Marta Warelis Florian Stoffner Rudi Fischerlehner Spontaneous Live Series vol. 014
https://spontaneousliveseries.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-014
Piano – guitare – percussion : une combinaison instrumentale difficile et complexe à mettre en valeur en raison des interférences inévitables entre les intervalles spécifiques des doigtés du piano et de la guitare et les harmonies sous-jacentes. Cherchez bien dans la discographie de Derek Bailey s’il y a un seul pianiste (mis à part l’unique concert en duo avec Cecil Taylor publié par FMP en 1989) ou inversément quel pianiste a-t-il jamais enregistré en duo avec Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove, Irene Schweizer, Misha Mengelberg, Howard Riley ou Veryan Weston. C’est vraiment une affaire compliquée. Mais la pianiste polonaise Marta Warelis et le guitariste suisse Florian Stoffner se sont risqués haut la main à cet exercice en compagnie du batteur autrichien Rudi Fischerlehner. Et c’est une belle réussite. Les trois musiciens utilisent plusieurs options interactives pour imbriquer leur jeu en variant les occurrences des pulsations, répétitions, cadences télégraphiques, sursauts, pointillés, frappes en y interjetant des sonorités électriques déphasées, scintillements et piquetage des cordes du piano etc… Au fil des minutes des trois improvisations (9 :06 / 15 :34 / 9 :53), la musique devient hypnotique, électrique ou irréelle. Le degré d’empathie incisive et d’énergie nerveuse est phénoménal : l’intensité sauvage n’a d’égale que l’ extrême précision sur la crête des secousses rythmiques et dans les interstices qui se font jour entre les ponctuations, vifs accents, coups secs et déflagrations pointilleuses de chacun à la nano-seconde près. Hallucinant ! La furia magnifique du trio sublime le niveau élevé de chacun des trois improvisateurs les propulsant dans un état de transe rarement atteint. Une extrême qualité d’invention collective qui se situe bien au-delà et au-dessus de « musicianship » individuel. À suivre ! La jeune Marta Warelis a enregistré avec Carlos Zingaro, Frank Rosaly, Wilbert De Joode, Ken Vandermark, Toma Gouband ; Florian Stoffner s'est distingué avec Paul Lovens, Rudi Mahall, John Butcher et Zingaro; Rudi Fischerlehner a enregistré avec Zsolt Sörès, Olaf Rupp, Matthias Bauer, Matthias Müller. La musique jouée ici n’est rendue possible que par la magie de l’improvisation libre et collective où chacun est responsable où la notion de « solo » s’est évaporée pour une démentielle imbrication organique de tous les sons joués à tout berzingue. La folie pure.
P.S. Spontaneous Live Series a publié un album digital Meinfreund Der Baum de Florian Stoffner, Rudi Mahall et Paul Lovens : Spontaneous Live Series D02 / Live at the Spontaneous Music Festival 2018.
Adam Bohman Text Pieces + Compositions For Prepared Strings and Objects KRIM KRaM KK-18
https://krimkram.bandcamp.com/album/text-pieces-compositions-for-prepared-strings-and-objects
Sans doute un sommet de l’œuvre d’Adam Bohman. À lui tout seul, Board Meetings Blackberries And Bladderacks est une pièce d’anthologie de simultanéité bruitiste : grattages, frottements, scintillements, grincements résonnants effectués sur le bric-à-brac d’objets amplifiés et disposés- collés sur la table de l’instrumentiste. Le texte qui suit est un énoncé loufoque, bien enregistré d’un texte – menu de restaurant dit avec une expressivité insistante et hésitante à la fois (Cherry Roma – Jooper Heul – Washirv. La troisième pièce, Philhamonic Bottle Squirmings est encore un témoignage sévère et convaincant de ses Prepared Strings particulièrement sadique et torturé : on finit par y déceler des inflexions vocales. Les deux pièces « instrumentales » durent six ou sept minutes. Un duo parlé avec son camarade Adrian Northover, lecture abracadabrante d’un texte cut-up : Octopax Trixwall – Jc Phedre Variations. Les mots défilent, se télescopent, s’additionnent ou font écho avec un brin de multi-tracking. C’est incompréhensible si vous n’êtes pas un locuteur natif et allumé. Ensuite, Warm Strawberry Infusion Trappings se révèle comme une variante réussie des Philharmonic Bottle Squirmings précédents avec ses frottements maniaques de cordes pressées multilatéraux. On retrouve un peu plus loin la voix de Northover en 8 et avec celle de Sue Lynch en 10. La diction insiste sur chaque syllabe accent et chaque mot sans que filtre la moindre émotion. J’ai un faible pour ses compositions de Prepared Strings. Préparées signifie que les cordes métalliques tendues sur des objets et des boîtes résonnantes lesquelles sont pincées par des pinces à linge en bois, alors que des cartes de crédit, des tiges ou des feuilles de métal sont insérées dans le réseau de cordes tendues. Adam frotte avec deux archets, ou d’autres artifices, autant les cordes, que les boîtes plastiques, les pinces à linge, les cartes de crédit brisées, les verres de vin ou à bière, canettes, ampoules d’éclairages la frigolite. Au fil des morceaux, les pièces « instrumentales » des Prepared Strings and Objects s’animent de leur vie indépendante autonome comme une machinerie illusoire (Coffee Worm Cello Junction ou Confederation For Handkerchiefs and Oil Rigs). Roy – Or Bison Text Piece avec Adrian et Sue couronne cet album vraiment pas comme les autres où il est question éventuellement du Canada de Bison avec un chœur chahuté et Adam qui grogne-chante … Pour votre info : Adam : voice, Three and Four homemade String Instruments, Small Two Strings Instruments, Objects including Metal, Glass, Wood, Knitting Needles Tiles, Polystyrene, Tin Cans, Combs, Light Bulbs, Screwthreads, Etc… Enregistré en Juillet et Août 2023 par Adrian Northover.
Magistralement farfelu, expressif etc... Text Pieces + Compositions For Prepared Strings and Objects is actually Ze Best of Bohman !!
Norbert Stein Pata Kandinsky PATA Music 26 CD
-Suite en Six Mouvements pour 12 Musiciens composée par Norbert Stein.
https://www.patamusic-shop.de/en/p/pata-26-norbert-stein-pata-kandinsky-pata-26
Le compositeur saxophoniste et chef d’orchestre Norbert Stein est une personnalité incontournable du jazz d’avant-garde créatif de Cologne et d’Allemagne. Bien sûr, j’ai entrevu son nom et l’existence de ses nombreuses réalisations depuis de longues années, sans les avoir jamais écoutées, me concentrant nettement plus sur l’improvisation libre radicale, tout en étant un amateur de jazz et d’autres musiques. Mais jouent dans ce remarquable orchestre de Cologne quelques improvisateurs que j’apprécie beaucoup et dont je chronique les albums tant que faire se peut, comme le saxophoniste Georg Wissel, l’électronicien Joker Nies, le pianiste Uwe Oberg et le batteur Jörg Fischer. Un album évoquant le peintre russe Wassili Kandinsky, un créateur initiateur de la peinture abstraite sur son versant géométrique et coloré. Ça me fait penser que Kandinsky a été influencé par la peintre Sonia Delaunay (d’origine ukrainienne) dont le fils Charles fut une personnalité visionnaire de l’univers du jazz comme critique, producteur (disques Swing et Vogue) et agent d’artistes parmi les géants du jazz. Les tableaux de Kandinsky ont aussi servi de point de repère aux compositions d’Anthony Braxton, on en voit même sur les pochettes de ses disques. L’orchestre de PATA Kandinsky est en tout point remarquable mêlant compositions cubistes, solos véhéments et dérapages sonores – bruitistes contrôlés avec subitement une envolée furieuse genre Ascension. Une belle équipe soudée : outre Wissel au sax alto et à la clarinette, Nies, Oberg au piano et Fischer à la batterie, susmentionnés, on trouve le leader Norbert Stein au sax ténor, Michael Heupel aux flûtes, Nicolao Valiensi à l’euphonium, Annette Maye et Rainer Weber à la clarinette et à la clarinette basse, Andreas Wagner aux sax alto et soprano et aux clarinettes, Pacho Davilla au sax ténor, Florian Herzog à la contrebasse. Total de 50 :17 qui commence par des sons épars enchaînant sur une composition qui imbrique intro dodécaphonique, masses sonores et thème modal évolutif remarquablement structuré , le tout navigant adroitement entre puissance expressive, voicings intéressants et légèreté, un brin de pointillisme et de belles nuances. Incorporer d’un seul élan une telle variété d’éléments en l’espace de 10 minutes avec deux ou trois espaces libres pour une individualité (Joker Nies !) de manière que tout semble couler de source, c’est super (Seven Brushstrokes Dark and Light Steps ! Je vous dis : la classe ! D’un point de vue Kandinskien, je me serais attendu à autre chose, mais la musique vaut le détour. Il suffit d’entendre la clarinette de Point And Line To Plane (9 :38) évoluer subtilement par-dessus le drumming ouvert et aéré de Jörg Fischer et la distinction de la contrebasse de Herzog avec le concours adroit et diaphane des souffleurs se partageant en sections ondoyantes, clarinette suivie par un flûtiste inspiré tendance musique contemporaine pour savourer la musique de Norbert Stein, laquelle sollicite aussi de ci- de là , de brefs passages de recherches sonores improvisées. Cette deuxième composition rse clôture avec le thème modal des cuivres de la première composition. On peut donc parcourir cet album sans s’ennuyer un instant en goûtant une belle musicalité mise en valeur par de superbes idées et un travail instrumental coloré de grande qualité. Voilà un magnifique travail qui fait de Norbert Stein un compositeur de jazz contemporain d’envergure. Félicitations !
The Chemical Expansion League Salute to The Rabid Raspberry Adam Bohman, Sue Lynch, Adrian Northover, Ulf Mengersen. Creative Sources CS836CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/salute-to-the-rabid-raspberry
Deuxième CD de ce groupe improbable, The Chemical Expansion League. Le poète « surréaliste », spécialiste des collages de fragments d’articles de journaux et de titres à coucher dehors, Adam Bohman, est un improvisateur d’objets hétéroclites littéralement collés-sur-table et amplifiés sommairement frottés ou titillés au moyen d’archets, de tiges, brosses à dent, cartes à jouer ou de crédit, avec ressorts – résonateurs. On y trouve des verres à vin ou à bière, des cordes tendues sur l’arête de boites métalliques, en bois ou en plastique, un moule à cake, des peignes, etc… simultanément ou alternativement il récite avec maniaquerie et aplomb ses textes sibyllins et détraqués imperturbablement comme un conférencier de fortune qui a fait fuir son public. Mais rassurez-vous, même si on l’entend rarement avec des improvisateurs notoires, ses apparitions et ses performances attirent un public à la fois bon enfant et enthousiaste, surtout dans toute la Grande Bretagne où il personnifie au plus haut point l’excentricité britannique. Sous cette apparence délirante avec sa diction improbable et innocemment narquoise se cache un critique incisif de notre monde contemporain du profit, de la bureaucratie et du mépris des gens. Il joue souvent avec deux saxophonistes, ses deux acolytes du Horse Improvised Club, Sue Lynch et Adrian Northover. Ces trois-là jouent souvent ensemble et s’adjoignent le contrebassiste Ulf Mengersen. Adam est aussi l’auteur des collages qui illustrent leurs pochettes de CD’s ou d’albums (comme celui-ci). Jetez- un coup d’œil à l’intérieur de la pochette à rabats vous aurez droit à un dessin d’anthologie réalisé aux markers colorés d’un affreux personnage de cartoon rose foncé avec mâchoire en dents de scie, regard foudroyant et long pif proéminent, influence indéniable du peintre André Delvaux. Avec des titres tels que Armed Rhubarb Rhumba, Salute to the Rabid Raspberry, Zeroton Police, Salt Mine Salutation, Armchair Sobbing etc… on en a pour ses pennies. La musique titube, gratte, grésille, bruite, frictionne, … La contrebasse et l’archet volage d’Ulf Mengersen concurrence le bruitisme Bohmanien lorsque la flûte de Sue Lynch pépie par-dessus. Quand il ne souffle pas harmoniques et faussoyements incisifs, Adrian Northover intervient à bon escient avec une autoharp ou son Wasp Synthesizer. Les ambiances sonores changent de registre autant que les nuages d’Outre-Manche par-dessus la Tamise et on réalise qu’il s’agit d’improvisateurs expérimentés qui se prêtent à un salutaire exercice poétique décapant autant que leur art d’intégrer leurs interventions – réactions est consommé et illustre bien cet état d’esprit d’écoute mutuelle particulier de l’improvisation collective British.
Matthias Müller Witold Oleszak Peter Orins Paulina Owczarek Spontaneous Live Series 010 Live at the 5th Spontaneous Music Festival 02-10.21
https://matthiasmueller.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-010
https://spontaneousliveseries.bandcamp.com/album/spontaneous-live-series-010
Cette Spontaneous Live Series publie régulièrement d’excellents moments collaboratifs triés sur le volet entre différentes – différents improvisatrices/ teurs invités au Spontaneous Music Festival au Club Dragon à Poznan. Certains d’entre eux ont enfin l’occasion de se joindre à des collègues avec qui ils n’ont jamais joués auparavant. Avec pas mal de retard voici un intéressant enregistrement daté du 2 octobre 2021. Désolé pour le retard, il m’est impossible de suivre toutes les sorties à la file, même quand c’est aussi remarquable que cette excellente rencontre. En son temps, j’ai chroniqué plusieurs albums du pianiste Witold Oleszak en duo avec Roger Turner et dans un autre duo avec la saxophoniste ténor Paulina Owczarek, mono no aware / Free Form Association. Tous deux sont Polonais, alors que le tromboniste Matthias Müller vient d’Allemagne et sa musique a fait aussi l’objet de chroniques de ma part, comme son récent duo avec le guitariste Andreas Willers pour le label Trouble in the East. Enfin, je suis fort heureux de découvrir le percussionniste Français Peter Orins qui s’intègre parfaitement dans ce remarquable quartet. On s’éloigne ici de la free-music musclée pour laquelle cette instrumentation sax – trombone – piano – percussions coule de source. Les quatre improvisateurs/trice jouent tout à l’opposé même s’il y a quelques embardées comme dans cette véloce séquence du deuxième et dernier morceau largement applaudi par un public enthousiaste. Mais avant d’atteindre cet apex crucial, ils s’appliquent à improviser de manière introspective, chacun veillant à s’insérer au travers des et dans les interventions pointillistes des autres de manière équilibrée et paradoxalement instable. Attentes, actions, menus bruitages, notes perlées, effets de souffle, cliquetis artistement articulés (Orins), sifflements métalliques, agrégats de timbres, soudaines réponses du tac-au tac, brefs silences, chocs coordonnés. Ils cultivent un remarquable panorama de possibilités sonores, de connivences interactives, de correspondances subtiles au point de créer une véritable entité de groupe, plongé dans l’écoute mutuelle, arpentage millimétré d’artifices soniques qui s’imbriquent organiquement. Ce genre de choses musicales qui ne peut être réalisées autrement qu’en improvisant librement. Chapeau, c’est tout à fait remarquable, il faut les saluer.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
17 mars 2025
15 mars 2025
Paul Dunmall Faith Brackenbury Olie Brice Tony Bianco/ Michel Doneda et Thierry Waziniak/John Russell & Jean-Michel Van Schouwburg/ Tristan Honsinger Jon Rose & Joe Williamson
Prema Paul Dunmall Faith Brackenbury Olie Brice Tony Bianco FMR
Prema, une longue improvisation en quartet de 37 minutes. Le saxophoniste Britannique Paul Dunmall et le batteur U.S. Tony Bianco ont créé une longue histoire musicale en duo ou avec d’excellents musiciens comme John Edwards, Paul Rogers, Phil Gibbs…. Faut-il rappeler les superbes albums en duo dédiés à la musique de John Coltrane sur son versant le plus free publiés par SLAM (3 CD's :Hommage to Coltrane - Tribute to Coltrane - Thank You John Coltrane) ? La violoniste Faith Brackenbury a déjà été entendue en duo avec Tony Bianco dans Wayward Music, un album inspiré par la musique d’Hildegard von Bingen. Quoi de plus naturel pour Dunmall, qui aime à s’associer avec les amis de ses amis, de se retrouver pour une session réussie avec un de ses fidèles le contrebassiste Olie Brice ? Aussi, Dunmall, Brackenbury & Bianco ont enregistré Sentient Beings en quartet avec le contrebassiste John Poe pour le label belge OFF : https://stilll-off.bandcamp.com/album/sentient-beings , un album que je vais essayer de vous décrire par la suite. Mais j’ai sous la main ce superbe et énergique témoignage, Prema, et je m’empresse de vous en livrer le détail. Basse ronflante et lyrique, celle d’Olie Brice souvent entendu avec Dunmall et parfois avec Bianco (cfr Paul Dunmall Sunship Quartet, 50th Birthday John Coltrane Memorial Quartet/ Confront Recordings 2CD). La violoniste Faith Brackenbury brille ici par son originalité. Elle joue d’un violon amplifié dont elle fait tournoyer le timbre vocalisé dans les airs en des spirales virevoltantes, ondoyantes, dont on ressent indubitablement une éventuelle influence des violonistes de la musique « carnatique » d’Inde du Sud. La confrontation du violon avec le saxophone ténor de Paul Dunmall rend leur démarche originale : les deux musiciens partagent les mêmes élans. Les doubles/ triples détachés puissants du souffleur trouvent un écho dans les ellipses accélérées de Faith Brackenbury, ils dialoguent au plus près quand le besoin se fait sentir ou se lancent dans des solos extatiques sous la pression du formidable batteur qu’est Tony Bianco. Face aux innovateurs de la free – improvised music, Tony Bianco peut paraître aux oreilles de certains comme faisant partie de la vieille école. On songe à Rashied Ali, bien sûr. Mais entendons-nous bien ! Tony Bianco est un extraordinaire polyrythmicien au jeu profus dans lequel des strates de pulsations et de frappes démultipliées se croisent, déferlent, s’interpénètrent, se délient en se contractant ou se dilatant comme par magie. Sa démarche musicale est inspirée par une profonde spiritualité et son jeu obsessionnel le conduit aux bords de la transe. Vers la fin de ces superbes 37 minutes, il faut l’entendre marteler ses toms avec nuances en jonglant avec les frappes en 16ème ou 32ème de temps sans stresser son toucher tout en faisant chanter les peaux des tambours, les rebondissements des baguettes . Ses girations mouvantes inspirent autant l’expressivité du souffleur que de la violoniste et atteignent par moments des instants de grâce. La voix pénétrante et intensément « coltranienne » , sa sonorité extraordinaire qui peut revêtir autant de facettes qu’il y a de génies dans le sax ténor jazz, font de Paul Dunmall un géant de l’ère post-Coltrane et un artiste très original en ce qu’il maîtrise musicalement, instrumentalement, par les émotions évocations qu’il projette et l’extraordinaire technique de souffle et de sons qu’il transcende et sublime au-delà de l’imaginable. La présence dynamique de la violoniste Faith Brackenbury confère une dimension sensible et raffinée à la saga Dunmall – Bianco dont la pile d’enregistrements / CD’s hallucinants ne cesse de grimper outre-mesure. J’aurais pu me dire qu’avec autant d’albums parus, je me serais passé de celui-ci. Que nenni ! C’est une autre quadrature du cercle de l’infini de la musique des sphères et une belle surprise d’entendre une violoniste aussi originale dans cet univers polarisé par le souffle et la percussion.
Michel Doneda et Thierry Waziniak le chemin du jour intrication label Tri 07
https://waziniakthierry.bandcamp.com/album/le-chemin-du-jour
Duo saxophone soprano et percussions : Michel Doneda & Thierry Waziniak. Une excellente collaboration qui vaut d’être écoutée et partagée pour de multiples raisons. Michel Doneda est la cheville ouvrière de l’exploration du saxophone soprano dont il est devenu un maître absolu au niveau du contrôle du son et de l’expression la plus libre de toutes références musicologico-esthétiques en isme de toutes sortes. Il en étend les limites au bord de l’inouï et d’une nécessité vitale. Même s’il fait partie du paysage musical « alternatif », il ne reçoit sûrement pas la considération qui devrait revenir à son travail essentiel, alors que de nombreux saxophonistes de tous bords le vénèrent. Responsable du label Intrication, Thierry Waziniak est sans nul doute un des percussionnistes / batteurs français les plus adeptes et précis tant au point de vue techniques de frappe qu’au niveau de l’imagination, du timing et de la profusion sonore aussi savamment dosée qu’elle transpire de spontanéité. Sans doute, si on suit leurs enregistrements respectifs, on conviendra que Michel Doneda et Thierry Waziniak ont des centres d’intérêts musicaux différents. Michel est un inconditionnel de l’improvisation totale, de l’exploration radicale des sons et des techniques de souffle les plus pointues à la limite de la rupture instrumentale. Thierry a joué et enregistré dans un registre plus jazz (même si free). Par exemple : Hints of Monk un bel hommage à Thelonious Monk avec le guitariste Pascal Bréchet (intrication) ou avec le trio Alta et Gaël Mevel dans une dimension lyrique entre Giuffre et Lacy. Mais faisons fi des chapelles. Le chemin du jour est la musique de l’instant de deux personnalités musicales différentes qui se découvrent et apprennent à se connaître intimement et à partager l’indicible. Qu’ils soient différents enrichit leurs musiques réciproquement (exemplaire) plutôt que d’en émousser le tranchant et affadir leur première tentative de jouer. Le souffleur investigue les sonorités en outre-passant toutes les règles et limites de l’instrument d’une manière excessive empilant différentes techniques alternatives, harmoniques extrêmes, vocalisations, doigtés bizarres, spirales fricatives, bourdonnements, articulations frénétiques où il semble s’égarer comme dans une nature sauvage … Le batteur jongle avec les figures rythmiques et les frappes qu’il désaxe de leurs pulsations basiques pour les projeter dans un espace tridimensionnel avec un véritable raffinement tout en ajoutant frottements et vibrations expressives dans un flux relativement structuré et logique. On est ébloui par la qualité du contraste et de la confluence des deux voix en intense dialogue. Le percussionniste se fait menu, agile, tout en détails de timbres de peaux et métaux avec une infinie précaution, émettant de multiples rebonds et résonnances autour et au travers de l’ efflorescence organique faite d’air projeté des poumons jusqu’au pavillon conique du soprano fétiche vers le vide. Stridences, parasites, grognements, sifflements, contorsions fantomatiques. Déclinaisons de signaux, de gestes, matières en fusion, lignes, points, courbes, spirales, aplats et grumeaux de matières, humus, feuillages froissés, minéraux et gaz agglomérés, nature ensauvagée où se perdent les sentiers de la raison dans l’immédiat gestuel des corps en éveil. Un arpenteur de l’inconnu rencontre le désir explosé. Assurément, une musique improvisée qui éclaire merveilleusement la banalité des jours sombres.
PS : Thierry Waziniak et son label Intrication ont publié deux CD's consacrés à l'improvisation "sans concession" dans lesquels il joue vraiment à son avantage : White Eyes avec la vocaliste Isabelle Duthoit, Daniel Lifermann et la calligraphe Yukako Matsui. Et Don't Worry Be Happy du quartet DWBH toujours avec Duthoit et Waziniak et la collaboration du trompettiste autrichien Franz Hauzinger et le guitariste Pascal Bréchet. Avec le tout récent Chemin du jour avec Doneda, ces deux White Eyes et DWBH, Hints of Monk du Duo Libertaire et Overlapping Layers du guitariste Phil Gibbs, du contrebassiste Dominic Lash et la voix de J-M Van Schouwburg, Intrication s'affirme comme un label original, avec prise de risques et un amour dans la production : pochette, oeuvre d'art graphique, textes poétiques, réflexions. À suivre absolument !!
Ground Zero for the Hunt Bruno Parrinha Joāo Madeira Bruno Pedroso 4DA Records
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/p-u-m-a-ground-zero-of-the-hunt-ep
Trio “Classique” saxophone – contrebasse – batterie version free. Le saxophoniste ténor Bruno Parrinha et le contrebassiste Joāo Madeira sont très actifs dans la mouvance « Creative Sources autres enregistrant fréquemment en compagnie d’Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Carlos Santos et plusieurs autres dans une démarche d’improvisation radicale fascinée par le souci du détail et la recherche sonore ? Mais ces deux musiciens ont plusieurs cordes à leur arc. Voici un excellent trio « free jazz » complètement improvisé entraîné avec énergie par le drumming free intrépide de Bruno Pedroso, universellement reconnu à Lisbonne pour son enseignement de la batterie. La paire « rythmique » Pedroso – Madeira fonctionne à merveille, que ce soit dans le drive puissant polyrythmique de 1/ In da Blindspot sur lequel surfe le souffle charnel et savoureux de Bruno Parrinha (16 :12), lequel transite du suave à l’insistance énergétique, jusqu’aux staccatos en spirales ou morsures endiablées. Aussi une magnifique intervention sombre expressive à l’archet secondée par le jeu free artistement nuancé du batteur. Ces trois-là créent un momentum intense avec de la suite dans les idées construisant systématiquement et avec soin des girations à l’emporte-pièce. Une agréable mise en bouche qui annonce l’audacieuse course poursuite dérive de 2/ The Lure Blues (9 :43). Un véritable morceau d’anthologie de contrebasse free en magnifique lâcher prise, l’archet rebondissant sur les cordes et rejoint ensuite par les secousses atypiques des ustensiles du batteur. S’ensuit une narration onirique du saxophoniste ancrée dans les pulsations décalées du tandem Pedroso – Madeira qui dessinent petit à petit un enchaînement de figures rythmiques aussi élastiques que coordonnées et du plus bel effet. Le final en 3/ Trailing the track (8 :14) est le cheval de bataille trépidant et fouaillant du batteur, une démonstration décoiffante et allumée de son talent de rythmicien d’envergure qui passe par-dessus bords toutes les joliesses du drumming propre sur soi pour s’encanailler dans la free music frénétique, délurée et bruissante avec son délirant acolyte contrebassiste. Les figures rythmiques s’enchaînent avec une expressivité et une spontanéité rare et une maîtrise décomplexée. Joāo Madeira fait entièrement corps avec son acolyte conjuguant audaces dératées, zig-zag agressifs et groove relax aussi basique que complexe au niveau de l’élaboration. Son coup d’archet peut aussi bien se révéler sadique (Trailing the Track). Un excellent point pour le lyrisme fervent ou parfois rageur de Bruno Parrinha qui se déchaîne au milieu de Trailing the Track. Ces trois – là jouent du mieux qu’ils peuvent et s’encanaillent à ravir. Authentique Free – Music !!
Before the Wedding John Russell & Jean-Michel Van Schouwburg Empty Birdcage Records EBR - 013
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/before-the-wedding
Bien que la santé de John Russell était déjà dans une mauvaise passe en 2017 – 2018, je me suis risqué à mettre au point une tournée en duo autour des 10, 11 et 12 avril 2018 malgré son état de fatigue et d’anxiété. On aurait aimé jouer à Vienne, mais mon interlocuteur qui n’avait aucune idée qui était John Russell, ni de son état de santé, tenait absolument à « jouer avec nous ». Vu la succession de dates et des étapes (Vienne, Budapest et Ljubljana) et les efforts presque surhumains de mon ami, je ne voulais prendre aucun risque et lui causer de désappointement. Son état de souffrance physique était irrémédiable, mais John avait une volonté de fer. Bref, John suggéra qu’on joue avec le remarquable violoncelliste Albert Markos à Budapest en compagnie de mes deux camarades Zsolt Sörès (alto) et Oli Mayne (vibraphone), John Russell (guitare acoustique) et moi-même, vocaliste. Deux clubs, la cave hétéroclite du Kèk Lò et Lumen, un lieu dédié à l’avant-garde et au free. Duos, trios, quartettes face à un public étoffé. Fort heureusement, pour John qui avait un mal fou à se déplacer, nous étions logés chez un ami à proximité des deux lieux. Heureusement, le cinéaste Peter Strickland nous avait rejoint depuis Eger, à 140 km de là, afin d’assister au concert. Peter a apporté de quoi manger et s’est proposé de porter l’étui et la guitare de John tant cela lui pesait. Mon ami pouvait à peine marcher une quinzaine de mètres avant de devoir s’arrêter une minute ou deux pour reprendre sa respiration tant il se sentait oppressé. Mais une fois en scène face auditeurs enthousiastes et aux amis dont notre hôte, l’artiste Sàndor Györffy, notre regretté Tamàs et Pal Tóth, John a joué avec toute son énergie et sa bonhommie en se pliant à l’esprit du collectif. Zsolt, Oli et moi avons fait de nombreux concerts ensemble en Hongrie, à Bruxelles, Londres et Brighton, sous le pseudo d’I Belong to the Band. John était entièrement enchanté de cette compagnie et des égards de tous. John Russell fonctionne principalement à l’amitié, il y avait tellement de ferveur, de profonde amabilité chez cet homme meurtri par la vie et une santé chancelante qu’il manifestait une amitié inconditionnelle à celui ou celle qui avait le tact et la sensibilité de parler à son être. Durant presque 50 ans, John a organisé un concert par mois en se mettant au service de sa communauté d’improvisateurs, musiciens de toute obédience, accordant pratiquement la même importance à chacun d’entre nous, ses amis. Il se savait condamné, et en conséquence, il essayait de limiter au plus sa consommation de café, de cigarettes et de boissons alcoolisées. Chaque matin, se réveiller et se lever lui était comme une torture. Avec une respiration difficile, son sommeil était assez bruyant au point qu’on pouvait craindre pour lui. Bourré de médicaments, il lui fallait au moins une heure pour retrouver ses esprits, quitter cet espèce de brouillard mental, rassembler ses objets, lunettes, mobile, bouteille d’eau, portefeuille, passeport, billet d'avion, mouchoir, flyers, boîtier conteneur des nombreuses pilules, monnaie etc... La veille du départ pour Ljubljana, il était angoissé et a demandé qu’on se lève au moins 2h30 avant le départ du train à Deli Palyaudar, la gare du sud incluant le trajet en taxi. Le trajet vers Ljubljana a duré plus de huit heures en longeant le lac Balaton. Fort heureusement, Laszlo et Natasha, très compréhensifs, nous attendaient à la gare avec un taxi et une chambre d’hôtel pour John. Sur scène, John a donné le meilleur de lui-même en concentrant ses efforts sur 28 minutes, rien de plus, au Club Gromka. Il n’aurait pas été décent de jouer plus longtemps. Il était fort fatigué. Iztok Zupan nous pris en photo et enregistra cet unique concert en duo, achèvement de notre relation au fil des années depuis qu’il m’invita pour mon premier concert (set) solo en juin 2001 au Red Rose dont un extrait figure dans la Soundtrack du film de Peter, Berberian Sound Studio. Très tôt lendemain matin, John fut installé dans un bus pour l'aéroport Treviso/Venise où il devait s'envoler pour l'Angleterre où l'attendait la célébration du mariage de son cousin dans le Kent. Before The Wedding. John Russell, issu d’un milieu villageois et agricole, était d’une grande modestie. Il détenait en lui l’art de s’ouvrir à la créativité d’autres artistes parmi les plus inventifs et d’intégrer en lui-même l’enseignement qu’il pouvait en tirer. Ces artistes étaient avant tout de vrais amis. Il avait suivi des cours avec Derek Bailey pour améliorer la technique de la guitare, les accords et les doigtés et la main droite, purement technique donc. Indépendamment et à l’insu l’un de l’autre, Derek et John se sont mis à développer un travail spécifique à la guitare acoustique « archtop », modèle guitare jazz de l’époque swing avec plusieurs similitudes. John Stevens pour l’aspect pratique de l’improvisation libre collective (l’atomisation interactive du jeu). Günter Christmann : formes, sens de l’épure, pointillisme, silence, fantaisie ludique. Mais aussi Paul Lovens, Roger Turner, Phil Minton, Phil Wachsmann, Radu Mafatti Terry Day, Maarten Altena, Evan Parker, Maggie Nicols, Paul Rutherford,… puis le trio magique avec Durrant et Butcher. Il avait des centaines d'amis à qui il accordait une égale importance et offrait des cadeaux imprévisibles .John Russell n’était peut-être pas au départ un "génie", mais il est l’exemple parfait du fait avéré que la pratique de l’improvisation libre ouvre le cœur, le talent et l’imagination généreuse au point de transformer un cul terreux ou un commis d’échoppe en artiste de première grandeur au charisme irrésistible. Ce musicien original avait une autre corde à son arc : il était un légendaire découvreur de talents. Salut mon ami, nous ne t’oublierons jamais.
Twister Tribute to Tristan Honsinger Tristan Honsinger Jon Rose & Joe Williamson digital 1997 Berlin.
https://thejonrosearchive.bandcamp.com/album/twister-tristan-honsinger-tribute
C'est à tomber par terre. Deux cordistes à l'expressivité et la projection du son maximale, intenses, phénoménaux et qui ont eu la bonne idée de joindre un super contrebassiste, parfait pour l'occasion. Jon Rose, violoniste et artiste total de l'univers extensible et étendu du violon sous toutes ses formes rend ici hommage à un des improvisateurs compositeurs les plus doués et violoncelliste magique (le préféré de Cecil Taylor et de Derek Bailey), Tristan Honsinger (R.I.P.). Entre ces deux fortes personnalités, le contrebassiste Joe Williamson joue une partition imaginée parfaite et totalement intégrée. Il faut plonger sur cet album digital. La musique a une saveur inimitable, enjouée, construite et fantastiquement expressive. Les instruments à cordes frottées ne se combinent et ne se font entendre jamais mieux dans leur essence la plus profonde que livrés à eux-mêmes. En voici une preuve jouïssive, délirante et merveilleuse : TWISTER. Je m'en tiens là ! Que voulez - vous qu'on vous serve là de plus ?
Prema, une longue improvisation en quartet de 37 minutes. Le saxophoniste Britannique Paul Dunmall et le batteur U.S. Tony Bianco ont créé une longue histoire musicale en duo ou avec d’excellents musiciens comme John Edwards, Paul Rogers, Phil Gibbs…. Faut-il rappeler les superbes albums en duo dédiés à la musique de John Coltrane sur son versant le plus free publiés par SLAM (3 CD's :Hommage to Coltrane - Tribute to Coltrane - Thank You John Coltrane) ? La violoniste Faith Brackenbury a déjà été entendue en duo avec Tony Bianco dans Wayward Music, un album inspiré par la musique d’Hildegard von Bingen. Quoi de plus naturel pour Dunmall, qui aime à s’associer avec les amis de ses amis, de se retrouver pour une session réussie avec un de ses fidèles le contrebassiste Olie Brice ? Aussi, Dunmall, Brackenbury & Bianco ont enregistré Sentient Beings en quartet avec le contrebassiste John Poe pour le label belge OFF : https://stilll-off.bandcamp.com/album/sentient-beings , un album que je vais essayer de vous décrire par la suite. Mais j’ai sous la main ce superbe et énergique témoignage, Prema, et je m’empresse de vous en livrer le détail. Basse ronflante et lyrique, celle d’Olie Brice souvent entendu avec Dunmall et parfois avec Bianco (cfr Paul Dunmall Sunship Quartet, 50th Birthday John Coltrane Memorial Quartet/ Confront Recordings 2CD). La violoniste Faith Brackenbury brille ici par son originalité. Elle joue d’un violon amplifié dont elle fait tournoyer le timbre vocalisé dans les airs en des spirales virevoltantes, ondoyantes, dont on ressent indubitablement une éventuelle influence des violonistes de la musique « carnatique » d’Inde du Sud. La confrontation du violon avec le saxophone ténor de Paul Dunmall rend leur démarche originale : les deux musiciens partagent les mêmes élans. Les doubles/ triples détachés puissants du souffleur trouvent un écho dans les ellipses accélérées de Faith Brackenbury, ils dialoguent au plus près quand le besoin se fait sentir ou se lancent dans des solos extatiques sous la pression du formidable batteur qu’est Tony Bianco. Face aux innovateurs de la free – improvised music, Tony Bianco peut paraître aux oreilles de certains comme faisant partie de la vieille école. On songe à Rashied Ali, bien sûr. Mais entendons-nous bien ! Tony Bianco est un extraordinaire polyrythmicien au jeu profus dans lequel des strates de pulsations et de frappes démultipliées se croisent, déferlent, s’interpénètrent, se délient en se contractant ou se dilatant comme par magie. Sa démarche musicale est inspirée par une profonde spiritualité et son jeu obsessionnel le conduit aux bords de la transe. Vers la fin de ces superbes 37 minutes, il faut l’entendre marteler ses toms avec nuances en jonglant avec les frappes en 16ème ou 32ème de temps sans stresser son toucher tout en faisant chanter les peaux des tambours, les rebondissements des baguettes . Ses girations mouvantes inspirent autant l’expressivité du souffleur que de la violoniste et atteignent par moments des instants de grâce. La voix pénétrante et intensément « coltranienne » , sa sonorité extraordinaire qui peut revêtir autant de facettes qu’il y a de génies dans le sax ténor jazz, font de Paul Dunmall un géant de l’ère post-Coltrane et un artiste très original en ce qu’il maîtrise musicalement, instrumentalement, par les émotions évocations qu’il projette et l’extraordinaire technique de souffle et de sons qu’il transcende et sublime au-delà de l’imaginable. La présence dynamique de la violoniste Faith Brackenbury confère une dimension sensible et raffinée à la saga Dunmall – Bianco dont la pile d’enregistrements / CD’s hallucinants ne cesse de grimper outre-mesure. J’aurais pu me dire qu’avec autant d’albums parus, je me serais passé de celui-ci. Que nenni ! C’est une autre quadrature du cercle de l’infini de la musique des sphères et une belle surprise d’entendre une violoniste aussi originale dans cet univers polarisé par le souffle et la percussion.
Michel Doneda et Thierry Waziniak le chemin du jour intrication label Tri 07
https://waziniakthierry.bandcamp.com/album/le-chemin-du-jour
Duo saxophone soprano et percussions : Michel Doneda & Thierry Waziniak. Une excellente collaboration qui vaut d’être écoutée et partagée pour de multiples raisons. Michel Doneda est la cheville ouvrière de l’exploration du saxophone soprano dont il est devenu un maître absolu au niveau du contrôle du son et de l’expression la plus libre de toutes références musicologico-esthétiques en isme de toutes sortes. Il en étend les limites au bord de l’inouï et d’une nécessité vitale. Même s’il fait partie du paysage musical « alternatif », il ne reçoit sûrement pas la considération qui devrait revenir à son travail essentiel, alors que de nombreux saxophonistes de tous bords le vénèrent. Responsable du label Intrication, Thierry Waziniak est sans nul doute un des percussionnistes / batteurs français les plus adeptes et précis tant au point de vue techniques de frappe qu’au niveau de l’imagination, du timing et de la profusion sonore aussi savamment dosée qu’elle transpire de spontanéité. Sans doute, si on suit leurs enregistrements respectifs, on conviendra que Michel Doneda et Thierry Waziniak ont des centres d’intérêts musicaux différents. Michel est un inconditionnel de l’improvisation totale, de l’exploration radicale des sons et des techniques de souffle les plus pointues à la limite de la rupture instrumentale. Thierry a joué et enregistré dans un registre plus jazz (même si free). Par exemple : Hints of Monk un bel hommage à Thelonious Monk avec le guitariste Pascal Bréchet (intrication) ou avec le trio Alta et Gaël Mevel dans une dimension lyrique entre Giuffre et Lacy. Mais faisons fi des chapelles. Le chemin du jour est la musique de l’instant de deux personnalités musicales différentes qui se découvrent et apprennent à se connaître intimement et à partager l’indicible. Qu’ils soient différents enrichit leurs musiques réciproquement (exemplaire) plutôt que d’en émousser le tranchant et affadir leur première tentative de jouer. Le souffleur investigue les sonorités en outre-passant toutes les règles et limites de l’instrument d’une manière excessive empilant différentes techniques alternatives, harmoniques extrêmes, vocalisations, doigtés bizarres, spirales fricatives, bourdonnements, articulations frénétiques où il semble s’égarer comme dans une nature sauvage … Le batteur jongle avec les figures rythmiques et les frappes qu’il désaxe de leurs pulsations basiques pour les projeter dans un espace tridimensionnel avec un véritable raffinement tout en ajoutant frottements et vibrations expressives dans un flux relativement structuré et logique. On est ébloui par la qualité du contraste et de la confluence des deux voix en intense dialogue. Le percussionniste se fait menu, agile, tout en détails de timbres de peaux et métaux avec une infinie précaution, émettant de multiples rebonds et résonnances autour et au travers de l’ efflorescence organique faite d’air projeté des poumons jusqu’au pavillon conique du soprano fétiche vers le vide. Stridences, parasites, grognements, sifflements, contorsions fantomatiques. Déclinaisons de signaux, de gestes, matières en fusion, lignes, points, courbes, spirales, aplats et grumeaux de matières, humus, feuillages froissés, minéraux et gaz agglomérés, nature ensauvagée où se perdent les sentiers de la raison dans l’immédiat gestuel des corps en éveil. Un arpenteur de l’inconnu rencontre le désir explosé. Assurément, une musique improvisée qui éclaire merveilleusement la banalité des jours sombres.
PS : Thierry Waziniak et son label Intrication ont publié deux CD's consacrés à l'improvisation "sans concession" dans lesquels il joue vraiment à son avantage : White Eyes avec la vocaliste Isabelle Duthoit, Daniel Lifermann et la calligraphe Yukako Matsui. Et Don't Worry Be Happy du quartet DWBH toujours avec Duthoit et Waziniak et la collaboration du trompettiste autrichien Franz Hauzinger et le guitariste Pascal Bréchet. Avec le tout récent Chemin du jour avec Doneda, ces deux White Eyes et DWBH, Hints of Monk du Duo Libertaire et Overlapping Layers du guitariste Phil Gibbs, du contrebassiste Dominic Lash et la voix de J-M Van Schouwburg, Intrication s'affirme comme un label original, avec prise de risques et un amour dans la production : pochette, oeuvre d'art graphique, textes poétiques, réflexions. À suivre absolument !!
Ground Zero for the Hunt Bruno Parrinha Joāo Madeira Bruno Pedroso 4DA Records
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/p-u-m-a-ground-zero-of-the-hunt-ep
Trio “Classique” saxophone – contrebasse – batterie version free. Le saxophoniste ténor Bruno Parrinha et le contrebassiste Joāo Madeira sont très actifs dans la mouvance « Creative Sources autres enregistrant fréquemment en compagnie d’Ernesto Rodrigues, Guilherme Rodrigues, Carlos Santos et plusieurs autres dans une démarche d’improvisation radicale fascinée par le souci du détail et la recherche sonore ? Mais ces deux musiciens ont plusieurs cordes à leur arc. Voici un excellent trio « free jazz » complètement improvisé entraîné avec énergie par le drumming free intrépide de Bruno Pedroso, universellement reconnu à Lisbonne pour son enseignement de la batterie. La paire « rythmique » Pedroso – Madeira fonctionne à merveille, que ce soit dans le drive puissant polyrythmique de 1/ In da Blindspot sur lequel surfe le souffle charnel et savoureux de Bruno Parrinha (16 :12), lequel transite du suave à l’insistance énergétique, jusqu’aux staccatos en spirales ou morsures endiablées. Aussi une magnifique intervention sombre expressive à l’archet secondée par le jeu free artistement nuancé du batteur. Ces trois-là créent un momentum intense avec de la suite dans les idées construisant systématiquement et avec soin des girations à l’emporte-pièce. Une agréable mise en bouche qui annonce l’audacieuse course poursuite dérive de 2/ The Lure Blues (9 :43). Un véritable morceau d’anthologie de contrebasse free en magnifique lâcher prise, l’archet rebondissant sur les cordes et rejoint ensuite par les secousses atypiques des ustensiles du batteur. S’ensuit une narration onirique du saxophoniste ancrée dans les pulsations décalées du tandem Pedroso – Madeira qui dessinent petit à petit un enchaînement de figures rythmiques aussi élastiques que coordonnées et du plus bel effet. Le final en 3/ Trailing the track (8 :14) est le cheval de bataille trépidant et fouaillant du batteur, une démonstration décoiffante et allumée de son talent de rythmicien d’envergure qui passe par-dessus bords toutes les joliesses du drumming propre sur soi pour s’encanailler dans la free music frénétique, délurée et bruissante avec son délirant acolyte contrebassiste. Les figures rythmiques s’enchaînent avec une expressivité et une spontanéité rare et une maîtrise décomplexée. Joāo Madeira fait entièrement corps avec son acolyte conjuguant audaces dératées, zig-zag agressifs et groove relax aussi basique que complexe au niveau de l’élaboration. Son coup d’archet peut aussi bien se révéler sadique (Trailing the Track). Un excellent point pour le lyrisme fervent ou parfois rageur de Bruno Parrinha qui se déchaîne au milieu de Trailing the Track. Ces trois – là jouent du mieux qu’ils peuvent et s’encanaillent à ravir. Authentique Free – Music !!
Before the Wedding John Russell & Jean-Michel Van Schouwburg Empty Birdcage Records EBR - 013
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/before-the-wedding
Bien que la santé de John Russell était déjà dans une mauvaise passe en 2017 – 2018, je me suis risqué à mettre au point une tournée en duo autour des 10, 11 et 12 avril 2018 malgré son état de fatigue et d’anxiété. On aurait aimé jouer à Vienne, mais mon interlocuteur qui n’avait aucune idée qui était John Russell, ni de son état de santé, tenait absolument à « jouer avec nous ». Vu la succession de dates et des étapes (Vienne, Budapest et Ljubljana) et les efforts presque surhumains de mon ami, je ne voulais prendre aucun risque et lui causer de désappointement. Son état de souffrance physique était irrémédiable, mais John avait une volonté de fer. Bref, John suggéra qu’on joue avec le remarquable violoncelliste Albert Markos à Budapest en compagnie de mes deux camarades Zsolt Sörès (alto) et Oli Mayne (vibraphone), John Russell (guitare acoustique) et moi-même, vocaliste. Deux clubs, la cave hétéroclite du Kèk Lò et Lumen, un lieu dédié à l’avant-garde et au free. Duos, trios, quartettes face à un public étoffé. Fort heureusement, pour John qui avait un mal fou à se déplacer, nous étions logés chez un ami à proximité des deux lieux. Heureusement, le cinéaste Peter Strickland nous avait rejoint depuis Eger, à 140 km de là, afin d’assister au concert. Peter a apporté de quoi manger et s’est proposé de porter l’étui et la guitare de John tant cela lui pesait. Mon ami pouvait à peine marcher une quinzaine de mètres avant de devoir s’arrêter une minute ou deux pour reprendre sa respiration tant il se sentait oppressé. Mais une fois en scène face auditeurs enthousiastes et aux amis dont notre hôte, l’artiste Sàndor Györffy, notre regretté Tamàs et Pal Tóth, John a joué avec toute son énergie et sa bonhommie en se pliant à l’esprit du collectif. Zsolt, Oli et moi avons fait de nombreux concerts ensemble en Hongrie, à Bruxelles, Londres et Brighton, sous le pseudo d’I Belong to the Band. John était entièrement enchanté de cette compagnie et des égards de tous. John Russell fonctionne principalement à l’amitié, il y avait tellement de ferveur, de profonde amabilité chez cet homme meurtri par la vie et une santé chancelante qu’il manifestait une amitié inconditionnelle à celui ou celle qui avait le tact et la sensibilité de parler à son être. Durant presque 50 ans, John a organisé un concert par mois en se mettant au service de sa communauté d’improvisateurs, musiciens de toute obédience, accordant pratiquement la même importance à chacun d’entre nous, ses amis. Il se savait condamné, et en conséquence, il essayait de limiter au plus sa consommation de café, de cigarettes et de boissons alcoolisées. Chaque matin, se réveiller et se lever lui était comme une torture. Avec une respiration difficile, son sommeil était assez bruyant au point qu’on pouvait craindre pour lui. Bourré de médicaments, il lui fallait au moins une heure pour retrouver ses esprits, quitter cet espèce de brouillard mental, rassembler ses objets, lunettes, mobile, bouteille d’eau, portefeuille, passeport, billet d'avion, mouchoir, flyers, boîtier conteneur des nombreuses pilules, monnaie etc... La veille du départ pour Ljubljana, il était angoissé et a demandé qu’on se lève au moins 2h30 avant le départ du train à Deli Palyaudar, la gare du sud incluant le trajet en taxi. Le trajet vers Ljubljana a duré plus de huit heures en longeant le lac Balaton. Fort heureusement, Laszlo et Natasha, très compréhensifs, nous attendaient à la gare avec un taxi et une chambre d’hôtel pour John. Sur scène, John a donné le meilleur de lui-même en concentrant ses efforts sur 28 minutes, rien de plus, au Club Gromka. Il n’aurait pas été décent de jouer plus longtemps. Il était fort fatigué. Iztok Zupan nous pris en photo et enregistra cet unique concert en duo, achèvement de notre relation au fil des années depuis qu’il m’invita pour mon premier concert (set) solo en juin 2001 au Red Rose dont un extrait figure dans la Soundtrack du film de Peter, Berberian Sound Studio. Très tôt lendemain matin, John fut installé dans un bus pour l'aéroport Treviso/Venise où il devait s'envoler pour l'Angleterre où l'attendait la célébration du mariage de son cousin dans le Kent. Before The Wedding. John Russell, issu d’un milieu villageois et agricole, était d’une grande modestie. Il détenait en lui l’art de s’ouvrir à la créativité d’autres artistes parmi les plus inventifs et d’intégrer en lui-même l’enseignement qu’il pouvait en tirer. Ces artistes étaient avant tout de vrais amis. Il avait suivi des cours avec Derek Bailey pour améliorer la technique de la guitare, les accords et les doigtés et la main droite, purement technique donc. Indépendamment et à l’insu l’un de l’autre, Derek et John se sont mis à développer un travail spécifique à la guitare acoustique « archtop », modèle guitare jazz de l’époque swing avec plusieurs similitudes. John Stevens pour l’aspect pratique de l’improvisation libre collective (l’atomisation interactive du jeu). Günter Christmann : formes, sens de l’épure, pointillisme, silence, fantaisie ludique. Mais aussi Paul Lovens, Roger Turner, Phil Minton, Phil Wachsmann, Radu Mafatti Terry Day, Maarten Altena, Evan Parker, Maggie Nicols, Paul Rutherford,… puis le trio magique avec Durrant et Butcher. Il avait des centaines d'amis à qui il accordait une égale importance et offrait des cadeaux imprévisibles .John Russell n’était peut-être pas au départ un "génie", mais il est l’exemple parfait du fait avéré que la pratique de l’improvisation libre ouvre le cœur, le talent et l’imagination généreuse au point de transformer un cul terreux ou un commis d’échoppe en artiste de première grandeur au charisme irrésistible. Ce musicien original avait une autre corde à son arc : il était un légendaire découvreur de talents. Salut mon ami, nous ne t’oublierons jamais.
Twister Tribute to Tristan Honsinger Tristan Honsinger Jon Rose & Joe Williamson digital 1997 Berlin.
https://thejonrosearchive.bandcamp.com/album/twister-tristan-honsinger-tribute
C'est à tomber par terre. Deux cordistes à l'expressivité et la projection du son maximale, intenses, phénoménaux et qui ont eu la bonne idée de joindre un super contrebassiste, parfait pour l'occasion. Jon Rose, violoniste et artiste total de l'univers extensible et étendu du violon sous toutes ses formes rend ici hommage à un des improvisateurs compositeurs les plus doués et violoncelliste magique (le préféré de Cecil Taylor et de Derek Bailey), Tristan Honsinger (R.I.P.). Entre ces deux fortes personnalités, le contrebassiste Joe Williamson joue une partition imaginée parfaite et totalement intégrée. Il faut plonger sur cet album digital. La musique a une saveur inimitable, enjouée, construite et fantastiquement expressive. Les instruments à cordes frottées ne se combinent et ne se font entendre jamais mieux dans leur essence la plus profonde que livrés à eux-mêmes. En voici une preuve jouïssive, délirante et merveilleuse : TWISTER. Je m'en tiens là ! Que voulez - vous qu'on vous serve là de plus ?
12 mars 2025
Matthias Müller & Andreas Willers/ Luc Houtkamp & Alex Maguire/ Ivo Perelman Nate Wooley/ Tungu – Mia Zabelka - Stefan Strasser
Matthias Müller & Andreas Willers - Matthias Müller & Andreas Willers Trouble in the East Records 039
https://matthiasmueller.bandcamp.com/album/matthias-m-ller-andreas-willers
Il y a une dizaine d’années, j’avais chroniqué MM Squared Session des trombonistes Matthias Müller et Matthias Muche (Creative Sources CS306CD), un excellent duo de trombones. Par la suite Matthias Muche a développé le duo Superimpose avec le percussionniste Marcel Marien dans une série d’albums qui culminent dans un super coffret publié par inexhaustible editions « , sans parler de son Bone Crusher, un super ensemble de trombones auquel participaaitt Matthias Müller. Je me remémore tout cela parce que je suis un fan de trombone improvisé (Rutherford, Christmann, Malfatti, Tomlinson, Hubweber, Schiaffini etc…). Ça change du saxophone ou du piano et je déteste écouter toujours la même chose. Tout récemment, la présence de Matthias Müller dans l’ensemble Fluid Fixations de John Butcher + 13 a ravivé mon excellent souvenir de ce remarquable tromboniste et j’ai sauté sur l’occasion de me procurer ce nouveau CD de Matthias avec le guitariste Andreas Willers. Par la même occasion Matthias Müller m’a fait envoyer Spontaneous Live Series 010, un enregistrement live avec le pianiste Witold Oleszak, le batteur Peter Orins et la saxophoniste Paulina Owczarek. Ce sera pour une prochaine publication. En effet, ce CD en duo dont les prénoms et noms des musiciens servent de titre est encore un merveilleux et savant dosage de timbres, sonorités, d’actions, d’interactions et réactions, de bruitages et d’effets électroniques (la guitare) démultipliés sans qu’on ait l’impression qu’il y ait de redite, de retour en arrière et d’utilisations de trucs et ficelles. Andreas Willers est un vieux routier du jazz libre et de la free-music. Il a débuté à l’époque du vinyle en publiant un album solo pour le légendaire FMP (Hier als Auch FMP 0880) dans lequel ses improvisations et techniques intrigantes ont attiré l’attention. On l’entend par la suite souvent avec le super clarinettiste basse et saxophoniste Gebhard Ullman avec lequel il enregistre en duo et aussi avec des jazzmen tels que Marvin Smith, Bob Stewart, Enrico Rava, Phil Haynes. Plus tard, on le retrouve à collaborer au label Between the Lines de Franz Köglmann et dans Grid Mesh avec Frank Paul Schubert. Mais plus récemment, il s’affirme comme un véritable explorateur sonore dans Nulli Secundus avec le bassiste Meinrad Kneer et le batteur Christian Marien, le pote à M Muche; j’ai chroniqué cet album. Il y a aussi un duo avec le saxophoniste Urs Leimgruber (Pale White Shout /Jazz Werkstatt) que je n’ai pu écouter même si je suis un fan d’Urs. Mais j’ai passé en revue Rome Ing où ces deux musiciens improvisent avec Fabrizio Spera et Alvin Curran (Leo Records). Mais revenons à nos moutons. Matthias Müller est un solide tromboniste et un véritable improvisateur libre qui traque les sonorités rares, les effets de souffle, les dérapages des lèvres, les grumeaux de la colonne d’air, les grognements, éclats, sons vocalisés, effets percussifs, des fragments mélodiques ou riffs égrillards en digne héritier de Paul Rutherford (R.I.P.) et de Radu Malfatti. Son jeu devient encore plus fascinant face à la palette électrique étendue d' Andreas Willers. Celui-ci diversifie son jeu à outrance avec une qualité sonore et une maîtrise exemplaire, que son jeu éclate profusément en gerbes d’étincelles ou qu’il commente discrètement avec quelques glissandi électroniques ou deux notes suspendues dans le silence. Le renouvellement constant des modes de jeux, des combinaisons sonores et des trouvailles ludiques s’impose avec une belle évidence. Il y a énormément de choses à en tirer. Le fruit de l’expérience, d’un travail intense, d’une concertation / concentration maximale basée sur une écoute de tous les instants et un sens de l’initiative assuré. Et parfois, l’art de divaguer pour faire semblant de parler pour ne rien dire, juste pour vous inviter à les suivre là où vous n’auriez pu imaginer qu’ils vous aient entraînés.. Si vous aimez l’improvisation libre et le jazz free qui a complètement rompu les amarres de tout formatage, Matthias Müller & Andreas Willers, c’est pour vous. Excellent !
At Khoen’s Luc Houtkamp & Alex Maguire FMR Records 2024
Le pianiste Alex Maguire a commencé sa carrière en tandem avec le batteur Steve Noble. Il reste de cette collaboration un vinyle Incus (n°52), le dernier LP du label, Live at Oscar’s (Incus 52 1987). Il a joué et enregistré par la suite avec Michael Moore, Elton Dean, Sean Bergin, Paul Rogers, Simon H Fell, Martin Speake. Un excellent pianiste de jazz contemporain free, habile au dialogue et à l’écoute mutuelle. Cet album a été enregistré live en septembre 2023 à Malte où s’est retiré le saxophoniste ténor et clarinettiste Néerlandais Luc Houtkamp, un artiste d’avant-garde original assez inclassable. Il eut en son temps un label vinyle, Ooyevaar et par la suite un label CD expérimental , X-OR. Son style au sax ténor est aisément reconnaissable par ses staccatos soniques, le travail sur les effets sonores particuliers et prises de bec tranchantes dans l’aigu. Il est aussi impliqué dans l’innovation électronique. Il a enregistré en trio avec Fred Van Hove et Gert-Jan Prins et plus récemment avec Martin Blume et Steve Beresford (Shed FMR). J’ai bien essayé d’obtenir une copie des CD’s FMR de ce dernier trio, Shed et Frush, celui-ci augmenté du tromboniste Sebi Tramontana. Mais en vain. Donc, je me suis rabattu sur ce duo et je ne m’en plains pas, que du contraire. Luc Houtkamp conjugue de manière originale une approche non conventionnelle et des sonorités délicieusement « traditionnelles » issues d’un jazz d’une autre temps, celui qui a gardé une saveur non pareille. Avec ses fabuleux coups de langue rapides sur le bord de l’anche et son art consommé pour hacher menu un phrasé, émettre des harmoniques charnelles et pointilleuses ou les projeter subitement avec un expressionnisme raffiné, il figure parmi cette fratrie de souffleurs pas comme les autres de la scène Européenne. Ses compatriote Wim Breuker et Peter Van Bergen, Lol Coxhill, Wolfgang Fuchs ou Stefan Keune. On l’entend aussi à la clarinette d’une manière placidement détachée ou stridente dans les aigus qui dérapent allègrement un bref instant. La communication entre le souffleur et le pianiste est tangentielle et elliptique. Maguire cultive une approche parfois minimaliste, presque conceptuelle, adaptant graduellement son jeu en soustrayant ou additionnant une note ou deux, clin d’œil subtil. Plutôt que « d’accompagner », relancer le souffleur ou lui imposer un « solo », il crée un espace pour un échange collectif où chaque improvisateur contribue égalitairement, chacun prenant brièvement l’initiative. L’art précis du commentaire, de souligner et de doser les interventions successives et alternées dans un superbe numéro d’équilibrisme épuré. Un magnifique sens de l’écoute mutuelle.
Ivo Perelman Nate Wooley Polarity 3 Burning Ambulance
https://ivoperelman-bam.bandcamp.com/album/polarity-3
Quand le free-jazz devient « cool ». « West Coast » je veux dire. Cette musique duale de souffle vaporeuse, sensuelle et éperdument lyrique est basée sur la sculpture aérienne des sonorités et vibrations des colonnes d’air d’un saxophone ténor et d’une trompette par deux des plus remarquables praticiens héritiers des Albert Ayler et Bill Dixon, Steve Lacy et Leo Smith. Comme le titre du compact Polarity 3 l’indique, il s’agit du troisième album en duo d'Ivo Perelman et de Nate Wooley. Dix improvisations soigneusement calibrées naviguent avec de multiples surprises et détours entre l’expressionnisme émotionnel du free-jazz afro-américain issu du blues et une conception spontanée d’extension ludique des timbres et des notes basée sur l’improvisation totale. Intuitivement, les deux musiciens rapprochent leurs sonorités charnelles par de multiples artifices, une étonnante similarité dans le grain du son et les moindres inflexions. Ils semblent chanter d’une même voix une déambulation gémellaire dans la musique des sphères établissant d’infinies connections – correspondances entre les fragments mélodiques imbriqués en hoquets ou spirales, les stridences des harmoniques, les effets de souffles profus. L’art du glissando est omniprésent dans le souffle, tout autant que le sens profond du timing de chacune de leurs interventions. Il n’est pas rare que Nate Wooley retient son souffle pour s’insérer adroitement dans le flux du saxophoniste. En comparant avec leur premier album duo Polarity (2021), ce troisième enregistrement reflète de toute évidence une évolution bien marquée dans le traitement du son, de l’inspiration, vers plus de légèreté de sons suspendus dans le temps alors que les échanges de Polarity « 1 » font dans la cascade et le staccato et de fréquents changements de cap et de tentatives sonores hétérogènes, comme dans 6 / Eight où Ivo vocalise hardiment. Le 4/ Three A de ce premier CD contient en germe l’essentiel de la démarche et de l’état d’esprit sensible et émotionnel à l’œuvre dans Polarity 3. Même si Polarity « 1 » est un album exemplaire par la profusion imaginative de ses duettistes qui marquent leurs territoires, Polarity « 3 » nous fait découvrir l’expression d’une extrême empathie au niveau des timbres, des effets sonores, du flottement des sons tout en relaxation avec une écoute mutuelle raffinée qui embrasse les moindres détails sonores et « feelings » de leur jeu respectif. Le son du ténor est devenu plus diaphane, intériorisé et sa vocalité irradie comme rarement; en effet depuis les renreistrements en duo avec le batteur Tom Rainey (Duologues 1 The Turning Point et Truth Seeker en trio avec Mark Helias), la sonorité caractéristique de Perelman a mué vers plus de malléabilité, de souplesse, de profondeur sonore qui allie une forme de douceur à son expressionnisme tangentiel et ses notes étirées qui exhalent les inflexions de la samba brésilienne. Son alter-ego exploite adroitement de nombreuses ressources sonores de la trompette et de l’embouchure parmi les plus audacieuses tout en puisant éventuellement dans le langage traditionnel du jazz quand une idée surgit. On est passé du stade de « confrontation » dialoguée entre deux fortes personnalités qui font l’effort de mettre ensemble leurs musiques respectives à une vision de « musique de groupe » s’apparentant à celui d’une Complete Communion, fusion des énergies et des imaginaires dans un climat de décontraction totale. Et en cela leur démarche est unique. Il faut souligner le travail subtil de Nate Wooley du point de vue de la trompette face à l'approche sonore de son camarade : elle est optimale. Nate est un musicien d'une grande sensibilité qui intègre le lyrisme à l'exploration sonore radicale et le bruitisme. L'assemblage de leurs improvisations spontanées semble coordonné, alors qu'ils sautent d'une idée à l'autre en permanence. Ici, la moindre trace d’ego et une volonté de contradiction et de contraste sont évacuées au profit d’une magnifique empathie. Je veux dire cette tradition de « cutting contest » héritée des jam-sessions du temps passé qui s’est imprimée inconsciemment dans la pratique du jazz, ce goût de l’exploit technique bravache … qu’il soit swing, « moderne » ou free. Moins de vivacité et plus de profondeur émotionnelle. Un véritable bijou ou un fruit si rare au goût inconnu qu’il semble venu de terres inviolées.
Tungu – Mia Zabelka - Stefan Strasser the confidence of one swimming against the current. FMR CD707-0824
Trio atypique qu’on qualifiera d’ expérimental – électronique réunissant Sergiy Senchuk a/k/a Tungu (field recording, acoustic bass, voice, samples), Stefan Strassner (synth, piano, guitar, electronics) et Mia Zabelka (violin, voice, electronics). Musique futuriste construite / assemblée / improvisée avec de multiples sources sonores se ramifiant et s’interpénétrant dans des flux différenciés qui se stratifient, s’agrègent, naissent ou disparaissent en créant des ambiances et des mouvements en mutation, suspendus dans l’éther, un espace hors du temps. C’est enregistré de manière efficace et sans effets de studio et chacun des 17 morceaux d’environ trois minutes racontent une autre histoire, qu’elle soit mystérieuse, oscillante, nébuleuse, planante, vénéneuse, électrique, tendue, chargée d’éclairs, profuse, bourdonnante, menaçante… On distingue de temps à autre, le violon survolté de Mia Zabelka qui scie frénétiquement les cordes avec son archet batailleur. On a l’embarras du choix, leur insistance réussie à la diversification des formes, des combinaisons sonores, des affects fait que l’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer, même si on retrouve parfois un type de drones ou de sonorités récurrentes. Toujours est-il, cette équipe nage hardiment contre le courant avec une belle foi et quelques confidences secrètes
https://matthiasmueller.bandcamp.com/album/matthias-m-ller-andreas-willers
Il y a une dizaine d’années, j’avais chroniqué MM Squared Session des trombonistes Matthias Müller et Matthias Muche (Creative Sources CS306CD), un excellent duo de trombones. Par la suite Matthias Muche a développé le duo Superimpose avec le percussionniste Marcel Marien dans une série d’albums qui culminent dans un super coffret publié par inexhaustible editions « , sans parler de son Bone Crusher, un super ensemble de trombones auquel participaaitt Matthias Müller. Je me remémore tout cela parce que je suis un fan de trombone improvisé (Rutherford, Christmann, Malfatti, Tomlinson, Hubweber, Schiaffini etc…). Ça change du saxophone ou du piano et je déteste écouter toujours la même chose. Tout récemment, la présence de Matthias Müller dans l’ensemble Fluid Fixations de John Butcher + 13 a ravivé mon excellent souvenir de ce remarquable tromboniste et j’ai sauté sur l’occasion de me procurer ce nouveau CD de Matthias avec le guitariste Andreas Willers. Par la même occasion Matthias Müller m’a fait envoyer Spontaneous Live Series 010, un enregistrement live avec le pianiste Witold Oleszak, le batteur Peter Orins et la saxophoniste Paulina Owczarek. Ce sera pour une prochaine publication. En effet, ce CD en duo dont les prénoms et noms des musiciens servent de titre est encore un merveilleux et savant dosage de timbres, sonorités, d’actions, d’interactions et réactions, de bruitages et d’effets électroniques (la guitare) démultipliés sans qu’on ait l’impression qu’il y ait de redite, de retour en arrière et d’utilisations de trucs et ficelles. Andreas Willers est un vieux routier du jazz libre et de la free-music. Il a débuté à l’époque du vinyle en publiant un album solo pour le légendaire FMP (Hier als Auch FMP 0880) dans lequel ses improvisations et techniques intrigantes ont attiré l’attention. On l’entend par la suite souvent avec le super clarinettiste basse et saxophoniste Gebhard Ullman avec lequel il enregistre en duo et aussi avec des jazzmen tels que Marvin Smith, Bob Stewart, Enrico Rava, Phil Haynes. Plus tard, on le retrouve à collaborer au label Between the Lines de Franz Köglmann et dans Grid Mesh avec Frank Paul Schubert. Mais plus récemment, il s’affirme comme un véritable explorateur sonore dans Nulli Secundus avec le bassiste Meinrad Kneer et le batteur Christian Marien, le pote à M Muche; j’ai chroniqué cet album. Il y a aussi un duo avec le saxophoniste Urs Leimgruber (Pale White Shout /Jazz Werkstatt) que je n’ai pu écouter même si je suis un fan d’Urs. Mais j’ai passé en revue Rome Ing où ces deux musiciens improvisent avec Fabrizio Spera et Alvin Curran (Leo Records). Mais revenons à nos moutons. Matthias Müller est un solide tromboniste et un véritable improvisateur libre qui traque les sonorités rares, les effets de souffle, les dérapages des lèvres, les grumeaux de la colonne d’air, les grognements, éclats, sons vocalisés, effets percussifs, des fragments mélodiques ou riffs égrillards en digne héritier de Paul Rutherford (R.I.P.) et de Radu Malfatti. Son jeu devient encore plus fascinant face à la palette électrique étendue d' Andreas Willers. Celui-ci diversifie son jeu à outrance avec une qualité sonore et une maîtrise exemplaire, que son jeu éclate profusément en gerbes d’étincelles ou qu’il commente discrètement avec quelques glissandi électroniques ou deux notes suspendues dans le silence. Le renouvellement constant des modes de jeux, des combinaisons sonores et des trouvailles ludiques s’impose avec une belle évidence. Il y a énormément de choses à en tirer. Le fruit de l’expérience, d’un travail intense, d’une concertation / concentration maximale basée sur une écoute de tous les instants et un sens de l’initiative assuré. Et parfois, l’art de divaguer pour faire semblant de parler pour ne rien dire, juste pour vous inviter à les suivre là où vous n’auriez pu imaginer qu’ils vous aient entraînés.. Si vous aimez l’improvisation libre et le jazz free qui a complètement rompu les amarres de tout formatage, Matthias Müller & Andreas Willers, c’est pour vous. Excellent !
At Khoen’s Luc Houtkamp & Alex Maguire FMR Records 2024
Le pianiste Alex Maguire a commencé sa carrière en tandem avec le batteur Steve Noble. Il reste de cette collaboration un vinyle Incus (n°52), le dernier LP du label, Live at Oscar’s (Incus 52 1987). Il a joué et enregistré par la suite avec Michael Moore, Elton Dean, Sean Bergin, Paul Rogers, Simon H Fell, Martin Speake. Un excellent pianiste de jazz contemporain free, habile au dialogue et à l’écoute mutuelle. Cet album a été enregistré live en septembre 2023 à Malte où s’est retiré le saxophoniste ténor et clarinettiste Néerlandais Luc Houtkamp, un artiste d’avant-garde original assez inclassable. Il eut en son temps un label vinyle, Ooyevaar et par la suite un label CD expérimental , X-OR. Son style au sax ténor est aisément reconnaissable par ses staccatos soniques, le travail sur les effets sonores particuliers et prises de bec tranchantes dans l’aigu. Il est aussi impliqué dans l’innovation électronique. Il a enregistré en trio avec Fred Van Hove et Gert-Jan Prins et plus récemment avec Martin Blume et Steve Beresford (Shed FMR). J’ai bien essayé d’obtenir une copie des CD’s FMR de ce dernier trio, Shed et Frush, celui-ci augmenté du tromboniste Sebi Tramontana. Mais en vain. Donc, je me suis rabattu sur ce duo et je ne m’en plains pas, que du contraire. Luc Houtkamp conjugue de manière originale une approche non conventionnelle et des sonorités délicieusement « traditionnelles » issues d’un jazz d’une autre temps, celui qui a gardé une saveur non pareille. Avec ses fabuleux coups de langue rapides sur le bord de l’anche et son art consommé pour hacher menu un phrasé, émettre des harmoniques charnelles et pointilleuses ou les projeter subitement avec un expressionnisme raffiné, il figure parmi cette fratrie de souffleurs pas comme les autres de la scène Européenne. Ses compatriote Wim Breuker et Peter Van Bergen, Lol Coxhill, Wolfgang Fuchs ou Stefan Keune. On l’entend aussi à la clarinette d’une manière placidement détachée ou stridente dans les aigus qui dérapent allègrement un bref instant. La communication entre le souffleur et le pianiste est tangentielle et elliptique. Maguire cultive une approche parfois minimaliste, presque conceptuelle, adaptant graduellement son jeu en soustrayant ou additionnant une note ou deux, clin d’œil subtil. Plutôt que « d’accompagner », relancer le souffleur ou lui imposer un « solo », il crée un espace pour un échange collectif où chaque improvisateur contribue égalitairement, chacun prenant brièvement l’initiative. L’art précis du commentaire, de souligner et de doser les interventions successives et alternées dans un superbe numéro d’équilibrisme épuré. Un magnifique sens de l’écoute mutuelle.
Ivo Perelman Nate Wooley Polarity 3 Burning Ambulance
https://ivoperelman-bam.bandcamp.com/album/polarity-3
Quand le free-jazz devient « cool ». « West Coast » je veux dire. Cette musique duale de souffle vaporeuse, sensuelle et éperdument lyrique est basée sur la sculpture aérienne des sonorités et vibrations des colonnes d’air d’un saxophone ténor et d’une trompette par deux des plus remarquables praticiens héritiers des Albert Ayler et Bill Dixon, Steve Lacy et Leo Smith. Comme le titre du compact Polarity 3 l’indique, il s’agit du troisième album en duo d'Ivo Perelman et de Nate Wooley. Dix improvisations soigneusement calibrées naviguent avec de multiples surprises et détours entre l’expressionnisme émotionnel du free-jazz afro-américain issu du blues et une conception spontanée d’extension ludique des timbres et des notes basée sur l’improvisation totale. Intuitivement, les deux musiciens rapprochent leurs sonorités charnelles par de multiples artifices, une étonnante similarité dans le grain du son et les moindres inflexions. Ils semblent chanter d’une même voix une déambulation gémellaire dans la musique des sphères établissant d’infinies connections – correspondances entre les fragments mélodiques imbriqués en hoquets ou spirales, les stridences des harmoniques, les effets de souffles profus. L’art du glissando est omniprésent dans le souffle, tout autant que le sens profond du timing de chacune de leurs interventions. Il n’est pas rare que Nate Wooley retient son souffle pour s’insérer adroitement dans le flux du saxophoniste. En comparant avec leur premier album duo Polarity (2021), ce troisième enregistrement reflète de toute évidence une évolution bien marquée dans le traitement du son, de l’inspiration, vers plus de légèreté de sons suspendus dans le temps alors que les échanges de Polarity « 1 » font dans la cascade et le staccato et de fréquents changements de cap et de tentatives sonores hétérogènes, comme dans 6 / Eight où Ivo vocalise hardiment. Le 4/ Three A de ce premier CD contient en germe l’essentiel de la démarche et de l’état d’esprit sensible et émotionnel à l’œuvre dans Polarity 3. Même si Polarity « 1 » est un album exemplaire par la profusion imaginative de ses duettistes qui marquent leurs territoires, Polarity « 3 » nous fait découvrir l’expression d’une extrême empathie au niveau des timbres, des effets sonores, du flottement des sons tout en relaxation avec une écoute mutuelle raffinée qui embrasse les moindres détails sonores et « feelings » de leur jeu respectif. Le son du ténor est devenu plus diaphane, intériorisé et sa vocalité irradie comme rarement; en effet depuis les renreistrements en duo avec le batteur Tom Rainey (Duologues 1 The Turning Point et Truth Seeker en trio avec Mark Helias), la sonorité caractéristique de Perelman a mué vers plus de malléabilité, de souplesse, de profondeur sonore qui allie une forme de douceur à son expressionnisme tangentiel et ses notes étirées qui exhalent les inflexions de la samba brésilienne. Son alter-ego exploite adroitement de nombreuses ressources sonores de la trompette et de l’embouchure parmi les plus audacieuses tout en puisant éventuellement dans le langage traditionnel du jazz quand une idée surgit. On est passé du stade de « confrontation » dialoguée entre deux fortes personnalités qui font l’effort de mettre ensemble leurs musiques respectives à une vision de « musique de groupe » s’apparentant à celui d’une Complete Communion, fusion des énergies et des imaginaires dans un climat de décontraction totale. Et en cela leur démarche est unique. Il faut souligner le travail subtil de Nate Wooley du point de vue de la trompette face à l'approche sonore de son camarade : elle est optimale. Nate est un musicien d'une grande sensibilité qui intègre le lyrisme à l'exploration sonore radicale et le bruitisme. L'assemblage de leurs improvisations spontanées semble coordonné, alors qu'ils sautent d'une idée à l'autre en permanence. Ici, la moindre trace d’ego et une volonté de contradiction et de contraste sont évacuées au profit d’une magnifique empathie. Je veux dire cette tradition de « cutting contest » héritée des jam-sessions du temps passé qui s’est imprimée inconsciemment dans la pratique du jazz, ce goût de l’exploit technique bravache … qu’il soit swing, « moderne » ou free. Moins de vivacité et plus de profondeur émotionnelle. Un véritable bijou ou un fruit si rare au goût inconnu qu’il semble venu de terres inviolées.
Tungu – Mia Zabelka - Stefan Strasser the confidence of one swimming against the current. FMR CD707-0824
Trio atypique qu’on qualifiera d’ expérimental – électronique réunissant Sergiy Senchuk a/k/a Tungu (field recording, acoustic bass, voice, samples), Stefan Strassner (synth, piano, guitar, electronics) et Mia Zabelka (violin, voice, electronics). Musique futuriste construite / assemblée / improvisée avec de multiples sources sonores se ramifiant et s’interpénétrant dans des flux différenciés qui se stratifient, s’agrègent, naissent ou disparaissent en créant des ambiances et des mouvements en mutation, suspendus dans l’éther, un espace hors du temps. C’est enregistré de manière efficace et sans effets de studio et chacun des 17 morceaux d’environ trois minutes racontent une autre histoire, qu’elle soit mystérieuse, oscillante, nébuleuse, planante, vénéneuse, électrique, tendue, chargée d’éclairs, profuse, bourdonnante, menaçante… On distingue de temps à autre, le violon survolté de Mia Zabelka qui scie frénétiquement les cordes avec son archet batailleur. On a l’embarras du choix, leur insistance réussie à la diversification des formes, des combinaisons sonores, des affects fait que l’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer, même si on retrouve parfois un type de drones ou de sonorités récurrentes. Toujours est-il, cette équipe nage hardiment contre le courant avec une belle foi et quelques confidences secrètes
1 mars 2025
Derek Bailey Paul Lovens Jon Rose / John Butcher Phil Durrant Mark Wastell / Audrey Lauro/ Gianni Mimmo & Ove Volquartz
Derek Bailey Paul Lovens Jon Rose @ Podewil 1992 digital
https://thejonrosearchive.bandcamp.com/album/bailey-lovens-rose-podewil
Pour la première fois, un enregistrement substantiel de Paul Lovens avec Derek Bailey ou vice et versa, et le concours exceptionnel de l’artiste total du violon, Jon Rose, qui eut la bonne idée d’inviter Derek Bailey à Berlin en novembre 1992. Le guitariste n’avait plus joué à Berlin depuis un certain temps, et pour cette raison il y a joué un morceau en solo. Ce concert eut lieu dans une série de performances à l’ex Haus Der Jugend Talent de la défunte DDR rebatisée Podewil et était censé illustrer le concept de Chaos par le truchement de la libre improvisation. Disons qu’une improvisation solitaire de Derek Bailey à la guitare est tout sauf chaotique, mais suit généralement un cheminement de tuilage organisé de formes, d’intervalles de notes « weberniens » incluant des clusters soigneusement étudiés et des harmoniques aigües d’une justesse étonnante. Il y a bien un dérapage sonore électrique à un moment-éclair dont la sonorité électrique saturée me fait dire qu’il s’agit d’un concert hors de Londres. Mais le Chaos spontané et… contrôlé s’invite au sein du trio. Lovens et Bailey avaient déjà enregistré un court duo en 1979 inclus dans le vinyle Idyllen und Katastrophen publié par Po Torch, de formes, le label de Paul Lovens et Paul Lytton, avec Schlippenbach, S-A Johansson, Günter Christmann, Maarten Altena, Candace Natvig et Wolfgang Fuchs. Peu de temps avant ce concert de 1992, DB et PL ont collaboré dans trois CD’s de Company 1991 publiés par Incus avec John Zorn, Pat Thomas, Paul Rogers, Yves Robert, Alexander Balanescu et Vanessa Mackness. Dans ce Podewil 1992, leurs échanges sont à suivre à la trace. Le sens de l’épure de Paul Lovens, ses frappes millimétrées et asymétriques, les pulsations élastiques, la résonnance des métaux sur les peaux, la vibration des crotales, les raclements grattements sur les clous qui maintiennent les peaux des tambours chinois et les surfaces de celles-ci, les objets percussifs qui se déplacent par magie sur les tambours dans le feu de l’action comme par miracle, tout fait merveille et rend l’écoute fascinante. L’interaction minutieuse avec Derek Bailey ou leurs grand écarts peuvent révéler une capacité de télépathie instantanée. Jon Rose alterne ses interventions entre son violon et l’improbable violoncelle « customisé » à 19 cordes. Cascades, friselis pointillistes, accélérations subites et éphémères (on songe au tabla indien), imbrications atomisées et centrifuges ou contractions schématiques de lignes et d’ellipses qui s’évanouissent l’instant d’après. La démarche de Jon Rose semble plus conventionnelle, basée sur une forme de lyrisme décoiffant avec une projection sonore exceptionnelle. Jon peut se faire entendre sans micro ni amplification dans une grande salle. Ses interventions sont ici structurantes dans une autre dimension que celle fourmillante de détails sonores de ses deux acolytes. On connaît finalement que quelques enregistrements purement « improvisés » de Jon avec des collègues : The Kryonics avec Matthias Bauer et Alex Kolkowski, Temperaments avec Veryan Weston, Sliding avec Miya Masaoka, Colophony avec Richard Barrett et Meinhard Kneer ou Futch avec Hannes Bauer et Thomas Lehn. Pour une si longue carrière, il ne faut pas s’en étonner. Même s’il est profondément convaincu et enthousiaste de jouer de la musique acoustique et d’improviser librement, Jon Rose a développé une extraordinaire œuvre de compositions et de projets les plus diversifiés autour du violon et des cordes en utilisant une multiplicité de méthodes, d’innovations, de démarches, de techniques, d’instruments inventés et d'idées délirantes et loufoques etc… Cela conduit certains collègues, journalistes etc… à mettre en doute ses intentions d’improvisateur. Mais ce génie australien est sans nul doute un comparse de choix pour Bailey et Lovens. Il s’agit d’un document rare et d’une musique improvisée irrésistible de très haut niveau.
John Butcher Phil Durrant Mark Wastell Around the Square Above The Hill Confront Core31
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/around-the-square-above-the-hill
Rien d’étonnant de retrouver ces trois improvisateurs ensemble dans ce magnifique trio. Le saxophoniste John Butcher et le violoniste Phil Durrant ont joué et enregistré ensemble avec feu John Russell dans les années 80 et 90. Ce trio insigne avait alors développé une musique interactive pointilliste accueillie unanimement par le public de l'improvisation libre. Vers la fin des années 90, Butcher et Durrant ont été associés au violoncelliste Mark Wastell au sein du Chris Burn Ensemble ainsi qu’à des improvisateurs d’une nouvelle génération comme le harpiste Rhodri Davies, le trompettiste Axel Dörner et le percussionniste Burkhard Beins, tous deux Berlinois au sein d’une mouvance qu’on qualifiera de « réductionniste », "new silence » ou « lower case », créant ainsi un schisme esthétique « minimaliste » au sein de la communauté improvisée internationale marquée par l’expressionnisme du free-jazz et la complexité au niveau sonore. Encore une fois, je vous passe le vocable non – idiomatique trop simplificateur à mon goût. Un quart de siècle plus tard, beaucoup d’eaux ont coulé sous les ponts. Si Butcher est resté fidèle à ses sax soprano et ténor, Phil Durrant joue maintenant de la mandoline (électrique pour cet album)et de l’électronique et Mark Wastell de la percussion avec certains des instruments ayant appartenus au légendaire John Stevens. À l’écoute du jeu de Mark, on songe évidemment aux frappes subtilement dosées, à l’esthétique et à la sonorité de Stevens avec sa mini-batterie basique et ses légères cymbales tintinnabulantes. Cette conception ouverte et aérée fait place à la dynamique sonore et permet de distinguer le moindre son produit par Durrant sur son étrange mandoline électrique qui sonne plus comme un objet sonore avec de curieux effets que comme une mandoline. Chaque instrument occupe autant d’espace dans le champ auditif et le souffleur, John Butcher intervient à bon escient émaillant son jeu de growls – bourdonnements, coups de langue et de phases de silence, sculptant le son de la colonne d’air frémissante et bruissante. Il multiplie méthodiquement de nombreux effets sonores alors que Phil Durrant explore les cordes qui grincent, crissent, gémissent, tour à tour assourdies, résonnantes, cristallines, réverbérantes, coordonnant ses gestes avec ceux épars et en évolution constante du percussionniste. Les musiciens évitent remarquablement l’expressionnisme véloce et cherchent à distiller une multiplicité de sons, de frictions, de frappes, de bruits, de vibrations éthérées créant un univers kaléidoscopique qui se réincarne constamment et amalgame les idées de chaque joueur qui transitent de l’un à l’autre de milles façons. La musique s’étale ici autant dans l’espace et la durée qu’elle s’atomise, s’étire inexorablement ou se contracte en faisceaux contradictoires qui s’interpénètrent avec une grande lisibilité. Si au début de l’enregistrement en six parties extraites de deux concerts, le trio se retient d’infuser un activisme ludique ou un surcroît d’énergie avec la volonté d’impressionner l’auditeur, celui-ci découvre progressivement la richesse et la subtilité de leurs improvisations au fil des secondes et des minutes jusqu’à ce que celui-ci soit immergé, voire submergé par ces entrelacs organiques de trames en perpétuel mouvement – métamorphose ondulatoire, fracturée, implosée ou irisée. Les improvisateurs se concentrent sur une foultitude de détails sonores et de textures avec une très profonde constance et une exceptionnelle créativité durant ces deux performances d’un total de quarante-huit minutes. Peu importe que Wastell et Durrant ne démontrent pas de virtuosité- vélocité – colloquialité - Butcher souffle complètement en phase sans jamais se précipiter pour faire bonne mesure - , leur « virtuosité » consiste essentiellement et miraculeusement à renouveler constamment leurs ressources sonores presqu’à l’infini, à la fois épurées et foisonnantes, comme un voyage dans l’espace, croisant étoiles et galaxies. Assez unique en son genre.
Audrey Lauro Solo Prose Métallique Relative Pitch
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/prose-m-tallique
Une belle somme de trouvailles sonores, de compositions instantanées, de résonances métalliques, de vibrations de la colonne d’air qui met en évidence le son même du bec, du métal du tube perforé et obturé par les clapets dont la saxophoniste décale artistement leur ordonnancement. Et bien sûr de curieux effets de souffle, des chuintements, des harmoniques suspendues, l’affleurement du silence ou sa découpe incisive. Si l’album débute par une cascade de notes sinueuse en infinis escaliers eschériens, spirales effervescentes et accentuées avec une irrégularité éminemment musicale (Segments d’un Chant), les pièces suivantes explorent systématiquement un aspect bien focalisé des recherches sonores et expressives d’Audrey Lauro, une saxophoniste alto française et résidente en Belgique. Il est question de Prose Métallique et de Prose Plastique à deux reprises (1 et 2), de Chant Métallique et de Résidu. Prose Métallique : elle disserte adroitement avec le souffle animant la vibration du métal du saxophone alors que Prose Plastique fait converger le timbre au niveau du bec en altérant soigneusement l’intensité du souffle. Dans Chant métallique ses doigtés font de grands écarts dissonants que le souffle passionné colore et ressasse outre mesure avec une belle intensité quasi expressionniste. Bien sûr son imagination instantanée distille des variations logiques ou imprévisibles dans un cheminement aussi spontané qu’il est maîtrisé. Résidu : Audrey Lauro manie les scories ultimes qui sursautent par interférences aléatoires. Nous découvrons donc une belle gamme d’approches sonores qui épousent des formes intelligemment travaillées, peaufinées qui jaillissent solitaires, sauvages, intentionnelles ou intuitives. Cette œuvre excellement enregistrée est non seulement convaincante, elle demande à être écoutée in situ et in vivo dans un bel espace acoustique par un public attentif, qui, même s’il est peuplé de connaisseurs, aura quelque chose d’essentiel à partager et à apprendre.
Gianni Mimmo & Ove Volquartz Say When Aut Records
https://autrecords.bandcamp.com/album/say-when
Magnifique duo entre le saxophoniste soprano italien Gianni Mimmo, un résident de Pavie, et le clarinettiste basse allemand Ove Volquartz, un habitant de Göttingen. En outre, Ove souffle dans une flûte et dans une clarinette contrebasse dont il maîtrise admirablement le timbre et la sonorité sur l'entièreté de la tessiture et des intervalles plus ingrats. Que dire de Gianni Mimmo et de son lyrisme chatoyant et distingué ? Voilà , un superbe saxophoniste qui se consacre exclusivement au soprano après avoir découvert et développé les secrets du grand Steve Lacy. Mais rassurez- vous, c'est surtout un air de famille qu'il partage avec Steve. Son propos et sa démarche sont ailleurs. Gianni improvise avec de subtils enchaînements d'intervalles choisis mûrement réfléchis et exécutés le plus soigneusement du monde. Un univers polymodal contemporain qui se love dans les bourdonnements alambiqués de la clarinette basse d'Ove Volquartz. Say When : when parce que leur sens du timing dans leurs échanges croisés et tout à fait remarquable, majestueux même.Les deux artistes avaient déjà tourné et enregistré ensemble, entre autres, dans un remarquable bijou sonore et venteux en compagnie du contrebassiste John Hughes et de l'organiste Peer Schlechta (Cadenza del Crepusculo). Leur duo fonctionne à merveille créant de multiples connections et correspondances mélodiques, de motifs terriens ou évanescents, de croisements de fragments de thèmes qui s'agrègent en contrepoints complices. Ah le dialoque irisé de la flûte et du soprano dans Athena amid the Olive Trees. Cette musique est un parfait régal pour un amateur amoureux de jazz contemporain lassé des niaiseries, des téléphonades formatées et l'éternel recyclage d'idées toutes faites. Leur communion émotionnelle et sensible dégage une vibration de bonheur, d'entente, de compréhension apaisée avec cette distance par rapport à la facilité locutoire. Pas de babil intempestif ou d'effets en cascade, mais une recherche musicale profonde, existentielle et extrêmement talentueuse. Jimmy Giuffre aurait adoré ! Bien sûr, il en faut pour tous les goûts et chaque instant de la vie appelle à varier nos plaisirs. Je salue donc ces 49 minutes et ces six improvisations réussies au-delà des espérances. Aut a déjà publié les super albums du pianiste Nicolà Guazzaloca, et ce merveilleux album Say when est dédié à la mémoire d'un autre pianiste aujourd'hui disparu, Gianni Lenoci avec qui Ove et Gianni M avaient enregistré l'excellent CD Reciprocal Uncles. Merveilleux de bout en bout.
Just a reminder for labels and artists who wishes me to write about their albums : I am trying to write the best I can with a will for integrity and substance for to describe the works of improvised music artists of different ilks with respect and consideration of their own esthetics terms and musical intentions. Some geniuses are often unknown and get few press coverage although many make reverences to the "name" famous players and many listeners and personnalities from the scene are still ignoring great groups and great players. As I am writing alone by myself and it should be too much work for me to publish other writer's reviews and to review many many reviews. Firstly an autodidact improvising singer performing here and there when I can (or allowed to), I can't extend my listening and writing time to review as much as it happens that i find the opportunity to pile up CD's and downloads. I can't find all the time the inspiration and energy to write on the same level that of my standard good writing on each day of the week. As they is a huge incredible number of high quality and much involved improvisers everywhere, many of them neglected, I stick on many "lesser" known artists instead of the powerhouse ubiquitous who are heavily supported by the main writers, festivals, tour managers, producers while acknowledging the true musicianship and high creativity of a good bunch of legendary musicians avoiding to gobble everything that they can say and are issuing as i am too old to act as an unconditional groupie. More a selector than a collector...
https://thejonrosearchive.bandcamp.com/album/bailey-lovens-rose-podewil
Pour la première fois, un enregistrement substantiel de Paul Lovens avec Derek Bailey ou vice et versa, et le concours exceptionnel de l’artiste total du violon, Jon Rose, qui eut la bonne idée d’inviter Derek Bailey à Berlin en novembre 1992. Le guitariste n’avait plus joué à Berlin depuis un certain temps, et pour cette raison il y a joué un morceau en solo. Ce concert eut lieu dans une série de performances à l’ex Haus Der Jugend Talent de la défunte DDR rebatisée Podewil et était censé illustrer le concept de Chaos par le truchement de la libre improvisation. Disons qu’une improvisation solitaire de Derek Bailey à la guitare est tout sauf chaotique, mais suit généralement un cheminement de tuilage organisé de formes, d’intervalles de notes « weberniens » incluant des clusters soigneusement étudiés et des harmoniques aigües d’une justesse étonnante. Il y a bien un dérapage sonore électrique à un moment-éclair dont la sonorité électrique saturée me fait dire qu’il s’agit d’un concert hors de Londres. Mais le Chaos spontané et… contrôlé s’invite au sein du trio. Lovens et Bailey avaient déjà enregistré un court duo en 1979 inclus dans le vinyle Idyllen und Katastrophen publié par Po Torch, de formes, le label de Paul Lovens et Paul Lytton, avec Schlippenbach, S-A Johansson, Günter Christmann, Maarten Altena, Candace Natvig et Wolfgang Fuchs. Peu de temps avant ce concert de 1992, DB et PL ont collaboré dans trois CD’s de Company 1991 publiés par Incus avec John Zorn, Pat Thomas, Paul Rogers, Yves Robert, Alexander Balanescu et Vanessa Mackness. Dans ce Podewil 1992, leurs échanges sont à suivre à la trace. Le sens de l’épure de Paul Lovens, ses frappes millimétrées et asymétriques, les pulsations élastiques, la résonnance des métaux sur les peaux, la vibration des crotales, les raclements grattements sur les clous qui maintiennent les peaux des tambours chinois et les surfaces de celles-ci, les objets percussifs qui se déplacent par magie sur les tambours dans le feu de l’action comme par miracle, tout fait merveille et rend l’écoute fascinante. L’interaction minutieuse avec Derek Bailey ou leurs grand écarts peuvent révéler une capacité de télépathie instantanée. Jon Rose alterne ses interventions entre son violon et l’improbable violoncelle « customisé » à 19 cordes. Cascades, friselis pointillistes, accélérations subites et éphémères (on songe au tabla indien), imbrications atomisées et centrifuges ou contractions schématiques de lignes et d’ellipses qui s’évanouissent l’instant d’après. La démarche de Jon Rose semble plus conventionnelle, basée sur une forme de lyrisme décoiffant avec une projection sonore exceptionnelle. Jon peut se faire entendre sans micro ni amplification dans une grande salle. Ses interventions sont ici structurantes dans une autre dimension que celle fourmillante de détails sonores de ses deux acolytes. On connaît finalement que quelques enregistrements purement « improvisés » de Jon avec des collègues : The Kryonics avec Matthias Bauer et Alex Kolkowski, Temperaments avec Veryan Weston, Sliding avec Miya Masaoka, Colophony avec Richard Barrett et Meinhard Kneer ou Futch avec Hannes Bauer et Thomas Lehn. Pour une si longue carrière, il ne faut pas s’en étonner. Même s’il est profondément convaincu et enthousiaste de jouer de la musique acoustique et d’improviser librement, Jon Rose a développé une extraordinaire œuvre de compositions et de projets les plus diversifiés autour du violon et des cordes en utilisant une multiplicité de méthodes, d’innovations, de démarches, de techniques, d’instruments inventés et d'idées délirantes et loufoques etc… Cela conduit certains collègues, journalistes etc… à mettre en doute ses intentions d’improvisateur. Mais ce génie australien est sans nul doute un comparse de choix pour Bailey et Lovens. Il s’agit d’un document rare et d’une musique improvisée irrésistible de très haut niveau.
John Butcher Phil Durrant Mark Wastell Around the Square Above The Hill Confront Core31
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/around-the-square-above-the-hill
Rien d’étonnant de retrouver ces trois improvisateurs ensemble dans ce magnifique trio. Le saxophoniste John Butcher et le violoniste Phil Durrant ont joué et enregistré ensemble avec feu John Russell dans les années 80 et 90. Ce trio insigne avait alors développé une musique interactive pointilliste accueillie unanimement par le public de l'improvisation libre. Vers la fin des années 90, Butcher et Durrant ont été associés au violoncelliste Mark Wastell au sein du Chris Burn Ensemble ainsi qu’à des improvisateurs d’une nouvelle génération comme le harpiste Rhodri Davies, le trompettiste Axel Dörner et le percussionniste Burkhard Beins, tous deux Berlinois au sein d’une mouvance qu’on qualifiera de « réductionniste », "new silence » ou « lower case », créant ainsi un schisme esthétique « minimaliste » au sein de la communauté improvisée internationale marquée par l’expressionnisme du free-jazz et la complexité au niveau sonore. Encore une fois, je vous passe le vocable non – idiomatique trop simplificateur à mon goût. Un quart de siècle plus tard, beaucoup d’eaux ont coulé sous les ponts. Si Butcher est resté fidèle à ses sax soprano et ténor, Phil Durrant joue maintenant de la mandoline (électrique pour cet album)et de l’électronique et Mark Wastell de la percussion avec certains des instruments ayant appartenus au légendaire John Stevens. À l’écoute du jeu de Mark, on songe évidemment aux frappes subtilement dosées, à l’esthétique et à la sonorité de Stevens avec sa mini-batterie basique et ses légères cymbales tintinnabulantes. Cette conception ouverte et aérée fait place à la dynamique sonore et permet de distinguer le moindre son produit par Durrant sur son étrange mandoline électrique qui sonne plus comme un objet sonore avec de curieux effets que comme une mandoline. Chaque instrument occupe autant d’espace dans le champ auditif et le souffleur, John Butcher intervient à bon escient émaillant son jeu de growls – bourdonnements, coups de langue et de phases de silence, sculptant le son de la colonne d’air frémissante et bruissante. Il multiplie méthodiquement de nombreux effets sonores alors que Phil Durrant explore les cordes qui grincent, crissent, gémissent, tour à tour assourdies, résonnantes, cristallines, réverbérantes, coordonnant ses gestes avec ceux épars et en évolution constante du percussionniste. Les musiciens évitent remarquablement l’expressionnisme véloce et cherchent à distiller une multiplicité de sons, de frictions, de frappes, de bruits, de vibrations éthérées créant un univers kaléidoscopique qui se réincarne constamment et amalgame les idées de chaque joueur qui transitent de l’un à l’autre de milles façons. La musique s’étale ici autant dans l’espace et la durée qu’elle s’atomise, s’étire inexorablement ou se contracte en faisceaux contradictoires qui s’interpénètrent avec une grande lisibilité. Si au début de l’enregistrement en six parties extraites de deux concerts, le trio se retient d’infuser un activisme ludique ou un surcroît d’énergie avec la volonté d’impressionner l’auditeur, celui-ci découvre progressivement la richesse et la subtilité de leurs improvisations au fil des secondes et des minutes jusqu’à ce que celui-ci soit immergé, voire submergé par ces entrelacs organiques de trames en perpétuel mouvement – métamorphose ondulatoire, fracturée, implosée ou irisée. Les improvisateurs se concentrent sur une foultitude de détails sonores et de textures avec une très profonde constance et une exceptionnelle créativité durant ces deux performances d’un total de quarante-huit minutes. Peu importe que Wastell et Durrant ne démontrent pas de virtuosité- vélocité – colloquialité - Butcher souffle complètement en phase sans jamais se précipiter pour faire bonne mesure - , leur « virtuosité » consiste essentiellement et miraculeusement à renouveler constamment leurs ressources sonores presqu’à l’infini, à la fois épurées et foisonnantes, comme un voyage dans l’espace, croisant étoiles et galaxies. Assez unique en son genre.
Audrey Lauro Solo Prose Métallique Relative Pitch
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/prose-m-tallique
Une belle somme de trouvailles sonores, de compositions instantanées, de résonances métalliques, de vibrations de la colonne d’air qui met en évidence le son même du bec, du métal du tube perforé et obturé par les clapets dont la saxophoniste décale artistement leur ordonnancement. Et bien sûr de curieux effets de souffle, des chuintements, des harmoniques suspendues, l’affleurement du silence ou sa découpe incisive. Si l’album débute par une cascade de notes sinueuse en infinis escaliers eschériens, spirales effervescentes et accentuées avec une irrégularité éminemment musicale (Segments d’un Chant), les pièces suivantes explorent systématiquement un aspect bien focalisé des recherches sonores et expressives d’Audrey Lauro, une saxophoniste alto française et résidente en Belgique. Il est question de Prose Métallique et de Prose Plastique à deux reprises (1 et 2), de Chant Métallique et de Résidu. Prose Métallique : elle disserte adroitement avec le souffle animant la vibration du métal du saxophone alors que Prose Plastique fait converger le timbre au niveau du bec en altérant soigneusement l’intensité du souffle. Dans Chant métallique ses doigtés font de grands écarts dissonants que le souffle passionné colore et ressasse outre mesure avec une belle intensité quasi expressionniste. Bien sûr son imagination instantanée distille des variations logiques ou imprévisibles dans un cheminement aussi spontané qu’il est maîtrisé. Résidu : Audrey Lauro manie les scories ultimes qui sursautent par interférences aléatoires. Nous découvrons donc une belle gamme d’approches sonores qui épousent des formes intelligemment travaillées, peaufinées qui jaillissent solitaires, sauvages, intentionnelles ou intuitives. Cette œuvre excellement enregistrée est non seulement convaincante, elle demande à être écoutée in situ et in vivo dans un bel espace acoustique par un public attentif, qui, même s’il est peuplé de connaisseurs, aura quelque chose d’essentiel à partager et à apprendre.
Gianni Mimmo & Ove Volquartz Say When Aut Records
https://autrecords.bandcamp.com/album/say-when
Magnifique duo entre le saxophoniste soprano italien Gianni Mimmo, un résident de Pavie, et le clarinettiste basse allemand Ove Volquartz, un habitant de Göttingen. En outre, Ove souffle dans une flûte et dans une clarinette contrebasse dont il maîtrise admirablement le timbre et la sonorité sur l'entièreté de la tessiture et des intervalles plus ingrats. Que dire de Gianni Mimmo et de son lyrisme chatoyant et distingué ? Voilà , un superbe saxophoniste qui se consacre exclusivement au soprano après avoir découvert et développé les secrets du grand Steve Lacy. Mais rassurez- vous, c'est surtout un air de famille qu'il partage avec Steve. Son propos et sa démarche sont ailleurs. Gianni improvise avec de subtils enchaînements d'intervalles choisis mûrement réfléchis et exécutés le plus soigneusement du monde. Un univers polymodal contemporain qui se love dans les bourdonnements alambiqués de la clarinette basse d'Ove Volquartz. Say When : when parce que leur sens du timing dans leurs échanges croisés et tout à fait remarquable, majestueux même.Les deux artistes avaient déjà tourné et enregistré ensemble, entre autres, dans un remarquable bijou sonore et venteux en compagnie du contrebassiste John Hughes et de l'organiste Peer Schlechta (Cadenza del Crepusculo). Leur duo fonctionne à merveille créant de multiples connections et correspondances mélodiques, de motifs terriens ou évanescents, de croisements de fragments de thèmes qui s'agrègent en contrepoints complices. Ah le dialoque irisé de la flûte et du soprano dans Athena amid the Olive Trees. Cette musique est un parfait régal pour un amateur amoureux de jazz contemporain lassé des niaiseries, des téléphonades formatées et l'éternel recyclage d'idées toutes faites. Leur communion émotionnelle et sensible dégage une vibration de bonheur, d'entente, de compréhension apaisée avec cette distance par rapport à la facilité locutoire. Pas de babil intempestif ou d'effets en cascade, mais une recherche musicale profonde, existentielle et extrêmement talentueuse. Jimmy Giuffre aurait adoré ! Bien sûr, il en faut pour tous les goûts et chaque instant de la vie appelle à varier nos plaisirs. Je salue donc ces 49 minutes et ces six improvisations réussies au-delà des espérances. Aut a déjà publié les super albums du pianiste Nicolà Guazzaloca, et ce merveilleux album Say when est dédié à la mémoire d'un autre pianiste aujourd'hui disparu, Gianni Lenoci avec qui Ove et Gianni M avaient enregistré l'excellent CD Reciprocal Uncles. Merveilleux de bout en bout.
Just a reminder for labels and artists who wishes me to write about their albums : I am trying to write the best I can with a will for integrity and substance for to describe the works of improvised music artists of different ilks with respect and consideration of their own esthetics terms and musical intentions. Some geniuses are often unknown and get few press coverage although many make reverences to the "name" famous players and many listeners and personnalities from the scene are still ignoring great groups and great players. As I am writing alone by myself and it should be too much work for me to publish other writer's reviews and to review many many reviews. Firstly an autodidact improvising singer performing here and there when I can (or allowed to), I can't extend my listening and writing time to review as much as it happens that i find the opportunity to pile up CD's and downloads. I can't find all the time the inspiration and energy to write on the same level that of my standard good writing on each day of the week. As they is a huge incredible number of high quality and much involved improvisers everywhere, many of them neglected, I stick on many "lesser" known artists instead of the powerhouse ubiquitous who are heavily supported by the main writers, festivals, tour managers, producers while acknowledging the true musicianship and high creativity of a good bunch of legendary musicians avoiding to gobble everything that they can say and are issuing as i am too old to act as an unconditional groupie. More a selector than a collector...
22 février 2025
Peter Brötzmann - Han Bennink/ Duck Baker/ Zlatko Kaucic, at 70 w. Torben Snekkestad, Axel Dörner, Tomaz Grom, Agusti Fernandez and Barry Guy/ Wolfgang Fuchs Hans Schneider Bernhard Arndt
Peter Brötzmann Han Bennink Schwarzwaldfahrt FMP digital
https://destination-out.bandcamp.com/album/schwarzwaldfahrt
Le LP vinyle FMP 0440 du tandem Brötzmann & Bennink est une rare pièce à conviction de l’esprit artistique révolutionnaire jusqu’au boutiste d’une génération qui remettait en question toutes les conventions et idées relatives à l’art musical et aux hiérarchies esthétiques et humaines durant lesannées 60 et 70. Replaçons-nous un peu plus d’une centaine d’années en arrière. Les musiciens, artistes, poètes, sculpteurs etpeintres Européens prennent conscience qu’il existe d’autres cultures que celle, occidentale, dans laquelle ils ont été éduqués et formatés : l'Afrique, l'Inde, l'Océanie, l'Amazonie... Des musicologues curieux se mettent à explorer la musique de villages africains, d’îles du Pacifique, des déserts en collectant des enregistrant la musique « traditionnelle » de ces populations liées aux cycles de la vie et des saisons « sur le terrain ». C’est de cette pratique de collectage et d’investigation que naît le concept de « field recordings ». Mais pour ces deux artistes engagés et aussi impliqués dans les arts graphiques contemporains et des mouvements comme Fluxus, que Peter Brötzmann et Han Bennink, rien d’étonnant qu’ils aient imaginé jouer en plein air dans la Forêt Noire (Schwarzwald) et s’enregistrer en mettant en évidence la résonance de l’espace naturel auprès d’une étendue d’eau, des amoncellements de roches, de bûches sur le sol, sur la terre battue ou dans les fougères. Un peu comme on peut l’entendre dans les enregistrements de musique pygmée à l’orée de la forêt par le chercheur Belge Didier Demolin (Chants De L'Orée De La Forêt: Polyphonies Des Pygmées Efe Fonti Musicali 1990). De plus, Han Bennink est un ardent collectionneur de disques de musiques "ethniques" provenant d'Afrique, d'Inde etc... Il suffit d'écouter ces enregistrements de terrain d'Afrique de l'Ouest tels "Musiques Kabiyé" du Togo (Ocora OCR 76 LP) ou les LP's Folkways des Pygmées enregistrés par Colin Turnbull dans l'Ituri. On y entend des percussionnistes jouer à même le sol et ensuite écouter ces passages de The Elements ou de Couscouss de la Mauresque du trio Brötzmann Van Hove Bennink (FMP0030/0040 1971) dans lesquels Bennink percute sur le plancher de la scène une variété d'instruments percussifs africains ou bien faire tournoyer des rhombes dans l'air ambiant... On saisit alors d'où vient son inspiration. Cet album Schwarzwaldfahrt a été enregistré près d’Aufen et de Schwarzenbachtalsperre en Forêt Noire avec un Stella Vox par Peter Brötzmann lui-même du 9 au 11 mai 1977. Des extraits soigneusement sélectionnés sont parus dans un vinyle single du label FMP la même année avec dix sélections parmi les nombreuses prises. Il a été réédité ensuite par l’Unheard Music Series d’Atavistic avec dix autres pièces supplémentaires en 2005. En voici la réédition digitale de FMP 0440 avec ces morceaux supplémentaires et très soignée au niveau qualité acoustique. Instrumentation : e-flat clarinet, b-flat clarinet, bass clarinet, soprano saxophone, alto saxophone, birdcalls, viola, banjo, cymbals, wood, trees, sand, land, water, air ! C’est absolument fantastique ! Han Bennink frappe sur le sol, dans l’eau, sur des pierres, des branches ou ...une cymbale ancienne épaisse et bruissante : on reconnaît immédiatement son style free !. PB fait chauffer la colonne d’air en soufflant à pleins poumons éructant plus violemment que sur scène, s'adressant aux oiseaux qui sifflent dans le lointain. Duos de clarinette. Grattoirs agités frénétiquement, jeux percussifs à même l'humus ou la terre battue, sur quelques branches et pierres avec cette résonance forestière si particulière … le benninkisme total, obsessionnel, frénétique, africain et le souffle en volutes de Peter à la clarinette si bémol, complètement en phase... quand il ne sollicite pas une comptine germanique. On entend les chants d’oiseaux, l’écoulement de l’eau, le fracas des galets remués par le batteur, des rumeurs lointaines, le passage d’un avion, et les frappes sonores les plus variées sur toutes les surfaces, matières, textures, végétaux.... Évidemment, les appeaux sont du plus bel effet dans ce contexte. On se demande d’ailleurs d’où peuvent bien provenir toutes ces sonorités et ces sensations de mouvement captées lors de ces sessions en plein air. On reconnaît quand même l’écoulement des eaux d’une source ou alors les deux hommes évoluent à même le plan d’eau en jouant des clarinettes et du sax soprano en plongeant le pavillon dans l’eau ce qui produit de curieux effets sonores genre basse-cour et jérémiades de volatiles, canards, poules d’eau, oies sauvages. C’est vraiment extraordinaire ! Il fallait y avoir pensé et surtout oser et réaliser valablement une telle expérience utopique au point d’en faire une véritable œuvre musicale au délire absolu les bottes plongées dans la réalité fangeuse et feuillue d’une forêt sauvage. Incontournable !! OOLYAKOO !!
Breakdown Lane Duck Baker ESP Disk
https://duckbakeresp.bandcamp.com/album/breakdown-lane-free-solos-duos-1976-1998
C’est bien le troisième album solo « free-jazz » du guitariste « fingertstyle » Richard « Duck » Baker, un vétéran de la scène folk spécialiste du ragtime, du jazz ancien et swing etc… interprète de Monk et d’Herbie Nicols… et d’Ornette Coleman dont il joue ici Peace ! C’est aussi son deuxième CD pour ESP Disk, le précédent Confabulations (ESP5065) étant une série de duos avec rien moins que Derek Bailey, Michael Moore, Mark Dresser, Roswell Rudd, John Bucher, Steve Beresford et son Duck Baker Trio ou Quartet avec Alex Ward, Joe Williamson & John Edwards et Steve Noble. Pour ses albums « free » , Duck Baker affectionne les anthologies d’enregistrements de périodes et lieux différents , sélectionnant soigneusement les meilleurs prises ou les plus mémorables. C’est ainsi que cet album de « solos » de guitare featuring Eugene Chadbourne dans deux morceaux dont le morceau titre en version duo, Breakdown Lane et un curieux Take the « A » Train ! Car Duck Baker aime à reprendre d’un album solo à l’autre (cfr Outside Emanem 5041 2016 et Everything That Rises Must Converge/ Mighty Quinn 2009) des morceaux fétiches irrésistibles. Ça sonne tellement bien qu’on les déguste avec grand plaisir d’un album à l’autre, surtout que certains morceaux qui surgissent inopinément sont tout aussi irrésistibles, attachants ou ébouriffants. Duck Baker a un sens inné de la mélodie et du surf volatile sur la crête des tribulations rythmiques de ses compositions en zig-zag. Dans sa jeunesse, il a croisé Eugène Chadbourne et John Zorn époque Parachute, le label, pour lequel il a co-gravé Guitar Trios avec Chadbourne et Randy Hutton. C’est Zorn qui lui a demandé d’enregistrer en solo des compositions du pianiste Herbie Nichols pour son label Avan en 1995-6 (Spinning Song Avan 040). Vu la complexité de la musique de Nichols, c’est un véritable exploit, surtout avec cinq doigts de la main gauche, cinq doigts de la main droite et six cordes en nylon ! Cela l’a amené à interpréter Thelonious Monk. Je vous dis : Richard Duck Baker est réellement « un grand du jazz », musique dont il maîtrise bien des secrets, comme l’étaient des guitaristes comme Django, Charlie Christian ou Jim Hall. Mais dans un registre tout différent, le « fingerstyle » en vogue il y a une centaine d’années, mais petit à petit délaissé par pratiquement tous les collègues se situe dans une tout autre dimension instrumentale et … gravitationnelle. Mais aussi, je pense, aucun de ses collègues « fingerstyle » (il a enregistré en duo avec certains d’entre eux) ne se risque dans autant de répertoires aussi variés et dans cette « free-music » à l’allure aussi dératée que la sienne. Donc revenons au disque proprement dit. On retrouve ici les superbes morceaux que sont Allah Perhaps de l’album Everything That Rises Must Converge, Breakdown Lane, No Family Planning, Klee et Like Flies de l’album Outside, certains avec deux versions différentes comme ici No Family Planning I et II. Il n’a pas tort car ses super morceaux méritent d’être écoutés à plusieurs reprises. Il faut en suivre les moindres mouvements à la trace, cette virtuosité généreuse qui change constamment de cap, de rythmes, d’harmonies. Savoureux, volatile, surprenant et unique. Excellentes notes de pochette d’Anthony Barnett, un vétéran de la scène free-jazz Britannique proche de feu John Tchicaï.
Zlatko Kaucic at 70 Inklings 4CD Fundacja Sluchaj FSR 27/2024
Zlatko Kaucic, Torben Snekkestad, Axel Dörner, Tomaz Grom, Agusti Fernandez and Barry Guy
https://sluchaj.bandcamp.com/album/inklings
Pas moins de 4CD avec deux duos et deux trios autour du percussionniste slovène Zlatko Kaucic qui fête son 70ème anniversaire. C’est un peu beaucoup à écouter. Il est loin le temps où on faisait tourner la même face de vinyle pour goûter et déguster le moindre détail d’un album comme the London Concert ou Old Moers Almanach deux heures durant. Comme j’ai été biberonné depuis un demi-siècle avec la crème des « free-drummers » de « ma génération d’auditeurs – fans de free-music – vous savez la saga Tony Oxley - Han Bennink - John Stevens - Paul Lovens - Paul Lytton - Roger Turner - Ray Strid –, je me réjouis d’écouter Zlatko à plein pot. Comme par exemple dans VENČKO, ce duo très focalisé avec Torben Snekkestad, un saxophoniste original que je n’ai pas encore eu l’honneur de chroniquer. Voilà au moins un chercheur de sons intéressant(s) qui fait sincèrement son possible pour faire sonner ses sax ténor et soprano d’une manière sensible et relativement exploratoire avec un travail intimiste sur le timbre, l’ouverture des clés, la diffraction des ondes et des fréquences spécialement dans le deuxième morceau (VEN), nais aussi dans une veine plus mélodique (3/ VENÇ) . Torben a un bon potentiel et un vrai avenir s’il continue dans cette voie. Le batteur démontre ici sa sensibilité avec un jeu minimaliste frémissant et l’usage discret des percussions métalliques dans une atmosphère de murmures et de vibrations ou en faisant vibrer sourdement les peaux avec les mailloches. Une démarche de percussionniste bruiteur-rythmicien plutôt qu’un recycleur de figures de batterie. Il fait aussi un bon dosage du silence dans ses interventions ellipitiques (VENČKO). Là où cela devient vraiment intéressant est ce nouveau trio composé en fait de deux duos du contrebassiste Tomaz Grom avec respectivement Zlatko et le trompettiste Axel Dörner. Généralement les auditeurs du public européen qui suivent à raison Fundacja Sluchaj, Not Two Records, No Business ou InTakt sont moins informés des productions de « micro-labels » de petits pays comme la Slovénie. Par exemple, Zavod Sploh, lequel a publié des choses passionnantes : Torn Memories of Folklore (2019) et the ear is the shadow of the eye (2021) du tandem Tomaz Grom et Zlatko Kaucic, deux albums que j’ai chroniqués avec le plus grand plaisir. C’est radical, orienté vers la recherche de sons, l’intrication intrigante et intransigeante, une exploration de textures, de timbres, d’amalgames inouïs, organiques, bruissants, subtiles. La vraie musique improvisée libre qui regarde devant elle en oubliant ses tics et ses tocs et la force de l’habitude. Mais alors, la meilleure, c’est que Tomaz Grom a sollicité la collaboration d’Axel Dörner, quelqu’un qui fait imploser la trompette avec des techniques alternatives pour faire de la méta-musique en articulant des efflorescences étonnantes au départ d’effets de souffle « réductionnistes » (un terme datant de l’année 2000) complètement sublimés, outrepassés etc… Wouaw. Et donc, vous avez droit à ce super trio de Zlatko, Axel et Tomaz intitulé A Silent Thought Shined Suite qui à lui seul est un solide argument d’achat et d’écoute. Il faut vraiment parcourir cette longue suite de 36 minutes pour en saisir les tenants et aboutissants. Le sel de la terre de la musique improvisée. Axel bruite comme lui seul sait le faire maniant de larges horizons de sonorités, d’éclats, de grondements, d’ondes, de souffles sourds, de scories brûlées. Tomaz fait ronronner sa contrebasse, strier ses cordes, mugir la boiserie, palpiter des interférences de frottements en se pliant à la dynamique spécifique du trompettiste, leur empathie sonore instantanée servie par la profonde sensibilité, les vibrations sonores indéfinies et intimes du percussionnistes. Un bel usage du silence et de belles enchaînements d’actions créatives. Avec le saxophoniste portugais Rodrigo Amado en duo, on retourne aux sources de la musique afro-américaine, la lingua franca du free-jazz. Le batteur, s’il joue free, désaxe les rythmes avec roulements en cascades énergiques et une volubilité entraînante tout en prouvant ses qualités intrinsèques de la batterie. On est proche du de l’univers du duo Edward Blackwell et Dewey Redman, le saxophoniste soufflant à gorge déployée, énergiquement, ou bien tendrement en suggérant une mélodie alors que son collègue le suit délicatement avec classe et le plus grand naturel. À deux ils construisent un beau dialogue, la batteur maintenant un drive saisissant en crescendo (2/ Free Fall II). Cela se laisse écouter agréablement : Free Fall, 48 :20 déclinée en quatre parties. Dans ce coffret s’affirme la volonté de créer des suites évolutives avec chaque fois une progression bien menée qui bonifie le travail d’Amado et donne un cap dans ses improvisations. Le CD 4 , Inklings est une réunion « au sommet » avec le contrebassiste Barry Guy et le pianiste Agusti Fernandez pour sept échanges de haut niveau pour 49 minutes toutes en nuances. Celui ou celle qui connaît Agusti et Barry et leurs fréquentes collaborations (avec Ramon Lopez, par exemple), aura encore l’occasion d’apprécier leur capacité de synthétiser brillamment l’énergie du free-jazz, la démarche issue du contemporain et les aléas imaginatifs – imaginaires de la libre improvisation. Musique à l’abord « sérieux » , complexe et réfléchie, elle est pourtant animée par un esprit ludique, des moments intimistes suspendus, chambristes et parfois au bord du silence. On y trouve une démarche de recherche de sonorités, de détails infimes, et dans cette perspective, le travail de Zlatko Kaucic est exemplaire, offrant par exemple une univers de vibrations sonores éthérées alors qu’Agusti frictionne délicatement une corde de piano suivi par l’archet vibrionnant sur une corde à proximité du chevalet. On suit leurs improvisations sonores, bruissantes à la trace. On imaginerait bien un Urs Leimgruber ou un Michel Doneda titiller la colonne d’air avec des harmoniques tirées par les cheveux et pincements d’anche. De la vraie free-music radicale. Une plongée en apnée dans les flux soniques méta-musicaux poussant une boule d’énergies dilatant la matière. On sait aussi abruptement décélérer la cadence pour repartir d’un autre pied introduisant une trance au clavier. J’apprécie la sauvagerie, la rage organique des deux virtuoses classieux que sont Barry Guy et Agusti Fernandez : ils ont trouvé en Zlatko Kaucic le bruiteur percussionniste organique par excellence qui se fond à fond dans ce super trio (3/ Inkling3). Le contraste est total entre la furia du précédent morceau et du 4/ Can Ram la fraîcheur point dans une ritournelle qui petit à petit gire, s’élance, tournoie, s’élève dans un trilogue lyrique pour changer. En 5`/ Inkiling 5, c’est à nouveau des échanges détaillés exploratoires et intimistes tout en nuances, sons, timbres, bruits, agrégats, secousses, silences, dérives en évitant effets de manche et débauche de notes. La musique poursuit alors un but, un état de déséquilibre, d’engagement physique vers un apex d’une violence rare. Une fois atteint, l’art du decrescendo est progressif, sauvage mais contrôlé. On veut ignorer qui joue quoi, tant ils font corps l’un à l’autre. L’exploit « soliste individuel » est complètement effacé dans un amalgame vif et vivant. Magique. Complexe et simple à la fois. Du grand Art. Avec ce deuxième trio, vous pouvez vous rassurer, vous ne perdrez pas votre temps. Bravo Zlatko !!
Fuchs Arndt Schneider Wolfgang Fuchs Hans Schneider Bernhard Arndt FMP Digital
https://destination-out.bandcamp.com/album/fuchs-arndt-schneider
Inédit issu des archives FMP, année 1984 paru en 2018. Ayant écrit plusieurs pages sur le parcours de vie musicale du contrebassiste Han Schneider décédé en novembre dernier, je me devais de conter ô les bienfaits de cet album digital, même plus de 6 ans après sa parution. Il y a trop peu d’albums du clarinettiste basse et saxophoniste exclusivement sopranino Wolfgang Fuchs par rapport à nombre de ses confrères duquel il semble proche : Evan Parker, John Butcher, Mats Gustafsson, mais aussi Lol Coxhill, Urs Leimgruber, Michel Doneda. Et pourtant ! Fin des années 70 début 80, il n’y a qu’un seul autre risque tout de grande envergure qui s’est intensément engagé dans l’exploration – explosion – implosion du saxophone à la suite d’Evan Parker en rupture affirmée du free jazz US. John Butcher n’apparaît qu’au milieu des années 80, Mats G, tout comme Stefan Keune, encore trop jeunes, Michel Doneda dans la mouvance "folk imaginaire ", Urs est plongé dans le jazz, etc... Wolfgang Fuchs était un géant trop tôt disparu. Il avait une projection du son extraordinaire à la clarinette basse, même quand il jouait « doucement » des effets sonores au niveau du bec. Il faisait éclater en schrapnels incandescents l’articulation délirante de son souffle halluciné avec toutes sortes d’effets de timbres en scories où la notion de bruit et l’atonalité musicale ne font qu’un . Il possédait une énergie extraordinaire aussi impressionnante que celle de Brötzmann. Mais il pouvait aussi jouer au bord du silence en créant une tension prête à exploser. C’était Jo la Terreur et Max la Menace. Intransigeant, sa musique était au fil du rasoir. Dans la musique improvisée libre, c’est le champion de la clarinette basse … et contrebasse le plus radical et vénéneux qui existait dès la fin des années 70. Aussi un phénomène de la déflagration du sax sopranino de l'implosion de la colonne d'air. Cet album nous fait entendre l’excellement pianiste Bernhard Arndt, un pilier de la scène berlinoise documenté avec un coup de marteau en travers de la pochette : Working en duo avec le batteur Manfred Kussatz (FMP 0750)/ Plus tard paraît un cd solo que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter sur le sublabel OWN de FMP. Le pianiste donne ici une excellente prestation en improvisant intelligemment avec les deux équipiers habituels que sont Fuchs et Schneider. La contrebasse de Hans était un peu enterrée dans le quartet X-PACT avec Erhard Hirt et Paul Lytton, A Frogman’s View / Uhlklang. Ici la configuration instrumentale clarinette/ sax, piano, contrebasse permet d’entendre clairement les dessins mouvants de son intense travail à l’archet, véritable sculpture sonore vivante et contrepartie attentive , concentrée et minutieuse face à la furia du souffleur aussi échevelée que méthodique et expressionniste et aiguillonnée par les doigtés endiablés et les clusters du pianiste. Il y a beaucoup de choses dans cet album de 11 improvisations de durées différentes distillées sur une heure et demie bien remplie et d’une grande diversité et autant de cohérence. On réalise qu’à cette époque, Hans Schneider fait figure d’explorateur intrépide et radical à la contrebasse. Et le pianiste est une sacrée pointure dans le registre contemporain. Comme Fred Van Hove, il arrive à jouer et improviser plusieurs motifs à la fois. Si vous n’avez jamais imaginé Donald Duck jouer du saxophone dans une colère froide, il faut absolument écouter l’inexorable et virulent Wolfgang Fuchs au sax sopranino. Plus que ça tu meurs !! Qui parviendrait à maîtriserles harmoniques au-delà du registre aigu de ce saxophone au registre ultra-aigu difficilissime aussi vifs que l'éclair !! Et il a aussi son côté lunatique à la Lol Coxhill et son registre chants d'oiseaux. Parfois in croit entendre le sax sopranino, mais il joue en fait de la clarinette basse dans les suraigus. Il y a tellement d’albums « moyens » parus ces deux dernières décennies sous le label musique improvisée libre que c’est un vrai scandale de nous raser avec des demi-portions alors que ce témoignage exemplaire n’est disponible qu’en digital presque sous le manteau. Comme le disait Caliméro, c’est trop injuste. Du meilleur tonneau. Wolfgang était un souffleur extraordinaire et un improvisateur exceptionnel. À la portée des Evan Parker, Urs Leimgruber et Michel Doneda. Et ce trio est toute une aventure !!!
https://destination-out.bandcamp.com/album/schwarzwaldfahrt
Le LP vinyle FMP 0440 du tandem Brötzmann & Bennink est une rare pièce à conviction de l’esprit artistique révolutionnaire jusqu’au boutiste d’une génération qui remettait en question toutes les conventions et idées relatives à l’art musical et aux hiérarchies esthétiques et humaines durant lesannées 60 et 70. Replaçons-nous un peu plus d’une centaine d’années en arrière. Les musiciens, artistes, poètes, sculpteurs etpeintres Européens prennent conscience qu’il existe d’autres cultures que celle, occidentale, dans laquelle ils ont été éduqués et formatés : l'Afrique, l'Inde, l'Océanie, l'Amazonie... Des musicologues curieux se mettent à explorer la musique de villages africains, d’îles du Pacifique, des déserts en collectant des enregistrant la musique « traditionnelle » de ces populations liées aux cycles de la vie et des saisons « sur le terrain ». C’est de cette pratique de collectage et d’investigation que naît le concept de « field recordings ». Mais pour ces deux artistes engagés et aussi impliqués dans les arts graphiques contemporains et des mouvements comme Fluxus, que Peter Brötzmann et Han Bennink, rien d’étonnant qu’ils aient imaginé jouer en plein air dans la Forêt Noire (Schwarzwald) et s’enregistrer en mettant en évidence la résonance de l’espace naturel auprès d’une étendue d’eau, des amoncellements de roches, de bûches sur le sol, sur la terre battue ou dans les fougères. Un peu comme on peut l’entendre dans les enregistrements de musique pygmée à l’orée de la forêt par le chercheur Belge Didier Demolin (Chants De L'Orée De La Forêt: Polyphonies Des Pygmées Efe Fonti Musicali 1990). De plus, Han Bennink est un ardent collectionneur de disques de musiques "ethniques" provenant d'Afrique, d'Inde etc... Il suffit d'écouter ces enregistrements de terrain d'Afrique de l'Ouest tels "Musiques Kabiyé" du Togo (Ocora OCR 76 LP) ou les LP's Folkways des Pygmées enregistrés par Colin Turnbull dans l'Ituri. On y entend des percussionnistes jouer à même le sol et ensuite écouter ces passages de The Elements ou de Couscouss de la Mauresque du trio Brötzmann Van Hove Bennink (FMP0030/0040 1971) dans lesquels Bennink percute sur le plancher de la scène une variété d'instruments percussifs africains ou bien faire tournoyer des rhombes dans l'air ambiant... On saisit alors d'où vient son inspiration. Cet album Schwarzwaldfahrt a été enregistré près d’Aufen et de Schwarzenbachtalsperre en Forêt Noire avec un Stella Vox par Peter Brötzmann lui-même du 9 au 11 mai 1977. Des extraits soigneusement sélectionnés sont parus dans un vinyle single du label FMP la même année avec dix sélections parmi les nombreuses prises. Il a été réédité ensuite par l’Unheard Music Series d’Atavistic avec dix autres pièces supplémentaires en 2005. En voici la réédition digitale de FMP 0440 avec ces morceaux supplémentaires et très soignée au niveau qualité acoustique. Instrumentation : e-flat clarinet, b-flat clarinet, bass clarinet, soprano saxophone, alto saxophone, birdcalls, viola, banjo, cymbals, wood, trees, sand, land, water, air ! C’est absolument fantastique ! Han Bennink frappe sur le sol, dans l’eau, sur des pierres, des branches ou ...une cymbale ancienne épaisse et bruissante : on reconnaît immédiatement son style free !. PB fait chauffer la colonne d’air en soufflant à pleins poumons éructant plus violemment que sur scène, s'adressant aux oiseaux qui sifflent dans le lointain. Duos de clarinette. Grattoirs agités frénétiquement, jeux percussifs à même l'humus ou la terre battue, sur quelques branches et pierres avec cette résonance forestière si particulière … le benninkisme total, obsessionnel, frénétique, africain et le souffle en volutes de Peter à la clarinette si bémol, complètement en phase... quand il ne sollicite pas une comptine germanique. On entend les chants d’oiseaux, l’écoulement de l’eau, le fracas des galets remués par le batteur, des rumeurs lointaines, le passage d’un avion, et les frappes sonores les plus variées sur toutes les surfaces, matières, textures, végétaux.... Évidemment, les appeaux sont du plus bel effet dans ce contexte. On se demande d’ailleurs d’où peuvent bien provenir toutes ces sonorités et ces sensations de mouvement captées lors de ces sessions en plein air. On reconnaît quand même l’écoulement des eaux d’une source ou alors les deux hommes évoluent à même le plan d’eau en jouant des clarinettes et du sax soprano en plongeant le pavillon dans l’eau ce qui produit de curieux effets sonores genre basse-cour et jérémiades de volatiles, canards, poules d’eau, oies sauvages. C’est vraiment extraordinaire ! Il fallait y avoir pensé et surtout oser et réaliser valablement une telle expérience utopique au point d’en faire une véritable œuvre musicale au délire absolu les bottes plongées dans la réalité fangeuse et feuillue d’une forêt sauvage. Incontournable !! OOLYAKOO !!
Breakdown Lane Duck Baker ESP Disk
https://duckbakeresp.bandcamp.com/album/breakdown-lane-free-solos-duos-1976-1998
C’est bien le troisième album solo « free-jazz » du guitariste « fingertstyle » Richard « Duck » Baker, un vétéran de la scène folk spécialiste du ragtime, du jazz ancien et swing etc… interprète de Monk et d’Herbie Nicols… et d’Ornette Coleman dont il joue ici Peace ! C’est aussi son deuxième CD pour ESP Disk, le précédent Confabulations (ESP5065) étant une série de duos avec rien moins que Derek Bailey, Michael Moore, Mark Dresser, Roswell Rudd, John Bucher, Steve Beresford et son Duck Baker Trio ou Quartet avec Alex Ward, Joe Williamson & John Edwards et Steve Noble. Pour ses albums « free » , Duck Baker affectionne les anthologies d’enregistrements de périodes et lieux différents , sélectionnant soigneusement les meilleurs prises ou les plus mémorables. C’est ainsi que cet album de « solos » de guitare featuring Eugene Chadbourne dans deux morceaux dont le morceau titre en version duo, Breakdown Lane et un curieux Take the « A » Train ! Car Duck Baker aime à reprendre d’un album solo à l’autre (cfr Outside Emanem 5041 2016 et Everything That Rises Must Converge/ Mighty Quinn 2009) des morceaux fétiches irrésistibles. Ça sonne tellement bien qu’on les déguste avec grand plaisir d’un album à l’autre, surtout que certains morceaux qui surgissent inopinément sont tout aussi irrésistibles, attachants ou ébouriffants. Duck Baker a un sens inné de la mélodie et du surf volatile sur la crête des tribulations rythmiques de ses compositions en zig-zag. Dans sa jeunesse, il a croisé Eugène Chadbourne et John Zorn époque Parachute, le label, pour lequel il a co-gravé Guitar Trios avec Chadbourne et Randy Hutton. C’est Zorn qui lui a demandé d’enregistrer en solo des compositions du pianiste Herbie Nichols pour son label Avan en 1995-6 (Spinning Song Avan 040). Vu la complexité de la musique de Nichols, c’est un véritable exploit, surtout avec cinq doigts de la main gauche, cinq doigts de la main droite et six cordes en nylon ! Cela l’a amené à interpréter Thelonious Monk. Je vous dis : Richard Duck Baker est réellement « un grand du jazz », musique dont il maîtrise bien des secrets, comme l’étaient des guitaristes comme Django, Charlie Christian ou Jim Hall. Mais dans un registre tout différent, le « fingerstyle » en vogue il y a une centaine d’années, mais petit à petit délaissé par pratiquement tous les collègues se situe dans une tout autre dimension instrumentale et … gravitationnelle. Mais aussi, je pense, aucun de ses collègues « fingerstyle » (il a enregistré en duo avec certains d’entre eux) ne se risque dans autant de répertoires aussi variés et dans cette « free-music » à l’allure aussi dératée que la sienne. Donc revenons au disque proprement dit. On retrouve ici les superbes morceaux que sont Allah Perhaps de l’album Everything That Rises Must Converge, Breakdown Lane, No Family Planning, Klee et Like Flies de l’album Outside, certains avec deux versions différentes comme ici No Family Planning I et II. Il n’a pas tort car ses super morceaux méritent d’être écoutés à plusieurs reprises. Il faut en suivre les moindres mouvements à la trace, cette virtuosité généreuse qui change constamment de cap, de rythmes, d’harmonies. Savoureux, volatile, surprenant et unique. Excellentes notes de pochette d’Anthony Barnett, un vétéran de la scène free-jazz Britannique proche de feu John Tchicaï.
Zlatko Kaucic at 70 Inklings 4CD Fundacja Sluchaj FSR 27/2024
Zlatko Kaucic, Torben Snekkestad, Axel Dörner, Tomaz Grom, Agusti Fernandez and Barry Guy
https://sluchaj.bandcamp.com/album/inklings
Pas moins de 4CD avec deux duos et deux trios autour du percussionniste slovène Zlatko Kaucic qui fête son 70ème anniversaire. C’est un peu beaucoup à écouter. Il est loin le temps où on faisait tourner la même face de vinyle pour goûter et déguster le moindre détail d’un album comme the London Concert ou Old Moers Almanach deux heures durant. Comme j’ai été biberonné depuis un demi-siècle avec la crème des « free-drummers » de « ma génération d’auditeurs – fans de free-music – vous savez la saga Tony Oxley - Han Bennink - John Stevens - Paul Lovens - Paul Lytton - Roger Turner - Ray Strid –, je me réjouis d’écouter Zlatko à plein pot. Comme par exemple dans VENČKO, ce duo très focalisé avec Torben Snekkestad, un saxophoniste original que je n’ai pas encore eu l’honneur de chroniquer. Voilà au moins un chercheur de sons intéressant(s) qui fait sincèrement son possible pour faire sonner ses sax ténor et soprano d’une manière sensible et relativement exploratoire avec un travail intimiste sur le timbre, l’ouverture des clés, la diffraction des ondes et des fréquences spécialement dans le deuxième morceau (VEN), nais aussi dans une veine plus mélodique (3/ VENÇ) . Torben a un bon potentiel et un vrai avenir s’il continue dans cette voie. Le batteur démontre ici sa sensibilité avec un jeu minimaliste frémissant et l’usage discret des percussions métalliques dans une atmosphère de murmures et de vibrations ou en faisant vibrer sourdement les peaux avec les mailloches. Une démarche de percussionniste bruiteur-rythmicien plutôt qu’un recycleur de figures de batterie. Il fait aussi un bon dosage du silence dans ses interventions ellipitiques (VENČKO). Là où cela devient vraiment intéressant est ce nouveau trio composé en fait de deux duos du contrebassiste Tomaz Grom avec respectivement Zlatko et le trompettiste Axel Dörner. Généralement les auditeurs du public européen qui suivent à raison Fundacja Sluchaj, Not Two Records, No Business ou InTakt sont moins informés des productions de « micro-labels » de petits pays comme la Slovénie. Par exemple, Zavod Sploh, lequel a publié des choses passionnantes : Torn Memories of Folklore (2019) et the ear is the shadow of the eye (2021) du tandem Tomaz Grom et Zlatko Kaucic, deux albums que j’ai chroniqués avec le plus grand plaisir. C’est radical, orienté vers la recherche de sons, l’intrication intrigante et intransigeante, une exploration de textures, de timbres, d’amalgames inouïs, organiques, bruissants, subtiles. La vraie musique improvisée libre qui regarde devant elle en oubliant ses tics et ses tocs et la force de l’habitude. Mais alors, la meilleure, c’est que Tomaz Grom a sollicité la collaboration d’Axel Dörner, quelqu’un qui fait imploser la trompette avec des techniques alternatives pour faire de la méta-musique en articulant des efflorescences étonnantes au départ d’effets de souffle « réductionnistes » (un terme datant de l’année 2000) complètement sublimés, outrepassés etc… Wouaw. Et donc, vous avez droit à ce super trio de Zlatko, Axel et Tomaz intitulé A Silent Thought Shined Suite qui à lui seul est un solide argument d’achat et d’écoute. Il faut vraiment parcourir cette longue suite de 36 minutes pour en saisir les tenants et aboutissants. Le sel de la terre de la musique improvisée. Axel bruite comme lui seul sait le faire maniant de larges horizons de sonorités, d’éclats, de grondements, d’ondes, de souffles sourds, de scories brûlées. Tomaz fait ronronner sa contrebasse, strier ses cordes, mugir la boiserie, palpiter des interférences de frottements en se pliant à la dynamique spécifique du trompettiste, leur empathie sonore instantanée servie par la profonde sensibilité, les vibrations sonores indéfinies et intimes du percussionnistes. Un bel usage du silence et de belles enchaînements d’actions créatives. Avec le saxophoniste portugais Rodrigo Amado en duo, on retourne aux sources de la musique afro-américaine, la lingua franca du free-jazz. Le batteur, s’il joue free, désaxe les rythmes avec roulements en cascades énergiques et une volubilité entraînante tout en prouvant ses qualités intrinsèques de la batterie. On est proche du de l’univers du duo Edward Blackwell et Dewey Redman, le saxophoniste soufflant à gorge déployée, énergiquement, ou bien tendrement en suggérant une mélodie alors que son collègue le suit délicatement avec classe et le plus grand naturel. À deux ils construisent un beau dialogue, la batteur maintenant un drive saisissant en crescendo (2/ Free Fall II). Cela se laisse écouter agréablement : Free Fall, 48 :20 déclinée en quatre parties. Dans ce coffret s’affirme la volonté de créer des suites évolutives avec chaque fois une progression bien menée qui bonifie le travail d’Amado et donne un cap dans ses improvisations. Le CD 4 , Inklings est une réunion « au sommet » avec le contrebassiste Barry Guy et le pianiste Agusti Fernandez pour sept échanges de haut niveau pour 49 minutes toutes en nuances. Celui ou celle qui connaît Agusti et Barry et leurs fréquentes collaborations (avec Ramon Lopez, par exemple), aura encore l’occasion d’apprécier leur capacité de synthétiser brillamment l’énergie du free-jazz, la démarche issue du contemporain et les aléas imaginatifs – imaginaires de la libre improvisation. Musique à l’abord « sérieux » , complexe et réfléchie, elle est pourtant animée par un esprit ludique, des moments intimistes suspendus, chambristes et parfois au bord du silence. On y trouve une démarche de recherche de sonorités, de détails infimes, et dans cette perspective, le travail de Zlatko Kaucic est exemplaire, offrant par exemple une univers de vibrations sonores éthérées alors qu’Agusti frictionne délicatement une corde de piano suivi par l’archet vibrionnant sur une corde à proximité du chevalet. On suit leurs improvisations sonores, bruissantes à la trace. On imaginerait bien un Urs Leimgruber ou un Michel Doneda titiller la colonne d’air avec des harmoniques tirées par les cheveux et pincements d’anche. De la vraie free-music radicale. Une plongée en apnée dans les flux soniques méta-musicaux poussant une boule d’énergies dilatant la matière. On sait aussi abruptement décélérer la cadence pour repartir d’un autre pied introduisant une trance au clavier. J’apprécie la sauvagerie, la rage organique des deux virtuoses classieux que sont Barry Guy et Agusti Fernandez : ils ont trouvé en Zlatko Kaucic le bruiteur percussionniste organique par excellence qui se fond à fond dans ce super trio (3/ Inkling3). Le contraste est total entre la furia du précédent morceau et du 4/ Can Ram la fraîcheur point dans une ritournelle qui petit à petit gire, s’élance, tournoie, s’élève dans un trilogue lyrique pour changer. En 5`/ Inkiling 5, c’est à nouveau des échanges détaillés exploratoires et intimistes tout en nuances, sons, timbres, bruits, agrégats, secousses, silences, dérives en évitant effets de manche et débauche de notes. La musique poursuit alors un but, un état de déséquilibre, d’engagement physique vers un apex d’une violence rare. Une fois atteint, l’art du decrescendo est progressif, sauvage mais contrôlé. On veut ignorer qui joue quoi, tant ils font corps l’un à l’autre. L’exploit « soliste individuel » est complètement effacé dans un amalgame vif et vivant. Magique. Complexe et simple à la fois. Du grand Art. Avec ce deuxième trio, vous pouvez vous rassurer, vous ne perdrez pas votre temps. Bravo Zlatko !!
Fuchs Arndt Schneider Wolfgang Fuchs Hans Schneider Bernhard Arndt FMP Digital
https://destination-out.bandcamp.com/album/fuchs-arndt-schneider
Inédit issu des archives FMP, année 1984 paru en 2018. Ayant écrit plusieurs pages sur le parcours de vie musicale du contrebassiste Han Schneider décédé en novembre dernier, je me devais de conter ô les bienfaits de cet album digital, même plus de 6 ans après sa parution. Il y a trop peu d’albums du clarinettiste basse et saxophoniste exclusivement sopranino Wolfgang Fuchs par rapport à nombre de ses confrères duquel il semble proche : Evan Parker, John Butcher, Mats Gustafsson, mais aussi Lol Coxhill, Urs Leimgruber, Michel Doneda. Et pourtant ! Fin des années 70 début 80, il n’y a qu’un seul autre risque tout de grande envergure qui s’est intensément engagé dans l’exploration – explosion – implosion du saxophone à la suite d’Evan Parker en rupture affirmée du free jazz US. John Butcher n’apparaît qu’au milieu des années 80, Mats G, tout comme Stefan Keune, encore trop jeunes, Michel Doneda dans la mouvance "folk imaginaire ", Urs est plongé dans le jazz, etc... Wolfgang Fuchs était un géant trop tôt disparu. Il avait une projection du son extraordinaire à la clarinette basse, même quand il jouait « doucement » des effets sonores au niveau du bec. Il faisait éclater en schrapnels incandescents l’articulation délirante de son souffle halluciné avec toutes sortes d’effets de timbres en scories où la notion de bruit et l’atonalité musicale ne font qu’un . Il possédait une énergie extraordinaire aussi impressionnante que celle de Brötzmann. Mais il pouvait aussi jouer au bord du silence en créant une tension prête à exploser. C’était Jo la Terreur et Max la Menace. Intransigeant, sa musique était au fil du rasoir. Dans la musique improvisée libre, c’est le champion de la clarinette basse … et contrebasse le plus radical et vénéneux qui existait dès la fin des années 70. Aussi un phénomène de la déflagration du sax sopranino de l'implosion de la colonne d'air. Cet album nous fait entendre l’excellement pianiste Bernhard Arndt, un pilier de la scène berlinoise documenté avec un coup de marteau en travers de la pochette : Working en duo avec le batteur Manfred Kussatz (FMP 0750)/ Plus tard paraît un cd solo que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter sur le sublabel OWN de FMP. Le pianiste donne ici une excellente prestation en improvisant intelligemment avec les deux équipiers habituels que sont Fuchs et Schneider. La contrebasse de Hans était un peu enterrée dans le quartet X-PACT avec Erhard Hirt et Paul Lytton, A Frogman’s View / Uhlklang. Ici la configuration instrumentale clarinette/ sax, piano, contrebasse permet d’entendre clairement les dessins mouvants de son intense travail à l’archet, véritable sculpture sonore vivante et contrepartie attentive , concentrée et minutieuse face à la furia du souffleur aussi échevelée que méthodique et expressionniste et aiguillonnée par les doigtés endiablés et les clusters du pianiste. Il y a beaucoup de choses dans cet album de 11 improvisations de durées différentes distillées sur une heure et demie bien remplie et d’une grande diversité et autant de cohérence. On réalise qu’à cette époque, Hans Schneider fait figure d’explorateur intrépide et radical à la contrebasse. Et le pianiste est une sacrée pointure dans le registre contemporain. Comme Fred Van Hove, il arrive à jouer et improviser plusieurs motifs à la fois. Si vous n’avez jamais imaginé Donald Duck jouer du saxophone dans une colère froide, il faut absolument écouter l’inexorable et virulent Wolfgang Fuchs au sax sopranino. Plus que ça tu meurs !! Qui parviendrait à maîtriserles harmoniques au-delà du registre aigu de ce saxophone au registre ultra-aigu difficilissime aussi vifs que l'éclair !! Et il a aussi son côté lunatique à la Lol Coxhill et son registre chants d'oiseaux. Parfois in croit entendre le sax sopranino, mais il joue en fait de la clarinette basse dans les suraigus. Il y a tellement d’albums « moyens » parus ces deux dernières décennies sous le label musique improvisée libre que c’est un vrai scandale de nous raser avec des demi-portions alors que ce témoignage exemplaire n’est disponible qu’en digital presque sous le manteau. Comme le disait Caliméro, c’est trop injuste. Du meilleur tonneau. Wolfgang était un souffleur extraordinaire et un improvisateur exceptionnel. À la portée des Evan Parker, Urs Leimgruber et Michel Doneda. Et ce trio est toute une aventure !!!
10 février 2025
Ivo Perelman & Tyshawn Sorey/ Marcello Magliocchi Bruno Gussoni Adrian Northover / Dirk Serries & Christian Vasseur/ Helena Espvall Sofia Borges Joāo Madeira
Parallel Aesthetics Ivo Perelman & Tyshawn Sorey 2CD Fundacja Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/parallell-aesthethics
Double CD qui porte bien son titre : Parallel Aesthetics. Les deux artistes ont un type d’expressivité et de tempérament très différent. Autant le saxophoniste Brésilien Ivo Perelman est sensuel, lyrique jusqu’à une forme d’expressionnisme poétique post aylérien avec des approches momentanément disruptives que le batteur américain Tyshawn Sorey est méthodique, construisant des improvisations percussives subtiles et millimétrées. Mais la session est répartie sur deux volumes avec le batteur alternant avec le piano qu’il joue de manière très personnelle et remarquable dans trois morceaux. Dans chacune des six longues improvisations dont deux pour le deuxième volume, ils assument leur démarche en « parallèle » par une belle écoute mutuelle en faisant coïncider leurs dialogues en des passages de jonction expressifs et imaginatifs. Le style de Tyshawn Sorey à la batterie se démarque de l’évolution des batteurs de jazz historiques de Jo Jones à Elvin Jones et des batteurs free dont il se distingue tout autant. Des frappes millimétrées qui suggèrent des pulsations sans les accentuer avec une infinité de nuances et une conception très structurée. L’influence des rythmes de l’électro et du métal. Somptueusement original de bout en bout, son drumming inspire toutes sortes de détours mélodiques, sonores, morsures d’aigus convulsives, glissandi d’harmoniques chantantes évoquant le chant Brésilien avec quelques écarts 100% free-music. Le contraste entre ce dernier et la dynamique sereine du jeu batteur rend le duo fascinant. Mais, Ivo Perelman convie aussi l’esprit des anciens du sax ténor jazz (Webster, Byas, Gordon, Getz) avec une magnifique sonorité veloutée lorsque démarrent plusieurs de ces duos. Il faut entendre leur connivence dans le CD1 n° 03 : après avoir commencé soft à l’ancienne, Perelman se lance dans des morsures de l’anche, des sons étirés dans l’aigu alors que Tyshawn fait osciller doucement ses baguettes sur les bords pour ensuite faire silence laissant le souffleur chercher les sons au-delà de la tessiture du ténor alternant avec des fragments mélodiques. On assiste alors à une véritable tentative d’échange improvisé entre l’expressionisme saudade d’Ivo avec ses artifices sonores et les interventions super imaginatives délicates et maîtrisées de Tyshawn avec un sens subtil de l’élision ou de l’épure. La classe. Le point de vue musical de ce dernier augure bien de l’esprit de recherche du saxophoniste : cela nous change tout à fait de la démarche des batteurs tout aussi excellents avec qui il a joué jusqu’à présent comme Gerald Cleaver, Whit Dickey et le vétéran Bobby Kapp. Mais où cet album est bien inhabituel tient dans la rencontre de Perelman avec Tyshawn Sorey pianiste. Fundacja Sluchaj a publié un coffret de duos de Perelman avec neuf pianistes différents d’obédience jazz free contemporain : Brass & Ivory Tales (9CD’s), une véritable anthologie de duos piano - saxophone ténor. Dans le n°2 du CD 1, le pianiste sollicite les notes graves et profondes de manière assez austère sans vouloir de prime abord coïncider avec l’état d’esprit expressif et brûlant de son partenaire qui fait chauffer l’anche au-delà la normale. Mais il se mettra ensuite à faire ruisseler les notes perlées en finesse pour rafraîchir la séance et le souffle enflammé d’Ivo. Celui-ci a développé une expérience peu commune en jouant intensivement avec le pianiste Matt Shipp dans de nombreux concerts et des dizaines d’enregistrements. Cela est un plus déterminant pour la confluence des deux improvisateurs. Plus loin, Tyshawn développe une autre approche avec cet esprit méthodique qui contraste avec les incartades du Brésilien invoquant à tout va les mânes des esprits du candomblé. La longue improvisation sax batterie du CD2 – n°1 de 22 minutes rentre plus dans le champ du hard free, le batteur faisant rouler toutes ses caisses à satiété poussant la furia rageuse du souffleur jusqu’au bout. Mais une fois repu dans un apex d’énergie collective enflammée, les deux improvisateurs se retrouvent pour des échanges subtils, éthérés, plus minimalistes, émissions de sons isolés, bruissements de cymbales grattées de la pointe de la baguette, frappes mesurées, le souffleur explorant des bribes de mélodies déchiquetées, becquetées expressionnistes, éclatement de spirales, morsures aylériennes et staccatos imprévisibles. La qualité du travail du batteur est à la hauteur de son intelligence musicienne. Il commente, soutient, s’adapte, évolue face aux changements d’humeurs et du lyrisme charnel de son camarade avec une belle élégance. Il n’y pas une seule frappe qui soit hors sujet, son inspiration polyrythmique à contre-temps épouse cordialement et émotionnellement la tendresse sensuelle à fleur de peau d’Ivo Perelman. La libre improvisation sans ego au service du jazz free le plus sincère. Le dernier duo piano – saxophone réserve encore des surprises par rapport à ce qui a été joué jusqu’à présent. On navigue ici dans la véritable avant-garde sonore, la main de Tyshawn bloquant ou grattant les cordes du piano dans une approche tout à fait personnelle. À l’écoute, il est impossible de prévoir ce qui va être joué, ni comment va se dérouler l’improvisation durant les cinq première minutes. La conclusion de cette improvisation de quatorze minutes ajoute encore un registre élégiaque, apaisé ou enlevé, et ses détours peu prévisibles, à cette remarquable confrontation amicale de haut niveau.
Même si peut vous chaut la démarche et l’évolution de ces deux artistes, car il est temporellement et matériellement impossible de « tout» suivre et parcourir, vous avez l’assurance ici que le jeu (car c’est de cela qu’il s’agit) en vaut la chandelle, la flamme de l’improvisation brillant au-delà de l’espérance.
Scant Marcello Magliocchi Bruno Gussoni Adrian Northover
https://marcellomagliocchi1.bandcamp.com/album/scant-magliocchi-northover-gussoni
Un autre trio atypique percussions : Marcello Magliocchi, flûtes (y compris japonaises en bambou) : Bruno Gussoni et saxophone soprano : Adrian Northover. Un véritable batteur free à l’œuvre, avec des qualités supérieures de fluidité, dynamique sonore, de précision et d’invention, voisin de Tony Oxley et de John Stevens. Tout en détails, micro-frappes, manipulation d’ustensiles les plus divers, couleurs, bruissements, son jeu crée une magnifique espace ludique et sonore pour ces deux souffleurs nuancés et inspirés que sont Bruno Gussoni, flûtiste qui joue aussi du « shakuhachi » , la flûte traditionnelle japonaise en bambou et le sopraniste Adrian Northover, un pilier incontournable de la scène londonienne. Les deux acolytes folâtrent avec doigtés croisés, souffle rêveur ou ensauvagé évoluant avec subtilité de manière organique. Le volume sonore de la mini-batterie de Magliocchi est restreint mais sa palette semble infinie, délicate, sèche, vibrante, réverbérante de timbres métalliques épars, de frottements intrigants, de vocalisations intimistes. Il y a une abondance de sonorités les plus diverses et de pulsations en liberté totale par rapport à la notion de « rythmes ». L’empathie des trois musiciens crée une musique irréelle, flottante, de souffles voilés agitée par la multiplicité des frappes tous azimuts du percussionniste. Les trouvailles sonores et toutes ces correspondances poétiques sensibles font ici merveille. Bruno Gussoni souffle entre les notes de son difficile instrument de bambou entaillé d'une encoche rudimentaire d'où vibre étragement l'air insufflé dans le tube. Ces sonorités aériennes colorent la musique de bout en bout conférant au trio une coloration phonique irréelle, fantomatique venue d'un étrange au-delà. Les contorsions de la colonne d'air du soprano de Northover sont complètement en phase avec le feeling de ses deux compagnons. Les 12 morceaux se succèdent en modifiant peu à peu la vivacité des échanges dans une évolution graduelle. Cela permet de mesurer de quel bois ils se chauffent, le sens de la polyrythmie démultipliée de Magliocchi faisant merveille. Une musique collective unique en son genre, sublimant la technique instrumentale au profit de l'état de transe des voyants, ... fort éloignée du soit disant free-jazz tombé sous la coupe de batteurs cogneurs et de sax hurleurs désolants de monotonie à qui ils manquent un tant soit peu d’originalité musicienne. Cette expression pleine de nuances aspire notre écoute, fait voyager l’imaginaire dans une autre dimension, celle d’une forêt enchantée, de la nature vierge, feuilles, fleurs, herbes, branches, buissons, humus, minéraux, ruissellements, pépiements dans les arbres…. Écoute mutuelle et transmissions télépathiques ..Un vrai bonheur !
Floating Similarities Dirk Serries & Christian Vasseur Creative Sources
https://dirkserries.bandcamp.com/album/floating-similarities
On saluera volontiers le raffinement acoustique (The Chatty Pilgrims) de ces deux guitaristes et activistes infatigables de l’improvisation unissant leurs efforts pour sept remarquables duos dont les développements se révèlent imprévisibles. Comme points de références on trouve des albums en duo du guitariste Pascal Marzan avec Roger Smith (Two Spanish Guitars 2006-2007) et John Russell (Translations 2011) publiés par Emanem CD ou The Guitar Lesson par Eugene Chadbourne et Henry Kaiser (Victo 1999). Nos deux acolytes originaires respectivement des agglomérations lilloises et anversoises parcourent une maximum de possibilités expressives, sonores, bruitistes pour capter sans relâche notre attention, voire notre fascination au travers d’une recherche exponentielle systématique mais joyeusement ludique, exacerbée, obstinée. Ça a l’air d’être sans queue ni tête, mais au fil de leurs improvisations improbables, Dirk Serries & Christian Vasseur nous livrent un précis très exhaustif de toutes les facéties alternatives de la six cordes en face à face. Ça percute, bourdonne, gratte, grésille, éclate, tournique, mugit, crisse, s’emporte, grince, bruite sous toutes les coutures, fréquences, ou résonne dans le silence… Il n’y a pas de système, de démarche particulière, de « style » ici : il s’agit d’une volonté d’ouverture à de nombreuses possibilités de rendre expressive la six cordes au-delà des conventions, même celles de l’avant-garde. Il suffit de comparer les deux premiers morceaux The Celestial Peat ou The Chatty Pilgrims avec le dernier, The Traveller Surprised by His Dream et ses extraordinaires ostinatos délirants. On n'a pas le temps de s’ennuyer, leur connivence merveilleuse sublime l’art d’inventer à la guitare. Que ceux qui ne parlent que de Derek Bailey, Fred Frith, Hans Reichel ou Bill Frisell etc.. portent une oreille sur ces étranges Floating Similarities et leurs fluctuations sonores insaisissables. Un album à marquer d’une pierre blanche.
Five Sneaky Leaf Tales Helena Espvall Sofia Borges Joāo Madeira 4DaRecords Digital
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/five-sneaky-leaf-tales
Une excellente “batteriste” et recrue de choix comme percussionniste d’improvisation, Sofia Borges. Ça fait aussi quelque années qu’on découvre le talent de violoncelliste d’Helena Espvall au sein de cette riche scène portugaise et le rôle de catalyseur du contrebassiste Joāo Madeira avec les sessions suscitées pour son label 4DaRecords et les albums avec Ernesto et Guilherme Rodrigues. Pas de souffleur, pas de piano ou de guitare, mais un trio atypique violoncelle – contrebasse – percussions pour Cinq Contes Sournois, si j’en crois le traducteur automatique, minutés entre les 6 et 10 minutes. Les cordistes s’accrochent à leurs archets, pressurant puissamment les cordes sur la touche, faisant vibrer les cordes en tirant à tout va ou scintiller les harmoniques… frictionner les instruments … les pizzicati sont musclés ou éclatés à coups de griffes sauvages… ah le violoncelle ! Des dialogues impromptus se dessinent, la percussionniste secondant ses deux collègues ou les débordant de roulements emportés. Musique de chambre hard- free qui, une fois lancée, au travers de quelques séquences, devient énergique, frénétique, toutes amarres rompues, leurs brûlots fuyant vers le large. Félicitations.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/parallell-aesthethics
Double CD qui porte bien son titre : Parallel Aesthetics. Les deux artistes ont un type d’expressivité et de tempérament très différent. Autant le saxophoniste Brésilien Ivo Perelman est sensuel, lyrique jusqu’à une forme d’expressionnisme poétique post aylérien avec des approches momentanément disruptives que le batteur américain Tyshawn Sorey est méthodique, construisant des improvisations percussives subtiles et millimétrées. Mais la session est répartie sur deux volumes avec le batteur alternant avec le piano qu’il joue de manière très personnelle et remarquable dans trois morceaux. Dans chacune des six longues improvisations dont deux pour le deuxième volume, ils assument leur démarche en « parallèle » par une belle écoute mutuelle en faisant coïncider leurs dialogues en des passages de jonction expressifs et imaginatifs. Le style de Tyshawn Sorey à la batterie se démarque de l’évolution des batteurs de jazz historiques de Jo Jones à Elvin Jones et des batteurs free dont il se distingue tout autant. Des frappes millimétrées qui suggèrent des pulsations sans les accentuer avec une infinité de nuances et une conception très structurée. L’influence des rythmes de l’électro et du métal. Somptueusement original de bout en bout, son drumming inspire toutes sortes de détours mélodiques, sonores, morsures d’aigus convulsives, glissandi d’harmoniques chantantes évoquant le chant Brésilien avec quelques écarts 100% free-music. Le contraste entre ce dernier et la dynamique sereine du jeu batteur rend le duo fascinant. Mais, Ivo Perelman convie aussi l’esprit des anciens du sax ténor jazz (Webster, Byas, Gordon, Getz) avec une magnifique sonorité veloutée lorsque démarrent plusieurs de ces duos. Il faut entendre leur connivence dans le CD1 n° 03 : après avoir commencé soft à l’ancienne, Perelman se lance dans des morsures de l’anche, des sons étirés dans l’aigu alors que Tyshawn fait osciller doucement ses baguettes sur les bords pour ensuite faire silence laissant le souffleur chercher les sons au-delà de la tessiture du ténor alternant avec des fragments mélodiques. On assiste alors à une véritable tentative d’échange improvisé entre l’expressionisme saudade d’Ivo avec ses artifices sonores et les interventions super imaginatives délicates et maîtrisées de Tyshawn avec un sens subtil de l’élision ou de l’épure. La classe. Le point de vue musical de ce dernier augure bien de l’esprit de recherche du saxophoniste : cela nous change tout à fait de la démarche des batteurs tout aussi excellents avec qui il a joué jusqu’à présent comme Gerald Cleaver, Whit Dickey et le vétéran Bobby Kapp. Mais où cet album est bien inhabituel tient dans la rencontre de Perelman avec Tyshawn Sorey pianiste. Fundacja Sluchaj a publié un coffret de duos de Perelman avec neuf pianistes différents d’obédience jazz free contemporain : Brass & Ivory Tales (9CD’s), une véritable anthologie de duos piano - saxophone ténor. Dans le n°2 du CD 1, le pianiste sollicite les notes graves et profondes de manière assez austère sans vouloir de prime abord coïncider avec l’état d’esprit expressif et brûlant de son partenaire qui fait chauffer l’anche au-delà la normale. Mais il se mettra ensuite à faire ruisseler les notes perlées en finesse pour rafraîchir la séance et le souffle enflammé d’Ivo. Celui-ci a développé une expérience peu commune en jouant intensivement avec le pianiste Matt Shipp dans de nombreux concerts et des dizaines d’enregistrements. Cela est un plus déterminant pour la confluence des deux improvisateurs. Plus loin, Tyshawn développe une autre approche avec cet esprit méthodique qui contraste avec les incartades du Brésilien invoquant à tout va les mânes des esprits du candomblé. La longue improvisation sax batterie du CD2 – n°1 de 22 minutes rentre plus dans le champ du hard free, le batteur faisant rouler toutes ses caisses à satiété poussant la furia rageuse du souffleur jusqu’au bout. Mais une fois repu dans un apex d’énergie collective enflammée, les deux improvisateurs se retrouvent pour des échanges subtils, éthérés, plus minimalistes, émissions de sons isolés, bruissements de cymbales grattées de la pointe de la baguette, frappes mesurées, le souffleur explorant des bribes de mélodies déchiquetées, becquetées expressionnistes, éclatement de spirales, morsures aylériennes et staccatos imprévisibles. La qualité du travail du batteur est à la hauteur de son intelligence musicienne. Il commente, soutient, s’adapte, évolue face aux changements d’humeurs et du lyrisme charnel de son camarade avec une belle élégance. Il n’y pas une seule frappe qui soit hors sujet, son inspiration polyrythmique à contre-temps épouse cordialement et émotionnellement la tendresse sensuelle à fleur de peau d’Ivo Perelman. La libre improvisation sans ego au service du jazz free le plus sincère. Le dernier duo piano – saxophone réserve encore des surprises par rapport à ce qui a été joué jusqu’à présent. On navigue ici dans la véritable avant-garde sonore, la main de Tyshawn bloquant ou grattant les cordes du piano dans une approche tout à fait personnelle. À l’écoute, il est impossible de prévoir ce qui va être joué, ni comment va se dérouler l’improvisation durant les cinq première minutes. La conclusion de cette improvisation de quatorze minutes ajoute encore un registre élégiaque, apaisé ou enlevé, et ses détours peu prévisibles, à cette remarquable confrontation amicale de haut niveau.
Même si peut vous chaut la démarche et l’évolution de ces deux artistes, car il est temporellement et matériellement impossible de « tout» suivre et parcourir, vous avez l’assurance ici que le jeu (car c’est de cela qu’il s’agit) en vaut la chandelle, la flamme de l’improvisation brillant au-delà de l’espérance.
Scant Marcello Magliocchi Bruno Gussoni Adrian Northover
https://marcellomagliocchi1.bandcamp.com/album/scant-magliocchi-northover-gussoni
Un autre trio atypique percussions : Marcello Magliocchi, flûtes (y compris japonaises en bambou) : Bruno Gussoni et saxophone soprano : Adrian Northover. Un véritable batteur free à l’œuvre, avec des qualités supérieures de fluidité, dynamique sonore, de précision et d’invention, voisin de Tony Oxley et de John Stevens. Tout en détails, micro-frappes, manipulation d’ustensiles les plus divers, couleurs, bruissements, son jeu crée une magnifique espace ludique et sonore pour ces deux souffleurs nuancés et inspirés que sont Bruno Gussoni, flûtiste qui joue aussi du « shakuhachi » , la flûte traditionnelle japonaise en bambou et le sopraniste Adrian Northover, un pilier incontournable de la scène londonienne. Les deux acolytes folâtrent avec doigtés croisés, souffle rêveur ou ensauvagé évoluant avec subtilité de manière organique. Le volume sonore de la mini-batterie de Magliocchi est restreint mais sa palette semble infinie, délicate, sèche, vibrante, réverbérante de timbres métalliques épars, de frottements intrigants, de vocalisations intimistes. Il y a une abondance de sonorités les plus diverses et de pulsations en liberté totale par rapport à la notion de « rythmes ». L’empathie des trois musiciens crée une musique irréelle, flottante, de souffles voilés agitée par la multiplicité des frappes tous azimuts du percussionniste. Les trouvailles sonores et toutes ces correspondances poétiques sensibles font ici merveille. Bruno Gussoni souffle entre les notes de son difficile instrument de bambou entaillé d'une encoche rudimentaire d'où vibre étragement l'air insufflé dans le tube. Ces sonorités aériennes colorent la musique de bout en bout conférant au trio une coloration phonique irréelle, fantomatique venue d'un étrange au-delà. Les contorsions de la colonne d'air du soprano de Northover sont complètement en phase avec le feeling de ses deux compagnons. Les 12 morceaux se succèdent en modifiant peu à peu la vivacité des échanges dans une évolution graduelle. Cela permet de mesurer de quel bois ils se chauffent, le sens de la polyrythmie démultipliée de Magliocchi faisant merveille. Une musique collective unique en son genre, sublimant la technique instrumentale au profit de l'état de transe des voyants, ... fort éloignée du soit disant free-jazz tombé sous la coupe de batteurs cogneurs et de sax hurleurs désolants de monotonie à qui ils manquent un tant soit peu d’originalité musicienne. Cette expression pleine de nuances aspire notre écoute, fait voyager l’imaginaire dans une autre dimension, celle d’une forêt enchantée, de la nature vierge, feuilles, fleurs, herbes, branches, buissons, humus, minéraux, ruissellements, pépiements dans les arbres…. Écoute mutuelle et transmissions télépathiques ..Un vrai bonheur !
Floating Similarities Dirk Serries & Christian Vasseur Creative Sources
https://dirkserries.bandcamp.com/album/floating-similarities
On saluera volontiers le raffinement acoustique (The Chatty Pilgrims) de ces deux guitaristes et activistes infatigables de l’improvisation unissant leurs efforts pour sept remarquables duos dont les développements se révèlent imprévisibles. Comme points de références on trouve des albums en duo du guitariste Pascal Marzan avec Roger Smith (Two Spanish Guitars 2006-2007) et John Russell (Translations 2011) publiés par Emanem CD ou The Guitar Lesson par Eugene Chadbourne et Henry Kaiser (Victo 1999). Nos deux acolytes originaires respectivement des agglomérations lilloises et anversoises parcourent une maximum de possibilités expressives, sonores, bruitistes pour capter sans relâche notre attention, voire notre fascination au travers d’une recherche exponentielle systématique mais joyeusement ludique, exacerbée, obstinée. Ça a l’air d’être sans queue ni tête, mais au fil de leurs improvisations improbables, Dirk Serries & Christian Vasseur nous livrent un précis très exhaustif de toutes les facéties alternatives de la six cordes en face à face. Ça percute, bourdonne, gratte, grésille, éclate, tournique, mugit, crisse, s’emporte, grince, bruite sous toutes les coutures, fréquences, ou résonne dans le silence… Il n’y a pas de système, de démarche particulière, de « style » ici : il s’agit d’une volonté d’ouverture à de nombreuses possibilités de rendre expressive la six cordes au-delà des conventions, même celles de l’avant-garde. Il suffit de comparer les deux premiers morceaux The Celestial Peat ou The Chatty Pilgrims avec le dernier, The Traveller Surprised by His Dream et ses extraordinaires ostinatos délirants. On n'a pas le temps de s’ennuyer, leur connivence merveilleuse sublime l’art d’inventer à la guitare. Que ceux qui ne parlent que de Derek Bailey, Fred Frith, Hans Reichel ou Bill Frisell etc.. portent une oreille sur ces étranges Floating Similarities et leurs fluctuations sonores insaisissables. Un album à marquer d’une pierre blanche.
Five Sneaky Leaf Tales Helena Espvall Sofia Borges Joāo Madeira 4DaRecords Digital
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/five-sneaky-leaf-tales
Une excellente “batteriste” et recrue de choix comme percussionniste d’improvisation, Sofia Borges. Ça fait aussi quelque années qu’on découvre le talent de violoncelliste d’Helena Espvall au sein de cette riche scène portugaise et le rôle de catalyseur du contrebassiste Joāo Madeira avec les sessions suscitées pour son label 4DaRecords et les albums avec Ernesto et Guilherme Rodrigues. Pas de souffleur, pas de piano ou de guitare, mais un trio atypique violoncelle – contrebasse – percussions pour Cinq Contes Sournois, si j’en crois le traducteur automatique, minutés entre les 6 et 10 minutes. Les cordistes s’accrochent à leurs archets, pressurant puissamment les cordes sur la touche, faisant vibrer les cordes en tirant à tout va ou scintiller les harmoniques… frictionner les instruments … les pizzicati sont musclés ou éclatés à coups de griffes sauvages… ah le violoncelle ! Des dialogues impromptus se dessinent, la percussionniste secondant ses deux collègues ou les débordant de roulements emportés. Musique de chambre hard- free qui, une fois lancée, au travers de quelques séquences, devient énergique, frénétique, toutes amarres rompues, leurs brûlots fuyant vers le large. Félicitations.
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