Larry Stabbins Duets with Keith Tippett & Louis Moholo-Moholo And the Birds Sang Jazz in Britain JIB 95-S-CD
https://jazzinbritain1.bandcamp.com/album/and-the-birds-sang-duets-with-keith-tippett-and-louis-moholo-moholo
Consacrée au jazz moderne et aventureux britannique, Jazz in Britain se risque ici à nous livrer de magnifiques échantillons de free – music intense et sans concession. Keith Tippett est assurément un des grands noms du jazz contemporain britannique depuis la fin des années 60, un pianiste exceptionnel et un créateur d’envergure. Le voici en duo avec son ami d’enfance , le saxophoniste ténor et soprano Larry Stabbins avec qui il a souvent travaillé après qu’Elton Dean a continué sa carrière avec ses propres groupes … auquels Keith et Louis ont participé. La première manifestation discographique de Stabbins avec Tippett et Moholo est cet extraordinaire album paru sur le label FMP – SAJ au début des années ’80 : TERN, la seconde est le double album en sextet A Loose Kite paru quelques années plus tard chez Ogun. Récemment, Ogun a publié un concert inédit exceptionnel de ce trio : Live in Foggia ! Pour l’info, je signale que le quatrième album du légendaire label British Bead Records est un très remarquable duo de Larry Stabbins avec le percussionniste Roy Ashbury : Fire Without Bricks, duo dont j’ai assisté à un concert mémorable https://corbettvsdempsey.bandcamp.com/album/fire-without-bricks.
Les voici tous les trois en duos : Stabbins – Tippett dans les morceaux 1 – 4 – 7 (Clay 15’11’’, The Rains Came and The Birds Sang 10’08’’ et Inside and Outside 8’34’’) et Moholo Stabbins en 2,3,5 et 6 (Savannah 8’57’’, Steppe 7’26’’, Montane 11’36’’ et Acacia 7’14’’) . La première session avec Keith et Larry fut enregistrée aux Studios Maida Vale à Londres en octobre 1983, par contre le duo avec Louis Moholo-Moholo est enregistré novembre 2000 par notre grand copain Tim Fletcher, un supporter présent à tous les concerts avec son enregistreur et ses micros. Et cela au fabuleux Klinker Club au mémorable Sussex Pub « organisé » par F… O.. Batman himself Hugh Metcalfe, qui d’ailleurs figure aussi au catalogue de Bead Records. Si le premier morceau en duo Tippett Stabbins évoque du chef de Stabbins, un souffleur comme Archie Shepp, on découvre petit à petit l’étendue du talent d’improvisateur free audacieux de Stabbins au saxophone soprano spécialement dans les aigus, les harmoniques et les doigtés fourchus qui lui font projeter des multiphoniques hardies et .. inouïes. À l’époque, fin année 70 et début eighties, Larry Stabbins est un des très rares saxophonistes à explorer ce territoire voisin de celui d’Evan Parker bien avant que Michel Doneda et Urs Leimgruber se lancent dans ce type de recherches. Aussi , il fut le premier saxophoniste de la scène londonienne à se produire en solo de saxophone en concert ( Ronnie’s Scott first floor en 1973).
À propos de Louis Moholo : si le public le connaît surtout pour son rôle historique dans la diaspora sud africaine avec son engagement dans les Blue Notes , la Brotherhood of Breath, et ses propres ensembles Viva La Black, Five Blokes, Quartet Sextet ou Octet, ses collaborations avec Keith Tippett et Elton Dean ou encore Brötzmann, Louis Moholo est un membre de la communauté des improvisateurs libres londoniens qui s'adapte spontanément à une situation d'improvisation libre instantanée . On l'a entendu avec Derek Bailey ou le guitariste acoustique Roger Smith avec un jeu épuré plein de nuances, de vibrations et de détails sonores plus proche d'un John Stevens au sein du SME que dans le déferlement auquel il est coutumier s'il joue avec Peter Brötzmann ou Evan Parker ou encore avec Irene Schweizer et Rudiger Carl dans les années 70. C'est donc le cas ici dans ce duo "léger" avec Larry Stabbins où Louis offre une autre facette de sa personnalité.
La capacité de ce dernier à articuler des détachés en modifiant la texture de l’instrument ou en respiration circulaire fait de lui un souffleur de haut vol. The Rains Came and the Birds Sang signé Tippett Stabbins est de toute évidence un morceau d’anthologie. On aimera aussi les conversations intimes entre le souffle intériorisé de Larry Stabins et les pulsations organiques de Louis Moholo qui ancrées dans la musique et la danse africaine, se développent à la fois comme des improvisations lyriques pour se transformer insensiblement en expressions sonores spontanées sur le travail des sons et des vibrations rythmiques. On entend aussi l’influence de la tradition du jazz au niveau de sa sonorité au sax ténor. S’il existe une poignée de saxophonistes sidérants comme Coltrane, Ayler, Braxton, Evan Parker, Coxhill ou Dunmall, Larry Stabbins s’affirme comme un véritable original, même si sa carrière dans la scène free a connu des éclipses durant lesquelles il a mené une autre vie. L’album Tern du trio Stabbins - Tippett - Moholo est resté un document inoubliable à la mesure du quartet Mujician de Keith Tipett avec Dunmall Rogers et Levin. Mais comme Stabbins a finalement publié peu d’albums sous son nom, je peux vous jurer que la plupart d’entre eux sont des pièces de collection enviables, celles dont on ne se sépare pas. Pour terminer And the Birds Sang, une improvisation suspendue dans l’espace au sax soprano avec un Keith Tippett magique dans la « harpe » du piano, sollicitant directement la vibration des les cordes et de merveilleux glissandi quand son ami susurre dans la hanche ou asticote les harmoniques avant de décliner un Everytime We Say Goodbye mélancolique. Goodbye Louis , Goodbye Keith !
Gianni Mimmo Adriano Orrú Silvia Corda Clairvoyance : Chapters Day. Rosebud Relevant RRR03
https://www.rosebudrelevant.com/record/chapters-of-a-day
Concert enregistré à Plaisance – Piacenza le 22 février 2025 et dédié à la mémoire d’Artemio Cavagna, un fervent supporter de la musique créative et improvisée à qui le public de la ville peut être reconnaissant d’avoir organisé des concerts en faisant découvrir les musiques de nombreux improvisateurs locaux, italiens et étrangers. J’ai envie d’y associer moi-même feu le tromboniste Angelo Contini, récemment disparu, un habitant de Piacenza avec Gianni Mimmo a joué et enregistré à plusieurs reprises. C’est le troisième album du trio Clairvoyance après Clairvoyance (amirani 2018) et Transient (amirani 2022), toujours égal à lui – même avec ce supplément d’âme et de surprise acquis au fil des concerts. Pour info, le label Rosebud Relevant fait suite à Amirani, étiquette fétiche de Gianni Mimmo particulièrement remarquable. La pianiste Silvia Corda et le contrebassiste Adrian Orrú font une excellente paire d’improvisateurs jouant et cherchant en phase et avec une profonde empathie sonore et émotionnelle dans une dimension plus « contemporaine » que « free-jazz ». Avec Gianni Mimmo, un remarquable saxophoniste soprano friand de spirales polytonales et dépositaire d’une magnifique sonorité partagée entre construction méthodique, suavité lyrique et énergie déchirante. La musique de Clairvoyance évolue dans l’improvisation totale avec une dimension lyrique, un brin introvertie, tirant parti des possibilités sonores de chaque instrument autant que de l’expérience d’une musique plus formelle. Il n’y a donc aucune « composition » ou « partition ». Il s’agit plutôt de composition instantanée inspirées mutuellement et interactivement par les choix et options spontanées de chacun. Trois morceaux : As Pages Drift – 16:46 , Chapters of A Day - 27:30, et After The Stirring - 7:52. Par rapport à leurs deux précédents albums, la musique du trio a gagné en profondeur, étendant sa recherche collective de sonorités aux confins de surprises bruissantes et mystérieuses.
Lao Dan & Vasco Trilla New Species No Business NBCD 181
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/new-species
Lao Dan entame ce duo avec son camarade percussionniste Vasco Trilla en mode blues – jazz – free typiquement afro – américain au sax alto mordant pour la circonstance. Le jeu percussif du batteur s’exprime tout à fait dans le sillage avec une magnifique maîtrise des frappes à la fois aérienne et foisonnante. You Are You : chacun son turf, sa personnalité. Mais le but de la rencontre est de construire un véritable narratif d’une rencontre sincère où il s’agit de mettre en valeur leurs capacités d’improvisateurs en étendant le spectre sonore et leurs possibilités instrumentales et l’évolution des échanges dans l’instant. C’est ce qu’on entend dans les morceaux suivants : New Species 1 et 2. Vasco Trilla est un de ces percussionnistes doués qui explorent avec autant de méthode que de fantaisie, frappes, techniques, sonorités, articulation de pulsations combinées à de multiples sources sonores. À l’écoute de plusieurs de ses albums avec Yedo Gibson, Marina Dzukljev, Luis Vicente, Ernesto et Guilherme Rodrigues, etc… on mesure le potentiel de ce jeune percussionniste révélé il y a une dizaine d’années. Il était temps car la génération des Lovens – Lytton – Turner – Lé Quanh – etc… a fait … son temps. Même s’il y a eu par la suite Steve Noble et Mark Sanders, on reste un peu sur sa faim alors qu’une kyrielle d’improvisateurs haut de gamme se sont révélés sur d’autres instruments. Tout récemment un magnifique duo avec le trompettiste Luis Vicente s’est révélé un univers sonore très original en soit : Ghost Strata(Cipsela), parmi un flot de nouvelles productions. Celle – ci a été enregistrée au Old Heaven Books à Shenzhen City, un lieu qui a accueilli et publié en CD des concert de Brötzmann en compagnie de Sabu Toyozumi et de Jason Adasiewicz, le duo de Pat Thomas et Hamid Drake, ainsi que de la musique indienne du Nord et un extraordinaire double CD du Muqam des Dolan du Xinjiang, une musique complètement dingue. Dans cet ordre d’idées, il faut signaler que notre souffleur Lao Dan (qui a aussi enregistré avec le percussionniste précité Sabu Toyozumi, lui-même un héros du label No Business) joue ici très bien de deux flûtes chinoises. Bien sûr la classique flûte dizi à sept trous dont un est occulté par une feuille de papier de riz qui génère de remarquables effets sonores et qui sert dans la musique de chambre confucéenne avec la cithare gucheng , le luth pipa et la vièle Er-hu. Mais il souffle aussi dans une flûte diy (do it yourself) avec laquelle il produit des effet sonores plus étonnants tout en se référant aux schémas mélodiques de la musique traditionnelle chinoise. Outre le talent de percussionniste, Vasco Trilla cultive une largeur de vue esthétique spontanée qui l’habilite à dialoguer valablement avec son collègue chinois, lui-même un sérieux client. Il suffit d'appréhender sa voix rageuse à l'alto et les subtilités aux deux flûtes. La pratique de l’improvisation libre provient de sources multiples telles que le jazz « libre », la musique « contemporaine » occidentale et les musiques dites « ethniques » ou « traditionnelles » de tous les continents et latitudes, surtout dans le chef des pionniers de cette pratique révolutionnaire entre 1965 et les années 70. Cette série d’improvisations s’inscrit d’ailleurs dans la stratégie gagnante de ce label très ouvert qu’est No Business qui cultive une véritable diversité globale, dont ces New Species sont un excellent exemple.
Emiszatett Vestis Elisabeth Coudoux Markus Schmickler Pegelia Gold Matthias Muche Philip Zoubek Robert Landfermann Etienne Nillesen Impakt Köln digital
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/emiszatett-vestis
Un super orchestre de facture “contemporaine” d’avant-garde d’aujourd’hui rassemblant Pegelia Gold – voice, Marcus Schmickler – electronics, Matthias Muche – trombone, Philip Zoubek – piano, harmonium, Robert Landfermann – bass, Etienne Nillesen – snare, Elisabeth Coudoux – cello, composition. Pas de « solistes », ni une quelconque obédience « free », mais simplement une musique créatrice de formes, d’agrégats sonores inédits ou inouïs…. Où chacun exploite minutieusement un aspect sonore particulier, une couleur, un sifflement, des oscillations, des gestes mesurés, des timbres rares, des bruitages discrets dans une dimension orchestrale unitaire et cohérente tout en laissant ouverte des effets de surprise qui montent graduellement à la surface ou surgissent de nulle part. L’écoute n’est pas attirée par un instrumentiste particulier mais seulement par cet ensemble de production sonore entre « machine » et « rêve » . Vouloir pondre une exégèse de cette musique est bien vain : elle ne demande à être écoutée attentivement avant tout à plusieurs reprises sans qu’on puisse définir, évaluer ou ergoter. La créativité individuelle ou collective de ces musiciens est un champ de conjectures émises par des idiots. Je cite ici la remarque de notre ami John Russell, un incontournable pionnier de l’improvisation libre avec une très longue expérience : « Sometimes, I feel like an idiot ». Outre la magnifique réussite musicale de cet orchestre Emissatett et ces deux pièces worn shawl (20 :09) et knotted wrap (20 : ) elle a un avantage certain elle permet à une artiste atypique comme la chanteuse sculptrice et musicienne de rue Pegelia Gold de s’intégrer à une équipe d’improvisateurs instrumentistes très spécialisés tels que Schmickler, Coudoux, Landfermann, Nillesen, Muche et Zoubek. Cet esprit collaboratif ne fait qu’ouvrir la scène radicale d’improvisation contemporaine à des artistes provenant de tous les horizons, car il n’y a aucune limite dans cette pratique musicale. Un fantastique album qui vous fera rêver par l' ensemble Emissatett qui n'est pas à son premier coup d'essai, la violoncelliste Elisabeth Coudoux est sincèrement une compositrice à suivre!
Quatre introuvables publiés par Jean-Marc Foussat et Daunik Lazro à vingt copies pour les amis. Mais avant tout, chercher du côté de FOU Records et les CD's de Daunik Lazro ici : https://www.fourecords.com/
Il y a des enregistrements de concerts hallucinants à l'époque où Daunik soufflait dans un sax alto brûlant d'énergie incandescente ... (j'ai mis les liens de chacun des trois CD's en dessous de chaque image de pochette. Pls note FOU Records = Jean-Marc Foussat, le preneur de sons bénévole qui a enregistré une tonne de concerts depuis les années 70/80 à ce jour pour nous rendre service à tous !!
CD's "legit" FOU RECORDS à recommander absolument .. aaaaie !! Plus que ça tu meurs !! Et c'est FOU !!
https://www.fourecords.com/FR-CD55.htm
https://www.fourecords.com/FR-CD68.htm
https://www.fourecords.com/FR-CD68.htm
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
14 août 2026
Larry Stabbins Duets w. Keith Tippett & Louis Moholo-Moholo/ Gianni Mimmo Adriano Orrú Silvia Corda/ Lao Dan & Vasco Trilla/ Emiszatett : Elisabeth Coudoux Markus Schmickler Pegelia Gold Matthias Muche Philip Zoubek Robert Landfermann Etienne Nillesen
27 juillet 2026
Marion Brown 1968-1972 w Gunther Hampel Barre Phillips Steve McCall/ Karoline Leblanc & Paulo J Ferreira Lopes/ Olaf Rupp & Udo Schindler/ Alex Frangenheim & Stefan Keune
Marion Brown 1968-1972 w Gunther Hampel Barre Phillips Steve McCall No Business CD
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/live-in-europe-1968-1972
Enregistrés lors deux concerts différents : en mars 1968 à la Maison de Radio France , le quartet de Marion Brown (sax alto), avec Gunther Hampel (vibraphone) , Barre Phillips (contrebasse ) et Steve Mc Call (batterie) dans trois morceaux : Currents Events, (12 :08), Epiphanie (10 :03), 61 to Erie Basin (10 :37) et le 22août 1972 à Châteauvallon avec Djini’s Corner (22 :07) et Afternoon of A Georgia Faun (17:24) en duo avec Steve Mc Call. Séjournant en Europe durant les années 67-69, Marion Brown avait formé un groupe évolutif avec le batteur chicagoan Steve McCall , le vibraphoniste clarinettiste basse et flûtiste Gunther Hampel et , au fil des concerts, une série de bassistes dont Barre Phillips, Buschi Niebergall, Sigi Busch et Arjen Gorter, mais aussi la chanteuse Jeanne Lee et le trompettiste Ambrose Jackson. Une série d’albums : Gesprächfetzen et Marion Brown in Sommerhausen pour le label Calig, la musique du film le Temps Fou publié en LP et le double CD récent « Mary Ann » Live in Bremen en 1969. Il convient aussi d’ajouter un autre trio de décembre 1967avec le bassiste Maarten Altena et le batteur Han Bennink dont c’est le deuxième album ‘’free » (Porto Novo – A.B. Productions) mais le premier nregistrement de Brown en Europe et le plus percutant. Marion Brown a une magnifique sonorité à l’alto et un lyrisme free immédiatement reconnaissable : c’est un véritable original de la New Thing et un des rares musiciens free à avoir tourné en Europe après Albert Ayler et Archie Shepp. On note bien sûr l’influence d’Ornette Coleman dans Current Events. Ces trois morceaux illustrent le point de départ du parcours de Marion Brown avec son groupe Européen free. Les deux derniers morceaux , Djinji’s Corner et Afternoon of A Georgia Faun sont des versions en duo avec Steve Mc Call des deux compositions expérimentales qui occupent les deux faces de son album ECM 1004 « Afternoon of a Georgia Faun » enregistré en 1970 à New York avec Anthony Braxton, Bennie Maupin, Jack Gregg, Chick Corea, Jeanne Lee etc… où règne un multi-instrumentisme non conventionnel. Dans ces deux compositions où son sax alto se meut librement par-dessus le drumming free remarquable de Steve Mc Call, Marion Brown n’hésite pas à agiter et frapper sur des ustensiles de percussions pas éloigné des avancées d’Han Bennink ou de la percussion contemporaine. On entend aussi des notes égrenées sur un discret glockenspiel avec le concours clochettes, crotales, mais aussi d’une flûte en bois ou bambou. L’atmosphère recueillie et parfois contrastée se rapproche des morceaux les plus far out de l’Art Ensemble of Chicago ( People in Sorrow) et des expériences de l’improvisation libre, plutôt que l ‘univers du free-jazz allumé et énergétique. Aussi par moments, Steve Mc Call fait plus qu’évoquer Milford Graves. Cela dit tous les sons existent dans la nature et des musiciens de ce calibre trouvent en eux-mêmes de nouvelles ressources en cherchant sans relâche, sans vouloir emprunter des idées à d’autres. C’est lors de ce festival de Châteauvallon que Michel Portal a enregistré son album live de 1972 et Charles Mingus qui était présent fit des déclarations sceptiques au sujet de Brown à des journalistes dont l’un d’entre eux en fit mention dans Jazz Magazine. Ce qui arrive quand on est en avance sur son temps. Le free jazz basé sur un thème et un structure fixe libérée du bop avec des espaces de liberté du Marion Brown Quartet de 1968 et son instrumentation sax alto vibraphone contrebasse batterie dans lequel chacun joue un rôle déterminé laisse la place à la coexistence de deux personnalités évoluant dans des événements sonores enchaînés sur des durées plus longues comme le faisait à l’époque le groupe d’Anthony Braxton Leo Smith Leroy Jenkins et le même Mc Call, alors résidents parisiens en 1969-70. Un duo légendaire de Brown avec Leo Smith reflète tout autant ses préoccupations esthétiques du début des années 1970. Au menu un multi instrumentalisme idéaliste : outre son drumming free à la batterie, Mc Call agite des clochettes et des crotales, joue du vibraphone et du glockenspiel dans une dimension éthérée. Marion Brown souffle dans une flûte à bec, instrument dont il excellait. Vraiment un magnifique document dont l’urgence et l’authentique plénitude éclipsent largement l’actuel perpétuel revival formaté du free jazz.
Frangible Seams of Lore Karoline Leblanc & Paulo J Ferreira Lopes CD atrito afeito 014.
https://karolineleblanc.bandcamp.com/album/frangible-seams-of-lore
Collaborant depuis de nombreuses années au Québec et ensuite au Portugal, la pianiste Karoline Leblanc et le percussionniste Paulo J Ferreira Lopes nous livrent ici un nouvel état de leurs recherches musicales basées sur l’improvisation contemporaine. Après avoir procédé à de véritables improvisations exploratoires dans une dimension sonore vibrationnelle et introspective durant l’année 2025, les deux artistes, principalement Paulo J Ferreira Lopes, ont découpé des parties des enregistrements et assemblé composé dans une suite évolutive de 50:02 intitulée Frangible Seams of Lore en y ajoutant / superposant des sons d’orgue, des mouvements d’eau captés dans des enregistrements de terrain et des touches d’électronique. C’est à la fois sourd, grave, percussif, résonnant, introspectif, les différents timbres et sonorités s’agrégeant dans un temps suspendu incorporant le silence. La pianiste explore le toucher des cordes à l’intérieur de la caisse de résonance du piano avec différents objets et techniques alternatives alors que le percussionniste s’insère remarquablement dans le flux avec des percussions métalliques et cymbales. Les deux artistes ne font qu’un, sublimant le dialogue du duo dans le mystère d’agrégats sonores qui se complètent ou se diversifient par la grâce d’un toucher précis et concentré dans l’instant et l’écoute mutuelle. La percussion crisse, siffle, vibre dans l’air, grésille, frise l’infra-son ou s’irise dans des griffures appliquées sur la surface des cymbales ou le filetage des deux câbles du grand piano. Cette musique peut être entendue successivement dans une forme de recueillement où l’imagination perceptive de l’auditeur se renouvelle au fil des écoutes et de la découverte incessante des détails l’imbrication sonore et émotionnelle. On a affaire à une musique contemporaine de haut niveau réalisée dans la simplicité de la mise en commun des ressources sonores au service d’un paysage mental et d’une ferveur intérieure, langue de feu d’un idiome neuf. Un magnifique témoignage d’une conception de la création musicale sans concession qui fait suite à leurs trois précédents albums en duo qui se précise au fil des années : Kumbos (atrito afeito 008 / 2017), The Wind Wends Its Way Round (atrito afeito 012 / 2023) et Edge Once Fractured (atrito afeito 013 / 2024).
Olaf Rupp & Udo Schindler HerzAtmungen Creative Sources CS833CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/herzatmungen
Olaf Rupp est sans nul doute un des guitaristes free – improvisateurs parmi les plus passionnants et les plus originaux. Il travaille le son de la guitare électrique dans son épaisseur, son expressivité à la fois mécanique et cinétique en associant adroitement plusieurs techniques et approches de toucher, une variété importante d’effets et de dispositifs (pédales etc…) et les possibilités des deux micros de sa Fender. On va dire que l’étendue de sa palette est aussi étendue que celle de Derek Bailey sans que sa pratique englobe un système post – harmonique d’origine dodécaphonique ou sériel ni une complexité rythmique comme ce dernier, mais plutôt une grande ouverture à de nombreuses occurrences sonores. Et cela spécialement dans le cadre de ce duo avec un souffleur multi-instrumentiste tel qu’Udo Schindler. Une démarche pas simple : comment adapter successivement son souffle et son organe respiratoire et buccal à des instruments aussi différents que le cornet, la clarinette basse, le sax alto et le tuba. Schindler n’est peut être pas un grand virtuose de chaque instrument, mais son jeu réfléchi a ici les qualités adéquates pour créer un dialogue intense, vécu et significatif pour enthousiasmer un public de connaisseurs ou d’auditeurs occasionnels ouverts à l’expérience. Il y a donc six HerzAtmungen numérotées de #1 à #6 pour une durée totale de 68:57 d’improvisations captivantes. Le champ d’action et les variations quasi infinies de l’invention guitaristique aussi audacieuse que méticuleuse d’Olaf Rupp fait de lui un improvisateur incontournable parmi les nombreux guitaristes de la scène. Sa manière de suspendre les sonorités en modifiant adroitement sa hauteur, son timbre, sa dynamique, son volume et les bruissements et agrégats conséquents créent un univers sonore très particulier, immédiatement identifiable mais aussi très varié au point qu’il ne lasse pas l’écoute. Aussi, il est capable de cisailler dans toutes les dimensions les configurations de doigtés et de positions sur le manche avec une furia maniaque quand le besoin s’en fait sentir. Aussi, il évite d’être démonstratif en imposant un abatage exhaustif de sa grande technique : ses moyens sont au service de la musique et de l’équilibre du duo. Dans ce contexte, et par la grâce de l’esprit d’ouverture et l’adaptabilité du guitariste, Udo Schindler illustre avec bonheur l’art d’improviser en empathie avec l’esprit de la musique de son collègue tout en mettant en valeur son savoir faire avec talent.
Alex Frangenheim – Stefan Keune new traces scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/new-traces
Enfin , voici ces deux authentiques improvisateurs libres de très haut niveau enfin réunis pour onze improvisations bien radicales. Alex Frangenheim est un contrebassiste sculpteur de sonorités parmi les plus impliqués dans la libre improvisation en Allemagne avec une capacité instrumentale et créative de classe internationale. Il y a plus de trente ans, on l’entendait en compagnie du tromboniste/ violoncelliste Günter Christmann, du percussionniste Paul Lovens, du saxophoniste Mats Gustafsson à ses débuts mais aussi Steve Noble, Urs Leimgruber, Phil Durrant, Tony Bevan et aussi Roger Turner et Michel Doneda, des artistes incontournables avec qui il a enregistré récemment pour son label Concepts of Doing. Ce label Concepts of Doing était même adossé à celui de Günter Christmann, un pionnier de premier plan de la free music européenne, Edition Explico. C'est tout dire. Vous allez me dire qu’il y a déjà une grande quantité de contrebassistes très remarquables. Mais ce qui fait de cet album une véritable merveille unique en son genre, c’est la participation inspirée de Stefan Keune, un souffleur allemand pointu capable d’exceller aux saxophones ténor, alto, soprano, sopranino et baryton en faisant exploser le son, les timbres et la colonne d’air avec une précision extraordinaire et une combinaison extrême de célérité et de diversité sonore kaléïdoscopique. Il est avec des saxophonistes « radicaux » comme Michel Doneda, Urs Leimgruber, voire Mats Gustafsson et quelques autres, un héritier complet des avancées inouïes d’Evan Parker au point de vue articulation, techniques alternatives, cross fingerings, coups de langue, vocalisations subites, harmoniques subreptices, bruitages, sens aigu de la dynamique et atomisation de la phrase musicale et des spirales du souffle post-coltranien qu’il déchiquète de manière volontairement chaotique. Ce style «pointilliste » extrême demande un contrôle du son énorme car tous les paramètres du souffle sont incessamment transformés de manière très contrastée à la vitesse de l’éclair. Sa stature musicale en fait un véritable incontournable dont sans doute l’apparence modeste et réservée ne convainc pas organisateurs, prescripteurs et cognoscenti – groupies à s’intéresser à sa musique et à l’inviter dans un festival ou une salle importante. Il a enregistré et joué régulièrement (ou occasionnellement) avec le guitariste John Russell, les batteurs Steve Noble ou Paul Lovens, son vieux camarade contrebassiste Hans Schneider ou récemment le contrebassiste américain Damon Smith et la guitariste Sandy Ewen. On peut aisément collectionner ses CD’s car au fil de plus de 30 ans de carrière, sa production excède à peine une douzaine d’albums. D’ailleurs, qui aime un contrebassiste chercheur comme John Edwards va se régaler avec Alex Frangenheim qui parvient à équilibrer les échanges et pousser en avant une foule de détails sonores sauvages avec un archet tournoyant en diable face à ce phénomène du souffle qui joue ici du sax ténor et du sax sopranino, très difficile à maîtriser. Vous prêtez à un saxophoniste "très connu" un sax sopranino, il y a de très grosses chances qu'il aura du mal à en maîtriser les notes précises et à en accorder le registre complet tout en soufflant. Tous les densités boisées de la résonance des frottements d’archets, de pizz et de col legno font farine au moulin chez cet inspiré de l’improvisation libre qu'est Alex Frangenheim. Écoutez successivement les duos enregistrés d’Evan Parker et Barry Guy et de John Butcher et John Edwards avant de vous immerger dans ces New Traces de Keune et Frangenheim, vous vous régalerez à souhait et sans regret tellement c'est convainquant, magique et radical.
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/live-in-europe-1968-1972
Enregistrés lors deux concerts différents : en mars 1968 à la Maison de Radio France , le quartet de Marion Brown (sax alto), avec Gunther Hampel (vibraphone) , Barre Phillips (contrebasse ) et Steve Mc Call (batterie) dans trois morceaux : Currents Events, (12 :08), Epiphanie (10 :03), 61 to Erie Basin (10 :37) et le 22août 1972 à Châteauvallon avec Djini’s Corner (22 :07) et Afternoon of A Georgia Faun (17:24) en duo avec Steve Mc Call. Séjournant en Europe durant les années 67-69, Marion Brown avait formé un groupe évolutif avec le batteur chicagoan Steve McCall , le vibraphoniste clarinettiste basse et flûtiste Gunther Hampel et , au fil des concerts, une série de bassistes dont Barre Phillips, Buschi Niebergall, Sigi Busch et Arjen Gorter, mais aussi la chanteuse Jeanne Lee et le trompettiste Ambrose Jackson. Une série d’albums : Gesprächfetzen et Marion Brown in Sommerhausen pour le label Calig, la musique du film le Temps Fou publié en LP et le double CD récent « Mary Ann » Live in Bremen en 1969. Il convient aussi d’ajouter un autre trio de décembre 1967avec le bassiste Maarten Altena et le batteur Han Bennink dont c’est le deuxième album ‘’free » (Porto Novo – A.B. Productions) mais le premier nregistrement de Brown en Europe et le plus percutant. Marion Brown a une magnifique sonorité à l’alto et un lyrisme free immédiatement reconnaissable : c’est un véritable original de la New Thing et un des rares musiciens free à avoir tourné en Europe après Albert Ayler et Archie Shepp. On note bien sûr l’influence d’Ornette Coleman dans Current Events. Ces trois morceaux illustrent le point de départ du parcours de Marion Brown avec son groupe Européen free. Les deux derniers morceaux , Djinji’s Corner et Afternoon of A Georgia Faun sont des versions en duo avec Steve Mc Call des deux compositions expérimentales qui occupent les deux faces de son album ECM 1004 « Afternoon of a Georgia Faun » enregistré en 1970 à New York avec Anthony Braxton, Bennie Maupin, Jack Gregg, Chick Corea, Jeanne Lee etc… où règne un multi-instrumentisme non conventionnel. Dans ces deux compositions où son sax alto se meut librement par-dessus le drumming free remarquable de Steve Mc Call, Marion Brown n’hésite pas à agiter et frapper sur des ustensiles de percussions pas éloigné des avancées d’Han Bennink ou de la percussion contemporaine. On entend aussi des notes égrenées sur un discret glockenspiel avec le concours clochettes, crotales, mais aussi d’une flûte en bois ou bambou. L’atmosphère recueillie et parfois contrastée se rapproche des morceaux les plus far out de l’Art Ensemble of Chicago ( People in Sorrow) et des expériences de l’improvisation libre, plutôt que l ‘univers du free-jazz allumé et énergétique. Aussi par moments, Steve Mc Call fait plus qu’évoquer Milford Graves. Cela dit tous les sons existent dans la nature et des musiciens de ce calibre trouvent en eux-mêmes de nouvelles ressources en cherchant sans relâche, sans vouloir emprunter des idées à d’autres. C’est lors de ce festival de Châteauvallon que Michel Portal a enregistré son album live de 1972 et Charles Mingus qui était présent fit des déclarations sceptiques au sujet de Brown à des journalistes dont l’un d’entre eux en fit mention dans Jazz Magazine. Ce qui arrive quand on est en avance sur son temps. Le free jazz basé sur un thème et un structure fixe libérée du bop avec des espaces de liberté du Marion Brown Quartet de 1968 et son instrumentation sax alto vibraphone contrebasse batterie dans lequel chacun joue un rôle déterminé laisse la place à la coexistence de deux personnalités évoluant dans des événements sonores enchaînés sur des durées plus longues comme le faisait à l’époque le groupe d’Anthony Braxton Leo Smith Leroy Jenkins et le même Mc Call, alors résidents parisiens en 1969-70. Un duo légendaire de Brown avec Leo Smith reflète tout autant ses préoccupations esthétiques du début des années 1970. Au menu un multi instrumentalisme idéaliste : outre son drumming free à la batterie, Mc Call agite des clochettes et des crotales, joue du vibraphone et du glockenspiel dans une dimension éthérée. Marion Brown souffle dans une flûte à bec, instrument dont il excellait. Vraiment un magnifique document dont l’urgence et l’authentique plénitude éclipsent largement l’actuel perpétuel revival formaté du free jazz.
Frangible Seams of Lore Karoline Leblanc & Paulo J Ferreira Lopes CD atrito afeito 014.
https://karolineleblanc.bandcamp.com/album/frangible-seams-of-lore
Collaborant depuis de nombreuses années au Québec et ensuite au Portugal, la pianiste Karoline Leblanc et le percussionniste Paulo J Ferreira Lopes nous livrent ici un nouvel état de leurs recherches musicales basées sur l’improvisation contemporaine. Après avoir procédé à de véritables improvisations exploratoires dans une dimension sonore vibrationnelle et introspective durant l’année 2025, les deux artistes, principalement Paulo J Ferreira Lopes, ont découpé des parties des enregistrements et assemblé composé dans une suite évolutive de 50:02 intitulée Frangible Seams of Lore en y ajoutant / superposant des sons d’orgue, des mouvements d’eau captés dans des enregistrements de terrain et des touches d’électronique. C’est à la fois sourd, grave, percussif, résonnant, introspectif, les différents timbres et sonorités s’agrégeant dans un temps suspendu incorporant le silence. La pianiste explore le toucher des cordes à l’intérieur de la caisse de résonance du piano avec différents objets et techniques alternatives alors que le percussionniste s’insère remarquablement dans le flux avec des percussions métalliques et cymbales. Les deux artistes ne font qu’un, sublimant le dialogue du duo dans le mystère d’agrégats sonores qui se complètent ou se diversifient par la grâce d’un toucher précis et concentré dans l’instant et l’écoute mutuelle. La percussion crisse, siffle, vibre dans l’air, grésille, frise l’infra-son ou s’irise dans des griffures appliquées sur la surface des cymbales ou le filetage des deux câbles du grand piano. Cette musique peut être entendue successivement dans une forme de recueillement où l’imagination perceptive de l’auditeur se renouvelle au fil des écoutes et de la découverte incessante des détails l’imbrication sonore et émotionnelle. On a affaire à une musique contemporaine de haut niveau réalisée dans la simplicité de la mise en commun des ressources sonores au service d’un paysage mental et d’une ferveur intérieure, langue de feu d’un idiome neuf. Un magnifique témoignage d’une conception de la création musicale sans concession qui fait suite à leurs trois précédents albums en duo qui se précise au fil des années : Kumbos (atrito afeito 008 / 2017), The Wind Wends Its Way Round (atrito afeito 012 / 2023) et Edge Once Fractured (atrito afeito 013 / 2024).
Olaf Rupp & Udo Schindler HerzAtmungen Creative Sources CS833CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/herzatmungen
Olaf Rupp est sans nul doute un des guitaristes free – improvisateurs parmi les plus passionnants et les plus originaux. Il travaille le son de la guitare électrique dans son épaisseur, son expressivité à la fois mécanique et cinétique en associant adroitement plusieurs techniques et approches de toucher, une variété importante d’effets et de dispositifs (pédales etc…) et les possibilités des deux micros de sa Fender. On va dire que l’étendue de sa palette est aussi étendue que celle de Derek Bailey sans que sa pratique englobe un système post – harmonique d’origine dodécaphonique ou sériel ni une complexité rythmique comme ce dernier, mais plutôt une grande ouverture à de nombreuses occurrences sonores. Et cela spécialement dans le cadre de ce duo avec un souffleur multi-instrumentiste tel qu’Udo Schindler. Une démarche pas simple : comment adapter successivement son souffle et son organe respiratoire et buccal à des instruments aussi différents que le cornet, la clarinette basse, le sax alto et le tuba. Schindler n’est peut être pas un grand virtuose de chaque instrument, mais son jeu réfléchi a ici les qualités adéquates pour créer un dialogue intense, vécu et significatif pour enthousiasmer un public de connaisseurs ou d’auditeurs occasionnels ouverts à l’expérience. Il y a donc six HerzAtmungen numérotées de #1 à #6 pour une durée totale de 68:57 d’improvisations captivantes. Le champ d’action et les variations quasi infinies de l’invention guitaristique aussi audacieuse que méticuleuse d’Olaf Rupp fait de lui un improvisateur incontournable parmi les nombreux guitaristes de la scène. Sa manière de suspendre les sonorités en modifiant adroitement sa hauteur, son timbre, sa dynamique, son volume et les bruissements et agrégats conséquents créent un univers sonore très particulier, immédiatement identifiable mais aussi très varié au point qu’il ne lasse pas l’écoute. Aussi, il est capable de cisailler dans toutes les dimensions les configurations de doigtés et de positions sur le manche avec une furia maniaque quand le besoin s’en fait sentir. Aussi, il évite d’être démonstratif en imposant un abatage exhaustif de sa grande technique : ses moyens sont au service de la musique et de l’équilibre du duo. Dans ce contexte, et par la grâce de l’esprit d’ouverture et l’adaptabilité du guitariste, Udo Schindler illustre avec bonheur l’art d’improviser en empathie avec l’esprit de la musique de son collègue tout en mettant en valeur son savoir faire avec talent.
Alex Frangenheim – Stefan Keune new traces scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/new-traces
Enfin , voici ces deux authentiques improvisateurs libres de très haut niveau enfin réunis pour onze improvisations bien radicales. Alex Frangenheim est un contrebassiste sculpteur de sonorités parmi les plus impliqués dans la libre improvisation en Allemagne avec une capacité instrumentale et créative de classe internationale. Il y a plus de trente ans, on l’entendait en compagnie du tromboniste/ violoncelliste Günter Christmann, du percussionniste Paul Lovens, du saxophoniste Mats Gustafsson à ses débuts mais aussi Steve Noble, Urs Leimgruber, Phil Durrant, Tony Bevan et aussi Roger Turner et Michel Doneda, des artistes incontournables avec qui il a enregistré récemment pour son label Concepts of Doing. Ce label Concepts of Doing était même adossé à celui de Günter Christmann, un pionnier de premier plan de la free music européenne, Edition Explico. C'est tout dire. Vous allez me dire qu’il y a déjà une grande quantité de contrebassistes très remarquables. Mais ce qui fait de cet album une véritable merveille unique en son genre, c’est la participation inspirée de Stefan Keune, un souffleur allemand pointu capable d’exceller aux saxophones ténor, alto, soprano, sopranino et baryton en faisant exploser le son, les timbres et la colonne d’air avec une précision extraordinaire et une combinaison extrême de célérité et de diversité sonore kaléïdoscopique. Il est avec des saxophonistes « radicaux » comme Michel Doneda, Urs Leimgruber, voire Mats Gustafsson et quelques autres, un héritier complet des avancées inouïes d’Evan Parker au point de vue articulation, techniques alternatives, cross fingerings, coups de langue, vocalisations subites, harmoniques subreptices, bruitages, sens aigu de la dynamique et atomisation de la phrase musicale et des spirales du souffle post-coltranien qu’il déchiquète de manière volontairement chaotique. Ce style «pointilliste » extrême demande un contrôle du son énorme car tous les paramètres du souffle sont incessamment transformés de manière très contrastée à la vitesse de l’éclair. Sa stature musicale en fait un véritable incontournable dont sans doute l’apparence modeste et réservée ne convainc pas organisateurs, prescripteurs et cognoscenti – groupies à s’intéresser à sa musique et à l’inviter dans un festival ou une salle importante. Il a enregistré et joué régulièrement (ou occasionnellement) avec le guitariste John Russell, les batteurs Steve Noble ou Paul Lovens, son vieux camarade contrebassiste Hans Schneider ou récemment le contrebassiste américain Damon Smith et la guitariste Sandy Ewen. On peut aisément collectionner ses CD’s car au fil de plus de 30 ans de carrière, sa production excède à peine une douzaine d’albums. D’ailleurs, qui aime un contrebassiste chercheur comme John Edwards va se régaler avec Alex Frangenheim qui parvient à équilibrer les échanges et pousser en avant une foule de détails sonores sauvages avec un archet tournoyant en diable face à ce phénomène du souffle qui joue ici du sax ténor et du sax sopranino, très difficile à maîtriser. Vous prêtez à un saxophoniste "très connu" un sax sopranino, il y a de très grosses chances qu'il aura du mal à en maîtriser les notes précises et à en accorder le registre complet tout en soufflant. Tous les densités boisées de la résonance des frottements d’archets, de pizz et de col legno font farine au moulin chez cet inspiré de l’improvisation libre qu'est Alex Frangenheim. Écoutez successivement les duos enregistrés d’Evan Parker et Barry Guy et de John Butcher et John Edwards avant de vous immerger dans ces New Traces de Keune et Frangenheim, vous vous régalerez à souhait et sans regret tellement c'est convainquant, magique et radical.
12 juillet 2026
Tom Challenger & Evan Parker / Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista/ Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani / Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha
May Spring Last a Life time Tom Challenger Evan Parker False Walls fw21
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/may-spring-last-a-lifetime
Duo de saxophones tenor d’une durée de 53 minutes couvrant toute la durée de ce CD False Walls, label partiellement dédié aux enregistrements récents d’Evan Parker dont le projet du Transatlantic Trance Map, Marconi’s Drift ou ces Heraclitean Two Steps en solo de saxophone soprano (4CD’s 19 morceaux 2024). Si vous aimez le free cool relax mais profond et nuancé qui explore sonorités, harmonies complexes et étirements mélodiques méandreux avec une extraordinaire qualité de timbre, ce duo de sax ténor est une pure merveille où ces deux grands souffleurs prennent le temps de jouer .. au ralenti souvent au bord du silence. Tom Challenger (qui porte bien son patronyme) est vraiment un acolyte de choix au sein de ce duo, jouant avec un parfait niveau d’empathie et de subtilité face à Evan Parker, sans doute un des souffleurs hors-norme de sa génération … et des suivantes jusqu’à ce jour. Quand j’écris qu’ils prennent le temps de jouer, on entend vraiment pas ici ces extraordinaires cascades de notes et ces articulations du souffle et des doigtés ,truffées de triple détachés qui s’emboîtent comme si l’ingé son avait accéléré la vitesse de déroulement de la bande magnétique. Tout au contraire cet étalement de sons, de notes, de timbres « au ralenti » qui au fil des nombreuses minutes s’accélèrent jusqu’à la 26ème minute et des… permet à l’auditeur de pénétrer les secrets détaillés de fabrique de l’univers Evanparkérien, surtout pour un saxophoniste ténor qui cherche à développer son travail. Aussi, Tom Challenger offre une contrepartie idéale qui donne tout son sens à la musique. Effets de miroirs au travers desquels chacun se singularise autant qu’il complète la voix de l’autre. On y découvre aussi l’aspect ludique du bruitage percussif des clés duquel naissent des sifflements vaporeux pour enfin laisser place à des contrastes entre sonorités pleinement expressives et ces fumeroles subtiles presque désincarnées, lesquelles demandent un contrôle du son exceptionnel et un merveilleux sens mélodique. Aussi, on se laisse donc emporter par une narration – fil d’Ariane qui sous-tend toute la durée de la performance. Même si vous pensez avoir tout entendu d’Evan Parker depuis les débuts de sa carrière ou même depuis une vingtaine d’années après avoir empilé des tas de CD’s ou des vieux vinyles de collection, c’est à recommander vivement. Comme le dit le titre : May Spring Last a Lifetime.
Triacontagon Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista Defkaz fk029 CD
https://defkaz.bandcamp.com/album/triacontagon
Voilà bien une association de personnalités et d’instruments intéressante qui, à l’écoute, se révèle fascinante pour quiconque désire varier ses plaisirs dans l’univers du free-jazz en recherchant la surprise, l’originalité et même du jamais entendu ailleurs, … question assemblage contrasté d’improvisateurs. Saxophoniste d’inspiration aylérienne et travailleur obstiné de la sonorité du saxophone ténor avec une maîtrise du registre aigu, bien au-dessus de la tessiture de l’instrument, Ivo Perelman s’adjoint deux collègues atypiques par rapport à la doxa du jazz contemporain même free. Son compatriote Cyro Baptista est un percussionniste issu des différentes musiques traditionnelles brésiliennes dans le sillage des Airto Moreira et Nana Vasconcelos dont l’origine plonge pleinement dans les racines de la musique africaine. Plutôt que jouer les rythmes ou que de tourner autour comme le font les batteurs « free », Cyro suggère les rythmes ou plus exactement des pulsations croisées avec tout un attirail percussif brésilien qu’on « frappe » , gratte, frotte secoue, cliquète comme s’il s’agissait de mouvements du corps dans une dimension quasi kaléidoscopique (claves, cloches, paniers de coquillages ou de graines, grattoirs, arc à corde métallique berimbau, tambours atabaque, reco-reco etc..… Évidemment, les harmoniques aiguës du souffleur sifflent et chantent avec le feeling de la « saudade » de la samba , influences de la capoeira, du candomblé … tout en se déchaînant comme un free-jazzman allumé ou au contraire éthéré et évoquant le timbre des jazzmen Stan Getz ou Hank Mobley… Jusque-là ce tandem évoluerait dans un univers syncrétique unissant les expériences brésiliennes et free – jazz afro-américaines s’il n’y avait pas la présence étonnante du guitariste électro-acoustique New – Yorkais Elliott Sharp, ici à la huit-cordes. Celui-ci , tout comme Cyro Baptista a évolué dans la sphère improvisée expérimentale de la Grosse Pomme dont John Zorn est pour beaucoup la référence la plus souvent citée dans les média. Cette mouvance qui a été autrefois fortement influencée par la scène de l’improvisation libre européenne aime a mélanger les genres, les styles et croiser des démarches individuelles très souvent dissemblables pour faire évoluer la pratique musicale.
Et merveilleusement, la démarche sonore « abstraite » entre bruitisme et électro-acoustique colorée et mouvante d’Elliott Sharp s’intègre parfaitement au sein de ce trio pas comme les autres. Il y aurait un côté post-rock assumé reliant certains rythmes appuyés de Baptista avec les sons qui semblent sortir de nulle part et oscillent en syncope avec ceux du brésilien, alors qu’Ivo Perelman assume la vocalité des speaking tongues incontournables du sax ténor free-jazz avec la plus grande classe. Les trois musiciens évitent tous les clichés dans lesquels ils auraient pu tomber quand on exploite systématiquement des trucs et des ficelles. D’un morceau à l’autre apparaissent de nouvelles idées où par exemple des techniques alternatives de la guitare électrique s’intègrent dans des beats qui relaient ou relancent les rythmes et pulsations du percussionniste. Sur cette complicité (et la voix de Cyro, transformée (?) par instants), s’élance en spirales et ellipses le lyrisme tendre ou les morsures aiguës et déchiquetées de Perelman (1/ Dyonisus in Amazon). Une fois atteint un degré d’intensité ludique, chacun des membres du trio rivalise pour tromper l’ennui avec frénésie, dérapages et accélérations tournoyantes. Six improvisations remarquables échantillonnent vivement autant dans l’emballement de l’action qu’avec une forme de délicatesse distanciée comme dans 2/ Sacred Geometry in the Tropics, les trois musiciens distillant les sons, bruissements et couleurs en toute quiétude en vue de construire un autre univers qui s’étale comme dans un rêve. Ah les frappes décalées et rythmiques sur des ustensiles métalliques et tambours de Cyro Baptista qui trouvent un écho jungle par le truchement des glissades saccadées sur les cordes de Sharp lequel semble utiliser à perte de vue un arsenal d’effets déconcertant . Chacune des six improvisations libres développe des idées nouvelles tout en recyclant adroitement des éléments utilisés dans les morceaux précédents afin de leur donner une autre dimension. L’invention se situant ici au croisement de l’imagination spontanée et de la mémoire d’événements antérieurs, cultivant l’irrégularité dans le flux et la pluralité des inspirations au-delà des conventions. Au cœur de la musique, des rythmes afro-brésiliens libres qui ne dictent aucune métrique mais laisse chacun des trois artistes libres de voyager dans cet unique univers suggéré par les titres : Inside a Broken Circle, Electric Banacchalia, Irregular Forms in Humid Space, Disordered Continuum. Mais aussi l’adaptabilité imprévisible d’Elliott Sharp avec qui Ivo a gravé deux excellents albums (Artificial Intelligence et le CD 2 de Trifecta) et le lyrisme multi facettes d’Ivo Perelman, un jazzman « free » qui ne se produit que dans le contexte sans concession de l’improvisation libre (totale) d’égal à égal. Il titre d’ailleurs de son sax les harmoniques aiguës extrêmes les plus lyriques et expressives qui soient sans s’imposer comme le soliste (aussi introverti qu’exacerbé selon les instants) du trio tracté ou propulsé par les deux autres. Il s’agit d’une collaboration égalitaire où chacun est libre, à l’écoute, audacieux voire intrépide, et responsable/ solidaire. Les surprises sonores de Sharp et Baptista surgissent de nulle part pour illuminer notre perception de l’imaginaire, de l’imagé et de leurs émotions vibratoires qui divaguent parfois dans un no man’s land formel « non-idiomatique » . C’est en cela que ce jazz free d’un autre type adopte pleinement les expériences vécues de l’improvisation libre radicale. Rappelons que Cyro Baptista a joué et enregistré avec Derek Bailey, le « guru de l’improvisation libre » et qu’Ivo Perelman s’adonne systématiquement à enregistrer des rencontres avec de nombreux improvisateurs / instrumentistes, Sharp étant sans doute le plus far out de ce trio atypique. Defkaz a publié un quartet « plus traditionnel » du point de vue « jazz », Synesthesia (Ivo, Matt Shipp, W. Parker et Bobby Kapp). Voici une véritable innovation surprenante publié par ce label grec qui mérite notre attention au titre curieux de Triacontagon dont je vous laisse deviner le sens au niveau sémantique. Une merveille de synchronisation inspirée
Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani 4DARecords 4DRCD024
https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/steve-gibbs-plays-alain-f-ron
Spécialiste de la guitare à 8 cordes, Steve Gibbs s’est d’abord adonné à la sept cordes dans le but de transcrire, adapter et jouer les pièces de luth de la musique baroque. Son association avec le compositeur contemporain Alain Féron s’insère pour les deux musiciens dans le prolongement et sous l’inspiration de la musique baroque de Luys de Narváez(Fantasia Sobre Fa-Do-Mi-Ré), de Girolamo Frescobaldi (Altro Ricercar) et de Francesco Geminiani (Adagio), respectivement actifs aux débuts du 16ème siècle, du 17ème s. et du 18ème s. Dans le déroulement des œuvres enregistrées tout au long de l’album initié par la Cena d le ceneri op. 37 d’Alain Féron, alternent successivement les œuvres anciennes des compositeurs précités et celles contemporaines d’Alain Féron. L’Adagio de Geminiani est suivi des Variations en Abîme op. 44 (d’après une sonate de Geminiani), œuvre réactualisant le jeu de la guitare en conservant la complexité et certaines caractéristiques essentielles de la facture de la musique dont Alain Féron s’inspire en s’évadant des formes initiales et de leurs relations harmonico-mélodiques. Je n’ai pas la prétention ni le savoir d’un musicologue aguerri, c’est pourquoi mon intérêt est surtout centré sur la qualité du travail du guitariste confronté aux formes musicales et à leurs agencements dans le temps et la durée. Steve Gibbs est un vieux routier de la musique savante qui a un art consommé et agile pour faire vivre et battre le cœur de la musique sur les cordes résonantes et vibrantes de son fragile instrument pour lesquelles chaque note jouée s’animent en sympathie fréquentielle avec celles émises presque simultanément dans des déambulations eschériennes ou pythagoriennes bourdonnantes ou infiniment précises. La virtuosité s’efface dans le concert intérieur des lignes, angles et croisillons qui d’interpénètrent le plus naturellement du monde exprimant la grâce sans souligner l’effort. Quant un compositeur subtil et original et un super instrumentiste virtuose se mettent au service l'un de l'autre pour élargir le champ musical autour d'un intérêt commun et une synergie intime et très proche. De magnifiques inspirations pour un guitariste "classique" (mais aussi improvisateur) avec un parcours de vie musicale exceptionnel comme le mentionne le passionnant livret informatif de pochette. !
Allons – y Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha 4DARecords 4DRCD023
https://4darecord.bandcamp.com/album/allons-y
Après Vas-Y , le premier album du tandem Ricardo Guerra Pirès – Bruno Parrinha respectivement guitariste électrique « noise » et sax alto, voici Allons-y avec un tableau nocturne d’une villa éclairée de l’intérieur et un voiture à peine perceptible dans la nuit profonde et stationnée à proximité. Les crédits indiquent : Electronic processing and loops were made « live” (en studio). Une musique dense, épaisse, noire, noise, bruitiste destroy et intensément électronique. Avec un nom de groupe tel que Le Vice Anglais, j’aurais imaginé que celui-ci fasse allusion aux excès de l’improvisation livre British qui fut il y a cinquante voire quarante ans la plus radicale de la scène free européenne (AMM, Bailey, Parker, Lytton, Wachsmann, Oxley, Rutherford, Minton, Turner etc…). Les musiciens de la scène free allemande la qualifiait de British Disease vers les années 1972-74. Mais je traduis les notes de la page bandcamp d’Allons- Y : L'expression « le vice anglais » désigne le goût acquis pour les châtiments corporels, prétendument répandu au sein de la population anglaise. On suppose que ce goût est stimulé par l'exposition régulière des adolescents à ces pratiques dans le cadre de l'enseignement traditionnel (aujourd'hui abandonné). En psychanalyse, le lien entre le plaisir de la douleur (masochisme) et la compulsion de répétition est un thème central. Freud postulait que le fonctionnement psychique était régi par le principe de plaisir, qui recherche la satisfaction et évite le déplaisir. Cependant, l'observation clinique de patients répétant sans cesse des expériences traumatiques et douloureuses a remis en question cette théorie. Dans la recherche de satisfaction dans la souffrance, la psychanalyse suggère que les individus peuvent obtenir une forme de satisfaction en se plaçant dans des situations de souffrance ou de maltraitance. La répétition de situations douloureuses sert également de forme d'autopunition pour satisfaire des besoins internes, ce qui peut paradoxalement apporter une forme déformée de soulagement ou de plaisir. Par la répétition, un individu peut transformer une expérience traumatique vécue passivement en une action active, ce qui lui confère l'illusion de contrôler le traumatisme initial. Ce contexte sert de base conceptuelle à la définition de la catharsis du groupe « Le Vice Anglais » face aux pressions de la société actuelle. Leur premier album, intitulé « vas-y », est sorti en 2025.
L’intense densité électrique – électronique et les bouillonnements et étirements des effets sonores électroniques font parfois songer à une sorte d’orgue électrique déjanté sur le point d’exploser. Mais au fil des plages le paysage sonore et l’ambiance se diversifient au niveau des sonorités, des formes et de la conception. Comme je ne suis généralement pas friand de musiques intensément électriques qu’on qualifie de noise ou destroy, j’apprécie malgré tout tous les efforts accomplis à la suite de leur premier album, Vas-y, dont l’oeuvre d’art quasi photographique de la pochette est tellement similaire à celle d’Allons-Y tout en me demandant sous quelle forme sonore intervient le saxophoniste tant son saxophone alto est peu aisément reconnaissable. Sauf peut être dans 6/ et 7/ où on devine la source sonore du sax alto dont la sonorité est malaxée avec une articulation féroce avant de tournoyer simultanément comme une soucoupe volante dans toutes les directions. Sans doute à cause du processing électronique qui l’assimile aux effets sonores de la guitare électrique, rendus malléables, presqu’intersidéraux, à travers de minutieux réglage qui passent inaperçus dans une pâte sonore en fusion incandescente et rougeoyante. Les bords de cette masse brûlante oscillent dans des sifflements perçants et s’effritent dans des frictions bruitistes ou des crachements fumigènes. Ces 13 morceaux offrent à chaque fois une approche sonore différente qui permet d’identifier clairement chacun d’eux. Souvent plusieurs couches sonores se superposent, certaines en boucles et d’autres étirées jusqu’à un relatif paroxysme ou hurlant comme un cracheur de feu et puis, fusionnent dans un magma bouillonnant, acide et déchirant, criant rageusement au point qu'une écoute inattentive oblitère la perception des glissandi excellement contrôlés (cfr 2/ first alles drinnen) et du calibrage des sons étrangements agrégés et suspendus par-dessus un vide abyssal. Bref à chaque morceau sa peine : on happe des formes renouvelées et extravagantes au départ d’une formule instrumentale en forme de parti-pris sublimé tout au long de l’album par un renouvellement constant et une exubérance brûlante et noire de souffre. Une fois accoutumé à leur démarche, l’auditeur en découvre la musicalité inhérente d’une harmonie secrète d’extrêmes interférences et d'oscillations de glissandi contradictoires saturés (5 / inter faeces et urinam). Une belle découverte dans un genre ardu à valider avec toute la conviction nécessaire pour convaincre un auditeur exigeant rompu à l'exercice.
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/may-spring-last-a-lifetime
Duo de saxophones tenor d’une durée de 53 minutes couvrant toute la durée de ce CD False Walls, label partiellement dédié aux enregistrements récents d’Evan Parker dont le projet du Transatlantic Trance Map, Marconi’s Drift ou ces Heraclitean Two Steps en solo de saxophone soprano (4CD’s 19 morceaux 2024). Si vous aimez le free cool relax mais profond et nuancé qui explore sonorités, harmonies complexes et étirements mélodiques méandreux avec une extraordinaire qualité de timbre, ce duo de sax ténor est une pure merveille où ces deux grands souffleurs prennent le temps de jouer .. au ralenti souvent au bord du silence. Tom Challenger (qui porte bien son patronyme) est vraiment un acolyte de choix au sein de ce duo, jouant avec un parfait niveau d’empathie et de subtilité face à Evan Parker, sans doute un des souffleurs hors-norme de sa génération … et des suivantes jusqu’à ce jour. Quand j’écris qu’ils prennent le temps de jouer, on entend vraiment pas ici ces extraordinaires cascades de notes et ces articulations du souffle et des doigtés ,truffées de triple détachés qui s’emboîtent comme si l’ingé son avait accéléré la vitesse de déroulement de la bande magnétique. Tout au contraire cet étalement de sons, de notes, de timbres « au ralenti » qui au fil des nombreuses minutes s’accélèrent jusqu’à la 26ème minute et des… permet à l’auditeur de pénétrer les secrets détaillés de fabrique de l’univers Evanparkérien, surtout pour un saxophoniste ténor qui cherche à développer son travail. Aussi, Tom Challenger offre une contrepartie idéale qui donne tout son sens à la musique. Effets de miroirs au travers desquels chacun se singularise autant qu’il complète la voix de l’autre. On y découvre aussi l’aspect ludique du bruitage percussif des clés duquel naissent des sifflements vaporeux pour enfin laisser place à des contrastes entre sonorités pleinement expressives et ces fumeroles subtiles presque désincarnées, lesquelles demandent un contrôle du son exceptionnel et un merveilleux sens mélodique. Aussi, on se laisse donc emporter par une narration – fil d’Ariane qui sous-tend toute la durée de la performance. Même si vous pensez avoir tout entendu d’Evan Parker depuis les débuts de sa carrière ou même depuis une vingtaine d’années après avoir empilé des tas de CD’s ou des vieux vinyles de collection, c’est à recommander vivement. Comme le dit le titre : May Spring Last a Lifetime.
Triacontagon Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista Defkaz fk029 CD
https://defkaz.bandcamp.com/album/triacontagon
Voilà bien une association de personnalités et d’instruments intéressante qui, à l’écoute, se révèle fascinante pour quiconque désire varier ses plaisirs dans l’univers du free-jazz en recherchant la surprise, l’originalité et même du jamais entendu ailleurs, … question assemblage contrasté d’improvisateurs. Saxophoniste d’inspiration aylérienne et travailleur obstiné de la sonorité du saxophone ténor avec une maîtrise du registre aigu, bien au-dessus de la tessiture de l’instrument, Ivo Perelman s’adjoint deux collègues atypiques par rapport à la doxa du jazz contemporain même free. Son compatriote Cyro Baptista est un percussionniste issu des différentes musiques traditionnelles brésiliennes dans le sillage des Airto Moreira et Nana Vasconcelos dont l’origine plonge pleinement dans les racines de la musique africaine. Plutôt que jouer les rythmes ou que de tourner autour comme le font les batteurs « free », Cyro suggère les rythmes ou plus exactement des pulsations croisées avec tout un attirail percussif brésilien qu’on « frappe » , gratte, frotte secoue, cliquète comme s’il s’agissait de mouvements du corps dans une dimension quasi kaléidoscopique (claves, cloches, paniers de coquillages ou de graines, grattoirs, arc à corde métallique berimbau, tambours atabaque, reco-reco etc..… Évidemment, les harmoniques aiguës du souffleur sifflent et chantent avec le feeling de la « saudade » de la samba , influences de la capoeira, du candomblé … tout en se déchaînant comme un free-jazzman allumé ou au contraire éthéré et évoquant le timbre des jazzmen Stan Getz ou Hank Mobley… Jusque-là ce tandem évoluerait dans un univers syncrétique unissant les expériences brésiliennes et free – jazz afro-américaines s’il n’y avait pas la présence étonnante du guitariste électro-acoustique New – Yorkais Elliott Sharp, ici à la huit-cordes. Celui-ci , tout comme Cyro Baptista a évolué dans la sphère improvisée expérimentale de la Grosse Pomme dont John Zorn est pour beaucoup la référence la plus souvent citée dans les média. Cette mouvance qui a été autrefois fortement influencée par la scène de l’improvisation libre européenne aime a mélanger les genres, les styles et croiser des démarches individuelles très souvent dissemblables pour faire évoluer la pratique musicale.
Et merveilleusement, la démarche sonore « abstraite » entre bruitisme et électro-acoustique colorée et mouvante d’Elliott Sharp s’intègre parfaitement au sein de ce trio pas comme les autres. Il y aurait un côté post-rock assumé reliant certains rythmes appuyés de Baptista avec les sons qui semblent sortir de nulle part et oscillent en syncope avec ceux du brésilien, alors qu’Ivo Perelman assume la vocalité des speaking tongues incontournables du sax ténor free-jazz avec la plus grande classe. Les trois musiciens évitent tous les clichés dans lesquels ils auraient pu tomber quand on exploite systématiquement des trucs et des ficelles. D’un morceau à l’autre apparaissent de nouvelles idées où par exemple des techniques alternatives de la guitare électrique s’intègrent dans des beats qui relaient ou relancent les rythmes et pulsations du percussionniste. Sur cette complicité (et la voix de Cyro, transformée (?) par instants), s’élance en spirales et ellipses le lyrisme tendre ou les morsures aiguës et déchiquetées de Perelman (1/ Dyonisus in Amazon). Une fois atteint un degré d’intensité ludique, chacun des membres du trio rivalise pour tromper l’ennui avec frénésie, dérapages et accélérations tournoyantes. Six improvisations remarquables échantillonnent vivement autant dans l’emballement de l’action qu’avec une forme de délicatesse distanciée comme dans 2/ Sacred Geometry in the Tropics, les trois musiciens distillant les sons, bruissements et couleurs en toute quiétude en vue de construire un autre univers qui s’étale comme dans un rêve. Ah les frappes décalées et rythmiques sur des ustensiles métalliques et tambours de Cyro Baptista qui trouvent un écho jungle par le truchement des glissades saccadées sur les cordes de Sharp lequel semble utiliser à perte de vue un arsenal d’effets déconcertant . Chacune des six improvisations libres développe des idées nouvelles tout en recyclant adroitement des éléments utilisés dans les morceaux précédents afin de leur donner une autre dimension. L’invention se situant ici au croisement de l’imagination spontanée et de la mémoire d’événements antérieurs, cultivant l’irrégularité dans le flux et la pluralité des inspirations au-delà des conventions. Au cœur de la musique, des rythmes afro-brésiliens libres qui ne dictent aucune métrique mais laisse chacun des trois artistes libres de voyager dans cet unique univers suggéré par les titres : Inside a Broken Circle, Electric Banacchalia, Irregular Forms in Humid Space, Disordered Continuum. Mais aussi l’adaptabilité imprévisible d’Elliott Sharp avec qui Ivo a gravé deux excellents albums (Artificial Intelligence et le CD 2 de Trifecta) et le lyrisme multi facettes d’Ivo Perelman, un jazzman « free » qui ne se produit que dans le contexte sans concession de l’improvisation libre (totale) d’égal à égal. Il titre d’ailleurs de son sax les harmoniques aiguës extrêmes les plus lyriques et expressives qui soient sans s’imposer comme le soliste (aussi introverti qu’exacerbé selon les instants) du trio tracté ou propulsé par les deux autres. Il s’agit d’une collaboration égalitaire où chacun est libre, à l’écoute, audacieux voire intrépide, et responsable/ solidaire. Les surprises sonores de Sharp et Baptista surgissent de nulle part pour illuminer notre perception de l’imaginaire, de l’imagé et de leurs émotions vibratoires qui divaguent parfois dans un no man’s land formel « non-idiomatique » . C’est en cela que ce jazz free d’un autre type adopte pleinement les expériences vécues de l’improvisation libre radicale. Rappelons que Cyro Baptista a joué et enregistré avec Derek Bailey, le « guru de l’improvisation libre » et qu’Ivo Perelman s’adonne systématiquement à enregistrer des rencontres avec de nombreux improvisateurs / instrumentistes, Sharp étant sans doute le plus far out de ce trio atypique. Defkaz a publié un quartet « plus traditionnel » du point de vue « jazz », Synesthesia (Ivo, Matt Shipp, W. Parker et Bobby Kapp). Voici une véritable innovation surprenante publié par ce label grec qui mérite notre attention au titre curieux de Triacontagon dont je vous laisse deviner le sens au niveau sémantique. Une merveille de synchronisation inspirée
Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani 4DARecords 4DRCD024
https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/steve-gibbs-plays-alain-f-ron
Spécialiste de la guitare à 8 cordes, Steve Gibbs s’est d’abord adonné à la sept cordes dans le but de transcrire, adapter et jouer les pièces de luth de la musique baroque. Son association avec le compositeur contemporain Alain Féron s’insère pour les deux musiciens dans le prolongement et sous l’inspiration de la musique baroque de Luys de Narváez(Fantasia Sobre Fa-Do-Mi-Ré), de Girolamo Frescobaldi (Altro Ricercar) et de Francesco Geminiani (Adagio), respectivement actifs aux débuts du 16ème siècle, du 17ème s. et du 18ème s. Dans le déroulement des œuvres enregistrées tout au long de l’album initié par la Cena d le ceneri op. 37 d’Alain Féron, alternent successivement les œuvres anciennes des compositeurs précités et celles contemporaines d’Alain Féron. L’Adagio de Geminiani est suivi des Variations en Abîme op. 44 (d’après une sonate de Geminiani), œuvre réactualisant le jeu de la guitare en conservant la complexité et certaines caractéristiques essentielles de la facture de la musique dont Alain Féron s’inspire en s’évadant des formes initiales et de leurs relations harmonico-mélodiques. Je n’ai pas la prétention ni le savoir d’un musicologue aguerri, c’est pourquoi mon intérêt est surtout centré sur la qualité du travail du guitariste confronté aux formes musicales et à leurs agencements dans le temps et la durée. Steve Gibbs est un vieux routier de la musique savante qui a un art consommé et agile pour faire vivre et battre le cœur de la musique sur les cordes résonantes et vibrantes de son fragile instrument pour lesquelles chaque note jouée s’animent en sympathie fréquentielle avec celles émises presque simultanément dans des déambulations eschériennes ou pythagoriennes bourdonnantes ou infiniment précises. La virtuosité s’efface dans le concert intérieur des lignes, angles et croisillons qui d’interpénètrent le plus naturellement du monde exprimant la grâce sans souligner l’effort. Quant un compositeur subtil et original et un super instrumentiste virtuose se mettent au service l'un de l'autre pour élargir le champ musical autour d'un intérêt commun et une synergie intime et très proche. De magnifiques inspirations pour un guitariste "classique" (mais aussi improvisateur) avec un parcours de vie musicale exceptionnel comme le mentionne le passionnant livret informatif de pochette. !
Allons – y Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha 4DARecords 4DRCD023
https://4darecord.bandcamp.com/album/allons-y
Après Vas-Y , le premier album du tandem Ricardo Guerra Pirès – Bruno Parrinha respectivement guitariste électrique « noise » et sax alto, voici Allons-y avec un tableau nocturne d’une villa éclairée de l’intérieur et un voiture à peine perceptible dans la nuit profonde et stationnée à proximité. Les crédits indiquent : Electronic processing and loops were made « live” (en studio). Une musique dense, épaisse, noire, noise, bruitiste destroy et intensément électronique. Avec un nom de groupe tel que Le Vice Anglais, j’aurais imaginé que celui-ci fasse allusion aux excès de l’improvisation livre British qui fut il y a cinquante voire quarante ans la plus radicale de la scène free européenne (AMM, Bailey, Parker, Lytton, Wachsmann, Oxley, Rutherford, Minton, Turner etc…). Les musiciens de la scène free allemande la qualifiait de British Disease vers les années 1972-74. Mais je traduis les notes de la page bandcamp d’Allons- Y : L'expression « le vice anglais » désigne le goût acquis pour les châtiments corporels, prétendument répandu au sein de la population anglaise. On suppose que ce goût est stimulé par l'exposition régulière des adolescents à ces pratiques dans le cadre de l'enseignement traditionnel (aujourd'hui abandonné). En psychanalyse, le lien entre le plaisir de la douleur (masochisme) et la compulsion de répétition est un thème central. Freud postulait que le fonctionnement psychique était régi par le principe de plaisir, qui recherche la satisfaction et évite le déplaisir. Cependant, l'observation clinique de patients répétant sans cesse des expériences traumatiques et douloureuses a remis en question cette théorie. Dans la recherche de satisfaction dans la souffrance, la psychanalyse suggère que les individus peuvent obtenir une forme de satisfaction en se plaçant dans des situations de souffrance ou de maltraitance. La répétition de situations douloureuses sert également de forme d'autopunition pour satisfaire des besoins internes, ce qui peut paradoxalement apporter une forme déformée de soulagement ou de plaisir. Par la répétition, un individu peut transformer une expérience traumatique vécue passivement en une action active, ce qui lui confère l'illusion de contrôler le traumatisme initial. Ce contexte sert de base conceptuelle à la définition de la catharsis du groupe « Le Vice Anglais » face aux pressions de la société actuelle. Leur premier album, intitulé « vas-y », est sorti en 2025.
L’intense densité électrique – électronique et les bouillonnements et étirements des effets sonores électroniques font parfois songer à une sorte d’orgue électrique déjanté sur le point d’exploser. Mais au fil des plages le paysage sonore et l’ambiance se diversifient au niveau des sonorités, des formes et de la conception. Comme je ne suis généralement pas friand de musiques intensément électriques qu’on qualifie de noise ou destroy, j’apprécie malgré tout tous les efforts accomplis à la suite de leur premier album, Vas-y, dont l’oeuvre d’art quasi photographique de la pochette est tellement similaire à celle d’Allons-Y tout en me demandant sous quelle forme sonore intervient le saxophoniste tant son saxophone alto est peu aisément reconnaissable. Sauf peut être dans 6/ et 7/ où on devine la source sonore du sax alto dont la sonorité est malaxée avec une articulation féroce avant de tournoyer simultanément comme une soucoupe volante dans toutes les directions. Sans doute à cause du processing électronique qui l’assimile aux effets sonores de la guitare électrique, rendus malléables, presqu’intersidéraux, à travers de minutieux réglage qui passent inaperçus dans une pâte sonore en fusion incandescente et rougeoyante. Les bords de cette masse brûlante oscillent dans des sifflements perçants et s’effritent dans des frictions bruitistes ou des crachements fumigènes. Ces 13 morceaux offrent à chaque fois une approche sonore différente qui permet d’identifier clairement chacun d’eux. Souvent plusieurs couches sonores se superposent, certaines en boucles et d’autres étirées jusqu’à un relatif paroxysme ou hurlant comme un cracheur de feu et puis, fusionnent dans un magma bouillonnant, acide et déchirant, criant rageusement au point qu'une écoute inattentive oblitère la perception des glissandi excellement contrôlés (cfr 2/ first alles drinnen) et du calibrage des sons étrangements agrégés et suspendus par-dessus un vide abyssal. Bref à chaque morceau sa peine : on happe des formes renouvelées et extravagantes au départ d’une formule instrumentale en forme de parti-pris sublimé tout au long de l’album par un renouvellement constant et une exubérance brûlante et noire de souffre. Une fois accoutumé à leur démarche, l’auditeur en découvre la musicalité inhérente d’une harmonie secrète d’extrêmes interférences et d'oscillations de glissandi contradictoires saturés (5 / inter faeces et urinam). Une belle découverte dans un genre ardu à valider avec toute la conviction nécessaire pour convaincre un auditeur exigeant rompu à l'exercice.
9 juillet 2026
Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards/ Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi/ Sonic Gnostic Eyvind Kang/ Udo Schindler Harald Kimmig Erik Zwang Eriksson
Felix Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards Fundacja Sluchaj FSR
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix
Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.
Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations
Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.
Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic
Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Riley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx, le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.
Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2
Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du (petit) nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement à exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix
Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.
Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations
Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.
Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic
Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Riley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx, le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.
Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2
Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du (petit) nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement à exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.
21 juin 2026
Trevor Watts Barry Guy Ramon Lopez/Daniel Studer Lara Süss/ Olaf Rupp / Archie Shepp Dérailleur the 1964 Demo w. Roswell Rudd Dennis Charles Steve Lacy and
The First Touch Trevor Watts Barry Guy Ramon Lopez Fundacja Sluchaj FSR /01 2026
https://sluchaj.bandcamp.com/album/the-first-touch
Le saxophoniste Trevor Watts, alors membre du Spontaneous Music Ensemble (1965 – 1994, introduisit un jeune contrebassiste dans le cercle pointu de ce qui allait devenir le mouvement moteur de la musique improvisée libre britannique (John Stevens, Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, Kenny Wheeler, Tony Oxley, Eddie Prévost, Keith Rowe, Lol Coxhill, Keith Tippett, Julie Tippetts, Maggie Nicols, Elton Dean, Paul Lytton, Howard Riley, Larry Stabbins , etc…) : Barry Guy, un élève à la Guildhall School of Music, étudiant en architecture et de 7 ans son cadet. Peu après une première scission au sein du SME, Watts, Rutherford et Barry Guy formèrent Amalgam, un groupe qui évolua ensuite parallèlement au SME sous la houlette du saxophoniste. Par la suite vers les années 1975-1979, Trevor, Barry et John Stevens se retrouvent dans un énergique trio free jazz et enregistrent les superbes albums No Fear et Interaction Application And dans lequel le souffle de Trevor brille au saxophone soprano. Il faut dire qu’à l’époque Evan Parker, saxophoniste soprano par excellence, et Trevor Watts se sont relayés au soprano au sein du SME, celui-ci gravant pas moins de trois rares LP’s du groupe légendaire au soprano au sommet de la créativité pour un instrument aussi difficile. Et justement, ces retrouvailles de 2025 enregistrées au Centre Culturel de Lublin démarrent au sax soprano, alors que de nombreux auditeurs imaginent Trevor comme un altiste. Pour cette équipée hardie, ils se sont adjoints le concours d’un extraordinaire batteur « tout – terrain » du point de vue stylistique, Ramon Lopez, un sacré percussionniste qui a assimilé les meilleures qualités des grands batteurs du free les plus lisibles et « aériens » ( Favre, Altschul, Mc Call) et la pratique de l’improvisation libre. Son jeu de cymbales foisonnant et son sens inné de la résonnance des frappes sur les fûts est au top ! Si Barry Guy a la capacité à s’intégrer à différents courants sans jamais se départir de son approche personnelle et d’une grande flexibilité, Trevor Watts a un sens de l’écoute proverbial avec un art consommé pour infuser une sérieuse dose de lyrisme mélodique free tout en réagissant au quart de tour aux injonctions du bassiste. Ce trio sax alto et soprano , contrebasse et batterie est assurément un grand moment particulier de l’efflorescence du free (jazz ou avant-garde). Notre souffleur est une véritable fontaine d’idées toujours émises dans le sens collectif. Il ne « soloïse » pas . Il ajoute sa voix à égalité avec les deux autres, parfois comme s’il les secondaient, en choisissant de se laisser emporter par le flux du trio tout en attendant d’imprimer sa marque dans un tourbillon. Il arrive aussi que Ramon joue du tabla et des cymbales simultanément et Trevor du soprano qui sonne come une flûte par instant, le bassiste adaptant ses pizzicati dans les aigus avec une justesse absolue. Cette conception multidirectionnelle du trio fonctionne pour notre plus grand bonheur : le paysage et toutes leurs interactions parfois imprévisibles, même pour celui qui connaît bien ces artistes, seront une magnifique découverte pour les amateurs de free / improvisé. Et que dire de ces déchirures de l’espace temps quand Watts frictionne avec un pressing inouï les turbulences extrêmes de la colonne d’air en communion avec les zébrures moirées et mouvantes de l’archet fulgurant sur les cordes. D’ailleurs le contrebassiste percute col legno dans une pluie percussive ultrafine par-dessus laquelle le souffleur zézaie. Ce qui pourrait être compris ou interprété comme une séquence sonore ne constitue qu’un point de départ de l’imagination instantanée qui nourrit une évolution du jeu collectif vers une véritable composition, un développement entre constructions mélodiques, sens de l’abstraction picturale (Ramon et Barry sont aussi des artistes graphiques), interactions égalitaires , substrat swing spontané et envolée furieuse. Bref, on perçoit tout et son contraire d’un seul tenant. Voilà du jazz free "free" de très haut vol qui ne vous obligera pas à remonter en arrière dans le temps pour vous rassurer de ne pas vous être trompés en vous enthousiasmant comme des gosses à la St Nicolas.
Daniel Studer Lara Süss luftgefaltet Impakt CD
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/luftgefaltet
De toute évidence la chanteuse Lara Süss a une consonnance jazz dans le phrasé lors du début du premier morceau face à son confrère Daniel Studer, contrebassiste phare de la scène improvisée contemporaine suisse, on va dire assez radicale. Ici, il explore et utilise toutes les occurrences sonores de sa contrebasse à l’archet (grinçant, percutant, sciant, frottant énergiquement, arcboutant les doigts crochus sur les cordes pressées contre la touche. Sa partenaire, n’en fait qu’à sa tête au fil des huit morceaux en suivant le fils de ses idées : murmures, chant à gorge déployée, effets respiratoires, mélodies fragiles s’insérant un instant entre effets vocaux, voix blanche ou zézaiements. L’art du contraste, mais aussi confrontation de l’intime, un fil de voix dévidant une poésie intériorisée. Le contrebassiste multipliant les émotions, les sons divergents et les dynamiques alors que la voix dérape, s’insurge, bruite, bruissone, ou vibre lointaine sur une seule note ou presque en modulant l’intonation, le timbre fragile, ou inspire …. Et leurs étalements successifs de voies et de voix improvisées assurent de fécondes narrations dont le sort et leur issue évolue du tout au tout tout au long de leurs duos. Aucune lassitude , répétition ou redite, mais un renouvellement constant d’idées de textes, de mots chantés ou parlés, de vocalises et de sons / actions à la contrebasse. Aussi « improvisation abstraite » introspective que babil poétique émotionnel , tous deux dans l’instant, les deux approches s’enrichissent et s’éclairent mutuellement avec le plus grand naturel Ci-dessous le texte inclus dans la page bandcamp :
Ich höre ein Augenzwinkern. Ein durchaus ernstgemeintes Kleinod. Und die Euphorie dazwischen, die Leichtigkeit, das Lächeln. Die Hingabe an Winzigkeiten, das stürmische Drängen und das unbedingte Wollen. Ich höre die Vernunft und das Schweben zwischen Tür und Angel. Und dann das Fallenlassen jeglicher Zurückhaltung, das Schöpfen aus den Vollen. Ungesagtes wird zum Leben erweckt, der Zwischenwelt Klang eingehaucht. Schließlich das Dahingleiten zwischen Möglichkeit und Möglichkeit. Und alte Möglichkeiten aufzählen und neue Möglichkeiten erschließen und weitere Möglichkeiten möglich machen und andere Unmöglichkeiten ins Gespräch bringen.
Ich höre Widersprüche und Klangfenster, getupfte Sprachlosigkeit neben aufgetürmter Wortfülle. Ich höre seltsam vertraute Melodien oder habe ich nur davon geträumt? Dann öffnet sich auf einmal eines der Klangfenster, ganz unverhofft dahinter.
luftgefaltet ist das erste Album des improvisierenden Duos Studer-Süß.
Die Zusammenarbeit von Studer und Süß beginnt mit einer Reihe von Spaziergängen durch die Stadt Zürich. Die beiden gehen Meile um Meile, mal zielgerichtet, mal absichtslos, bedächtig, andächtig, ins Gespräch vertieft. Sie stoßen auf Schnittpunkte, sie freuen sich an Unterschieden, sie offenbaren Einiges, lassen Anderes im Dunkeln, sie gehen weiter und weiter. Das Laufen lockert, lockt die Zunge, der Faden des Gesprächs reißt nicht ab, weicht manchmal der Stille.
Die Protagonist:innen widmen sich schließlich ihren Instrumenten, ganz unprätentiös, schlichtweg unabdingbar, bestimmt, gelassen, unaufgeregt, bei der Sache, Meile um Meile, Meter um Meter, Note um Note, Ton um Ton. Das Resultat: Klänge eingebettet in Atempausen, zeitlose, lebendige, improvisierte Musik.
Fuzzy Logic Olaf Rupp Palilalia 2LP
https://palilalia.com/
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/fuzzy-logic
Extrait des notes de l'album : The Album will be available as a 2LP vinyl release on PALILALIA records. palilalia.com Commentaire de l’artiste : For a long time I haven't made an album that doesn't fit anywhere like this one. FUZZY LOGIC was created in spring 2018 during the four-week preparation phase for two solo concerts as opener for Michael Gira at the Volksbühne in Berlin and at Kampnagel Hamburg. Making recordings has always been a good way for me to prepare for bigger, important concerts. In this case it was especially important to me to avoid the stylistic constraints between free jazz and the so-called "improvised music close to new music". But I also didn't want to abandon myself completely to the modal melancholy that has always fascinated me so much about the masterful power of Michael Gira's guitar riffs since I heard the Swans live in a small hall in the dystopian ruins of the Saarland steel industry when I was twenty years old. The confrontation with these three poles of influence during the rehearsal phases for the concerts drew me into a very exciting and productive no man's land. Unrootedness is also a power, a gift, a way.
On remarque depuis des années que le guitariste Olaf Rupp a plusieurs cordes à son arc, acoustique virtuose ou intensément électrique, virtuose des effets et capacité à évolur dans différents contextes. Guitariste fétiche du label Free Music Production de la « troisième génération », Olaf Rupp a aussi accompli un extraordinaire travail d’éditeur avec tous les anciens albums du label FMP et de son étiquette sœur SAJ pour leur compte via la plate-forme Destination Out en y ajoutant des inédits passionnants (Brötzmann, Kowald, Schlippenbach, Sven Åke Johansson, Wolfgang Fuchs, Hans Reichel, Irene Schweizer, Paul Lovens, Gunther Christmann, Conrad Bauer & Hannes Bauer, Gunther Sommer, etc…). Ce double album vinyle Fuzzy Logic constitue une somme à la fois inspirationnelle et technique dans une dimension « noise » atavique d’une remarquable complexité et d’une lisibilité exemplaire alors qu’il empile souvent deux ou trois couches avec de multiples effets, boucles, résonances, harmoniques. Il y a parfois un côté à la fois acide, planant et vocalisé avec un dosage remarquablement détaillé dans les sonorités mutantes et métamorphiques. Toutes les aspérités du noise, les frictions bruitistes, des frottements écrasant les cordes sur les frettes, une imbrication délirante d’actions crissantes sur l’instrument et aussi un sens rythmique sous – jacent. Dans une autre vie, Olaf Rupp a été à la fois un fan et un acteur dans (post) rock - punk extrême et radical. Cette expérience ressurgit ici dans un long message hyper bien modulé, croisant simultanément la recherche formelle sophistiquée polyphonique très bien construite dans la durée et une expressivité émotionnelle qui peut se révéler intense. Je recommande cet album précieux essentiellement pour sa profonde réussite musicale qui atteint une complexité inouïe. Tous ceux qui se passionnent pour les travaux de Derek Bailey, Keith Rowe, Hans Reichel, Fred Frith, Elliott Sharp, Raymon Boni, Jean-Marc Montera, Erhard Hirt, Florian Stoffner, etc… se doivent de découvrir ce guitariste essentiel de la scène actuelle, entendu aux côtés de Paul Rogers et Frank Paul Schubert, Lol Coxhill, Tony Buck, Tristan Honsinger, Rudi Mahall, Rudi Fischlehner, etc... Recommandés aussi, ses albums solos pour FMP : Life Science et Whiteout et ses productions personnelles sur son label audiosemantics https://audiosemantics.bandcamp.com/
Archie Shepp : Déraileur The 1964 Demo Dennis Charles Arthur Harper Roswell Rudd Steve Lacy Triple Point Records
https://www.triplepointrecords.com/TPR-311.htm
L’ultra classieux label vinyle Triple Point de Ben Young a encore frappé. La première démo personnelle « free-bop » d’Archie Shepp datant de 1964 et contenant une reprise de Duke : Sophisticated Lady et des compositions originales , Viva Jomo et Dunbar Days & Miami Joys avec plusieurs prises successives qui s’écoutent avec bonheur. Non seulement Dennis Charles swingue excellement, mais Archie Shepp nous livre un jeu qui contient déjà la quintessence de son style « free ». Les deux musiciens avaient déjà joué et enregistré ensemble avec Cecil Taylor (« Air » ou the World of Cecil Taylor LP label Candid 1960). Par la suite, Charles fit partie du quartet légendaire « Schooldays » dévolu à la musique de Thelonious Monk avec Steve Lacy et Roswell Rudd, présents dans cet enregistrement inédit et inattendu. Il y a sans doute moyen d’obtenir cet album vinyle via soundohm sans devoir payer des taxes douanières. Triple Point a publié un coffret du New York Art Quartet (Tchicaï, Rudd, Milford Graves) de cinq CD’S avec des inédits, un triple album de sessions de Frank Lowe intitulées Out Loud ! et deux albums du guitariste Duck Baker interprétant les musiques de Monk et d’Herbie Nichols à la « nylon string fingerstyle guitar ». Et bien sûr, Ailanthus un double LP de Cecil Taylor et Tony Oxley. Du vrai Archie Shepp dératé de la grande époque du free batailleur et écorché en très bonne compagnie, cette époque où ces musiciens jouaient dans des bars et des coffee-shops de Manhattan. En écoutant cette archive datant de plus de 60 ans , on s'y croirait : le free des débuts et des lendemains qui chantent. Dans les plages que j'ai écoutées , je ne pense pas avoir entendu Steve Lacy. Mais peut-être figure t-il sur les alternate takes qui ne se trouvent pas dans le « small » vinyle, mais uniquement dans la version complète digitale, allez savoir. Surfant par dessus le chabada extravagant et chaloupé de Dennis Charles, on entend voler et sursauter la voix éructante et prophétique de notre vieil Archie, le growl brûlant des NY Contemporary Five et de Four For Trane, son premier album Impulse !, Fire Music et le Matin des Noirs à Newport ... et du concert de Donaueschingen de 1967, One for Trane avec Roswell Rudd justement, une des voix les plus singulières du trombone partageant à plein poumons l'esprit et la lettre du blues avec notre Archie Shepp universel, celui qui a tant inspiré toute une génération d'activistes du free-jazz des années 60-70. Un magnifique document.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/the-first-touch
Le saxophoniste Trevor Watts, alors membre du Spontaneous Music Ensemble (1965 – 1994, introduisit un jeune contrebassiste dans le cercle pointu de ce qui allait devenir le mouvement moteur de la musique improvisée libre britannique (John Stevens, Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, Kenny Wheeler, Tony Oxley, Eddie Prévost, Keith Rowe, Lol Coxhill, Keith Tippett, Julie Tippetts, Maggie Nicols, Elton Dean, Paul Lytton, Howard Riley, Larry Stabbins , etc…) : Barry Guy, un élève à la Guildhall School of Music, étudiant en architecture et de 7 ans son cadet. Peu après une première scission au sein du SME, Watts, Rutherford et Barry Guy formèrent Amalgam, un groupe qui évolua ensuite parallèlement au SME sous la houlette du saxophoniste. Par la suite vers les années 1975-1979, Trevor, Barry et John Stevens se retrouvent dans un énergique trio free jazz et enregistrent les superbes albums No Fear et Interaction Application And dans lequel le souffle de Trevor brille au saxophone soprano. Il faut dire qu’à l’époque Evan Parker, saxophoniste soprano par excellence, et Trevor Watts se sont relayés au soprano au sein du SME, celui-ci gravant pas moins de trois rares LP’s du groupe légendaire au soprano au sommet de la créativité pour un instrument aussi difficile. Et justement, ces retrouvailles de 2025 enregistrées au Centre Culturel de Lublin démarrent au sax soprano, alors que de nombreux auditeurs imaginent Trevor comme un altiste. Pour cette équipée hardie, ils se sont adjoints le concours d’un extraordinaire batteur « tout – terrain » du point de vue stylistique, Ramon Lopez, un sacré percussionniste qui a assimilé les meilleures qualités des grands batteurs du free les plus lisibles et « aériens » ( Favre, Altschul, Mc Call) et la pratique de l’improvisation libre. Son jeu de cymbales foisonnant et son sens inné de la résonnance des frappes sur les fûts est au top ! Si Barry Guy a la capacité à s’intégrer à différents courants sans jamais se départir de son approche personnelle et d’une grande flexibilité, Trevor Watts a un sens de l’écoute proverbial avec un art consommé pour infuser une sérieuse dose de lyrisme mélodique free tout en réagissant au quart de tour aux injonctions du bassiste. Ce trio sax alto et soprano , contrebasse et batterie est assurément un grand moment particulier de l’efflorescence du free (jazz ou avant-garde). Notre souffleur est une véritable fontaine d’idées toujours émises dans le sens collectif. Il ne « soloïse » pas . Il ajoute sa voix à égalité avec les deux autres, parfois comme s’il les secondaient, en choisissant de se laisser emporter par le flux du trio tout en attendant d’imprimer sa marque dans un tourbillon. Il arrive aussi que Ramon joue du tabla et des cymbales simultanément et Trevor du soprano qui sonne come une flûte par instant, le bassiste adaptant ses pizzicati dans les aigus avec une justesse absolue. Cette conception multidirectionnelle du trio fonctionne pour notre plus grand bonheur : le paysage et toutes leurs interactions parfois imprévisibles, même pour celui qui connaît bien ces artistes, seront une magnifique découverte pour les amateurs de free / improvisé. Et que dire de ces déchirures de l’espace temps quand Watts frictionne avec un pressing inouï les turbulences extrêmes de la colonne d’air en communion avec les zébrures moirées et mouvantes de l’archet fulgurant sur les cordes. D’ailleurs le contrebassiste percute col legno dans une pluie percussive ultrafine par-dessus laquelle le souffleur zézaie. Ce qui pourrait être compris ou interprété comme une séquence sonore ne constitue qu’un point de départ de l’imagination instantanée qui nourrit une évolution du jeu collectif vers une véritable composition, un développement entre constructions mélodiques, sens de l’abstraction picturale (Ramon et Barry sont aussi des artistes graphiques), interactions égalitaires , substrat swing spontané et envolée furieuse. Bref, on perçoit tout et son contraire d’un seul tenant. Voilà du jazz free "free" de très haut vol qui ne vous obligera pas à remonter en arrière dans le temps pour vous rassurer de ne pas vous être trompés en vous enthousiasmant comme des gosses à la St Nicolas.
Daniel Studer Lara Süss luftgefaltet Impakt CD
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/luftgefaltet
De toute évidence la chanteuse Lara Süss a une consonnance jazz dans le phrasé lors du début du premier morceau face à son confrère Daniel Studer, contrebassiste phare de la scène improvisée contemporaine suisse, on va dire assez radicale. Ici, il explore et utilise toutes les occurrences sonores de sa contrebasse à l’archet (grinçant, percutant, sciant, frottant énergiquement, arcboutant les doigts crochus sur les cordes pressées contre la touche. Sa partenaire, n’en fait qu’à sa tête au fil des huit morceaux en suivant le fils de ses idées : murmures, chant à gorge déployée, effets respiratoires, mélodies fragiles s’insérant un instant entre effets vocaux, voix blanche ou zézaiements. L’art du contraste, mais aussi confrontation de l’intime, un fil de voix dévidant une poésie intériorisée. Le contrebassiste multipliant les émotions, les sons divergents et les dynamiques alors que la voix dérape, s’insurge, bruite, bruissone, ou vibre lointaine sur une seule note ou presque en modulant l’intonation, le timbre fragile, ou inspire …. Et leurs étalements successifs de voies et de voix improvisées assurent de fécondes narrations dont le sort et leur issue évolue du tout au tout tout au long de leurs duos. Aucune lassitude , répétition ou redite, mais un renouvellement constant d’idées de textes, de mots chantés ou parlés, de vocalises et de sons / actions à la contrebasse. Aussi « improvisation abstraite » introspective que babil poétique émotionnel , tous deux dans l’instant, les deux approches s’enrichissent et s’éclairent mutuellement avec le plus grand naturel Ci-dessous le texte inclus dans la page bandcamp :
Ich höre ein Augenzwinkern. Ein durchaus ernstgemeintes Kleinod. Und die Euphorie dazwischen, die Leichtigkeit, das Lächeln. Die Hingabe an Winzigkeiten, das stürmische Drängen und das unbedingte Wollen. Ich höre die Vernunft und das Schweben zwischen Tür und Angel. Und dann das Fallenlassen jeglicher Zurückhaltung, das Schöpfen aus den Vollen. Ungesagtes wird zum Leben erweckt, der Zwischenwelt Klang eingehaucht. Schließlich das Dahingleiten zwischen Möglichkeit und Möglichkeit. Und alte Möglichkeiten aufzählen und neue Möglichkeiten erschließen und weitere Möglichkeiten möglich machen und andere Unmöglichkeiten ins Gespräch bringen.
Ich höre Widersprüche und Klangfenster, getupfte Sprachlosigkeit neben aufgetürmter Wortfülle. Ich höre seltsam vertraute Melodien oder habe ich nur davon geträumt? Dann öffnet sich auf einmal eines der Klangfenster, ganz unverhofft dahinter.
luftgefaltet ist das erste Album des improvisierenden Duos Studer-Süß.
Die Zusammenarbeit von Studer und Süß beginnt mit einer Reihe von Spaziergängen durch die Stadt Zürich. Die beiden gehen Meile um Meile, mal zielgerichtet, mal absichtslos, bedächtig, andächtig, ins Gespräch vertieft. Sie stoßen auf Schnittpunkte, sie freuen sich an Unterschieden, sie offenbaren Einiges, lassen Anderes im Dunkeln, sie gehen weiter und weiter. Das Laufen lockert, lockt die Zunge, der Faden des Gesprächs reißt nicht ab, weicht manchmal der Stille.
Die Protagonist:innen widmen sich schließlich ihren Instrumenten, ganz unprätentiös, schlichtweg unabdingbar, bestimmt, gelassen, unaufgeregt, bei der Sache, Meile um Meile, Meter um Meter, Note um Note, Ton um Ton. Das Resultat: Klänge eingebettet in Atempausen, zeitlose, lebendige, improvisierte Musik.
Fuzzy Logic Olaf Rupp Palilalia 2LP
https://palilalia.com/
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/fuzzy-logic
Extrait des notes de l'album : The Album will be available as a 2LP vinyl release on PALILALIA records. palilalia.com Commentaire de l’artiste : For a long time I haven't made an album that doesn't fit anywhere like this one. FUZZY LOGIC was created in spring 2018 during the four-week preparation phase for two solo concerts as opener for Michael Gira at the Volksbühne in Berlin and at Kampnagel Hamburg. Making recordings has always been a good way for me to prepare for bigger, important concerts. In this case it was especially important to me to avoid the stylistic constraints between free jazz and the so-called "improvised music close to new music". But I also didn't want to abandon myself completely to the modal melancholy that has always fascinated me so much about the masterful power of Michael Gira's guitar riffs since I heard the Swans live in a small hall in the dystopian ruins of the Saarland steel industry when I was twenty years old. The confrontation with these three poles of influence during the rehearsal phases for the concerts drew me into a very exciting and productive no man's land. Unrootedness is also a power, a gift, a way.
On remarque depuis des années que le guitariste Olaf Rupp a plusieurs cordes à son arc, acoustique virtuose ou intensément électrique, virtuose des effets et capacité à évolur dans différents contextes. Guitariste fétiche du label Free Music Production de la « troisième génération », Olaf Rupp a aussi accompli un extraordinaire travail d’éditeur avec tous les anciens albums du label FMP et de son étiquette sœur SAJ pour leur compte via la plate-forme Destination Out en y ajoutant des inédits passionnants (Brötzmann, Kowald, Schlippenbach, Sven Åke Johansson, Wolfgang Fuchs, Hans Reichel, Irene Schweizer, Paul Lovens, Gunther Christmann, Conrad Bauer & Hannes Bauer, Gunther Sommer, etc…). Ce double album vinyle Fuzzy Logic constitue une somme à la fois inspirationnelle et technique dans une dimension « noise » atavique d’une remarquable complexité et d’une lisibilité exemplaire alors qu’il empile souvent deux ou trois couches avec de multiples effets, boucles, résonances, harmoniques. Il y a parfois un côté à la fois acide, planant et vocalisé avec un dosage remarquablement détaillé dans les sonorités mutantes et métamorphiques. Toutes les aspérités du noise, les frictions bruitistes, des frottements écrasant les cordes sur les frettes, une imbrication délirante d’actions crissantes sur l’instrument et aussi un sens rythmique sous – jacent. Dans une autre vie, Olaf Rupp a été à la fois un fan et un acteur dans (post) rock - punk extrême et radical. Cette expérience ressurgit ici dans un long message hyper bien modulé, croisant simultanément la recherche formelle sophistiquée polyphonique très bien construite dans la durée et une expressivité émotionnelle qui peut se révéler intense. Je recommande cet album précieux essentiellement pour sa profonde réussite musicale qui atteint une complexité inouïe. Tous ceux qui se passionnent pour les travaux de Derek Bailey, Keith Rowe, Hans Reichel, Fred Frith, Elliott Sharp, Raymon Boni, Jean-Marc Montera, Erhard Hirt, Florian Stoffner, etc… se doivent de découvrir ce guitariste essentiel de la scène actuelle, entendu aux côtés de Paul Rogers et Frank Paul Schubert, Lol Coxhill, Tony Buck, Tristan Honsinger, Rudi Mahall, Rudi Fischlehner, etc... Recommandés aussi, ses albums solos pour FMP : Life Science et Whiteout et ses productions personnelles sur son label audiosemantics https://audiosemantics.bandcamp.com/
Archie Shepp : Déraileur The 1964 Demo Dennis Charles Arthur Harper Roswell Rudd Steve Lacy Triple Point Records
https://www.triplepointrecords.com/TPR-311.htm
L’ultra classieux label vinyle Triple Point de Ben Young a encore frappé. La première démo personnelle « free-bop » d’Archie Shepp datant de 1964 et contenant une reprise de Duke : Sophisticated Lady et des compositions originales , Viva Jomo et Dunbar Days & Miami Joys avec plusieurs prises successives qui s’écoutent avec bonheur. Non seulement Dennis Charles swingue excellement, mais Archie Shepp nous livre un jeu qui contient déjà la quintessence de son style « free ». Les deux musiciens avaient déjà joué et enregistré ensemble avec Cecil Taylor (« Air » ou the World of Cecil Taylor LP label Candid 1960). Par la suite, Charles fit partie du quartet légendaire « Schooldays » dévolu à la musique de Thelonious Monk avec Steve Lacy et Roswell Rudd, présents dans cet enregistrement inédit et inattendu. Il y a sans doute moyen d’obtenir cet album vinyle via soundohm sans devoir payer des taxes douanières. Triple Point a publié un coffret du New York Art Quartet (Tchicaï, Rudd, Milford Graves) de cinq CD’S avec des inédits, un triple album de sessions de Frank Lowe intitulées Out Loud ! et deux albums du guitariste Duck Baker interprétant les musiques de Monk et d’Herbie Nichols à la « nylon string fingerstyle guitar ». Et bien sûr, Ailanthus un double LP de Cecil Taylor et Tony Oxley. Du vrai Archie Shepp dératé de la grande époque du free batailleur et écorché en très bonne compagnie, cette époque où ces musiciens jouaient dans des bars et des coffee-shops de Manhattan. En écoutant cette archive datant de plus de 60 ans , on s'y croirait : le free des débuts et des lendemains qui chantent. Dans les plages que j'ai écoutées , je ne pense pas avoir entendu Steve Lacy. Mais peut-être figure t-il sur les alternate takes qui ne se trouvent pas dans le « small » vinyle, mais uniquement dans la version complète digitale, allez savoir. Surfant par dessus le chabada extravagant et chaloupé de Dennis Charles, on entend voler et sursauter la voix éructante et prophétique de notre vieil Archie, le growl brûlant des NY Contemporary Five et de Four For Trane, son premier album Impulse !, Fire Music et le Matin des Noirs à Newport ... et du concert de Donaueschingen de 1967, One for Trane avec Roswell Rudd justement, une des voix les plus singulières du trombone partageant à plein poumons l'esprit et la lettre du blues avec notre Archie Shepp universel, celui qui a tant inspiré toute une génération d'activistes du free-jazz des années 60-70. Un magnifique document.
17 juin 2026
Paul Rogers Solo / Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp/ Transatlantic Trance Map Evan Parker Matthew Wright avec Peter Evans, Robert Jarvis, Hannah Marshall, Pat Thomas, Alex Ward, Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg
Peace and Happiness Paul Rogers Fundacja Sluchaj FSR 18/2025
https://sluchaj.bandcamp.com/album/peace-and-happiness
Même avec des mois de retard, je n’aurais manqué de chroniquer un album solo du contrebassiste Paul Rogers, celui-ci étant publié par le très remarquable label Fundacja Sluchaj. Cela fait plus de deux décennies que Paul a laissé sa grosse contrebasse quatre cordes dont il tirait une sonorité puissante et énorme, légendaire tout en virevoltant sur la touche comme un possédé évoquant Mingus ou Dave Holland, pour cet instrument créee par Alain Leduc. Pour des raisons tant pratiques que musicales, il s’est faire un instrument hybride à six, puis sept cordes, plus cordes sympathiques à mi-chemin entre la contrebasse, le violoncelle et/ ou la viole de gambe. Et cela, juste après que le label Emanem ait publié son CD solo Listen enregistré en 1999 et 1989. À la fois plus légère et de dimension plus réduite, cette contrebasse conçue et fabriquée pour lui par le luthier Alain Leduc de Nîmes, le conduit à s’exprimer dans un tout autre univers où émerge une véritable dimension vocale, effet de la vibration des cordes sympathiques à l’unisson avec chaque note jouée à l’archet. Une évidente similitude avec la sonorité de la viole de gambe nous rappelle que cet instrument ancien était lié à la pratique de la musique vocale dans les musiques anciennes d’Europe à l’époque de la Renaissance.
Les titres choisis pour cette suite de neuf compositions / improvisations intitulée Peace and Happiness, qui est aussi le titre du premier morceau font référence à tous les sentiments de la vie vue sous l’angle des valeurs humaines fondamentales vue sous l’angle de l’amitié : Accord, Friendship, Reconciliation, Truce, Unity, Bliss, Geniality. Sa musique puise autant dans les sources du folklore, de la musique savante, de l’expérimentation contemporaine du XXème siècle que de son expérience dans l’improvisation, de ses recherches et de son imagination. Rien moins que ce Peace & Happiness ne ressemble qu’à de la musique de contrebasse ou de jazz, mais plutôt l’expression d’un message universel lyrique, d’une réflexion profonde et d’un achèvement musical hors norme. Après avoir été un des enfants chéris de la free-music britannique aux côtés d’Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, John Stevens, Louis Moholo, Mark Sanders, Steve Noble, Paul Rogers a fondé le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett, le saxophoniste Paul Dunmall et le batteur Tony Levin et s’est très souvent produit avec Dunmall en duo ou en groupe, créant collectivement cette musique free « Folk ». Folk fut longtemps le nom du projet du duo Dunmall & Rogers dont le présent album solo est le parfait aboutissement. Peace & Happiness fait suite aux précédents albums / CD solos : 1/ « Being » enregistré avec le même instrument et publié par le label français Amor Fati (2007) et 2/ « An Invitation » sur Rare Music (2006). À propos de sa musique, il faut insister sur les effets acoustiques naturels que Rogers tire minutieusement de son instrument en faisant osciller la réverbération de la corde sympathique vers la note aiguë qui s’imprime dans l’espace auditif comme une accentuation. Cela évoquera éventuellement un instrument de musique orientale (Asie Centrale ?). La qualité de timbre des frottements à l’archet dans le grave est une pure merveille, tout comme ces aigus d’harmoniques spécifiques à son instrument. Enfin parvenir à nous conter tant d’histoires, décrire tant de paysages, seul avec un seul instrument tout en restant logé dans son univers très particulier est l’œuvre d’un instrumentiste hors pair, à la fois improvisateur et compositeur d’exception. Cette magnifique suite a été enregistrée dans son garage dans la campagne du Mans. Outre le magnifique trio publié par FSR avec Dunmall et Mark Sanders (Wildlife), Rogers nous a livré un autre trio avec le guitariste Olaf Rupp et le saxophoniste Frank Paul Schubert (Three Stories about Rain Sunlight and the Hidden Soil) ou le duo avec le batteur Emil Gross (Peal Bag of Screams) que j’ai chroniqués il y a quelques années. Plus récemment, il a enregistré avec le poly-instrumentiste Udo Schindler pour Fundacja Sluchaj , Confront et FMR. À suivre obstinément.
Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp defkaz
https://defkaz.bandcamp.com/album/synesthesia
Synesthesia, nouvel album du quartet « habituel » autour d’Ivo Perelman, Matthew Shipp et William Parker auquel est convié le batteur vétéran Bobby Kapp, un rescapé du free-jazz des débuts durant les années soixante. C'est le troisième enregistrement de cette association incontournable saxophone ténor (Perelman), piano (Shipp) et contrebasse (Parker) dans lequel officie admirablement ce batteur méconnu. Habituellement, ces trois proches associés jouent avec les batteurs Gerard Cleaver et Whit Dickey, tous deux souvent fort demandés. D’ailleurs, pour annoncer la couleur, l’album commence par une intervention de Bobby Kapp en solitaire, nous laissant deviner la souplesse et la légèreté classieuse de son jeu qui se répandra durant toute la session. Rien d’étonnant et un brin ironique de voir évoluer aux côtés d’Ivo Perelman un batteur qui a enregistré un album free avec Gato Barbieri en 1967 (In Search of Mistery / ESP Disk’) alors que des « executives » d’une maison de disques avaient proposé à Ivo Perelman de devenir le « Gato Barbieri » brésilien. Selon Perelman, Kapp a passé un bon moment de sa vie à Mexico. Il a réapparu dans un enregistrement en duo avec le saxophoniste free vétéran, lui aussi, Noah Howard : Between Two Eternities (Cadence CJR 1114 - 1999) et ensuite un autre duo avec Matthew Shipp (Cactus / Northern Spy 2016).
` Perelman, Shipp et Parker nous rendent un grand service en jouant et enregistrant avec ce magnifique batteur, un grand maître des nuances qui joue « free » comme il respire tout en basant son jeu libre sur la technique traditionnelle. Il en éparpille les frappes dans un flux lyrique et décalé avec une merveilleuse spontanéité et ce sens de l’espace et de la dynamique qui met en valeur le travail musical de ces trois collègues, sans jamais abandonner un swing à la fois omni présent et libre. Ah, ce jeu aux balais flottant et ondoyant d’une grande fraîcheur ! Pour rappel, Perelman Shipp Parker et Kapp ont enregistré Heptagon (Leo Records 2017) et Ineffable Joy (ESP 2019), deux des plus beaux quartets rassemblés par Ivo Perelman et Matt Shipp, eux-mêmes duettistes inséparables avec approx 18 CD's à leur actif. Bien qu’habituellement, le saxophoniste ténor est le « soliste » attitré d’un quartet de jazz dans la formule sax piano basse batterie, la musique libre jouée par Perelman et consorts est éminemment collective, une conception de l’improvisation dans laquelle chaque musicien joue à égalité. Ils essayent d’abolir la hiérarchie entre chaque instrument et instrumentiste pour créer dans un dialogue constant et interactif librement improvisé où chacun apporte des idées et motifs complémentaires, divergents, contrastés , éthérés, aériens ou puissamment expressionnistes comme dans le morceau final. Pour un pianiste intense et complexe , le jeu de frappes subtil, foisonnant et aérien, qui évite à tout prix de « cogner » est éminemment complémentaire : la fluidité élastique et légère de son jeu de frappes permet de goûter la grande qualité de toucher et les variations instantanées de dynamique du pianiste.
L’empathie mutuelle est au comble du plaisir. William Parker évolue comme un poisson dans l’eau : il n’a pas à forcer le trait. Ses doigts rebondissent sur la toucher et les cordes naturellement et s’insèrent dans le jeu collectif sans qu’il ne doive tendre ses cordes à fond et que l’ingé son ait à monter le curseur. Son niveau de jeu discret et présent est complètement en adéquation avec les trois autres d’un point de vue émotionnel. Cela convient parfaitement à la qualité de timbre et toutes les oscillations du souffle magique d’Ivo Perelman aux harmoniques étirées aux glissandi expressifs qui respirent la saudade des musiques brésiliennes. Ivo a énormément travaillé sa sonorité, immédiatement reconnaissable entre mille (comme celles d’Ornette, Coltrane, Ayler ou Steve Lacy). Son registre aigu est sans nul doute un des plus beaux qui soient dans la galaxie des saxophonistes ténor, puissamment lyrique et ouvert dans l’instant vis-à-vis des sonorités et des émotions projetées par ses collègues. Aussi, Ivo est toujours prêt à ouvrir le jeu et à interrompre naturellement ses interventions pour que son collègue pianiste développe une idée ou un motif en trio permettant aussi au batteur de se faire entendre plus clairement dans une autre perspective. Perelman conçoit son jeu comme une intervention instantanée et non comme un solo qui va s’établir dans une logique qui impose à ses collègues de le suivre, voire « l’accompagner ». Ses interventions sont d’ailleurs conçues formellement comme si elles pouvaient être interrompues par Matt Shipp et reformulées avec une tout autre idée née dans l’instant. C’est un des principes de l’improvisation libre spontanée, étiré ici comme un art suprême. On trouve dans cette Synesthesia, une grande variété de climats, d’inspirations et de formes élaborées avec une grande cohérence. J'ajouterais qu Matthw Shipp assure une continuité architecturale en développant une riche trame harmonique et mélodique dans un balancement constant et animé d'ostinatos complexes embochés indéfiniment et sujets à des emballements polytyhmiques qui soutiennent les spirales enflammées du saxophoniste dans un séquençage naturel. Il y a la force du recueillement, la fantaisie ludique, la tendresse et le déchirement, et une fantastique cavalcade en finale (Five) où le souffleur déchaîné est emporté dans le déferlement conjoint de la furia des trois autres. Matthew Shipp peut s’emporter dans des cadences hallucinantes et à la limite de l’inextricable imbrication/ giration des doigtés les plus complexes en sachant diminuer la cadence tout en maintenant le rythme des pulsations croisées permettant à Ivo de varier la fréquence des articulations des spirales, volutes et saccades de son souffle impétueux et des étirements de notes si caractéristiques qui sous toutes les latitudes émotionnelles pointent leur saveur vocalisée entre les accentuations subites. Une formation de rêve pour une vision / expression sensuelle et sensible du jazz libre au sommet mais en toute simplicité.
Marconi’s Drift Transatlantic Trance Map Evan Parker & Matthew Wright avec Peter Evans Robert Jarvis Hannah Marsgall Pat Thomas Alex Ward Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg False Walls fw14 2024
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/marconi-s-drift
Sans doute un des projets « électro-acoustiques » d’Evan Parker les plus intéressants tels l’Electro Acoustic Quartet Concert in Iwaki enregistré au Japon en 2000. Après une dizaine d’années de développements créatifs et ambitieux de son Electro Acoustic Ensemble , entre autres pour le label ECM avec des « électroniciens » spécialistes en processing etc.. ( Joel Ryan, Lawrence Casserley, Richard Barrett, Paul Obermayer, Walter Prati) , Parker a initié un groupe plus réduit , Trance Map avec l’artiste électronique et sampling Matthew Wright et des instrumentistes comme Robert Jarvis , Peter Evans et Toma Gouband. Cette Transatlantic Trance Map a bien eut lieu dans deux lieux de chaque côté de l’Atlantique et pour ce faire, Evan Parker a rassemblé deux équipes de six improvisateurs de chaque côté de l’Atlantique. À Faversham, Kent, Matthew Wright, Peter Evans (trompette) Robert Jarvis (trombone), Hannah Marshall (violoncelle), Pat Thomas (live electronics, Alex Ward (clarinet) et lui-même, Evan Parker (sax soprano) et à Roulette, Brooklyn, NY USA, Sylvie Courvoisier (piano), Mat Maneri (electric viola), Ikue Mori (laptop live electronics), Craig Taborn (piano keyboard live electronics), Ned Rothenberg (clarinet, bass clarinet, shakuhashi), Sam Pluta, laptop, live electronics). Ces deux orchestres sont reliés par video livestream , microphones et monitors avec un délai de 65 à 120 millièmes de secondes et Mathew Wright , co compositeur avec Evan Parker assure lesopérations de sampling et de processing. Soit deux groupes qui improvisent et exécutent la musique simultanément en temps « quasi» réel à 3.500 miles l’un de l’autre. J’arrête les frais au niveau technique car je me concentre sur le résultat musical instantané et les interactions synergiques, empathiques ou contrastées ainsi que les sonorités électro-acoustiques ou électroniques d’une grande finesse. On y trouve une coexistence d’interventions aussi bien hétérogènes que imbriquées et constructives. Une définition assez simple de l’improvisation libre m’a jadis été donnée par Paul Lytton, un des plus fidèles et anciens collaborateurs d’Evan Parker, : Nothing is allowed , Everything can happen (at any moment !). Et c’est ce sentiment qui prévaut ici : on y trouve plusieurs approches de l’assemblage des sons, des interactions, de l’étagement des flux collectifs et individuels, effets de masses ou découpages d’une grande lisibilité, et une grande diversité formelle, texturale et dynamique des instruments électroniques ou électro-acoustiques d’un point de vue individuel et de l’ensemble. Aussi, les deux parties de l’ensemble sont soniquement différemment équilibrées/ déséquilibrées de par et d’autre : quatre souffleurs, une corde, un électronicien et le sampling processing côté britannique , deux claviers, deux électroniques, une corde et un souffleur côté américain. Et cette disposition avec ces deux pôles très différents engendrent des perspectives désaxées en déséquilibre permanent qui surgit entre les sous – groupes favorisant le piano et l’électronique ou un ensemble d’anches subtilement mimétique. Vraiment très intéressant.
Sorry pour le retard, j'ai mis du temps à trouver une copie.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/peace-and-happiness
Même avec des mois de retard, je n’aurais manqué de chroniquer un album solo du contrebassiste Paul Rogers, celui-ci étant publié par le très remarquable label Fundacja Sluchaj. Cela fait plus de deux décennies que Paul a laissé sa grosse contrebasse quatre cordes dont il tirait une sonorité puissante et énorme, légendaire tout en virevoltant sur la touche comme un possédé évoquant Mingus ou Dave Holland, pour cet instrument créee par Alain Leduc. Pour des raisons tant pratiques que musicales, il s’est faire un instrument hybride à six, puis sept cordes, plus cordes sympathiques à mi-chemin entre la contrebasse, le violoncelle et/ ou la viole de gambe. Et cela, juste après que le label Emanem ait publié son CD solo Listen enregistré en 1999 et 1989. À la fois plus légère et de dimension plus réduite, cette contrebasse conçue et fabriquée pour lui par le luthier Alain Leduc de Nîmes, le conduit à s’exprimer dans un tout autre univers où émerge une véritable dimension vocale, effet de la vibration des cordes sympathiques à l’unisson avec chaque note jouée à l’archet. Une évidente similitude avec la sonorité de la viole de gambe nous rappelle que cet instrument ancien était lié à la pratique de la musique vocale dans les musiques anciennes d’Europe à l’époque de la Renaissance.
Les titres choisis pour cette suite de neuf compositions / improvisations intitulée Peace and Happiness, qui est aussi le titre du premier morceau font référence à tous les sentiments de la vie vue sous l’angle des valeurs humaines fondamentales vue sous l’angle de l’amitié : Accord, Friendship, Reconciliation, Truce, Unity, Bliss, Geniality. Sa musique puise autant dans les sources du folklore, de la musique savante, de l’expérimentation contemporaine du XXème siècle que de son expérience dans l’improvisation, de ses recherches et de son imagination. Rien moins que ce Peace & Happiness ne ressemble qu’à de la musique de contrebasse ou de jazz, mais plutôt l’expression d’un message universel lyrique, d’une réflexion profonde et d’un achèvement musical hors norme. Après avoir été un des enfants chéris de la free-music britannique aux côtés d’Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, John Stevens, Louis Moholo, Mark Sanders, Steve Noble, Paul Rogers a fondé le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett, le saxophoniste Paul Dunmall et le batteur Tony Levin et s’est très souvent produit avec Dunmall en duo ou en groupe, créant collectivement cette musique free « Folk ». Folk fut longtemps le nom du projet du duo Dunmall & Rogers dont le présent album solo est le parfait aboutissement. Peace & Happiness fait suite aux précédents albums / CD solos : 1/ « Being » enregistré avec le même instrument et publié par le label français Amor Fati (2007) et 2/ « An Invitation » sur Rare Music (2006). À propos de sa musique, il faut insister sur les effets acoustiques naturels que Rogers tire minutieusement de son instrument en faisant osciller la réverbération de la corde sympathique vers la note aiguë qui s’imprime dans l’espace auditif comme une accentuation. Cela évoquera éventuellement un instrument de musique orientale (Asie Centrale ?). La qualité de timbre des frottements à l’archet dans le grave est une pure merveille, tout comme ces aigus d’harmoniques spécifiques à son instrument. Enfin parvenir à nous conter tant d’histoires, décrire tant de paysages, seul avec un seul instrument tout en restant logé dans son univers très particulier est l’œuvre d’un instrumentiste hors pair, à la fois improvisateur et compositeur d’exception. Cette magnifique suite a été enregistrée dans son garage dans la campagne du Mans. Outre le magnifique trio publié par FSR avec Dunmall et Mark Sanders (Wildlife), Rogers nous a livré un autre trio avec le guitariste Olaf Rupp et le saxophoniste Frank Paul Schubert (Three Stories about Rain Sunlight and the Hidden Soil) ou le duo avec le batteur Emil Gross (Peal Bag of Screams) que j’ai chroniqués il y a quelques années. Plus récemment, il a enregistré avec le poly-instrumentiste Udo Schindler pour Fundacja Sluchaj , Confront et FMR. À suivre obstinément.
Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp defkaz
https://defkaz.bandcamp.com/album/synesthesia
Synesthesia, nouvel album du quartet « habituel » autour d’Ivo Perelman, Matthew Shipp et William Parker auquel est convié le batteur vétéran Bobby Kapp, un rescapé du free-jazz des débuts durant les années soixante. C'est le troisième enregistrement de cette association incontournable saxophone ténor (Perelman), piano (Shipp) et contrebasse (Parker) dans lequel officie admirablement ce batteur méconnu. Habituellement, ces trois proches associés jouent avec les batteurs Gerard Cleaver et Whit Dickey, tous deux souvent fort demandés. D’ailleurs, pour annoncer la couleur, l’album commence par une intervention de Bobby Kapp en solitaire, nous laissant deviner la souplesse et la légèreté classieuse de son jeu qui se répandra durant toute la session. Rien d’étonnant et un brin ironique de voir évoluer aux côtés d’Ivo Perelman un batteur qui a enregistré un album free avec Gato Barbieri en 1967 (In Search of Mistery / ESP Disk’) alors que des « executives » d’une maison de disques avaient proposé à Ivo Perelman de devenir le « Gato Barbieri » brésilien. Selon Perelman, Kapp a passé un bon moment de sa vie à Mexico. Il a réapparu dans un enregistrement en duo avec le saxophoniste free vétéran, lui aussi, Noah Howard : Between Two Eternities (Cadence CJR 1114 - 1999) et ensuite un autre duo avec Matthew Shipp (Cactus / Northern Spy 2016).
` Perelman, Shipp et Parker nous rendent un grand service en jouant et enregistrant avec ce magnifique batteur, un grand maître des nuances qui joue « free » comme il respire tout en basant son jeu libre sur la technique traditionnelle. Il en éparpille les frappes dans un flux lyrique et décalé avec une merveilleuse spontanéité et ce sens de l’espace et de la dynamique qui met en valeur le travail musical de ces trois collègues, sans jamais abandonner un swing à la fois omni présent et libre. Ah, ce jeu aux balais flottant et ondoyant d’une grande fraîcheur ! Pour rappel, Perelman Shipp Parker et Kapp ont enregistré Heptagon (Leo Records 2017) et Ineffable Joy (ESP 2019), deux des plus beaux quartets rassemblés par Ivo Perelman et Matt Shipp, eux-mêmes duettistes inséparables avec approx 18 CD's à leur actif. Bien qu’habituellement, le saxophoniste ténor est le « soliste » attitré d’un quartet de jazz dans la formule sax piano basse batterie, la musique libre jouée par Perelman et consorts est éminemment collective, une conception de l’improvisation dans laquelle chaque musicien joue à égalité. Ils essayent d’abolir la hiérarchie entre chaque instrument et instrumentiste pour créer dans un dialogue constant et interactif librement improvisé où chacun apporte des idées et motifs complémentaires, divergents, contrastés , éthérés, aériens ou puissamment expressionnistes comme dans le morceau final. Pour un pianiste intense et complexe , le jeu de frappes subtil, foisonnant et aérien, qui évite à tout prix de « cogner » est éminemment complémentaire : la fluidité élastique et légère de son jeu de frappes permet de goûter la grande qualité de toucher et les variations instantanées de dynamique du pianiste.
L’empathie mutuelle est au comble du plaisir. William Parker évolue comme un poisson dans l’eau : il n’a pas à forcer le trait. Ses doigts rebondissent sur la toucher et les cordes naturellement et s’insèrent dans le jeu collectif sans qu’il ne doive tendre ses cordes à fond et que l’ingé son ait à monter le curseur. Son niveau de jeu discret et présent est complètement en adéquation avec les trois autres d’un point de vue émotionnel. Cela convient parfaitement à la qualité de timbre et toutes les oscillations du souffle magique d’Ivo Perelman aux harmoniques étirées aux glissandi expressifs qui respirent la saudade des musiques brésiliennes. Ivo a énormément travaillé sa sonorité, immédiatement reconnaissable entre mille (comme celles d’Ornette, Coltrane, Ayler ou Steve Lacy). Son registre aigu est sans nul doute un des plus beaux qui soient dans la galaxie des saxophonistes ténor, puissamment lyrique et ouvert dans l’instant vis-à-vis des sonorités et des émotions projetées par ses collègues. Aussi, Ivo est toujours prêt à ouvrir le jeu et à interrompre naturellement ses interventions pour que son collègue pianiste développe une idée ou un motif en trio permettant aussi au batteur de se faire entendre plus clairement dans une autre perspective. Perelman conçoit son jeu comme une intervention instantanée et non comme un solo qui va s’établir dans une logique qui impose à ses collègues de le suivre, voire « l’accompagner ». Ses interventions sont d’ailleurs conçues formellement comme si elles pouvaient être interrompues par Matt Shipp et reformulées avec une tout autre idée née dans l’instant. C’est un des principes de l’improvisation libre spontanée, étiré ici comme un art suprême. On trouve dans cette Synesthesia, une grande variété de climats, d’inspirations et de formes élaborées avec une grande cohérence. J'ajouterais qu Matthw Shipp assure une continuité architecturale en développant une riche trame harmonique et mélodique dans un balancement constant et animé d'ostinatos complexes embochés indéfiniment et sujets à des emballements polytyhmiques qui soutiennent les spirales enflammées du saxophoniste dans un séquençage naturel. Il y a la force du recueillement, la fantaisie ludique, la tendresse et le déchirement, et une fantastique cavalcade en finale (Five) où le souffleur déchaîné est emporté dans le déferlement conjoint de la furia des trois autres. Matthew Shipp peut s’emporter dans des cadences hallucinantes et à la limite de l’inextricable imbrication/ giration des doigtés les plus complexes en sachant diminuer la cadence tout en maintenant le rythme des pulsations croisées permettant à Ivo de varier la fréquence des articulations des spirales, volutes et saccades de son souffle impétueux et des étirements de notes si caractéristiques qui sous toutes les latitudes émotionnelles pointent leur saveur vocalisée entre les accentuations subites. Une formation de rêve pour une vision / expression sensuelle et sensible du jazz libre au sommet mais en toute simplicité.
Marconi’s Drift Transatlantic Trance Map Evan Parker & Matthew Wright avec Peter Evans Robert Jarvis Hannah Marsgall Pat Thomas Alex Ward Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg False Walls fw14 2024
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/marconi-s-drift
Sans doute un des projets « électro-acoustiques » d’Evan Parker les plus intéressants tels l’Electro Acoustic Quartet Concert in Iwaki enregistré au Japon en 2000. Après une dizaine d’années de développements créatifs et ambitieux de son Electro Acoustic Ensemble , entre autres pour le label ECM avec des « électroniciens » spécialistes en processing etc.. ( Joel Ryan, Lawrence Casserley, Richard Barrett, Paul Obermayer, Walter Prati) , Parker a initié un groupe plus réduit , Trance Map avec l’artiste électronique et sampling Matthew Wright et des instrumentistes comme Robert Jarvis , Peter Evans et Toma Gouband. Cette Transatlantic Trance Map a bien eut lieu dans deux lieux de chaque côté de l’Atlantique et pour ce faire, Evan Parker a rassemblé deux équipes de six improvisateurs de chaque côté de l’Atlantique. À Faversham, Kent, Matthew Wright, Peter Evans (trompette) Robert Jarvis (trombone), Hannah Marshall (violoncelle), Pat Thomas (live electronics, Alex Ward (clarinet) et lui-même, Evan Parker (sax soprano) et à Roulette, Brooklyn, NY USA, Sylvie Courvoisier (piano), Mat Maneri (electric viola), Ikue Mori (laptop live electronics), Craig Taborn (piano keyboard live electronics), Ned Rothenberg (clarinet, bass clarinet, shakuhashi), Sam Pluta, laptop, live electronics). Ces deux orchestres sont reliés par video livestream , microphones et monitors avec un délai de 65 à 120 millièmes de secondes et Mathew Wright , co compositeur avec Evan Parker assure lesopérations de sampling et de processing. Soit deux groupes qui improvisent et exécutent la musique simultanément en temps « quasi» réel à 3.500 miles l’un de l’autre. J’arrête les frais au niveau technique car je me concentre sur le résultat musical instantané et les interactions synergiques, empathiques ou contrastées ainsi que les sonorités électro-acoustiques ou électroniques d’une grande finesse. On y trouve une coexistence d’interventions aussi bien hétérogènes que imbriquées et constructives. Une définition assez simple de l’improvisation libre m’a jadis été donnée par Paul Lytton, un des plus fidèles et anciens collaborateurs d’Evan Parker, : Nothing is allowed , Everything can happen (at any moment !). Et c’est ce sentiment qui prévaut ici : on y trouve plusieurs approches de l’assemblage des sons, des interactions, de l’étagement des flux collectifs et individuels, effets de masses ou découpages d’une grande lisibilité, et une grande diversité formelle, texturale et dynamique des instruments électroniques ou électro-acoustiques d’un point de vue individuel et de l’ensemble. Aussi, les deux parties de l’ensemble sont soniquement différemment équilibrées/ déséquilibrées de par et d’autre : quatre souffleurs, une corde, un électronicien et le sampling processing côté britannique , deux claviers, deux électroniques, une corde et un souffleur côté américain. Et cette disposition avec ces deux pôles très différents engendrent des perspectives désaxées en déséquilibre permanent qui surgit entre les sous – groupes favorisant le piano et l’électronique ou un ensemble d’anches subtilement mimétique. Vraiment très intéressant.
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