28 décembre 2025

Albert Ayler Quintet / Derek Bailey Han Bennink & Evan Parker Topographie/ Nuno Torres Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Alex von Schlippenbach & Willi Kellers

Nickelsdorf Nuno Torres Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Alex von Schlippenbach & Willi Kellers. Creative Sources CS873CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/nickelsdorf

Deuxième album de ce quintet « schlippenbachien » improbable après Conundrum publié par le même label Creative Sources d’Ernesto Rodrigues. Qui aurait pu penser au début des années 2000 qu’Alex von S. allait un jour jouer avec les deux Rodrigues père et fils, respectivement Ernesto à l’alto et Guilherme au violoncelle, tellement leur musique était radicale, « réductionniste » faite de drones, de frottements abstraits, de grincements bruitistes frôlant le silence ? Alex est un des pianistes à qui colle l’étiquette de parangon du free-jazz intense, explosif et quasiment entièrement improvisé (avec Evan Parker et Paul Lovens) et le batteur Willy Kellers a un sérieux passé avec Peter Brötzmann, Keith Tippett ou Thomas Borgmann. Il se fait que cette nouvelle musique improvisée des Burkhard Beins, Rhodri Davies, Axel Dörner, etc… semblait être née en réaction à la toute puissante énergie du free-jazz et de la complexité pointilliste et ultra détaillée de l’improvisation libre des trois décennies précédentes (Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford etc…). Mais bon peu d’années plus tard, on vit Axel Dörner jouer avec Rudi Mahall (Die Entaüschung) et Alex von Schlippenbach se joint à eux dans Monk’s Casino, leur quintet « de jazz » jouant le répertoire complet de la musique de Thelonious Monk. Donc, les étiquettes et les catégories, il vaut mieux s’en passer. J’avais chroniqué Conundrum très favorablement, notant l’interaction fine entre les cinq musiciens, interaction d’un autre type. Il s’agissait d’un enregistrement de studio et ce Nickelsdorf a été enregistré lors du festival du même nom le 26 Juillet 2025. Comme ce festival accueille assez bien d’ afficionados de free-music et des groupes, disons, plus proches de la free-music telle qu’on la connaît depuis quelques décennies, il semblerait que le batteur Willi Kellers, excellent, suggérât le swing volatile et les pulsations avec une certaine énergie, mais aussi une approche restreinte selon les phases de jeu. Il faut l’entendre tic-toquer sur les surfaces des peaux et cymbales en modifiant la dynamique, la vélocité et les cadences des frappes millimétrées. Sur une scène face à un public et immergée dans une acoustique particulière, une telle instrumentation saxophone alto, alto, violoncelle, piano et percussions peut créer des soucis d’écoute mutuelle, de balance et de différences au niveau volume sonore, batterie vs violon par exemple. Il faut ajouter au crédit d’Alex von Schlippenbach qu’il joue en laissant de l’espace pour ses collègues. Et fort heureusement, car les deux Rodrigues ne se contentent pas de tracer des lignes expressives tendues à la limite de l’expressionnisme comme, par exemple, le violoniste Michael Samson qui avait joué avec Albert Ayler lors de sa tournée européenne de 1966 et les légendaires concerts au Village publiés par Impulse. Le jeu des Rodrigues tend à faire vibrer les cordes dans un agrégat sonore boisé, irisé au travers duquel on a la sensation d’entendre les fibres du bois de la caisse de résonance frémir les harmoniques et ressentir les partiels du timbre se différencier subtilement à la limite du sotto-voce. Il faut vraiment oser. De ce point de vue, Ernesto et Guilherme se complètent comme on ne l’entend jamais ailleurs. Mais, il y a un as dans ce brelan : le saxophoniste alto Nuno Torres, le soufflant le plus proche esthétiquement du tandem Rodrigues. Pas question pour lui de faire vibrer son anche comme un killer post Ornette – Dolphy tranchant et free-jazz à souhait. Il développe une sonorité lunaire, ombrée et presqu’assourdie, introvertie qui cadre à merveille avec les deux cordistes, tout en traçant des spirales inégales, fracturées et méandreuses. Référez – vous à leur double CD Whispers in the Moonlight – In Seven Movements (Creative Sources CS849CD) : c’est un album tellement inspiré qu’on s’arrête d’écouter autre chose dans le catalogue exponentiel de Creative Sources. Et donc le jeu aéré d'Alex se situe dans le mood parfait proche de ces deux albums "Twelve Tones Tales" rendant une certaine cohérence dans leurs échanges. Ce quintet Live à Nickelsdorf est aussi un hommage à l’ouverture d’esprit d’Hans Falb, l’organisateur de ce festival de Nickelsdorf, qui vient de nous quitter inopinément. Hans était doté d’une extraordinaire ouverture d’esprit à la hauteur de l’utopie de ce quintet « Schippenbachien » qui défie tous les pronostics.

Derek Bailey Han Bennink Evan Parker Dunois April 2nd , 3rd & 5th 1981 Topographie Parisienne FOU Records 4CD Box FRCD 34-35-36-37.
https://www.fourecords.com/FR-CD34%3E37-2.htm

Nouvelle édition modifiée de Topographie Parisienne, unique rencontre en concert du guitariste Derek Bailey, du saxophoniste Evan Parker et du batteur et « alors » multi-instrumentiste Han Bennink au Dunois , 28 durant le mois d’avril 1981, sous le nom de Company, l’orchestre d’improvisation à géométrie variable de Derek Bailey, lequel se décompose en solos, duos et trios sur trois soirées fort animées. Topographie car référence au légendaire album Topography of the Lungs (Incus 1 – 1970 édité trois fois en 70 (mono ?), 1971 (stéréo) et 1977 (pochette légèrement différente, réédité en CD par Psi (2006) et plus tard en vinyle par Otoroku. Information : ce trio n’a jamais joué sur scène avant ces performances parisiennes de 1981, même s’il y eut un court set du trio DB – HB – EP lors de la Company Week de Mai 1977. Donc c’est un rare document de ces trois musiciens réunis, même s’ils ont enregistré ensemble dans d’autres contextes : Peter Brötzmann, ICP, Globe Unity, ou en duos distincts. Derek et Han ont entretenu un duo durant des années (cfr leur Lp ICP 004 et les Performances at Verity’s Place de 1972 – LP Incus 9). Quant au tandem DB – EB , on leur doit un album en duo parfaitement cohérent, d’une musique complètement révolutionnaire à l’époque. Elle faisait dire à Anthony Braxton qu’ils étaient les improvisateurs les plus intéressants et novateurs « de notre époque » (Jazz Mag 1975). Référence ultime : The London Concert - LP Incus 16 réédité par Psi en CD dans les années 2000). J’ai eu l’occasion dans ma déjà longue vie de mettre la main sur des copies de ces albums et les avoir écoutés tant et plus au point que je peux les reconnaître quasi immédiatement tant j’ai mémorisé les infinis détails de leur musique enregistrée. À l’époque, on avait très peu de documents à se mettre dans l’oreille, donc on les connaissait presque par cœur. La grande différence entre the London Concert et cet album réside dans le facteur tension et volonté d’aller au bout de leurs différences. La goguenardise de Derek Bailey aidant et le délire Benninkien alors à son zénith … écoutez par exemple le duo Bennink Parker plus tardif publié par Psi, The Grass Is Greener, on y trouve une grande cohérence et Bennink n’y joue que de la batterie. Dans son cirque d’alors, Bennink joue everything and anything. Même s’il a abandonné son installation de percussions “exotiques” ahurissante et surtout encombrante, son jeu à la batterie est toujours aussi foisonnant en dépassant tous les paramètres polyrythmiques et en organisant le chaos avec une technique hallucinante dont ’il avoue avoir découvert les principes – concepts à travers les enregistrements de Milford Graves. Par contre, les influences de Derek Bailey au niveau guitare échappe très souvent au logiciel de la critique. Ah oui; la douzième frette ! En outre, on entend le batteur jouer ici du trombone, de la clarinette basse et en Mi bémol ou émettant d’étranges bruitages. Je l’ai vu jouer du violon, du banjo, du sax soprano, du piano, du balai géant dans un piano, des radiateurs, du plancher, de la scie, du hi-hat avec une longue ficelle depuis les rideaux des coulisses. Etc… Comme Jean-Marc Foussat, l’ingé son de ces concerts d’avril 1981 était en train de déménager à l’époque de la première édition de cette boîte magique, il n’avait alors pu avoir accès à ces notes concernant ces enregistrements. Donc, l’édition première aujourd’hui « sold – out » n'indiquait que la date du 3 avril 1981. Ayant retrouvé ses notes, J-M F a réorganisé les pistes successives des trois soirées dans l’ordre de jeu sur scène des 2, 3 et 4 avril pour cette nouvelle édition. Et là , je dois dire que j’y vois le sens « organisationnel » d’Evan Parker, tout anarchiste qu’il veut être. En effet , ces trois dates avaient été arrangées par Evan lui-même et donc il a proposé le plan de jeu de ces trois soirées : CD 1 un solo de sax ténor d’EP de 10 minutes suivi d’un long trio de 41 minutes. CD 2 et CD 3 : rien que des duos : HB – EP 17’ , DB – EP, 27’, HB-EP 12’ puis DB – HB 39’ et DB – EP 12’. CD 4 Trio DB – HB – EP 46’ et EP sax soprano solo. Manque à l'appel deux solos de guitare acoustique de Derek parus dans son album solo Aïda (Incus 40). Il y a dans cet album un morceau d'anthologie qui semble simplissime mais en fait injouable. S'il y a pas mal de tensions – délires et disruptions dans les trios et duos avec Bennink, y compris des moments vraiment intrigants ou fascinants, on goûtera la variété des occurrences entre Bailey et Parker, Bailey jouant alternativement de la guitare électrique et de la guitare acoustique que ce soit avec le saxophoniste qui peut se faire ténu et étiré à l’extrême ou extrêmement volatile ou alors avec le tintamarre et les farces et attrapes du batteur hollandais. Si vous êtes passionnés d’improvisation et peu documenté – les documents disponibles réunissant ces trois – là se faisant rares – vous n’auriez pas tort de casser votre tirelire. Voici les tarifs : Europe & Monde = 55,00 €, Europe & Monde + Suivi = 60,00 € France = 50,00 €, France + Suivi = 55,00 €. Pour quatre CD’s , le coffret et les deux livrets bien documentés et soignés, vous ne serez pas volés question temps d’écoute et pour l’horizon sonore géant proposé. En plus, il faut savoir que Jean-Marc Foussat de FOU Records n’est pas subventionné et produit ces nombreux CD’s tout seul en puisant dans ses archives enregistrées qu’il a toujours faites bénévolement sans se faire payer afin que les artistes aient des témoignages. Il suffit de parcourir son catalogue sans préjugés pour s'en convaincre. Un super travail éditorial au service d’une musique explosive, volatile, dangereuse et irréductible. Bravo !

Albert Ayler Quintet Lost Performances 1966 Revisited ezz-thetics 1146
https://albertayler-ezz-thetics.bandcamp.com/album/albert-ayler-quintet-lost-performances-1966-revisited

La fin des haricots pour cet inoubliable Quintet d’Albert Ayler, le plus documenté parmi ses groupes successifs. Composé de son frère Don Ayler à la trompette, d’Albert au sax ténor, du violoniste classique hollandais Michel Samson du fidèle bassiste William Folwell et du batteur Beaver Harris avant que celui-ci ne devienne le batteur fétiche d’Archie Shepp. Beaver Harris était celui qui parmi les musiciens free connaissait Albert Ayler depuis le plus longtemps. En effet, ils se sont connus dans l’armée américaine stationnée en Allemagne des années auparavant avant qu’Albert fasse déjà sensation sur un ou deux podiums à Orléans et à Paris, car il y a des témoignages. Ces enregistrements ne sont pas vraiment des fonds de tiroir parus après les concerts de Lörrach et de la Salle Pleyel à Paris lors de la même tournée d’octobre – novembre 1966 sous l’égide de Jazz at Newport / George Wein en compagnie d’Art Blakey , Stan Getz, etc…. Ezz-thetics a aussi publié un CD contenant les concerts de Berlin et Stockholm. Ici, nous avons doit à une session studio pour une production cinématographique Munichoise, un large extrait du concert de Rotterdam à De Doelen où le quartet Cherry Ayler Peacock Murray avait déjà presté en 1964. Et le concert d’Helsinki. Une unique version de Ghosts et de Bells et en giration Our Prayer, Infinite Spirit, Truth Is Marching In, Prophet d’un concert à l’autre pour notre bonheur. Isolé , un Change Has Come. Mais parmi ces morceaux joués deux fois au cordeau, on apprécie qu’un Change Has Come question ambiance, énergie, émotion ou rage de jouer. Si le répertoire est hymnique et se réfère à ces musiques funéraires issues des pratiques musicales populaires des « funerals » Afro-Américains voisins du gospel et des fantares, le contenu émotionnel est souvent à même de déraper, exploser ou devenir élégiaque et curieusement hanté. Avant-garde , free-jazz ? Plutôt une expression qu’Albert et son frère Don voulait universelle, humaine et lyrique. L’expressionisme est à son comble mais il n’est jamais surjoué. Et la mise en place rythmique et concertée est fabuleuse. Le violoniste Michel Samson se situe alors au firmament du free-jazz, Don Ayler, le mystique a une puissance éclatante qui transcende son instrument même s’il n’y a pas de traces de virtuosité dans son jeu , mais une projection implacable révélatrice de nos névroses et de nos manques. Le batteur est free à souhait et le jeu de tous est ancré dans les fondations solides et inébranlables du contrebassiste Bill Folwell qu’on a entendu seulement qu’aux côtés d’Ayler. Stan Getz , l’a dit un jour (à Jazz Hot) : il adore la sonorité plus que chaleureuse d’Albert Ayler, le son de la foi dans le Dieu universel et surtout l’expression de son amour d’autrui. Sa sonorité était d'une pureté expressive avec un contrôle du timbre brûlant d'une puissance inouïe ; la quintessence de la musique noire afro américaine atavique au niveau de la mélodie même la plus "naïve". Cette sonorité pouvait s'éclater, se dilater, exploser et se fragmenter qu'au point que de nombreux saxophonistes free de toute obédience, formation musicale ou background culturel se sont référés à lui. Ces overtones déchirants au point de vous faire éclater d'une émotion irrépressible le jour où innocemment, vous découvrez cela un peu par hasard... un phénomène hors norme. D'un point de vue personnel, Albert Ayler avait réellement un cœur en or, une sincérité et une empathie humble voire timide. C’est un des plus grands artistes de Jazz tout styles confondus. Un tas de faiseurs actuels et contractuels qui courent les accolades et les compliments de la presse spécialisée, c’est de la gnognotte à côté. Lui, c’était un vrai révolutionnaire dans le sens humain le plus profond.

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