16 juin 2019

Derek Bailey/ Benjamin Vergara Fred Lonberg Holm Aaron Zarzutzki: Antonio Panda Gianfratti Marco Scarassatti Otomo Yoshihide Paulo Hartmann / Caroline Kraabel Robert Wyatt/ Cristiano Calganile/ Hideaki Shimada with Evan Parker & Roger Turner


Derek Bailey Solo on Milwaukee 1983 Cassette Incus Réédition 2011.
Illustration de la cassette originale 

Il y a plus de trente ans, je me trouvais à l’Incus Festival 1985 (et ensuite à l’édition 1986) à Londres, à l'Arts Theatre Club, Great Newport Street à deux pas de Leicester Square. Programme extraordinaire et deux grandes tables avec des albums du label Incus et autres que je m’efforçais d’acquérir petit à petit… Derek Bailey proposait quelques copies d’une cassette enregistrée à Milwaukee en 1983 et celle de sa performance parisienne avec le danseur butoh Min Tanaka. Je dus me concentrer sur les dernières parutions Incus et des albums introuvables de X Pact (Fuchs Hirt Schneider Lytton et Floros Floridis avec Lytton, AMMO de Minton Turner etc…). J’écoutais très régulièrement les solos de Derek, tels Aïda (enregistré par les fidèles Jean-Marc Foussat et Adam Skeaping en 1980), une extraordinaire invention acoustique à la guitare, les Public and Domestic Pieces (Quark / Emanem) et Improvisation (Cramps),  plus la demi-face de Solos Vol 2 sur Caroline produits par Fred Frith (avant de mettre la main bien plus tard sur Old Sounds, New Sights en CD, réédition du double album Morgue japonais. Que n’ai-je économisé l’argent de deux ou trois pintes de bière, des paquets de cigarettes ou un vinyle de jazz pour cette cassette auto-produite. Enregistrée au Woodland Pattern, la librairie de Milwaukee où Hal Rammel et ses amis présentent  toujours des concerts, cette performance est en réalité le plus beau développement des trois improvisations d’Aïda, Paris enregistrée au Dunois et Niigata Snow et An Echo in Another’s Mind à l’I.C.A., lieu situé sur Pall’s Mall’s à proximité des palais princiers et royaux et réceptacle des performances et concerts les plus révolutionnaires les uns que les autres (dont Company). Derek Bailey s’est imposé comme un inconditionnel de l’improvisation libre pure et dure, rejetant l’idée et le titre de compositeur. En pratique, si vous écoutez attentivement ses solos acoustiques à la file, vous finissez par vous convaincre que par le truchement des enregistrements de ses concerts solos, il s’est construit une œuvre confiée aux micros et la bande magnétique en écoutant, réécoutant, analysant les séquences, les intervalles, les harmonies (sérielles) l’évolution seconde par seconde de tous ces éléments sonores et musicaux et recyclant les idées forces avec d’autres paramètres pour en faire évoluer et transcender l’architecture générale et la multitude de détails qui donnent le caractère précis d’une performance. Le jeu parcimonieux d’harmoniques éparses face au silence et tout aussi fascinant que le tourbillon du plectre dans l’éclatement des six cordes contre frettes serrées et paume des doigts de la main gauche magiquement relâchés se fait ici silence et son à la fois. Aussi intarissable que peu loquace.  La deuxième face de la cassette contient un solo électrique où il joue avec sa technique à l’acoustique en relâchant sa pédale de volume. Le son acoustique des cordes de sa « demi-caisse » (hollow-body)  est enregistré directement avec un micro, un autre dressé face à l’ampli, rééditant ainsi sa technique avec deux pédales et stéréo. D’où l’intérêt de cette cassette légendaire disponible aussi en version CD. J’ignore encore si le son du CD a une meilleure définition que celle de la cassette rééditée par Incus en 2011. L’aboutissement de cette démarche solitaire se révèle dans Notes (Incus 48) et Drop Me Off at 96th (Scatter02CD). A suivre à la trace et re-suivre.

Five arias for naica Benjamin Vergara Fred Lonberg Holm Aaron Zarzutzki inexhaustible editions ie-013


Inexhaustible editions et son responsable Laszlo Juhasz ont fait le pari de présenter avec élégance et grand professionnalisme, la musique improvisée sans concession, nue et chercheuse. Chercheuse de sons, de textures, de bruissements, de connivences insoupçonnées, créatrice d’un univers imaginaire avec en exergue, l’esprit d’écoute, de partage et d’instants de grâce renouvelés avec le moins de redite possible. Le violoncelle (Fred Lonberg Holm) se fait craquant, luisant, bruiteur, aiguillon, grogneur, siffleur, forcené dans la saturation physique, toujours imaginatif et ludique. Le trompettiste (Benjamin Vergara) suggère, frictionne la colonne d’air, questionne le tube et l’embouchure, détricote un motif mélodique, sussure des nuances étirées et articule en évoquant le Leo Smith du CCC.  Le synthé (Aaron Zarzutzki), aussi aux objets, se fait minimaliste, ouvrant l’espace et s’immisçant avec perspicacité dans les liens qui sous-tendent les univers parallèles du cordiste et du souffleur. Le talent d'exécution des ritardandos et hésitations de la première des cinq arias, vaut à elle seule le détour... et le reste s'impose naturellement. Un album de musique honnête et conséquente qui illustre bien les possibilités et la fascination de l’improvisation libre : libre de référents, de méthodes, de buts et de prétentions. Remarquable et à (re)commander.  

Antonio Panda Gianfratti Marco Scarassatti Otomo Yoshihide Paulo Hartmann PsychoGeography An Improvisational Derive Not Two MW 981-2
Trois brésiliens et un japonais. 6 morceaux intitulés par une macédoine de chiffres qui dégringolent sous la virgule et s’agglutinent en couleur pastel pour former un réseau à la fois clair et opaque. Une musique dynamique, inclassable. Platines, guitares électriques, effets, percussions, viola de cocho, selfmade instruments/ sculptures sonores, prepared 3rd bridge guitar, fretless prepared guitar. Malgré l’impression qu’une telle association se révélerait pur le moins chaotique, on est surpris par la multiplicité des formes, la cohésion du groupe et de l’intense écoute mutuelle, la démarche poétique, la précision du travail instrumental liée à une profonde lisibilité, l’invention sonore mariée à l’esprit d’à propos, une beau niveau de réussite. En essayant l’improbable, les quatre musiciens prouvent, s’il est encore nécessaire, que la pratique de l’improvisation libre est une clé essentielle de la création musicale authentique. Je me laisse fasciner par ses sons formant une jungle de vibrations, un maquis de frémissements, des couleurs luisantes, légèrement résonnantes et réverbérantes, des frottements de cordes lumineux. Musiques fortuites et pourtant essentielles, sans vouloir se référer à un sub-genre improvisé. Avec Otomo, pourtant, déchirures électriques dans du velours sans surenchère, effervescence noise contenue par le flegme des Brésiliens durant la phase la plus animée de cet album éminemment « concerté » en toute spontanéité. Sens profond de la dynamique et étonnante cohésion.


Cristiano Calganile ST( )MA.  We Insist Records Support by Amirani Records
Double album Vinyle + DVD. Cristiano Calganile Solo : Drums, Percussions,  Objects, DrumTable Guitar, Effects. Enregistré les 15, 16, 17 avril 2013 à la Casa del Popolo à Lodi. Video de chaque morceau enregistré contenu dans un DVD. Disque Objet, Textes italien et anglais de l’auteur inclus dans un triptyque en papier fort et photos format 33T : visage du musicien, scarabée, astre… Crédits et remerciements à tous ceux sans qui la musique n’existerait plus. Design de l’enveloppe, une pochette blanche.
À  écouter et à méditer. À lire…Témoignage d’une pratique de la percussion – batterie – recherche sonore dans le présent – dans l’instant. Composition musicale. Post Rock. Par delà les étiquettes, une musique honnête, rêveuse, faite de boucles rythmiques, de répétitions d’éléments mélodiques  en décalage, illusion du temps qui fuit. Intrigante DrumTable Guitar. Dérive vers le rythme primal. Synchronisation de cellules éclatées, de fragmentations des pulsations. Un travail original sur le rythme, son enrichissement, son évanouissement. La greffe sonore nourrit les frappes, dérange l’ostinato mouvant, les bruissements de Medicazioni Liturgiche, frictionnent la résonnance métallique et son écho électrique. Crissements, montage, sculpture sonore vivante. Un excellent travail à la croisée des chemins de traverse : recherche sonore, sens de la forme, poésie, clarté des intentions. Fin abrupte. Hésitations. Les Italiens sont prolixes. Mais l’artiste en dit autant par sa relation fondamentale au silence,  que par les sons.  Exemplaire et inclassable.

Caroline Kraabel LAST1 LAST2 Emanem 5048

Intéressant projet collectif conçu et dirigé par Caroline Kraabel avec la participation de Robert WyattSur le recto de la pochette, une photo de mur et de clôture, celle qui empêche les migrants de traverser la frontière britannique à Calais où se pressaient des milliers de réfugiés et migrants du Moyen Orient et d’Afrique dans des conditions sanitaires indignes. Comme le souligne Caroline, nous sommes tous des migrants ou des fils de migrants. Les revenus de l’album, enregistré au Café Oto en 2016, sont destinés à soutenir les organisations d’aide aux réfugiés Care4Calais et Utopia 56.
LAST1 est une composition/conduction de Caroline Kraabel pour un grand orchestre et un enregistrement de la voix de Robert Wyatt chantant un texte de C. Kraabel. Les musiciens n’avaient pas entendu cet enregistrement de Wyatt auparavant et ignoraient à quel moment sa voix si caractéristique était diffusée. L’orchestre est composé de membres récurrents du London Improvisers Orchestra pour la plupart : Veryan Weston, piano, Phil Wachsmann, violon, Hannah Marshall, violoncelle, neil Metcalfe, flûte, Alex Ward, clarinette, Tom Ward, clarinette basse, Jackie Walduck, vibraphone, Roland Ramanan, trompette, Caroline Hamm, trombone, David Jago, trombone, Sue Lynch, sax : ténor et seconde conductrice, Cath Roberts, baritone sax, Seth Bennet, double bass, Guillaume Viltard, contrebasse Mark Sanders, percussion. Durée : 29:20
LAST2 réunit un quartet : Caroline Kraabel, sax alto et direction musicale, Richard E Harrison, percussion,  John Edwards , contrebasse, Maggie Nicols, voix avec la participation pré-enregistrée de Wyatt, chantant une texte de Caroline Kraabel. Une stratégie de jeu est élaborée en connaissance du contenu de la bande pré-enregistrée de Wyatt et en fonction des moments précis où elle est diffusée.
La voix de Wyatt est toujours aussi originale, extrêmement personnelle, aussi sincère, profonde qu’irréelle. La musique collective dirigée ou initiée par Caroline Kraabel tisse petit à petit un écrin, une trame autour du texte. Last2 me fait redire que la communauté londonienne recèle des improvisateurs « inclassables » car ils ont très souvent la capacité d’adapter leurs passions au service de toutes les idées qui leurs sont présentées par leurs pairs sur une base collaborative aussi enthousiaste que spontanée. Une forme de respect qu’on entend dans la musique.

Kanazawa Duos Hideaki Shimada with Evan Parker and Roger Turner Pico-07
Hideaki Shimada est un violoniste original qui transforme le son de son instrument électrifié avec une installation électronique de manière vraiment originale. Il privilégie le travail du son et se focalise sur une qualité de dialogue tangentielle - élastique avec ses deux partenaires successifs. Ce que j’aime particulièrement dans le duo avec Evan Parker (20 :12 – 6 avril 2016) est cette presque nonchalance avec laquelle ils prennent de jouer, de moduler et de dévier les lignes, et de la part du violoniste, de savoir se concentrer sur son cheminement sonore, fait de timbres très fins  et d’une électronique très travaillée et au moyen de celles-ci proposer des formes inusitées. L’écoute profonde d’Evan Parker, se mesure à ces moments précis où il infléchit sa sonorité en captant les sons remarquables de son partenaire tout en se montrant très mesuré par rapport à sa pyrotechnie acrobatique « of the Lungs ».  Concernant Shimada, mon impression se confirme dans le duo avec Roger Turner (29 :40 – 22 septembre 2016) où les deux artistes explore la densité de l’espace de jeu – fréquences immanentes du lieu, avec des manipulations sonores plus qu’intéressantes. Son art est très précis, méthodique et détaillé, où chaque son compte. Les manipulations de l’archet et des cordes sont complètement intégrées à celles de l’électronique comme si l’un naissait de l’autre et vice et versa. Roger Turner questionne l’acte de jouer dans l’instant en laissant des espaces de blanc tout à l’écoute, créant l’espace nécessaire à son vis-à-vis pour qu’il donne la pleine mesure de son art austère. En fait, Turner a cette qualité de pouvoir marquer sa présence sur scène en jouant « avec des riens » de manière peu perceptible mais néanmoins engagée et dramatique  Réalisant une belle symbiose entre la pratique d’un instrument conventionnel et le jeu avec l’amplification et l’électronique, Hideaki Shimada est un artiste original qui a trouvé deux improvisateurs très expérimentés qui joue à fond la carte de l’adaptabilité à son univers particulier. Une belle réussite qui échappe à la routine de la free music pour festival sans imaginaire et ….

28 mai 2019

Davide Rinella / Jean-Jacques Duerinckx & Anatole Damien/ Andrew Lisle & Alex Ward/Bobby Naughton Leo Smith & Perry Robinson


Davide Rinella armonica cromatica solo quando ero un bambino faró l’astronauto Setola di Maiale 

Encore une de ces merveilles musicales qui pullulent dans les recoins créatifs de notre vielle Europe. Sans crier gare et avec grâce et application, Davide Rinella nous offre un magnifique inventorium de son savoir-faire  et de son imagination avec son instrument, l’harmonica chromatique. Inventorium est un néologisme latin, crase des mots inventaire et invention. On y entend une série de possibilités sonores et timbrales de l’harmonica chromatique qui servent de clés – tremplins pour de magnifiques inventions – bagatelles, histoires de souffles et d’anches en suspension, contes de l’imaginaire, vecteurs d’émotions nues. Parfois, le jazz libéré ou une manière de blues méditerranéen s’invite avec vocalisations délicates et glissandi millimétré, ou un tango saccadé et tortueux. Une volonté de trouver des formes nouvelles et d’élargir ses registres à l’expérimentation et à la recherche de sons liés à une expressivité où la liberté et la fantaisie de l’improvisation sont le moteur de l’inspiration. Ça s’écoute avec plaisir, intérêt et parfois surprise. En effet, une profonde sincérité (celle de la musique honnête sans faux semblant) anime toute l’entreprise et quand la virtuosité se déploie c’est pour revenir nous saisir avec les traits les plus fins, les agrégats de sons les plus déchirants, exprimer un timing surprenant et jeter des silences imprévus ou ses multiphoniques   si caractéristiques. Il peut s’acharner à distordre le flux et le timbre conventionnel  pour faire grogner son instrument comme si étant bâillonné  et empêché de s’exprimer, il parviendrait à faire passer l’essentiel de son message. Quand au bout d’un long moment , on pense avoir fait le tour de son répertoire de sons imprévus – nouveaux – imprévisibles, on est surpris par ce qu’il parvient encore à extraire de son petit instrument.   Un magnifique album parsemé de pièces enchanteresses où se déploie une authentique talent d’improvisateur – chercheur et une maîtrise peu commune.

Dry Wet Jean Jacques Duerinckx – Anatole Damien FMR

Jean-Jacques Duerinckx joue presqu’exclusivement le difficile sax sopranino sous toutes ses coutures avec ou sans bec en explorant le son, les effets de timbre, la percussion des clés, la compression de l’air, le souffle à l’état brut, la valorisation du silence de manière détaillée et peu prévisible. On peut frôler le  Après la cassette « Serpentes » du trio avec le guitariste John Russell et le violoncelliste Matthieu Safatly (Weekertoft), Dry Wet est son deuxième enregistrement et celui qui, sans doute, trace son portrait musical. Il a trouvé  dans le guitariste Anatole Damien, un complice au même diapason, celui de la recherche sonore qui intègre le bruitisme dans une démarche musicale organique, traces phoniques d’une écoute alternative. La guitare électrique mise à plat sur une table est mise en réseau avec une kyrielle de pédales et d’effets électroniques et est pensée comme source sonore / objet amplifié manipulé aux moyens d’objets frottés contre les cordes, le duo transitant d’une zone neutre jouée du bout des doigts à des échanges chargés d’intensités où la dynamique est toujours présente. Tout l’intérêt réside dans l’imaginaire déployé et l’inventivité des deux improvisateurs dans leur univers propre coexistant dans un dialogue peu prévisible, mais tissé par une belle évidence. Tree Action / Action Tree (12 :03) est à cet égard exemplaire. Passant du bruissement introspectif à une effusion lyrique lunaire aux intervalles écartelés, JJ Duerinckx a acquis un style très personnel que l’invention sonore d’Anatole Damien bonifie. Jean-Jacques et Anatole d’au moins 25 ans son cadet sont deux activistes incontournables de la scène bruxelloise appelés à briller sur la scène internationale. Et Dry Wet en est une parfaite démonstration.

Andrew Lisle – Alex Ward Doors Copepod 11.

Duo du batteur Andrew Lisle et du clarinettiste/ guitariste Alex Ward, une des personnalités les plus incontournables de la scène Londonienne. Deux morceaux à la clarinette (Front- 16 :29 et Open– 18 :00), deux morceaux à la guitare électrique (Back - 17 :10 et Closed - 17 :26). Front qui ouvre l’album et Open ont été enregistrés le 24 août 2016, Back et Closed le 15 septembre 2016, une session différente pour chaque instrument. Tout au long de l’album, le batteur suit et s’inscrit dans la démarche d’improvisateur et compositeur du clarinettiste / guitariste. Celle-ci partage des points communs dans la pratique des deux instruments dans le choix des intervalles et des harmonies et le sens de la construction musicale. Toute fois si son jeu à la clarinette est marqué à la fois par le jazz d’avant garde dans la lignée Anthony Braxton – Vinny Golia, son jeu de guitare est hanté par l’esprit du (free) rock et marqué du sceau d’une énergie inépuisable avec un sens du tuilage et de la spirale hyper actif et grandement efficace. J’aime par dessus tout son jeu de clarinette truffé d’effets de timbres et de sons dans lequel il instille une dimension musicale de haut niveau, une richesse au niveau mélodico-harmonique et une superbe expressivité. On n’est pas loin du grand Anthony Braxton. Le style elliptique du batteur convient parfaitement aux constructions complexes du souffleur et à la magnificence de son jeu cohérent en diable. Rien que pour ses improvisations à la clarinette, je ne me passerai jamais de ces Doors qu’elles soient celles de devant ou de derrière, ouverte ou fermée.

The Haunt Bobby Naughton Perry Robinson & Leo Smith No Business Records

Réédtion d’un album rare du label Otic présentant la musique du vibraphoniste Bobby Naughton. Après un premier disque pour le label Japo (Understanding), et sa participation aux groupes de Leo Smith (Divine Love / ECM, Mass on the World /Moers, Go In Numbers /Black Saint) entre 1976 et 1984, Bobby Naughton a disparu de la scène active jusqu’il y a peu. Avec deux artistes du calibre du clarinettiste Perry Robinson et du trompettiste Leo Smith, cet enregistrement de 1976, une année phare du New Jazz en matière d’enregistrements et d’effervescence créative, cette réédition se doit d’attirer l’attention, surtout que les commanditaires du label No Business ont le nez singulièrement creux. C’est en fait un petit miracle d’entente et d’interpénétration réciproque et heureuse de trois personnalités musicales complémentaires qui nous délivrent une musique chatoyante où le sens de l’improvisation lyrique contemporaine s’épanouit sur de magnifiques structures composées magnifiques. Une musique où le souffle, la vibration, la qualité de timbre sont mis en mouvement pour transmettre la quintessence du jeu, du toucher. Tendresse et volupté jouées en rythme libre. Free jazz soft ou « cool ». Une manière de suite aux travaux de Jimmy Giuffre avec Paul Bley et Steve Swallow. Quand feu Nat Hentoff soulignait à l’époque la haute qualité de leur travail collectif et l’importance de Bobby Naughton parmi les vibraphonistes de sa génération (Hutchinson, Burton, Hampel), il avait vu juste. Voici un chef d’œuvre oublié des années 70 laissé de côté dans une production de disques fabuleux signés Braxton, Lacy, Murray, Taylor, Rivers, Pullen, Bailey, Parker, Rutherford, Bley, Mangelsdorff, George Lewis, Lester Bowie, Frank Lowe, Mike Osborne,  etc….  À découvrir d’urgence et une fois pour toutes, Leo Smith se révélant déjà, en 1976, être un très grand jazzman contemporain arrivé à maturité et parmi les plus grands. Avec des as comme Perry Robinson et Bobby Naughton, on nage dans le bonheur.

20 mai 2019

Urs Leimgruber & Jean-Marc Foussat / Pat Thomas Dominic Lash & Lawrence Casserley/ Adam Bohman Adrian Northover & Sue Lynch/ Phil Durrant & Martin Vishnick / Joaò Pedro Viegas Luis Rocha Silvia Corda & Adriano Orrù



Urs Leimgruber & Jean-Marc Foussat  Face to Face FOU Records FOU FRCD 32-33
Un double album fascinant fait de deux enregistrements de concerts au WIM à Zürich et à la Kunsthalle de Lucerne. Urs Leimgruber est ce saxophoniste (soprano et ténor) chercheur de sonorités et de timbres qui s’envole dans l’atmosphère de manière à la fois lucide, introvertie, candide, soudainement expressionniste, pure… Un des collègues les plus inventifs des Evan Parker, John Butcher et Michel Doneda qui n’a rien à envier à personne et surtout qui nous donne à entendre la surprise, au-delà des facilités, des bienséances, de la virtuosité affichée. En premier lieu l’exigence, la foi et cette passion de l’instant musical nourrie de milliers d’heures patientes à explorer les recoins du bocal, du tuyau et du bec du saxophone droit, son espace intérieur, sa vibration, la pression des lèvres, le chant de l’anche en toute liberté . Mais quelles que soient les qualités intrinsèques et le potentiel d’un improvisateur, ils trouvent leur aboutissement final quand en compagnie d’un partenaire « compatible » ou imprévisible, ils se mettent en quête d’absolu. Là où la musique de l’un enrichit celle de l’autre et où les deux emmêlés nous dévoilent des perspectives insoupçonnées, un enrichissement fait de générosité sans limite, d’inconscient exposé, de temps dilaté dont l’auditeur captivé en oublie instantanément la durée. Où les sons se métamorphosent face à ceux du partenaire. Jean Marc Foussat manipule le synthé AKS depuis des décennies et s’est construit un langage multiforme, reptilien, fait de vents, rafales, nuages lourds, courants imprévisibles, boucles folles. Ces dernières années, il s’est frotté à de nombreux partenaires en cherchant la bonne formule, l’équipe gagnante qui puisse contribuer à l’épanouissement de ses recherches. Tout récemment, j’avais applaudi à un magnifique album en trio avec Matthias Müller et Nicolas Souchal. Aujourd’hui, j’ai le fort sentiment d’avoir en main la pépite qui va rester pour très longtemps dans les rayonnages favoris de ma cédéthèque, ceux qu‘on garde à portée de la main pour en goûter les détails et en jauger la quintessence, leur évidence à chaque instant où on les écoute. Face to Face est aussi le titre du duo Trevor Watts (au soprano) et John Stevens, duo historique enregistré en 1973 pour le label Emanem. Flottant et virevoltant autour et par-dessus les traitements sonores de J-M.F. , Urs joue les registres intimes, inconnus, découverts dans l’instant de son saxophone, passant du murmure du souffle caressant la colonne d’air à l’harmonique saturée et inouïe la plus mordante dans un même jet. Il projette l’indicible, le désespoir qui se révèle devenir subitement une conviction, striant l’espace du cri de ses tripes bouleversées ou des tremblements inquiets de la colonne d’air. Stridences organiques d’où la mélodie est évacuée laissant la place aux sons sauvages retournés à l’état de nature. Une musique non domestiquée où l’artiste laisse parler et vivre les sons rendus possibles par le truchement mécanique des clés, tampons, orifices, tuyau, bec, anche, ligature et l’action du corps et de l’âme. Le souffleur se laisse diriger par ce qu’il s’entend jouer et est happé par l’instantané de son action comme un corps céleste dans un trou noir, projetant pigmentations et zébrures sur l’écran de la vie tout court. Toute notre perception de ce phénomène est sublimée par les écoulements, éruptions, flots produits par l’autre, celui qui manipule son synthé, en se retenant, comprimant le flux, étirant les halos, lui imprimant retards et soubresauts. C’est sans nul doute un document unique en son genre qui, haut niveau de l’électronique, rejoint les meilleurs moments enregistrés de Thomas Lehn, Richard Scott, Furt, Lawrence Casserley… et évoque le mieux du monde l’esprit des légendaires Saxophones Solos d’Evan Parker en 1975 (a/k/a Aerobatics Incus 19). Camarades fascinés par les aventures improvisées de saxophonistes tels qu’Evan Parker, John Butcher, Michel Doneda, Roscoe Mitchell, Joe McPhee, Stefan Keune, Mats Gustafsson etc…,  il est inconcevable qu’on puisse éviter l’écoute d’un tel improvisateur. Ses albums solos (#12 , Chicagos Solos / Leo) sont une excellente introduction et ceux avec Barre Phillips et Jacques Demierre la meilleure carte de visite pour son travail en groupe (LDP – Cologne / Psi, Albeit et Montreuil / Jazzwerkstatt). Dans ce duo gravé pour le label de Jean-Marc Foussat, Urs Leimgruber trace des lignes magiques, des glyphes incandescents, la poésie pure, le langage du coeur. La composante des deux univers est sublime. À écouter sans détour !

Valid Tractor or the validity of the tractors Pat Thomas Dominic Lash Lawrence Casserley FMR CD515-1018

Piano classieux, anguleux, dense, puissant, intense : Pat Thomas, contrebasse vibrante, subtile, assidue, vivante : Dominic Lash, installation « live signal processing polymorphe, métamorphosante, consistante, éthérée, imprévisible : Lawrence Casserley. Dix pièces intitulées  de différentes marques de tracteurs (Kubota, McCormick, etc…)  enregistrées en concert au Singing Barn at Piggots  le 3 juillet 2013 (quel nom de lieu !). De très nombreux paramètres de jeux et de formes changeantes sont envisagés et assumés, tous tractés avec une grande validité quant à l’intérêt de l’auditeur et au résultat musical des improvisations spontanées happées, ressenties, partagées. Des équilibres peu stables se retrouvant dans des forces d’attraction – répulsion en constant réajustement et qui justifient les options de chacun au fur et à mesure que la musique se fait. C’est une suite de digressions qui se résolvent dans et par le dialogue, l’écoute, la complémentarité imprévue qui sourd à tout moment, de préférence de manière inattendue. Lawrence Casserley capte en permanence les sons de ses partenaires et cette matière est instantanément transformée dans des agrégats sonores qui échappe parfois à toute logique en regard des sons acoustiques joués par les deux instrumentistes. Pat Thomas est un pianiste parmi les tout meilleurs de la scène (Shipp, Alex, Veryan, Agusti, Demierre etc..). La dynamique utilisée est très large l’amenant à incarner une variété incessante de jeux de rôle, de textures, de timbres dans la masse orchestrale atteignant de manière exceptionnelle les qualités sonores et musicales idéalisées et rêvées par les compositeurs contemporains historiques rendues possibles au moyen de l’électronique. La complexité de son système est prodigieuse, mais c’est bien ce qu’il en fait sur le terrain d’un concert spontané qui le valide ouvrant tout un champ d’exploration tant pour le musicien électronique que pour ses partenaires confrontés à sa machinerie. S’inspirant réciproquement dans leurs quêtes , ils gratifient l’auditeur d’une improvisation stellaire à la contrebasse et archet acharné agrémenté  des actions extra-terrestres au piano et au live-signal-processing (Sonalika) qui font corps l’un à l’autre, justifiant remarquablement le postulat du live signal processing. Eicher renforce encore l’idée qu’ils peuvent étendre leurs registres sans fatigue et s’interpénétrer toujours plus avant. Une solide incursion de réelle avant-garde sublimant la pratique et les aléas de et après (plus de) quarante années d’improvisation libre.  Vraiment convaincant.

The Custodians Moribund Mules and Muskett Fire Adam Bohman Adrian Northover Sue Lynch Tutore Burlato #12  Cassette.

Adam : prepared strings, objects, wine glasses, voice, text & tapes
Adrian : saxophones, voice, wasp synth, kalimba, cowbell
Sue : tenor sax, clarinet, flute, voice.
Entendons-nous bien : voice dont est crédité chaque membre de ce trio pas comme les autres est celle qui dit des textes, parmi les plus out-of-the-wall qui puissent être entendus, parce qu’ils sont écrits par Adam Bohman, l’artiste surréaliste par excellence de la scène improvisée et noise britannique et absurdiste notoire. Une douzaine de titres répartis de chaque côté de la bande de la cassette et focalisés sur sa science du collage de mots / prose aléatoire ou son art de gratter et frotter (scrape and rub en anglais) ses objets, verres à vin, cartes de banque, ressorts, moule à gâteaux, fourchettes , débris, baguettes, vis, élastiques, boîtes etc…. amplifiés par micro-contact. L’écoute mutuelle est palpable, le rêve est présent, le goût des sons crachotants, sifflants et grinçants de l’objétiste et des ambiances fugaces, éthérées, évasives distillées par les deux souffleurs qui se mettent au service de la dynamique idéale. Il faudrait sans doute voir jouer/parler ces Custodians. Mais le gai crayonnage coloré et bucolique qui orne le boîtier dit tout : deux lapins habillés comme à la campagne conversent avec un épouvantail sans tête empaillé d’herbe fraîche sur un fond de montagnes stylisées. Dessin d’enfant d’Adam Bohman retrouvé par hasard dans ses archives, époque naïve. Au fil des plages, les actions musicales se précisent et s’intègrent aux paroles qui se dévident des manuscrits improbables avec une réelle conviction, celle des visionnaires, et cette diction bohmanienne qui défierait les cours d’art dramatique.  Titres à coucher dehors : Moribund Mules and Muskett Fire, Oxiacetylene Certifications. À conserver précieusement sur le coin d’étagère Bohman. Je vous promet un jour une chronique de l’intégrale des CDr auto-produits des Custodians (of the Realm) !

Phil Durrant - Martin Vishnick Rifinitori di momenti Confront ccs 95

Duo mandoline et guitare classique sur le label Confront de Mark Wastell. Mark Wastell et Phil Durrant ont collaboré durant des années dans la mouvance « réductionniste » - « lower case » et Phil avait abandonné  le violon (trio avec John Russell et John Butcher) pour l’électronique. Maintenant le revoilà avec une mandoline acoustique (et octave mandola) et un partenaire guitariste, Martin Vishnick avec une six cordes espagnole. Leur musique très cohérente semble jouée comme s’ils avaient en commun des vases communicants reliant leur écoute, leur cerveau, leurs sens l’un à l’autre et inversément. On est ici dans un univers acoustique arachnéen, pointilliste, sériel, sonique proche de guitaristes comme John Russell et Roger Smith ou le violoniste Phil Wachsmann. Cette improvisation typée British ou plus exactement Londonienne semble être née au légendaire Little Theatre Club  à l’ombre du grand John Stevens lecturant collègues et public. C’est l’album ECM (si si !) Improvisations for Cello and Guitar (Derek Bailey & Dave Holland, enregistrés en 1971 au LTC) qui a porté le genre sur les fonds baptismaux discographiques. Depuis, cette démarche cordiste et poétique a eu ses hauts et ses bas question faveurs du public et (surtout) des organisateurs-promoteurs et subi maintes fluctuations.  Derek Bailey (acoustique) Phil Wachsmann et John Russell en ont gravé les heures sans doute les plus étincelantes. En voici d’autres traces qu’il ne faut pas perdre : leurs échanges expriment une belle pertinence, l’hésitation permanente de ceux qui cherchent, une quête d’équilibres instables, une dérive dans un labyrinthe inexhaustif de doigtés sauvages et intuitifs, un tuilage sans fin ni début. Cordes nylons et cordes métalliques. On goûte l’improvisation véritable évitant par atavisme l’œuvre quantifiable et mesurable pour plonger dans le jeu sans arrière-pensée, la recherche incessante de l’éphémère. Vraiment intéressant et ludique.

Joao Pedro Viegas Luis Rocha Silvia Corda Adriano Orrù  Unknown Shores Amirani Records amrn 58

Unknow Shores : Rivages Inconnus. Avec un tel line-up et leur manière chambriste, on semble se trouver en territoire connu que ce soit une rive, la côte, une baie, ou même une falaise. Contrebasse au jeu super bien équilibré (Orrú), piano qui tire vers le classique contemporain (Corda avec un air de ce cher Howard Riley), deux clarinettes basses à la fois bruissantes ou suaves (Joao Pedro Viegas et Luis Rocha qui double à la clarinette Eb). Subtiles notes de pochette de Massimo Falascone. On se laisse emporter par le rêve, l’élégance des traits, la trajectoire méandreuse, l’inspiration lumineuse. L’inconnu se situe plutôt dans la grande qualité qu’ils se voient capables d’instiller au fil des secondes et minutes dans le moindre détail du jeu au travers d’un domaine musical qui a ses nombreux émules. Dix pièces excellemment montées, la dixième n'étant pas indiquée sur les détails de la pochette : Follow the White Rabbit , c'est ce que j'ai fait durant cette soirée d'écoute en pensant à Grace. Retenue et précision, multiplicité des occurrences sonores, création instantanée de formes construites avec un sens des perspectives et des équilibres tous azimuts. Une écoute profonde, sensible, raffinée relient les quatre participants où chacun partage à égalité l’espace sonore et le déroulement des improvisations sans qu’une voix accompagne l’autre, mais la renforce, la complète, l’enrichit, vient au devant de ses désirs sans tomber dans le trivial appel - réponse et autres mimiques. Les inconnus commencent à poindre dans les derniers morceaux car la construction collective devient plus ambitieuse sans nuire au taux de réussite, qui lui s'élève. Four Portraits les dévoilent crachant, percutant et grattant toujours de manière mesurée sans excès. Le cri  déchirant peut y côtoyer le clair obscur (Refractions). Défilent dessins, traits, figures, ellipses, taches, ombres, éclaircies et spatialisations du geste musical.  Un travail exquis et une véritable entente musicale. Corda et Orrù sont associés de longue date et fonctionnent comme les quatre ou cinq doigts dans un gant de velours. Ensemble avec ces deux clarinettistes de choix, ils réalisent un magnifique projet où l’improvisation spontanée jouxte la composition instantanée. Plus on l'écoute et plus on adore !!