4 septembre 2026

Veryan Weston : Tessellations 1/ Sergio Armaroli Francesca Gemmo Barry Guy/ Shonosuke Okura : Iyasaka Dedicated to Kim Dae-Hwan with Choi Sun-Bae, Yuki Saga, Kaori Komura, Noriko Terukina, Fugen Watazumi, Shingo Tomimatsu / Tiri Carreras, Sylvain Guérineau, Fred Marty

Tessellations 1 Veryan Weston Shrike CD (enregistré en 2001)
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/tessellations-1

Voilà un album que je connais par cœur depuis le début des années 2000, après avoir fait la connaissance de Veryan Weston lors d’un concert de Lol Coxhill en mars 2001 à Bruxelles (Worms Organising Archdukes Emanem). Comme j’avais par la suite fait inviter et co-produit une session d’enregistrement de son duo avec Jon Rose quelques mois plus tard (Cfr Temperaments Emanem). Veryan Weston m’avait confié un premier enregistrement de sa composition Tessellations pour piano datant de Juillet 2000 au Gateway Studio , suivi de deux autres versions datant de Mars 2002 au Hatfield Centre of Music and Arts et de Janvier 2003 lors d’un concert à Berne en Suisse. Le titre Tessellations se réfère à un assemblage de formes polygonales qui couvrent complètement une surface donnée par l’accointance précise de leurs dimensions. Ce concept géométrique est illustré par un enchaînement précis de 52 modes pentatoniques qui s’emboîtent successivement en modifiant une seule note de chacun d’eux pour lequel est écrit deux différents thèmes / compositions mélodico-rythmiques (pour chaque mode, bien sûr), le pianiste exécutant devant alors improviser la transition d’un mode à l’autre. Pour le dernier mode pentatonique de cette suite, il n’y a qu’un seul thème et donc 103 sections mélodico rythmiques évoquant successivement des musiques africaines, indonésiennes etc…. Je peux vous dire que ma compagne et moi – même avons écouté et réécouté cette suite de plus de 62 minutes plus d’une fois. En voici donc une version initiale enregistrée le 24 Novembre 2001 au Cheltenham et Gloucester College of Higher Education. Mais figurez vous que Veryan Weston avait l’occasion de faire une performance au Musée des instruments de Musique de Bruxelles où se trouve un des deux seuls Luthéal Piano pour lequel Maurice Ravel a écrit les deux seules compositions de son répertoire. La troisième composition pour cet étrange piano est la transcription de Tessellations pour Luthéal Piano enregistrée le 14 Mars 2003 et publiée par Emanem sous le titre Tessellations for Luthéal Piano (Emanem 4095). Le responsable officiel de l’organisation des concerts au Musée, lui-même pianiste et claveciniste, m’a dit par la suite que Veryan est un des deux meilleurs claviéristes - pianistes à qui il ait jamais eu affaire dans sa carrière. Le Luthéal est un piano Pleyel muni de quatre tirants semblables à ceux d’un orgue. Deux tirants déposent des pièces métalliques légères tout près de chaque corde des deux registres du piano produisant un effet sonore proche de celui du clavecin. Les deux autres tirants actionnent un mécanisme de tiges métalliques qui bloquent la vibration de la corde frappée par le marteau et la touche enfoncée au juste milieu de cette corde de manière à émettre un son de « harpe tirée » à l’octave supérieure. Simultanément, on peut jouer avec le son du piano normal et chacun des mécanismes sur les deux registres de cordes plus diffciles graves ou aigus. En effet, Veryan est arrivé un jour au Musée et muni de la partition de Tessellations, il a essayé l’instrument en prenant des notes en vue de transcrire sa composition entière. La date du concert établie, il est seulement venu jouer le jour du concert après avoir répété certains passages le temps que j’aille acheter quatre ballons gonflables d’hélium au magasin de Farces et Attrapes dans le quartier, ballons de couleur sensés évoquer les Quatre saisons. La danseuse et artiste Jennifer Pike (âge 87 ans) a dansé dans ce concert de 65 minutes non stop avec un déguisement et quatre masques représenter les Printemps, Été, Automne et Hiver. J’ajoute qu’elle a marché depuis l’hôtel jusqu’au Musée avec des béquilles ( ! ). Bien sûr, Veryan Weston n’a jamais travaillé cet instrument compliqué avant le concert comme le font les concertistes. On va me dire que ce n’est pas de l’avant-garde ou de la musique improvisée ou que sais – je. Je réponds que Veryan Weston est un des tous meilleurs grands pianistes de cette scène improvisée à l’instar des Cecil Taylor, Alex Schlippenbach, Fred Van Hove, Keith Tippett,Irene Schweizer, Matt Shipp, Muhal Richard Abrams, Paul Bley, Agusti Fernandez etc… Rien que d’entendre l’introduction de Tessellations pour piano dans laquelle les notes tombent du ciel comme des pierres d’une montagne et résonne dans une harmonie décalée post monkienne, organique comme la vie elle-même ; ça vibre autant comme certains courts morceaux du premier solo de Van Hove pour SAJ (Verloren Maandag SAJ -11). C’est aussi un exploit musical peu commun alors que la musique est distillée magiquement dans cette version Bruxelloise. Ces mélodies me sont devenues familières et chacune de leurs réinterprétations entendues au fil des années en donne chaque fois un éclairage et une perspective différente. Cette structure complexe et tirée par les cheveux , unique dans l’histoire de la musique sonne de la manière la plus authentique, naturelle et spontanée qui soit. C’est un vrai miracle. J’avais suggéré à Trevor Watts de jouer Tessellations avec Veryan mais comme il avait déjà lui – même un sac énorme de modes pentatoniques, il décliné l’idée pour se concentrer sur leurs sublimes Dialogues improvisés publiés par Emanem et Hi4Head. Je n’ai qu’un seul regret : ces Tessellations pour piano n’ont pas été publiées avant , durant les années 2000. Donc mille mercis à Shrike Records.
Alors la musique ? Veryan Weston a créé une musique que le critique français Denis Constant (Jazz Magazine années 70) aurait qualifié de syncrétique avec des subtilités rythmiques, mélodiques, conceptuelles exceptionnelles. Les univers des musiques contemporaines occidentales, de l’imagination pragmatique improvisée « free », de l’expérience afro-américaine du jazz, des formes de l’esthétique musicale tant africaine qu’indonésienne ou latino fusionnent, s’interpellent, transitent les unes vers les autres tout en suivant scrupuleusement un cheminement truffé de strictes contingences d’ordre musical et compositionnel. Cette composition découle aussi du travail de pianiste de Veryan Weston au sein du Moiré Music Orchestra de Trevor Watts, un saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre absolument unique de l’histoire du jazz ne fut ce que par l’approche rythmique et poly-modale. Ce qui aurait pu aboutir à un exercice de style fumeux ou formaliste se révèle au fil des écoutes répétées une musique palpitante, une expérience émotionnelle, un univers sonore mouvant à la fois familier et insaisissable. La taille de l’œuvre par rapport à un morceau de jazz de pianiste comme on peut en écouter par milliers dans une tonne d’albums dont les critiques nous vendent les mérites avec componction est colossale. Tessellations est une somme équivalente à celle des concerts solos de Cecil Taylor, aux quatre faces des vinyles Blue Note d’Herbie Nichols de la compilation Milestones « Pure Monk » ou deux ou trois des meilleurs LP’s de son homonyme, Randy Weston (African Nite/ Owl, Informal Piano Solos/ Hi-Fly) ou les albums de Mal Waldron. Mais en réalité les 65 minutes que dure cette œuvre contiennent une variété et une multiplicité de formes rarement égalée, avec l’unique spécificité d’être reliée les unes aux autres via des improvisations qui doivent se fondre dans la composition suivante.
À travers les Tessellations, Veryan Weston traite les rythmes et les pulsations dans un flux constant d’inventions en élaguant systématiquement toutes les options dans leurs minutieux arrangements qui transfigurent la partition par son extrême spontanéité. Il faut écouter différentes versions enregistrées ces années-là, entre 2000 et 2005, pour se rendre compte que chaque « interprétation » est sujette à son humeur du moment, à ses impressions du monde extérieur, aux influx instantanés qui se pressent dans son système nerveux et alimente sa sensibilité, ses gestes, certains très abrupts, comme on peut le ressentir chez des improvisateurs de haut vol comme Derek Bailey et Fred Van Hove dans certains instants, ces outrages ludiques de l’impro libre qui jaillissent comme un éclair. Veryan Weston accumule les formes rythmiques comme s’il résolvait un puzzle de 3.000 pièces aussi patiemment que sa patience minutieuse et son funambulisme pianistique ne sont même pas perceptible, tant l’évidence de l’écoulement de son improvisation et des 103 séquences enchaînées dans la complexité de tous ses canevas mélodico-rythmiques semble aussi naturelle que le parcours d’un torrent de montagne dans une longue vallée accidentée. L’aspect figuratif « folk » de l’œuvre côtoie la pratique sonore « abstraite » post Webernienne dans une évidente symbiose. C’est d’ailleurs sous son jour plus « contemporain », « énigmatique » pour un strict jazzfan ou amateur de classique, que débute l’œuvre, afin sans doute d’exprimer une mise en garde alors que dans l’instant d’après les doigts effectuent une superbe chorégraphie où l’auditeur visualise la danse du corps. Tout le long, sa musique a une véritable dimension ludique, un challenge permanent vis-à-vis de l’œuvre elle-même, telle qu’elle est conçue sur la partition dont les passages obligés sont exécutés avec la pus grande fidélité/ Durant son exécution hardie au Piano Luthéal, j’ai senti qu’il observait le déroulement de l’œuvre comme s’il en avait un regard extérieur. Par exemple lorsqu’il a bougé cette pyramide en papier colorée qui indiquait le passage précis des 4 saisons et aussi en adaptant son jeu et la fluidité face à l’évolution de la danseuse quadragénaire Jennifer Pike sur la scène. Jennifer fut l’épouse du poète sonore Bob Cobbing et une créatrice textile étonnante. Cette composition devient dans ces mains un organisme vivant, un labyrinthe exotique, un serpent d’ivoire blanche et noire, fait de marteaux et de cordes tendues qui danse, tressaute, monte et descend, oscille et tourne sur lui-même, s’éloigne et se rapproche en sursautant avec une grâce infinie. Il y a là autant de blues et de boogies psychédéliques, une dimension africaine, que de sonorités angéliques, de miroitements et d’ombrages que d’éclats de lumière crue pour que l’auditeur ouvert, sensible et un brin connaisseur en demeure pantois. Surtout, sa mémoire de l’instant passé et de l’écoulement de Tessellations dans la durée exclut quasiment la redondance de formules utilisées auparavant, jusqu’à ce que résonne un élément de trois notes du premier thème initial qui signale la fin de l’œuvre et la composition n° 103. Donc, si c’est vraiment dommage que Tessellations n’a pu être entendue au milieu de cette jungle touffue qu’est la scène européenne du jazz contemporain et des musiques improvisées à l’époque de sa création, il y avait en fait urgence à en proposer une publication supplémentaire à Tessellation for Luthéal Piano et Different Tessellations 2010 interprétées par le pianiste Leo Svirsky et The Vociferous Choir (Emanem 5015). Important : cette musique est liée aux traditions musicales africaines au niveau des rythmes et des cycles mélodiques, c’est un élément fondamental de l’œuvre. L’idéal serait de réunir plusieurs versions par Veryan Weston dans un coffret pour que l’œuvre prenne tout son sens. Voilà ! Une œuvre sensationnelle, profonde et tout à fait unique.
P.S. Pour ceux qui méjugeraient cette influence africaine, il faut rappeler le travail indispensable de Veryan Weston au sein du Moiré Music Orchestra de Trevor Watts en compagnie de percussionnistes africains qui ont ensuite continué à jouer dans le Drum Orchestra de Trevor. L’expérience de Moiré Music est sans doute un apport essentiel à la création de Tessellations.
L’aspect mathématique géométrique des rythmes est à la base du travail d’orchestres africains de percussions adjoints à des danseurs, car pour jouer sa partie au sein d’un tel ensemble, il faut savoir compter et mesurer les cadences des frappes et des accentuations dans des cycles rythmiques très complexes.

Sergio Armaroli Francesca Gemmo Barry Guy At Sotto Il Mare First Visit Ezz-Thetics 106
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/at-sotto-il-mare-first-visit

Le formidable label Suisse évolutif Hat-Hut / Hat Art / Hat Musics/ hatology / Ezz-thetics n’en finit plus d’étendre sa toile avec autant de nouveaux enregistrements que de rééditions réitérées de son super catalogue ou d’albums séminaux du free-jazz des années 60 ou même du lointan be-bop, plus des œuvres contemporaines intéressantes. Sergio Armaroli est un excellent vibraphoniste qui depuis quelques années enregistre avec des pionniers incontournables de la scène improvisée comme Giancarlo Schiaffini, Andrea Centazzo, Harri Sjöström, Steve Piccolo, Elliott Sharp, Roger Turner, Fritz Hauser et tout récemment, Ezz Thetics First Visit a publié un étonnant quartet avec Francesca Gemmo, Andrea Centazzo et Pierre Favre (dont j’attends une copie pour le commenter par écrit ici-même). Sotto Il Mare est une remarquable suite d’improvisations de chambre soigneusement jouée, exécutée et enregistrée, assez courtes émaillées de trois Interlude I-II-II en solo de chacun des trois musicienne-musiciens et de deux duos. Francesca Gemmo est pianiste, Sergio Armaroli au vibraphone et Barry Guy à la contrebasse, soit une instrumentation intéressante J’ai parfois entendu de la par de copains difficiles obnubilés par « la musique improvisée libre non-idiomatique » qui voyait le fameux trio Evan Parker Barry Guy Paul Lytton des années 90-2000 comme du free-jazz hard core d’une époque révolue à l'époque du réductionnisme minimaliste. Ici Barry Guy joue à peu près comme à cet époque avec son amplification et le volume. C’est en fait une sorte de Gary Peacock survitaminé hyper précis qui peut jongler avec des phrases et des doigtés injouables sur sa cinq cordes tout comme solliciter les registres les plus ténus, les choses les plus pointillistes et les glissandi les plus fascinants, assemblant simultanément tout et son contraire.. Tout récemment, je l’ai entendu jouer encore mieux que ce que j’avais déjà entendu dans les années et décennies précédentes. Cela s’entend dans son solo Interludes qui s’écarte un tant soit peut de l’ambiance de ce magnifique disque. Pour quelqu’un âgé de 79 ans, conserver une énergie pareille est étonnant. Mais ce que j’aime dans ce trio, outre les solos, c’est l’empathie et l’esprit d’ouverture entre les trois artistes qui trouvent spontanément des points de rencontre, d’interaction et d’équilibre. On l’entend clairement dans les deux duos : Duet One - … Timeless et Duet Two - … In Dialog, contrebasse – vibraphone et contrebasse piano, deux miniatures de 2 :40. Ces solos et quelques duos sont situés au milieu de la durée de l’album dont les trios (ou duos) consécutifs sont organisés dans un plan logique : Prélude, Al Sotto il Mare first movement, Intertwining I Different Plans (duo) …. Puis les interludes I,II,III en solo et les Duets One & Two et ensuite Intertwing II et At Sotto Il Mare – Second & Third Movement. Il y a donc une structure générale des morceaux et une structure interne à chaque série de trios selon les titres. Barry Guy est un sacré improvisateur et avec deux musiciens de ce niveau qui savent exactement ce qu’ils font au moment donné, il a sans doute proposé ce qu’il affectionne, en tant que compositeur, d’échelonner une rencontre avec une successions d’idées, d’orientations et de buts internes à chaque pièce au service de l’improvisation. J’ai assisté à un extraordinaire concert avec Evan Parker, Trevor Watts, lui-même, Paul Lytton, Ramon Lopez, Paul Dunmall, Percy Pursglove, Veryan Weston et Alexander Hawkins le 21 novembre dernier pour lequel il avait écrit les différents assemblages des musiciens avec des indications guidant les improvisations : le collectif a surpassé tous les espoirs fondés au niveau qualité, dynamique, interactions , lisibilité, durées des sections, textures, expressions individuelles et trouvailles orchestrales et créativité. Et jamais la moindre longueur et le moindre moment creux durant deux heures et plus de concert à neuf musiciens dont plusieurs jouaient le même instrument ce qui rend la chose moins aisée. C’est un peu ce qui se passe ici. On apprécie autant les touchers et l’élégance de Sergio Armaroli et de Francesca Gemmo, la concision de chaque pièce, son identité propre, la fluidité des improvisations, les perspectives visuelles qui se dégagent, les accélérations énergiques et la science sensible du détail. De Sergio Armaroli, je retiens aussi son excellent solo en (5), un parfait exemple de free-jazz avec une intensité rythmique. J’apprécie beaucoup le travail sensible de Francesca Gemmo pour son solo Interludes II et sa manière d’adapter son jeu et son toucher dans le feu de l’action ou dans un espace de relâche ou de suspension, avec la finesse qui convient aux sonorités du vibraphone, les deux s’enrichissant l’un et l’autre alternativement ou simultanément dans des enchaînements vifs et contrastés, chaque pièce du trio se décomposant dans des éclairages et des dynamiques variés, structurant l’instant créatif en mini-séquences interconnectées avec soin et un effet de surprise. Donc pas la moindre longueur et improvisation giratoire à rallonge… De toute évidence, s’il y a une énergie jazz dans cette musique, le trio incarne aussi la démarche intrinsèque de la musique contemporaine post-sérielle de l’époque Boulez etc… Pour l’auditeur, il y a vraiment une matière isubstantielle à écouter … et les réécoutes offrent encore bien des coins et des recoins qui multiplient l’intérêt et le plaisir de la découverte. C’est un album à la fois généreux en formes et avare de ses effets, musique retenue ou emballée, subtile et intelligemment musclée avec le rôle percussif partagé entre les trois comparses.

Shonosuke Okura : Iyasaka Dedicated to Kim Dae-Hwan Shonosuke Okura, Choi Sun-Bae, Yuki Saga, Kaori Komura, Noriko Terukina, Fugen Watazumi, Shingo Tomimatsu Chap-Chap records CPCD-033 https://chapchaprecords.jimdofree.com/cpcd-001/

Pour trouver cet album via le link ci-dessus (sans audio), il faut dérouler la page jusqu’au bout après les précédents numéros du catalogue de Chap Chap Records. Comme d’autres nombreux enregistrements sur ce label dédié à la free-music japonaise et aussi coréenne, la musique de cet album collectif dédié au percussionniste sud - coréen Kim Dae-Hwan, musicien traditionnel ouvert à l’improvisation et à la musique contemporaine, a été enregistrée à Hofu City les 25 mai 2024 et 25 mai 2025 avec le même collectif dont voici les noms, les instruments et les morceaux ・大倉正之助/Shonosuke Okura (大鼓/ ōtsuzumi ) 1,2,3,5,7,8,・崔善培/Choi Sun Bae(tp) 2,5,・さがゆき/Yuki Saga (voice,g) 2,4,・香村かをり/Kaori Komura (korean percussion) 2,・照喜名仙子/Noriko Terukina (gamelan, perc) 3,4,6,8,・海童普賢/Fugen Watazumi (法竹/ hochiku) 4,5,・富松慎吾/Shingo Tomimatsu (大太鼓/ ōdaiko) 3,4,6,8,

Un album précédent de Kim Dae Hwan a été publié récemment par Chap-Chap : Echoes of Empty / Live at Gallery MAI 1994 Chap-Chap Records CPCD 027 en compagnie de Shonosuke Okura et Choi Sun Bae. Un autre, Korean Fantasy Kim Dae Hwan & Choi Sun Bae sur le label No Business - Chap Chap Series enregistré en 1999. Cette collaboration coréenne – japonaise contribue d’abord à apaiser les tensions et rancœurs justifiées par l’occupation japonaise en Corée. Ces deux pays viennent seulement de se rapprocher officiellement pour une meilleure collaboration industrielle et politique. Mais ce qui justifie ce type de démarche de rencontre interactive entre musiciens traditionnels coréens et japonais avec des improvisateurs free ou des compositeurs contemporains est le réel intérêt de ces musiciens traditionnels face à la musique moderne. Par rapport à la musique classique européenne ou même le jazz conventionnel, ces musiques coréennes et japonaises traditionnelles sont effctivement très far-out, parfois carrément « free » spécialement les orchestres anciens et cela au niveau des rythmes irréguliers, des gammes absolument non tempérées. Le premier disque de Heike Monogatari avec chant et satsuma biwa par la chanteuse et luthiste Kinshi Tsuruta a été produit par Iannis Xenakis. C’est une musique sauvage et qui vous paraîtra complètement déjantée et bouleversante.
L’album s’ouvre par une performance vocale de Shonosuke Okura proche et de son ōtsuzumi , un petit tambour « sablier » à deux membranes martelée avec une approche rythmique issue tout comme la voix, du Nô et du Kabuki. Encore une fois le trompettiste Choi Sun Bae se révèle comme un souffleur audacieux et novateur avec sa science quasi bruitiste en compagnie de qui le guitariste (électrique) Yuki Saga fait un super raffut et le percussionniste Kaori Komura intervient ponctuellement. Ce morceau est visiblement mis en scène : le chanteur Shonosuke Okura et ses percussions commente vocalement avec de longues notes tenues en léger glissando tout en frappant ponctuellement sa percussion. Durant les 15 :21 de Toki no Mandala. Okura poursuit sa méditation vocale et son incantation avec le concours la joueuse de gamelan japonaise Noriko Terukina et Shingo Tomimatsu et son grand tambour ōdaiko en forme de tonneau qu’on joue aussi dans la fameuse musique Kodo. La musique un peu hiératique au départ se meut en une remarquable improvisation polyrythmique dans laquelle les sensibilités musicales japonaises, coréennes ou autres se fondent dans une autre réalité dans l’instant. Kinsei Sokyo (9 :44) s’impose comme une musique de danse avec Fugen Watazumi, un remarquable souffleur de hochiku, une flûte en bambou différente du shakuhashi avec les percussions de Shingo Tomimatsu et Noriko Terukina qui prolongent l’atmosphère et l’esprit de la pièce précédente. Tout au long du disque on apprécie comment les artistes présents s’insèrent dans le fil conducteur d’une véritable suite d’une belle cohérence puissante et fragile. Tout comme Suiki Breath and Return : le hochiku ululant et sifflant de Fugen Watazumi face à la trompette extrême de Choi Sun Bae avec la voix de Shonosuke Okura est une performance fantomatique, délicate et mystérieuse. Impression prolongée par Bumi to Sora (17:46) où Noriko Terukina joue du gender (instrument à lamelles métalliques accordées) avec des nuances cristallines tout en conservant le feeling de la pièce précédente pour évoluer vers un véritable crescendo après lequel vient se joindre les frappes dansées du tambour okaido de Shingo Tomimatsu scandées par Terukina. Pour qui se souvient de la musique de Kim-Dae-Hwan, on retrouve chez son confrère japonais sa manière particulière de battre le temps. Si la musique fait songer à une cérémonie (en hommage à Kim-Dae-Hwan avec les incantations de Shonosuke Okura, ses ports de voix qui semblent appeler les esprits et ses frappes isochrones fluctuantes sur son ōtsuzumi, l’auditeur s’immerge dans un univers musical extrême – oriental qui paraîtra hiératique, chamanique. Même si nombre d’émotions et de contenus signifiants internes à ce concert nous échappent, le flux de la musique, sa pureté, ses multiples rythmes et pulsations émanent de toute évidence d’une volonté partagée de créer des moments de liberté, d’intensité et de communion spirituelle et émotionnelle d’une cohérence absolue entre chacune des individualités aux pratiques musicales et culturelles différentes. Certains des musiciens japonais traditionnels sortent du cadre de la musique liée à leurs instruments. Ils essaient avec succès de collaborer dans l’instant pour créer un projet communautaire de haute tenue qui forme un véritable univers en soi sur toute la durée de l’album. Magnifique !

T(h)ree Tiri Carreras, Sylvain Guérineau, Fred Marty Vol.1 4DA Records
https://4darecord.bandcamp.com/album/t-h-ree

Le label portugais 4DARecords du contrebassiste João Madeira continue son petit bonhomme de chemin en partageant ses intérêts pour des esthétiques différentes qui vont de l’impro libre pour contrebasses et violon (avec Carlos Zingaro et Fred Lonberg-Holm, du free-jazz, du noise, de la percussion expérimentale, du classique contemporain ou un projet guitaristique exceptionnel (Christian Vasseur et Steve Gibbs). Comme l’intérêt des auditeurs de ces musiques sont souvent les mêmes personnes sans œillères, autant être bon public et prendre ce qui est bon à prendre sans faire la fine bouche. Ce trio sax ténor (Sylvain Guérineau), contrebasse (Fred Marty), Tiri Carreras (batterie) a comme évident point de départ le légendaire trio d’Albert Ayler avec Gary Peacock et Sunny Murray de 1964 (Spiritual Unity et Prophecy / ESP-Disk), duquel on a mis de côté les thèmes et mélodies de départ et de fin, pour n’en laisser que le côté improvisation libre. Sylvain Guérineau est un saxophoniste de free-jazz vétéran que j’ai découvert par des CD’s du défunt label improvising beings de notre ami Julien Palomo : Cîme avec le bassiste Jean Rougier et le batteur Didier Lasserre, D’une Rive à l’Autre avec Guérineau, Itaru Oki, Kent Carter et Makoto Sato et Couleur de l’exil avec Kent Carter. Il a aussi enregistré pour Leo Records, Amor Fati, Marge, Fou records (en trio avec J-M Foussat et Joe Mc Phee). Rien de très surprenant dans son jeu, mais surtout une belle sonorité qui vient droit de l’expérience afro-américaine, une âme chaleureuse, un sens mélodique évident, le sillage aylérien sincère et un lyrisme free authentique parfois expressionniste ou qui étire les notes et les éclate par moments ou joue le blues véritable avec quelques dérapages assumés. Il a aussi sûrement écouté Coltrane avec amour, ça s’entend clairement et … sans tic(s) ! Fred Marty peut tout autant développer un jeu libre en toute indépendance ou simplement s’inscrire dans le flux du trio avec bienveillance et pureté en toute simplicité. Sans surjouer, mais cela sonne bien. Les deux se connaissent pour avoir déjà joué et enregistré ensemble en 2022 (Parodies/ Creative Sources. Je n’avais jamais entendu Tiri Carreras auparavant, mais je suis convaincu par son potentiel et le flux de son activité polyrythmique multidirectionnelle avec frappes et roulements élastiques, ponctuations, breaks, dynamique, variations d’intensité. La percussion free en groupe est un genre difficile en soi, mais Tiri fait mieux que se débrouiller dans ces quatre morceaux de 7, 9, 10 et 18 minutes et quelques, centrées sur la superbe voix du saxophone ténor (vraiment ténor sax !) avec une collaboration empathique et énergique du tandem contrebasse et batterie. Voilà, un trio pour lequel on se déplacerait volontiers pour goûter leur chaleureuse musique dont on ne se lasse jamais depuis qu’on a découvert Coltrane et Ayler lors de notre prime jeunesse.

31 août 2026

Sven Åke Johansson Seymour Wright Pierre Borel Joel Grip/ OM Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Gerry Hemingway Tony Buck/ Peter Brötzmann Steve Hubback/ Marco Fusi & Pierre – Alexandre Tremblay

Two days at Café OTO Sven Åke Johansson Seymour Wright Pierre Borel Joel Grip ROKU042 CD SAJ 10/10/24.
https://otoroku.bandcamp.com/album/two-days-at-cafe-oto

Notre bon vieux Sven-Åke Johansson, aujourd’hui disparu, avec un quartet international de « jeunes » dont deux saxophonistes atypiques et décoiffants : le British Seymour Wright et le Français « berlinois » Pierre Borel et le contrebassiste Joel Grip, un pilier du collectif Umlaut dont Borel fait partie. Seymour est assurément une coqueluche du Café OTO (Dalston, Londres) où l’enregistrement a été capté les 8 et 9 avril 2024 : Il fait partie du quartet Ahmed du pianiste « maison » le génial Pat Thomas, un des groupes les plus décoiffants et originaux de la décennie (cfr chronique récente). Deux CD’S avec chaque fois un trio de Seymour ou de Pierre avec Sven et Joel pour chaque premier morceau de chacun des 2 cd’s et trois quartets dont un seul sur le CD2. Jeu de batterie très particulier voire déroutant mais très ouvert et laissant, tout comme le bassiste, de l’espace aux canardages, growls, coups de klaxon, piquetages, sifflements des saxophoniste(s). Pour un auditeur habitué au free-jazz énergétique ou à l’improvisation libre, c’est quasiment un autre univers. Surtout que Sven – Åke joue aussi de l’accordéon dans une veine faussement mélodique et déjantée alors que Pierre Borel joue aussi de la batterie dans le morceau du CD 1 piste 2. Sa spécialité consiste à jouer simultanément du sax alto et de la batterie lors de ses performances solo (cfr ma chronique de son LP Katapult). Et là on est servi. Pas de fulgurances et d’énergie expressionniste ou un éventuel free-jazz dans la lingua franca du genre. Le propos est situé ailleurs. Dans le deuxième morceau surgissent des énoncés – riffs du be-bop parkéro-monkien qui s’entrecroisent avec des frappes pagailleuses. Les deux saxophonistes se répondent l’un à l’autre comme de faux clowns de cirque avant que Sven égaye l’assistance avec un drumming atavique. Ça ne ressemble à rien d’autre dans le fil de l’histoire du jazz et avec le côté potache amuseur, Wim Breuker est battu à plate couture. Délirant !
Une musique sans queue ni tête qui tourneboule les clichés, canarde à souhait avec effets de becs,growls, fragments de mélodie bop, absence de pathos, collision de riffs tailladés joyeusement avec une précision diabolique. Donc pas de "solos" seulement des interventions coupées en mode pseudo "répétitif" staccato, décalé contourné, découpé à la serpe surtout quand l'énigmatique Pierre Borel joue dans le Trio du CD2. Wright lui aime à transformer les sons et bruiter comme un canard et Borel excelle à jouer des intervalles décalés, des sons étirés, le tout avec une soigneuse précision rythmique et une pureté d'intention hyper originale. Chez lui le moindre son est spontanément évalué, soupesé, tracé dans une nanofraction du tempo, étiré avec une intense précision à laquelle son alter-ego réagit àl'instant le plus précis. Ces deux compères ensemble, vous êtes servis à tout jamais et .. aucune évidente "virtuosité" ne s'impose à vous ! Mais quelle esthétique ! J’ai trouvé depuis longtemps que le free – jazz issu des sixties – seventies frôlait trop souvent le cliché ou la bienséance (idem certains improvisateurs libres ou musiciens expérimentaux). Là, je dois dire que si on évacue ainsi l’apparence de la virtuosité et de l’ébullition de « l’énergie » du "free", le quartet se concentre sur un jazz libre d’un genre nouveau, d’une inspiration irrévérencieuse qui ferait prendre certains punks pour des ringards. Et écoutez le discret Joel Grip qui a très bien saisi quoi faire dans cette équipée chavirante, surtout que les moods évoluent en présence de l'accordéon et des nouvelles intentions des improvisateurs lors de la deuxième soirée. Évidemment, c’est assez dingue ! Mais pour un vieux routier comme Sven-Åke Johansson, figure illustre s’il en est, c’est absolument épatant de se retrouver au sein de ce Quartet déroutant alors qu'il est une figure historique sur laquelle d'autres feraient jouer la nostalgie FMP et quand il se met à jouer sur les fûts des toms alors que les deux volatiles du sax se disputent les grains de la basse-cour en déchiquetant tout ce qui reste des réflexex bi-baupe , il est vraiment touchant. Un effet de miroir- punching ball – chambre d’écho cubiste – surréaliste. On les entendrait volontiers avec Benjamin Péret disant ces poèmes basiques à l’insu d’André Breton qui ne supportait pas la musique. Péret était un inconditionnel de Mack Sennett (cinéma muet pré Chaplin) dont il était le tout premier critique à avoir relevé tout l'invention trépidante et non-sensique ... on pourrait faire un rapprochement avec les incartades de ce quartet infernal. Une vision non orthodoxe du jazz qu’il soit moderne ou free … Je rappelle que S.A.J. fut le batteur des Alex Schlippenbach, Peter Kowald et Peter Brötzmann de la première heure, mais aussi Günter Christmann, Tristan Honsinger, Hans Reichel, Wolfgang Fuchs etc… un poète-chanteur et expérimentateur hors-norme toute sa longue carrière. Alors et aussi, je vous en prie suivez Pierre Borel et Seymour Wright (un pote à Eddie Prévost !) à la trace. Vous allez vous marrer et être édifié. Et un bon point à Joel Grip pour tenir le coup en telle compagnie. La pagaille je vous dis, mais géniale !!
P.S. : Le Café OTO reçoit souvent les ténors de la free-music à Londres étant le club le plus important et relativement subventionné avec une programmation quasiment ininterrompue. Mais aussi, OTO est une véritable fenêtre pour les improvisateurs - trices qu'ils soient jeunes ou vieux, "notoires" ou des personnalités de la scène locale que vous n'entendrez jamais ailleurs. Cela dit malgré le grand nombre de gigs que j'ai moi-même performé à Londres ou dans plusieurs autres villes, je n'y ai jamais chanté.

OM Electro Acoustic Core Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Gerry Hemingway Tony Buck SüdPol Intakt CD 455
https://jazzgroup-om.ch/live/ https://intaktrec.ch/collections/music/products/455-om-sudpol

OM est un groupe suisse légendaire dont la musique novatrice se situait entre la « free-music » et l’ « electric jazz » et créa la joie et l’enthousiasme dans le public des festivals dès les années 73-74 et les albums se trouvaient au catalogue du label JAPO – ECM au même titre que Dollar Brand, Enrico Rava, Manfred Schoof, Elton Dean, ou le Globe Unity Orchestra et même Mal Waldron. En 2022, ils ressuscitèrent le groupe avec une autre approche intitulée « Electro Acoustic Core » pour leur cinquantième anniversaire et publièrent OM 50 sur InTakt. Mais le batteur Fredy Studer décéda entre temps. Les membres d’ Om décidèrent de continuer en adjoignant deux percussionnistes à l’entreprise : l’américain Gerry Hemingway, résident suisse connu pour son travail avec Anthony Braxton, Michael Moore et Marylin Crispell et l’australien Tony Buck. Bobby Burri joue de la contrebasse et des devices, devices aussi pour le guitariste Christy Doran, et sax soprano pour Urs Leimgruber. On entend clairement que les devices sont électroniques. Dans l’atavisme du groupe OM originel il y avait une tendance quasi rock d’avant-garde mêlée à l’orientation dire « free-jazz ». Pas loin d’Henry Cow, par exemple. Au fil des décennies, Urs Leimgruber est devenu un improvisateur free pur jus radical avec entre autres Joëlle Léandre, Barre Phillips, Jacques Demierre et Thomas Lehn, toujours prêt à se commettre avec des chercheurs « locaux » ou son copain Michel Doneda, lui aussi sopraniste redoutable. Maintenant et on l’entend clairement l’aspect free-jazz-rock des débuts a muté dans une approche contemporaine à la recherche de sonorités au sein d’une ambiance particulière qui donne à chacun des cinq morceaux enregistrés ici, une perspective, un narratif et une dynamique. que le distingue clairement des autres. Comme son nom l’indique Fast Line démarre le disque sur des chapeaux de roue. Fort heureusement et c’est un peu ça qui distingue ce groupe avec d’autres attirés par cette même orientation électrique, dans ce brouhaha qui semble chaotique mais se révèle ultra cohérent, les sons et les bribes de phrase hachées du saxophoniste nous font entendre des articulations du souffle et du timbre du sax soprano des harmoniques injouables dans le sur aigu décoiffantes avec les décalages rythmiques des deux batteurs , des as de première.
Dans le deuxième morceau l’improvisation aboutit à des harmoniques sur le manche de la guitare de Christy Doran qui évolue curieusement sur une mélodie pentatonique type du Gamelan indonésien (pelog ou slendro, je ne sais dire), mélodie soudain animée par une rythmique du même tonneau (Gamelan 12 :00). Le troisième morceau PFM/B tient un rythme soutenu et cyclique pour lequel l’auditeur doit se demander où se situe le premier temps ou le dernier, comme dans le prog-rock mais sans fon-flon : rien que des sons purs et subtils, des effets de guitare, des phrasés en spirale et des audaces au sax, jusqu’à ce que les deux batteurs entrecroisent frappent et martellements en une curieuse et réussie polyrythmie. Surtout pas d’esbrouffe, ce côté rasoir des musicos qui essaient de se situer entre jazz un peu free, rock et expérimental. On laisse au temps le temps de jouer et on n’hésite pas à pointiller avec précision et un sens du détail. Pas de balourdise.
Si ce n’est pas de la pure free-music (improvisation libre ludique « radicale » , car il y a une volonté de « cohérence orchestrale » avec parfois une volonté tout à fait libertaire comme dans A Frog Jumps In/ Im Unterholz bei Kyjiv, (le morceau le plus long à + 15 minutes), la musique est sincèrement réussie, chaque musicien trouvant sa place et en laisse aux autres. Ils ont le sens des interventions très bien placées en laissant chacun de leur camarade de l’espace et du temps et en jouant parfois au bord du silence et d’une forme de minimalisme où chaque micro-son et vibration se distinguent des autres. Les deux « cordistes », Bobby et Christy, ont un art consommé de jouer avec des couleurs sonores diffuses et ultra précises comme s’ils communiquaient par télépathie. Ce quatrième long morceau atterrit un moment sur des pulsations : la guitare déchire alors l’espace et le sax s’envole en spirales avant de plonger dans l’indéfini sonore super détaillé. Le final Behind the Eye entonne une fanfare avant de s’envoler avec les suraigus d’Urs aussi sauvages qu’injouables et les battement frénétiques des batteurs. Mention spéciale à chacun des trois fondateurs d’OM qui fusionnent très adroitement leurs personnalités musicales dans une entente parfaite alors que chacun d’eux a suivi un parcours différent ai fil des décennies et d’avoir adjoint à leur ancien quartet de super camarades percussionnistes aussi ouverts et créatifs. Je salue vraiment ces artistes « d’une autre époque » qui joue le jeu de l’improvisation et de l’écoute mutuelle pointue tout en étant « actuel ». Un super collectif.

Peter Brötzmann Steve Hubback Treforest ’82 FMRCD709-0524
https://www.squidco.com/miva/merchant.mv?Screen=PROD&Store_Code=S&Product_Code=35507


Comme le site du label FMR est intermittent , je suis en peine de vous fournir un lien. Mais quand même un duo atypique de Peter Brötzmann de 1982 avec un « alors » très jeune percussionniste, Steve Hubback, devenu un véritable chercheur de percussions expérimental avec aussi une solide connection avec le souffleur Frode Gjerstad, un collaborateur de Brötzmann lui-même. 1982 n’était pas encore la période faste de Peter où il tournait dans toute l’Europe, le Japon, les U.S.A. et pour cela ce court CD est une belle surprise. Peter Brötzmann est ici au paroxysme de son art et aux prises avec un véritable free-drummer lquel un sérieux potentiel qui ne tardera pas à s’affirmer par la suite. Le son du début de la bande n’est pas idéal, mais il s’améliore au fil des minutes. Pour un « alors » jeune débutant, Steve Hubback en jette et envoie des rafales sur tous les recoins de ses fûts et ustensiles à toute volée avec une frénésie spontanée mais super contrôlée. Ça fait plaisir à entendre et c’est parfait pour l’énergie folle de Peter et sa stratégie du cri primal (en live c’est mieux !). Quel souffleur extraordinaire, le style primal dans la lignée Ayler…. À propos de Steve, ma seule théorie en musiques improvisées, c’est qu’il y a un tas de musiciens audacieux et hyper remarquables dont les médias spécialisés, collectionneurs, « concert goers », jazzfans et « groupies » n’ont pas idée. Steve Hubback est l’un d’eux. Dans ces notes de pochette, il cite des mentors comme Tony Oxley et Andrea Centazzo et les musiciens de jazz ou de free British qu’il a fréquenté dans des sessions et des stages. Il en a pris de la graine/ C’est donc un excellent document de 19 minutes 25 et si le son de l’enregistrement a un côté « cassette », il y a là dedans l’énergie folle des concerts des grands soirs. Aussi un passage à la clarinette dans lequel Peter s’essaye à des multiphoniques et crée des interactions subites avec le percussionniste. Un air lyrique et sentimental Brötzmannien s’insinue entre des éclatements hyper expressionnistes qui ont dû ravir l’enthousiaste Steve Hubback. Cees cascades de frappes multidrectionnelles sont hyper efficaces dans ce contexte. Jouer ainsi aussi franchement avec Brötz. c’est pas pour les petites natures, il faut avoir l’estomac solide et cogner avec une ultra finesse multi-polyrthmique décalée et changer de cap de but en blanc avec le bec du ténor chauffé … à blanc et ses harmoniques hérissées. Essayez de chercher cela quelque part. Ici le compte Facebook de FMR : https://www.facebook.com/FMRUK et le website https://fmr-records.com/thismonth.asp dont l'activité est interrompue. Le label FMR, lui, continue sous la houlette généreuse de Trevor Taylor, lui - même un percussionniste de haut niveau.

Marco Fusi & Pierre – Alexandre Tremblay Suite Bead Records CD 54.
https://beadrecords.bandcamp.com/album/suite

Nouvelle parution du label Bead Records. Marco Fusi violon et viola d’amore et Pierre - Alexandre Tremblay bass guitar et electronics. Sous-titre A baroque encounter - A first dance. Une musique électroacoustique/ instrumentale pointue. Texte des artistes : Acoustic resonance unfolds across matter and space. Yet other forms of resonance are stirred by encounter and memories. The sounds of this album are shaped through free improvisation—dancing around one another’s gestures, swaying through shifting sonic and emotional situations. But what is improvisation, if not the magical resonances of what each performer already knows and embodies even more so when the two meet in sound for the first time. J’avoue ne pas savoir le cheminement instrumental de cette musique électroacoustique. Mais j’écoute avec intérêt et ravissement car les sonorités, textures, dynamiques, détails sonores, crissements, vibrations, grésillements sont de toute évidence de haute facture. Dignes de figurer dans l’illustre label Bead de Phil Wachsmann. Six pièces numérotées de I à VI distillent des recherches sonores, une activité instrumentale radicale dans le contexte d’un enregistrement de haute qualité « Mastered by Sam Pluta », un as de l’électronique. Surtout le maniement de la guitare basse dans ce domaine expérimental – improvisé radical est exemplaire. Je me souviens d’une démonstration de John Greaves il y a une cinquantaine d’années avec sa guitare basse trois pédales et une balle de ping-pong dans un backstage à l’époque d’Henry Cow. C’était surprenant. Et pour moi ici c’est la surprise. De même avec le mystérieux Marco Fusi étirant les frottements de son violon alors que la basse électrique préparée s’illumine de percutements cristallins. Il faut bien suivre le déroulement des six morceaux de cet album pour prendre la mesure ce leur musique qui évolue en transformant l’aspect sonore et les trouvailles au fil du temps d’écoute. On découvre des accointances avec les univers de Wachsmann et Bailey et d’autres chercheurs amplifiés qui travaillent avec des systèmes électroniques ou jouent sciemment avec les aléas de l’amplification. Des ambiances curieuses, fantomatiques, bruissantes, grondantes ou vibratiles s’insinuent dans le temps créant un univers musical distinctif et fascinant où chaque morceau a son identité sonore propre exprimant un dessein initial. Fascinant si vous êtes rompus ou sensibles à cet esprit de recherches et de créations. Suite est une belle réussite originale ! J’ajoute encore que Pierre Alexandre Tremblay a aussi enregistré Eyre avec son duo light.box avec le trompettiste Alex Bonney + le saxophoniste Tom Challenger (Bead 51), en quartet avec le trio Spaces Unfolding (Neil Metcalfe, Phil Wachsmann et Emil Karlsen Bead 50), Undanced Dance du duo light.box à nouveau + Emil Karlsen (Bead 44). Chapeau à Emil Karlsen de prolonger l’aventure du label Bead Records avec autant de créativité (fondé en 1974 !) !.

30 août 2026

Wolfgang Fuchs Damon Smith Jerome Bryerton / Ivo Perelman & Matthew Shipp/ Sabu Toyozumi & Sunny Murray / Andrea Centazzo & Zsolt Sörès

Now This was Clear Live in Berlin and Chicago Wolfgang Fuchs Damon Smith Jerome Bryerton Balance Point Acoustics CD
https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/now-this-was-clear

Wolfgang Fuchs a sûrement été un des souffleurs marquants de la free music depuis la fin des années 70 jusqu’à son décès en 2016. À la fois clarinettiste basse et contrebasse, il a aussi le culot de souffler entre pointillisme et expressionnisme au saxophone sopranino, un choix d’instrument difficile pour ce qui concerne la tessiture et le contrôle absolu de sa colonne d’air et de l’exactitude des intervalles précis des notes. C’était un souffleur de l’extrême aux clarinettes basse ou contrebasse et à la projection du son exceptionnelle, même quand il jouait au bord du silence. Influencé autant par le free-jazz et les musiques contemporaines d’avant-garde, son esthétique s’est servi des recherches d’Evan Parker au saxophone pour développer ses propres techniques et sa recherche sonore dans l’improvisation radicale aux côtés du contrebassiste Hans Schneider, des percussionnistes Paul Lytton, Paul Lovens et Sven Åke Johansson, d’Alex Schlippenbach et de Günter Christmann, mais aussi au sein du King Übü Örkestrü, orchestre qu'il avait fondé avec Erhard Hirt. Ce qui est épatant dans ce trio est l’heureuse jonction avec deux jeunes musiciens américains au sein du Three October Meetings trio. Écoutez seulement le percussionniste Jerome Bryerton : il propose une conception ouverte de la percussion dans une voie proche et informée par les Paul Lovens, Paul Lytton, Tony Oxley, Roger Turner, John Stevens ou Raymond Strid. Micro frappes, grattages des métaux, frottements, curieuses résonnances des percussions métalliques sur les peaux ou entre elles, elles mêmes assourdies par différents ustensiles, usage de tambours chinois, roulements éclatés ou multi directionnels. Le contrebassiste Damon Smith a une solide formation classique et jazz et aime à torturer les cordes de sa contrebasse, faisant vibrer la touche et l’antre du gros violon avec un archet volatile, forcené ou effleurant ces cordes et striant les sons boisés. Ses pizzicatos sont d’ailleurs détaillés avec un sens pertinent de la dynamique. La clarinette contrebasse bourdonne, la colonne d’air semble se liquéfier, grogne, vibre comme un moteur au ralenti. La multiplicité des sons s’agrègent, se différencient, s’interpénètrent au-delà de toute notion de pulsations ou de rythmes. On ressent secousses, frictions, murmures, griffures, implosions, glissandi, éclats de vitesse ou suspension dans l’air ambiant. Le silence est souvent présent tout comme le bruitage. Des sonorités étranges oscillent, se meuvent, s’éparpillent. C’est un processus en constante mutation qui n’a de sens que dans l’instant, le moment même de l’écoute et de l’invention. À cette époque (on est en 2002) , on parlait de réductionnisme, minimalisme ou lower-case dans les cénacles de l’improvisation radicale en suggérant que cette musique interactive était trop connotée free-jazz. Toutefois, si on suit les parutions parcimonieuses d’enregistrements de ce type d’improvisation libre, on doit convenir qu’on a affaire à un sommet du genre « non – idiomatique » lequel, il est vrai commençait à se vulgariser entre autres avec la notoriété acquise par Derek Bailey et plusieurs autres et aussi à s’écorner suite à son édulcoration par des musiciens de tout bord qui restent parfois un peu trop superficiels ou « formatés » . L’improvisation libre convaincante est un genre de musique difficile si on tint à lui doner pleinement son sens. Comment Fuchs parvient à tordre le cou à son sax sopranino avec ses faux doigtés, vocalisations, harmoniques précises, coups de langue frénétiques, growls forcenés, extrêmes aigus… est un mystère ! Il obtient ses staccatos éclatés et tous ces sons les plus extrêmes en mixant simultanément plusieurs techniques alternatives tout en contrôlant le souffle comme un chaman son rêve éveillé. C’est absolument prodigieux. Je ne connais un ou deux gars qui feraient (presque) aussi bien que notre Fuchs disparu : Stefan Keune ou Michel Doneda , deux obsédés du son pur. Mais en plus nos trois acolytes découvrent toujours de nouvelles choses au fil des neuf morceaux étalés sur deux CD’s rares. Comment faire pour commander cet album via les USA sans devoir payer la conséquence aux douanes belges des tarifs de Trump ???

Ivo Perelman & Matthew Shipp Duologue 7 : Distillation SquidNote 008
https://squidnote.bandcamp.com/album/duologues-7-distillation

Un nouvel album du duo Ivo Perelman (sax ténor) et Matthew Shipp (piano) inclus dans la série des Duologues d’Ivo logé dès aujourd’hui au sein du nouveau label digital SquidNote, un rejeton de l’incontournable plateforme de vente par correspondance Squid‘s Ear, n°1 aux USA pour ce qui est du jazz d’avant-garde et des musiques improvisées. Ce duo impénitent nous offre ici leur 19ème album en duo sous-forme de double-album digital (Volume 1 & 2) contenant pas moins de 19 improvisations relativement succinctes qui focalisent l’attention de l’auditeur sur la multiplicité d’inventions lyriques et la haute qualité de leurs dialogues instantanés. 1 heure et 49 minutes enregistrées en deux séances, les 30 décembre 2025 et 16 janvier 2026 au Park West Studio par Jim Clouse. Ces deux inséparables improvisateurs ont surmultiplié leurs rencontres, non seulement en duo, pour les quelles ils ont enregistré des double albums (Corpo, Live in Brussels) deux triples (Oneness et Tryptich) et un quadruple (Efflorescence), mais aussi une quantité avec un nombre de fidèles dévoués à chacun d’eux : William Parker, Michael Bisio, Joe Morris, Mat Maneri, Nate Wooley, Gerald Cleaver, Whit Dickey et récemment le batteur vétéran Bobby Kapp dans une kyrielle d’enregistrements en trio et quartet. Matthew Shipp est un véritable architecte de la construction musicale au piano, un champion de la composition instantanée très au fait avec les subtilités harmoniques les plus poussées. C’est un élève du légendaire professeur et théoricien Dennis Sandole (Granoff School de Philadelphie), lui – même mentor de John Coltrane. Shipp mentionne que son travail il est fortement inspiré par ce qu’il appelle la « Black Jazz Mystery School des pianistes : Monk, Herbie Nichols, Mal Waldron, Randy Weston, Andrew Hill, Jaki Byard, Cecil Taylor dans laquelle il s’insère par son originalité. Son jeu et sa musique se définissent essentiellement par lui-même et ne ressemblent à aucune autre. Tout comme son ami Ivo Perelman, il enregistre à tour de bras en solo, duo ou trio ou s’agrège à différentes collaborations. On peut le voir en quelque sorte comme un compositeur, ce qui s’entend clairement par son approche méthodique de canevas harmoniques et rythmiques cycliques se balançant dans l’espace tout en suggérant un substrat mélodique évanescent ou persistant. Parmi les quatre éléments, son approche symbolise la terre et l’océan dans une musique de sphères multiformes où les circulaires ou ovoïdes s’interpénètrent. Et pour son collègue, on pense à la vibration de l’air et au craquement du feu. La démarche de Perelman paraît plus immédiate : sa musique, du duo aux trios, quartets et basée entièrement sur l’improvisation libre spontanée avec un grand nombre d’instrumentistes différents de toute provenance. Un exemple : il a enregistré plusieurs albums en duo avec les guitaristes Elliott Sharp, James Emery, Pascal Marzan, Joe Morris, et Marc Ribot. Il traque toutes les occasions de rencontre en duo (Leo Smith ou avec une kyrielle de souffleurs ou de pianistes en tête-à-tête dans de nombreuses sessions rassemblées dans des coffrets digitaux ou compacts.
Mais surtout, si Matthew Shipp étend ses registres et structures musicales au piano, son alter ego fait évoluer sa sonorité dans un long et lent processus de recherches et de découvertes avec le souffle, les becs, les anches et cela au fil des années. Il y avait cette photo de John Coltrane déballant le contenu d’un sac de basket- ball : des dizaines de becs, d’embouchures et de boîtes d’anches étalées sur une table. Obsessionnel ! C’était déjà patent lors de la session du CD Callas (2005 Leo Records) dédié à la chanteuse Maria Callas pour laquelle il a suivi des cours de chant pour renforcer et stabiliser ses cordes vocales abîmées par sa technique de souffle spécifique. Si au départ de sa carrière free à NYC, la manière expressionniste souvent virulente d’Ivo Perelman évoque indubitablement le cri vocalisé et contorsionné d’Albert Ayler, il a évolué vers une recherche qui fait corps avec ses racines brésiliennes… et africaines issues des musiques samba, candomblé etc… recherche axée sur le travail du son proprement dit en se référant aux voix des aînés du saxophone ténor comme Coltrane, Dexter Gordon, Stan Getz, Ben Webster, Hank Mobley et toujours Ayler, car il affectionne de jouer au-delà de la tessiture du ténor en émettant de fabuleuses harmoniques qu’il module en pliant subtilement les notes pour les monter dans l’aigu avec un sens magique de la mélodie ou mieux de l’intention mélodique purement brésilienne. Écoutez la chanteuse Flora Purim ou les parfums tropicaux des Airto Moreira, Nana Vasconcelos, Hermeto Pascoal ou Sivuca, musiciens apparus il y a déjà plus d’un demi-siècle. Ensuite un virage vers un son plus liquide et plus souple en 2024 lors des deux magnifiques sessions en duo et trio avec le batteur Tom Rainey (Duologues 1 Turning Point et Truth Seeker – Fundcja Sluchaj) où il accède à un nouveau plateau de qualité sonore quasi vocale. D’un point de vue du saxophone, on peut dire qu’Ivo Perelman est devenu un maître créateur d’une stature voisine à celle d’un Steve Lacy d’un Wayne Shorter etc…
Non content d’avoir évolué sa sonorité récemment (année 2024), Ivo a adopté de nouvelles embouchures créées par le luthier Pillinger. C’est avec cette sonorité intériorisée qu’il joue le jeu plus introverti du duo en empathie avec les ballades un peu austères des premiers morceaux du Volume 1 de ce nouvel album qui porte si bien son nom : Distillation. Le profil mélodique de ses improvisations éthérées dans ces premiers morceaux relativement courts (durées 4 :58 , 3 : 39, 7 : 27, 6 :43) est mouvant, volage, accidenté, vocalisé comme s’il étalait différentes options face à l’auditeur pour en choisir une par surprise pour s’en exclamer et se mettre à rêver ensuite. Le numéro deux est une belle pièce à conviction pour saisir les interactions décalées et animées de soubresauts subtils d’échanges spiralés où les suraigus du souffleur ou ses murmures sereins contrastent avec le toucher cristallin truffé de dissonances perlées et d’assonances appuyées. Du grand art dans l’art du duo sax ténor - piano librement improvisé d’essence jazz. Les pièces deux et trois s’enchaînent à merveille pour déboucher sur une ballade en ostinato aux larges intervalles dans une "complete" communion, ouverte à ce qui va aboutir à d’autres formes dans les pièces suivantes. Leurs morceaux ne sont pas des pièces uniques fermées sur elles mêmes mais contiennent déjà des éléments qui seront retravaillés, renouvelés et prolongés sur les morceaux suivants, inventions qui sortent comme d’un chapeau duquel un joyeux lapin bondit. Durant ces improvisations, les deux musiciens ressentent le besoin de ne pas surjouer l’un autant que l’autre pour ce concentrer sur une musique unifiée sans hausser la voix, laquelle dans le chef du souffleur se languit à étirer les notes pour flotter dans l’air sur la pulsation des poignets et des doigts sur le clavier tournoyant dans un labyrinthe harmonique eschérien infini où son invention mélodique charnelle et « liquide » suit attentivement et instinctivement les volées d’escaliers, les passerelles, les voûtes multiformes, les perspectives surréelles ouvertes sur un ciel aussi bleu profond que la luminosité intense est voilée de brumes qui se dissipent au son des « accents on tenor sax », les morsures charnelles de sur aigus, des étoiles d’harmoniques hyper aiguës qui chantent dans la nostalgie brésilienne. C’est en fait un des plus brillants contrastes et / ou amalgames syncrétiques de la musique de jazz d’improvisation libre qui réunit les univers post académiques progressistes et l’expressivité afro-américaine dans un moule commun. Au fil des morceaux, véritables alambics sonores distillant l’union des antipodes, semblables à des ions , cations et anions polarisant de nouveaux écarts entre les notes, accents pointus et accords syncopés, fragments mélodiques, battements, ostinatos, articulations de la vibration intime de la colonne d’air. Tous ces éléments procèdent à la création de nouvelles compositions instantanées, nées les unes des autres en se déroulant dans un indéfini étirement de l’espace-temps aussi charnel qu’intersidéral ou plutôt en apesanteur et... humaniste. Le registre d’Ivo échappe à toute classification si ce n’est une insistante sensibilité exacerbée, soyeuse, chantante, éminemment personnelle et elliptique . Et d’un instant l’autre leurs inventions se répondent en cascades simultanées pressenties par un détail infime avant de surgir avec surprise. Le souffle sensuel d’Ivo Perelman se nourrit de l’extrême concentration créative de Matthew Shipp, toute en nuances. Sa sonorité est profondément intime, timbre velouté, voix douce, mais aussi déchirante avec ses superbes montées dans les aigus, l’art inné du rallentando brasileiro, ou l’enroulement de lestes articulations qui sursautent et se chevauchent autour de la pulsation invisible suggérée par le pianiste qui livre ici une partie au sommet de son art. Une mosaïque d'harmonies subtiles, de basses profondes, d'instants lumineux égrenés comme la rosée d'un matin sublime. Se développe une irisation lunaire et granitique parsemé de dissonances, assonances, agrégats d'accords miroitants, le tout se soulève, flotte, balance, s'entrecroise indéfiniment, dérive ou converge un instant avant de suggérer un soupçon de mélisme ou une saccade à son acolyte. Derrière les tracés géométriques polygonaux et effets de perspectives, se glisse la palpitation du moment vécu et l'émotion de l'invention spontanée.
Cette approche sonore se diversifie au bord du murmure ou dans l’écartèlement d’intervalles de notes traçant un narratif reliant le lyrisme éperdu, l’extrême aigu et le timbre soyeux d’Ivo jusqu’à un expressionisme soudain, sans éclabousser le champ auditif et cela pour maintenir un parfait équilibre entre le piano, ses balancements d’accords évolutifs, les scansions appuyées de Matthew Shipp en giration constante et les déambulations aériennes du souffleur. Les deux musiciens distillent progressivement leurs inventions en accélérant pas à pas la cadence de leurs échanges et en enrichissant leurs trouvailles mélodiques concertées comme dans ce rapide morceau « 13 » ou les effets de répétitions du « 14 » du Volume 2, lequel enrichit l’aspect apaisé langoureux du Volume 1, d’accentuations, des décalages subits, d'accidents de parcours ou le feu follet des visions soudaines du souffleur. Les titres anonymes de One , Two, Three, etc… jusqu’à Nine (Volume 1) ou Ten ( Volume 2) est une fenêtre ouverte vers la poésie visuelle du souffle charnu d’Ivo Perelman qu’on peut relier à ces réalisations graphico-picturales improvisées, face à un paysage inconnu en mouvement constant aux perspectives changeantes délimitées et activées par le style particulier « architectural » du pianiste. L’intensité se manifeste et croît au fur et à mesure que l’on avance dans le Volume 2 aux contours plus anguleux, aux insistances plus volontaires, zig-zags survoltés, mais toujours sans excès. C’est d’ailleurs dans ces plages que le souffleur tente de se surprendre lui-même. Celui qui aime l’énergie expressive et brûlante du free-jazz pourra alors écouter les albums endiablés de notre tandem en compagnie de batteurs et de bassistes de l’époque Leo Records (Serendipity / Soul) ou Ineffable Joy sur ESP, ou même le concert expectorant de Bruxelles du Duo (Live Brussels 2007 Double CD Leo). Mais ici, le projet de leur duo évolue dans une autre dimension : une plongée dans un univers de nuances, de finesses et de voluptés soyeuses. Face à la complexité mathématique et des résonnances mystérieuses du jeu au piano, le souffleur trace des digressions ludiques, des contrechants obliques avec une fantaisie assumée et un lyrisme évoquant un clivage nostalgique. Le pianiste qui semble s’affirmer comme le timonier de cette équipée lunaire a le chic extrême de relancer le dialogue en reprenant et recyclant à la volée les idées et les émotions de son camarade en un clin d'oeil. Un duo rare. Une musique dans laquelle on peut méditer, se laisser aller, distiller ses propres émotions, frôler l’intime, suivre un fil d’Ariane insaisissable, ne pas compter le temps. L’auditeur « logique » se sentira noyé par la redondance apparente de la musique tout en étant fasciné, mais libre à lui de choisir quelques unes de ces extemporisations pour s’en délecter. Le passionné qui cultive la capacité d’écoute ultime laissera se dérouler le film de bout en bout pour en saisir les nombreux moments forts agrémentés par une nonchalance rare et bienvenue et en être finalement surpris.

Sabu Toyozumi et Sunny Murray Sun’s Blessings No Business Records NBCD 185
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/suns-blessings

Rencontre de percussionnistes en duo le 4 avril 1999 à Sapporo. Sunny Murray s’est immortalisé en devenant le premier batteur free de l’histoire du jazz en compagnie de Cecil Taylor et Jimmy Lyons en 1962 et avec Albert Ayler en 1963 / 64. Pour beaucoup, l’album ESP Disk 1002 « Spiritual Unity » marque l’an zéro du free-jazz. Sunny Murray a donné le signal à toute une génération de batteurs à jouer complètement libre par rapport aux rythmes plus ou moins réguliers et aux barres de mesures. Un flux de vagues rythmiques et de vibrations sonores échevelé qui semble indépendant des actions ludiques de ses camarades. Il a entraîné ses collègues Andrew Cyrille, Beaver Harris, Rashied Ali etc… Sabu Toyozumi est sans doute le premier batteur japonais qui a eu un contact direct avec un batteur free afro-américain. Il jouait dans un concert de jazz à Tokyo en 1966 lorsque le groupe de John Coltrane avec Jimmy Garrison, Alice Coltrane, Pharoah Sanders et Rashied Ali, alors en tournée au Japon, pénètrent dans le club où il officiait. Lors de la pause et après avoir été applaudi par Coltrane, Sabu voit Rashied Ali s’approcher de lui et donner un échantillon de son talent de free-drummer en s’emparant de la batterie. Sabu s’est révélé par la suite être un batteur de haut vol. À l’occasion d’une session d’enregistrement de Charles Mingus à Tokyo en 1970, le légendaire contrebassiste réclame un « meilleur batteur » que celui prévu pour la séance. Le producteur appelle les batteurs les plus capables de la ville pour une audition. Mingus décide alors d’engager le jeune Sabu Toyozumi pour l’enregistrement qui sera publié par la suite (J’en ai le CD et c’est réussi). L’année suivante il est incorporé dans les concerts de l’AACM à Chicago avec Roscoe Mitchell, Anthony Braxton, George Lewis, Joseph Jarman et Malachi Favors. Il joua également en trio avec Steve Mc Call et Don Moye. Cette rencontre improvisée de Sunny et Sabu s’étale sur 49’53’’ et 15’36’’ dans une tension infinie, les deux batteurs jouant en complète communion comme s’il y avait une seule personne présente. Durant toute le concert, ils ne font qu’un dans une cascade torrentielle de vibrations multirythmiques, de frappes de cymbales qui vibrent à l’unisson, de roulements interconnectés sur leurs battements de cœur, leurs respirations, les mouvements des corps et l’intensité musculaire. Une figure rythmique saccadée tournoie de l’un à l’autre tout en se tournant vers différents azimuts rotatifs spiralant à l’infini. Une Mischievous Saga : un malin plaisir à faire rebondir un surcroît d’énergie inexhaustible, des déflagrations de baguettes en lévitation par-dessus les peaux frappées à vif …. sans ce soucier d’un quelconque sens musical. La réalité et l’esprit de la transe dans l’instant, juste pour l’expérience et la vision d’un au-delà incertain jusqu’à son terme. À la fin, tout est dit et à nous d’en tirer parti en suivant les pulsations métrées et soigneusement évolutives de ces Brave Warriors dans leurs Sun's Blessings.

Andrea Centazzo & Zsolt Sörès A Map of Vanishing Ictus 216A CD
https://ictusrecords.bandcamp.com/album/a-map-of-vanishing

Lumen, Budapest 14 Mai 2026. Le percussionniste Andrea Centazzo, pionnier de l’improvisation radicale européenne,ajoute encore un bijou au catalogue cinquantenaire d’Ictus, son légendaire label. Dès le milieu des années 70, cet élève du percussionniste Pierre Favre s’est fait apprécier dans toute l’Europe et aux États-Unis en compagnie de Steve Lacy et Kent Carter, Derek Bailey, Guido Mazzon, Evan Parker, Alvin Curran, le ROVA sax quartet, Henry Kaiser, John Zorn, Lol Coxhill, Giancarlo Schiaffini, Toshinori Kondo, etc… Ses rencontres ont été publiées dans de mémorables LP’s par son label Ictus, lequel comptait parmi les labels insignes de cette période comme Incus, Bead, FMP, Ogun, Futura, et bien d’autres. Sa caractéristique principale réside dans tous les effets sonores et percussifs tirés de son impeccable matériel de multiples tambours, bien ordonnés , son set impressionnant de cymbales, gongs, crotales, accessoires qu’il complémente d’électronique vivante et de l’usage de Kat mallets. Il s’est aussi lancé avec succès dans la musique de films, dans ses propres compositions contemporaines au-delà de son activité d’improvisateur. Musicien très ouvert envers nombre de collègues, Centazzo a la capacité de dialoguer avec des artistes très différents et de rechercher des situations inédites et innovantes, même avec un zèbre aussi particulier que le violiste ou altiste hongrois Zsolt Sörès. Celui-ci est crédité Custom-made Polyviola & Electronics. J’ai personnellement rencontré Zsolt à Budapest, Bruxelles et Londres en compagnie de l’improbable Adam Bohman et sa table d’objets amplifiés et du vibraphoniste et électronicien Oli Mayne. Zsolt est sans doute un des musiciens expérimentaux et un activiste « clé » de Budapest, une cheville ouvrière des événements autour de l’improvisation et du cinéma underground. C’est aussi un artiste sonore et musicien inclassable. Avec le Polyviola, un alto à cinq cordes électro-acoustique créé spécialement pour lui par le luthier Sukandar Kartadinata à Berlin, Zsolt Sörès prolonge son précédent système home made et développe une autre dimension où ce nouvel instrument peut fonctionner comme un véritable sound system . Ce duo intitulé A Map of Vanishing commence très bien avec le savoir-faire percussif éclaté de Centazzo lui-même. Au fil des huit morceaux Live at Lumen #1, #2, #3 jusque #8, on assiste à un voyage extraordinaire au niveau des sons, des formes, des éclats, des trouvailles, des mystères, des interactions. Côté électronique, il ne faut pas chercher à découvrir qui fait quoi mais se laisser emporter par le flux de cette musique, surtout que le violon alto de Zsolt est incorporé à son installation électronique laquelle était absolument délirante et à l’époque posé à même une table entouré . Peut-être son dispositif a-t-il évolué, sait-on jamais. Mais le plus simple c’est de se laisser entraîner par les sons, les ambiances, cet univers onirique qui coïncide si bien et autant avec les trouvailles électroniques d’Andrea qu’avec les frappes, les pulsations du maître sur sa large batterie dont il choisit spontanément les timbres, les couleurs, les rythmes libres qui conviennent à l’instant précis. J’ai écouté il y a quelques années le double CD Protocol du duo de Centazzo et du guitariste électronique Henry Kaiser et je m’étais dit que c’était le plus fascinant duo de guitare « électronique » et de percussions que j’aie entendu. La guitare électronique avec ses multiples effets , n’est pas spécialement ma tasse de thé, mais ce duo, lui, est pour moi une œuvre très réussie. Et c’est bien le sentiment d’approbation et de délice qui me vient à l’écoute de Live at Lumen – A Map of Vanishing. Il faut dire aussi que ce club Lumen qui programme tant d’excellents concerts de musiques expérimentales (thanks to Ernö Zoltan et Dàvid Tamàs) est un lieu très inspirant et leur public est très ouvert pour autant que la musique soit sincère et de qualité face à toutes les tendances improvisées, free, contemporaines, expérimentales. Dans cet esprit, cette rencontre Andrea Centazzo et Zsolt Sörès est exemplaire et vraiment réussie et originale .

16 août 2026

Damon Smith & Ivo Perelman/ Florian Stoffner solo / Karen Willems Nicola Lancerotti Thomas Olbrechts/ Sestetto PsicoGeografico: Andrea Bini, Enrico Caimi, Sergio Fedele, Mariangela Martini Davide Negrini et Raffaelo Ugo

The Core of Existence Duologues 6 Damon Smith & Ivo Perelman Squid Note Digital
https://squidnote.bandcamp.com/album/duologue-6-core-of-existence

La plateforme de vente d’albums de jazz d’avant-garde Squidco LLC, la marque au calamar, vient de lancer son label digital Squidnote avec entre autres le pianiste Joel Futterman, le violoncelliste Daniel Levin et commence à documenter les nouveaux albums à venir du duo Matthew Shipp et Ivo Perelman à travers la série des Duologues du saxophoniste ténor Brésilien. Avant de passer au Duologue 7 de Shipp Perelman qui vient de m’arriver, j’attire l’attention sur le Duologue n° 6 de Perelman avec le contrebassiste Damon Smith, un artiste avec un appétit de découvertes et de collaborations étendues avec de nombreux improvisateurs : Wolfgang Fuchs, Roscoe Mitchell, Burton Greene, Georg Gräwe, Fred Van Hove, Jaap Blonk, Guillermo Gregorio, Marco Eneidi, Peter Kowald, Phil Wachsmann, Martin Blume, John Butcher, Joe Mc Phee, Joëlle Léandre, Bertram Turetsky, Frank Gratkowski, Gianni Gebbia, Peter Evans, Weasel Walter, Sandy Ewen, Bob Moses, Birgit Uhler, etc… Comme on sait , Ivo Perelman n’est pas en reste. Il est aussi prêt à tout au niveau rencontre, même si la plupart de ses collaborateurs proviennent plus du jazz libre et un peu moins de l’improvisation radicale. Néanmoins, si Damon Smith explore ici toutes les facettes expressives, sonores et techniques « avancées » de la contrebasse, sa pratique et sa démarche coïncide merveilleusement avec l’expressivité vocalisée du saxophoniste ténor, influencé par Albert Ayler à l’aide d’une étude en profondeur du souffle des maîtres de l’instrument (Ben Webster, Don Byas, Stan Getz, Coltrane, Mobley, Henderson). Et ce duo fonctionne en toute liberté dans un échange dans lequel chacun s’exprime selon son cœur tout en créant une symbiose créative. Si son coup d’archet boisé et vibratile a un côté « contemporain » , les pizzicati sur la touche ont cette élégance subtile de cette école post La Faro. Tout cela cadre bien avec cette manière toute personnelle et superbement originale qu’a Ivo Perelman à étirer les notes hautes et les harmoniques au-delà de la tessiture du ténor fragmentant des éléments mélodiques évoquant bien des musiques brésiliennes. L’intérêt de l’auditeur balance entre des pièces courtes , miniatures élégantes autour des une minute et plus, voire deux ou quatre minutes et des improvisations plus étendues qui racontent une histoire qui prend son temps à se développer. Le contrebassiste n’hésite d’ailleurs pas à chahuter quelque peu la rêverie de son collègue qui comme un chat, retombe sur ses pattes en sursautant de plaisir ou mordant à pleines dents son bec, articulant des staccatos et glissandos énergiques mais minutieux qui s’emboîtent par magie. Une fois passé le miroir d’Alice, il étire cette sonorité ultra aiguë dans l’éther remué par la friction mouvante de l’archet sur les cordes au-delà de tout ordonnancement logique d’ « intervalles » tempérés. C’est tout bonnement magnifique spontané, généreux. Si ces deux musiciens ont chacun une orientation musicale différente l’un de l’autre, ils aiment à créer une démarche collective qui dépassent leur esthétiques respectives en imaginant instinctivement comme se mettre en valeur mutuellement poussé par l’admiration de la musicalité et la surprise de leurs inventions. Un superbe duo !

Bijou Florian Stoffner solo Relative Pitch Records CD RPRSS056
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/bijou

Il y a toujours quelque chose qui m’a embêté avec certains critiques du passé . C’était de transposer / comparer la démarche d’un « nouveau venu » ou d’un artiste moins connu avec des réflexions du genre « Ah oui ce pianiste « free » est un suiveur de Cecil Taylor » …. Pour la seule raison qu’il joue « free » , « atonal » ou que sais-je ? Ou encore avec les guitaristes , ramener à un artiste de référence tel que Derek Bailey, même pour Roger Smith qui jouait de la guitare espagnole ou d’autres guitaristes alors que des gens comme Keith Rowe, Fred Frith, Raymon Boni, Hans Reichel, Andreas Willers, etc… ont un univers sonore et des conceptions bien différentes de celles de DB. John Russell s’est mis à développer une approche acoustique avec une guitare avec chevalet vers 1975 la même année quand Derek Bailey s’est mis à jouer lui aussi acoustique avec une guitare similaire tout en ignorant que l’un et l’autre aient fait ce choix. Toutefois, si un guitariste a bien des accointances stylistiques proches de celles de Derek, c’est bien notre ami Florian Stoffner avec sa guitare amplifiée, amplification qu’il a un malin plaisir à contrecarrer et à pervertir avec l’aide d’une pédale de volume et le placement des doigts entre autres pour obtenir des harmoniques et juxtaposer avec un sens de la surprise lees sons purement acoustiques de la hollow-body avec des sons électriques dans un dédale d’intervalles en dehors des tonalités. Une articulation magique de textures les plus diverses dans un seul jet créatif.
Juste une remarque en passant. En écoutant attentivement ces déambulations digitales sur les frettes et les interventions avec quelques pédales d’effets, on découvre une logique, une esthétique un penchant qui s’il devait être comparé à celles de Derek Bailey remonterait à l’époque antérieure des années 70 comme on peut l’entendre dans les improvisations éclatées sur une face de l’album « Solo » Incus 2 (ou Incus 2R) ou Improvisations Lot 74 ou encore Improvisation publié en 1975 par le label Italien Cramps. Si vous écoutez les albums solo suivants comme Aïda ou surtout « Notes » , on entend que DB a évolué et passe à autre chose. Certains vont dire que c’est pas « original » ... mais je rétorque qu’il y a vraiment un plaisir à écouter Florian Stoffner tant sa démarche et son jeu sont ludiques, fantaisistes autant que logiques et qu’il manie sa guitare avec la maîtrise des grands improvisateurs en renouvelant continuellement le flux de ses inventions et des accidents de parcours dans ses six extemporisations baptisées bijou t – bijou a – bijou p – bijou f – bijou e – bijou r (tapfer ?) …. Des sons foncièrement métalliques, acides, scories électriques, voilés, aigres ou bruts… Et finalement si ça sonne à la Derek, on finit bien par entendre clairement sa différence. Florian est moins goguenard. D’ailleurs, c’est avec Florian que Paul Lovens a terminé sa longue carrière.

III – IV – II Karen Willems Nicola Lancerotti Thomas Olbrechts. Seminal Records CD
https://seminalrecords.bandcamp.com/album/iii-iv-ii

Trio intrigant orienté électronique et bruitisme radical improvisé avec Karen Willems: electronics, voice, pan flute, percussion... Nicola Lancerotti: modular synthesizer, Thomas Olbrechts: alto saxophone. Plusieurs niveaux de jeu superposés, juxtaposés, contradictoires ou coïncidant par miracle. On découvre petit à petit un univers sonore mutiple traversé de frictions bruitistes dont les susurrements extrêmes ou les articulations incisives du saxophoniste Thomas Olbrechts, la voix voilée de Karen Willems et cette électronique mystérieuse, ésotérique, pulsatoire, décalée, croassante et montée sur ressorts, ostinatos bruissants, bruits de vagues et de ressacs... on en a pour son compte…. Nicolas Lancerotti ou Karen Willems (?) . Au fil de l’écoute de ces trois pièces excellement calibrées et curieusement narratives, substantielles (durées : 21’20’’, 14’27’’ et 13’38’’ ) on est emporté dans un rêve éveillé de textures opaques, crachin industriel , dérive industrielle onirique où les moteurs refroidissent en relâchant une d’étranges vapeurs (III). À la profusion de signes et de sons succèdent des séquences minimalistes qui finissent par dégager une tension en se métamorphosant étrangement comme dans IV où intervient la flûte de pan de Karen Willems en apesanteur ou le saxophone fantôme de Thomas. Et toujours les textures électroniques en mutation constante … C’est excellemment réalisé, attachant et nous fait comprendre par le menu que les voies les plus curieuses de l’improvisation et de la recherche sonore sont impénétrables. Un trio à recommander pour tout programme sérieux de festival attaché à l’innovation musicale et aux musiques expérimentales.

Sestetto PsicoGeografico Vortex : Andrea Bini, Enrico Caimi, Sergio Fedele, Mariangela Martini Davide Negrini et Raffaelo Ugo. Setola di Maiale CD SM 5090
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5090

Ce n’est pas la première fois que je chronique un album de Sergio Fedele ou simplement un enregistrement d’un groupe dans le quel il intervient. Il y eut le Duo PsicoGeografico Iskra Andrea Bini & Sergio Fedele.l’ Ecatorf Trio de Sergio Fedele Piero Bittolo Bon Francesco Bucci et le premier de la série, Le Melancolie di Tifeo qui nous fit découvrir cet instrument improbable, l’Ecatorf. Voici mon commentaire à propos de cet instrument hybride à vent avec tuyaux anches, embouchures de trompes, pavillons, glissières et clés : disposé sur une armature de soutien, l’Ecatorf est un instrument de souffle à anche avec plusieurs tuyaux et trois pavillons qui a été conçu pour en métamorphoser les sons, graves en général, et en exprimer des nuances sonores et des effets de timbre - glissandi – harmoniques – bourdonnements - etc …. Le CD contient un livret très explicatif en italien qui s’adresse à ceux qui ont des solides notions d’organologie et de musicologie. Il y a aussi toute une mythologie qui s’inscrit dans ce projet, un univers poétique et sémantique original. Bien que j’ai acquis une connaissance approfondie de l’italien, ce serait tout un travail pour moi d’essayer de traduire et de décortiquer le contenu des notes fournies par le compositeur instrumentiste, Sergio Fedele. … Avec un tel instrument, impossible de jouer « vite », car il faut contrôler l’émission du son dans la colonne d’air par chacun des différents tubes et pavillons avec les mécanismes. Donc il s’agit d’une musique « lente » où l’auditeur prend son temps pour écouter ces sonorités se transformer, glisser, grasseyer, siffler, gronder, cracher, trembler et n’en rater aucune nuance. Comme j’en ai une vision photographique, je ne réalise pas bien comment cela fonctionne. Mais une chose est certaine, cela fonctionne merveilleusement pour produire de curieux timbres avec une précision étonnante et des techniques diversifiées basées essentiellement sur un contrôle minutieux du souffle, en utilisant les principes sonores de base d’un instrument de souffle à tubes tel qu’on le connaît depuis la nuit des temps`.
Comme cela vous êtes averti. Vortex est à mon sens un des (ou LE) albums les plus réussis avec l'Ecatorf, car l’instrument se mêle adroitement à cinq « Sequenze » improvisées avec un sens aigu du travail collectif, une solide écoute mutuelle et un travail sur les sons, les timbres, la dynamique, l’interaction. Chaque morceau navigue autour des dix minutes. Sergio Fedele joue aussi de la clarinette contra alto en sus de l’Ecatorf et est le seul souffleur du sextet. Andrea Bini joue du piano et du gong, Enrico Caimi de la batterie, Mariangela Martini du violoncelle Davide Negrini des percussions et Raffaelo Ugo de la contrebasse, et tous dans une orientation de musique de chambre librement improvisée relativement pointilliste, détaillée et kaléidoscopique. Au point de vue percussions – batterie, tout est joué en nuances, voire délicatesse dans le but de créer un espace sonore où chaque instrument dispose d’assez de « place » dans le champ auditif pour être entendu clairement dans différents registres. Idem pour le pianiste très « contemporain » et les deux cordistes. Dans ce contexte ludique, on entend le moindre détail de chaque instrument et l’ensemble évolue dans différentes configurations ou mises en tension au niveau de la dynamique et des échanges/ partages avec un sens de la discrétion individuelle au profit de l’ensemble. C’est de la bonne improvisation libre sujette à ouvrir la sensibilité et l’appréhension auditive et musicale pour un public curieux et ouvert. Mission accomplie. Dans la foulée « psico-géographique, on goûte l’apport mystérieux des sonorités de l’Ecatorf qui interviennent avec des couleurs et des textures graves mouvantes et très particulières.

Jean-Michel Van Schouwburg CD's on sale

CD’s de Jean Michel Van Schouwburg


On the Shore of Dreams : Yoko Miura piano & Jean Michel Van Schouwburg voix. Enregistré à Paris en 2015 par Jean-Marc Foussat. Setola di Maiale 2016 (Italie). - 8 €
Overlapping Layers : Jean Michel Van Schouwburg voix, Phil Gibbs guitare & Dominic Lash contrebasse. Enregistré à Llansoy, Wales 2019.label Intrication (France) 2020 - 11 €
Before the Wedding : John Russell guitare acoustique & Jean Michel Van Schouwburg voix. Enregistré au Club Gromka, Ljubljana avril 2018. Empty Birdcage Records (UK) 2024 - 11 €
Sureau : Jean Michel Van Schouwburg voix - Jean Demey contrebasse - Kris Vanderstraeten percussion. Enregistré en octobre 2007 Studio Odéon par Michel Huon, Bruxelles. Creative Sources (Portugal) 2018. - 10 €
Sureau Live in Bxl : Jean Michel Van Schouwburg voix - Jean Demey contrebasse - Kris Vanderstraeten percussion. Enregistré en concert à Bruxelles en 2011 et 2013 par Michel Huon. Setola di Maiale (Italie) - 10 €
The Leuven Concert : Sureau : Jean-Michel Van Schouwburg voix - Jean Demey contrebasse - Kris Vanderstraeten percussion. + Gianni Mimmo sax soprano & Enzo Rocco guitare . Enregistré à Louvain en 2009 par Michel Huon. Setola di Maiale - 10 €
Rustrel & Paluds : Sabu Toyozumi percussion vièle er-hu & Jean Michel Van Schouwburg voix. Enregistré à Rustrel et à Paluds (Provence). Juin 2012 par Stefano Fogher. Setola di Maiale (Italie) 2015. - 10 €
Otto Sette Sei : 876+ : Jean-Michel Van Schouwburg voix, Matthias Boss violon, Marcello Magliocchi percussions + Roberto Del Piano electric bass. Enregistré au Mu-Rec studio , Milan par Paolo Falascone décembre 2014. Label improvising beings (France) 2015. Some copies left - 11 €
MouthWind : Lawrence Casserley live signal processing & Jean-Michel Van Schouwburg voix. He(a)rme(ye)s CD 2011 Some copies left 12 €
Corps et Biens : MouthWind : Lawrence Casserley live signal processing & Jean-Michel Van Schouwburg voix. Enregistré à Oxford en 2024. Creative Sources 2025 (Portugal) - 11 €
Isla Decepcion Sverdrup Balance : Lawrence Casserley live signal processing, Yoko Miura piano & Jean-Michel Van Schouwburg voix. Enregistré en 2018 à Bruxelles . Setola di Maiale (Italie) 2019 - 12 €
the Mercelis Concert : John Russel & J-M Van Schouwburg duo + Jean Demey double bass solo Recorded may 2005 in Thèâtre Mercelis Ixelles by Michel Huon and same year Russell & Van Schouwburg at Bonnington Arts Centre by Tim Fletcher. Inaudible label. Artwork Kris Vanderstraeten . Two Mint & sealed copies left . 20 €
Other Items will be added at the list. Please tell me what in comments section. Best - J-M