21 décembre 2012

Creative Sources : suite infinie

Soyons francs : le label Creative Sources est un label ouvert et novateur et il présente des co-productions d'artistes d'horizons très variés après avoir été le réceptacle de démarches innovantes dans l'improvisation radicale. C'est à la fois une mine de trésors, une collection intéressante de projets mûrement réfléchis, un portefeuille de cartes de visites, les témoignages d'associations momentanées et d'instants fugitifs. J'ai essayé de retracer des albums qui me semblent mériter le détour parmi les dizaines de productions récentes ou plus anciennes (230 numéros au catalogue). Plus anciennes, car il y a sûrement des choses qui nous échappent. 

Touching Down Lightly Sylvain Chauveau Creative Sources cs cd 152
Une singulière musique pour le clavier du piano en solitaire dans l’espace du silence dont Sylvain Chauveau semble examiner la profondeur et la durée en y laissant mourir le son des notes touchées, chacune avec une intention particulière. L’auditeur se concentre alors sur la qualité de l’intervalle entre les quelques notes choisies et leurs dynamiques respectives. Isolé dans le silence, un arpège égrené confère alors tout son pouvoir à l’intention de l’artiste.  Cela pourrait sembler austère, minimal et contemplatif, mais l’oreille exercée se laissera emmener par la pensée du compositeur (?)  et les balancements sur trois notes prendront un sens mystérieux. La moindre hésitation est perçue et change la perspective de l’ensemble. Les durées des silences et les notes isolées (vers la 16’) acquièrent une dimension de plénitude. 
Une répétition de notes s’éteint et revit instantanément et alors le sentiment du silence disparaît. Chaque élément ou idée prend tout son sens et leur succession renouvelle les couleurs des sons qui flottent dans le vide. Touching Down Lightly, qui porte bien son titre, s’étend sur 47 minutes avec une belle grâce et se termine par surprise. Cet art difficile où le moindre son et chaque moment pèsent de toute leur légèreté relative ou de tout leur poids, trouve ici un bel achèvement. Enregistré en 2008. Sincères félicitations. 

Oort Jean Sébastien Mariage et David Chiesa Creative Sources cs cd 185
Cela commence de façon assez commune pour qui connaît ou veut ignorer les dérives minimalistes et sonores radicales documentées par Creative Sources et ces micro-labels dont l’un a même été intitulé Absurd. Deux notes égrenées avec distance à la guitare et un ou deux baaoouum graves entre deux respirations. Quelques sons presque seuls, répétés ou alternés, dont des frappes sur la touche de la contrebasse, qui font survivre le silence durant une douzaine de minutes. Et pourtant dès le deuxième morceau, sarabat’s comet, le bourdonnement en grattouillis d’une corde de la guitare soutient des sons d’archet qui dégagent un beau parfum microtonal, une sonorité singulière que je n’avais pas encore expérimentée. Des paires de glissandi descendants ou montants s’élèvent avec mystère et s’animent soudainement sans interrompre le flux d’un lyrisme secret. Au moment où la guitare est jouée à l’archet, une douzaine de minutes se sont écoulées comme dans un conte. Il est question de comètes dans les titres et les ellipses croisées du dessin de la pochette en évoquent les trajectoires. Comète : enn anglais to commit, se commettre signifie s’engager. S’engager, c’est entrer, proposer et s’y tenir. Une expérimentation intentionnalisée sur les vertus du silence et du temps contenus dans les gestes des musiciens. Une réflexion sur la vie des sons et leurs trajectoires vécues ou supposées. Une influence de l’art conceptuel abstrait dans l'univers de la musique instantanée par des improvisateurs expérimentés.

Excerpts from anything  Matthias Muche Philip Zoubek Achim Tang Creative Sources cs cd 192
Ces trois inséparables sont parmi les musiciens les plus prometteurs établis dans la région de Cologne. L’espèce curieuse de drone – agrégat de sons tenus et flottants qui ouvre ces extraits de rien nous fait oublier qu’il s’agit du trombone de Matthias Muche, le piano de Philip Zoubek et la contrebasse d’Achim Tang. Ce premier son d’ensemble de m / z / t évolue avec intérêt car ces musiciens sont très inventifs même dans ce statisme qu’on jurerait être de nature électronique. Cinq points digitaux séparent 47 minutes de musique et sont placés au moment même où celle-ci change de nature. Des saccades violemment bruitistes et répétées surgissent et se renouvellent sans interruption avec à leur centre le piano. On finit par en ressentir les nuances intentionnelles des bruiteurs et un dialogue de battements assourdis et étouffés s’ébauche et se transforme dans l’atmosphère silencieuse des sons épars d’une étonnante troisième séquence centrale. Le tromboniste frappe le bord du pavillon de son instrument et les remarquables préparations du piano tremblent et ouvrent un espace mystérieux d’une richesse sonore insoupçonnée. Les timbres du piano trafiqué se laissent mourir entourés des sussurements et coups de lèvres  du tromboniste et des astuces du contrebassiste. On reconnaît le pianiste de Nobody’s Matter But Our Own avec Paul Hubweber. L’évolution de la pièce centrale vers un jeu très subtil de questions et réponses et une dimension rythmique assumée avec un tel matériel sonore est l’oeuvre d’improvisateurs de haut vol. Pour moi, il se passe vraiment quelque chose de fort. Cette suite juxtapose différentes approches de la matière sonore et de l’improvisation radicale avec une réussite flagrante. La quatrième séquence plonge dans le minimalisme bruitiste soft « eai » mis en valeur par une excellente technique d’enregistrement. Les superpositions des sons filés de la finale acquièrent une dimension vocale irréelle. Plus qu’une recherche intuitive sur le son, nos trois compères ont l’intuition de formes articulées, une espèce de géométrie spatiale dans l’instant hautement interactive tout en adhérant à la grammaire sonique des nouveaux improvisateurs. Si certains artistes réalisent une forme de sculpture sonore proche de l’installation avec les drones, flottements et autres laminations, le trio m / z / t construit des mobiles évolutifs et multi-dimensionnels avec ces texturisations dans lesquelles sont imbriquées les couleurs et les battements du piano préparé. Au niveau du son enregistré, il y a sans doute un travail de mixage adapté à chaque partie, mais curieusement, l’ensemble est homogène. Une aventure radicale qui fait coexister et prolonge plusieurs démarches actuelles de la musique improvisée en les sublimant. Rien d’étonnant si, un jour, vous découvrirez un de ces trois artistes dans un groupe ou un projet incontournable. Des improvisateurs à suivre à tout prix. 

Sator Rotas Mathias Muche Philip Zoubek Achim Tang creative sources cs cd 109
2007 : cette année-là j’avais contribué à organiser et à enregistrer le concert de Philip Zoubek en duo avec le tromboniste Paul Hubweber (Archiduc Concert / Emanem). Philip Zoubek, un improvisateur accompli et pianiste hors-pair a développé une pratique au carrefour des tendances actuelles de l’improvisation et de l’extrême évolution du jazz. Ces deux camarades impliqués dans ce trio et lui travaillent ensemble depuis plusieurs années et dès le départ, cette séance de 2007, donnent le ton avec une maturité confondante. Creative Sources s’est fait le réceptacle prolifique de nombreuses initiatives de renouvellement / dépassement des musiques improvisées et du sound-art aux quelles le responsable du label, Ernesto Rodrigues n’est pas étranger. Le catalogue contient des moments forts et aussi des tentatives honorables, certaines plus réussies que d’autres. Parmi les jeunes musiciens au catalogue qui veulent faire évoluer la pratique musicale de l’improvisation vers des formes nouvelles, voisines d’un travail compositionnel, le trio m / z / t est sans contestation un des projets les plus aboutis. Sator Rotas est une composition de Marcus Schmickler pour l’électronique que Zoubek, le tromboniste Mathias Muche et le contrebassiste Achim Tang ont arrangé pour leur trio en fonction de l’instrumentation piano trombone et contrebasse. Leur utilisation des techniques étendues les conduisent à sortir complètement l’instrument de ses références et de ses fonctionnalités de manière à ce qu’il devienne méconnaissable sans que leur musique soit désincarnée ou anémique. On a presque l’illusion que la musique est créée par des moyens électro-acoustiques ou carrément extra-galactiques comme ces glissandi hallucinants. Là où nombre de praticiens s’agrègent dans un flux organique semi-aléatoire, ces trois intrépides donnent à ces pratiques une expressivité intentionnelle, suggérant le mouvement dans la stase, le rythme au travers des effets sonores. C’est donc un moment rare qu’ils rééditeront avec leurs excerpts from anything paru récemment sur le même label. Recherchez ce cédé, car il risque bien de devenir un collector.

Triatoma Infestans  Alipio C Neto Thelmo Cristovam Creative Sources cd cd 188

On se souviendra de ceux des jazz-fans et autres mélomanes sectaires qui se sont permis d'écrire des insanités moqueuses et courroucées au sujet du so-called "free-jazz" et surtout, des musiques improvisées libres en arguant - entre autres- qu'il s'agissait d'un truc pour "intellectuels" blancs européo-centrés. La musique de la diaspora africaine est celle du rythme cadencé (qu'a dansé).  La belle affaire ! Voici que depuis plus d'une décennie, une scène d'improvisation radicale s'est développée au Brésil, le pays des rythmes et dont la musique a eu une influence prépondérante sur l'évolution du jazz-rock et des dérivés du jazz qui se veut authentique. Le saxophoniste ténor brésilien Ivo Perelman est aujourd'hui un des musiciens les plus incontournables de la musique free post Ayler Coltrane et vit aux USA. Enregistré dans le Novaes and Carvalho Emergency Stairway in Recife Pernambuco en 2007, ce superbe duo d'anches exploratoires et chercheuses est un exemple révélateur. Alipio C Neto joue du saxophone soprano incurvé et Thelmo Cristovam du C-melody Saxophone dans une longue et belle suite improvisée de 41:45, Escape Apparatus. Pour s'évader, les clés des champs libres des vents des saxophones. Le souffle de chacun est sollicité dans toutes ses infra-dimensions et la technique d'enregistrement rend toutes les nuances timbrales et sonores pour le plus grand plaisir de l'écoute. Effets de souffle conjugués, nuances sub-soniques, mâchouillages de l'anche, vocalisations dans le bocal, faux doigtés, diffractions des harmoniques, boucles en respiration circulaire etc....Il s'agit donc d'une démarche contemporaine et radicale qui rejoint les préoccupations des improvisateurs des années 2000 à Berlin, Londres et Paris comme ceux que l'on a découvert au catalogue de Creative Sources. La nécessité de l'expression sonore libérée devient universelle.

Aico Hans  Koch Thomas Rohrer Antonio Panda Gianfratti Creative Sources cs cd 186

Encore un enregistrement réalisé au Brésil en 2008 avec deux des principaux activistes de l'improvisation de Sao Paulo, le percussionniste Antonio "Panda" Gianfratti et le joueur de rebec Thomas Rohrer qu'on entend ici au sax soprano et au c-melody sax. Le troisième homme, le suisse Hans Koch est présent au clarone et au sax soprano. Commentés avec à propos par la percussion discrète de Gianfratti, les deux souffleurs se livrent à un dialogue tangentiel et contrapuntique, fait de rengorgements, de boucles rêveuses, de coups de bec, de variations de motifs qui s'imbriquent avec une belle fluidité sensible. Le percussionniste se révèle plus un coloriste sélectif, utilisant l'archet sur les pièces métalliques et créant l'espace ouvert nécessaire à l'interpénétration des timbres. Entre les trois musiciens, l'écoute est profonde et le terrain commun est investi par de belles constructions dès le premier morceau (track 1) de 10 : 49. La deuxième pièce, plus longue (track 2, 25:07), plonge dans une recherche appliquée semi-silencieuse. On entend la clarinette comme dans un songe et le soprano vente à peine, entourés par les grattements et frottements aigus de la percussion. Les harmoniques de la clarinette (basse ?) tressautent quand les cymbales se froissent et que des sifflets autochtones ventilent des zézaiements ocellaires. Un univers poétique de timbres et de sonorités semble sortir tout droit de la forêt tropicale et transite par un duo de sax sopranos vers de superbes dérives partagées. Le troisième morceau développe son caractère propre et une autre manière de triologue avec l'entrée en scène du rabeca de Thomas Rohrer, un musicien qu'on a entendu à la Fête Quaqua de John Russell. Tout en maintenant leur approche sonore initiale et force frottements de cymbales à l'archet, ils font voyager le son d'ensemble dans un autre univers.  Une musique collective basée sur l'écoute et la recherche de sons sans idée toute faite. J'apprécie beaucoup la sensibilité de ces artistes qui donnent à entendre une version renouvelée de l'improvisation libre "radicale" qui devient ici profondément humaine et poétique.

Bobun Suite pour Machines à Mèches Frantz Loriot et Hugues Vincent Creative Sources cs cd 215

Un curieux et intéressant album réunissant un violoncelliste et un altiste (violon alto) et leurs objets. Que ce soit au bord du silence (Shizuka na Yume), dans un chassé croisé enlevé et tortueux (Un certain agacement se faisait sentir parfois) ou à l'unisson (Immersion), cet excellent duo propose différentes approches musicales qui attirent l'oreille et font sens. Nitescence (1:35) est une piécette minimaliste qui met en valeur de fines harmoniques avec musicalité : un rien crée de la musique. L'album se termine par une balade somptueuse et un jeu subtil avec la pression de l'archet, les harmoniques et des pincées mélodieuses. Rien que pour cette Emersion, je vous recommande Bobun. On s'y rappelle même un peu Music from Two Basses ...


Dark Poetry Bleak House : Dag-Filip Roaldsnes Kim-Erik Pedersen Tore T. Sandbakken Creative Sources cd cd 209
Bleak House est un trio sax alto / piano préparé / percussions original dans cette formule habituelle de la free-music. Plus que les techniques personnelles, c’est surtout l’esprit de groupe et cette manière toute spéciale qu’ont ces trois musiciens à interagir et la qualité particulière du silence intégré à l’improvisation  qui frappe à l’écoute et rend leur musique intéressante. Plus proche de la « nouvelle musique » post-contemporaine que du free-jazz. Lors du premier morceau, chaque intervention de chaque instrumentiste semble inspirée par les sons des deux autres sur le moment même. Les idées fusent avec un réel à-propos comme les commentaires sonores de ce qui vient d’être joué par un des trois musiciens. Le pianiste tire des sons intéressants de la table d’harmonie et des cordes préparées quand le percussionniste fait gémir les cymbales et métaux et que le saxophoniste crachotte et ventile. Chaque pièce improvisée a un caractère bien défini et exprime l’intention des trois improvisateurs : ils apportent des idées nouvelles qui sont développées méthodiquement et distinctement avec concision. Vu que les morceaux sont relativement courts, l’attention de l’auditeur est sans arrêt sollicitée par des événements sonores et la maîtrise du silence entre les trois improvisateurs. Le piano est aussi sollicité via le clavier par un beau toucher avec des accords et des intervalles de notes suspendues en apesanteur. Bleak House a une forte individualité collective et leur collaboration en trio se situe à un niveau supérieur d’écoute, de réflexion et d’originalité sans faire appel à une quelconque virtuosité. Le mérite de leur musique serait de faire découvrir à un public curieux une autre façon de créer et vivre la musique. On entend étrangement dans le dernier morceau que la musique se termine. A écouter avec intérêt.




19 décembre 2012

Creative Sources, un label incontournable

Monochrome bleu sans titre IKB Creative Sources CS CD 223
Inspirée par le peintre Yves Klein, la musique collective de l’IKB (orchestra ?) couronne avec succès les dix années d’activités musicales et d’édition des animateurs du label Creative Sources, Ernesto Rodrigues, son fils Guilherme, Carlos Santos, Ricardo Guerreiro et compagnie. Seize musiciens rassemblés pour une superbe création sonore. Une musique en suspension, apaisée, où une multitude de sons se croisent, naissent et meurent lentement dans un sentiment du temps et de la durée qui tend à l’infini. Les souffles, grattements, frottements, grésillements, harmoniques, vibrations et chocs légers s’interpénètrent, émergent ou disparaissent dans un flux univoque et une couleur spécifique. On en oublie la source sonore, les instruments utilisés avec des techniques étendues, celles-ci de manière réservée et dans une douceur quasi-cérémonielle. C’est un des plus beaux enregistrements que j’ai pu entendre parmi ceux qui résultent de ces mouvances « New Silence », « réductionnisme », « soft noise », « drone », « eai », « post-industriel ». Plus qu’un paysage sonore, c’est un univers pluri-dimensionnel complexe et changeant où chacun apporte des sonorités toujours renouvelées avec un beau sens de la continuité. Citons les tous : Ernesto Rodrigues, harpe et intérieur du piano, Guilherme Rodrigues, violoncelle, Miguel Mira, contrebasse, Rogerio Silva, trompette, Eduardo Chagas, trombone, Bruno Parrinha, clarinette, Nuno Torres, sax alto, Pedro Sousa, sax tenor et baryton, Abdul Moimême, guitare électrique préparée, Carlos Santos, ordinateur et microphone, Ricardo Guerreiro, computer, Nuno Morao, percussion, Monsieur Trinité, percussion, José Oliveira, percussions. Une harmonie bruissante dans une entente parfaite. La suite des quatre morceaux (IKB 1, IKB 2, IKB 3, IKB 4) évolue vers la diminution de l’activité sonore finale. La qualité de l’enregistrement et le fait que chaque instrument est à distance égale dans l’espace font de cette belle expérience d’écoute, une aventure réellement fascinante. Un véritable événement dans l’évolution de la musique improvisée et de l’art sonore que je réécoute avec grand plaisir.

Suite Harold Rubin & Alexander Frangenheim Creative Sources cs cd 216
Le contrebassiste Alexander Frangenheim s’est souvent fait entendre avec Gunther Christmann, le légendaire tromboniste du Globe Unity Orchestra et des labels FMP et Moers Music durant les années septante et quatre-vingts. Celui-ci, lui-même violoncelliste, contrebassiste et pionnier de l’improvisation libre, a travaillé longuement avec des contrebassistes, depuis Peter Kowald, Maarten Altena et Torsten Müller jusqu’à cette association avec Frangenheim qui s’est concrétisée par une collaboration étroite au niveau de leurs labels respectifs, Edition Explico et Concepts of Doings. Les albums Alla Prima en duo et  *Water writes always in * Plural du groupe Vario 34 sont de magnifiques témoignages de leur entente musicale et de l’exploration collective des sons. Vario 34  rassemble un personnel de rêve : Mats  Gustafsson, Thomas Lehn, Christian Munthe, Christmann, Frangenheim et Paul Lovens. C’est à cette aune qu’il faut considérer le talent du contrebassiste. Récemment, Frangenheim a fait publier un album solo (the knife again) et un album en trio avec Gunther Christmann et la poétesse sonore Elke Schipper (Core) par le label portugais Creative Sources. Cette Suite avec l’excellent clarinettiste Harold Rubin est l’occasion pour le contrebassiste de dévoiler l’étendue de ses ressources instrumentales en offrant à son partenaire un véritable écrin pour les volutes du black stick. Ce clarinettiste, qui m’était jusqu’ici inconnu, avait été invité dans l’un des derniers Total Music Meeting à Berlin, il y a quelques années. Avec un ton rêveur et boisé, tour à tour élégiaque, mélancolique ou guilleret, porté sur des nuances timbrales et microtonales, Rubin ménage des espaces de silence dans ses interventions et cela permet de goûter directement aux sonorités des pizzicato et du jeu à l’archet de son collègue. Les deux improvisateurs, véritables maîtres de musiques, créent douze belles conversations et sont rejoints sur trois morceaux par le bassiste électrique Mark Smulyan ( !). Alexander Frangenheim a judicieusement adapté son approche pour être en phase avec le style introverti du clarinettiste. Son jeu à l’archet est véritablement expressif et a une qualité de son superlative. Il invente inlassablement des figures intéressantes qui corroborent les phrases changeantes de Rubin. L’un tient un discours direct et clair quand l’autre semble être à la recherche. Deux personnalités diamétralement opposées qui prennent un grand plaisir à s’écouter et à jouer l’un pour l’autre. Une Suite en tout point remarquable.   

Hoard Joe Williamson Creative Sources. Cs cd 199
Joe Williamson a travaillé avec le violoniste Jon Rose et ce n’est sans doute pas étranger aux préoccupations de Hoard, son nouvel album solo de contrebasse. Jouée d’une traite sans discontinuer, Hoard se révèle une mise en abîme des frottements de l’archet qui descendent vers les graves de moins en moins mobiles en diminuant insensiblement le mouvement au fil des minutes jusqu’au très ralenti. Un concept album sur la réitération infinie du geste et son ralentissement imperceptible. Impressionnant ! L’archet presse les cordes de manière à produire des sons sourds, « salis », sans le moindre vibrato, accentuant ainsi un sentiment d’oppression et de malaise. A la 38ème minute, on s’attend à ce que cela s’arrête, mais lorsque ce sentiment se met à poindre, les frottements se raniment et se muent en un jeu délicat qui sollicite les harmoniques sul ponticello. Quarante minutes de patience … grave pour obtenir enfin une vibration de plus en plus intime, un fil de son imperceptible qui s’échappe dans le silence. Un excellent concert.

Core Gunther Christmann Alexander Frangenheim Elke Schipper Creative Sources cs cd 183
Core : centre en français. Le tromboniste et violoncelliste Gunther Christmann a été durant des dizaines d’années un des principaux musiciens au centre de la scène improvisée libre continentale. Dès le début des années 70 en Allemagne, lui et Paul Lovens ont contribué à créer /lancer  cet univers musical dans une trajectoire radicale à l’écart des formules toutes faites du free-jazz, même le plus outré. Il y eut à cette époque déjà un bon nombre d’improvisateurs libres, mais ces deux artistes ont eu une position centrale et exemplaire (chefs de file) par l’invention et la haute qualité de leurs musiques, ainsi que toutes leurs initiatives, les concerts et disques qu’ils ont produits. Leur apport dans le développement et l’utilisation des techniques instrumentales alternatives est incontournable. Le centre en improvisation libre c’est aussi le territoire commun des parties en présence, ce qui unit chaque artiste l’un à l’autre. Compagne de Christmann dans la vie, Elke Schipper est une improvising poétesse sonore qui manie le verbe en jouant des mots, des syllabes, des consonnes et voyelles qu’elle tord, distend, projette, secoue, aspire, crache ou énonce à une vitesse étourdissante. Alexander Frangenheim est depuis vingt ans le contrebassiste de prédilection du tromboniste et tous deux eux ont en commun plusieurs enregistrements en commun sur leurs labels frères Ed. Explico et Concepts of Doing. Christmann a toujours été associé à un contrebassiste et a joué lui-même de la contrebasse dans les années septante avant d’adopter le violoncelle.  Il s’agit bien d’un groupe véritablement intégré où chacun est concerné par le travail des autres et partage des idées musicales très proches.  Chez Gunther Christmann, on entend des similitudes dans le traitement des sons du trombone et du violoncelle dans l’attaque et le choix des timbres et son jeu sur un des deux instruments fait songer à celui qu’il développe avec l’autre. Cette façon caractéristique de presser l’archet et la corde ou de saturer la colonne d’air avec réserve, et aussi toutes les nuances de l’effleurement. Le contrebassiste s’intègre parfaitement dans son univers et avec les couleurs particulières de la musique de son collègue : il dira sans doute qu’il a trouvé chez son partenaire, l’improvisateur idéal. Core se compose de quinze morceaux : rac – 3:37, rac – 4:44, rac-3:38 etc… en fonction de la durée de chacun, quelques-uns au trombone et le reste au violoncelle. Tout comme le tromboniste – violoncelliste a déconstruit la syntaxe de l’instrument en étendant ses possibilités expressives, la voix d’Elke Schipper a adopté cette direction en transformant le langage et les éléments sonores qui le composent. Les deux instrumentistes rivalisent de trouvailles très détaillées qu’ils semblent sous-jouer comme pour créer l’espace nécessaire pour que la voix puisse exprimer le moindre ppp du bout des lèvres. Ces trois improvisateurs jouent une musique libérée où les paramètres conventionnels ont explosé, mais ils le font avec la plus grande précision. Pas moins de sept morceaux durent autour de trois minutes trente (3:37, 3:38, 3:36, 3:46, 3:30, 3:42, 3:39) et  cinq ont la même durée à une ou deux secondes près. On jurerait que c’est délibéré. Une véritable merveille d’inventions sonores spontanées et réfléchies, grave et ludique. Un raffinement inouï dans les timbres pour le plaisir des oreilles.

Malval Christophe Berthet  Creative Sources cs cd 221.
Au bord du silence et en dosant le souffle à limite de la vibration du bocal,
Christophe Berthet se livre à une méticuleuse exploration du son et des timbres en laissant flotter la musique dans le recueillement de la Chapelle Malval près de Genève. Bien qu’il s’agisse d‘une longue suite improvisée d’un seul tenant, on a édité six plages. Les quatre premières plages sont jouées avec douceur au saxophone soprano avec lequel il utilise la respiration circulaire et quelques multiphoniques avec un réel sens de l’espace. Les notes qui s’éteignent et renaissent du demi-silence sont vivantes et l’ensemble frémit d’émotion retenue. Après une dizaine de minutes d’étirement patient, les multiphoniques s’animent dans des boucles légères et aériennes pour se reposer dans un quasi silence à la fin de la plage 4, 6:16. Suit une séquence avec une harmonique aiguë sur lequelles Berthet superpose des battements de sons obtenus avec des doigtés fourchus, puis il quitte la voie tracée pour se lancer à l’aveuglette dans une recherche de timbres dans l’aigu et conclure la plage 5 (11:40) en construisant subtilement son improvisation avec une plus grande variété de sons et une belle fluidité dans les phrases spiralées. En soufflant doucement comme il le fait, il privilégie une qualité de timbre et un bon contrôle. Les dernières 4:41 de Malval nous font entendre un travail précis et nuancé des harmoniques au sax alto qui demande un bon contrôle de l’instrument. Le chant du saxophone se rengorge en douceur pour prononcer d'ultimes arabesques fragiles dans l’apaisement. C’est un beau travail, sensible et cohérent,  qui montre à quel point de maturité des praticiens engagés dans la musique libre parviennent avec leurs moyens instrumentaux, leurs réflexions et beaucoup d’imagination. Remarquable et original.

Watt : Alter Egos Ian Smith Hannah Marshall Stephen Flinn Creative Sources 226
Pilier incontournable de la scène londonienne et du London Improvisors Orchestra depuis la fondation de l’orchestre, Ian Smith est un des trompettistes les plus originaux ayant émergé ces quinze dernières années. Ceux qui ont découvert et écoutent le travail de Nat Wooley, par exemple, vont avoir une agréable surprise. Il manie les glissandi, la saturation, de volatiles agrégats de notes et d’audacieux sauts de registre, éructe ou siffle avec un remarquable sens de la continuité. Il a trouvé en la violoncelliste Hannah Marshall et le percussionniste Stephen Flinn deux partenaires dynamiques qui le poussent à se dépasser. Stephen Flinn parcourt les moindres recoins de sa batterie en amortissant la résonnance des peaux avec des ustensiles et joue de leurs mouvements sur les surfaces des peaux et des cymbales. Son jeu voyage entre la profusion et l’aléatoire avec des passages où il se concentre sur une seule idée, comme, par exemple, avec la cloche dans Every Instant. Hannah Marshall trouve toujours le ton juste entre le dialogue et l’indépendance assumée. La qualité d’écoute du trio engendre des séquences diversifiées et imaginatives qui font transiter la musique de Watt des attaques explosives jusqu’à des sussurements subsoniques tels dans Singing Silk et Stripe ou du statisme hésitant à des pointes de lyrisme (Unrequited) qui relance l’écoute. Bien qu’il y ait seize morceaux, il semble que les improvisations passent sans transition d’une plage à l’autre en se bonifiant au fur et à mesure qu’on avance dans le disque. Les derniers morceaux se clôturent assez remarquablement par une surprise.  Musique basée sur l’imagination et l’imaginaire, elle crée un univers voyage à travers les possibilités sonores et musicales de chacun d’eux dans une entente profonde. Les trois artistes choisissent très spontanément dans leurs bagages musicaux les éléments qui conviennent à l’instant vécu. Le trio Watt est intéressant et réalise ici une excellente séance.

Sparks Peter Evans & Tom Blancarte Creative Sources cs cd 119
Lors de la première tournée de Peter Evans en Europe en 2007, avant qu’il ne devienne un artiste assez demandé de New York à Berlin, il jouait en duo avec l’excellent contrebassiste Tom Blancarte. J’avais moi-même organisé un concert de ce duo, Sparks, à Bruxelles. A l’époque, ils se produisaient encore dans des appartements ou des bars à New York. Dans cet album enregistré durant l’été 2006, Peter joue de la trompette piccolo et Tom, une véritable contrebasse. En effet, le petit instrument que Tom transportait dans cette tournée mémorable avait un manche amovible attaché au corps avec une charnière. Cet album reste pour moi un des deux ou trois meilleurs moments enregistrés de Peter Evans et son partenaire est parfaitement à la hauteur pour rendre la pareille à ce prodige de la trompette. Ces extraordinaires CD’s more is more et Nature / Culture sont des albums solos auxquels la plupart des auditeurs préfèrent souvent la musique de groupe. Kopros Lithos est un superbe trio en compagnie de Mats Gustafsson et d’Agusti Fernandez où Evans nous montre quel improvisateur intelligent au sein d’un collectif il est devenu. Dans Sparks, le trompettiste déploie toute sa magnificence dans les spirales les plus insensées, soufflant en respiration circulaire tout en saturant le son, explosant les timbres et articulant des cascades d’accords superposés comme personne. Un dialogue intense entre les deux instrumentistes transcendé par une énergie électrique.Tom Blancarte et Peter Evans ont laissé ici une trace exceptionnelle et révélatrice. Fabuleux ! 

The knife again Alexander Frangenheim Creative Sources cs cd150 
Un des premiers témoignages parfaitement achevés de la musique improvisée et libre est Journal Violone de Barre Phillips, enregistré dans une église en 1968 (Music Man réédité par Futura sous le titre « Basse Barre » et Opus One comme Journal Violone). Barre avait acquis une véritable maturité quand nombre de ses collègues cherchaient encore leur identité (cfr Karyobin avec Bailey Parker Holland Stevens et Wheeler). Alexander Frangenheim est un des contrebassistes les plus talentueux qui prolongent cette direction initiée par Barre Phillips avec beaucoup de musicalité. 17 pièces improvisées avec une qualité sonore superlative et une émotion véritable. Son jeu sollicite les multiples possibilités expressives de l’archet sur les cordes, du frôlement léger à la pression maximale, générant ses harmoniques aiguës et mouvantes qu’il nuance avec beaucoup de sensibilité. En pizzicato, l’empreinte de chacun de ses doigts sur la touche acquiert un timbre et une densité distinctives, exprimant au mieux l’intention amoureuse qu’il insuffle aux vibrations de sa contrebasse. Un magnifique contrebassiste pour une musique superbe dont on ne dira pas qu’elle est solitaire car une présence est palpable : l’écoute, la rencontre d’auditeurs attentifs. Rare. 

Suspicious Activity PascAli Pascal Niggenkemper & Sean Ali Creative Sources cs cd 213
Un duo de contrebasses préparées avec une grande diversité de propositions sonores souvent surprenantes et contrastées. Vingt-deux morceaux focalisés chaque fois sur des idées originales.   Ces deux as du bruitage fomenté nous servent des grondements qui déraillent ou s’enfoncent dans le sub-grave, des vibrations de baguettes entre les cordes, des grincements réellements musicaux ou quasi-vocalisés, des battements de cordes contre la touche, le tout en s’aidant de multiples objets. Absence de phrases « contrebasse » même free et aucun de ces sons boisés caractéristiques. Froissements et accidents sonores et jeux expressifs entre bruitisme et construction musicale qu’ils superposent à tout va et qu’ils ont l’art de conclure avec un relâchement absolu dès que l’oreille se met à suivre le déroulement. Moins un dialogue qu’un jouer ensemble avec une connivence totale : qui joue quoi ? Ces bruissements inventifs nous font découvrir des sons très souvent inusités qui revisitent créativement les duos de contrebasses des Kowald, Léandre et Barre Phillips. Certains sons me rappellent les groincements éléphantesques ou les cris de baleine en danger de Peter Kowald il y a très longtemps quand le Globe Unity Orchestra s'arrêtait net. A écouter. 

14 décembre 2012

Jazz : les imprévus


Le jazz est une musique qui semble s'être réfugiée dans une tradition qui se serait figée il y a une quarantaine d'années. Certains artistes peuvent encore créer la surprise et faire partager une véritable émotion, la sincérité et l'imagination restant l'apanage de toutes les époques même si les unes sont plus propices que les autres dans l'émergence de courants artistiques majeurs. Voici quelques révélations rafraîchissantes....

L’étang Change (mais les poissons sont toujours là)  
François Tusquès piano solo improvising beings ib 15
Un très beau double album de piano solo qui nous plonge dans la musique la plus authentiquement afro-américaine. Il y a le son du blues, son apprentissage assis à côté de Bud Powell, l’héritage Ellingtonien qui, sous ses doigts, fleure bon … Monk dont il joue Off Minor, Friday the Firtheenth et Gallops Gallops. Il y a des alexandrins africains et un hommage à Don Cherry et Ed Blackwell … C'est vraiment de la musique honnête, du piano les deux pieds dans le blues avec une vraie palette, celle de toute une vie. Le disque est organisé autour de cinq suites où s’enchaînent ses réflexions pianistiques sur les musiques traditionnelles, le blues, Ellington, Don Cherry et Bud Powell, clairsemées de trouvailles comme Cocorico ou, bien sûr, la Commune. Etrangement, la musique de François Tusquès, pionnier du jazz « libre » en France, puise dans la pratique du piano pré-Bill Evans / Keith Jarrett. Plus proche de Harlem que de St Germain ou Munich, mais avec des idées modernes originales comme dans le Patchwork dédié au Don Cherry du Chat Qui Pêche et après l’avoir nettoyé de la sentimentalité béate de Tin Pan Alley. Un jeu essentiellement rythmique et basé sur une approche sonore typée qui provient en droite ligne des pianistes afro-américains. On pense à Ray Bryant, Randy Weston, Jaki Byard, Memphis Slim. Dans un morceau d’inspiration africaine, il évoque Dollar Brand. Une construction à la fois logique et farceuse des improvisations, car Tusquès ne se prend pas au sérieux. La musique de François Tusquès, à la fois profonde et un rien triste, est pleine d’une émotion rentrée et pudique qui se livre avec les clins d’yeux de jeux de mots musicaux. Aussi, elle exprime moins l’ego ou l’individualité de l’artiste qu’elle le transforme en médium d’une expérience musicale collective et personnelle à travers le piano : le message transmis par les musiciens et pianistes qu’il a adorés et qu’il régurgite après des décennies de gestation. Plus qu’un style, l’expression d’une existence amoureuse et poétique. Des accents inimitables. Avec beaucoup de générosité et d’humanité, il se fait le témoin authentique d’un monde du piano aujourd’hui disparu et qu’il a connu de première main avant de se mettre à révolutionner l’univers peinard du jazz des clubs et des magazines avec son Intercommunal Free Dance Orchestra et ses Pianos Dazibaos. Qui sonne comme cela de nos jours ? J’apprends que mis à part quelques concerts solos au Musée Branly, on ne l’entend nulle part dans l’Hexagone, alors que Mats Gustafsson, lui-même, le fait inviter dans un festival en Suède et que William Parker en personne le réclame à nouveau au Vision Festival à New York. Il y avait enregistré Near Oasis en duo avec Sonny Simmons pour le même label Improvising Beings. On se doute que tout un chacun dans la scène improvisée – jazz libre – contemporain jugera cette musique comme étant « passée ». Si on pose la question de l’authenticité, de la profondeur, de la musicalité et du vécu, et on entend cela dans les notes du piano qui résonnent comme dans un bouge de la Nouvelle Orléans ou une arrière salle du South Side, on est gagnant. Faut-il rappeler que John Cage est un contemporain de Duke Ellington et qu’Arnold Schoenberg et Edgar Varèse sont les aînés d’un Charlie Parker ? Bref, quand on a un tel artiste sous la main dans un pays qui se veut celui du jazz et de la liberté, on lui téléphone au plus vite. Voilà un musicien de jazz qui a sa place dans le Panthéon du jazz français aux côtés de personnalités telles qu’Eddy Louiss, Daniel Humair, Django Reinhardt, Pierre Michelot et des pianistes comme Martial Solal, Georges Arvanitas, René Urtreger et Maurice Vander. Le cousin monkien d’Alex von Schlippenbach et de Misha Mengelberg.

Seis Episodios en Busca de autor Enzo Rocco & Pablo Ledesma Setola di maiale
Domestic Rehearsals Carlo Actis Dato & Enzo Rocco CD Baby
Fine Tunings Lol Coxhill & Enzo Rocco Amirani

J’ai eu le plaisir de partager des concerts avec le guitariste Enzo Rocco et même un cédé de concert où son duo avec le saxophoniste soprano Gianni Mimmo voisine avec notre trio Sureau (the Leuven Concert Setola di Maiale). Le preneur de son de cet album, Michaël W. Huon, a écouté des dizaines de fois les moindres détails du duo italien lors du mixage de l’enregistrement et m’a répété combien il avait apprécié la profonde musicalité des traits de chacun des duettistes et la finesse de leur interaction. Quand on connaît le parcours de Michaël auprès de musiciens superlatifs de tout bord, classique, jazz, improvisation, c’est un sérieux compliment.  Ayant étudié et travaillé la musique et son instrument en suivant les cours de la Faculté de Lettres de Bologne, Enzo Rocco est devenu un lettré de la guitare avec une splendide technique basée sur la pratique du jazz, elle-même éclairée par une curiosité musicale contemporaine et un feeling transalpin qui se traduit par un goût pour des mélodies originales. Dans l’évolution qui va de la pratique du jazz à la création de l’improvisation libre, Enzo Rocco occupe une place spécifique bien définie et je connais peu de guitaristes qui s’y trouvent musicalement mieux que lui. Un guitariste radical comme Derek Bailey est à la base un guitariste de jazz qui a tellement dérivé que le lien avec cette musique semble avoir complètement disparu. Demandez au guitariste John Russell, qui est stylistiquement le musicien le plus proche de Bailey, où se situe le lien de sa musique avec le jazz, il va vous faire une démonstration pratique guitare en main en déconstruisant progressivement All The Things You Are par petits morceaux. En se référant à la tradition du jazz et de la chanson italienne, Enzo Rocco s’est construit un riche univers en puisant dans toutes les possibilités de l’harmonie et du rythme et de leurs implications avec une invention mélodique effrénée. Il est le brillant cousin d’un Joe Morris, que j’ai toujours trouvé un peu trop sèchement « protestant » à mon goût, même si mon intellect apprécie sa musicalité ; entendez par là qu’on entend clairement qu’Enzo Rocco vient d’un pays catholique. Une vraie élégance dans le dialogue et une habileté surprenante dans les proportions de tous les traits de guitare joués avec la vraie modestie d’un virtuose qui n’étale pas sa technique. Quand il se met à naviguer dans des eaux soniquement plus abstraites ou bruitistes, il construit avec le savoir-faire d’un peintre abstrait de talent. Domestic Rehearsals nous fait entendre des compositions et thèmes de Carlo Actis Dato et les siens personnels, alors que dans Seis Episodios et Fine Tunings, Pablo Ledesma et Lol Coxhill se livrent avec lui au jeu de l’improvisation totale. On peut l’écouter sans s’ennuyer au fil des improvisations, ce qui est très bon signe, car la guitare, trop souvent, est devenue l’instrument des musiciens bavards. Enzo lui parle toujours à bon escient, un de ses profs d’univ étant un des conférenciers les plus demandés sur terre, il s’est simplement inspiré de ce modèle. Je doute aussi que bien des guitaristes notoires de l’expérimentation musicale ou du jazz « libéré » ne puissent le suivre sur son terrain, car l’espace musical qu’occupe Enzo Rocco nécessite une connaissance approfondie de la matière musicale alliée à un savoir-faire instrumental superlatif qu’il ne faut pas confondre avec une « très grande aisance manuelle et digitale ». La guitare, instrument populaire, peut se révéler aussi par sa nature, un instrument très difficile. Enzo Rocco est avec Derek Bailey ou le belge René Thomas, un des musiciens qui incarne le mieux cette réalité.

SFE Positions & Descriptions Simon H Fell Compositions No 75 Clean Feed 230.
Réunissant des personnalités de tous horizons (free-) jazzistiques ou « contemporains », telles Tim Berne, Chris Batchelor, Rhodri Davies, Mark Sanders, Alex Ward, Jim Denley, Steve Beresford ou Joe Morris, le SFE, seize musiciens, interprète, joue et improvise une œuvre majeure écrite et préparée par le contrebassiste Simon H Fell, un véritable prodige, absolument unique en son genre. Son orchestre tient de Mingus, Boulez, Gil Evans, Bartok, Mancini, Stockhausen dont les univers s’interpénètrent avec une précision et une intention très rarement atteintes. SH Fell est aussi un formidable contrebassiste comme ses concitoyens Barry Guy et Graham Collier, les deux compositeurs chefs d’orchestre de jazz contemporain auxquels on pourrait le rapprocher question filiation. Si ce n’est que l’étendue de la palette et des matériaux compositionels de SHF frisent la colision et le télescopage, et c’est grâce à son talent exceptionnel et une imagination débordante qu’il mène son entreprise à bon port. Longtemps professeur de contrebasse à la Faculté de Musique de l’Université de Cambridge, SH Fell habite en France dans le Limousin depuis quelques années. Comme la scène du jazz se contente de propositions « grand orchestre » ressassées depuis les années soixante et que l’avant-garde se focalise sur la création sonore excluant des formes rythmées et concertantes, sans oublier le coût d’un orchestre de cette dimension, sa musique orchestrale se trouve quasiment orpheline de public. Heureusement, il a publié ses travaux en CD et je vous recommande chaudement Composition No 62 Compilation IV – quasi-concerto for clarinet(s), improvisors, jazz ensemble, chamber orchestra & electronics (rien que çà !) sur son label Bruce’s Fingers BF 57. L’album précédent (et double) s’intitule Composition No.30 Compilation III for Improvisors, Big Band and Chamber Ensemble (Bruce’s Fingers BF 27). La liste des intervenants de cet opus est interminable et la complexité des pièces qui la composent et tous leurs enchaînements laissent pantois. Je vais dire vulgairement que généralement les grosses machines me font ch…, mais ici, je ne peux que m’incliner devant un tel savoir faire, une patience aussi méticuleuse, un tel encyclopédisme musico-orchestral. Soyons honnête. Cette musique orchestrale malaxant avec bonheur plusieurs genres et styles musicaux selon le principe de xenochronicity (Frank Zappa) demande des écoutes attentives et répétées vu la richesse des idées et l’audace stupéfiante du compositeur. Clean Feed publie une synthèse plus serrée et lisible de la démarche de Simon H Fell, et ces Positions et Descriptions en sont une excellente introduction. Notez que Steve Beresford qui contribue avec ses « electronics » gadget datant d’il y a presque trente ans conduit l’orchestre tout comme Clark Rundell, le compositeur assurant à la contrebasse la charpente de l’édifice. Un architecte hors pair pour une musique orchestrale passionnante qui mérite d’être découverte et écoutée pour son extrême et unique originalité. Un thème webernien subit plusieurs mutations "tango" et swingue littéralement. Les cinq mouvements de l'oeuvre sont découpés eux-mêmes en cinq Descriptions et 17 Positions, où les instruments déploient leurs couleurs à tour de rôle : le tubax en mi bémol et le sax baryton, la thérémine, les harpes, les percussions accordées, le célesta, le violon, les flûtes, la trompette, les clarinettes, la guitare électrique et les électroniques live et pré-enregistrée. Les musiciens ont eu à peine deux jours pour répéter et la mise en place est aussi exigeante que celles de Gil Evans et du Pierrot Lunaire de Schoenberg réunis. Le talent d'écriture répartissant les motifs, les timbres, les rythmes, les thèmes, les interventions parfois très courtes (une mesure ou deux) de chaque instrument est époustouflant. Des matériaux de nature très différente s'interpénètrent avec une justesse étonnante. Dans les notes de pochette, SHF explique les circonstances et le déroulement de son oeuvre où vous entendrez un Commentaire de Frank Zappa pour Pierre Boulez. Il fut un temps où on essayait un Troisième Courant mariant le jazz moderne et le contemporain façon Stravinsky/ Bartok. Vous oubliez ! Voici le maître absolu, le plus brillant émule d'Anthony Braxton et qui ferait swinguer le Marteau Sans Maître de Boulez. Il lui a fallu attendre sept ans pour présenter un tel projet au festival de musique contemporaine de Huddersfield avec l'aide de la BBC.  Mis à part notre ami Dan Warburton et un ou deux oiseaux rares de son espèce, je ne vois pas quel critique dont j’ai lu les chroniques dans le petit monde avant-jazz et improvisation ait les compétences réelles suffisantes pour traiter un pareil sujet avec honnêteté et sérieux. C’est pourquoi, je me contente de décréter que si vous êtes musicalement curieux, il faudra bien un jour vous confronter avec un tel chef d’œuvre, chef d’œuvre parce qu’il n’y a rien qui puisse lui être comparable et que sa réussite est incontestable. En outre, et heureusement, on s’amuse ici du début à la fin et que c’est en fait moins sérieux que cela en a l’air. Tout bonnement génial !
PS : J'apprends que depuis cet enregistrement datant de 2007, Simon H Fell n'a pas plus eu l'occasion de réaliser un seul projet d'orchestre, même en le réduisant comme dans ce magnifique SFE. 

Edoardo Marraffa

Enfin, si vous voulez expérimenter l'écoute d'un son de saxophone proche de celui d'Albert Ayler et de la puissance d'un Brötzmann, il faut regarder du côté de Bologne et de la Scuola di Musica Popolare Ivan Illich où se démène Edoardo Marraffa et son ami Nicolà Guazzaloca. Edoardo est saxophoniste ténor aussi convaincant que pouvait l'être David S Ware, disparu il y a peu, mais aussi Paul Dunmall et John Butcher. Polishing The Mirrors avec le pianiste Thollem Mc Donas et le batteur Stefano Giust (Amirani),  Eco d'Alberi avec le  pianiste Alberto Braida, le bassiste Antonio Borghini et le batteur Fabrizio Spera (Porter), Crash Trio avec Giust et le guitariste Chris Iemulo ou Gluck Auf en duo avec le pianiste Nicolà Guazzaloca (Setola di maiale) sont des albums incontournables pour découvrir Marraffa, une voix majeure du saxophone ténor. En direct, c'est le vibrato le plus proche de celui d'Ayler qu'il m'a été donné d'entendre, et j'ai assisté aux premiers concerts de David Murray en Europe en 1977. Mais il ne fait pas que çà : sa palette est étendue et son jeu réfléchi explore. Les deux premiers morceaux d'Eco d'Alberi où son souffle emporte tout sur son passage a été enregistrée au Vision Festival 2008, le dernier au Taktlos de Zurich en 2009, des festivals majeurs. L'a-t-on jamais entendu en France ?  Il a aujourd'hui quarante-huit ans, n'attendez pas encore une décennie.  Frissons garantis.

P.S. : M-A-R-R-A-F-F-A !!
P.S. 2 : Je viens de recevoir RED SHIFT en duo avec le pianiste Alberto Braida : encore une belle pièce à glisser au dossier et faire tourner dans le lecteur (Setola di maiale SM1870.
P.S. 3 :
Desertificati  Mrafi : Edoardo Marraffa / Pasquale Mirra / Antonio Borghini/ Cristiano Calganile   Le Arte Malandrine ALU004

Ce quartet sax ténor, vibraphone, contrebasse et batterie a un air de famille avec le quartette d’Archie Shepp à Newport 65 (avec Barre Phillips, Bobby Hutcherson et Joe Chambers). Edoardo Marraffa a un son et une sensibilité qui semble aussi authentique que celle d’Archie et joue aussi du sax alto et sopranino sur deux ou trois des 12 morceaux de ce cédé. Le tandem basse et batterie est enthousiasmant, Borghini et Calganile ont travaillé et enregistré avec Braxton (Standards 2006 Brussels/ Amirani) ce qui est une solide référence. Marraffa avait déjà « cassé la baraque » avec le trio Vakki Plakula (Babirussa Capibara /Mirko Sabatini dms et Lullo Mosso bass/ Le Arte Malandrine) et le Crash trio (Chris Iemulo guitare et Stefano Giust percussions / Setola di Maiale). Le voici dans une autre configuration où il adapte son jeu comme s’il devinait comment souffler d’un groupe à l’autre tout en restant lui-même. Le vibraphoniste Pasquale Mirra apporte une dynamique qui rend ce groupe soudé tout-à-fait original. Le groupe swingue, s’évade et dérape et Edoardo Marraffa ne ressemble à personne. Emouvant, chaleureux, subtil, hargneux ou lyrique, sa voix est fortement expressive et projette des images, des rêves et un univers personnel. Personnellement, j’écoute toujours avec grand plaisir ce saxophoniste à travers ses différents cédés dont je ne me séparerai pas. Un autre excellent moment est ce duo piano saxophone avec le pianiste bolognais Nicolà Guazzaloca (Gluck / Setola di Maiale) Vraiment à recommander.

J-M Van Schouwburg, praticien de l'improvisation et vocaliste.

1 décembre 2012

Instant Chamber Music


Instant Chamber Music

Instant Chamber Music Marcello Magliocchi Matthias Boss Paulo Chagas Maresuke Okamoto Setola di Maiale SM2340
One Hour With Three Uncles Roberto Del Piano Matthias Boss Marcello Magliocchi Setola di Maiale SM2370
Improvisors Consort : Lisboa Sessions Magliocchi Boss Carlos Zingaro Paulo Chagas Paulo Curado Joao Pedro Viegas Abdul Moi – Même Setola di Maiale SM2360
Wind Trio : Old School New School No School Paulo Chagas Paulo Curado Joao Pedro Viegas Creative Sources CS 224 CD

Avec un titre pareil Musique Instantanée de Chambre ou Musique de Chambre Instantanée, c’est selon et c’est tout un programme. Curieusement, la pochette d’Instant Chamber Music indique qu’il s’agit de « web sessions » et paradoxalement, on entend bien ici une musique de chambre avec le violoniste Matthias Boss et le souffleur Paulo Chagas aux flûtes, hautbois, clarinettes et saxophones qui entrecroisent lignes et volutes avec une réelle empathie. Le percussionniste sollicite ses instruments très variés en étant conscient de la dynamique quand le bassiste, Maresuke Okamoto, charpente discrètement l’ensemble. Les élans lyriques de Boss et Chagas se déploient avec un réel sens du dialogue en prenant la juste mesure des dimensions spatiales et temporelles : ils jouent ensemble avec une ductilité sensible et cette lisibilité qui permet à des oreilles exigeantes ou même fatiguées de déchiffrer les frappes nuancées et variées à souhait de Marcello Magliocchi. Sans doute, le timing est un peu lâche et cela est sans doute dû au procédé d’enregistrement via le web (!!), mais le soin qu’ils apportent à leur travail me fait dire qu’un concert de leur quartet est vraiment recommandable. Cette impression est renforcée par l’excellente One Hour With Three Uncles avec à nouveau Boss et Magliocchi et le bassiste électrique Roberto del Piano. Ce trio est l’occasion pour le violoniste de donner sa mesure avec un swing affirmé entraînant un tandem basse/batterie dynamique, plein de justesse et d’invention dans une musique pleinement libre. Magliocchi a l’art d’occuper l’espace sonore sans le remplir en inventant, commentant et relançant ses deux comparses avec un goût sûr : construction et déconstruction, stase et précipitation, légèreté et vitesse. Quant au bassiste, il mérite vraiment d’être écouté et découvert , sons sens mélodique et rythmique n’est jamais pris en défaut dans un tel contexte, précis et chambriste en sollicitant les harmoniques au détour d’une phrase. Ces trois – là savent s’écouter au plus près avec un sens rythmique sûr qui révèle bien une musicalité profonde.  Un bel équilibre. Cela s’écoute avec un vrai plaisir, tout comme ce rassemblement des Lisboa Sessions en deux pièces de 36:02 et 11:07. Ici, les percussions de Marcelo Magliocchi et le violon de Mathias Boss se sont fait inviter par Carlos Zingaro, le légendaire violoniste portugais et un trio de vents avec le même Paulo Chagas, Paulo Curado et Joao Pedro Viegas qu’on découvre dans Old School New School No School, l’album de leur Wind Trio. S’y ajoute la guitare préparée d’Abdul Moi-Même. Ayant appris moi-même à la dure et par une pratique « souterraine » au fil des ans que la musique improvisée est avant tout une affaire collective, je serai toujours gré aux artistes qui osent produire des albums où six, sept, huit etc.. improvisateurs d’essayer de construire un univers avec la contrainte du nombre, de la pluralité des voix et de tous les désirs possibles. Cette mise en commun en totale liberté nécessite une authentique auto-exigence démocratique, une réelle sensibilité, un esprit d’à propos, un sens de la construction musicale. Bref, une vraie modestie qui est très souvent l’apanage des grands musiciens, du moins de ceux que j’ai eu le plaisir de rencontrer à force de fréquenter les milieux de l’improvisation. Old School, New School, No School, sans nul doute, exprime l’idée (et le sentiment) que «nous faisons de la musique avec ce que nous avons appris et ce qu’on découvre en la vivant avec ce que nous sommes et ce que nous voulons être ». Tant pis si leur démarche n’intéresse pas ceux qui tiennent à des définitions et rêvent à l’existence de sous – groupes étanches de l’improvisation radicale, leur musique vit de dialogues, de correspondances,  de confidences, d’écarts et d’unissons. C’est dans cette session lisboète que ces artistes révèlent la profondeur de leur engagement et de leur attachement viscéral à la liberté. Enregistrés de façon satisfaisante et relativement équilibrée, les sept musiciens utilisent plusieurs stratégies pour faire vivre cet ensemble d’un jour. Brièvement ou longuement surgissent ou s’insinuent répétitions, notes soutenues, ostinatos, hoquets, contrepoints, traits mélodiques brefs, unissons, staccatos, chassé croisé des violons, les idées et les gestes de chacun se relaient et circulent d’un acteur à l’autre en évitant un trop évident mimétisme. Le percussioniste avance à toute allure ou agite seulement une cloche. L’un ou l’autre choisit momentanément le silence. Le paysage ainsi créé évolue et se métamorphose, guidé tour à tour par les deux violons de Boss et Zingaro, ensemble ou à tour de rôle, ou les flûtes de Paulo Chagas et Paulo Curado. L’auditeur doit faire un effort d’écoute en fonction de la prise de son un peu trop présente ou, sans doute, l’exiguité du lieu. Quand s’approche la vingtième minute, des mélodies renaissent et les souffleurs (hautbois, clarinette et soprano) libèrent un lyrisme sous-jacent avant que la percussion n’agite les échanges. Et que les violons tapissent l’espace d’aigus. Il serait vain de vouloir saisir les instants de cette véritable instant chamber music qui se déroule en toute simplicité. Ils finissent les 36 minutes en faisant bloc avec un motif réitéré et partagé. Le deuxième morceau de 12’, enchaîné immédiatement offre encore d’autres couleurs et une atmosphère. Sans aucune prétention, cette pièce vaut bien celle qui figure dans l’album Incus 28 « Company Five » qui rassemblait Derek Bailey, Steve Lacy, Anthony Braxton, Evan Parker, Leo Smith, Tristan Honsinger et Maarten Altena lors d’une soirée de la Company Week 1977. Se produisant fréquemment en duos et trios pour des raisons de lisibilité, économiques, de communauté d’intérêts et d’espace pour l’expression individuelle, de nombreux praticiens évitent de se produire dans de tels ensembles. Et pourtant, cette excellente école d’improvisation libre remet les pendules à l’heure et pose au musicien une quantité de questions personnelles et existentielles, certaines restant sans réponse. Dans cette pâte mouvementée et imprévisible où l’éphémère est roi, l’improvisateur doit creuser et affiner son sens de l’improvisation, parfois jusqu’au désespoir. C’est dans ces amalgames indéfinis que résident certaines des valeurs immanentes essentielles de cette musique libre. Old School, New School, No School fait le point sur les croisements multiples des souffles de Joâo Pedro Viegas (soprano et clarinette basse), Paulo Chagas (flutes, oboe, sopranino clarinet) et Paulo Curado (flute, soprano et alto saxophone). La musique est lyrique, tour à tour ricochante ou apaisée, questionnante ou rêveuse. Ils font comme s’ils se parlaient sans tomber dans le travers facile des questions et réponses immédiates. Leur maîtrise des instruments s’entend clairement au travers des sons pleins et déliés, des pépiements, gésillements et étranglements feutrés, et cette colonne d’air qu’on laisse s’éteindre jusqu’au silence. Si l’un propose une phrase typée à la flûte, les deux autres répondent à ses volutes par des hoquets et des mouvements de danse inégaux sur deux notes. Une autre fois, c’est par des silences mesurés de ponctuations que l’un contient les débordements de l’autre. Chaque début des onze morceaux  renouvelle l’ambiance sonore de ce Wind Trio et leurs évolutions démontrent clairement une capacité remarquable à enchaîner toutes leurs idées avec un vrai sens collectif de l’équilibre, l’identité du groupe se maintenant à travers les nombreux changements d’instruments.  Une relative suavité des timbres rattache ce trio à la tradition chambriste ainsi qu’à un feeling méditerranéen, une nonchalance assumée. Ma culture de l’improvisation nettement plus nordiste, imprégnée par les expériences anglaises et allemandes, me fait regretter un relatif manque de « fire » largement compensée cependant par une musicalité intelligente et une écoute superlative.

Almost even further  6 i x  Jacques Demierre Okkyung Lee Thomas Lehn Urs Leimgruber  Dorothea Schurch Roger Turner. Leo

Chacun de ses six artistes compte parmi ces musiciens exceptionnels sur les épaules de qui peut reposer  en toute confiance les performances les plus risquées, parmi les plus inénarrables de la planète improvisation. Si la réputation des Demierre (piano), Leimgruber (saxophone), Lehn (synthé analogique) et Turner (percussion) n’est plus à faire, ceux qui, par exemple, écouteront Okkyung Lee improviser en solo au violoncelle, vont redécouvrir cet instrument sous un jour nouveau. Quant à Dorothea Schurch, c’est une vocaliste très prisée par ses collègues en Suisse et en Allemagne. Solistes réputés, ils sont aussi par conviction et avec la modestie la plus sincère, des partisans de l’aspect collectif de l’improvisation, celle où la voix individuelle sacrifie parfois sa singularité pour se mettre au service du tout. C’est dans cette voie difficile qu’ils nous convient avec almost even further, presqu’un peu plus loin. Presque, parce que la réussite n’est jamais totale, un musicien exigeant restant souvent insatisfait, même pour un détail. Un peu, car dans de tels groupes, le peu est aussi significatif et complexe que le nombre et la profusion. Plus loin, les limites existent pour être dépassées. 6 i x se transforme insensiblement en trio, quartet, quintet et sextet. Chaque improvisateur évolue à une vitesse différente souvent dans une réelle indépendance, créant des espaces pour autrui, intervervant au moment opportun, donnant un réel sens à des gestes simples et des sons singuliers qui se posent avec une belle évidence. Des contrastes, des presques rien appuyés, des murmures, des sons qui se meurent, tout concourt à créer un univers tactile et lisible de bout en bout. Les quatre pièces enregistrées (26:36, 5:52, 18:32, 8:05) s’évanouissent sans que le temps se fasse sentir. On a l’impression que leur musique de chambre puisse revêtir les métamorphoses les plus variées, l’imagination et l’imaginaire individuels se nourrissent et se dilatent au contact les uns des autres. Exemplaire.

Bouquet Frédéric Blondy Charlotte Hug Emanem 5026

Bouquet est le quatrième album de ou avec Charlotte Hug sur le label Emanem et comme ses prédécesseurs, il se révèle ce qu’on pourrait définir comme un chef d’œuvre, si c’est une chose possible dans le contexte de l’improvisation libre ou totale. Comme le souligne mon confrère Dan Warburton dans les notes de pochette, l’univers de ce duo parlera « aux connaisseurs  de Grisey, Xenakis, Cage et Feldman ». Frédéric Blondy prend ici un recul par rapport à sa pratique engagée avec le groupe Hubhub ou le duo avec Lê Quan, les deux improvisateurs établissant un rapport réciproque de dialogue lucide et sensible qui parcourt un très large champ d’investigation. Douze pièces aussi variées qu’il est possible, faisant appel autant à l’intelligence musicale qu’à la spontanéité en mettant en valeur une véritable mine de matériaux sonores, d’idées lumineuses, de pratiques instrumentales rares, ponctuées de quelques interventions vocales de Charlotte. Celle-ci nous avait offert une symbiose magique entre sa voix naturelle et son alto joué en pizzicato, à l’archet ou avec sa technique remarquable de soft-bow dans l’album Slipway to Galaxies. Ici la chanteuse mêle sa voix aux sons instrumentaux avec un esprit d’à propos qui fait à la fois corps avec son jeu à l’alto et avec la musique du duo.  Ayant fait le choix d’utiliser différentes techniques au piano pour cet enregistrement, Frédéric joue magistralement le clavier « normal » comme on l’entend dans cato’s pink cluster, l’instrument préparé comme durant les dix minutes de thalia remontant, ou intervient manuellement dans les cordes, comme dans la belle sultane qui arrache littéralement l’écoute lorsqu’on choisit d’écouter directement la première plage. Bouquet porte bien son titre, le fait d’accorder dans le même album douze morceaux aussi différents comme les parties d’un même tableau plein de couleurs, de souffles, de mystères et de lueurs est à lui seul tout un art. Devrais-je convaincre un connaisseur pointu et exigeant ou un auditeur occasionnel de la filiation ou du cousinage de plus en plus rapproché des musiques d’improvisations avec celles des compositeurs contemporains, Bouquet sera mon premier choix (ex-aequo avec gocce stellari du Stellari Quartet où officie Charlotte Hug). Aussi, Frédéric est un pianiste exceptionnel et Charlotte est une artiste unique du point de vue de son instrument, le violon alto.  Franchement, j’ai tellement de plaisir à écouter  et à en découvrir tous les coins et recoins que je ne vais tarder à conclure cette chronique pour me concentrer sur l’écoute de Bouquet. Il met en perspective les recherches, pratiques, racines, sentiments, talents individuels et l’imagination de deux artistes sincères et complètement engagés dans leur art comme rarement il est permis de l’entendre.

PS
les autres albums de Charlotte Hug, Slipway to Galaxies, Gocce Stellari et Fine Extensions sont chroniqués ailleurs dans ce blog .
D’autres duos très remarquables avec le piano que je recommande, au-delà des styles : Archiduc Concert de Paul Hubweber et Phil Zoubek et More Dialogues de Trevor Watts et Veryan Weston (Emanem) qui sont chroniqués dans des pages précédentes.

28 octobre 2012

Duos, duologues, dialogues improvisés

Duos. Dialogues ... Le duo est l'embryon du groupe, le plus petit commun dénominateur d'une musique collective. Le groupe premier de l'improvisation libre, celle-ci peut aussi se décliner à trois, à quatre, à etc... A deux. Toi et moi comme frère et soeur. Dialogue, conversation, échange, couple... il en découle une intimité, un espace mental où chaque artiste peut devenir / rester le plus "lui-même" tout en étant tout pour l'autre. a + b : ab ou ba ou b a , le baba de l'impro, bah ! Une formule exigeante où il ne peut y avoir de temps mort,  où on ne peut se réfugier derrière un troisième ou un quatrième lorsque l'inspiration est coupée. Simple et difficile. Historiquement, Bennink & Mengelberg, Bailey & Parker, Watts & Stevens, Rowe & Prévost, Christmann & Lovens, Coxhill & Weston, Wachsmann & Van Hove, Minton & Turner ...............


The pancake tour Urs Leimgruber / Roger Turner duo Relative Pitch RPR 1007

Une telle association , du suisse Urs Leimgruber et du britannique Roger Turner, provient sans doute des nombreuses rencontres et retrouvailles au fil des concerts et festivals où ces deux artistes ont été amenés à s'apprécier mutuellement. Saxophoniste ténor et soprano ( UL) et percussionniste (RT), ils ont en commun un attachement au jazz qu'ils ont pratiqué très jeunes et, surtout, une auto-exigence musicale et esthétique, une forme de lucidité. Et cette exigence apparaît dès les premières secondes de "The Pancake"  (12:12). Pas question d'étaler la technique virtuose et de débouler avec un paquet de notes et de sons. Une recherche méticuleuse des timbres, des souffles et des frappes, une mise en évidence de signes, de gestes, des corrélations de l'intention, plutôt. Quelques morceaux assez brefs (Art Jungle, At the Church Path et The Walking Bar) et un long déambulatoire improbable, Middle Walk (22:51) permettent soit de concentrer au plus court ou soit d'étirer les échanges à l'infini en racontant une histoire. Urs Leimgruber et Roger Turner évitent les lieux communs et pour qui connaît le saxophoniste via ces albums solos (# 13/ Leo), ce sera une belle surprise. Ses prises de bec dans la marge extrême de l'instrument expriment l'essentiel, des sons bruts, torturés ou même d'un lyrisme rare qui font la part belle à l'invention pure. Le percussionniste refuse les connexions évidentes et en fait confiance qu'à son imagination subversive. Il gratte, frote, secoue, percute, déplace ses objets sur les peaux et les parties métalliques, frappes, résonances, collisions,. Une recherche simultanée de l'inouï et de l'évidence qui s'impose naturellement. L'exemple parfait de musiciens accomplis et reconnus, qui cherchent encore à se renouveler, à se mettre en question tout en faisant du sens. Si ces deux-là passent non loin de chez vous, n'hésitez pas un instant, allez les écouter et vous serez surpris, même par rapport à ce Pancake tour dont ils réinventent jour après jour la recette. 

Daylight   John Butcher & Mark Sanders  Emanem 5024

Ce qu’il y a d’intéressant voire de fascinant avec l’improvisation libre c’est la faculté qu’ont les partenaires de jouer leurs propres musiques avec celles d’autrui en créant un univers commun aux deux parties sur la base de valeurs communes qui peuvent se situer au niveau du fonctionnement de l’intellect, du réactif émotionnel ou de l’imaginaire plutôt que la compatibilité sonique ou formelle. A cet égard, cet enregistrement est remarquable, car les deux musiciens partagent une approche méthodique de la construction musicale avec un sens raffiné des variations dans les moindres détails du souffle, des timbres, des intervalles et des pulsations. Dans leur élan, ils assument leurs différences. Mark Sanders est un des plus remarquables praticiens de la percussion improvisée qui ont marché dans les traces des John Stevens, Paul Lovens et Paul Lytton tout en créant un univers personnel, immédiatement reconnaissable. Ecoutez son Swallow Chase en solo (Treader), vous reconnaîtrez sa frappe enchanteresse et sa science des rythmes. Initialement, Mark Sanders a un solide parcours jazz dès les années 80 avec Elton Dean, Howard Riley, Paul Rogers, Paul Dunmall, Keith Tippett. Il a infléchi au fil des ans vers plus de liberté et de recherche. A la même époque, John Butcher s’est situé d’emblée dans le fer de lance de l’improvisation radicale en compagnie de Chris Burn, John Russell, Phil Durrant, Radu Malfatti, Phil Minton, Erhard Hirt etc… Poser la question « est-ce du jazz libre ou de l’improvisation libre ? »  pour décortiquer cette très belle Daylight, revient à mettre au second plan qu’il s’agit avant tout de musique. Cet art requiert du savoir – faire, de la créativité, de l’imagination, de la sensibilité. Le duo saxophone et percussion évoque sans nul doute le free-jazz et le son granuleux et plein de John Butcher au ténor y est pour quelque chose, mais leur interprétation de cet idiome fait appel à une multiplicité de nuances, à un goût des détails sonores d’une variété quasi-encyclopédique, un art d’arriver à tout dire en évitant de se répéter dans leurs improvisations sans filets (pas de thèmes et de compositions). Et donc cette question quasi identitaire n’a plus de raison d’être. Proche de l’art afro- américain, leur duo développe un monde de sons, de timbres, de figures, d’intervalles, d’occurrences  aussi varié qu’un duo de Derek Bailey avec Evan Parker ou Paul Rutherford, même s’il y a une relative prévisibilité. Ropelight se conclut sur un jeu serré et énergique tellement proche d’un duo de Paul Dunmall avec le même Sanders que toutes ces distinctions ‘ free – jazz ‘, ‘musique improvisée libre’ , etc… s’envolent au-devant… d’une telle distinction. Compositeurs de l’instant qui se servent de l’improvisation de manière constructiviste ou « improvisateurs architectes », ils évoquent ces peintres contemporains des pays de l’Est qui perpétuent la démarche des constructivistes russes ….. John Butcher a d’ailleurs une prédilection pour des formules mélodiques courtes imbriquées et enchaînées avec un esprit de suite et où chaque son semble travaillé, étudié et pesé avec minutie, comme s’ils faisaient partie d’un tout mu par une logique imparable comme dans ce Rope light de 30 minutes. Notre souffleur est Docteur en Physique et a enseigné au niveau supérieur jusqu’à la fin des années nonante, ses improvisations ont une dimension quasi-scientifique. On songe immanquablement à Steve Lacy. Son jeu au ténor fait appel à des combinaisons d’harmoniques et de doigtés spéciaux, d’effets de timbre et de souffle qu’il articule en jouant sur l’aspect aléatoire. Il aurait pu enregistrer avec des percussionnistes dont la démarche est plus « aventureuse » (aléatoire). On songe à Paul Lytton et ses percussions sur table, aux délires imaginatifs de Roger Turner ou à la grosse caisse préparée de Lê Quan. Mais ce duo a une véritable vie intérieure, une raison d’être supérieure à, par exemple, le très bon Concentric qui réunit Butcher avec le très impressionnant Paal Nilssen Love (Clean Feed) que je trouve un peu superficiel que cet album Emanem. Je recommande donc Daylight à tous ceux dont les penchants naviguent entre l’improvisation radicale et l’« avant – jazz de pointe » (Butcher a aussi travaillé avec Gerry Hemingway) et qui aiment à réécouter le même album avec le même ravissement.

Evan Parker & Misha Mengelberg : It won’t be called a broken chair  Psi
Pascal Marzan & John Russell : translations  Emanem
Charlotte Hug & Fred Lomberg-Holm : fine extensions  Emanem 5012
Ute Wassermann & Alex Kolkowski : squall line  Psi
Trevor Watts & Veryan Weston : More Dialogues Emanem 5017

Notre ami Martin Davidson, responsable d’Emanem et cheville ouvrière de Psi (le label d’Evan Parker), a sensiblement ralenti la production des enregistrements publiés par son label. Mais il se concentre essentiellement sur la qualité. En bref, moins de documentation mais des musiques plus … hm…  non pas substantielles (ce ne serait pas gentil pour tous les artistes qui figurent dans son catalogue), mais plutôt, plus concernées à convaincre les auditeurs les plus exigeants. Abouties en quelque sorte, surtout par rapport avec ce qui a déjà été documenté. Non redondant, si vous voulez. J’ai eu l’occasion de m’impliquer personnellement dans la production de l’album Emanem « the Archiduc Concert » du tromboniste Paul Hubweber et du pianiste Philip Zoubek. La haute qualité inventive et la fraîcheur de cet opus m’avaient complètement emballé. Suite à cette expérience positive appréciée par des collègues… exigeants (Dan Warburton, Massimo Ricci), je me suis laissé complètement séduire par cinq duos aussi passionnants les uns que les autres, tant chez Emanem que chez Psi. It won’t be called a broken chair : ce titre énigmatique s’applique à un duo transcendant de Misha Mengelberg et d’Evan Parker (au seul sax ténor). Comme les enregistrements en petit comité du pianiste batave se comptent sur les doigts d’une main, en telle compagnie, c’est à ne pas rater : véritablement sublime. Au début de sa carrière, Evan Parker s’est fait une réputation subversive en tordant le cou à la fois aux intervalles, au son traditionnel du saxophone et à la conception conventionnelle d’une ligne mélodique jouée par un saxophone, même free. Il faisait reculer les limites du free jazz et de la musique contemporaine en combinant les deux démarches, inscrivant systématiquement bruitages et doigtés factices dans la pratique du saxophone. Avec le temps, on s’aperçoit que son discours était basé sur des intervalles très particuliers et des harmonies complexes très personnelles. Cette caractéristique est mise particulièrement en évidence en compagnie des pianistes avec qui il a enregistré : Alex von Schlippenbach, bien sûr. Mais aussi Marylin Crispell, Matt Shipp, Paul Bley, Uwe Oberg, Georg Graewe, John Tilbury, Agusti Fernandez, Cecil Taylor ou le vétéran du jazz british, Stan Tracey. Comme Misha Mengelberg est la subversion pianistique personnifiée – violemment anti-académique ! - , lorsqu’il se met à improviser librement, ces deux improvisations de 26 et 34 minutes enregistrées au Bim-Huis en 2006 sont à marquer d’une pierre blanche. 
Evan Parker compte parmi ses fidèles amis le guitariste John Russell depuis quarante ans. Rarement un improvisateur s’est appliqué, comme John Russell, à développer et à enrichir aussi longtemps une recherche obstinée sur l’instrument le plus galvaudé de notre culture musicale et cela dans une démarche aussi radicale. L’aboutissement de cette pratique fait de la musique de John, quelque chose de magique. La résonance des cordes, les harmoniques, les timbres grattés avec des plectres de pierre, les intervalles les plus improbables, les chevauchements d’accords dissonants et ces sauts de registre audacieux, les bruitages, tout concorde à chambouler l’ordre de la guitare, même si sa pratique découle d’un point de vue instrumental « traditionnel ». On en revient à la douzième frette de Derek Bailey. En deux sessions réalisées en 2007 et 2010, le Londonien nous convie à découvrir comment une autre démarche, en apparence « classique » basée sur une pratique issue de la tradition de la guitare « espagnole » et « contemporaine » s’intègre  dans son univers si personnel. En passant par J-S Bach, Pascal Marzan, un résident de Montmartre, a travaillé les partitions d’un grand nombre des compositeurs du XXéme siècle qui ont créé des oeuvres pour la guitare – à – cordes – de - nylon. L’homme a acquis une technique magistrale, main droite et main gauche coordonnées, utilisant toutes les ressources des positions – et des rythmes – avec les cinq doigts de chacune de celles-ci et des aiguilles métalliques savamment disposées entre les cordes. La rencontre est digne des grands duos de free improvisation jusqu’au-boutistes (The Longest Night Evan Parker & John Stevens / 1976 Ogun ou Face to Face / John Stevens & Trevor Watts 1973 Emanem, bien  sûr !). John Russell partage aussi un groupe avec Michel Doneda (le plus convaincant de cette école française focalisée sur l’infra-saxophone et sans doute le plus profondément sincère) et le percussionniste Roger Turner (the Cigar That Talks / Pied Nu, à recommander). Notre guitariste se situe à ce niveau. Alors, comme on entend des plaintes hexagonales concernant la reconnaissance insuffisante des musiciens français (ou importés en France, la lecture des patronymes de la scène improvisée française semble assez exotique : Lê Quan – Doneda – Lazro – Montera -  Boubeker – Boni – Méchali – Nozati – Kassap – Capozzo - Werchowski etc….) dans le concert des nations des musiques improvisées libres européennes, il faut se réjouir qu’un Pascal Marzan se distingue avec une personnalité telle que John Russell avec qui il fait jeu égal. Dois-je rappeler que dans « son jeune temps », Russell  a eu un rôle de premier plan dans le défrichement de la musique improvisée radicale « non-violente » et « écoutiste – collective » ? Avec les Gunther Christman, Paul Lovens, Phil Minton, Maarten Altena, Phil Wachsmann et Radu Malfatti à une époque où cela n’intéressait que trop peu d’auditeurs, spécialement en France, en Italie etc… C’est d’ailleurs en compagnie de John Russell que Roger Turner et John Butcher se sont fait connaître. Je pense sincèrement que ce CD Marzan - Russell recèle des instants merveilleux si on prend la peine de les écouter avec attention. La variété des occurrences de jeu et la multiplicité des approches sonores fait de leurs translations une véritable anthologie guitaristique et sans doute la meilleure du genre depuis les Lot 74 de Bailey (album Incus peu écouté à l’époque, croyez-moi.) et les Solos Volume 1 & 2 d’Eugene Chadbourne  pour Parachute (introuvables). 
La magie du duo opère aussi avec fine extensions de Charlotte Hug et Fred Lomberg-Holm.  Le violoncelliste de Chicago et la violoniste alto de Zürich nous donnent là un travail exemplaire où intervient l’utilisation de leurs installations électroniques respectives. Recherche sonore et dynamique remarquables pour deux artistes qui conjuguent magiquement ce qu’ils ont individuellement de meilleur à nous offrir. J’écoute avec ravissement les solos innovants de la Suissesse depuis une dizaine d’années (MauerraumNeuland et tout récemment slipway to galaxies/ Emanem encore). Mais avec fine extensions, nous sommes emportés par la vision anticipative des instants d’éblouissements et des trouvailles inespérées de ces trouvetouts de l’ubiquité sonique. J’ai fait l’article du Stellari Quartet avec Hug, Wachsmann, Marcio Mattos et John Edwards, une vraie merveille (Emanem toujours !). On atteint ici une autre dimension de l’ineffable qui, à mon avis, surpasse  les autres albums de ces deux artistes (hormis ce Stellari confondant !). Alors, si vous avez le sentiment de ne pas avoir pu apprécier ces deux improvisateurs à leur juste valeur, cet album est une belle occasion. 
Le plus mystérieux de ces duos est la rencontre hors norme de la chanteuse Ute Wassermann avec ses appeaux – sifflets pour oiseaux et du violoniste Alex Kolkowski avec ses violons Stroh, sa scie musicale et ses antiquités phonographiques. Le cylindre de cire est le précurseur du disque phonographique et son utilisation inattendue dans ce contexte est assez étonnante. Le violon Stroh est un violon au corps métallique amplifié par un pavillon semblable à celui du phonographe qui fut créé par Joseph Stroh. Pour ceux qui sont nés dans l’ère digitale, le phonographe est un tourne disque à manivelle qui servait à lire les 78 tours et cela jusqu’au milieu des années cinquante. De tels instruments sont encore joués par des violoneux Tziganes en Roumanie. On entend Kolkowski jouer du Stroh dans l’album The Kryonics avec le génial Jon Rose et ce contrebassiste  exceptionnel qu’est Matthias Bauer, le troisième frère Bauer (chez Emanem, voyons !). La musique de squall line est toute en hululements, sifflements et glissandi improbables. Oublions la source sonore instrumentale ou vocale et laissons nous emporter par une véritable poésie sonique. La voix semble dématérialisée de la chanteuse, celle-ci fait des prouesses…. inouïes sans avoir l’air d’y toucher du grave guttural aux labiales flûtées qui rivalisent avec les glissandi métalliques de la scie musicale. Parfois je me dis que l’omniprésence réitérative des saxophonistes, percussionnistes, guitaristes (avec effets), contrebassistes, électroniciens etc… contribue à appauvrir ces musiques alors qu’elles sont sensées opérer dans un champ de découvertes permanentes. Avec squall line, nous découvrons du neuf qui ne s’inscrit pas dans une tendance ( !) dans laquelle trop d’artistes ont à s’engouffrer dans le but de jouer « actuel » ou branchiste. Les branchies sont le stade premier des grenouilles et des crapauds qu’on n’arrive jamais à attraper … parce qu’ils sont ... imprévisibles … (il faut toujours s’attendre à muer avant de parvenir à le devenir … imprévisible).  Et non – conformistes ! C’est ce que j’aime par-dessus tout en musique.  Ute Wassermann et Alex Kolkowski s’y activent de manière réjouissante. Qui imaginerait ensauvager la voix humaine avec des appeaux ? UW est une vocaliste exceptionnelle qui a le chic de surprendre sans « en mettre plein la vue ». Les oreilles, c’est déjà très bien. Alex K a développé une pratique de sons dont la dynamique s’inscrit dans le champ de la voix humaine, sa tessiture et son feeling. Il m’a fallu cinq / six écoutes pour retracer le cheminement et me rendre compte des nuances et de l’inventivité de leur superbe travail. Un univers riche et unique à découvrir de toute urgence. 

Et pour la bonne bouche, un pionnier du free jazz européen de la toute première heure,  le saxophoniste alto Trevor Watts dialoguant intensément avec le pianiste maison Emanem, Veryan Weston : More Dialogues entièrement improvisés. Les deux musiciens ont collaboré dans le Moiré Music du saxophoniste, un groupe exceptionnel qui a utilisé les croisements de polyrythmes parmi les plus complexes et les plus pointus de la jazzosphère. C’était dans les années 80. Quand Weston a abandonné Moiré, Watts a pu faire une croix définitive sur son répertoire  « Moiré » faute de pianiste assez talentueux pour charpenter l’édifice. Il a dû faire évoluer l’orchestre dans une autre direction : le TW Drum Orchestra. Les rééditions de Moiré Music sur le label FMR édifieront les incrédules. 5 More Dialogues fait suite à leur précédent opus Six Dialogues (Emanem 2002) dans un mood et une approche tout à fait différents et à peine reconnaissable par rapport à ce dernier. Car vous conviendrez, l’improvisation c’est l’art de jouer encore sans se rejouer. Et à ce jeu-là, ces deux musiciens sont vraiment imbattables par rapport à eux-mêmes dans un temps et un lieu autres. En outre, dans l’arbre généalogique « jazz » sans œuillères stylistiques, on peut situer Trevor Watts comme un véritable petit frère à Ornette Coleman et le meilleur cousin de Jimmy Lyons et de Marion Brown. Son Prayer for Peace de 1969 (réédité par FMR) est un must intégral du jazz libre. Quant à Veryan Weston, c’est le pianiste (il ne joue pas de « l’intérieur », pratique devenue lingua franca) le plus multiple de la musique improvisée libre et, malgré cela, le moins éclectique. Jamais aucune lourdeur, malgré le poids de l’instrument. La subtilité britannique personnifiée au plus fin. Aussi Martin Davidson a amélioré sensiblement le côté visuel et graphique de ses pochettes dans cette belle série 5000 cartonnée. Entre 9 et 10/10, si je peux me permettre et weird, par-dessus le marché. Ce qui est rare, c’est que les deux producteurs groupent ces réussites en un si court laps de temps. Congratulations !

Dialogues in Two Places Trevor Watts & Veryan Weston Hi4Head Records HFHCD 010.

Oui : 5 More Dialogues ne suffisent pas. On en redemande. Vous dites : jazz libre , piano, saxophone, improvisation totale, duo ? Voici Trevor Watts et Veryan Weston et leurs dialogues enregistrés au festival de Guelph au Canada et à Toledo, Ohio. Il faudra bien que j'écoute cinq ou six fois ce double album excellent et que je revienne vers leurss autres enregistrements précédents chez Emanem ( 6 Dialogues / 5 More Dialogues / Freedom Of The City 2002), pour vous livrer mes impressions. Ma première impression est l'enchantement face à une telle musicalité et une si belle interaction..... merveilleux.... J'en écrirai plus d'ici une semaine ou deux. De toute façon, pour le prix (11 GBP  chez http://www.hi4headrecords.com/catalogue.html) et la qualité de la musique, c'est une affaire à saisir de suite ...

Turbulent Flow Daniel Levin Gianni Mimmo Amirani

Publié sur le label Amirani du saxophoniste soprano Gianni Mimmo, cet album se révèle une belle rencontre de deux musiciens très différents que le hasard et un ami commun ont mis en présence. L'alchimie musicale et relationnelle ayant fonctionné immédiatement entre le violoncelliste de New York et le saxophoniste de Pavia, ils ont donné plusieurs concerts dans la Grosse Pomme. Turbulent Flow est un excellent exemple de deux musiciens de jazz contemporain qui pratiquent l'improvisation sans filet, "totale" ou "libre" avec originalité et réflexion. Au lieu de se fondre dans une personne duelle, ils maintiennent une distance , un espacement entre leurs improvisations respectives, créant des connections par de subtils points de contacts au gré des intervalles choisis, des impulsions, des accents, des images que leurs univers suscitent. Daniel Levin a une démarche grave, profonde, altière qui ouvre des espaces où le souffle et les motifs disjoints de Gianni Mimmo évoluent en suspension continue. Deux improvisateurs solides qui ont acquis une voix personnelle. Une musique qui évolue dans le champ du jazz libre où l'esprit de celui - ci se perpétue avec originalité dans une mue constante. Une musique chaleureuse et exigeante, un vrai plaisir.

Alle Neune Rheinland Partie Wolfgang Schliemann & Michael Vorfeld Creative Sources 083

Encore deux de ces nombreux militants de l’improvisation totale qui peuplent littéralement le tissu urbain de Rhénanie depuis les années septante et qu’on ne se lasse pas de (re) découvrir. La pochette s’orne en noir sur blanc des profils d’un gant et d’une moufle. Paire dépareillée pour un tandem percussif qui se complète comme les cinq doigts de la main. L’expression anglaise « like five fingers in a glove » est bien illustrée ici. Percussions et objets trouvés qu’on frappe, frotte, gratte et jette (Schliemann) ou amplifie (Vorfeld) avec une intégration et une osmose des sons, de l’écoute et des gestes vraiment impressionnantes. Pourtant, la tension qui règne n’existerait pas s’il n’y avait pas deux paires de bras et deux sensibilités en éveil qui remettent les évidences en question. Pourtant on les entend jouer comme un seul homme. Un univers unique de timbres et de sons qui nous démontrent encore, s’il le fallait, les possibilités richement ouvertes de la percussion libérée. A écouter à grand volume pour distinguer les détails infinis grâce à une prise de son remarquable et sans saturation. L’urgence et le zen mêlés avec sophistication. Un bijou hautement recommandable du label Creative Sources.

Pacific
Martin Blume Phil Wachsmann Bead 2003 CD07SP 

Enregistré à Chicago au bord du Lac Michigan , un lac aussi grand qu’une mer, à San Francisco et à San Diego, sur les rivages californiens du Pacifique, lors d’une tournée nord américaine du percussionniste Martin Blume et du violoniste Phil Wachsmann, Pacific révèle une conception du duo et de l’improvisation libre singulière. La photo qui illustre la pochette offre une vue plongeante sur une grande vague qu’on devine prendre son élan derrière une fine couche d ourlets d’écumes qui s’allonge sur la plage et la recouvre en glissant sur la dernière eau du rouleau qui se retire. Le cliché a été pris du sommet des granits qui surplombent la mer. Le front de mer est sans doute, avec les hauts sommets, le lieu où le temps, la direction du vent et la formation des nuages, peuvent se révéler en mutation permanente, orage ou ciel bleu se succédant subitement de manière imprévisible . C’est un peu dans cet état d’esprit que se trouvent nos deux acolytes. Les huit pièces intituées coyote 1, coyote 2 etc… nous font entendre des échanges concentrés sur l’instant, le moment premier de la musique, parfois sans solution de continuité, celle qui serait évidente à la première écoute. Passer du coq à l’âne ou jouer aux cadavres exquis ? Phil Wachsmann et Martin Blume focalisent toute leur attention dans une succession de micro – climats changeants et faussement disparates, tels les soubresauts météo maritimes induits par les flux imbriqués et étagés des courants marins et une rose des vents aléatoire à l’approche de côtes périlleuses. Les musiciens, et surtout pour Phil Wachsmann, évitent les enchaînements méthodiques d’une improvisation qui se piloterait en mode compositionnel pour l’éclosion d’une spontanéité instantanée fleurissant dans une succession d’événements sonores, parfois sans rapport apparent entre eux. Les duettistes manoeuvrant un désordre constitutif d’un ordre impénétrable, sursauts d’humeurs changeantes et d’allusions fortuites. Des pincées hésitantes par-dessus le cordier, un grincement ralenti de l’archet, de courtes giclées de notes sub voce, une ébauche de mélodie aux accents placés nettement après le coup d’archet, un gauchissement des intervalles et d’accords décalés singularisent le jeu de Wachsmann. Les variations subtilement dosées d’un ostinato du violon dans Coyote 2 libèrent de bien curieuses sonorités métalliques amplifiées par la résonnance d’un tambour. L’utilisation judicieusement conjointe du retard et de la boucle au violon amplifié fragmente et recompose le déroulement du temps. L’imagination de Wachsmann est conviée par les frappes subtilement diversifiées de Martin Blume. Il y a une variété intelligente de jeux et de « paysages musicaux » qui stimulent l’écoute.  Leur connivence vient d’une histoire commune au sein de Lines, un quintet où officiaient Marcio Mattos, Axel Dörner et Jim Denley (Lines in Australia Emanem). Wachsmann a joué longtemps avec feu Paul Rutherford dans le légendaire trio Iskra 1903. Paul Rutherford, un champion de la poésie cockney, n’avait pas son pareil pour enchaîner les trouvailles et les idées les plus dissemblables élargissant le champ du discours musical comme des croisements inespérés de jeux de mots et d’invention verbale cryptique. Ses albums solos Gentle Harm of the Bourgeoise et  Berlin 1975, celui-ci récemment publié chez Emanem, divulguent cette démarche instantanée qui allie la surprise avec une brillante exploration instrumentale étendue à une infinité de possibles. Dans Pacific, notre duo cultive ce penchant avec brio.