13 mai 2026

Birgit Ulher & Jaap Blonk / John Edwards Steve Noble Yoni Silver/ Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens/ Khabat Abas & Ivor Kallin

Breezes Birgit Ulher & Jaap Blonk Improvisors Kontrans 472
https://jaapblonk.bandcamp.com/album/breezes

Voilà bien un duo auquel on aurait pu s’attendre, mais peut – être pas sous la forme à laquelle ils ont abouti dans cet enregistrement tout récent des 28 ou 29 août et réalisé à Hambourg, la ville de Birgit Ulher, mais de quelle année ? 2025 je suppose car je viens de le recevoir ce mois – ci (mai 26) avec un autre duo de Jaap Blonk et Ricardo Arias. Anyway. C’est superbement enregistré et l’étalagement des sons les plus curieux et divers, leur étagement, imbrication qui coule de source et évolue dans la surprise de la diversité. Jaap Blonk se présente à raison comme poète sonore, en quelque sorte un héritier de Kurt Schwitters…. Mais ici c’est la véritable poésie : l’enchaînement de sons, frictions des lèvres sur l’embouchure ou face au micro, croassements vocaux/langages imaginaires, implosion du timbre de la trompette, des zestes de bruitages parsemés face aux oscillations électroniques. Jaap Blonk est ici crédité electronics and voice. Quant à Birgit Ulher elle se partage simultanément et alternativement entre trumpet, radio, loudspeakers et objects. Je dois dire que parmi tous les trompettistes « délirants » des deuxième et troisième générations de la free music, Birgit est (avec Axel Dörner) ma préférée et je ne vous dis pas les mérites des Peter Evans, Nate Wooley, Franz Hauzinger, Masafumi Ezaki. Birgit c’est la concision dans l’éclatement des formes et des sonorités agrémentées de sourdines singulières, d’une radio, d’objets. C’est un rêve d’improviser avec elle sa personnalité est aussi forte et intransigeante qu’elle se révèle intensément complice, collective, se refusant la moindre facilité, jouant du silence et de la brisure du temps comme le plus doué des artistes graphiques. Mon copain Paul Hubweber, qui est le tromboniste le plus subtilement « silencieux » et discret qui existe, n’a que des éloges pour notre artiste hambourgeoise. La convergence improbable avec Jaap Blonk un des rares uniques vocalistes improvisateurs « masculins » (avec Phil Minton et moi-même, je suppose) se transforme en intense plaisir d’écoute... ah ces égosillements de Jaap ! Tout différents qu’ils soient l’un de l’autre, ces deux improvisateurs créent des échanges subtils, distants mais intensément complices par tout ce qu’ils évoquent, suggèrent, incitent, exposent dans l'infinie diversité de l'indéfini et de leurs voies - voix personnelles. Leur science du dosage de tous leurs moyens sonores tout au long de leurs huit improvisations singulières et uniques est en tout point sidérante. Pas une longueur, ni un pas de côté. Certains instants fulgurants sont génialement déconnectés d’une fraction de seconde à l’autre avec un sens du timing à couper le souffle. De temps à autre c’est l’urgence même du bon vieux free-jazz qu’ils transfigurent dans notre réalité d’aujourd’hui. Vraiment, un duo plus qu'exemplaire.

Heme John Edwards Steve Noble Yoni Silver Shrike Records SRL 003
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/heme
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Voici quelques années que j’ai reçu ce CD du label Shrike de mon ami Adrian Northover lors d’un séjour à Londres, en vue d’un article dans le courant de 2022 . Un autre de ces CD’s est resté inutilisable (Alex Ward Alan Wilkinson Jen Doulton). Quant à ce HEME récalcitrant, il m’a fallu attendre que je pense à faire couler dessus l’eau du robinet l’autre jour et ensuite l’essuyer avec un essuie-éponge, pour qu’enfin il puisse être lu sur mon lecteur HHB hyper-pro hérité de mon ami Michel Huon, un ingénieur du son génial. Ouf, car j’y tenais. En effet, cette année-là , j’avais déjà écouté un fantastique album CD de percussions solo de Steve Noble, « solo », publié par Empty Birdcage. Renversant ! Une alternative à l’univers percussif d’un Eddie Prévost tout en finesse, sustain et vibrations organiques et une extraordinaire réussite… Un peu plus tard, notre ami Thanos Chrysakis d’Aural Terrains m’envoie « Home », un duo du clarinettiste Yoni Silver (découvert sur Peep Holes en solo / Creative Sources) et de Steve Noble lui – même. Voilà enfin publié l’aspect créatif sans concession spontanément improvisé et tout en finesse exploratoire à la recherche de sonorités du batteur Steve Noble, un phénomène scénique très souvent sollicité par des souffleurs dantesques comme Peter Brötzmann tout aux antipodes des deux CD’s mentionnés avec lequel le présent HEME forme une trilogie imparable. La présence du bassiste John Edwards est providentielle, alors que lui-même est l’alter ego de Noble dans ces embardées expressionnistes énergétiques. Comme quoi, il faut éviter les étiquettes par rapport au fait « que je l’ai entendu jouer du free-jazz expressionniste ou du minimaliste ». La bonne blague. HEME se réfère au sang, la pochette à deux rabats étant entièrement couverte de clichés au microscope de plaquettes de sang rouge vif. Musique improvisée organique tant attirée par la ductilité d’articulations sonores instrumentales imbriquées dans une infinité de détails, frictions, grincements, tintinabulements, bruissements, souffles désincarnés, frottements d’harmoniques, archet sur cymbale, frappes décalées, que sais-je encore… et l’exploration de textures, densités, ombrages, stries, murmures etc… À la même époque , John Edwards avait enregistré un remarquable CD solo « Day At Home » publié par Klang. En mettant bout à bout ces témoignages enregistrés, on découvre une convergence créative remarquable, essentielle, approfondissant la démarche improvisée sans fard ni débauche « soloistique » mais focalisée sur la construction collective ou individuelle sincère. Sorry pour le retard, mais cela en vaut la peine. Et quel label !

Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens For Baritone Sax, Double bass & Drumset 2013 Relative Pitch Records RPR 1275.
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/for-baritone-sax-double-bass-and-drumset

Enregistré en 2013 aux Temps du Corps à Paris par Jean-Marc Foussat à l’invitation de Marc Fèvre dans sa légendaire série de concerts Atelier Tampon. Un super trio qu’on avait découvert au sein d’un quartet en compagnie du violoniste Carlos Zingaro dans le CD Madly You (Potlatch et réédité par FOU Records). Rebelote pour une belle écouté mutuelle. Aussi pour situer le projet, Léandre et Lazro ont aussi enregistré Hasparren en duo (No Business). Bref, ces trois artistes ont un beau parcours en commun. Il va sans dire que la présence sonore simultanée d’un saxophone baryton (Daunik Lazro) et d’une contrebasse (Joëlle Léandre) est une belle porte ouverte vers la recherche colorée de sonorités, ces instruments étant moins propices aux fulgurances qu’aux dérapages entre les notes, les sons vu la largeur plus que confortable des intervalles entre chaque note « juste » pour divaguer dans l’indéfini sonore. Déjà que les harmoniques perçantes obtenues par le souffle habile d’un Lazro ont cette plasticité, cette irrévérence au canon saxophonistique conventionnel idoine pour la free-music sans rétroviseur. Avec un sérieux contrôle du son, le champ d’investigation s’étend en faisant passer un message se miroitant dans les frottements granuleux, boisés, improbables de Joëlle Léandre inspirée par le funambulisme du souffleur même quand ses interventions se « bouclent » sur deux notes grondantes plus fixes et une autre qui bouge éternellement dans l’épaisseur du timbre. En telle compagnie, Paul Lovens épure son jeu, lequel il y a si longtemps, outrepassait une extraordinaire et inouïe profusion. Ses frappes étudiées et dosées accaparent l’écoute comme s’il racontait une histoire quasi indépendante du récit collectif tout en le commentant avec une rare acuité. On a droit aussi à quelques belles embardées avec Joëlle au mieux de sa forme et des hyper aigus époustouflants de Daunik. Joëlle sculpte patiemment le son boisé, granuleux et frissonnant de son gros violon ventru qui grince et bourdonne à souhait. Des assages presque solitaires semblent attirer la foudre ou font naître de nouvelles convergences. Trois bons points pour l’esprit d’ouverture de Paul Lovens qui évite de surjouer et propose des phases de (semi-)silences pour nous laisser entendre le détail des sons des deux autres instrumentistes. Voilà un bien bel album à la fois chercheur, lyrique, grave,… la sagesse confinée à l’amour fou. Pour notre plaisir, on y a fourré des points digitaux qui scindent cette longue suite d’un seul tenant en 4 mouvements permettant de faire tourner en boucle votre phase de jeu préférée. Très attachant et anti-compétitif.

Khabat Abas Ivor Kallin Tapsalteerie, Depicted In Echo Confront Records CORE 61
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/tapsalteerie-depicted-in-echo

Je ne connaissais pas la violoncelliste Khabat Abas, si ce n’est d’avoir entr’aperçu son nom dans des annonces de concerts à Londres, ville dans laquelle le nombre d’improvisateurs radicaux de toutes nationalités est devenu exponentiel. Par contre le violoniste, altiste et vocaliste Ivor Kallin est un vétéran que j’ai croisé depuis une trentaine d’années. Tout récemment, il s’est distingué dans un exercice voix / alto funambulesque et caverneux absolument unique : Bagpipe Practice Room, publié par scatter archives digital. Le titre de cet album en duo, Tapsalteerie, signifie a Scots word describes the upside world we inhabit, and our response to this chaos is depicted in an echo of rage. Tout récemment Ivor Kallin a participé au festival Voicings II à Hundred Years Gallery en duo avec la très prometteuse trompettiste Charlotte Keefe et leur performance était absolument allumée, excentrique avec un sens du timing superlatif. Aussi Ivor parsème certains de ses concerts d’interventions verbales délirantes, humour en coin non sensique.. Mais avec un lascar comme Ivor vous ne savez pas à quoi vous attendre. Avec la violoncelliste Khabat Abas dont je vous enjoint à parcourir le site pour se faire un petite idée de son univers tout aussi singulier et extrême : https://khabatabas.com/ . Cet album commence un peu n’importe comment : Est-ce de la musique ? On surprend des bruissements, des sons vocaux. Mais il faut un temps pour pénétrer cet univers de torsions sonores, griffures, crissements, frottements rageurs, astringences, éviscérations de la résonance du ventre des instruments, .. sans doute ceux-ci sont préparés … dans une seule improvisation de 40 : 16 où tous les outrages sont infligés aux sacro-saints alto et violoncelle. Capharnaüm où surnage la logique sonique de l’improvisateur radical, ses réflexes et la rage de chercher des sons hors de l’enveloppe de leurs timbres légitimes. À certains moments, on atteint un état de frénésie complètement dérangée, une furieuse explication inexplicable. Et puis vers la 34ème minute, l’atmosphère se détend au bord du silence … parfois à l’unisson avec une maîtrise de l’archet qui frotte à peine sur les cordes… filetant des glissandi irréels. N’allez pas essayer de mettre une étiquette esthétique à leur démarche. Elle est singulière et finalement londonienne, foncièrement atypique et mérite d’être écoutée en chair et en os.

12 mai 2026

Ivo Perelman duets w. Marc Ribot ,Elliott Sharp & Joe Morris/ Adam Bohman Gen Ken/ Tilff concert Jean Jacques Duerinckx, Jean-Marc Foussat et Éric Therer

Trifecta Ivo Perelman Marc Ribot Elliott Sharp Joe Morris Mahakala Music 3CD
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/trifecta

Triple album digital et CD publié par le label new yorkais Mahakala Music pour lequel le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman est un collaborateur prépondérant tout comme le guitariste Joe Morris dans cet univers free-jazz de la Grosse Pomme des William Parker, Matt Shipp, Joe Morris, etc… . Trois CD’s enregistrés en 2022 et en 2024 au studio Parkwest de Jim Clouse, chacun d’eux en duo Ivo Perelman face aux guitaristes Marc Ribot, Elliott Sharp et Joe Morris. Chacun des trois cd’s est consacré à un des trois duos. Ce n’est pas la première fois que Sharp et Morris (en tant que guitariste) sont confrontés au souffle d’Ivo Perelman. On se souvient d’Artificial Intelligence (2023, MAHA-054 digital) avec Sharp, de Blue (2016, Leo Records LR 734) et Elliptic Time (2023 MAHA-046 digital) avec Morris. Avec Marc Ribot, il s’agit d’une très fructueuse première rencontre. Qui dit rencontre avec Ivo Perelman, parle d’un dialogue librement improvisé, interactif et spontané dans le mode d’une « composition instantanée » où peuvent intervenir les nombreux éléments sonores enracinés dans le jazz à la fois traditionnel, moderne et free post-aylerien. Il est évident que quiconque a suivi l’évolution d’Ivo Perelman a pu mesurer l’influence prépondérante de l’expressionnisme lyrique du grand Albert Ayler dans sa musique au départ de son évolution dans le « free-jazz ». Il suffit d’écouter le morceau 03 avec Marc Ribot où le délire post aylérien du souffleur et ses harmoniques chantantes, sifflantes et hyper-aiguës font face aux incartades électriques ensauvagées (dans ce morceau) du guitariste, un musicien qui dispose d’une très large palette musicale et sonore et fait montre d’une belle inventivité. Mais il n’y a pas que l’héritage aylerien chez Perelman : on entend clairement dans sa musique, tout le substrat de la mélodicité des musiques brésiliennes, elles – mêmes un entrelacs touffu et dense d’origines et de traditions les plus diverses , sans doute un phénomène d’acculturations mutuelles parmi les plus complexes du Nouveau Monde. Je suis loin d’être un expert, mais il suffit de converser avec des musiciens brésiliens bien informés pour en être édifié. Ce lyrisme d’origine brésilienne s’accommode à merveille de cette approche librement improvisée dans l’instant qu’on trouve dans toutes les rencontres enregistrées par notre saxophoniste Brésilien.Et ces trois enregistrements avec ces remarquables guitaristes en sont des exemples captivants. Pour leur première rencontre enregistrée, Marc Ribot et Ivo Perelman suivent plusieurs pistes, le guitariste proposant des modes de jeux précis et un sens de la construction – déconstruction qui attestent de la diversité de sa palette et de son inventivité. Libre à Perelman d’orienter son trop plein d’inventions mélodico-rythmiques spontanées et ses sonorités à la fois veloutées (quel son de ténor ! ) et mordantes- déchirantes. La qualité d’écoute mutuelle et d’interactivité instantanée est ici superlative…. Et le contraste entre les incartades anguleuses et acides du guitariste et le souffle insistant du brésilien est formidable… comment unir les énergies de la guitare électrique issue du rock, informée par la pratique du jazz moderne, et du souffle brûlant dans les méandres spontanés du free-jazz … sans parler du goût de M.R. soudain pour le « noise » dans le morceau final. Voici la plus belle démonstration réussie qu’il m’a été donné d’entendre. Si une logique structurante soutient les phrasés et déambulations de Marc Ribot, la consistance émotionnelle du lyrisme « saudade » et de l’expressivité free d’Ivo Perelman illumine la créativité de son camarade à la six cordes. D’un point de vue de l’évolution de l’improvisation libre, une belle réponse est donnée à la question « On ne se connaît pas encore, mais que pouvons – nous faire ensemble ? » . Je réponds : mission accomplie au travers de cinq longues improvisations bien différenciées l’une de l’autre.
Face à Elliott Sharp, lui – même , un monstre de la six cordes tant électrique qu’acoustique, il y a déjà eu un chemin parcouru ensemble au préalable (Artificial Intelligence sur MahaKala digital). Pour ceux qui hésiteraient à se pencher sur ce duo de Perelman avec Elliott, je leur signale l’existence d’un album de guitare acoustique en solo de ce guitariste unique publié par Emanem sous le numéro 4098 en 2003 : The Velocity of Hue, une œuvre énorme, pierre blanche dans un parcours musical improbable. Les deux musiciens capitalisent sur leur première expérience mutuelle pour rapprocher et anticiper leurs trouvailles. La plasticité du jeu de Sharp et le souffle aérien et le délire ludique qui sous-tend ses interventions agit comme une invitation pour le souffleur à explorer quelques extrêmes ou à rêver tout haut en toute spontanéité. Par delà les trames improbables et entrechoquées élaborées spontanément par Elliott Sharp, on sent s’éclore le somnambulisme instantané du saxophoniste, un artiste sonore curieux qui visionne la musique en termes de couleurs et de formes plastiques d’une peinture intérieure tout en étant aussi un peintre qu’on peut qualifier (vaguement) d’expressionniste abstrait. - NB : j’utilise des étiquettes en raccourci pour ne pas devoir vous assommer avec des digressions explicatives - Leur art consommé de jouer au chat et la souris entre ces deux artistes que tout semble opposer alors qu’il faut simplement oser vouloir se rencontrer sincèrement et vouloir créer, … est tout à fait remarquable. La symbiose semble totale même dans ses extrémités tout au fil de ses sept improvisations. L’une d’elle est tout à fait curieuse : Four, 3 :44 dans laquelle le guitariste semble jouer d’un orgue positif planant. Au fil de leurs improvisations, Elliott Sharp modifie l’habillage électronique du dispositif d’effets de son engin à six cordes entraînant notre Ivo national dans une sorte de rêve éveillé titillé par ses capacités d’influx rythmiques audacieux, la complexité inouïe de ses sonorités. Vraiment un original de la guitare électro-acoustique comme il y en a peu. Tout l’intérêt de ce type de rencontre vient du fait que ces deux artistes proviennent de deux planètes musicales bien différentes et sont connectés l’un à l’autre par leur sens crucial de l’écoute, leur inventivité et cette assurance d’improvisateurs expérimentés hors du commun. Chez Elliott Sharp, un sens inné de la démesure créative ultra spontanée voire sauvage dans un univers technologique hyper sophistiqué. En présence d’un tel guitariste, Ivo Perelman tient son cap en régurgitant les articulations free en cascade et les hyper aigus maîtrisés et lyriquement ensauvagés qui sont sa marque de fabrique. Pour un dernier morceau de 2 :31, on a droit à une rêverie à laquelle le guitariste trouve la justesse de ton idéale dans son arsenal sonore. Magnifique !

Mais avec Joe Morris c’est à la fois la nostalgie de la guitare jazz « simplement amplifiée » et la démarche lunaire en escaliers d’Escher typique de cet agile guitariste de Boston devenu un sérieux contrebassiste proche d’Ivo Perelman tout autant que ses collègues William Parker et Michal Bisio dans leurs nombreuses aventures. Je ne blague pas : si vous voulez entendre un guitariste qui perpétue la guitare jazz des Jimmy Raney, Jim Hall et René Thomas (mon compatriote wallon !) dans l’univers coloré et extensible du « free-jazz » « free » (librement improvisé sans composition), suivez le guide : Joe Morris. Dès le départ, j’ai apprécié son travail, par exemple avec le saxophoniste alto Rob Brown. Ici avec Ivo Perelman, c’est une symbiose créative qui entraîne notre brésilien dans des spirales et ostinatos colorés, instantanés. Les sonorités du guitariste sont essentiellement le fruit du toucher des cordes, du réglage des micros de guitare et la position du plectre évoluant entre le chevalet et le premier micro à électro-aimants juste après le haut de la touche. Les phrasés singuliers et subtilement « dodécaphoniques » du guitariste induisent la créativité instantanée du souffleur dans une perspective organique comme le feraient tout autant un pianiste ou un percussionniste. Si ce n’est que le jeu de guitare subtil tout en nuances livre un magnifique espace intime propre à mettre en valeur toutes les qualités de ces deux amis plongés dans leur quête musicale. Plutôt que des « solos », chacun des deux musiciens tissent une trame élastique, aérienne empreinte d’un lyrisme désaffecté mais animé d’une intensité intérieure rare. Par rapport aux deux albums précédents de cette trilogie « Trifecta » , le degré d’empathie vous paraîtra plus sensible, plus dans l’empathie tendre et amoureuse. Comme quoi le free-jazz peut se révéler être une musique superbement lyrique sans la moindre concession à la facilité, à l’embardée maniériste ou au moindre trompe-l’œil esthético-tape à l’oreille. Une bouffée d’air frais et tropical à la fois. Un triple album enchanteur !

Adam Bohman Gen Ken Improvised Music tribe tapes CD
https://tribetapes.bandcamp.com/album/improvised-music

Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings OTOHON artbook.
https://adambohman.bandcamp.com/merch/drawings-collages-paintings
Peu de renseignements pour cet « Improvised Music » fruit d’une collaboration à distance pour « audio letters » , violon et electronics. Je n’ai pas pu avoir de précisions lors du mini festival Voicings II à Hundred Years Gallery en début mai, lorsqu’Adam Bohman m’a filé ce CD, car j’étais un peu débordé. Néanmoins, je vous livre mes impressions. Le Gen Ken mentionné n’est rien moins que Gen Ken Montgomery, artiste expérimental New Yorkais incontournable ayant initié ses explorations sonores au tout début des années 80. Lui et Adam Bohman se connaissent depuis l’époque bénie de la scène DIY des cassettes souvent échangées pour le plaisir ou vendues dans l’officine new yorkaise de Gen Ken, Generator au début des années 90. « Improvised Music » vient d’être publié en janvier 2006, comme tous les enregistrements de Bohman, cela mérite une écoute attentive à défaut d’assister à une performance publique. La méthode de travail d’assemblage des sons, des mots et des bruits via cassettes ou audio-letters fut il y a des dizaines d’années un détonateur d’échanges créatifs improbables qui allait déboucher sur une scène parallèle internationale qui eut un retentissement « underground ». Si je comprends bien, Adam Bohman a enregistré ses narrations improbables – délirantes excentriquement british, généralement basées sur des collages de fragments de textes de toute provenance ou simplement des descriptions de situations de la vie de tous les jours enregistrées avec un walkman à cassettes. J’ai plusieurs fois circulé à Londres, Bruxelles ou Budapest avec Adam et je l’ai souvent surpris à confier à la bande magnétique toutes ses observations par rapport à ce qu’il voit (galerie d’art, dans une rue, une place publique, devant un monument ou dans une gare…). Gen Ken y mêle ses improvisations noises électroniques réussies et contribue aussi au niveau narrations, enregistrements de voix parlées ou d’extraits d’émissions radio : mais peut – être l’origine de ces captations est difficile à cerner … Ce qui est certain c’est qu’au verso de la couverture insérée au recto du jewel box on aperçoit clairement une photo de la cassette envoyée par Adam et on reconnaît son écriture manuscrite dans la mention AUDIO TAPE 2 FOR GEN KEN figurant sur la cassette et dans sa lettre d’instructions précises à son correspondant elle-même recouverte de trois cassettes « audio-letters » semblables. Un seul morceau de 48:51 tout à fait imprévisible. L’art de la récitation d’Adam Bohman est indissociable de ses inventions graphiques, tableaux ou collages et de ses cassettes coloriées home-made et de ses inventions verbales et langagières. Confronté aux délires électroniques multiformes, bourdonnants et croassant de Gen Ken, la textologie sémantique d’Adam a fière allure. Tout récemment , la maison d’éditions du Café Oto a publié « Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings » qui rend justice à un des artistes graphiques les plus importants parmi les musiciens improvisateurs, comme Tony Oxley, Jamie Muir, John Stevens, Peter Brötzmann, Bill Dixon ou Alan Davie. Un grand nombre de reproductions reflétant le parcours de l’artiste depuis son plus jeune âge est introduite par une longue interview très détaillée de l’évolution de son art et de ses techniques graphiques. Une somme incontournable, un témoignage de l’imagination fertile de notre objétiste sur table, l’imagination étant le moteur de l’improvisation.

Tilff concert Jean Jacques Duerinckx, Jean-Marc Foussat et Éric Therer. FOU Records CD.
https://www.fourecords.com/
En voie de parution imminente
Tilff est un village de la Wallonie Liégeoise situé au bord de l’Ourthe à environ 10 km de Liège. Souvent victime d’inondations qui ont culminé par la catastrophe de l’été 2021, le patelin recèle un des plus grands réseaux de grottes de Wallonie ce qui le charge de mystère. Mais le 6 décembre 2025, ce sont les mystères de la musique improvisée dans un salon intime, celui du Châlet de Haute Nuit. Le saxophoniste Jean-Jacques Duerinckx (sopranino et baryton) et l’électronicien Jean-Marc Foussat (synthi AKS, voix et jouets) nous convient à une super improvisation marathon raffinée entre les bords du silence et des déchirures existentielles durant les 40’33’’ de En Eaux Profondes, titre de circonstance eû égard à l’histoire et à la configuration géologique du lieu et de ses chantoires où disparaissent une partie des cours d’eau de la région, elle-même voisine de Chaudfontaine et sa légendaire eau minérale. Nos deux artistes ont déjà enregistré « L’île des Trésors » paru en CD sur le même label FOU Records de Jean-Marc Foussat. Pour le final « In Vivo » se joint à eux la voix d’Eric Thérer disant un de ses textes très chargé de sens, sens qui peut être mis en parallèle avec l’expression sonore expérimentale. Un texte d'Éric nous narre très bien les circonstances de ce concert. Alors que JM Foussat dit un poème de son père Marcel (P.A.) vers la fin d'Eaux Profondes. Ce travail musical est élaboré tout en finesse et s’étend dans le temps en contraste avec sa durée finie vers un infini sonore, bruissant, brumeux, fantomatique où interviennent des filaments électroniques vibratiles, les boucles bourdonnantes au sax baryton et les éclats fragmentés, striés, extrêmes du souffle au sax sopranino, un curieux tuyau destiné aux acrobates des clés et des anches en liberté tant le maniement de l’instrument est difficile. J’apprécie beaucoup l’approche effilée et poétique de Jean-Marc Foussat dans l’espace sonore / auditif cet enregistrement. Il suggère le silence, le murmure, l'apesanteur, l'écoute intimiste, laissant flotter les timbres grumelés ou incisifs de son partenaire saxophoniste J-M F a été souvent associé à des improvisateurs de renom comme Joe Mc Phee, Evan Parker, Urs Leimgruber et Daunik Lazro et est jusqu’à présent un preneur de son essentiel des musiques improvisées en Europe. Cfr son label FOU Records et les inombrables enregistrements parus sur une kyrielle de labels dont Incus et Leo Records. J.J.D. s’est révélé être un souffleur d’exception au fil d’une carrière improbable au-delà de tous les styles. Sur la pochette,le regard bandé d’un personnage du peintre Yves Velter, personnage qui a assisté à ce merveilleux concert.