos du contrebassiste Peter Kowald avec des improvisateurs japonais : Duos Japan (FMP 1280) dont certains jouent des instruments traditionnels (shakuhashi, samizen, koto, biwa).C'est dire que Peter se sent concerné par la culture japonaise. Cet album fait partie d'une série de trois vinyles de duos, les deux autres étant consacrés à l'Europe et à l'AmériqueQuant à la pianiste Aki Takase établie à Berlin, elle est sans doute devenue la musicienne japonaise la plus européanisée, dirigeant de joyeux orchestres de jazz matinés de free avec Axel Dörner, Rudi Mahall, Eugene Chadbourne et Paul Lovens. À la ville, elle partage la vie d’Alexander von Schlippenbach avec qui elle a tourné dans son pays natal au sein du Berlin Jazz Orchestra et en duo.  Moi-même, en tant que chanteur, ai travaillé et enregistré avec Sabu Toyozumi et la pianiste Yoko Miura, laquelle a aussi joué et/ou enregistré avec les contrebassistes Jean Demey et Teppo Hauta-Aho, le saxophoniste Gianni Mimmo et les clarinettistes Ove Volquartz et Jacques Foschia.

Voici un aperçu discographique des nombreuses collaborations Japon vs Europe et Amérique dont j’ai écouté les enregistrements et recueilli  en grande partie les témoignages physiques vinyles et Cds, répertoriés par année d’enregistrement. Cette ligne du temps reflète les migrations de ces artistes de l’impossible à travers les continents  et qui, aujourd’hui, semblent nous échapper. Certains albums anciens ont été réédités, d’autres sont sans doute oubliés.

L’album le plus curieux et un des plus rares me semble être la rencontre du saxophoniste Keizo Inoue avec le tromboniste Gunther Christmann et Paul Lovens : In Moers 81 – Trio Records. Cela évoque les rencontres improbables de l’acteur activiste italien Mario Schiano avec son saxophone et le gratin du free (dont Paul Lovens).      
Jean-Michel Van Schouwburg.

1971
Masahiko Satoh/ Albert Mangelsdorff/ Peter Warren/ Allen Blairman Spontaneous Enja 2064
Masahiko Satoh/ Peter Warren/ Pierre Favre Trinity Enja 2008
1972
Karl Berger/ Masahiko Satoh/ Adelhard Roidinger / Allen Blairman With Silence Enja 2022
1973
Emergency : Glenn Spearman / Boulou Ferré/ Takashi Kako/ Bob Reid/ Sabu Toyozumi Hommage to Peace  America Records 30 AM 6134
Anthony Braxton Four Composition 1973 avec Keiki Midorikawa, Masahiko Satoh et Hazumi Tanaka Columbia NCP 8504 N
1975
Manfred Schoof/ Yosuke Yamashita / Akira Sakata / Takeo Moriyama Distant Thunder Enja 2066
1977
Steve Lacy & Masa Kwaté Shots Musica Records MUS 3024
Milford Graves Meditation Among Us avec Kaoru Abe/ Mototeru Takagi/ Tushi Tsuchitori/ Toshinori Kondo  Kitty Records MKF 1021
Noah Howard Quartet Schizophrenic Blues avec Howard/ Itaru Oki/ Jean-Jacques Avenel/ Oliver Johnson. FMP SAJ -13
Yosuke Yamashita & Adelhard Roidinger Inner Space Enia 3001
1978
Derek Bailey Duo and Trio Improvisation avec Toshinori Kondo / Kaoru Abe / Mototeru Takagi / Motoharu Yoshizawa/ Toshi Tsuchitori Kitty Records MKF 1034 
Itaru Oki/ Ralf Hübner/ Michel Pilz   One Year / Afternoon and Evening FMP 0720
Toshinori Kondo/ Henry Kaiser/John Oswald Moose and Salmon Music Gallery Editions mge 30
Henri Kaiser/ Toshinori Kondo/ Andrea Centazzo Protocol Metalanguage 102 (duos !)
1979
TOK - Takashi Kako / Kent Carter / Oliver Johnson – Paradox JAPO 60029 
Eugene Chadbourne & Toshinori Kondo  Possibilities of the Colour Plastic Bellows 002
Eugene Chadbourne/ Andrea Centazzo/ Toshinori Kondo The Warriors Ictus 143
Toshinori Kondo/ John Russell/ Roger Turner Artless Sky CAW 001
1980
Toshinori Kondo & Paul Lovens The Last Supper PoTorch PTR/JWD 9
Derek Bailey & Min Tanaka Music and Dance  Cassette – Revenant Records CD
1981
Steve Lacy/ Kent Carter/ Masahiko Togashi Spiritual Moments Paddle Wheel K28P 6138
Steve Beresford/ Tristan Honsinger/ David Toop/ Toshinori Kondo Imitation of Life Y Records Y13
1982
Toshinori Kondo/ Paul Lovens/ Paul Lytton Death Is Our Eternal Friend IMA 002 – DIW 1109
Company  Epiphany - Epiphanies : Derek Bailey/ Fred Frith/ George Lewis/ Ursula Oppens/ Akio Suzuki/ Julie Tippetts/ Keith Tippett/ Phil Wachsmann/ Motoharu Yoshizawa Incus 46/47
1983
Toshinori Kondo/Tristan Honsinger/ Peter Kowald/ Sabu Toyozumi What Are you Talkin’ About ? DIW 1119 - Ima 003
1984 
Quiet Violence : Requiem Gillian Mc Gregor/ Junya Kawasaki/ John Russell Impetus records IMP 18405
1986
Danny Davis/ Peter Kowald/ Takehisa Kosugi Global Village Suite FMP –SAJ 60
Peter Kowald Duos Japan avec Seizan Matsuda, Sabu Toyozumi, Junko Handa, Michihiro Satoh, Tadao Sawaï, Keiki Midorikawa, Masahiko Kono, Akira Sakata, Takehisa Kosugi, Toshinori Kondo FMP 1280
1989
Joe Maneri Trio : Joe Maneri/ Masashi Harada/Matt Maneri Kalavinka Cochlea Productions CP 1289
1990
Cecil Taylor/ William Parker/ Masashi Harada C.T. : The Dance Project FMP CD 130
1994
Sabu Toyozumi & Misha Mengelberg  The Untrammeled Traveller Chap Chap CPCD-006
Leo Smith & Sabu Toyozumi Burning Meditation No Business CD 110
1996
Jon Rose & Miya Masaoka Sliding Noise Asia NAIM 02CD
Berlin Jazz Contemporary Jazz Orchestra directed by Alex von Schlippenbach Live in Japan ‘96  avec Aki Takase, Hiroaki Katayama, Eiichi Hayashi, Nobuyoshi Ino, Haruki Sato, Evan Parker, Rudi Mahall, Paul Rutherford, Marc Boukouya, Axel Dörner, Henry Lowther, Paul Lovens,…  DIW-922
1997
Benat Achiary / Michel Doneda / Kasue Sawaï Temps Couché Victo CD 055
George Lewis & Miya Masaoka the Usual Turmoil and Other Duets Music and Arts 1023
1998
Joëlle Léandre & Kumi Wakao Ryoanji John Cage Concert in Hiroshima Mesostics MESCD -005
1999
Joëlle Léandre & Kazue Sawaï organic mineral In Situ IS 235
Sabu Toyozumi & Paul Rutherford The Conscience No Business NBCD 099 
Masashi Harada Condanction Ensemble Enter The Continent Emanem 4041
Tetsu Saitoh/ Michel Doneda Koh-Kan Live at Seitan Ongakudo Orhai Records ORCD-003
Kazue Sawaï/ Michel Doneda/ Tetsu Saitoh Live at Hall Egg Farm - Three Day Moon  Sparkling Beatnik
2000
Masahiko Satoh Joëlle Léandre Yuji Takahashi Signature Live at the Egg Farm Red Toucan RT 9321
Peter Kowald/ Miya Masaoka/ Gino Robair Illuminations (several views) Rastascan BRD049
Noah Rosen Trips Jobs and Journeys avec Didier Levallet et Makoto Sato Cadence CJR 1152
Keith Rowe/ Günter Müller/ Taku Sugimoto The World Turned Upside Down  Ertswhile records 005
2001
Tatsuya Nakatani & Peter Kowald 13 Definitions of Truth Quakebasket Qb 17 
Masashi Harada Condanction Ensemble Enterprising Mass of Cilia Emanem 4108

Deluxe improvisation series vol. 2 Pt. 1 : Scott Fields – Yoshiko Kanda / Uta Kawasaki - Yuko nexus6/ Gene Coleman – Ko Ishikawa – Brett Larner – Richard Teitelbaum/ Kang Tae Hwan with I.S.O. : Yochimitsu Ichiraku - Otomo Yoshihide – Sachiko M/ Stefan Keune – Brett Larner – Masahiko Okura - John Russell/ Utah Kawasaki -  Brett Larner – Toshi Makihara – Yuko nexus6 – Taku Sugimoto – Ami Yoshida/ Carl Stone/ Kazuo Imai – Elliott Sharp.
2002
Malcolm Goldstein & Masashi Harada Soil  Emanem  4124
John Butcher Solo and With Toshimaru Nakamura Cavern With Nightlife Weight of Wax wow 001
Tetuzi Akiyama/ Toshimaru Nakamura/ Taku Sugimoto/ Mark Wastell Foldings Confront 12
2003
Une Chance Pour l’Ombre Michel Doneda/Kasue Sawaï/ Kazuo Imai/ Lê Quan Ninh/ Tetsu Saitoh Bab Ili Lef  02 
Barre Phillips/ Joëlle Léandre/ William Parker/ Tetsu Saitoh After You’ve Gone Victo cd 091
Joe Maneri & Masashi Harada Pinerskol Leo Records CD LR 553
Aki Takase Plays Fats Waller avec Aki Takase/Eugene Chadbourne/Nils Wogram/Rudi Mahall/ Thomas Heberer/ Paul Lovens. Enja CD 9152-2
Akio Suzuki & David Toop Breath Taking Confront Records 14
Raku Sugifatti : Radu Malfatti & Taku Sugimoto Futatsu Improvised Music from Japan IMJ 508-9
2004
Michel Doneda/ Tatsuya Nakatani/ Jack Wright From Between  SOSEditions  801
Une Chance Pour l’Ombre  Michel Doneda/ Kasue Sawaï/ Kazuo Imai/ Lê Quan Ninh/ Tetsu Saitoh Victo CD 094
Creative in Hodogawa Vol 11- Sangeraku Sabu Toyozumi/ John Russell/ Kemmy Nishioka/ Shuichi Oyama/ Osamu Nomura/ Machiko Kitayama/ Nobuhiko Naruse  May 2nd OM5-0006
Die Like A Dog : Peter Brötzmann/ Toshinori Kondo/ William Parker/ Hamid Drake Fragments, Life and Death of Albert Ayler FMP CD 64
Bertrand Denzler/ Jean-Luc Guionnet/ Kasushige Kinoshita/ Taku Unami Vasistas Creative Sources CS 22
2005
Ernesto Rodrigues/ Angarhad Davies/ Guilherme Rodrigues/ Masafumi Ezaki/ Alessandro Bosetti London Creative Sources CS 080 CD
2006
Aki Takase Piano Quintet Tarantella : avec Tristan Honsinger/ Nobuyoshi Ino/ Maurice Hortshuys/ Aleks Kolkowski. Psi 06.03 
SLW : Burkhard Beins/ Lucio Capece/ Rhodri Davies/ Toshimaru Nakamura/ Formed Records 108
2007
Michel Doneda/ Frédéric Blondy/ Tetsu Saitoh Carré Bleu Travessia TRV-003
Rhythm Section (Peter Jacqmyn - Tatsuya Nakatani) and Fred Van Hove Hear Here Now (K-RAA-K) K 055.
2009
Keiko Higuchi/ Alan Silva/ Sabu Toyozumi/ Takuo Tanikawa Crimson Lip improvising beings ib08
Abdelhaï Bennani/ Itaru Oki/ Alan Silva/ Makoto Sato New Today New Everyday improvising beings ib 13
2010
Ernesto Rodrigues/ Katsura Yamauchi/ Carlos Santos Three Rushes Creative Sources CS 227 cd
Jean-Luc Guionnet  & Seijiro Murayama Window Dressing Potlatch P-111
Keith Rowe/ Toshimaru Nakamura Weather Sky Erstwhile Records 018
2011
Sabu Toyozumi Kosai Yujyo avec J-M Van Schouwburg, Dan Warburton, Pascal Marzan, John Russell, Jean Demey, Audrey Lauro, Jacques Foschia, Kris Vanderstraeten, Marjolaine Charbin, Ove Volquartz, Peer Schlechta, etc… improvising beings ib14  Inaudible cd 008
Jean Demey/ Yoko Miura/ Ove Volquartz Discovery of Mysteries Setola di Maiale SM 2250
2012
Itaru Oki & Axel Dörner Root of the Bohemian improvising beings ib 36
Sabu Toyozumi & Shih Yang Lee Music Non Stop NCAA 005 
Sabu Toyozumi /Jean Michel Van Schouwburg /Luc Bouquet Rustrel & Paluds Setola Di Maiale SM 2910
2013
John Russell & Sabu Toyozumi : Sabu John Duo. Empty Spontaneity Chap-Chap CPCD 010
Hugues Vincent & Morishige Yamune Fragment improvising beings ib28
2014
Linda Sharrock No is no & Don’t Fuck Around with Your Women avec Itaru Oki, Makoto Sato, Eric Zinman, Mario Rechtern, Yoram Rosilio improvising beings ib 30 & ib30 ltd 45 t.
2015
Itaru Oki/ Sylvain Guérineau/ Kent Carter/ Makoto Sato D’Une Rive à l’Autre  improvising beings ib47
Sabu Toyozumi & Claudia Cervenca as if once more  Klopotec IZK CD 059
Gianni Mimmo & Yoko Miura Departure Setola di Maiale SM 3140
2016
Yoko Miura & Jean Michel Van Schouwburg On The Shore of Dreams + Jean-Marc Foussat on one track  FMR  CD 461-0817
Gianni Mimmo/ Yoko Miura/ Ove Volquartz Air Current  Setola di Maiale SM 3330
2017
Phil Gibbs/ Marcello Magliocchi/ Adrian Northover/ Maresuke Okamoto Sezu FMR CD487-0518
Guy-Frank Pellerin/ Maresuke Okamoto/ Eugenio Sanna OPS Setola di Maiale SM 3620
Sabu Toyozumi/ Rick Countryman/ Simon Tan the Center of Contradiction Chap-Chap CPCD012
Sabu Toyozumi/ Rick Countryman/ Simon Tan  Preludes and Prepositions Chap-Chap CPCD013
Yoko Miura & Jean-Marc Foussat When the Lowlands Consume The Space Creative Sources CS 485 CD
Antonio Panda Gianfratti/Paulo Hartmann/ Marco Scarassati/Otomo Yoshihide Psychogeography Not Two MW981-2
2018
Yoko Miura, Teppo Hauta-aho, Janne Tuomi Finland Concert – Moony Moon Setola di Maiale SM 3630
Yoko Miura/Gianni Mimmo/ Thierry Waziniak Live at L'Horloge Amirani AMRN059
Sverdrup Balance : Lawrence Casserley/ Yoko Miura/ Jean-Michel Van Schouwburg Isla Decepciòn Setola di Maiale SM 3970

Vinyles réédités en CD’s : Hommage to Peace, Shots, Meditation Among Us, Duo and Trio Improvisation, Spiritual Moments, Music and Dance, Death is Our Eternal Friend, What Are You Talking About ?, Epiphany - Epiphanies.


17 septembre 2019

Jacques Demierre/ Pat Thomas/Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell/ Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe et Adrian Northover/ Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen


Jacques Demierre The Well Measured Piano Creative Works cw 1064

Pianiste improvisateur associé à Barre Philips et à Urs Leimgruber dans un trio providentiel, le suisse Jacques Demierre est un chercheur qui se situe à la croisée des chemins de l’improvisation radicale, de la composition contemporaine, de la performance sonore questionnant la pratique du piano, son toucher, ses possibilités vibratoires, son architecture, ses mécanismes, sa résonance. Chacun des aspects mentionnés sont interdépendants les uns des autres dans une démarche à la fois complexe et « primale » qui se révèle très profonde, essentielle. Je suis marri quand je considère ces pianistes talentueux qui s’ébrouent sur les scènes en vue des festivals importants évoquant à peine la furia des Fred Van Hove et des Alex von Schlippenbach de notre jeunesse et débitant des rondelles digitales comme un charcutier le ferait d’un saucisson. Heureusement qu’il y ait une exploratrice de la trempe de Sophie Agnel, par exemple, ou une Eve Risser qui n’hésite pas trop à tenter quelque chose... Si cet album-ci, the Well Measured Piano vous semble loin des référents free-jazz ou noise ou savant de votre background personnel, tentez une oreille vers One Is Land son autre album solo (Creative Sources), monumentale pièce à conviction du noise intégral. Dilute the Sky with Care : Demierre assène un accord et enfonce obstinément la touche en bloquant la corde percutant ainsi le piano en isorythmie en faisant résonner son âme. Sauvage et extrêmement calculé au niveau rythmique. Il pousse la logique de la répétition obsessionnelle à son point de rupture. Vingt-six minutes à ce régime vous rendront fous, pantelants, écorchés. La consonance répulsive. On se demande si c’est beau, consonant, harmonieux : la percussion de la corde aiguë qui , bloquée vibre à peine et dégage quand même un son métallique mêlant acier et cuivre, comme si on martelait un clou céleste. Il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie. Dingue et inouï. Il joue simultanément des choses contradictoires qui s'emboîtent de manière curieuse et et dont les effets s'alternent, se renversent, disparaissent et ressuscitent avec obstination. Peu descriptible dans le cadre d'une chronique qu'il faut terminer.  Wind Motet s’enfonce encore plus dans la rage froide mêlant crissements furieux et effets d’harpes dantesques, ostinatos hésitants. Cette pratique extrême du piano s’inscrit dans une forme musicale précise qu’on pourrait noter, cataloguer, épiloguer. Il y a une mise en scène dramatique du son, une histoire … Mais, un auditeur averti et bien informé reconnaîtra que Jacques Demierre échappe à tous les paramètres en vigueur dans le monde de l’improvisation relatives au piano et se singularise de manière absolue. Oubliez ce que vous croyez connaître, reconnaître, entendre recycler que vous réécoutez d’un pianiste à l’autre. Morton Feldman ? Cage ? Etc… Foin de modèles et d’archétypes, la scène improvisée réelle est pleine d’individualités passionnantes qui s’écartent des radars fatigués. Jacques Demierre s’affirme parmi les premiers d’entre eux. À bas l’ennui !

Pat Thomas Solo Piano : The Elephant Clock of Al Jazari  Otoroku Roku019

Label attaché au Café Oto, lieu névralgique des musiques improvisées, expérimentales, free jazz situé à Dalston au Nord Est de Londres, Otoroku propose à la fois des rééditions de vinyles légendaires (Topography of the Lungs et the London Concert) très rapidement sold out, des albums de musiciens s’étant produit au Café Oto comme Roscoe Mitchell avec John Edwards et Mark Sanders, une rencontre entre Joe McPhee/Evan Parker/ Lol Coxhill/ Chris Corsano ou la violoncelliste Okkyung Lee avec le guitariste Bill Orcut. Au-delà du statut de « document » ou d’article de démonstration (d’un talent qui n’a plus rien à prouver), c’est réellement l’existence d’un chef d’œuvre – manifeste du travail intensif - du pianiste Pat Thomas qu’affirment les plages granitiques de The Elephant Clock of Al Jazari, enregistrées au Café Oto (quand ?).  Musique anguleuse, autant remarquablement structurée et conçue que le fruit de l’émotion créative dans l’instant (live), située au confluent du free-jazz, de la musique « contemporaine » et de l’improvisation libre et assumant autant son appartenance au continuum afro-américain que l’influence prépondérante d’improvisateurs « libres » de la scène européenne. Ayant grandi à Oxford et d’origine jamaïcaine, le jeune Pat Thomas fut marqué par les concerts de Tony Oxley, Derek Bailey, Lol Coxhill et joua (et enregistra) par la suite très souvent avec eux autant au piano qu’avec l’électronique. J’avais déjà pu mesurer son talent de pianiste en solo avec Nur (Emanem) et Naqsh (inclus dans le coffret de 4 CD Making Rooms Weekertoft).  Toutes les qualités de ses précédents opus sont bonifiées, vivifiées dans l’engagement physique d’un concert magistral devant un public ami, complice, connaisseur (et pour cause !). Vouloir décrire son talent protéiforme serait un exercice un peu vain : on trouve dans sa musique l’extraordinaire énergie virevoltante et les articulations/ pulsations démultipliées propres aux virtuoses « free » passés dans la légende : Cecil Taylor, Don Pullen, Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove. Toutefois, sa démarche n’est pas monolithique comme celle de Cecil T… On retrouve des couleurs et des décélérations – fausses hésitations qui évoquent Fred V. H., une puissance torrentielle (Alex v.S.) faisant résonner le choc des marteaux sur les cordes au sommet des capacités vibratoires de la caisse de résonance ou ce sens du détail du bout des doigts spécifique à la scène européenne. On trouve aussi une manière très personnelle d’animer la surface des cordages dans la table d’harmonie avec une superbe expressivité. Quelques soient les facettes de son œuvre, chacun des quatre élans gravés ici se situe dans une esthétique éminemment personnelle qui n’appartient qu’à lui. Un original qu’il faut absolument considérer à l’égal d’un Matthew Shipp. Suite à l’émergence et au développement de pianistes de premier plan tels Keith Tippett, Howard Riley et Veryan Weston durant les décennies précédentes, sans oublier un original comme Steve Beresford, la scène britannique ouverte et ultra-collaborative a maturé en son sein une personnalité incontournable du piano, Pat Thomas. Il faut écouter ce musicien à tout prix, surtout si vous êtes intéressé par le piano.

Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell The Map is Not The Territory Confront core series core 08.

Huitième opus de la Core Serie du label Confront de Mark Wastell dont on a bien envie de collectionner numéro après numéro. Jugez plutôt : Julie Tippets avec Mark Wastell, un superbe Company de Derek Bailey avec le danseur de claquettes Will Gaines, Mark Wastell et Rhodri Davies, David Silvian ( !) avec les deux précités, Arild Andersen à contre-emploi avec Clive Bell et un brûlot de Dunmall et Cie dédié au Sun-Ship de Coltrane avec Alan Skidmore, Benoît Delbecq… Alléchant… et passionnant, je vous assure ! Max Eastley, un proche de David Toop est une personnalité incontournable de la scène radicale britannique spécialisé dans l’arc musical, proche de David Toop. Soit un câble tendu et amplifié, frotté avec un archet produisant drones et harmoniques. Fergus Kelly a amené des instruments auto- inventés / fabriqués et des pièces de métal trouvées et Mark Wastell, son inévitable tam-tam (gong si on veut), une percussion métallique et le cadre d’un piano. La musique est sidérante et intersidérale. On se croirait quelque part dans l’espace, des ondes provenant de l’infini suspendues dans le vide nous apportent des sonorités continues et mouvantes, obstinées et éphémères. Après deux pièces de 8 et 12 minutes, les trois musiciens contractent leur perception du temps en jouant plus court (deux minutes voire quatre ou six) tout en étendant et relâchant les sons qui se dévident avec une remarquable lenteur. Grondements lointains, sifflements métalliques, bourdons riches en harmoniques, glissements sur la surface du tam-tam, frottement ésotérique de l’arc dans les graves. Plus la musique ralentit, plus le temps s’écoule rapidement. On est éberlué quand la dernière vibration retentit et que le dernier son meurt. Une bien belle expérience sonore à peu d’autres pareilles. En tout point remarquable : un CD à ne pas égarer !!

The Visitors Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe Adrian Northover FMR

Toujours sur FMR, la suite de la collaboration du percussionniste  « Pugliese Marcello Magliocchi avec le saxophoniste Adrian Northover et le flûtiste Neil Metcalfe, abonnés depuis quelques années avec le Runcible Quintet en compagnie du contrebassiste John Edwards et du guitariste Daniel Thompson (CD’s FMR Five et Four). Le guitariste Phil Gibbs travaille depuis deux décennies avec Paul Dunmall et Paul Rogers, tout comme Neil Metcalfe. Tout cela pour situer le niveau musical dans lequel s’ébatent the Visitors. Neil Metcalfe joue précisément d’une flûte baroque en bois noir "tardive" et en tire des sons truffés d’altérations microtonales. En effet, avec son souffle, il altère les notes avec précision, un peu comme certains flûtistes orientaux. Rien d’étonnant, au Red Rose ou ailleurs, de voir Neil et feu Lol Coxhill partager des pint de ale et deviser musique. Cette prédilection est partagée par Adrian Northover que ce soit au sax soprano et à l’alto, lui-même travaillant régulièrement avec des musiciens indiens (Inde du Nord – Musiques de Raga). Metcalfe est celui des quatre qui joue « mélodique » par moments. Le jeu subtil et pulsatoire (légèrement électrifié) de Phil Gibbs (lequel est un inconditionnel de Metcalfe) convient parfaitement à l’affaire par ses conceptions post-modales sophistiquées et ses tuilages de voicings… Percussionniste forcé de voyager avec peu de moyens, Marcello Magliocchi qui semble être devenu le percussionniste attitré de Northover (si ce n’est pas le contraire), joue systématiquement avec une mini-batterie très réduite et quelques métaux intrigants (cymbale « rectangulaire » etc…). Sa conception complètement « libre » est basée sur la dynamique et une multiplicité de frappes, grattements, rebondissements, tintements très variés dont il accélère ou ralentit le débit avec une réelle maîtrise. Un frère à Paul Lovens ou Roger Turner. Un voisinage avec Tony Oxley … La grande qualité de ce groupe est la lisibilité précise du jeu des quatre musiciens en précisant que Adrian et Neil se plaisent à brouiller les pistes tant leurs jeux se complètent, focalisés sur les micro-tons. Le cheminement complexe du groupe visite des paysages variés, transforme les perspectives, passant du duo au trio ou au quartet insensiblement avec un sens spontané et réussi des enchaînements… Une espèce d'octopode insaisissable.
C’est une musique éminemment collective qui donne une image/ référence moins précise de chaque individualité que si cell-ci jouait en duo avec un autre instrument offrant un contraste net. Si par exemple, vous voudriez approfondir votre connaissance relativement à Neil Metcalfe, il y a cet album Incus S& M avec le génial guitariste Roger Smith ou le trio de Neil avec le bassiste Nick Stephens et le batteur Tony Marsh (Breaking Silence Loose Torque). Gibbs a un nombre incalculable d’albums avec Dunmall, vous avez l’embarras du choix. Quant au percussionniste Marcello Magliocchi, son jeu particulier est documenté avec toutes ses nuances dans Otto Sette Sei (improvising beings) avec le violoniste Matthias Boss et votre serviteur, J-M VS à la voix et le discret bassiste Roberto Del Piano. Musiciens à suivre et même à traquer.

Up and Out. Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen Amirani. AMRN 060

Le remarquable saxophoniste soprano Gianni Mimmo propose sur son label Amirani la musique d’un groupe rassemblé par un autre saxophoniste soprano d’envergure, le finlandais Harri Sjöström, coupable d’avoir succédé finalement à Jimmy Lyons auprès de Cecil Taylor. Invité spécialement pour ce concert, le violoniste Philipp Wachsmann avec qui Sjöström joue « on and off » depuis 1980, entre autres avec Paul Lovens & Paul Rutherford dans Quintet Moderne, entretient une relation en chassé-croisé elliptique avec le saxophoniste durant ce concert. À la contrebasse, Matthias Bauer, le frère des deux trombonistes Conny et Hannes (R.I.P), le fin batteur Dag Magnus Norvesen et l’intriguant vibraphoniste Emilio Gordoa, tous musiciens basés à Berlin, LA ville de la musique improvisée en Europe. Initiant leur rencontre sous forme de tentative de prise de contact, le quintet met une bonne dizaine de minutes à se chauffer, à instiller des réactions et des propositions et, petit à petit, une tension s’installe, l'énergie se dégage. Le percussionniste choisit ses angles de frappe et ses rebonds, le bassiste secoue la vibration des cordes, tandis que les jeux respectifs de Phil et Harri, s’interpénètrent, se font de curieux échos, tournoient ou jouent à chat perché. Les sons s’étirent ou se précipitent et la musique devient grave, légère, … volutes, pointillisme, miettes électroniques, atmosphère irréelle tissée par le vibraphone. Le saxophoniste est insaisissable, le violoniste échappe à la gravitation, le cliquetis des baguettes sur les peaux et le métal active les échanges…  Somme toute, un bon concert basé sur l’écoute, l’interaction, la lisibilité instrumentale et  la participation égalitaire pour chaque musicien à la fois soliste et musicien collectif. À écouter car il y a de bonnes choses.

6 septembre 2019

Axel Dörner Dominic Lash Roger Turner / Xavier Charles et Eric Normand /Benedict Taylor /Sarah Clénet & Rosa Parlato/ SetolaDi Maiale Unit & Evan Parker.


TIN : Axel Dörner/ Dominic Lash / Roger Turner Uncanny Valley confront ccs 73
https://www.confrontrecordings.com/tin-uncanny-valley 

Le label Confront de Mark Wastell, lui-même improvisateur radical émérite, a encore frappé : une superbe et audacieuse collaboration entre deux pôles de l’improvisation libre dite « non-idiomatique ». Le percussionniste Roger Turner représente ce courant tel qu’il existe depuis les années septante tout en ayant évolué dans le raffinement sonore et tiré les conclusions de décennies de pratique. Depuis environ 45 ans, cet artiste a mûri et est devenu un incontournable de la percussion libérée. Le trompettiste Axel Dörner, au départ jazzman de haut-vol (cfr Monk’s Casino avec Alex Schlippenbach et Rudi Mahall où ces musiciens interprètent l’intégrale de la musique de Monk !), s’est imposé comme un des deux ou trois principaux chefs de file de la remise en question radicale des paramètres et de la pratique de cette improvisation libre « non-idiomatique » (quel pensum !) vers la césure de l’an 2000, sous la forme du « réductionnisme » minimaliste ou « New Silence » a/k/a « lower case ». Cette démarche a d’ailleurs été moquée par Roger Turner et le contrebassiste Dominic Lash ne s’en est pas porté plus mal, apparu quelques années plus tard avec le formidable Imaginary Trio avec Phil Wachsmann et Bruno Guastalla. Dominic fut d’ailleurs un élève du contrebassiste Simon H.Fell, lequel a introduit ces formes musicales minimalistes avec leurs deux plus fameux prosélytes, Mark Wastell et le harpiste gallois Rhodri Davies.
Anyway. Ce que je trouve formidable dans cette Uncanny Valley, enregistrée par Simon Reynell du label another timbre, est que ces trois instrumentistes, réunis sous le nom de guerre "TIN " arrivent à marier leurs démarches respectives tout en restant fidèles à leur credo musical. Il en résulte une musique d’une grande richesse sonore, d’actions – réactions peu prévisibles, et d’une mise en évidence de leurs musicalités respectives, malgré les pronostics. Les règles inhérentes (et volatiles) à ce genre musical concernent plus la stratégie et la compréhension des tactiques individuelles intimes à mettre en œuvre dans le cadre instantané du collectif que d’ânonner des bréviaires et de gloser indéfiniment. Ici le contraste est complètement oblitéré par les sensibilités et le jeu intelligent et pointu des trois concertistes, les manies de l’un mettant en évidence celles de l’autre, trouvant des connivences fortuites, savantes, brutes ou instiguées. Assurément, un des meilleurs albums d’improvisation récents, au-delà  des nombreux sub-genres déclinés dans l’univers de la free-music.

Xavier Charles et Eric Normand avis aux réacteurs inexhaustible edition ie-009
http://inexhaustible-editions.com/ie-009/ 

Le français Xavier Charles est un très remarquable clarinettiste chercheur qui a défini un langage et et un univers sonore personnel parmi les plus passionnants de la galaxie improvisée radicale. Il y a de nombreuses années, son talent avait percé en compagnie de John Butcher et Axel Dörner dans le superbe album Contests of Pleasures (label Potlatch). Le voici avec un collaborateur tout à fait la hauteur qui apporte intelligemment sa contribution à l’édifice, en l’occurrence un merveilleux chantier de déconstruction, d’expérimentation réussie, de mise à jour de réalités sonores et d’articulations instrumentales sensibles qui questionnent notre mémoire, notre connaissance et notre écoute en éveil. Éric Normand joue de la basse électrique, sans doute préparée et d’objets bruissants qu’on pourrait qualifier de percussifs dans son acceptation  large, soit génératrice de sons vraiment intéressants. Il devrait aussi y avoir des moteurs au ralenti (?).  Le duo fonctionne bien et c’est un plaisir de découvrir leur complicité véritable. Il y a de nombreux souffleurs d’anches dans la scène improvisée et plus de saxophonistes d’envergure en général par rapport au nombre plus restreint de clarinettistes. Alors je dirais, que certains artistes de grand talent qui ont ouvert bien des horizons, il y a quelques dizaines d’années, et offrent à leurs auditeurs toujours avides (ou collectionneurs) l’évidence de leur savoir faire en jouant toujours très bien, MAIS, sans plus nous troubler ou nous fasciner autant qu’ils le firent lorsqu’ils émergèrent. Si vous avez été fascinés par les premiers albums solos d’Evan Parker, de Roscoe Mitchell, de John Butcher ou les Tenor et Graphics de Joe Mc Phee, et touchés au cœur par l’émotion de la découverte de leurs sons inouïs, il faut alors tendre l’oreille à la musique de ce duo. Xavier Charles évite, me semble-t-il de se rejouer et Éric Normand est un excellent partenaire en phase avec son co-équipier, sans quoi les trouvailles du clarinettiste créeraient moins de sens. Hautement recommandable. Ce sera donc une magnifique découverte. Avis aux Réacteurs est publié par l’excellent label inexhaustible edition lequel commence à accumuler des perles de cette qualité dans son catalogue (Harald Kimmig, Minton-Hübsch, Birgit Ulher….). Avec cet Avis aux Réacteurs, il devient vraiment une étiquette de prédilection…

Benedict Taylor Rend Roam  https://roamreleases.bandcamp.com/album/rend 
Spécialiste reconnu et très recommandé de l’alto (« violon alto », bien sûr), Benedict Taylor nous propose ici un album de solos de violon et d’emblée on reconnaît son style distendu, microtonal, physique, abrasif, gestuel. Il a publié d’autres albums solos d’alto pour les labels auto-produits CRAM (Check Transit) et Subverten (Pugilism). Rend apporte encore une preuve supplémentaire et bienvenue de son talent indiscutable. Défile dans l’espace auditif, un florilège des possibilités sonores du violon étendu, principalement un jeu en glissandi cherchant à écarter ou rapprocher les intervalles des notes dans une dimension expressive, avec (faut-il le noter) un choix bien précis et intentionnel de ces altérations dans le cadre d’un style – système éminemment personnel. On songe à Carlos Zingaro ou Malcolm Goldstein, improvisateurs très expérimentés et de haut vol que Benedict pourrait volontiers remplacer sur scène si malencontreusement, ces artistes se rendraient indisponibles à la dernière minute dans la programmation d’un festival. Présenté comme à l’accoutumée dans une pochette en papier fort recyclable avec la liste des pièces jouées sur un papier blanc collé à même cet étui élémentaire. Car ce sont des éléments épars de la musicalité, de l’instrument, de sa tradition de celui-ci et de leurs nombreuses altérations qu’il combine d’un seul trait dans une démarche inspirée autant des violonistes indiens (Inde du Sud) que de l’avant-garde post cagienne. Son jeu favorise des modifications rapides dans la vitesse d’exécution, faisant gonfler la ligne mélodique avec la pression de l’archet en un éclair pour se percher tout à coup sur une seule note aiguë à l’autre bout du spectre sonore. Son sens de la dynamique – jeu sur le volume est vraiment remarquable avec des séquences de notes se chevauchant vers le haut ou le bas (hauteurs) en accélérant de manière impressionnante le phrasé. En fait, on en revient à l’expressivité d’un Ornette Coleman ou à Lol Coxhill sur leurs saxophones respectifs. Un lyrisme puissant à l’écart des conventions (de l’académisme contemporain) visant à embrasser la physicalité du violon et l’exacerbation de l’expressivité du jeu entre les notes – demis tons « normaux » de la musique occidentale et de tensions tonales jusqu’au bord de la rupture. Son inventivité rarement prise en défaut démontre la dimension de sa personnalité d’improvisateur. On songe à plusieurs aspects du travail instrumental du génial violoniste Jon Rose. Surtout, Benedict Taylor est assurément un partenaire idéal pour jouer en groupe en réunissant les qualités essentielles à la fois «collective», d’écoute et d’invention individuelle. On le trouve d'ailleurs très souvent en compagnie du clarinettiste Tom Jackson, le responsable du label Roam avec qui la connivence est optimale.  Un artiste à suivre absolument  parmi les nombreux improvisateurs qui se sont révélés ces huit ou neuf dernières années.

Fatrassons : Plus près de l’entrée que de la sortie. Sarah Clénet – Rosa Parlato Le petit label PL son 021 https://www.rosaparlato.com/discographie 

Enregistré par des musiciennes sensibles avec une solide formation musicale et une volonté de créer un univers sonore alternatif mettant en évidence leur sensibilité intérieure au niveau du travail instrumental et sens de la construction musicale qui tient la route tout au long de notre écoute. Fatrassons réunit la contrebassiste Sarah Clénet et la flûtiste Rosa Parlato qui sont ici créditées voix, objets et électronique en sus de leurs instruments respectifs. Non seulement j’ai beaucoup d’estime pour le label Le Petit Label et ses pochettes cartonnées et colorées qui semblent être fait main à l’instar de l’artisanat de survie de la musique improvisée. Des effets électroniques bienvenus nous font entendre la flûte multipliée et fragmentée « dans une Thonet 209 » sur une note tenue, vacillante, tremblante introduisant des échos de silence inquiétant des notes éparses. La maîtrise et le jeu de la flûtiste est tout à fait remarquable et je peux que me trouver heureux d’entendre son talent au service de la vie des sons, des effets instrumentaux mettre en évidence l’expressivité du silence mêlant vocalité, quasi – immobilisme presque minimal et inflexions énergétiques. La répétition obsessive d’un motif s’envole dans un éclatement furtif des sons. Comme les titres l’indiquent, il y a une attitude décontractée, et une inventivité au travers d’une utilisation de l’électronique raffinée, discrète mais diablement efficace pour manipuler / déformer le son acoustique de manière créative, suggestive et attirante. Au fil des plages on découvre un remarquable univers sonore qui ne se résume pas à une formule trop bien définie, mais cherche à étendre des ramifications diversifiées au travers d’approches différentes. Bref, on ne s’ennuie pas. De nouvelles idées viennent poindre, compléter, remettre en question, étendre ce qui a déjà été joué, entendu, assimilé, recyclé de manière à la fois poétique et méthodique avec un parti pris d’ouverture face à ce qu’il advient tout au long de la séance comme ces exclamations vocales intégrées au jeu instrumental. Le jeu du plaisir et de la découverte.

SetolaDiMaiale Unit & Evan Parker Live at Angelica 2018 SM3880

Pour le 25 ème anniversaire de son label utopique, Setola di Maiale, le percussionniste Stefano Giust a rassemblé une manière d’All Stars of Italy de l’improvisation et invité Evan Parker à s’y joindre pour un concert à Bologne au festival AngelicA 2018 lors de l’édition #28. Peut-être les noms des musiciens ne vous disent (encore) rien, à part sans doute, le souffleur de cor et de cor des Alpes, Martin Mayes, un natif de York établi à Turin depuis des décennies et qui a fait partie de l’Italian Instabile Orchestra. Cet orchestre était sensé rassembler les meilleurs musiciens de free-music / free-jazz de la péninsule, mais, vu de l’étranger, bon nombre de musiciens très actifs passent toujours hors des radars. Question : Comment est-il possible dans le milieu des organisateurs/ pigistes/critiques/ afficionados de la musique libre d’encore méconnaître un batteur et activiste tel que Stefano Giust, responsable du label Setola di Maiale dont il s’agit ici du 388ème album dans leur catalogue ? Une vraie pointure qui joue essentiellement avec des potes de haut niveau, comme les saxophonistes Edoardo Marraffa, Edoardo Ricci, et Gianni Gebbia, des pianistes exceptionnels comme Nicolà Guazzaloca, Alberto Braida et Thollem Mc Donas. Graphiste professionnel, Stefano réalise tous les graphismes des pochettes et s’occupe de la production dans différents formats (CDr ou CD’s) et quantités pour une exceptionnelle diversité d’artistes, en fait tout ce que l’Italie compte de forbans de la performance sonore, de compositeurs électroniques alternatifs, de guitaristes ingénieux ou bricoleurs, de souffleurs fous, de poètes du jazz libre le plus libertaire, de revenants de l’impro libre, d’orchestres utopiques, de jam impromptues. Une attitude de camarade solidaire de la cause plutôt que d’une direction artistique élitiste « spécialisée ». Le produit peut varier d’éditions limitées « faites main », de documents d'instants partagés à l’impression soignée très professionnelle de CD's superbement enregistrés. Sans doute, un des personnes les plus généreuses, enthousiastes et désintéressées qui existent dans la scène internationale, et aussi, un excellent percussionniste / batteur très apprécié. Chez SDM, j’ai entendu des choses remarquables, enjouées, magiques ou des tentatives honorables d'artistes qui ont fait leur chemin depuis. Dans le SDM Unit, il faut parler de la chanteuse et muse du label, Patrizia Oliva (de Marzabotto), qui traite le son de sa voix avec l’électronique, du clarinettiste romain Marco Colonna, sans doute un des souffleurs les plus en vue de la Péninsule, le bolognais Giorgio Pacorig claviériste remarqué et révélé par l’excellence de son travail au piano dans cet enregistrement, Martin Mayes que j’ai cité plus haut, le solide contrebassiste turinois Michele Anelli, l’activiste de Turin par excellence et un musicien que je n’ai jamais entendu in vivo, Alberto Novello aux électroniques analogues. Le compositeur Philip Corner et la chorégraphe Phoebe Neville entame le concert avec une aérienne Gong Intro. Bien que cette performance se soit engagée sans préparation dans une grande spontanéité avec quelques indications de Stefano Giust et qu’Evan Parker préfère ne pas se poser en leader et proposer des cheminements / compositions, laissant la musique se faire en respectant la liberté de chacun, on distingue des séquences, des parties successives qui s’enchaînent spontanément avec une certaine logique, des voix individuelles s’imposer en premier plan soutenues avec sensibilité par les autres (Giust au premier chef) , entre autres l’intervention soliste du pianiste Giorgio Pacorig, le cor des Alpes de Martin Mayes et le sax ténor d’Evan Parker. Un véritable collaboration coopérative réunissant les improvisateurs dans un terrain d’entente mutuelle et d’énergie partagée. Le dénominateur commun : la foi dans des valeurs humaines, sociales, culturelles remarquablement mises en valeur dans la musique de Live at Angelica.