mardi 5 mai 2015

Trios Unlimited First recordings : Butcher Durrant Russell - Milo Fine Free Jazz Ensemble - Taylor Jackson Thompson - Schlippenbach Parker Lovens

Conceits John Butcher Phil Durrant John Russell Emanem 5036

Réédition du premier album de ce trio incontournable des années 80 et 90 qui cristallisa à cette époque l’improvisation made in London. Conceits fut le premier album publié par Acta en 1988, label co-dirigé par Butcher et Russell. Guitare pointilliste et chercheuse, violon introverti et saxophone pointu. Pas de batterie, pas de contrebasse, une gestuelle des sons, un trilogue elliptique, des haikus dans les fréquences rares, une complémentarité insoupçonnée. A l’époque, John Russell ne jouait quasi-jamais en Europe continentale qu’avec Gunther Christmann et Paul Lovens ou Luk Houtkamp. John Butcher était alors prof de math et physique (brillant) et absolument inconnu sauf par ceux qui suivaient l’évolution de la scène londonienne à la trace. J’avais acheté Conceits à Londres (Ray’s Jazz dans Shaftesbury avenue) en mai 1988 et je le fis écouter à certains camarades qui me firent remarquer : « Ah oui, c’est du british… ». Comme si on avait fait le tour de cette démarche musicale. Je crois bien qu’à l’époque la vague improvisation libre radicale était passée de mode. Si je me souviens bien, c’était, ou bien trop far-out « intellectuel », ou pas assez en phase avec les électriqueries No-Wave Downtown (lisez NYC). Bref, surtout en Belgique ou en France, ça ne pouvait pas tomber plus mal. Question musique, c’est quasiment le sommet de ces trois musiciens ensemble : les deux John sont déjà à maturité. Phil Durrant s’essaye encore au trombone (et évoque Radu Malfatti), mais au violon il avait trouvé sa voie. Un des premiers enregistrements où le travail spécifique du son entraîne la musique vers l’épure, une réduction dans les effets expressifs se limitant à souligner le mouvement, à mesurer l’espace. Onze improvisations courtes pour deux faces de LP avec cinq morceaux autour des deux minutes), et à l’intérieur de chacune d’elles, une succession évolutive de séquences qui s’articulent sur des  interconnections renouvelées d’éléments individuels de chaque instrumentiste à des points ou des angles précis. Par rapport au duo Parker-Bailey, c’est plus retenu, plus délicat, moins complexe et emporté, plus schématisé, voire silencieux. Une autre école se dessinait. C’est de là que viennent le tandem Rhodri Davies et Mark Wastell avec Burhard Beins ou Simon H Fell, dont Mark publie et réédite toute la saga sur son micro-label Confront (IST et The Sealed Knot). Ces trois musiciens, Butcher/Durrant/Russell ont beaucoup répété et travaillé en partageant une réflexion sur le processus de jeu collectif et les formes qui en découlent. Pour ceux qui veulent la quintessence de ce trio, le cd Concert Moves sur le label Random Acoustics est à mon avis leur meilleur opus. Mais il faut le trouver ! Fort heureusement, leur notoriété s’améliora quelque peu au fil des ans et ils furent invités à Stockholm en 1992. Il en résulte un beau morceau de 15 minutes proposé ici  en conclusion – bonus et enregistré dans l’Antikvariat Bla Tornet par Mats Gustafsson, l’endroit-même où Mats G et Paul Lovens enregistrèrent Nothing To Read, il y a déjà 25 ans. On mesure déjà le mûrissement et l’accomplissement dans les échanges. A la même époque, le trio s’associait avec Radu Malfatti et Paul Lovens pour former le groupe News From the Shed et dont l’album publié chez Acta un peu plus tard a été réédité également par Emanem. Ces deux enregistrements sont un témoignage quasi-unique d’un véritable renouvellement de l’improvisation radicale à une époque où elle était perçue par les défaitistes de tout poil comme étant moribonde et stérile. Pour rire un peu : on entendit à l’époque un musicologue en herbe dire à la radio belge au programme culturel que Derek Bailey était le guitariste du refus.

The Milo Fine Free Jazz Ensemble featuring Steve Gnitka Earlier Outbreaks of Iconoclasm Emanem 5206.

Music from three Sessions : HAH ! 1976 (Hat-Hut E), issued 1977. The Constant Extension of the Inescapable Tradition 1977 (Hat-Hut H), issued 1978. When I as Five Years Old, I Predicted Your Whole Life 1978 (Horo HZ 13) scheduled for release 1981.
Bien qu’il s’intitule Free Jazz Ensemble, la musique du groupe s’apparente à l’improvisation libre dite « non-idiomatique". Le Milo Fine Free Jazz Ensemble est un groupe à géométrie variable qui a rassemblé plusieurs improvisateurs des cités soeurs St Paul et Minneapolis depuis le début des années 70. Lorsqu’il est featuring Steve Gnitka, il s’agit du duo entre Milo Fine, percussions, piano et clarinette et Steve Gnitka, guitare électrique. Milo Fine apporte son expérience du jazz qu’il a contribué à libérer de fort bonne heure dans sa ville. Il est à la fois un excellent clarinettiste, un superbe batteur et percussionniste et manie le piano avec une réelle dextérité. Le jeu électrique de Steve Gnitka évoque une pratique du rock expérimental et une approche intuitive. Ces deux musiciens étaient très tôt parmi les rares improvisateurs américains à être complètement branchés sur les courants d’improvisation européenne dès le début des années 70, contemporains des Henry Kaiser, Eugène Chadbourne, John Zorn, Greg Goodman, Davey Williams et La Donna Smith. Martin Davidson écrit dans ses notes de pochette que c’est Steve Lacy qui le mis en contact avec Milo Fine car celui-ci écrivait des chroniques pertinentes et engagées sur la nouvelle musique et sur ses formes les plus audacieuses avec une curiosité insatiable. Il écrivit d’ailleurs durant presque vingt ans pour Cadence. Hah ! exprime sa réaction face à la proposition de disque du label Hat Hut, alors à ses débuts. Le conseiller musical d’Hat Hut était alors Joe McPhee et un double album Live In Minnesota publié chez Hat Hut rassemble McPhee, Fine et Gnitka. En 1979, le duo croisa à nouveau la route de Joe McPhee et cette deuxième rencontre se retrouve sur l’album de Joe « Old Eyes » auquel participent Pierre-Yves Sorin, Jean-Charles Capon, Raymond Boni et André Jaume !!
C’était l’époque où tout était possible et les musiciens se jetaient à l’eau. Par la suite, un Philippe Carles, le rédac-chef de JazzMag signala avoir écouté avec intérêt « Meat with Two Potatoes » et «Against The Betrayers » du MFFJE f SG publié par le label Shih-Shih-Wu-Ai. J’informe que le premier album de ce label Shih-Shih-Wu-Ai était « Blue Freedom’s New Art Tranformation » (1972), une curiosité recherchée. La pochette d’Against the Betrayers annonçait la publication de « When I Was Five Years Old » sur le label Horo sous la référence HZ 13, mais ce label italien fit naufrage après avoir publié un tas d’albums de jazz (George Adams, Dannie Richmond Don Pullen, Massimo Urbani, Mal Waldron, Ran Blake, Enrico Rava) et de jazz libre (Sam Rivers, Lester Bowie, David Murray, Sun Ra, Steve Lacy, Burton Greene, Musica Elettronica Viva et un Mario Schiano avec Rutherford, Bennink et Mengelberg). 
C’est donc cet album inédit When I Was Five Years Old, complété d’enregistrements du même concert, qui couvre presque tout le CD 2, alors que le premier contient les deux albums Hat-Hut plus deux ou trois morceaux supplémentaires de l'inédit précité. Musicalement, le duo est essentiellement ludique, surtout dans le premier disque Hah ! Le deuxième album Hat Hut (The Constant Extension) se compose principalement de solos et de deux duos. Solos de guitare abrupts de Gnitka avec quelques effets, deux solos de percussion et un superbe solo de clarinette de Fine, intitulé Ballad for d. J’apprécie particulièrement son jeu de clarinette car Milo Fine n’hésite pas à « charger » le son de l’instrument (une clarinette en mi-bémol) et à le « torturer » alors que de nombreux improvisateurs clarinettistes restent sagement classiques « contemporains ». Outre l’aspect ludique, s’impose une démarche exploratoire qui n’hésite pas à publier les tentatives et les engouements pour l’idée qui s'impose à eux dans l’instant. Un sens de la dérive  instantanée… L’esprit est assez proche des enregistrements Company pour lesquels Derek Bailey n’hésitait pas à publier l’improbable. Comme pianiste, Milo Fine a intégré une dimension libertaire, qui tire autant parti des avancées du free-jazz que du domaine contemporain. Comme il documente essentiellement les concerts de son Free Jazz Ensemble  (et pas en studio, par honnêteté artistique) avec les pianos à sa disposition dans les lieux où il joue. Comme ces pianos laissent parfois à désirer, ses enregistrements en pâtissent même si cela sonne authentique et vivant. Ansi s'exprime un sens de l’éthique radicalement « musique improvisée » et une volonté d’assumer toutes sortes de contradictions. Une forme élevée d’honnêteté intellectuelle et factuelle en quelque sorte.
La musique du duo est une pérégrination-dérive à travers toutes les combinaisons instrumentales : piano solo, duo guitare et clarinette, solo de guitare, duo guitare et percussions,  clarinette seule ou piano et guitare tout cela dans une optique radicale et éclatée. La guitare est remarquablement spontanée et surtout moins empesée ou éclectique que nombre de contemporains qui enregistraient alors. Direct, avec les tripes et sans façon ! Il y a bien un thème ou l’autre (on est en 1976 ou 78). Même si Milo Fine adore commenter et faire commenter par le menu sa pratique musicale et les circonstances de manière désabusée, lucide et ironique et que cela fait un peu trop sérieux (et il faut dire que nombre de ces collègues se passent de commentaire) sa musique chasse l’esprit de sérieux et toute forme de prétention. C’est de la bonne ou très bonne musique improvisée caught in the act.  Pour l’époque, c’était vraiment super et je dois dire que sa musique actuelle, qu'on peut entendre sur ces enregistrements Shih-Shih-Wu-Ai récents, reste toujours aussi intransigeante et pointue pour l’oreille presque 40 ans plus tard.
Après autant d’années, Milo Fine et Steve Gnitka sont restés des marginaux de la scène improvisée internationale, alors qu’ils avaient réussi à se faire connaître parmi les initiateurs de l’improvisation libre radicale aux USA et à avoir tourné en Europe. Le fait de vivre en plein Nord MidWest n'arrange rien. Lors de son séjour à Londres en 2003, Milo Fine avait été accueilli par la scène britannique, jouant au Freedom of The City avec Hugh Davies et Tony Wren et au Flim-Flam avec Derek Bailey, rencontre publiée par Emanem dans l’excellent duo Scale Points on the Fever Curve. Donc si c’est bon pour Derek Bailey, cela devrait sans doute vous intéresser… Alors pourquoi ai-je intégré ce double cd du duo dans une rubrique dédiée aux trios ? Simplement, si Milo Fine et Steve Gnitka se lâchent complètement et spontanément dans leur Free Jazz Ensemble en duo, il y a une troisième personne, Milo Fine, le philosophe de l’instant de la musique spontanée … et ses commentaires lucides ... Un beau document de la grande époque… 

The Hunt at The Brook : Daniel Thompson Benedict Taylor Tom Jackson FMR fmrcd 389-0115




Jouer en trio est une des options principales de la musique improvisée libre. Le clarinettiste Tom Jackson, l’altiste Benedict Taylor et le guitariste Daniel Thompson se sont créés une empathie mutuelle où coexistent leurs univers sonores individuels et un très large éventail des permutations interactives possibles de la clarinette, du violon alto et de la guitare acoustique. Une science du glissando et une attaque spécifique de l’archet à la fois acide,grasse et irisée contrastent et complètent la dynamique bruissante et pointilliste de la guitare percutée et virevoltante et les volutes goûteuses et sursauts rengorgés de la clarinette. Sans nul doute ce trio chambriste figure parmi les combinaisons instrumentales - sans percussion – les plus réussies dans le sillon de Bailey - Guy- Rutherford (Iskra 1903 Mark 1) et de Butcher -Durrant - Russell. Le partage des idées, le dialogue intense et le recyclage permanent des options et trouvailles de tous par chacun fait de leurs six ouvrages éphémères une somme de tous les affects suscités par leur connivence et leur amour de jouer ensemble. Sonores et harmoniques, constructions et désarticulations, humeurs et rires, rêves et réflexions. Des signes : stries, pointillés, ellipses, tangentes, lueurs, ombres, suites, conclusions et rebondissements. Il serait vain d’en vouloir suivre et mémoriser l’évolution pas à pas, minute après minute, ce serait sans fin. Et elle finit où elle commence. Et recommence sans que ce soit fini dans un réel accomplissement. Plusieurs pratiques (post-classique, jazz libre contemporain, traditionnel vivant) sont assumées et sublimées avec émotion, engagement sincère et une retenue généreuse. On évite résolument l’expressionnisme dans une débauche d’occurrences expressives. Cette nouvelle génération d’improvisateurs, entendus à la Shoreditch Church, au Horse Club, à Arch One et dans Foley Street, redessine patiemment de nouvelles destinées aux idées d’invention, de découverte et d’inouï collectif de la scène improvisée londonienne. Une synthèse aussi vivante est tout aussi légitime et, surtout, authentique, talentueuse et passionnante. Voici une musique qu’on écoute sans se lasser encore et encore.


First Recordings Alex von Schlippenbach trio avec Paul Lovens et Evan Parker Trost TR 132

Non pas le premier album du trio légendaire d’Alex von Schlippenbach, mais le premier enregistrement jamais réalisé par cette association historique en avril 1972, sans nul doute un des plus anciens groupes de free-jazz encore en activité avec ses membres originaux.

Fantastique, inoubliable. A l’époque, le très jeune Paul Lovens démarquait déjà son jeu du génial Han Bennink qu’il imitait au point de se tondre le crâne comme le batteur batave. Si vous n’avez pas encore écouté Pakistani Pomade réédité par le label Unheard Music Series / Atavistic, çà vaut vraiment la peine de  se replonger dans l’univers de ces trois improvisateurs superlatifs qui repoussaient les limites du jazz libre vers l’inconnu.

Kind Of Dali  Luc Bouquet Jean Demey & Ove Volquartz improvising beings ib35 


Ayant déjà beaucoup chanté avec mon ami Jean Demey, contrebassiste belge immémorial de la première heure de la Free-Music à Anvers, Bruxelles etc... j'ai aussi quelque peu contribué à cette rencontre après avoir improvisé avec le clarinettiste contrebasse et basse de Göttingen à quelques reprises et avoir partagé la scène avec le sensible et pertinent percussionniste Luc Bouquet, entre autres dans un autre mémorable gig avec Sabu Toyozumi dans un coin perdu de Provence.

Et donc, si je prends ici la plume, c'est bien plus que pour soutenir trois bons amis, mais avant tout pour souligner la beauté profonde et indicible du partage de l'instant et de l'espace de ces trois improvisateurs. Luc Bouquet détient un secret rare : l'expression de la plus haute sensibilité dans la frappe, les frappes et touchers infiniment variés dans la vibration des instruments de percussions dans une configuration de "batterie". On peut avoir plus de technique que Luc, même s'il en possède une très affirmée et sûre comme un vrai poème qui ne ment pas, mais peu ont cette sensibilité à fleur d'âme. Celle de la vérité la plus nue. Et cette magnifique qualité se marie parfaitement avec la sensibilité et la profonde  honnêteté musicale et la sagesse du métier de contrebassiste improvisateur de Jean Demey et son goût du son et de la phrase, de la note qui fait vibrer le bois et gémir le chevalet. Un soir que nous "ouvrions" un concert du Schlippenbach trio avec Jean Demey et Kris Vanderstraeten (trio Sureau), le saxophoniste, Evan Parker, fit spontanément la remarque que Jean était un véritable digne héritier de Gary Peacock, celui du trio magique d'Albert Ayler. Meilleur sang ne saurait mentir !  Leurs lignes parallèles, excentrées, tangentielles, introverties, la mesure du temps et du son émis qui se meurt dans l'espace sont le commentaire le plus juste de la voix intérieure et lyrique d'un rare clarinettiste, Ove Volquartz. Faites le tour de la discographie universelle et vous n'entendrez jamais un clarinettiste contrebasse qui fasse vibrer et chanter l'anche et ce tube infini et gigantesque avec autant de lyrisme. Comme clarinettiste basse, son cheminement est tout aussi particulier. Alors voici un beau disque produit par Julien Palomo, un producteur qui n'a pas froid aux yeux et a de bonnes oreilles. Admirable  !! 

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