10 mai 2020

Detail : John Stevens Johny Mbizo Dyani Frode Gjerstad/ Paul Dunmall avec Phil Gibbs James Owston Jim Bashford Jon Irabagon Tymek Jowziak Steve Swell et Mark Sanders

Detail 83 John Stevens Johny Mbizo Dyani Frode Gjerstad FMR
1983 Norvège. Un Frode Gjerstad encore vert aux saxophones, mais à l’articulation agile et déterminée, la contrebasse inspirée et solide comme un roc de Johny Dyani et la batterie envoûtante de John Stevens. Ces deux derniers ont disparus il y a longtemps : 1986 (Dyani) et 1993 (Stevens). Un témoignage de la première tournée de leur trio Detail en Norvège dont Frode Gjerstad est le free-jazzman intégral le plus connu et, sans doute, un des plus attachants. On se souvient de toute l’empathie qui réunissait le batteur et le bassiste depuis les années soixante. Johny Dyani fit partie de plusieurs versions du Spontaneous Music Ensemble de Stevens et Trevor Watts. L’album de l’une d’elle, Oliv - produit par Giorgio Gomelsky pour Marmalade en 1969 - a été récemment réédité par Emanem : Trevor Watts, Maggie Nicols, Dyani et Stevens. Une autre mouture jugée incontournable par les témoins des concerts avait réuni Stevens, Dyani, Watts et Mongezi Fesa. Une autre formation du SME au Little Theatre Club rassemblait Kenny Wheeler, Watts, Derek Bailey, Dyani et Stevens et reste un des plus grands souvenirs de Martin Davidson. Avant le décès de J.D. en 1986, le trio a enregistré le premier vinyle de Detail , Forwards and Backwards, et Way It Goes pour Impetus et tourné en Grande Bretagne et en Norvège entre autres avec Bobby Bradford avec qui Stevens avait travaillé et enregistré à plusieurs reprises. Cet enregistrement-ci ressuscite l’atmosphère chaleureuse d’un concert dans un club. Étrangement, les quatre longs morceaux s’intitulent comme s’ils avaient été destinés à un double album vinyle : Loftet side A1, Loftet side A2, Loftet side B1 et Loftet side B2, chacun entre 17 et 22 minutes ! Frode Gjerstad s’efforce d’insuffler l’inspiration et l’énergie suffisantes pour se mettre au niveau de ces deux compagnons, devenus des vétérans à l’époque avec plus de 25 ans ce carrière. On l’entend aux saxophones ténor et soprano. Pour ceux qui cherchent à cerner la personnalité atypique de John Stevens, sa contribution ici est raffinée : une approche librement swingante sans l’insistance forcenée comme dans d’autres enregistrements où il enfonce littéralement la mailloche au pied dans la peau de la grosse caisse au point de la déformer. Une sensation de légèreté. Il laisse à Johny Dyani tout le champ pour faire vibrer à fond les cordes et le corps boisé de la contrebasse, solidement amplifiée. On songe à l’épaisseur du pizz de Wilbur Ware ou de Malachi Favors. Le contrebassiste assure un drive puissant alors que le batteur fait littéralement glisser le trio dans un mouvement naturel et intangible : son jeu flotte comme sur un coussin d’air ou rebondit merveilleusement à la Edward Blackwell. Dyani ne se prive pas d’improviser laissant son acolyte propulser l’ensemble ou tricoter délicatement lorsque le sax se repose. Entraîné par un tandem aussi généreux, le souffle de Frode Gjerstad n’a plus qu’à décoller, virevolter, dérouler ses spirales intrigantes. Le saxophoniste plonge dans l’improvisation avec talent en évoquant parfois le langage d’Ornette, apprenant son métier sur le tas et se dépassant au fil des improvisations. La musique est élancée, lyrique, et bien balancée. On a droit à un beau passage avec John au cornet qui est l’occasion d’une improvisation libre introduisant un final à la clarinette en Sib, avec laquelle l souffleur brode un air de folklore imaginaire sur l’ostinato imperturbable et classieux du contrebassiste et le groove aérien du batteur, lequel évolue curieusement et avec énergie, improvisation oblige. Avec deux légendes plus vraies que nature, aventuriers inconditionnels de la musique libre, F.G. a dû être marqué à vie. Nous aussi.
Une remarque quand même : leur dernier album enregistré en concert, Last Detail, avec Kent Carter à la contrebasse se situe un cran au-dessus (Cadence - 1994). Il est évident que Frode Gjerstad, encore jeune alors (1983) avait atteint la maturité en 1994 et surtout trouvé l’instrument qui lui convenait le mieux : le saxophone alto. Fini les évocations et les passages moins inspirés, du grand art. En outre, on redécouvre la finesse de Kent Carter en compagnie de John Stevens dont c’est quasiment le dernier concert.

Live at The Claptrap Paul Dunmall Phil Gibbs James Owston Jim Bashford FMRCD 554
La rumeur publique voudrait que Paul Dunmall soit un héritier de John Coltrane au point de vue du style (parmi les meilleurs). Mais en écoutant soigneusement le départ de ce concert entièrement improvisé, on dénote une saveur Rollinsienne et son style met en évidence des triples détachés impétueux et mélodieux dans toutes les gammes possibles qui n'appartiennent qu'à lui. Son sens inné de l’invention puise autant dans son imagination fertile et son extraordinaire aisance technique que dans une connaissance approfondie des harmonies et une écoute intensive des grands maîtres, tous les grands maîtres, Trane, Griffin, Henderson, Mobley, Rivers, Marsh etc…  L’équipage du Claptrap réunit le guitariste Phil Gibbs, compagnon depuis deux décennies sur une quantité impressionnante d’albums, l’excellent contrebassiste James Owston et le batteur Jim Bashford qui se sont taillé une place importante parmi les bassistes et les batteurs de choix du saxophoniste (John Edwards, Paul Rogers, Mark Sanders, Tony Bianco et les deux regrettés Tony Levin et Tony Marsh). Ce quartet a déjà un autre album très réussi à son actif : Inner and Outer/ FMRCD 513. Comme très souvent, la musique voulue par Paul Dunmall évolue en toute liberté dans l’instant, à la fois audacieuse et lyrique. Lui et ses trois compagnons créent individuellement dans une construction collective où les voix de chacun se développent simultanément et séparément dans une empathie profonde sans se conformer à un rôle prédéfini, ni à une voie tracée. Véhémence et fluidité. La pulsation peut devenir un instant explicite, mais généralement, c’est un flux libertaire qui prévaut. L’énergie et l’intensité varie constamment et évolue vers un univers sonore très souvent éloigné des longues minutes du départ.  Le challenge de la liberté totale est relevé en utilisant de nombreuses perspectives possibles de jeux et d’échanges. Les deux improvisations de Claptrap semble infinies : No demons here (34:23) et Only angels peace (41:14), tant se sont multipliés les alliages, les occurrences, les tensions, les relâchements. Phil Gibbs, guitariste discret et légèrement amplifié dévide des dissonances ondoyantes et des vibrations acides avec une main droite surprenante, des préparations subtiles des cordes et un curieux tapping tribal. Effets noisy et colorés. Le contrebassiste James Owston s’arqueboute et pétrit la touche avec des pizzicatos expressifs et déliés. Jim Bashford entoure, enveloppe et projette frappes et friselis dans l’espace sonore laissé ouvert. Chacun prend le devant de la scène naturellement, les interventions solistes naissent opportunément dans le prolongement des séquences : les musiciens se séparent ou se rassemblent une fois le cordeau d’une fable dévidé, l’écoute mutuelle s’incarnant dans une belle évidence dans la musique collective. Un instant pastoral poursuivi se révèle dans une bourrasque qui se lève et tournoie entraînant les forces en présence qui décuplent. Musique égalitaire, d’émulation et de surprises aux recettes conçues sur le vif. La tradition d'improvisation du jazz passée à la moulinette libertaire british.

Awoto Paul Dunmall Jon Irabagon James Owston Tymek Jowziak FMRCD553-1119.

Plusieurs passages de cet album sont littéralement des brûlots. Arrimés à un solide tandem basse - batterie dans la lignée free-jazz « libre », deux souffleurs dont la technique laissent nombre de leurs collègues pantois. Cette maîtrise exceptionnelle est uniquement utilisée pour incendier l’atmosphère, faire vibrer les tympans et nous faire craquer émotionnellement. Paul Dunmall et Jon Irabagon, entendus déjà dans The Rain Sessions (FMR avec Mark Sanders et Jim Bashford), entretiennent une empathie manifeste. Irabagon souffle au sax alto, ainsi que dans un Swannee saxophone, instrument jouet. Dunmall se partage à l’alto et au ténor. Le contrebassiste James Owston allie la puissance avec la finesse comme on peut l’entendre dans son solo et sa partie au début d’A world other than ours (14 :22) quand les deux souffleurs se lancent chacun consécutivement dans une improvisation tendue, expressive et se rejoignent vers la 10ème minute. Le batteur Tymek Jowziak a trouvé le jeu idéal pour la rencontre basé sur la polyrythmie, un swing décalé en oscillation permanente et une belle légèreté – lisibilité. Les deux souffleurs combinent des sonorités puissantes, colorées et mordantes avec une articulation et une agilité impressionnantes pour des musiciens qui jouent « fort » ; ils modulent les notes avec une grande précision alliant la passion et l’emportement follement énergétique du « coltranisme » assumé. Le deuxième morceau, Two, Too, Tutu démarre lentement en cherchant des sons dans la colonne d’air et la trituration de l’anche et se dirige vers une ritournelle binaire emportée par le souffle impétueux d’Irabagon, brièvement en mode oriental. Intelligemment, Paul Dunmall souffle avec une sensibilité éthérée au ténor laissant l’espace à son collègue et créant un contrepoint vaporeux. Même si les musiciens évoluent dans le sillage du jazz libre marqué par la tradition, leur capacité à improviser et inventer la musique sur le champ hors des réflexes et des lieux communs est absolument remarquable. Le quartet n’hésite pas à ralentir pour explorer des jeux improvisés et des échanges sonores hors de la logique du quartet jazz même free de manière trop joyeusement ludique, contorsionnée, et provocante pour la doxa du jazz contemporain. Jon Irabagon « canarde » bien sûr … mais avec son Swannee sax - jouet ! Un album particulièrement brûlant et intense avec cette dose de légèreté qui en décuple la force et l'intensité.

So Perhaps Paul Dunmall Steve Swell James Owston Mark Sanders FMR
Steve Swell est un tromboniste de choix pour de nombreux groupes avec Peter Brötzmann, Daniel Carter, Sabir Mateen, Gebhard Ullmann, Frode Gjerstad, William Parker, Roy Campbell, Perry Robinson etc… Tromboniste doué avec une grande expérience musicale et une véritable ouverture d’esprit, il occupe une place privilégiée dans la scène New-Yorkaise et internationale à mi-chemin entre feu Roswell Rudd et Ray Anderson. Ce concert du 8 avril 2019 à Birmingham avec le saxophoniste Paul Dunmall, le batteur Mark Sanders et le contrebassiste James Owston, centré sur l’improvisation totale dans le champ du jazz libre, nous montre comment des improvisateurs qui ne travaillent pas ensemble peuvent immédiatement trouver le point d’équilibre idéal entre leurs styles et leurs appétits musicaux respectifs alors que leurs musiques sont faites de tensions, d’itinéraires fugaces, de changements de formes, où la mise au point survient à la fraction de seconde près. Dunmall et Sanders ont une longue histoire commune faite de nombreuses dizaines de concerts et d’enregistrements. Owston est une jeune recrue dans l’univers Dunmall qui s’est intégrée plus récemment et si, Steve Swell en est à sa première rencontre avec les Britanniques, il est aussi un adepte de la liberté totale (sans compo, ni schéma). Le quartet construit sa musique en temps réel, formes, éléments mélodiques, structures, etc… Dès les premières secondes de So Perhaps, on songe aux enregistrements d’Archie Shepp avec Roswell Rudd et Grachan Moncur des sixties. Le souffle puissant et tellurique de Paul Dunmall avec ses harmoniques intenses s’intercale dans l’écheveau  ponctué d’éructations et de glissandi jouïssifs de Steve Swell dans une colonne d’air à la limite de la saturation. L’instinct du batteur Mark Sanders le guide dans un savant dosage de frappes et de roulements volatiles, légers et stimulants. Il ne « pousse » pas : il entraîne ses comparses comme sur un tapis volant, le contrebassiste James Owston esquissant sans relâche l’ossature de la musique collective et ses liens avec la terre ferme. L’auditeur perçoit une constante déflagration d’énergies et de sons instables, volatiles à la limite de disparaître dans un quelconque trou noir. Au centre de ces formes fugaces en ébullition se construisent et se transforment les sons et leurs expressivités. Le deuxième morceau Maybe Inspires s’ouvre sur une ballade fragmentée et évolue en crescendo progressif en épaississant le trait. Un dialogue précis et constant est tissé entre les deux souffleurs dans les moindres recoins des motifs mélodiques et des accents, glissandi, rapides coups de langue et mouvements de coulisse. Une grande empathie. Dans le troisième, Even It should, quelques minutes en duo confirment cette profonde écoute qui les relie corps et âmes et dans laquelle le jeu subtil de Mark Sanders s’insère suivi du remarquable James Owston. Une ambiance plus délicate et aérée permet aux auditeurs et aux musiciens de retrouver leurs esprits et leurs souffles. C’est le moment opportun pour goûter ce qui fait de Mark Sanders un batteur si particulier et la capacité de Dunmall de jouer de manière angélique et nettement plus réservée en suggérant un élément essentiel de sa musique qui transparaît ici en sotto voce. Like A Very laisse la possibilité à l’invité New Yorkais d’ouvrir en solo et d’étendre les résonances du pavillon du trombone dans de magnifiques volutes modales expressionnistes entouré par les exquises interventions du tandem Owston-Sanders. Le fair-play British. Encore une fois, l’évolution de ce dernier morceau échappe au pronostic. Chaque longue improvisation offre une perspective particulière et musicalement bien définie des possibilités inventives et ludiques de leur association momentanée de compositeurs de l’instant de très haute volée. Il y a là autant de subtilité et de finesse que d’énergie flamboyante. Même à bas régime, leur souffles retenus projettent une puissance immanente. Un bel album rencontre en osmose qui me fait dire qu’il y a quelques musiciens que, très souvent, je ne me lasse jamais d’écouter, même après avoir parcouru leur discographie pléthorique… Dunmall… avec ses compagnons.

5 mai 2020

BARK! Rex Casswell Phillip Marks Paul Obermayer / Pascal Marzan Phil Durrant & Martin Vishnick/ Nicolas Field & Albert Cirera/ Rosa Parlato & Claire Marchal / Dial Sue Lynch Dawid Frydryk John Edwards & Dave Fowler

That Irregular Galvanic Twitch  BARK!  Rex Casswell Phillip Marks Paul Obermayer Sound anatomy SA015.
Un vrai groupe et un grand groupe. Un univers très original, unique même, aux confluences de l’ère punk, du free-jazz free sans concession, de l’improvisation radicale et de l’électronique improvisée haut de gamme. Phillip Marks est une bête de scène de la batterie avec un look et une gestuelle inoubliable. Il ne se commet qu’avec ses potes : Rex Casswell, Richard Scott, David Birchall, Olie Brice, Stephen Grew, Dave Tucker, tous membres à un moment donné de la communauté improvisée de Manchester. Leur scène avait un point d’attache à Bark Walk à Hulme. Ils ont ajouté un point d’exclamation à BARK, synonyme d’urgence. Cfr https://bark-trio.com/bark-walk/ pour plus de détails sur le groupe. Depuis 1999, après le départ du saxophoniste Richard Scott et puis du tubiste Robin Hayward, Casswell, le guitariste, et Marks, le batteur, reçoivent la proposition de Paul Obermayer, de jouer ensemble. Obermayer est l’acolyte du compositeur Richard Barrett dans FURT, un duo phare de l’EAI, Electro – Acoustic Improvisation. Leur trio n’a pas arrêté depuis. Le premier album de BARK! nouvelle formule, SWING, a été publié en 2000 par Matchless, le label d’Eddie Prévost d’AMM. Les deux suivants, Contraption et Fume of Sighs se trouvent au catalogue de Psi, le label d’Evan Parker. Ce qui veut dire beaucoup concernant l’importance et la qualité du travail de BARK!. Ce label Psi a aussi publié deux albums de Grutronic où officient aussi Richard Scott et Stephen Grew à l’électronique, avec Paul Obermayer et ensuite, Evan Parker comme invités. FURT a gravé pas moins de trois opus  pour Psi ainsi que les albums du projet fORCH. Depuis que Psi a levé le pied, Richard Scott, devenu un artiste électronique incontournable au Buchla Moog Synthesizer, a lancé le label Sound Anatomy en 2015 pour fédérer leur mouvance. Son Lightning Ensemble réunit Philip Marks et le guitariste acoustique David Birchall (Auslanders et Hyperpunkt) et il vient de publier une rencontre passionnante avec Paul Lytton, Joker Nies, Scott et Georg Wissell, le tout paru chez Sound Anatomy. Richard Scott a eu à peine le temps de mettre That Irregular Galvanic Switch en ligne sur soundanatomy.bandcamp.com, que son stock de copies s’est envolé en quelques jours. Le site indique un Restock imminent. Cela ne fait que conforter mon adage que de nombreux organisateurs méconnaissent les vrais groupes phares au bénéfice des resucées de combinaisons d’artistes notoires omniprésents et qui parfois peinent à se renouveler. Ce nouvel album, That Irregular Galvanic Twitch est explosif, fascinant, tourneboulant et la musique est basée sur un sens du timing fabuleux et insolent (tout comme Scott et FURT). On fera inévitablement l’économie du dernier Schippenbach Trio ou des derniers Brötzmann, Barry Guy ou Mats Gustafsson pour se ruer sur ce viatique fabuleux. Nos trois artistes entendus principalement dans le réseau british de Manchester à Brighton ou Bristol n’ont pas la prétention d’être des génies, MAIS la musique de BARK ! est géniale. J’offre le download aux copains et ils en attendent maintenant impatiemment la copie physique, digipack marqué d’une œuvre graphique d’Annette Süsser-Simpson, qui contient deux longues improvisations de concerts : London 2017 (27 :52) et Manchester 2013 (32:47). Le tryptique de ce digipack contient l’exégèse du concert de Manchester par T.H.F. Drenching, un spécialiste allumé du dictaphone. Obermayer a développé une palette de sons électroniques qui défient l’entendement et qu’il gicle dans les rouages de la paire Marks – Casswell. Rex est un pur guitariste noise dont l’invention sonore et la force expressive est intégralement imbriquée dans les glissements et rebonds du drumming de son collègue. Casswell utilise toutes les parties physiques de sa guitare électrique en dosant avec la plus grande précision ses pédales d’effets. Pas de déflagrations expressionnistes - barrages de décibels infantiles. En jouant, le batteur soulève genoux et coudes d’une étrange façon en fouettant ses peaux avec des gestes asymétriques, le béret éternellement vissé sur le chef impassible et le regard impénétrable derrière sa paire de lunettes caractéristique. Une présence scénique inoubliable !  Cette musique noise ultra détaillée conjugue une multiplicité d’approches et de couleurs, d’intensités et de densités avec une extrême cohérence et une rythmique sous-jacente. Pas pour rien que le premier album du présent trio s’intitulait Swing. Marks et Casswell sont guidés dans leur démarche par la pratique de l’improvisation du Spontaneous Music Ensemble telle qu’elle est apparue dans le duo de John Stevens et Trevor Watts (Face to Face, Flower, One Two) basée sur le rythme et un sens du timing décalé, et cela sous l’influence initiale de Richard Scott, Londonien biberonné au SME. D’ailleurs, cette esthétique est illustrée avec évidence dans les albums solos de ce dernier, Tales from the Voodoo Box / Soundanatomy SA012 et Several Circles/ Cusp editions. On retrouve cette exigence au sein du duo Furt. L’assemblage avec Paul Obermayer nous semble atypique, mais ces improvisateurs british ont un instinct très sûr pour s’agréger de manière qui serait jugée excentrique sur le continent et comme allant de soi sur leurs îles.  L’aspect le plus envoûtant de la musique de Bark ! est sa cohérence au niveau des pulsations et de leurs décalages surprenants au travers d’une extraordinaire variétés de sons, de textures, de ramifications, de dynamiques imbriquées dans un échange à la fois millimétré et organique – anarchique. Il est absolument inutile de vouloir distinguer auditivement l’origine physique des sons et des actions tant les trois musiciens font corps l’un à l’autre. On est happé par leur sens ludique effréné, l’imaginaire pétaradant des ostinatos forcenés, la furia éberluante de ce trio à nul autre pareil. J’ai eu la chance de capter les ondes du duo de Paul Lovens et Paul Lytton sur scène, il y a beaucoup trop longtemps et la perspective de retrouver un jour BARK ! après leur concert mémorable du premier Freedom of The City 2001 (cfr Seventh of May 2001 Matchless Recordings) est pour moi la promesse la plus alléchante depuis ces temps immémoriaux. Stop ! Je me replonge encore dans ce chef d’œuvre. Le titre en exprime toute la saveur et la magie : That Irregular Galvanic Twitch !

Live At Dragon  Nicolas Field & Albert Cirera FMR

Duo percussions (Nicolas Field) et saxophone ténor et soprano (Albert Cirera) de pure free-music chercheuse de sons alliée à l’agilité et à l’expressivité du jazz-libre. Improvisation totale de 45 minutes d’une traite partagée en quatre Part : 1, 2, 3 et 4 indiquant un changement de direction perceptible. La Part 2 est introduite par un passage de batterie en solitaire le temps que le souffleur se saisisse de son sax soprano, puis pointe les aigus et les ressasse avant de faire tournoyer les notes. Si le batteur propulse à tout va dans une polyrythmie endiablée, le saxophoniste s’accroche méthodiquement aux notes et à leurs intervalles avec une sonorité chaleureuse. Des changements de régime sont bienvenus évoluant spontanément et organiquement et relançant la raison d’être du duo. Deuxième passage solitaire de la percussion travaillant une autre idée / schéma de pulsations et de rythmes ondoyants en introduction du saxophone ténor au pavillon bouché par un objet ou un chiffon quelconque résumant l’échelle des notes à deux ou trois et à leurs fractions aléatoires : son primitif, growls, grincements expressifs, voix d’outre-tombe, expressionnisme viscéral. Le batteur ne lâche rien. La ferveur de l’instant, l’intensité ardue laissent vite la place à plus de volatilité sur les fûts. Multirythmes croisés et morsures conjointes et on se situe déjà dans la Part 3… Soudain, cela se calme et des trouvailles sonores de Nicolas Field ponctuent le silence. Peaux et cymbales amorties. Flux lunaire et grinçant du souffle dans le tube préparé. Sans doute le moment de choix de ce duo. Les deux artistes avaient prévu de jouer avec le bassiste Rafael Mazur. Son absence – cas de force majeure – les a obligé de repenser leur prestation. Celle-ci est enregistrée à Poznan le 15 juin 2018. Cette formule leur va comme un gant. Partis d’un lieu commun, ils naviguent dans l’improvisation véritable. Celle dont on collectionne les témoignages. Trace d’instants qui se dirigent vers une autre réalité, celle des équilibres instables et du dialogue du cœur.

Bise Improvisations aux flûtes traversières Isophone : Rosa Parlato - Claire Marchal Setola di Maiale SM4040.

Quatre-cent-quatrième album du label italien Setola di Maiale. La Bise est un vent du Nord mordant et les huit improvisations d’Isophone sont intitulées aux noms de vents de toutes origines : Alizé, Suroît, Grain Blanc, Simoun, etc… chacun avec leurs caractéristiques géographiques, physiques, saisonnières et dans le cadre du duo des flûtistes Rosa Parlato et Claire Marchal, sonores et musicales. Leur entente est si profonde qu’elles semblent évoluer dans le même souffle, la même respiration – inspiration. Leur travail privilégie les motifs mélodiques aux contours distendus, spiralés, vibrations aériennes concentrées sur l’écart subtil et partagé des tonalités dans l’esprit de la blue note sans aucune référence – écho aux / des flûtistes de jazz (libre) ou contemporains. Pas beaucoup de techniques alternatives extrêmes, mais une alternative à la morosité et à la créativité formatée. C’est vivace, sensible, serein mais questionneur, méthodique mais poétique. Une manière de folklore imaginaire, la géographie d’un jardin secret ouvert aux vents du monde sans la pollution et le bruit. Une écoute-talisman qui transcende le dialogue car l’évidence d’un texte écrit à quatre mains et par deux orifices buccaux. Leur méthode précieuse incarne au plus haut point l’esprit de l’improvisation collective dans ses multiples manifestations. À l’heure où le goût dans les musiques improvisées est dicté aussi par des prédicteurs formatés réduisant la créativité à une poignée de cénacles exclusifs et omniprésents, ces deux amies incarnent la diversité, le lyrisme sans arrière-pensée, l’ingéniosité personnelle véritable. Une Bise de satisfaction reconnaissante à nos deux protagonistes.

Live at Arch 1 Phil Durrant Pascal Marzan Martin Vishnick oem records
https://oemrecords.bandcamp.com/album/live-at-arch-1-3 
En ces temps troublés par la crise sanitaire Covid 19, les propositions d’enregistrements téléchargeables se multiplient autant par appétit musical que par besoin d’en vivre. Cet étonnant trio – donation en faveur de Arch 1  rassemble trois guitaristes, ou plus exactement, un joueur improbable de mandoline, Phil Durrant, autre fois violoniste, un « vrai » guitariste, Martin Vishnick et un guitariste « déguisé », Pascal Marzan à la main droite hallucinante qui a transformé une guitare dix cordes (à la Narciso Yepes) en un hybride de la harpe et de la cithare en chamboulant l’ordonnancement des notes et de l’accord des différentes cordes en sixième de ton. Soit trente-cinq intervalles dans une octave. Je ne vous explique pas comment les intervalles sont distribués entre chaque corde, seulement je fais remarquer que les écarts de notes d’une corde à l’autre sont minimes (un tiers de ton) et qu’il est donc impossible d’obtenir des accords mais seulement des clusters. Deux longues improvisations de 21:56 et 10:05. Je me suis déjà extasié sur the Unit of Crystal du duo Durrant - Marzan publié récemment par Roam Records. Il témoigne de la première rencontre de Phil Durrant et Pascal Marzan, fort convaincante. Ce nouvel enregistrement du tandem Durrant - Marzan où s’est ajouté le très intéressant guitariste Martin Vishnick pousse encore le bouchon plus loin. Se développe une passionnante constellation de sonorités étranges obtenues par l’usage naturel et systématique de techniques alternatives et leurs interactions subtiles avec un sens effarant du timing. Polyphonies sauvages d’harmoniques, de grattages, de vibrations éthérées à la main droite, de frappes délicates, d’intervalles distordus, d’arabesques sauvages en échos ou en tuilage, effets se répercutant d’un instrument ou d’une main à l’autre. Chaque instrument a sa résonance propre et complète les deux autres de manière organique, fascinante au point où on oublie l’effort individuel pour se concentrer sur les coïncidences, les affinités et les correspondances poétiques que cette musique de chambrette fantomatique suggère à notre imagination. La deuxième improvisation est une merveilleuse fable. Hautement recommandable.

Dial Sue Lynch Dawid Frydryk Dave Fowler John Edwards FMR CD
Dial Tone I (9’46”) et Dial Tone II (38’10”) enregistrés respectivement à I’Klectic les 14/06/2017 et 09/05/2018. Sue Lynch joue des sax ténor, clarinette et flûte, Dawid Frydryk de la trompette, John Edwards à la contrebasse et Dave Fowler à la batterie. Une musique communale de dialogues et de complémentarités à la recherche d’un univers sonore en perpétuelle expansion et métamorphose. Cette formule instrumentale a connu beaucoup d’avatars : Sonny Rollins Don Cherry Henry Grimes Billy Higgins, Albert Ayler Don Cherry Gary Peacock Sunny Murray, Pharoah Sanders Don Cherry Henry Grimes Edward Blackwell, Gerry Gold Geoff Hawkins Marcio Mattos Eddie Prévost, Lawrence Butch Morris Frank Lowe Didier Levallet George Brown ou Sture Ericsson Axel Dörner Ingebrigt Håker Flaten Raymond Strid. Le Quartet de Dial a le mérite de transcender le format et de nous conduire vers des échanges fructueux sans esbroufe. Le challenge de la longueur d’une improvisation collective de 38 minutes est superbement bien relevé par l’apparition successive d’événements sonores subtils ou intenses et d’atmosphères recueillies, fragiles ou profondes exprimant un vécu et une communauté d’intentions et d’émotions partagées qui vont finalement au-delà du genre. Bien plus que d’étaler leur talent individuel, ces quatre musiciens font preuve d’une profonde qualité d’écoute et d’une empathie constructive. Le contrebassiste puissant fait vibrer l’édifice et le batteur commente et relance le quartet, le trompettiste séduit par son lyrisme et son articulation cascadante alors que les morsures du saxophone ténor de la multi-instrumentiste s’insinuent en clair-obscur. Les idées fusent, circulent et conduisent à des configurations renouvelées des énergies dans l’espace sonore. Les traces de ces moments partagés sont précieusement contenues dans ce Dial où rien n’est téléphoné, mais plutôt, ressenti intérieurement.

22 avril 2020

Frank Gratkowski Simon Nabatov & Dominik Mahning / Phil Durrant & Pascal Marzan / The Paul Dunmall Nonet / Mathieu Bec – Michel Doneda

Dance Hall Stories Gratkowski Nabatov Mahnig Leo Records
Présent sur quatre morceaux, le percussionniste Dominik Mahning laisse une bonne partie de la durée de ces Dance Hall Stories au duo Frank Gratkowski et Simon Nabatov, une paire créative de premier ordre. J’aime outrageusement certains pianistes plus que d’autres et parmi mes préférés on compte Paul Bley, Cecil Taylor, Randy Weston ou Herbie Nichols du côté américain ou Fred Van Hove, Veryan Weston, Jacques Demierre, Nicola Guazzaloca, Alex von Schlippenbach, par exemple. Cela dit, un musicien de l’envergure et avec les moyens de Simon Nabatov ne laissera personne indifférent et c’est avec un grand plaisir et beaucoup d’intérêt que je me suis plongé dans ces histoires de Dance Hall. Il y a entre ces deux improvisateurs une connivence, un esprit d’équipe et une droiture musicienne vraiment peu commune. Il y a une dimension musicale profonde; des moments passionnants ; une énergie communicative. Le contraste entre le son à la fois charnu, étincelant du sax alto de Gratkowski et l’abattage résolu jamais pris en défaut des doigtés vertiginieux du pianiste n’est qu’un effet premier. Une fois la surprise passée, on suit l’émotion et les interactions à la trace, le plaisir croissant. Un bel album.

The Unit of Crystal Phil Durrant & Pascal Marzan Roam Download.
Le titre " The Unit of Crystal"  fait référence au compositeur Edgar Varèse : 
The crystal is characterized by both a definite external form and a definite internal structure. The internal structure is based on the unit of crystal which is the smallest grouping of the atoms that has the order and composition of the substance. The extension of the unit into space forms the whole crystal. But in spite of the relatively limited variety of internal structures, the external forms of crystals are limitless. (Varèse 1959)    Rhythm, Form and Content
 Edgard Varèse [1959]
Une première de grande envergure. Ce duo de cordes acoustique défie l’entendement et les habitudes. Leur instrumentation laisse rêveur. Phil Durrant joue alternativement (c’est le cas de l’écrire) de la mandoline et de l’octave mandola, qui elle-même est une mandoline une octave plus basse. La mandoline est ce petit luth à quatre rangées de  double cordes accordées en quarte d’origine napolitaine. Pascal Marzan est muni d’une guitare espagnole à dix cordes, telle que se l’était fait faire Narciso Yepes. Pour faire simple, il a accordé son instrument en sixième de ton, soit pas moins de trente-cinq intervalles à l’octave en utilisant des cordes de guitare de Ré et de Sol tant l’intervalle entre chaque corde est menu (1/3 de ton). De la sorte, il lui est impossible de jouer des accords, mais il a toute la liberté de créer les clusters de notes les plus invraisemblables et sa redoutable main droite harpille sa guitare de martien comme si c’était une harpe folle ou une épinette hallucinée. Son système d'accordage fédère la tonalité tempérée des sept tons, deux échelles en tiers de ton et une en sixième de ton. Par sa proximité avec le guitariste John Russell durant une quinzaine d’années (Trio Butcher Durrant Russell), Phil Durrant est entièrement du côté le plus étrange du manche et avec Pascal Marzan qui le complète à merveille, vous avez droit à la plus belle invention sonore sortie du droit fil des guitaristes allumés tels Derek Bailey, John Russell, Roger Smith, ou encore Eugene Chadbourne avec Duck Baker. D’ailleurs, Marzan fait déjà partie de la panoplie de ces guitaristes et de leurs enregistrements s’étant commis avec Smith et Russell en compact chez Emanem, et en duo, s’il vous plaît. Le contraste et la complémentarité entre les deux cordistes évoquent toutes les paires d’oiseaux les plus braves de la nature, à commencer par le pivert dont le bec rebondit sur la branche (Durrant) et le canard ou l’oie qui roucoule, jacasse, caquète, s’enroule et se déroule au fil de l’eau (Marzan) dans des variations et des nuances éternellement renouvelées. Jamais, je n’ai entendu des gratteux évoluer de la sorte en évoquant une volière aussi sauvage, saugrenue, improbable. Ces deux là ont non seulement inventé la poudre, mais aussi enregistré l’album de guitares le plus digne de figurer simultanément aux catalogues d’Incus et d’Emanem, vinyle et compact réunis. Si vous cauchemardez en essayant d’acquérir l’interminable intégrale de Derek Bailey, soulagez-vous de vos nuits sans sommeil pour vous plonger dans ce duo de cordes imprévisible. Alors que les cénacles bien-pensant minimalistes pariaient sur la fin inéluctable de «l’improvisation British», voici un produit qui vous convaincra du contraire. Rarement on entend une collaboration et une dynamique créative qui surpassent aussi allègrement la somme de ses parties aussi complexes soient-elles. Non content de jouer de la très bonne musique, ils ont aussi une histoire à raconter aussi expressive que les Aïda et autres Domestic Pieces de DB ou le Spanish Guitar de Smith.

The Paul Dunmall Nonet Interpretations of Beauty. FMRCD562-1119
À souligner expressément, les ramifications multiples de ce Nonet grandiose rassemblé par Paul Dunmall. Deux souffleurs qui s’intègrent dans l’ensemble plutôt que de s’imposer : le flûtiste Neil Metcalfe et le multi-instrumentiste Paul Dunmall (soprano et alto saxophone, clarinette, flûte alto et pennywhistle). Un percussionniste, Trevor Taylor, le patron de FMR, au marimba, vibraphone et percussions. Six cordistes parmi les plus distingués de la scène anglaise : Philip Gibbs, guitare, Hannah Marshall, violoncelle, Sarah Farmer et Alison Blunt, violons, Theo May, alto et violon, John Edwards, contrebasse. La musique navigue plus du côté de Penderecki et de la musique de chambre contemporaine que du « free-jazz ». Six pièces improvisées de différentes durées, la plus longue atteignant les 21 minutes (Interpretations of Beauty). Les auditeurs habitués à la musique de Paul Dunmall en trio ou quartet, tumultueuse et très énergique, seront sûrement étonnés par ce nonet - grand orchestre pas comme les autres qui évolue dans un registre musique de chambre contemporain particulièrement réussi. Le timbre des cordes à l’archet s’agrègent avec de belles dissonances et une intéressante variété de frottements, frappes discrètes, pincements ponctuels de la guitare, interventions diverses à la flûte ou aux percussions qui alternent, se succèdent se répondent avec des dynamiques et des intensités diversifiées, crescendo et decrescendo… À l’écoute, on ne peut pas dire si les musiciens suivent une partition ou si la musique est complètement spontanée, et si c’est le cas d’une improvisation intégrale, la qualité d’écoute mutuelle et de co-construction collective de leur musique est vraiment remarquable. On entend venir et se développer motifs, contretemps, signaux, tutti emportés, drones fugaces, conflagrations, mosaïques, arias bleutées, contrepoints suspendus, arabesques atonales, ostinatos bigarrés. Bref, vous en avez pour votre argent. Je peux vous faire écouter d’autres assemblages similaires nettement moins réussis. When all methods count : ce titre signifie pourquoi pas un air « folk » au pennywhistle de Dunmall, improvisateur plus à l’aise dans le rôle de responsable de l’équipe que dans celui du leader. Ce court morceau où il joue de ce flûtiau est tout à fait réussi du point de vue du son d’ensemble. Cette musique de chambre improvisée a une réelle force expressive à travers toutes les nuances de jeu et de couleurs sonores, textures et intensités auxquelles ces excellents musiciens ont recours pour nous convaincre. À force de voir défiler les nombreux enregistrements de Paul Dunmall pour FMR, on pourrait se dire « Encore !? », un peu embarassé. Mais détrompez-vous : ces six Interpretations of Beauty valent vraiment la peine d’avoir été publiée et d’être écoutée attentivement. De la musique de haut niveau qui échappe aux repères et aux poncifs de la free-music.

A Peripheral Time Mathieu Bec – Michel Doneda FMR

Duo percussions et saxophone soprano vachement improvisé. Si Michel Doneda mérite de défrayer la chronique autant que tous les Evan Parker, Butcher, Gustafsson et Brötzmann du monde pour ses phénoménales qualités de souffleur de l’impossible, il est temps de découvrir le percussionniste Mathieu Bec, originaire lui aussi de ce Midi – Ouest entre Béziers et Montpellier. Région où on a le sang chaud, mais aussi cette énergie communicative. Les prises de bec « de saxophone » de Doneda sont légendaires et son acolyte a trouvé le style, les frappes idoines sur son unique caisse claire qui coïncident à merveille avec les déflagrations de la colonne d’air du souffleur. Le titre de l’album Peripheral Time fait songer à un des nombreux vocables qui avait la faveur de cet improvisateur incontournable qu’était John Stevens, même si ce n’est pas voulu (cfr version CD de Spontaneous Music Ensemble : A New Distance track 8 : Peripheral Vision – Emanem 4115) . Face to Face, le fabuleux duo enregistré par Stevens et Trevor Watts en 1973, trouve un de ses meilleurs prolongements dans l’opus de nos deux méridionaux. Enregistré dans une chapelle, baignant dans l’acoustique réverbérante, A Peripheral Time se développe comme une recherche éperdue et poétique de sons dans les matières timbrales et physiques de la colonne d’air du saxophone soprano mise en vibration par le souffle, les positions des clés et de toutes les pressions possibles sur l’anche et le bec avec une précision infinitésimale (lèvres, dents, langue et l’air expiré ou inspiré et des frappes, chocs, frottements sur la peau et les bords de la caisse claire… Nos duettistes se suivent, s’écartent, se répondent dans des faisceaux d’énergies, de pleins et de vides, de résonnances et d’ombres clair-obscur, fauve, gris ferraille, sur la pierre du sol, contre la surface des voûtes et autour des piliers. Doneda cherche le lieu propice s’éloignant du micro mais se rapprochant de l’instant de vérité. Il faut suivre Michel Doneda à la trace depuis des décennies et ne pas perdre un enthousiaste convaincu comme Mathieu Bec de vue. Un duo essentiel de l’improvisation.

27 mars 2020

Ross Lambert/ Phil Durrant & Emil Karlsen / Gianni Lenoci & Gianni Mimmo / Lars Bröndum & Per Gärdin/ Marco Scarassati

Ross Lambert Magnit Iz Dat Earshots Recordings EAR009

Sans prétention ni direction esthétique trop spécifique, le guitariste Britannique Ross Lambert nous livre un album de guitare solo à la fois subtil, attachant et exemplaire. Un des compagnons d’Eddie Prévost parmi les plus proches et les plus anciens, Ross Lambert a concentré son activité musicale principalement dans la scène communautaire londonienne de l’improvisation radicale et au sein de l’atelier hebdomadaire coordonné par Eddie Prévost. Avant que cet atelier d’Eddie Prévost devienne le point de ralliement d’une nouvelle génération, j’ai eu l’occasion de goûter leurs excellents sets lors du Freedom of the City Festival 2001 et pu remarquer son savoir-faire et sa sensibilité. Avec Eddie et le saxophoniste Seymour Wright, il a gravé le double CD SUM (Matchless Records) et leur prestation dans une édition ultérieure de ce FOTC m’a permis de découvrir les lignes de force de son remarquable jeu de guitare. Dans ce nouvel opus enregistré un après-midi, le guitariste délivre une série de 7 excursions à la six cordes où se définissent ou s’égarent ses lubies, ses obsessions, son goût pour les intervalles disjoints et non consonants et les intersections de diagonales et de spirales. Ah, ses doigtés à la main gauche ! On en retire des ambiances enjouées ou rêveuses, nostalgiques ou lucides. On l’entend faire des commentaires verbaux que je peine à comprendre. Surviennent une évocation de musique africaine comme on l’entend dans les disques Ocora, de fugitives explorations de timbres qui évoquent l’esprit d’Eddie Prévost, un parfum free- folk  et des constructions décalées où les harmonies aventureuses et les canevas métriques  évoquent le sérialisme rythmique décrit par Roger Smith. Un guitariste improvisateur qui mérite toute notre attention. Album produit par Edward Lucas et Daniel Kordik, les deux responsables du label et musiciens improvisateurs de talent.

Grain Phil Durrant – Emil Karlsen noumenon NOO 5

Enregistré à I’Klectic durant une édition du Horse Improvised Club et à Hundred Years Gallery, lieux londoniens alternatifs consacrés à l’improvisation radicale. Duo atypique entre Phil Durrant à la mandoline et l’octave mandola et Emil Karlsen aux percussions. L’octave mandola est une sorte de mandoline accordée une octave en dessous (Sol Ré La Mi). Phil Durrant a joué du violon dans un trio légendaire avec John Butcher et John Russell et a ensuite fait partie du mouvement dit « réductionniste » - New Silence avec Rhodri Davies, Mark Wastell, Burkhard Beins avec qui il joue de l’électronique / laptop en compagnie du saxophoniste Bertrand Denzler depuis une vingtaine d’années (Sowari Trio). La petitesse de la touche de la mandoline et son accord avec quatre cordes doublées sont des points communs avec le violon. Dans ce duo, Phil Durrant explore l’instrument en évoquant un peu le jeu de John Russell à la guitare, avec une remarque essentielle : il ne sonne comme personne, si ce n’est lui-même. Emil Karlsen évolue en tirant parti de la géographie physique de la batterie dans l’espace en sollicitant sonorités, frappes, coups sourds ou tintant, cliquetis volatiles, roulements perfides en se concentrant exclusivement sur l’écoute mutuelle. On est heureux qu’un jeune percussionniste trouve ainsi une manière fine et adroite pour partager une telle rencontre sans encombrer le dialogue avec un trop-plein de figures… Je dois ajouter que noumenon est son propre label, lequel nous propose une exploration en solo de percussions et un duo avec le saxophoniste Mark Hanslip. Discret et avisé,  Emil Karlsen laisse constamment un bel espace, en réduisant le volume et en aérant son jeu, de manière qu’on entende les détails du jeu pointilliste et percussif de son camarade. Étant donné les intervalles spécifiques, la petitesse du manche et les doubles cordes de la mandoline, les phrasés et constructions de Phil Durrant ont une dimension ludique qui semble faire fi de la vulgate dodécaphonique / sérielle et des clusters entendus chez les guitaristes tels Derek Bailey, John Russell ou Roger Smith. On en retient une impression de griffonnages, de zigzags à plusieurs doigts, de notes arrachées, piquetages bruissant, crissements sur les cordes, becs de piverts percutant les branches  d’un arbre imaginaire, arc millénaire qu’une peuplade perdue secoue avec effroi... Emil Karlsen recherche comment frotter ses peaux avec des résonnances différentes, grattements, cymbales à peine touchées qui meurent dans l’espace ou chocs cristallins éphémères : chaque son trouve son hauteur et sa résonance. L’acte de jouer, la dimension heuristique, les infinis détails marquant chaque instant racontent une histoire ou suivent le flux des secondes qui se comprime au bord du néant. L’échange mesuré se change subitement en métastase d’une trance auditive et gestuelle (vers les 12:00 de 02 – Live at HYG). Ce qui suit devient enchanteur : glissements de notes fantômes, craquements de cordes sur la frette, harmoniques à peine audibles, bruissements métalliques, rebonds de tiges sur les bords animés d’une foi de charbonnier, intense mais lucide. Deux voyants. Alors, les instruments sont entièrement sublimés, leur fonction disparaît, leur destinée éphémère s’entrevoit. Grain est une semence, un moment, des minutes qui s’effacent ou le saule, vision de John Stevens et allégorie d’une musique improvisée idéale. Des idées traduites en acte ici présent. Un bel album tout en sensibilité.  

The Whole Thing Reciprocal Uncles : Gianni Lenoci & Gianni Mimmo amrn 063
Une vraie plénitude. Et tristement, cette chose entière (the Whole Thing) est le chant du cygne de ce maestro de l’Italie du Sud, pianiste jusqu’au bout des ongles, enseignant apprécié par ses élèves, à la fois musicien de jazz et chercheur contemporain. R.I.P. Gianni Lenoci. Le saxophoniste soprano Gianni Mimmo et le pianiste Gianni Lenoci, les Oncles Réciproques, ont formé jusqu’à la disparition subite du pianiste un duo, une équipe qui étendait parfois sa collaboration avec d’autres improvisateurs, comme Ove Volquartz. J’aime me souvenir du concert donné au Negocito à Gand où les deux musiciens m’avaient invité à partager la scène pour le final du concert. Je me souviens de l’activité maîtrisée et trépidante mue par une logique supérieure des doigts de Gianni Lenoci dans les cordes et la table d’harmonie et leur premier album en duo, Reciprocal Uncles, où il pétrissait ce champ d’investigation en contraste avec le jeu étoilé – écartelé dans les intervalles polytonaux du souffleur du saxophone droit. The Whole Thing nous fait entendre le duo dans sa dimension contrapuntique où le pianiste choisit de jouer avant tout du clavier et de toute sa science harmonique à la fois Schönbergienne, post-Monkienne et péri-classique avec toute la brillance de sa virtuosité jusqu’à la minute 28 des cinquante et 48 secondes de l’unique suite qui compose The Whole Thing, quand il esquisse une plongée dans les cordes, dont il se servira ensuite pour souligner un passage vers une autre phase du jeu. Justement, j’écris Suite car il s’agit de différents mouvements reliés l’un par rapport au suivant par le savoir-faire de l’improvisateur expérimenté. Soutenu et émulé par la superbe compétence du pianiste, Gianni Mimmo peut pointer ses aigus dans tous les angles que son imagination le pousse à investiguer, délivrant un lyrisme secret, comme s’il jaugeait en permanence la valeur et le poids des notes, leur densité, leur luminosité et leur part d’ombre. Ses déboulés en zig-zags, étirements de timbre, accents dans le suraigu, growls, harmoniques chantantes trouvent leur chemin dans l’espace, secondés ou anticipés par les mains fermes et toutes les capacités de compositeur de l’instant de son camarade, dont on goûte la chevauchée fantastique des ostinatos tournoyant autour de la minute 40:00. Créateurs de formes conjointes et articulées en phase ou en décalage, les deux improvisateurs ont le don de faire coexister et interagir leur univers personnel en assumant leurs différences et leurs intérêts communs dans une remarquable empathie. Un bien bel ouvrage.

Adhara Lars Bröndum & Per Gärdin Creative Sources Recordings cs599https://pergrdin.bandcamp.com/album/adhara

Lars Bröndum (Modular synthesizer, Theremin) et Per Gärdin (Alto/soprano saxophones) ont enregistré une singulière rencontre qui mérite largement d’être signalée et scrutée avec attention. Lars Bröndum a développé un univers sonore en tirant parti des caractéristiques de deux instruments électroniques « vintage » : le synthétiseur modulaire et la thérémine. Per Gärdin utilise les propriétés sonores du saxophone pour en étendre son registre expressif via des techniques de souffle et d’articulation des timbres alternatives. Leurs jeux respectifs et leurs cheminements se détachent clairement l’un de l’autre pour se retrouver dans des séquences clé, points d’ancrage du fil de leurs improvisations. Le travail de Bröndrum se situe dans la sphère raffinée et complexe de la musique électronique, un univers qui personnellement ne m’intéresse pas vraiment en soi au point d’en suivre sa production, sauf lorsqu’il est impliqué dans l’improvisation libre radicale. Je songe au travail des Richard Barrett, Paul Obermayer, Lawrence Casserley, Richard Scott, Thomas Lehn, Willy Van Buggenhout. C’est à cette aune que se mesure la démarche complexe et élaborée de Lars Bröndum, un artiste à suivre. On peinerait à définir son univers à l’écoute d’un seul morceau, tant il accumule une variété étonnante d’effets de timbre sournois, de sonorités étirées, de glissandi galactiques, de drones menaçants, de sonnailles folles, de percussions élaborées avec une grande précision au niveau des intervalles  etc.. en constante métamorphose.  Fort heureusement, en s’adjoignant un instrumentiste du calibre de Per Gärdin, il projette son installation dans une dynamique et des échanges fructueux qui cautionnent son travail et lui donnent relief, souplesse et vivacité. Ses boucles en respiration circulaire vont chercher des harmoniques résonnantes et grinçantes qui s’échappent dans l’éther compressé et les strates infinies de son alter ego. Le saxophoniste fait tournoyer la colonne d’air se frayant un chemin dans la jungle synthétique en croisant les doigtés avec une belle intensité. L’expressivité et le feeling de son jeu, son lyrisme se renforcent au fil des plages alors que son collègue renouvelle complètement le décor et les colorations de sa recherche instantanée. C’est vraiment une performance de haut calibre. Le duo délivre des improvisations substantielles et leur collaboration dans l’instant relève le défi d’être écoutée avec attention et d’être scrutée sous toutes ses coutures sans qu’on ait un instant le sentiment de redite, ou de vouloir passer au morceau suivant. Il y en a six dont deux de 15 et 20 minutes. Le challenge constant des registres très étendus de l’électronicien pousse le souffleur à aller plus loin pour dépasser ses limites. L’articulation à l’alto est convaincante lorsqu’il concasse méthodiquement / spontanément les boucles. De ses efforts, s’exprime un lyrisme qui éclaire leur duo d’une dimension humaine, terrestre, charnelle à laquelle son partenaire répond par un surcroit de sensibilité. Elle transparait au fil de leur cheminement. Remarquable.

Marco Scarassati by Marco Scarassati Homeless Video 2020
 https://www.youtube.com/watch?v=9UdfUPvwtW4
Posté sur Youtube, le nouvel album solo d’un artiste sonore et improvisateur Brésilien peu commun : Marco Scarassati. Créateur de sculptures sonores métalliques originales, Marco a participé à plusieurs enregistrements parus chez Creative Sources dont je me suis fait l’écho dans ses lignes. Mais l’occasion d’un album solo nous permet de découvrir précisément son riche univers sonore avec deux instruments de son invention : le Krasier et le Magnum Chaos. Trois improvisations :
- Escola Das Facas ( Krasier) - Jaguatirica (Krasier & Voix) - Microcosmos (Magnum Chaos). La technique de jeu du Krasier évoque celle du berimbau avec infiniment de subtilités, de variations, de dynamiques et une amplification légère et résonnante et est au service d’une musicalité indiscutable. À l’écoute, on devine que le Krasier est, entre autres, fait de cordes métalliques et leurs frottements ou pincées délivrent des harmoniques et des vibrations enchanteresses et subtilement expressives créant une polyphonie sauvage et des timbres éthérés qui viennent mourir dans le silence. En toile de fond très lointaine, on devine vers la fin des morceaux des échos d’enregistrements de terrain dont un chien qui jappe dans la nuit. Ce soft noise tropical fait de Marco Scarassati un artiste à découvrir d’urgence au même titre qu’un Hugh Davies. Son remarquable sens de la forme, la polytonalité induite et la haute qualité sonore de cet enregistrement rendent l’écoute captivante, magique. Ses sculptures méritent de faire l’objet d’un exposition en bonne et due forme dans une galerie de premier ordre et leur vue ne laisse pas supposer qu’elle révèle des caractéristiques sonores et un véritable potentiel musical aussi élaborés qu’une harpe ou une guitare, par exemple, qu’on imagine provenir d’une civilisation inconnue, extra-terrestre sans doute, enfouie au fond d’une Amazonie de science-fiction.
Magnum Chaos (photo Alan Pimenta)
Krayser

20 mars 2020

Tony Oxley / Tomaz Grom & Zlatko Kaucic/ Martin Küchen & Samo Kutin/ Fredrik Rasten & Jon Heilbron / Sestetto Internazionale Blunt - Kaufmann- Mimmo - Sjöström - Kujala - Schick

Beaming Tony Oxley confront core series core 13

Enregistré le 25 novembre 2019 à Viersen par Tony Oxley (electronics and concept) et Stefan Hölker (acoustic percussion). « Material 1972, electronic frame, Tony Oxley, London ». Cet electronic frame désigne sans doute le rack Dexion sur lequel sont installés des effets électroniques et des micros contacts. On entend cette installation instrumentale dans les deux albums Incus de Tony (Tony Oxley, Incus 8 et February Papers, Incus 18) et son duo avec Alan Davie (Alan Davie Music Workshop ADMW 005 1974). Il y avait, à l'époque, "Ring Modulator, Compressor, Octave Splitter".Par rapport aux sonorités et aux matériaux de ces trois albums, la musique de Beaming est sensiblement plus raffinée, pleine de détails sonores avec une superbe dynamique. Elle n’a rien avoir avec le free-jazz ou ses dérivés. Bien qu’il soit un batteur de jazz d’avant-garde et qu’il a joué avec Bill Evans, Paul Bley et surtout Cecil Taylor, Tony Oxley s’est toujours senti très concerné par la recherche de sons nouveaux suite à sa découverte de la musique de Cage et Xenakis dans les années soixante. Cet aspect de son travail a été peu documenté. Pour qui connaît bien la musique de Tony Oxley, ce sera une sacrée surprise. Et c’est fortuitement que Mark Wastell de Confront Records a été amené à publier ce cd. Dans six pièces de 3 ou 4 minutes jusqu’à six et quatorze minutes (Frame I à VI), le jeu percussif s’étale sur une variété d’instruments et d’accessoires , bien à l’écart des pulsations et des rythmes. Le travail des deux musiciens se focalise essentiellement sur les couleurs sonores, effets vibratoires, frottements et friselis sur cymbales, peaux et métallophones,  transformés par les outils électroniques avec un merveilleux sens du détail et une variété étonnante d’effets de timbre. On devine la présence de la fameuse grande cloche rectangulaire. Les deux sources acoustiques et électroniques s’interpénètrent  et se modulent, sans qu’on en devine l’origine, avec de très fines variations et altérations. Les sons de toute nature semblent naître, jaillir, planer ou s’éteindre alors que d’autres apparaissent subitement. Un univers sonore fascinant et une démarche très originale à l’écart des doxa récurrentes inhérentes à l’avant-garde improvisée. Il s’agit d’un enregistrement majeur d’un artiste incontournable de la scène improvisée Britannique. À écouter après ou avoir entendu « ? » « ! » de Paul Lytton (Pleasure of The Text Records) et Matching Mix d’Eddie Prévost (earshots.org) pour goûter encore plus la singularité et la pertinence de cette démarche exemplaire.

The rear is the shadow of the eye Tomaz Grom & Zlatko Kaucic Zavod Sploh

Graphismes originaux sur la pochette un peu carabouillas, mais on devine quand même qu’il s’agit de Zlatko Kaucic aux percussions et de Tomaz Grom, contrebassiste dont je viens de relater l’écoute d’un autre album sur Zavod Sploh en duo avec Axel Dörner. Tous deux (ZK et TG) sont des musiciens improvisateurs de Slovénie, un pays où la scène improvisée est très active. Leur duo contrebasse - percussions déploie un très beau voyage - parcours de sons et de timbres où les deux instruments vibrent en symbiose. 11 vignettes sonores qui nous font découvrir des secrets acoustiques, des extrêmes en congruence, des émotions sincères… Tout à tour ou simultanément complexe, abrasive, presque silencieuse, bruissante, contrastée, kinesthésique, ludique, Zlatko  secouant les ustensiles ou les frottant, le duo et leur musique se déclinent à travers onze pièces dont je devine à peine les titres (ah le graphisme !). Mais j’en perçois clairement la pertinence, l’urgence, la cohérence au fil des morceaux. Le contrebassiste ne doit pas trop en faire pour créer un univers auquel on tend l’oreille immédiatement, entièrement en phase avec les diverses approches de son compère percussionniste. Le batteur en lui s’efface pour s’incarner en un poète voyant et visionnaire sculpteur de l’espace par le truchement des chocs, battements, frappes, grattages, rebonds, secousses, vibrations , … entre silence, murmures, tintements et fracas. Les deux chercheurs échangent parfois leurs rôles et arrivé au n° 8 ou 9, on devient fasciné par la qualité des échanges et on en oublie qui a joué quoi. Sans aucune prétention « virtuose » mais cavant tout complètement focalisé sur leur écoute  respective et l’imbrication organique de leurs actions sonores. Remarquable, essentiel et rafraîchissant.

Martin Küchen – Samo Kutin Stutter and Strike. Zavod Sploh

Samo Kutin joue ici une vièle à roue modifiée, ressorts acoustiques réverbérants, percussions, objets. Martin Küchen lui est au sax alto et soprano plus percussions et objets. Intense, chargée d’électricité statique comme d’épais nuages menaçants éclairés par un soleil du soir rougeoyant, leur musique grince comme une mécanique rouillée, abandonnée à son sort dans les débris. Elle se tord comme un torrent de lave ou une coulée en fusion qui illuminent les parois d’une caverne où des forgerons millénaires s’acharnent. Des vocalisations métalliques pointent comme des raclements agressifs se joignant au chuintoiement obsédant du saxophone.  Avec un parti-pris radical « musique abstraite » - rouleau compresseur sonique, et des alternances subtiles, Kutin et Küchen parviennent à rendre leur exploration musicale fortement expressive, mordante, sauvage ou éthérée, fugace... extrême de toute façon. Une puissance souterraine, tellurique : l’explosion menaçante d’un intense bouillon magmatique d’où s’échappent d’acides fumeroles phlégréennes et des étincelles au vitriol. Ou alors, un ressac grave où le souffle de Küchen questionne les harmoniques en suspension par dessus l'étirement du frottis de la vièle enrouée. Le paysage sonore se diversifie avec subtilité renouvelant l'intérêt.  L’enregistrement « Live at Unity Theatre » du duo Evan Parker – Paul Lytton (Incus 14 1975) est un excellent point de référence question énergie rentrée et menaçante et je n’en connais pas d’autre. Même si les deux K sont à la fois plus bruts de décoffrage et étrangement "folk". Si vous vous êtes fait une image mentale du travail de Martin Küchen dans d’autres circonstances, il vaut mieux l’oublier et s’ouvrir à leur univers sonore. Tout à fait réussi. 

Fredrik Rasten – Jon Heilbron Arches – with all the mysteries in the open air inexhaustible editions ie-019

Contrebasse pour Jon Heilbron et guitare acoustique et e-bows pour Fredrik Rasten. Recorded by Adam Asnan. Mixed by Werner Dafeldecker. Musique de drones, de notes graves tenues à l’archet en mouvement lent d’une belle intériorité ponctué de silences, l’e-bow vibre discrètement de une corde de la guitare. Effet multi-phonique sur deux cordes avec une légère inclinaison et léger changement de registre. Illusion d’une harmonium céleste. Démarche minimale bien calibrée. Plénitude du son, vibration de l’air ambiant. One, Two, Three, Four. Quatre pièces de 12:49, 6:25, 4:36 et 15 :12. Le frottement très lent soutenu des cordes de la contrebasse sur une seule note dans le grave laisse poindre une hauteur supplémentaire au-dessus et les deux sons s’interpénètrent suspendus dans le silence du studio. Un accord irrésolu s’insinue et persiste tout en se renouvelant. Sa perception semble une illusion. Archétype du minimalisme ou goût du dénuement musical, cette musique plane dans l’espace et on perçoit très lentement une altération – métamorphose ténue dans le rapport entre chaque élément de l’agrégat stationnaire. Le timbre de la contrebasse à l’archet est remarquable et chaque son s’agrège au précédent avec un vrai savoir-faire. Inexhaustible editions est un label pointu qui par le truchement de ses productions très pointues offre un panorama des différentes options musicales radicales et celle-ci est un remarquable échantillon de la démarche ultra-minimaliste qui nous fait découvrir les relations secrètes entre deux sons quasi identiques alternant une ou deux notes soutenues en permanence. Grave et hypnotique.

Sestetto Internazionale Live in Munich 2019 Fundacja Sluchaj fsr 01/2020   
Alison Blunt Achim Kaufman Veli Kujala Gianni Mimmo Ignaz Schick Harri Sjöström

Curieux ensemble par son instrumentation peu conventionnelle : la violoniste Alison Blunt, le pianiste Achim Kaufmann, l’accordéoniste Veli Kujala, deux saxophonistes soprano, Gianni Mimmo et Harri Sjöström (celui-ci aussi en sopranino) et aux platines et sampler, Ignaz Schick. Deux longues improvisations – compositions instantanées en sextet : Quasars #1 (36’48’’) et Quasars #2 (14’12’’). Une plus courte en final : Pikku Pikala (5’42’’) et trois duos pour relâcher la concentration des auditeurs après les 36’ et quelques du premier Quasars : Notturno de Blunt et Mimmo (7’26’’), Anak #1 de Kaufman et Schick (9’12’’) et No Niin de Kulala et Sjöström. À la base de ce Sextet International, la collaboration en duo depuis une dizaine d’année entre les deux saxophonistes, Harri Sjöström et Gianni Mimmo, et le duo de ce dernier avec Alison Blunt, dont le dernier album Busy Butterflies vient de paraître chez Amirani. Ce label dirigé par Mimmo avait publié le remarquable premier album de Sestetto Internazionale, the Helsinki and Turku concerts que je n’avais pas manqué de chroniquer en juin 2017. Dans Quasars # 1,initié par les deux saxophonistes, les fils conducteurs de la démarche individuelle de chacun des six improvisateurs se croisent, s’isolent, s’unissent par faisceaux éphémères, s’écartent lorsque l’un ou l’autre s’arrête de jouer. Des correspondances subtiles se créent ente le violon et le sax soprano ou l’accordéon au quart de ton. Le toucher précis du pianiste intervient en filigrane et réoriente le mouvement global,  les sons électroniques d’Ignaz Schick apparaissent et se meuvent comme des brumes flottant dans le paysage et rejoignent les clusters étirés de l’accordéon de Veli Kujala. Chaque musicien se place tour à tour au centre du champ sonore  et l’ensemble développe des alliages de timbres et de variations de dynamiques étonnants, certains instrumentistes évoluant à des vitesses sensiblement différentes.  C’est une belle expérience d’écoute. Intelligemment après ce long mouvement tout en densités et dérives, les musiciens proposent des duos brefs - vignettes épurées qui situent clairement la personnalité de chacun et le rapport musical qui les unit deux par deux, pour éliminer la tension avant un final relevé. Un album vraiment intéressant.