12 juillet 2026

Tom Challenger & Evan Parker / Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista/ Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani / Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha

May Spring Last a Life time Tom Challenger Evan Parker False Walls fw21
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/may-spring-last-a-lifetime

Duo de saxophones tenor d’une durée de 53 minutes couvrant toute la durée de ce CD False Walls, label partiellement dédié aux enregistrements récents d’Evan Parker dont le projet du Transatlantic Trance Map, Marconi’s Drift ou ces Heraclitean Two Steps en solo de saxophone soprano (4CD’s 19 morceaux 2024). Si vous aimez le free cool relax mais profond et nuancé qui explore sonorités, harmonies complexes et étirements mélodiques méandreux avec une extraordinaire qualité de timbre, ce duo de sax ténor est une pure merveille où ces deux grands souffleurs prennent le temps de jouer .. au ralenti souvent au bord du silence. Tom Challenger (qui porte bien son patronyme) est vraiment un acolyte de choix au sein de ce duo, jouant avec un parfait niveau d’empathie et de subtilité face à Evan Parker, sans doute un des souffleurs hors-norme de sa génération … et des suivantes jusqu’à ce jour. Quand j’écris qu’ils prennent le temps de jouer, on entend vraiment pas ici ces extraordinaires cascades de notes et ces articulations du souffle et des doigtés ,truffées de triple détachés qui s’emboîtent comme si l’ingé son avait accéléré la vitesse de déroulement de la bande magnétique. Tout au contraire cet étalement de sons, de notes, de timbres « au ralenti » qui au fil des nombreuses minutes s’accélèrent jusqu’à la 26ème minute et des… permet à l’auditeur de pénétrer les secrets détaillés de fabrique de l’univers Evanparkérien, surtout pour un saxophoniste ténor qui cherche à développer son travail. Aussi, Tom Challenger offre une contrepartie idéale qui donne tout son sens à la musique. Effets de miroirs au travers desquels chacun se singularise autant qu’il complète la voix de l’autre. On y découvre aussi l’aspect ludique du bruitage percussif des clés duquel naissent des sifflements vaporeux pour enfin laisser place à des contrastes entre sonorités pleinement expressives et ces fumeroles subtiles presque désincarnées, lesquelles demandent un contrôle du son exceptionnel et un merveilleux sens mélodique. Aussi, on se laisse donc emporter par une narration – fil d’Ariane qui sous-tend toute la durée de la performance. Même si vous pensez avoir tout entendu d’Evan Parker depuis les débuts de sa carrière ou même depuis une vingtaine d’années après avoir empilé des tas de CD’s ou des vieux vinyles de collection, c’est à recommander vivement. Comme le dit le titre : May Spring Last a Lifetime.

Triacontagon Ivo Perelman Elliott Sharp Cyro Batista Defkaz fk029 CD
https://defkaz.bandcamp.com/album/triacontagon

Voilà bien une association de personnalités et d’instruments intéressante qui, à l’écoute, se révèle fascinante pour quiconque désire varier ses plaisirs dans l’univers du free-jazz en recherchant la surprise, l’originalité et même du jamais entendu ailleurs, … question assemblage contrasté d’improvisateurs. Saxophoniste d’inspiration aylérienne et travailleur obstiné de la sonorité du saxophone ténor avec une maîtrise du registre aigu, bien au-dessus de la tessiture de l’instrument, Ivo Perelman s’adjoint deux collègues atypiques par rapport à la doxa du jazz contemporain même free. Son compatriote Cyro Baptista est un percussionniste issu des différentes musiques traditionnelles brésiliennes dans le sillage des Airto Moreira et Nana Vasconcelos dont l’origine plonge pleinement dans les racines de la musique africaine. Plutôt que jouer les rythmes ou que de tourner autour comme le font les batteurs « free », Cyro suggère les rythmes ou plus exactement des pulsations croisées avec tout un attirail percussif brésilien qu’on « frappe » , gratte, frotte secoue, cliquète comme s’il s’agissait de mouvements du corps dans une dimension quasi kaléidoscopique (claves, cloches, paniers de coquillages ou de graines, grattoirs, arc à corde métallique berimbau, tambours atabaque, reco-reco etc..… Évidemment, les harmoniques aiguës du souffleur sifflent et chantent avec le feeling de la « saudade » de la samba , influences de la capoeira, du candomblé … tout en se déchaînant comme un free-jazzman allumé ou au contraire éthéré et évoquant le timbre des jazzmen Stan Getz ou Hank Mobley… Jusque-là ce tandem évoluerait dans un univers syncrétique unissant les expériences brésiliennes et free – jazz afro-américaines s’il n’y avait pas la présence étonnante du guitariste électro-acoustique New – Yorkais Elliott Sharp, ici à la huit-cordes. Celui-ci , tout comme Cyro Baptista a évolué dans la sphère improvisée expérimentale de la Grosse Pomme dont John Zorn est pour beaucoup la référence la plus souvent citée dans les média. Cette mouvance qui a été autrefois fortement influencée par la scène de l’improvisation libre européenne aime a mélanger les genres, les styles et croiser des démarches individuelles très souvent dissemblables pour faire évoluer la pratique musicale.
Et merveilleusement, la démarche sonore « abstraite » entre bruitisme et électro-acoustique colorée et mouvante d’Elliott Sharp s’intègre parfaitement au sein de ce trio pas comme les autres. Il y aurait un côté post-rock assumé reliant certains rythmes appuyés de Baptista avec les sons qui semblent sortir de nulle part et oscillent en syncope avec ceux du brésilien, alors qu’Ivo Perelman assume la vocalité des speaking tongues incontournables du sax ténor free-jazz avec la plus grande classe. Les trois musiciens évitent tous les clichés dans lesquels ils auraient pu tomber quand on exploite systématiquement des trucs et des ficelles. D’un morceau à l’autre apparaissent de nouvelles idées où par exemple des techniques alternatives de la guitare électrique s’intègrent dans des beats qui relaient ou relancent les rythmes et pulsations du percussionniste. Sur cette complicité (et la voix de Cyro, transformée (?) par instants), s’élance en spirales et ellipses le lyrisme tendre ou les morsures aiguës et déchiquetées de Perelman (1/ Dyonisus in Amazon). Une fois atteint un degré d’intensité ludique, chacun des membres du trio rivalise pour tromper l’ennui avec frénésie, dérapages et accélérations tournoyantes. Six improvisations remarquables échantillonnent vivement autant dans l’emballement de l’action qu’avec une forme de délicatesse distanciée comme dans 2/ Sacred Geometry in the Tropics, les trois musiciens distillant les sons, bruissements et couleurs en toute quiétude en vue de construire un autre univers qui s’étale comme dans un rêve. Ah les frappes décalées et rythmiques sur des ustensiles métalliques et tambours de Cyro Baptista qui trouvent un écho jungle par le truchement des glissades saccadées sur les cordes de Sharp lequel semble utiliser à perte de vue un arsenal d’effets déconcertant . Chacune des six improvisations libres développe des idées nouvelles tout en recyclant adroitement des éléments utilisés dans les morceaux précédents afin de leur donner une autre dimension. L’invention se situant ici au croisement de l’imagination spontanée et de la mémoire d’événements antérieurs, cultivant l’irrégularité dans le flux et la pluralité des inspirations au-delà des conventions. Au cœur de la musique, des rythmes afro-brésiliens libres qui ne dictent aucune métrique mais laisse chacun des trois artistes libres de voyager dans cet unique univers suggéré par les titres : Inside a Broken Circle, Electric Banacchalia, Irregular Forms in Humid Space, Disordered Continuum. Mais aussi l’adaptabilité imprévisible d’Elliott Sharp avec qui Ivo a gravé deux excellents albums (Artificial Intelligence et le CD 2 de Trifecta) et le lyrisme multi facettes d’Ivo Perelman, un jazzman « free » qui ne se produit que dans le contexte sans concession de l’improvisation libre (totale) d’égal à égal. Il titre d’ailleurs de son sax les harmoniques aiguës extrêmes les plus lyriques et expressives qui soient sans s’imposer comme le soliste (aussi introverti qu’exacerbé selon les instants) du trio tracté ou propulsé par les deux autres. Il s’agit d’une collaboration égalitaire où chacun est libre, à l’écoute, audacieux voire intrépide, et responsable/ solidaire. Les surprises sonores de Sharp et Baptista surgissent de nulle part pour illuminer notre perception de l’imaginaire, de l’imagé et de leurs émotions vibratoires qui divaguent parfois dans un no man’s land formel « non-idiomatique » . C’est en cela que ce jazz free d’un autre type adopte pleinement les expériences vécues de l’improvisation libre radicale. Rappelons que Cyro Baptista a joué et enregistré avec Derek Bailey, le « guru de l’improvisation libre » et qu’Ivo Perelman s’adonne systématiquement à enregistrer des rencontres avec de nombreux improvisateurs / instrumentistes, Sharp étant sans doute le plus far out de ce trio atypique. Defkaz a publié un quartet « plus traditionnel » du point de vue « jazz », Synesthesia (Ivo, Matt Shipp, W. Parker et Bobby Kapp). Voici une véritable innovation surprenante publié par ce label grec qui mérite notre attention au titre curieux de Triacontagon dont je vous laisse deviner le sens au niveau sémantique. Une merveille de synchronisation inspirée

Steve Gibbs plays André Féron + Narváez, Frescobaldi & Geminiani 4DARecords 4DRCD024
https://stevegibbsguitar.bandcamp.com/album/steve-gibbs-plays-alain-f-ron

Spécialiste de la guitare à 8 cordes, Steve Gibbs s’est d’abord adonné à la sept cordes dans le but de transcrire, adapter et jouer les pièces de luth de la musique baroque. Son association avec le compositeur contemporain Alain Féron s’insère pour les deux musiciens dans le prolongement et sous l’inspiration de la musique baroque de Luys de Narváez(Fantasia Sobre Fa-Do-Mi-Ré), de Girolamo Frescobaldi (Altro Ricercar) et de Francesco Geminiani (Adagio), respectivement actifs aux débuts du 16ème siècle, du 17ème s. et du 18ème s. Dans le déroulement des œuvres enregistrées tout au long de l’album initié par la Cena d le ceneri op. 37 d’Alain Féron, alternent successivement les œuvres anciennes des compositeurs précités et celles contemporaines d’Alain Féron. L’Adagio de Geminiani est suivi des Variations en Abîme op. 44 (d’après une sonate de Geminiani), œuvre réactualisant le jeu de la guitare en conservant la complexité et certaines caractéristiques essentielles de la facture de la musique dont Alain Féron s’inspire en s’évadant des formes initiales et de leurs relations harmonico-mélodiques. Je n’ai pas la prétention ni le savoir d’un musicologue aguerri, c’est pourquoi mon intérêt est surtout centré sur la qualité du travail du guitariste confronté aux formes musicales et à leurs agencements dans le temps et la durée. Steve Gibbs est un vieux routier de la musique savante qui a un art consommé et agile pour faire vivre et battre le cœur de la musique sur les cordes résonantes et vibrantes de son fragile instrument pour lesquelles chaque note jouée s’animent en sympathie fréquentielle avec celles émises presque simultanément dans des déambulations eschériennes ou pythagoriennes bourdonnantes ou infiniment précises. La virtuosité s’efface dans le concert intérieur des lignes, angles et croisillons qui d’interpénètrent le plus naturellement du monde exprimant la grâce sans souligner l’effort. Quant un compositeur subtil et original et un super instrumentiste virtuose se mettent au service l'un de l'autre pour élargir le champ musical autour d'un intérêt commun et une synergie intime et très proche. De magnifiques inspirations pour un guitariste "classique" (mais aussi improvisateur) avec un parcours de vie musicale exceptionnel comme le mentionne le passionnant livret informatif de pochette. !

Allons – y Le Vice Anglais Ricardo Guerra Pirès & Bruno Parrinha 4DARecords 4DRCD023
https://4darecord.bandcamp.com/album/allons-y

Après Vas-Y , le premier album du tandem Ricardo Guerra PirèsBruno Parrinha respectivement guitariste électrique « noise » et sax alto, voici Allons-y avec un tableau nocturne d’une villa éclairée de l’intérieur et un voiture à peine perceptible dans la nuit profonde et stationnée à proximité. Les crédits indiquent : Electronic processing and loops were made « live” (en studio). Une musique dense, épaisse, noire, noise, bruitiste destroy et intensément électronique. Avec un nom de groupe tel que Le Vice Anglais, j’aurais imaginé que celui-ci fasse allusion aux excès de l’improvisation livre British qui fut il y a cinquante voire quarante ans la plus radicale de la scène free européenne (AMM, Bailey, Parker, Lytton, Wachsmann, Oxley, Rutherford, Minton, Turner etc…). Les musiciens de la scène free allemande la qualifiait de British Disease vers les années 1972-74. Mais je traduis les notes de la page bandcamp d’Allons- Y : L'expression « le vice anglais » désigne le goût acquis pour les châtiments corporels, prétendument répandu au sein de la population anglaise. On suppose que ce goût est stimulé par l'exposition régulière des adolescents à ces pratiques dans le cadre de l'enseignement traditionnel (aujourd'hui abandonné). En psychanalyse, le lien entre le plaisir de la douleur (masochisme) et la compulsion de répétition est un thème central. Freud postulait que le fonctionnement psychique était régi par le principe de plaisir, qui recherche la satisfaction et évite le déplaisir. Cependant, l'observation clinique de patients répétant sans cesse des expériences traumatiques et douloureuses a remis en question cette théorie. Dans la recherche de satisfaction dans la souffrance, la psychanalyse suggère que les individus peuvent obtenir une forme de satisfaction en se plaçant dans des situations de souffrance ou de maltraitance. La répétition de situations douloureuses sert également de forme d'autopunition pour satisfaire des besoins internes, ce qui peut paradoxalement apporter une forme déformée de soulagement ou de plaisir. Par la répétition, un individu peut transformer une expérience traumatique vécue passivement en une action active, ce qui lui confère l'illusion de contrôler le traumatisme initial. Ce contexte sert de base conceptuelle à la définition de la catharsis du groupe « Le Vice Anglais » face aux pressions de la société actuelle. Leur premier album, intitulé « vas-y », est sorti en 2025.
L’intense densité électrique – électronique et les bouillonnements et étirements des effets sonores électroniques font parfois songer à une sorte d’orgue électrique déjanté sur le point d’exploser. Mais au fil des plages le paysage sonore et l’ambiance se diversifient au niveau des sonorités, des formes et de la conception. Comme je ne suis généralement pas friand de musiques intensément électriques qu’on qualifie de noise ou destroy, j’apprécie malgré tout tous les efforts accomplis à la suite de leur premier album, Vas-y, dont l’oeuvre d’art quasi photographique de la pochette est tellement similaire à celle d’Allons-Y tout en me demandant sous quelle forme sonore intervient le saxophoniste tant son saxophone alto est peu aisément reconnaissable. Sauf peut être dans 6/ et 7/ où on devine la source sonore du sax alto dont la sonorité est malaxée avec une articulation féroce avant de tournoyer simultanément comme une soucoupe volante dans toutes les directions. Sans doute à cause du processing électronique qui l’assimile aux effets sonores de la guitare électrique, rendus malléables, presqu’intersidéraux, à travers de minutieux réglage qui passent inaperçus dans une pâte sonore en fusion incandescente et rougeoyante. Les bords de cette masse brûlante oscillent dans des sifflements perçants et s’effritent dans des frictions bruitistes ou des crachements fumigènes. Ces 13 morceaux offrent à chaque fois une approche sonore différente qui permet d’identifier clairement chacun d’eux. Souvent plusieurs couches sonores se superposent, certaines en boucles et d’autres étirées jusqu’à un relatif paroxysme ou hurlant comme un cracheur de feu et puis, fusionnent dans un magma bouillonnant, acide et déchirant, criant rageusement au point qu'une écoute inattentive oblitère la perception des glissandi excellement contrôlés (cfr 2/ first alles drinnen) et du calibrage des sons étrangements agrégés et suspendus par-dessus un vide abyssal. Bref à chaque morceau sa peine : on happe des formes renouvelées et extravagantes au départ d’une formule instrumentale en forme de parti-pris sublimé tout au long de l’album par un renouvellement constant et une exubérance brûlante et noire de souffre. Une fois accoutumé à leur démarche, l’auditeur en découvre la musicalité inhérente d’une harmonie secrète d’extrêmes interférences et d'oscillations de glissandi contradictoires saturés (5 / inter faeces et urinam). Une belle découverte dans un genre ardu à valider avec toute la conviction nécessaire pour convaincre un auditeur exigeant rompu à l'exercice.

9 juillet 2026

Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards/ Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi/ Sonic Gnostic Eyvind Kang/ Udo Schindler Harald Kimmig Erik Zwang Eriksson

Felix Mandhira de Saram Steve Beresford John Edwards Fundacja Sluchaj FSR
https://sluchaj.bandcamp.com/album/felix

Voici un album en trio réunissant violoniste piano et contrebasse et qui incarne la musique improvisée libre sous de nombreux aspects ou caractéristiques. Une dimension ludique exacerbée, un travail sur les textures et les actions interactives mues plus par instinct que par idées toutes faites, un sens inouï de la diversité des sons et des atmosphères, l’art véritable du charivari. À l’intérieur de la pochette à rabat, on distingue sur le portrait en noir et blanc du pianiste Steve Beresford un empilement d’objets hétéroclites étalé sur les cordes du grand piano. On a bien du mal à distinguer certains frottements de cordes : violon de Mandhira de Saram ou contrebasse de John Edwards. La science spontanée du bruissement organique conjuguée au délire « interventionniste » qui ne se refuse aucun écart tout en étant toujours à propos mais avec un capacité à créer la surprise. Ces trois musiciens traînent derrière eux un contingent de sacs à malices dont ils sèment le contenu en absence de toute logique « compositrice » avec la plus folle des fantaisies et un sens de l’écoute et du bienfondé de leurs assertions instrumentales instantanées qui défie l’idée - même d’improvisation libre. En effet, ils perçoivent que la liberté et l’improvisation n’ont rien de défini et que la liberté est sans limite, l’assumantt avec la plus formidable des évidences. Ça gratte, grogne, grince, grésille, frotte, frictionne, craque, crispe, crisse, croasse, palpite, surgit, contorsionne, murmure, consonne et résonne, s’éparpille, se contracte et souvent défie notre perception, secoue irrémédiablement les références, les codes et les certitudes. Si John et Steve ont derrière eux une belle masse d’enregistrements parmi lesquels certains coïncident avec l’ expression personnelle la plus essentielle de leurs personnalités musicales respectives je signale l’existence d’un remarquable album de Mandhira de Saram en compagnie de Benoît Delbecq, Spinneret (Confront Records) chroniqué ici même.

Duos and trios Tom Jackson Daniel Thompson Marcello Magllocchi Empty Birdcage EBR 016
https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/album/duo-and-trio-improvisations

Le clarinettiste Tom Jackson et le percussionniste Marcello Magliocchi ont développé chacun une belle expérience de travail avec le guitariste acoustique Daniel Thompson, le responsable du label Empty Birdcage. Tom et Daniel font partie du trio Hunt at the Brook avec l’altiste Benedict Taylor avec qui Daniel avait initié son label pour le double CD en duo ‘t Other. Marcello et Daniel font aussi partie du Runcible Quintet avec Adrian Northover, John Edwards et Neil Metcalfe avec cinq CD’s et de nombreux concerts à leur actif. Rien d’étonnant que ces trois improvisateurs aient enregistré ce magnifique album de Duos et Trios. Magnifique parce que cet enregistrement d’échanges subtils et détaillés tout en nuances apporte un supplément d’âme dans le chef de chacun des trois improvisateurs. Chacun avec des caractéristiques sonores – structurelles / formelles et émotionnelles qui les identifient individuellement et leur permettent de dialoguer et de devenir chacun un complément indissoluble de duos changeants et de trios métamorphiques. Une succession de quatre duos : First duo de Jackson – Thompson, Second & Third duos de Jackson – Magliocchi, Fourth duo de Magliocchi – Thompson, encadrés par les deux premiers morceaux et le final en trio.
Caractéristiques de chacun des improvisateurs : Tom Jackson compresse l’air en étirant les notes dans des spirales arcboutées sur des doigtés croisés et une tendance à la microtonalité. Comme disait Mingus à propos d’Ornette Coleman, il joue « juste » en jouant faux par rapport aux conventions « classiques » au point que chaque étirement de note, glissade et accent n’appartient qu’à lui. Il écarte ou rapproche les intervalles en oscillant délicatement les rapports harmoniques parfois un souffle léger et éthéré ou alors crée des tensions au bord de l’éclatement forcené de la trame mélodique malmenée par ses torsades enfiévrées. Parfois bruitiste. Le contraste et l’empathie sonore se conjuguent face aux multiples croisements anguleux de lignes, suggestions de formes géométriques imbriquées du guitariste Daniel Thompson dont le style navigue entre un ascétisme minimaliste et des tuilages de clusters savamment construits, mais parfois au bord d’une illusion de chaos. Il fait songer immanquablement à ses deux aînés Derek Bailey (acoustique) et John Russell tout en s’en démarquant chaque instant tant sa manière personnelle est originale. Tous deux aiment explorer aussi les extrêmes comme s’ils se perdaient au-delà des limites de leurs univers. Le troisième larron, Marcello Magliocchi est un adepte des cliquetis et micro-roulements sur une mini-batterie qui voyage par avion au tarif le moins cher car son matériel est plus que basique. Son style rentre dans la catégorie des chercheurs pointus de la percussion « free-improvised-music » des Paul Lovens, John Stevens ou Roger Turner. Il ne sera jamais pris en défaut de « couvrir » ses collègues, y compris le discret Daniel Thompson, avec ses enchaînements de cliquetis, de frappes discrètes, amorties, grattements ou frottements de peaux ou métaux, … son étrange cymbale rectangulaire aux bords arrondis made by UFIP qui tinte à merveille sans « crasher » , ses deux mini-tambours, les fines baguettes, micro-frappes et cascades intermittentes de mini roulements véloces… tout un arsenal fugace…. Ce trio et ces duos forment une galerie vivante d’échanges qui bonifient et subliment tout ce qu’on a déjà entendu de ces trois remarquables improvisateurs dans leurs enregistrements précédents. Merci à Finch pour ses pastels sur la pochette ! À ne pas hésiter si vous croisez ces musiciens et s’ils sont munis de ces sésames d’un autre monde.

Sonic Gnostic Eyvind Kang Aspen Edities Aspen 011
https://aspenedities.bandcamp.com/album/sonic-gnostic

Il y a plus de vingt an, on découvrit Eyvind Kang, un très remarquable violoniste d’avant-garde, entre autres en compagnie du contrebassiste Michael Bisio dans MBEK – Meniscus MNSC 005, un des nombreux micro-labels d’improvisation au catalogue incontournable qui fleurissaient à l’époque. Mais aussi dans le sillage de Tzadik dans lequel Eyvind Kang se distinguait dans des projets audacieux. Au fil des années, il s’est passionné pour la musique traditionnelle d’Inde du Nord (entre autres). Dans Binnah, on entend un écho qui évoque l’instrument de base de cette musique indienne, influence prépondérante du minimalisme des Terry Riley et La Monte Young : la vina à trois cordes avec laquelle l’élève ou acolyte égrène impertubablement les trois notes du Raga. Et quel étrange et étonnant orchestre qu’Eyving Kang a rassemblé ici : lui – même joue du kèmanché et de la guitare acoustique. Le kèmanché est la vièle de la musique classique du Radif Persan, mais aussi des bardes d’Azerbayjan. On y trouve Timothy Young electric & acoustic guitar, Jessica Keney, voix, Bill Frisell, electric guitar, Louis Coy, clarinet & flute, Diego Gaeta, electric piano, Tim Tsang piano, Breana Gilcher oboe, flute, Jesse Quebbeman-Turley, drums. Et Adrienne Varner piano pour Grass study. Musique orchestrale pure dépourvue de solos individuels et centrée dans une forme de méditation soutenue.
Si le deuxième morceau , Grass est écrit pour le piano en solitaire aux sonorités clairsemées dans la première partie, le fait que s’adjoignent ensuite et successivement les interventions isolées ou conjointes d’une ou deux notes tenues des autres instrumentistes (piano électrique, flûte , clarinette, hautbois … ) nous permet de mesurer et de percevoir comment s’étage et s’agrège la subtile musique d’Eyvind Kang par rapport aux dissonances jouées au piano qui s’insinuent petit à petit dans l’ensemble. Dès lors, l’écoute d’autres morceaux comme Binnah s’éclaire... et sa pensée musicale se révèle. Ces dissonnances et leurs silences sont ensuite mis en valeur par la pianiste Adrienne Varner dans le troisième morceau, Grass Study, sorte de « version solo » de Grass. Certains voudront y voir l’influence de Morton Feldman ou d’un autre « guru ». Mon point de vue est qu’il existe une quantité de possibilités immanentes et inhérentes dans la pratique musicale contemporaine (ou ancestrale) et, comme c’est si clair dans cet album, ces musiques existent par elles-mêmes, tant par leur propre vie qu'au travers de notre perception sensible dans l’instant par delà les références et... tous les -ismes ou « gallerismes » typiques du marché de l’art. La musique, elle s’envole et disparaît, une fois jouée et il faut la rejouer ensuite. Et donc, si même il ne m’arrive pas souvent d’écouter ce « type de musique », j’en apprécie vivement la qualité, la sensibilité et la pureté qui s’en dégagent. Merveilleux ! Aspen Edities, Ruben Machtelinckx, le producteur du label et Bart Declerck, l’artiste de la pochette colorée ont eu la main heureuse en publiant / contribuant à ces œuvres remarquables qui échappent aux catégories.

Udo Schindler & Harald Kimmig featuring Erik Zwang Eriksson Imprints of Experiences Creative Sources CS892CD
https://creativesources.bandcamp.com/album/imprints-of-experiences-2

Enregistrement en duo du violoniste Harald Kimmig et du souffleur Udo Schindler (B-flat and bass clarinets, et E-flat tubax) et en trio avec l’adjonction sur quelques morceaux du percussionniste Erik Zwang Eriksson, un collaborateur fréquent des séances et concerts librement improvisés d’Udo Schindler, un artiste connu pour sa discographie très étendue. Bénite soit l’idée de réunir Udo Schindler avec Harald Kimmig, un violoniste d’une finesse rare qui se prête à tous les jeux collectifs possibles avec une grande faculté d’adaptation. Et c’est tout au bénéfice des deux improvisateurs et du troisième selon les morceaux. Udo va chercher jusqu’au bout de ses possibilités sonores et invente des formes mouvantes inspirées par la gestuelle du violoniste lorsque celui-ci fait virevolter son archet en frottant, touchant ou frappant à peine ses cordes en changeant le timbre, la dynamique…. L’aspect vocal de son souffle fait grailler les sonorités, faussoier les intervalles et étirer les notes aiguës en spirales sauvages tandis que son collègue percussionniste frappe à peine de la pointe des pieds. Création de l’écoute et de l’attention, ces onze duos – trios s’étalent délicatement dans la durée qui s’échappe dans un bel esprit de communion. Si Harald Kimmig est un rare improvisateur au niveau du (petit) nombre de disques publiés, Udo Schindler se situe tout à l’opposé par son exponentielle production d’enregistrements avec un nombre incalculable de collègues parmi les meilleurs. Au contact de plusieurs d’entre eux comme Harald Kimmig, Udo Schindler est en train de s’améliorer sensiblement à exceller dans l’art d’improviser librement et collectivement. Et son ami percussionniste Erik Zwang Eriksson a le bon feeling pour leurs aventures sonores.

21 juin 2026

Trevor Watts Barry Guy Ramon Lopez/Daniel Studer Lara Süss/ Olaf Rupp / Archie Shepp Dérailleur the 1964 Demo w. Roswell Rudd Dennis Charles Steve Lacy and

The First Touch Trevor Watts Barry Guy Ramon Lopez Fundacja Sluchaj FSR /01 2026
https://sluchaj.bandcamp.com/album/the-first-touch

Le saxophoniste Trevor Watts, alors membre du Spontaneous Music Ensemble (1965 – 1994, introduisit un jeune contrebassiste alors étudiant dans le cercle pointu de ce qui allait devenir le mouvement moteur de la musique improvisée libre britannique (John Stevens, Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, Kenny Wheeler, Tony Oxley, Eddie Prévost, Keith Rowe, Lol Coxhill, Keith Tippett, Julie Tippetts, Maggie Nicols, Elton Dean, Paul Lytton, Howard Riley, Larry Stabbins , etc…). Peu après une première scission au sein du SME, Watts, Rutherford et Barry Guy formèrent Amalgam, un groupe qui évolua ensuite parallèlement au SME sous la houlette du saxophoniste. Par la suite vers les années 1975-1979, Trevor, Barry et John Stevens se retrouvent dans un énergique trio free jazz et enregistrent les superbes albums No Fear et Interaction Application And dans lequel le souffle de Trevor brille au saxophone soprano. Il faut dire qu’à l’époque Evan Parker , saxophoniste soprano par excellence, et Trevor Watts se sont relayés au soprano au sein du SME, celui-ci gravant pas moins de trois rares LP’s du groupe légendaire au soprano au sommet de la créativité pour un instrument aussi difficile. Et justement, ces retrouvailles de 2025 enregistrées au Centre Culturel de Lublin démarrent au sax soprano, alors que de nombreux auditeurs imaginent Trevor comme un altiste. Pour cette équipée hardie, ils se sont adjoints le concours d’un extraordinaire batteur « tout – terrain » du point de vue stylistique , Ramon Lopez, un sacré percussionniste qui a assimilé les meilleures qualités des grands batteurs du free les plus lisibles et « aériens » ( Favre, Altschul, Mc Call) et la pratique de l’improvisation libre. Son jeu de cymbales foisonnant et son sens inné de la résonnance des frappes sur les fûts est au top ! Si Barry Guy a la capacité à s’intégrer à différents courants sans jamais se départir de son approche personnelle et d’une grande flexibilité, Trevor Watts a un sens de l’écoute proverbial avec un art consommé pour infuser une sérieuse dose de lyrisme mélodique free tout en réagissant au quart de tour aux injonctions du bassiste. Ce trio sax alto et soprano , contrebasse et batterie est assurément un grand moment particulier de l’efflorescence du free (jazz ou avant-garde). Notre souffleur est une véritable fontaine d’idées toujours émises dans le sens collectif. Il ne « soloïse » pas . Il ajoute sa voix à égalité avec les deux autres, parfois comme s’il les secondaient, en choisissant de se laisser emporter en attendant d’imprimer sa marque dans un tourbillon. Il arrive aussi que Ramon joue du tabla et des cymbales simultanément et Trevor du soprano qui sonne come une flûte par instant, le bassiste adaptant ses pizzicati dans les aigus avec une justesse absolue. Cette conception multidirectionnelle du trio fonctionne pour notre plus grand bonheur : le paysage et toutes leurs interactions parfois imprévisibles pour celui qui connaît bien ces artistes, seront une magnifique découverte pour les amateurs de free / improvisé. Et que dire de ces déchirures de l’espace temps quand Watts frictionne avec un pressing inouï les turbulences extrêmes de la colonne d’air en communion avec les zébrures moirées et mouvantes de l’archet fulgurant sur les cordes. D’ailleurs le contrebassiste percute col legno dans une pluie percussive ultrafine par-dessus laquelle le souffleur zézaie. Ce qui pourrait être compris ou interprété comme une séquence sonore ne constitue qu’un point de départ de l’imagination instantanée qui nourrit une évolution du jeu collectif vers une véritable composition, un développement entre constructions mélodiques, sens de l’abstraction picturale (Ramon et Barry sont aussi des artistes graphiques, interactions égalitaires , substrat swing spontané et envolée furieuse. Bref on perçoit tout et son contraire d’une seul tenant. Voilà du jazz free free de très haut vol qui ne vous obligera pas à remonter en arrière dans le temps pour vous rassurer de ne pas vous être trompés en vous enthousiasmant comme des gosses à la St Nicolas.

Daniel Studer Lara Süss luftgefaltet Impakt CD
https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/luftgefaltet

De toute évidence la chanteuse Lara Süss a une consonnance jazz dans le phrasé lors du début du premier morceau face à son confrère Daniel Studer, contrebassiste phare de la scène improvisée contemporaine suisse, on va dire assez radicale. Ici, il explore et utilise toutes les occurrences sonores de sa contrebasse à l’archet (grinçant, percutant, sciant, frottant énergiquement, arcboutant les doigts crochus sur les cordes pressées contre la touche. Sa partenaire, n’en fait qu’à sa tête au fil des huit morceaux en suivant le fils de ses idées : murmures, chant à gorge déployée, effets respiratoires, mélodies fragiles s’insérant un instant entre effets vocaux, voix blanche ou zézaiements. L’art du contraste, mais aussi confrontation de l’intime, un fil de voix dévidant une poésie intériorisée. Le contrebassiste multipliant les émotions, les sons divergents et les dynamiques alors que la voix dérape, s’insurge, bruite, bruissone, ou vibre lointaine sur une seule note ou presque en modulant l’intonation, le timbre fragile, ou inspire …. Et leurs étalements successifs de voies et de voix improvisées assurent de fécondes narrations dont le sort et leur issue évolue du tout au tout tout au long de leurs duos. Aucune lassitude , répétition ou redite, mais un renouvellement constant d’idées de textes, de mots chantés ou parlés, de vocalises et de sons / actions à la contrebasse. Aussi « improvisation abstraite » introspective que babil poétique émotionnel , tous deux dans l’instant, les deux approches s’enrichissent et s’éclairent mutuellement avec le plus grand naturel Ci-dessous le texte inclus dans la page bandcamp :
Ich höre ein Augenzwinkern. Ein durchaus ernstgemeintes Kleinod. Und die Euphorie dazwischen, die Leichtigkeit, das Lächeln. Die Hingabe an Winzigkeiten, das stürmische Drängen und das unbedingte Wollen. Ich höre die Vernunft und das Schweben zwischen Tür und Angel. Und dann das Fallenlassen jeglicher Zurückhaltung, das Schöpfen aus den Vollen. Ungesagtes wird zum Leben erweckt, der Zwischenwelt Klang eingehaucht. Schließlich das Dahingleiten zwischen Möglichkeit und Möglichkeit. Und alte Möglichkeiten aufzählen und neue Möglichkeiten erschließen und weitere Möglichkeiten möglich machen und andere Unmöglichkeiten ins Gespräch bringen.
Ich höre Widersprüche und Klangfenster, getupfte Sprachlosigkeit neben aufgetürmter Wortfülle. Ich höre seltsam vertraute Melodien oder habe ich nur davon geträumt? Dann öffnet sich auf einmal eines der Klangfenster, ganz unverhofft dahinter.
luftgefaltet ist das erste Album des improvisierenden Duos Studer-Süß.
Die Zusammenarbeit von Studer und Süß beginnt mit einer Reihe von Spaziergängen durch die Stadt Zürich. Die beiden gehen Meile um Meile, mal zielgerichtet, mal absichtslos, bedächtig, andächtig, ins Gespräch vertieft. Sie stoßen auf Schnittpunkte, sie freuen sich an Unterschieden, sie offenbaren Einiges, lassen Anderes im Dunkeln, sie gehen weiter und weiter. Das Laufen lockert, lockt die Zunge, der Faden des Gesprächs reißt nicht ab, weicht manchmal der Stille.
Die Protagonist:innen widmen sich schließlich ihren Instrumenten, ganz unprätentiös, schlichtweg unabdingbar, bestimmt, gelassen, unaufgeregt, bei der Sache, Meile um Meile, Meter um Meter, Note um Note, Ton um Ton. Das Resultat: Klänge eingebettet in Atempausen, zeitlose, lebendige, improvisierte Musik.


Fuzzy Logic Olaf Rupp Palilalia 2LP
https://palilalia.com/
https://audiosemantics.bandcamp.com/album/fuzzy-logic

Extrait des notes de l'album : The Album will be available as a 2LP vinyl release on PALILALIA records.
palilalia.com Commentaire de l’artiste : For a long time I haven't made an album that doesn't fit anywhere like this one. FUZZY LOGIC was created in spring 2018 during the four-week preparation phase for two solo concerts as opener for Michael Gira at the Volksbühne in Berlin and at Kampnagel Hamburg. Making recordings has always been a good way for me to prepare for bigger, important concerts. In this case it was especially important to me to avoid the stylistic constraints between free jazz and the so-called "improvised music close to new music". But I also didn't want to abandon myself completely to the modal melancholy that has always fascinated me so much about the masterful power of Michael Gira's guitar riffs since I heard the Swans live in a small hall in the dystopian ruins of the Saarland steel industry when I was twenty years old. The confrontation with these three poles of influence during the rehearsal phases for the concerts drew me into a very exciting and productive no man's land. Unrootedness is also a power, a gift, a way.
On remarque depuis des années que le guitariste Olaf Rupp a plusieurs cordes à son arc, acoustique virtuose ou intensément électrique. Guitariste fétiche du label Free Music Production de la « troisième génération », il a aussi accompli un extraordinaire travail d’éditeur avec tous les anciens albums du label FMP et de son étiquette sœur SAJ pour leur compte via la plate-forme Destination Out en y ajoutant des inédits passionnants (Brötzmann, Kowald, Schlippenbach, Sven Åke Johansson, Wolfgang Fuchs, Hans Reichel, Irene Schweizer, Paul Lovens, Gunther Christmann, Conrad Bauer & Hannes Bauer, Gunther Sommer, etc…). Ce double album vinyle Fuzzy Logic constitue une somme à la fois inspirationnelle et technique dans une dimension « noise » atavique d’une remarquable complexité et d’une lisibilité exemplaire alors qu’il empile souvent deux ou trois couches avec de multiples effets, boucles, résonances, harmoniques. Il y a parfois un côté à la fois acide, planant et vocalisé avec un dosage remarquablement détaillé dans les sonorités mutantes et métamorphiques. Toutes les aspérités du noise, les frictions bruitistes, des frottements écrasant les cordes sur les frettes, une imbrication délirante d’actions crissantes sur l’instrument et aussi un sens rythmique sous – jacent. Dans une autre vie Olaf Rupp a été à la fois un fan et un acteur dans (post) rock - punk extrême et radical. Cette expérience ressurgit ici dans un long message hyper bien modulé, croisant simultanément la recherche formelle sophistiquée polyphonique très bien construite dans la durée et une expressivité émotionnelle qui peut se révéler intense. Je recommande cet album précieux essentiellement pour sa profonde réussite musicale qui atteint une complexité inouïe. Tous ceux qui se passionnent pour les travaux de Derek Bailey, Keith Rowe, Hans Reichel, Fred Frith, Elliott Sharp, Raymon Boni, Jean-Marc Montera, Erhard Hirt, Florian Stoffner, etc… se doivent de découvrir ce guitariste essentiel de la scène actuelle, entendu aux côtés de Paul Rogers et Frank Paul Schubert, Lol Coxhill, Tony Buck, Tristan Honsinger, Rudi Mahall, Rudi Fischlehner. Recommandés aussi, ses albums solos pour FMP : Life Science et Whiteout et ses productions personnelles sur son label audiosemantics https://audiosemantics.bandcamp.com/

Archie Shepp : Déraileur The 1964 Demo Dennis Charles Arthur Harper Roswell Rudd Steve Lacy Triple Point Records
https://www.triplepointrecords.com/TPR-311.htm

L’ultra classieux label vinyle Triple Point de Ben Young a encore frappé. La première démo personnelle « free-bop » d’Archie Shepp datant de 1964 et contenant une reprise de Duke : Sophisticated Lady et des compositions originales , Viva Jomo et Dunbar Days & Miami Joys avec plusieurs prises successives qui s’écoutent avec bonheur. Non seulement Dennis Charles swingue excellement, mais Archie Shepp nous livre un jeu qui contient déjà la quintessence de son style « free ». Les deux musiciens avaient déjà joué et enregistré ensemble avec Cecil Taylor (« Air » ou the World of Cecil Taylor LP label Candid 1960). Par la suite, Charles fit partie du quartet légendaire « Schooldays » dévolu à la musique de Thelonious Monk avec Steve Lacy et Roswell Rudd, présents dans cet enregistrement inédit et inattendu. Il y a sans doute moyen d’obtenir cet album vinyle via soundohm sans devoir payer des taxes douanières. Triple Point a publié un coffret du New York Art Quartet (Tchicaï, Rudd, Milford Graves) de cinq CD’S avec des inédits, un triple album de sessions de Frank Lowe intitulées Out Loud ! et deux albums du guitariste Duck Baker interprétant les musiques de Monk et d’Herbie Nichols à la « nylon string fingerstyle guitar ». Et bien sûr, Ailanthus un double LP de Cecil Taylor et Tony Oxley. Du vrai Archie Shepp dératé de la grande époque du free batailleur et écorché en très bonne compagnie, cette époque où ces musiciens jouaient dans des bars et des coffee-shops de Manhattan. En écoutant cette archive datant de plus de 60 ans , on s'y croirait : le free des débuts et des lendemains qui chantent. Dans les plages que j'ai écoutées , je ne pense pas avoir entendu Steve Lacy. Mais peut-être figure t-il sur les alternate takes qui ne se trouvent pas dans le « small » vinyle, mais uniquement dans la version complète digitale, allez savoir. Surfant par dessus le chabada extravagant et chaloupé de Dennis Charles, on entend voler et sursauter la voix éructante et prophétique de notre vieil Archie, le growl brûlant des NY Contemporary Five et de Four For Trane, son premier album Impulse !, Fire Music et le Matin des Noirs à Newport ... et du concert de Donaueschingen de 1967, One for Trane avec Roswell Rudd justement, une des voix les plus singulières du trombone partageant à plein poumons l'esprit et la lettre du blues avec notre Archie Shepp universel qui a tant inspiré toute une génération des activistes du free-jazz des années 60-70. Un magnifique document.

17 juin 2026

Paul Rogers Solo / Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp/ Transatlantic Trance Map Evan Parker Matthew Wright avec Peter Evans, Robert Jarvis, Hannah Marshall, Pat Thomas, Alex Ward, Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg

Peace and Happiness Paul Rogers Fundacja Sluchaj FSR 18/2025
https://sluchaj.bandcamp.com/album/peace-and-happiness

Même avec des mois de retard, je n’aurais manqué de chroniquer un album solo du contrebassiste Paul Rogers, celui-ci étant publié par le très remarquable label Fundacja Sluchaj. Cela fait plus de deux décennies que Paul a laissé sa grosse contrebasse quatre cordes dont il tirait une sonorité puissante et énorme, légendaire tout en virevoltant sur la touche comme un possédé évoquant Mingus ou Dave Holland pour cet instrument créee par Alain Leduc. Pour des raisons tant pratiques que musicales, il s’est faire un instrument hybride à six puis sept cordes, plus cordes sympathiques à mi-chemin entre la contrebasse, le violoncelle et/ ou la viole de gambe juste après que le label Emanem ait publié son CD solo Listen enregistré en 1999 et 1989. À la fois plus légère et de dimension plus réduite, cette contrebasse conçue et fabriquée pour lui par le luthier Alain Leduc de Nîmes, le conduit à s’exprimer dans un tout autre univers où émerge une véritable dimension vocale, effet de la vibration des cordes sympathiques à l’unisson avec chaque note jouée à l’archet. Une évidente similitude avec la sonorité de la viole de gambe nous rappelle que cet instrument ancien était lié à la pratique de la musique vocale dans les musiques anciennes d’Europe à l’époque de la Renaissance.
Les titres choisis pour cette suite de neuf compositions / improvisations intitulée Peace and Happiness, qui est aussi le titre du premier morceau font référence à tous les sentiments de la vie vue sous l’angle des valeurs humaines fondamentales vue sous l’angle de l’amitié : Accord, Friendship, Reconciliation, Truce, Unity, Bliss, Geniality. Sa musique puise autant dans les sources du folklore, de la musique savante, de l’expérimentation contemporaine du XXème siècle que de son expérience dans l’improvisation, de ses recherches et de son imagination. Rien moins que ce Peace & Happiness ne ressemble qu’à de la musique de contrebasse ou de jazz, mais plutôt l’expression d’un message universel lyrique, d’une réflexion profonde et d’un achèvement musical hors norme. Après avoir été un des enfants chéris de la free-music britannique aux côtés d’Evan Parker, Paul Rutherford, Derek Bailey, John Stevens, Louis Moholo, Mark Sanders, Steve Noble, Paul Rogers a fondé le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett, le saxophoniste Paul Dunmall et le batteur Tony Levin et s’est très souvent produit avec Dunmall en duo ou en groupe, créant collectivement cette musique free « Folk ». Folk fut longtemps le nom du projet du duo Dunmall & Rogers dont le présent album solo est le parfait aboutissement qui fait suite aux précédents CD solos : 1/ « Being » enregistré avec le même instrument et publié par le label français Amor Fati (2007) et 2/ « An Invitation » sur Rare Music (2006). À propos de sa musique, il faut insister sur les effets acoustiques naturels que Rogers tire minutieusement de son instrument en faisant osciller la réverbération de la corde sympathique vers la note aiguë qui s’imprime dans l’espace auditif comme une accentuation. Cela évoquera éventuellement un instrument de musique oriental (Asie Centrale ?). La qualité de timbre des frottements à l’archet dans le grave est une pure merveille, tout comme ces aigus d’harmoniques spécifiques à son instrument. Enfin parvenir à nous conter tant d’histoires, décrire tant de paysages, seul avec un seul instrument tout en restant logé dans son univers très particulier est l’œuvre d’un instrumentiste hors pair, à la fois improvisateur et compositeur d’exception, Cette magnifique suite a été enregistrée dans son garage dans la campagne du Mans. Outre le magnifique trio publié par FSR avec Dunmall et Mark Sanders (Wildlife), Rogers nous a livré un autre trio avec le guitariste Olaf Rupp et le saxophoniste Frank Paul Schubert (Three Stories about Rain Sunlight and the Hidden Soil) ou le duo avec le batteur Emil Gross (Peal Bag of Screams) que j’ai chroniqués il y a quelques années. Plus récemment, il a enregistré avec le poly-instrumentiste Udo Schindler pour Fundacja Sluchaj , Confront et FMR. À suivre obstinément.

Synesthesia Ivo Perelman Matt Shipp William Parker Bobby Kapp defkaz
https://defkaz.bandcamp.com/album/synesthesia

Synesthesia , nouvel album du quartet « habituel » autour d’Ivo Perelman, Matthew Shipp et William Parker auquel est convié la batteur vétéran Bobby Kapp, un rescapé des années soixante du free-jazz des débuts. C'est le troisième enregistrement de cette association incontournable saxophone ténor (Perelman), piano (Shipp) et contrebasse (Parker) dans lequel officie admirablement ce batteur méconnu. Habituellement, ces trois proches associés jouent avec les batteurs Gerard Cleaver et Whit Dickey souvent fort demandés. D’ailleurs, pour annoncer la couleur , l’album commence par une intervention de Bobby Kapp en solitaire, nous laissant deviner la souplesse et la légèreté classieuse de son jeu qui se répandra durant toute la session. Rien d’étonnant et un brin ironique de voir évoluer aux côtés d’Ivo Perelman un batteur qui a enregistré un album free avec Gato Barbieri en 1967 (In Search of Mistery / ESP Disk’) alors que des « executives » d’une maison de disques avaient proposé à Ivo Perelman de devenir le « Gato Barbieri » brésilien. Selon Perelman, Kapp a passé un bon moment de sa vie à Mexico. Il a réapparu dans un enregistrement en duo avec le saxophoniste free vétéran, lui aussi, Noah Howard : Between Two Eternities (Cadence CJR 1114 - 1999) et ensuite un autre duo avec Matthew Shipp (Cactus / Northern Spy 2016).
` Perelman, Shipp et Parker nous rendent un grand service en jouant et enregistrant avec ce magnifique batteur, un grand maître des nuances qui joue « free » comme il respire tout en basant son jeu libre sur la technique traditionnelle. Il en éparpille les frappes dans un flux lyrique et décalé avec une merveilleuse spontanéité et ce sens de l’espace et de la dynamique qui met en valeur le travail musical de ces trois collègues, sans jamais abandonner un swing à la fois omni présent et libre. Ah, ce jeu aux balais flottant et ondoyant d’une grande fraîcheur ! Pour rappel, Perelman Shipp Parker et Kapp ont enregistré Heptagon (Leo Records 2017) et Ineffable Joy (ESP 2019), deux des plus beaux quartets rassemblés par Ivo Perelman et Matt Shipp, eux-mêmes duettistes inséparables avec approx 18 CD's à leur actif. Bien qu’habituellement, le saxophoniste ténor est le « soliste » attitré d’un quartet de jazz dans la formule sax piano basse batterie, la musique libre jouée par Perelman et consorts est éminemment collective, une conception de l’improvisation dans laquelle chaque musicien joue à égalité. Ils essayent d’abolir la hiérarchie entre chaque instrument et instrumentiste pour créer dans un dialogue constant et interactif librement improvisé où chacun apporte des idées et motifs complémentaires, divergents, contrastés , éthérés, aériens ou puissamment expressionnistes comme dans le morceau final. Pour un pianiste intense et complexe , le jeu de frappes subtil, foisonnant et aérien, qui évite à tout prix de « cogner » est éminemment complémentaire : la fluidité élastique et légère de son jeu de frappes permet de goûter la grande qualité de toucher et les variations instantanées de dynamique du pianiste.
L’empathie mutuelle est au comble du plaisir. William Parker évolue comme un poisson dans l’eau : il n’a pas à forcer le trait. Ses doigts rebondissent sur la toucher et les cordes naturellement et s’insèrent dans le jeu collectif sans qu’il ne doive tendre ses cordes à fond et que l’ingé son ait à monter le curseur. Son niveau de jeu discret et présent est complètement en adéquation avec les trois autres d’un point de vue émotionnel. Cela convient parfaitement à la qualité de timbre et toutes les oscillations du souffle magique d’Ivo Perelman aux harmoniques étirées aux glissandi expressifs qui respirent la saudade des musiques brésiliennes. Ivo a énormément travaillé sa sonorité, immédiatement reconnaissable entre mille (comme celles d’Ornette, Coltrane, Ayler ou Steve Lacy). Son registre aigu est sans nul doute un des plus beaux qui soient dans la galaxie des saxophonistes ténor, puissamment lyrique et ouvert dans l’instant vis-à-vis des sonorités et des émotions projetées par ses collègues. Aussi, Ivo est toujours prêt à ouvrir le jeu et à interrompre naturellement ses interventions pour que son collègue pianiste développe une idée ou un motif en trio permettant aussi au batteur de se faire entendre plus clairement dans une autre perspective. Perelman conçoit son jeu comme une intervention instantanée et non comme un solo qui va s’établir dans une logique qui impose à ses collègues de le suivre, voire « l’accompagner ». Ses interventions sont d’ailleurs conçues formellement comme si elles pouvaient être interrompues par Matt Shipp et reformulées avec une tout autre idée née dans l’instant. C’est un des principes de l’improvisation libre spontanée, étiré ici comme un art suprême. On trouve dans cette Synesthesia, une grande variété de climats, d’inspirations et de formes élaborées avec une grande cohérence. Il y a la force du recueillement, la fantaisie ludique, la tendresse et le déchirement, et une fantastique cavalcade en finale (Five) où le souffleur déchaîné est emporté dans le déferlement conjoint de la furia des trois autres. Matthew Shipp peut s’emporter dans des cadences hallucinantes et à la limite de l’inextricable imbrication/ giration des doigtés les plus complexes en sachant diminuer la cadence tout en maintenant le rythme des pulsations croisées permettant à Ivo de varier la fréquence des articulations des spirales, volutes et saccades de son souffle impétueux et des étirements de notes si caractéristiques qui sous toutes les latitudes émotionnelles pointent leur saveur vocalisée entre les accentuations subites. Une formation de rêve pour une vision / expression sensuelle et sensible du jazz libre au sommet mais en toute simplicité.

Marconi’s Drift Transatlantic Trance Map Evan Parker & Matthew Wright avec Peter Evans Robert Jarvis Hannah Marsgall Pat Thomas Alex Ward Sylvie Courvoisier, Mat Maneri, Craig Taborn, Sam Pluta, Ikue Mori, Ned Rothenberg False Walls fw14 2024
https://falsewalls1.bandcamp.com/album/marconi-s-drift

Sans doute un des projets « électro-acoustiques » d’Evan Parker les plus intéressants tels l’Electro Acoustic Quartet Concert in Iwaki enregistré au Japon en 2000. Après une dizaine d’années de développements créatifs et ambitieux de son Electro Acoustic Ensemble , entre autres pour le label ECM avec des « électroniciens » spécialistes en processing etc.. ( Joel Ryan, Lawrence Casserley, Richard Barrett, Paul Obermayer, Walter Prati) , Parker a initié un groupe plus réduit , Trance Map avec l’artiste électronique et sampling Matthew Wright et des instrumentistes comme Robert Jarvis , Peter Evans et Toma Gouband. Cette Transatlantic Trance Map a bien eut lieu dans deux lieux de chaque côté de l’Atlantique et pour ce faire, Evan Parker a rassemblé deux équipes de six improvisateurs de chaque côté de l’Atlantique. À Faversham, Kent, Matthew Wright, Peter Evans (trompette) Robert Jarvis (trombone), Hannah Marshall (violoncelle), Pat Thomas (live electronics, Alex Ward (clarinet) et lui-même, Evan Parker (sax soprano) et à Roulette, Brooklyn, NY USA, Sylvie Courvoisier (piano), Mat Maneri (electric viola), Ikue Mori (laptop live electronics), Craig Taborn (piano keyboard live electronics), Ned Rothenberg (clarinet, bass clarinet, shakuhashi), Sam Pluta, laptop, live electronics). Ces deux orchestres sont reliés par video livestream , microphones et monitors avec un délai de 65 à 120 millièmes de secondes et Mathew Wright , co compositeur avec Evan Parker assure lesopérations de sampling et de processing. Soit deux groupes qui improvisent et exécutent la musique simultanément en temps « quasi» réel à 3.500 miles l’un de l’autre. J’arrête les frais au niveau technique car je me concentre sur le résultat musical instantané et les interactions synergiques, empathiques ou contrastées ainsi que les sonorités électro-acoustiques ou électroniques d’une grande finesse. On y trouve une coexistence d’interventions aussi bien hétérogènes que imbriquées et constructives. Une définition assez simple de l’improvisation libre m’a jadis été donnée par Paul Lytton, un des plus fidèles et anciens collaborateurs d’Evan Parker, : Nothing is allowed , Everything can happen (at any moment !). Et c’est ce sentiment qui prévaut ici : on y trouve plusieurs approches de l’assemblage des sons, des interactions, de l’étagement des flux collectifs et individuels, effets de masses ou découpages d’une grande lisibilité, et une grande diversité formelle, texturale et dynamique des instruments électroniques ou électro-acoustiques d’un point de vue individuel et de l’ensemble. Aussi, les deux parties de l’ensemble sont soniquement différemment équilibrées/ déséquilibrées de par et d’autre : quatre souffleurs, une corde, un électronicien et le sampling processing côté britannique , deux claviers, deux électroniques, une corde et un souffleur côté américain. Et cette disposition avec ces deux pôles très différents engendrent des perspectives désaxées en déséquilibre permanent qui surgit entre les sous – groupes favorisant le piano et l’électronique ou un ensemble d’anches subtilement mimétique. Vraiment très intéressant.
Sorry pour le retard, j'ai mis du temps à trouver une copie.

7 juin 2026

Cecil Taylor Unit feat. Andrew Cyrille Jimmy Lyons & Sam Rivers/ Chris Abrahams & Mark Wastell/ Ricardo Arias & Jaap Blonk/ Adam Bohman Sue Lynch Crystabel Riley/ Sofia Borges Rieko Okuda Peter Van Huffel/ Udo Schindler Andreas Willers & Erik Zwang Eriksson/

Fragments The Complete 1969 Salle Pleyel Concerts Cecil Taylor Unit feat. Andrew Cyrille Jimmy Lyons & Sam Rivers Elemental Music INA 599045.
https://www.elemental-music.com/jazz-treasures/4958-cecil-taylor-unit-fragments-live-at-salle-pleyel-paris-1969-cd-8435395505021.html

Cette récente publication inattendue de l’Unit de Cecil Taylor avec un enregistrement datant du 3 novembre 1969 fait suite à ces trois vinyles enregistrés le 29 Juillet de la même année à la Fondation Maeght à St Paul de Vence publiés par le label Shandar en 1972. Dans cette série Shandar, il y avait aussi les derniers concerts enregistrés par Albert Ayler et les performances de l’Arkestra de Sun Ra. Un gros avantage pratique que ce Complete Salle Pleyel , Paris 1969 en double CD est qu’on est pas obligé de retourner et de déplacer six fois trois 33 T successivement et les remettre dans leur pochette, car il n'y en a aucune réédition CD disponible. On peut aussi faire tourner ces deux nouveaux CD's dans un lecteur CD relié à son portable/ lap top et l’écouter au casque. Impeccable pour quelqu’un comme moi qui écrit (et corrige) son compte-rendu, tout en écoutant ce torrent d’énergie folle multidimensionnelle. Le prix du double CD, avec livret circonstancié avec des commentaires de Karen Borca, la compagne de Jimmy Lyons, Martine Rivers, la fille de Sam Rivers, Andrew Cyrille, les producteurs Zev Feldman et Phil Freeman, le biographe de C.T., est à un prix accessible compte tenu de l'importance du livret et de la qualité du design : 24,98 €. Aussi, on a droit à un commentaire de Jack de Johnette : la tournée de Cecil Taylor Unit se déplaçait dans le même réseau de concerts que le Duke Ellington Orchestra et le Miles Davis Quintet dont Jack faisait alors partie. Ce concert du Cecil Taylor Unit eut lieu lors du 8TH Paris Jazz Festival et porte le titre complet de l’œuvre : Fragments of a Dedication to Duke Ellington, dont le double CD présente deux « Set Versions». Dans le CD 1 on a droit à 49:20 de l’Evening Set Version et aux 20:50 de l’Afternoon Set Version Part 1, les 71:45 de l’ Afternoon Set Version Part 2 sont contenues dans le CD2 de cet album dense et virevoltant à outrance. On entend donc des Fragments de deux versions (partielles ?) de cette Dedication à Duke. Qu’est-ce que Duke aurait pensé et comment aurait-il réagi à cette dédicace. Pour ceux qui se posent la question du rapport éventuellement existant entre Duke Ellington et Cecil Taylor et leurs œuvres respectives, je pourrais toujours leur faire une audition d’enregistrements avec leur instrument respectif, le piano. Soit des disques au piano de la période « moderne » d’Ellington et de la période des débuts de Taylor. Il y a une évidente corrélation sonore et musicale, une influence évidente. Taylor a, très jeune, assisté à des concerts de Duke et de Chick Webb etc… dans les années quarante et cinquante. Sans nul doute, il y a bien une longue composition de Taylor dédiée à Duke Ellington très différente, par exemple de la composition Second Act of A enregistrée lors du concert de la Fondation Maeght du 29 Juillet. Les différentes parties des compositions de Cecil sont reliées par des improvisations spontanées et cette Dedication publiée ici, comme les longues 92:35 de l’Evening Version étalée sur les deux CD’s, en est sans doute une version fragmentaire. À ma connaissance, le plus grand expert et connaisseur de la musique et des compositions de Cecil Taylor dont j'ai croisé (au-delà des musiciens encore en vie qui ont fait partie de ses groupes) est le clarinettiste, guitariste et compositeur Alex Ward. Il a écouté et transcrit des dizaines de compositions sur base des enregistrements officiels ou non – officiels. Tout au long de l’écoute de cette musique tellurique et explosive, on entend clairement des sections différenciées : en quartet, lequel délimite au début les structures angulaires décalées d’éléments structurels imbriqués mêlant des tracés fugaces, en trio piano - percussion et un des deux souffleurs à tour de rôle, Sam Rivers soufflant dans sa flûte (instrument rare au sein de l’Unit) ou au sax soprano (assez sauvagement) et au sax ténor. Et bien sûr le duo avec le percussionniste. Il faut dire que la prise de son ne tient pas bien compte de la puissance sonore intense du quartet au niveau de la dynamique, de la position des micros, des réglages volume/ décibels etc… et du mixage en temps réel. Il y a des enregistrements orchestraux « live » de Cecil qui sont nettement meilleurs et plus favorables d’un point de vue technique et lisibilité, comme par exemple le fabuleux One Too Many Salty Swift and Not Goodbye publié par Hat Hut. Cela dit, ceux qui ont entendu un groupe de Cecil Taylor enregistré dans de bonnes conditions en studio et en concert, vont se régaler.
La musique est hallucinante. On n’a jamais entendu Sam Rivers jouer au sax ténor avec autant d’intensité comme dans l’Afternoon Set Version Part 2 qui s’écoule dangereusement sur toute la longueur du CD 2. Ce deuxième CD contient aussi un extraordinaire duo Cyrille – Taylor dont l’énergie met sur orbite l’extraordinaire déflagration du quartet dans la partie finale. Quand à Jimmy Lyons, on apprécie le côté Dr Jekill et Mister Hyde reliant les passages « thématiques » issus du langage parkérien « be-bop » et les décalages cubistes qui se bousculent à toute vapeur dans la stratosphère avec une précision inouïe et une projection du son hallucinante. Sa capacité à moduler le souffle, le timbre et toutes les variations de sonorités du saxophone alto faisait de lui l’alter-ego de Cecil au sein de l'Unit durant plus de deux décennies. Il faut rappeler que Jimmy Lyons a été le plus proche collaborateur de Cecil Taylor de 1961 jusqu’à sa mort en mai 1986. L’ajout complémentaire de Sam Rivers aux saxophones ténor et soprano et à la flûte a été ressenti par Cyrille, Lyons et Taylor comme un enrichissement profond de l’Unit, tant dans l’aspect structurel de la musique et de sa palette que dans l'expressionnisme « cracheur de feu » au sax ténor. Liés l’un à l’autre dans ce fracassement de spirales et tuilages de lignes zébrées incandescentes, le tandem de Jimmy et Sam offrent un des plus beaux exemples de Togetherness entre deux souffleurs dans la virulence du free-jazz volcanique des années critiques. Pour notre plus grand bonheur les deux séquences improvisées à la flûte créent une tout autre dimension qui élargit le panorama musical et sonore de l’Unit. Pour Sam, il s’agit d’une improvisation libre à la flûte par-dessus le continuum taylorien et cette occurrence se révèle un morceau de choix, car souffler de la sorte dans un flûte avec deux allumés sur le sentier de la guerre comme Cecil et Andrew, constitue un exploit. Il faut souligner l’adéquation parfaite du batteur, Andrew Cyrille avec le pianiste : A.C. est la souplesse personnifiée, le swing découpé en tranches instantanées, une course en avant propulsive et élastiquement contrapuntique – pointilliste qui dédouble les pulsations spontanées du pianiste et lui permet de s’appuyer sur les accents du batteur pour improviser une deuxième partie simultanément lors de l’apex zénithal de la connivence infernale du tandem. Cyrille qui peut aussi se révéler très discret à certains moments avec son extrême intelligence du jeu collectif, a joué une dizaine d’années avec Cecil Taylor, construisant avec lui cet univers jusqu’à sa maturité. C'est son héritage qui a ouvert la voie au free drumming total appliqué à toutes phases de jeu
Un enregistrement historique incontournable et le seul document disponible de cette édition de la Cecil Taylor Unit avec Sam Rivers, surtout que Second Act of A – les trois volumes vinyles de la Fondation Maeght sont seulement disponibles en seconde main tant en vinyle (label Shandar ou réédition coffret Prestige ), heureusement à des prix encore accessibles. Entre 35 et 50/60 € pour le coffret 3 LP – et qui monte jusqu’à 200 € !). Pour un des trois volumes publiés séparément, les Shandars d’origine reviennent souvent à + ou – 20 / 25 euros pièce, voire plus de 30 €. Entendons - nous bien : sans les frais d’envoi ! La version CD de chacun des trois volumes Fondation Maeght (label Jazzview) est interdite à la vente sur les plateformes sérieuses comme Discogs, car non officielle. Donc, vous n’avez pas le choix ! Ruez-vous sur ce double CD du label Elemental Music, une maison très sérieuse avec à son catalogue des albums live de Bill Evans, Yusef Lateef, Jimmy Giuffre, Wynton Kelly, Chet Baker, Dexter Gordon et Albert Ayler. Le co-producteur en est Phil Freeman, le biographe dédié de Cecil Taylor lui-même.

Chris Abrahams Mark Wastell Two Thousands Sacred Steps Confront Core Series Core 66
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/two-thousand-sacred-steps

Mark Wastell fut longtemps impliqué dans la frange « minimaliste », lower case ou électroacoustique de l’improvisation radicale tout en se partageant entre la percussion, le violoncelle et l’électronique. Parmi ses plus récents collaborateurs, on trouve la chanteuse Maggie Nicols, John Butcher, Phil Durrant (à la mandoline !), Dom Lash, Ed Jones, David Toop, David Sylvian, Arild Andersen et.. Rhodri Davies son compagnon de la première heure. Rhodri et lui annoncent d’ailleurs le retour du trio IST dans lequel jouait feu le contrebassiste Simon H. Fell, remplacé par le « jeune » contrebassiste Caius Williams. Donc, rien d’étonnant de le retrouver en compagnie du pianiste australien Chris Abrahams du légendaire trio The Necks avec lequel il joue de la percussion dans une approche aérée , suspendue dans le temps et touchée avec délicatesse. Rien de tel pour le jeu minutieux, précis et sophistiqué dans le dénuement du pianiste. Ça me fait penser que Mark Wastell a récupéré les instruments de percussions de John Stevens lui-même par l’intermédiaire de la famille du batteur disparu en 1994. Et celui-ci s’est efforcé de concentrer son jeu de manière relativement restreinte voire minimaliste dans plusieurs phases de son Spontaneous Music Ensemble (cfr Face to Face, SME avec Trevor Watts / Emanem). Ici , Mark Wastell ne joue que des cymbales durant onze morceaux qui s’écoulent par petites touches comme la rosée matinale d’un vrai jardin anglais. Il faut louer absolument le toucher magnifique et nuancé de Chris Abrahams et la fine réserve du percussionniste qui supporte littéralement les errances sublimes du pianiste dans l’espace auditif. Chris Abrahams entretient une forme d’ambiguïté entre la consonnance d’accords ouverts et des dissonances savamment calculées, réduisant le poids et la densité des notes pour les laisser flotter et s’éclore dans l’espace, suggérant le jeu profondément aéré de Mark Wastell. On songe aux idées de ce double album « raté » de Paul Bley avec Barry Altschul et Mark Levinson rejeté par le label Mercury en 1968 pour être ensuite publié par ECM sous le nom de Ballads et par IAI avec le titre Virtuosi. D’après des informations qui m’ont été parvenues via des insiders, Altschul a assisté durant les dernières sixties à des concerts au Little Theatre Club où John Stevens jouait « à l’économie » avec un mini-kit devant … quelques personnes. Barry en aurait été inspiré. D’ailleurs Stevens et lui se sont partagés les services du bassiste David Holland à cette époque. Bref cet album est tout simplement merveilleux, ces deux musiciens qui semblent très différents par leurs pratiques respectives mettent en commun une superbe sensibilité et un magnifique sens spontané … et « restreint » de la forme. À recommander absolument. Confront a encore frappé … dans la diversité de son catalogue.

Ricardo Arias & Jaap Blonk Lucht kontrans 572
https://jaapblonk.bandcamp.com/album/lucht

Encore un album convaincant de la part du vocaliste et poète sonore Jaap Blonk : Lucht, enregistré à Bogota en avril 2025 à l’Université des Andes en compagnie d’un bien curieux artiste sonore et improvisateur : Ricardo Arias, crédité bass balloon kit, balloon scraps et breath alors que Jaap Blonk est crédité voice & breath.
Oui « balloon ». Il y a déjà presqu’un quart de siècle, on découvrait ce Ricardo Arias aux côtés du percussionniste Japonais Tatsuya Nakatani et de l’électronicien et violoncelliste Vic Rawlings au sein du trio N.R.A. dans deux rares enregistrements parus en CD : N.R.A. (Audio Dispatch 023) et N.R.A. untitled (HH-7). Sur les photos noir et blanc des pochettes de ces rares CD’s, on aperçoit clairement les deux ballons gonflables clair et foncé qu’Arias percute, frotte, fait siffler, ou grésiller, gratte, gargouille, caquète en synesthésie avec le vocaliste. Jaap Blonk crée des narratifs en transformant et altérant les sons de la voix de manière spontanée, organique, colorée et sauvage. On entend aussi l’air qui s’échappe d’un des ballons en faisant osciller des vibrations sonores aigües émises par le rapprochement de l’orifice en caoutchouc du ballon, proche des excès de l’émission vocale et l’ensauvagement des lèvres du chanteur. Entre le ballooniste et le vocaliste s’élaborent des échanges aussi décalés qu’intimes, mimétiques ou éloignés selon l’humeur de l’inspiration tout animés qu’ils sont par leur science commune de l’expressivité du bruissement, du bruitage, de l’ellipse vocale, et leurs fascinantes interactions suggestives. Dans ces échanges s’installe une part de mystère : qui joue quoi ? Je trouve que cette performance en duo révèle une complicité merveilleuse entre deux artistes à la fois risqués, extrêmes et follement créatifs.

Lynboril Lisinopril Adam Bohman Sue Lynch Crystabel Riley Otoroku ROKU049
CD déjà imprimé et reçu via Adam Bohman. Otoroku, le label de Café OTO le publiera en août prochain. CD launch Concert at Café Oto on Saturday 15th August 26.
Label Otoroku lié au Café OTO, le principal club Londonien dévolu à l’improvisation libre, au free-jazz et à la musique expérimentale qui fait la part belle à l’innovation ou à la radicalité. Trio composé de la saxophoniste Sue Lynch (aussi clarinette et flûte), de la percussionniste Crystabel Riley et de l’objétiste amplifié sur table, Adam Bohman. Le lisinopril est un médicament de la famille des IEC (inhibiteurs de l'enzyme de conversion). Il est prescrit pour traiter l'hypertension artérielle, l'insuffisance cardiaque, certaines atteintes rénales (néphropathies) et pour protéger le cœur après un infarctus du myocarde. Il agit en dilatant les vaisseaux sanguins. Le Lynboril , je n’ai pas trouvé , mais je suppose qu’il s’agit peut être aussi d’un médicament. Bien curieux trio animé par l’étrange et remarquable jeu polyrythmique rebondissant de Crystabel Riley qu’on a entendu avec le saxophoniste Seymour Wright, le quel est le brillant auteur des notes de pochette de ce CD. À l’aide de fragments de riffs décalés et de subtils effets de souffle vocalisés, parsemés de silences , honks and toots comme on dirait en anglais, Sue Lynch tient ses marques tout en assurant le fil conducteur des improvisations. Entre ces deux pôles, Adam Bohman bruite discrètement sur sa table parsemée des objets les plus hétéroclites (grilles de frigo, cartes de banques découpées, ressorts, pinces à linge, fils métalliques tendus, verres à bière spéciale ou à vin, boîtes métalliques ou en plastiques, fourchettes et cuillers, carrelages, surfaces à gratter ou objets brisés, un violon éviscéré etc…) et s’insère dans le dispositif comme par miracle. Lynboril évolue durant 28:45 et Lisinopril, 22:34… et aucun temps mort. Le jeu de Crystabel se focalise sur les peaux de ses tambours dans des cycles de pulsations libres et hésitantes autant qu’elles paraissent franches et décidées, faisant littéralement osciller des rythmes libres en tournoyant dans l’espace sans jamais presser un illusoire tempo. Chaque frappe marque une infinité rythmique. Un jeu vraiment curieux et imaginatif subverti par les bruitages crissant et improbables de Bohman et ponctué par l’approche minimaliste de Sue Lynch et de ses notes clairement détachées en contraste appuyé par rapport au flux pulsatoire de Crystabel, focalisant l'énergie. Curieusement, l’activité sonore des trois artistes coïncident étrangement à des moments bien précis et insaisissables. Comme quoi le devenir de l'improvisation made in London échappe à tous les pronostics et idées toutes faites. Super !!

Lagrangian Points Sofia Borges Rieko Okuda Peter Van Huffel 4DARecords 4DRCD022
https://4darecord.bandcamp.com/album/lagrangian-points
https://sofiaborges.bandcamp.com/album/langrangian-points

Mention sur le site bandcamp de Sofia Borgès : This album is dedicated to those who had no voice in war but bore its deepest wounds. Cet album est dédié à ceux qui n'ont pas eu voix au chapitre pendant la guerre mais qui en ont porté les blessures les plus profondes. J’aurais ajouté une autre ligne au sujet des personnes trompées par la propagande qui soutiennent les guerres de leurs gouvernements en croyant être à l’abri des conséquences alors qu’ils seront un jour rattrapés par celles-ci.
Inclues dans les commentaires de ces trois artistes : Les points de Lagrange sont des zones d'équilibre fragile où les forces s'alignent et où les corps peuvent rester en suspension. En ce sens, le trio forme un système à part entière : chaque voix soutient les autres et est soutenue par elles, maintenant un équilibre mouvant, laissant suffisamment d'espace pour que l'imagination puisse vagabonder au-delà de ses limites.
Cet album contient une musique improvisée collective où interviennent des instruments électroniques joués par chacun des musiciens, principalement Rieko Okuda et Sofia Borges dans une dimension instrumentale et orchestrale à part entière avec en contrepoint le souffle aux larges intervalles harmoniques de Peter Van Huffel. On apprécie aussi ses interventions au sax baryton interférant avec les zig zags de ses deux collègues. Du point de vue créatif , j'apprécie beaucoup le travail en musique électronique à la fois adjacent primordial et complémentaire de ces trois artistes tout en leur concédant la lberté totale que devrait accepter un auditeur exigent ou même occasionel : ile ne faut pas essayer de distinguer qui fait quoi dans ce trio , sauf bien sûr qu'il n'y a qu'un seul saxophoniste et qu'on devine l'action de la pianiste à certains moments .. pas très pianistiques ... mais plutôt sonores. Leur contribution au niveau électronique est à la fois consistante, créative, d'une conception orchestrale réussie et même innovante. Il y a du contenu, de l'énergie , de l'imagination et des échanges réussis. Un excellent trio qui ne ressemble qu'â lui-même. Encore un bon point pour 4DARecords et son patron João Madeira. C'est aussi je crois la troisième contribution de Sofia Borgès pour ce label où elle amène à chaque fois des idées nouvelles.

Udo Schindler Andreas Willers Erik Zwang Eriksson Cassiber Complex unconditioned sounds in a box FMR Records FMRCD688-524
Pas trouvé de lien audio pour cet album. Mais le travail d'Udo Schindler est très documenté.

Le très prolifique multi-instrumentiste improvisateur Udo Schindler a le talent d’attirer à lui une grande diversité de musiciens. Son compte bandcamp n’est que le sommet de l’iceberg : https://udoschindler.bandcamp.com/
Parmi ses très nombreux collaborateurs, le percussionniste Eric Zwang Eriksson revient épisodiquement et une série de guitaristes radicaux parmi les plus pointus en Allemagne : Gunnar Geisse, Erhard Hirt et, ici, Andreas Willers (et même Elliott Sharp !). Pour cet enregistrement, Udo se concentre à la clarinette basse, au cornet et au tubax. L’improvisation Cassiber Complex se déroule sur 54:21. On appréciera ses improvisations au cornet et surtout à la clarinette basse. La compagnie d’Andreas Willers ajoute une part de mystère, de sonorités électroacoustiques produites par ses effets superbement maîtrisés avec une plasticité déconcertante. Le percussionniste Erik Zwang Eriksson manie baguettes, tambours et cymbales dans une veine free toute en vagues de sons et de martèlements disjonctés. Cette longue pièce évolue dans différents paysages sonores et occurrences spontanées et on goûte le souffle extrême, les harmoniques, borborygmes et bourdonnements compris dans la colonne d’air de la clarinette basse qu’on confond parfois avec aigus déchirants du cornet. Cette recherche sonore du souffleur est bien en phase avec les élucubrations du guitariste, lequel propose intelligemment un ou deux changements de cap. Dont le duo vers la minute 25 avec Zwang Eriksson. C’est alors le moment d’introduire l’étrange tubax dans les graves les plus profonds et les harmoniques… Et Andreas trouve toujours la parade bienvenue pour aboutir à une connivence sonique entre chacun des comparses… ou un chahut bordélique de bon aloi qui claque. J’entend aussi pointer un sax soprano qui n’est pas repris dans les crédits. Je dois dire que notre homme a un sacré culot de vouloir maîtriser autant d’instruments de manière valable tout en se bonifiant au fil des années. Il faut dire que la présence d’Andreas Willers doit ête vraiment inspirante.
Udo Schindler produit beaucoup d’enregistrements free au point qu’on aurait du mal à le suivre à la trace. Mais, cela vaut la peine d’en choisir quelques uns ou un peu plus pour des découvertes souvent étonnantes, éperdues ou réfléchies selon la personnalité de ses collaborateurs.

13 mai 2026

Birgit Ulher & Jaap Blonk / John Edwards Steve Noble Yoni Silver/ Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens/ Khabat Abas & Ivor Kallin

Breezes Birgit Ulher & Jaap Blonk Improvisors Kontrans 472
https://jaapblonk.bandcamp.com/album/breezes

Voilà bien un duo auquel on aurait pu s’attendre, mais peut – être pas sous la forme à laquelle ils ont abouti dans cet enregistrement tout récent des 28 ou 29 août et réalisé à Hambourg, la ville de Birgit Ulher, mais de quelle année ? 2025 je suppose car je viens de le recevoir ce mois – ci (mai 26) avec un autre duo de Jaap Blonk et Ricardo Arias. Anyway. C’est superbement enregistré et l’étalagement des sons les plus curieux et divers, leur étagement, imbrication qui coule de source et évolue dans la surprise de la diversité. Jaap Blonk se présente à raison comme poète sonore, en quelque sorte un héritier de Kurt Schwitters…. Mais ici c’est la véritable poésie : l’enchaînement de sons, frictions des lèvres sur l’embouchure ou face au micro, croassements vocaux/langages imaginaires, implosion du timbre de la trompette, des zestes de bruitages parsemés face aux oscillations électroniques. Jaap Blonk est ici crédité electronics and voice. Quant à Birgit Ulher elle se partage simultanément et alternativement entre trumpet, radio, loudspeakers et objects. Je dois dire que parmi tous les trompettistes « délirants » des deuxième et troisième générations de la free music, Birgit est (avec Axel Dörner) ma préférée et je ne vous dis pas les mérites des Peter Evans, Nate Wooley, Franz Hauzinger, Masafumi Ezaki. Birgit c’est la concision dans l’éclatement des formes et des sonorités agrémentées de sourdines singulières, d’une radio, d’objets. C’est un rêve d’improviser avec elle sa personnalité est aussi forte et intransigeante qu’elle se révèle intensément complice, collective, se refusant la moindre facilité, jouant du silence et de la brisure du temps comme le plus doué des artistes graphiques. Mon copain Paul Hubweber, qui est le tromboniste le plus subtilement « silencieux » et discret qui existe, n’a que des éloges pour notre artiste hambourgeoise. La convergence improbable avec Jaap Blonk un des rares uniques vocalistes improvisateurs « masculins » (avec Phil Minton et moi-même, je suppose) se transforme en intense plaisir d’écoute... ah ces égosillements de Jaap ! Tout différents qu’ils soient l’un de l’autre, ces deux improvisateurs créent des échanges subtils, distants mais intensément complices par tout ce qu’ils évoquent, suggèrent, incitent, exposent dans l'infinie diversité de l'indéfini et de leurs voies - voix personnelles. Leur science du dosage de tous leurs moyens sonores tout au long de leurs huit improvisations singulières et uniques est en tout point sidérante. Pas une longueur, ni un pas de côté. Certains instants fulgurants sont génialement déconnectés d’une fraction de seconde à l’autre avec un sens du timing à couper le souffle. De temps à autre c’est l’urgence même du bon vieux free-jazz qu’ils transfigurent dans notre réalité d’aujourd’hui. Vraiment, un duo plus qu'exemplaire.

Heme John Edwards Steve Noble Yoni Silver Shrike Records SRL 003
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/heme
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Voici quelques années que j’ai reçu ce CD du label Shrike de mon ami Adrian Northover lors d’un séjour à Londres, en vue d’un article dans le courant de 2022 . Un autre de ces CD’s est resté inutilisable (Alex Ward Alan Wilkinson Jen Doulton). Quant à ce HEME récalcitrant, il m’a fallu attendre que je pense à faire couler dessus l’eau du robinet l’autre jour et ensuite l’essuyer avec un essuie-éponge, pour qu’enfin il puisse être lu sur mon lecteur HHB hyper-pro hérité de mon ami Michel Huon, un ingénieur du son génial. Ouf, car j’y tenais. En effet, cette année-là , j’avais déjà écouté un fantastique album CD de percussions solo de Steve Noble, « solo », publié par Empty Birdcage. Renversant ! Une alternative à l’univers percussif d’un Eddie Prévost tout en finesse, sustain et vibrations organiques et une extraordinaire réussite… Un peu plus tard, notre ami Thanos Chrysakis d’Aural Terrains m’envoie « Home », un duo du clarinettiste Yoni Silver (découvert sur Peep Holes en solo / Creative Sources) et de Steve Noble lui – même. Voilà enfin publié l’aspect créatif sans concession spontanément improvisé et tout en finesse exploratoire à la recherche de sonorités du batteur Steve Noble, un phénomène scénique très souvent sollicité par des souffleurs dantesques comme Peter Brötzmann tout aux antipodes des deux CD’s mentionnés avec lequel le présent HEME forme une trilogie imparable. La présence du bassiste John Edwards est providentielle, alors que lui-même est l’alter ego de Noble dans ces embardées expressionnistes énergétiques. Comme quoi, il faut éviter les étiquettes par rapport au fait « que je l’ai entendu jouer du free-jazz expressionniste ou du minimaliste ». La bonne blague. HEME se réfère au sang, la pochette à deux rabats étant entièrement couverte de clichés au microscope de plaquettes de sang rouge vif. Musique improvisée organique tant attirée par la ductilité d’articulations sonores instrumentales imbriquées dans une infinité de détails, frictions, grincements, tintinabulements, bruissements, souffles désincarnés, frottements d’harmoniques, archet sur cymbale, frappes décalées, que sais-je encore… et l’exploration de textures, densités, ombrages, stries, murmures etc… À la même époque , John Edwards avait enregistré un remarquable CD solo « Day At Home » publié par Klang. En mettant bout à bout ces témoignages enregistrés, on découvre une convergence créative remarquable, essentielle, approfondissant la démarche improvisée sans fard ni débauche « soloistique » mais focalisée sur la construction collective ou individuelle sincère. Sorry pour le retard, mais cela en vaut la peine. Et quel label !

Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens For Baritone Sax, Double bass & Drumset 2013 Relative Pitch Records RPR 1275.
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/for-baritone-sax-double-bass-and-drumset

Enregistré en 2013 aux Temps du Corps à Paris par Jean-Marc Foussat à l’invitation de Marc Fèvre dans sa légendaire série de concerts Atelier Tampon. Un super trio qu’on avait découvert au sein d’un quartet en compagnie du violoniste Carlos Zingaro dans le CD Madly You (Potlatch et réédité par FOU Records). Rebelote pour une belle écouté mutuelle. Aussi pour situer le projet, Léandre et Lazro ont aussi enregistré Hasparren en duo (No Business). Bref, ces trois artistes ont un beau parcours en commun. Il va sans dire que la présence sonore simultanée d’un saxophone baryton (Daunik Lazro) et d’une contrebasse (Joëlle Léandre) est une belle porte ouverte vers la recherche colorée de sonorités, ces instruments étant moins propices aux fulgurances qu’aux dérapages entre les notes, les sons vu la largeur plus que confortable des intervalles entre chaque note « juste » pour divaguer dans l’indéfini sonore. Déjà que les harmoniques perçantes obtenues par le souffle habile d’un Lazro ont cette plasticité, cette irrévérence au canon saxophonistique conventionnel idoine pour la free-music sans rétroviseur. Avec un sérieux contrôle du son, le champ d’investigation s’étend en faisant passer un message se miroitant dans les frottements granuleux, boisés, improbables de Joëlle Léandre inspirée par le funambulisme du souffleur même quand ses interventions se « bouclent » sur deux notes grondantes plus fixes et une autre qui bouge éternellement dans l’épaisseur du timbre. En telle compagnie, Paul Lovens épure son jeu, lequel il y a si longtemps, outrepassait une extraordinaire et inouïe profusion. Ses frappes étudiées et dosées accaparent l’écoute comme s’il racontait une histoire quasi indépendante du récit collectif tout en le commentant avec une rare acuité. On a droit aussi à quelques belles embardées avec Joëlle au mieux de sa forme et des hyper aigus époustouflants de Daunik. Joëlle sculpte patiemment le son boisé, granuleux et frissonnant de son gros violon ventru qui grince et bourdonne à souhait. Des assages presque solitaires semblent attirer la foudre ou font naître de nouvelles convergences. Trois bons points pour l’esprit d’ouverture de Paul Lovens qui évite de surjouer et propose des phases de (semi-)silences pour nous laisser entendre le détail des sons des deux autres instrumentistes. Voilà un bien bel album à la fois chercheur, lyrique, grave,… la sagesse confinée à l’amour fou. Pour notre plaisir, on y a fourré des points digitaux qui scindent cette longue suite d’un seul tenant en 4 mouvements permettant de faire tourner en boucle votre phase de jeu préférée. Très attachant et anti-compétitif.

Khabat Abas Ivor Kallin Tapsalteerie, Depicted In Echo Confront Records CORE 61
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/tapsalteerie-depicted-in-echo

Je ne connaissais pas la violoncelliste Khabat Abas, si ce n’est d’avoir entr’aperçu son nom dans des annonces de concerts à Londres, ville dans laquelle le nombre d’improvisateurs radicaux de toutes nationalités est devenu exponentiel. Par contre le violoniste, altiste et vocaliste Ivor Kallin est un vétéran que j’ai croisé depuis une trentaine d’années. Tout récemment, il s’est distingué dans un exercice voix / alto funambulesque et caverneux absolument unique : Bagpipe Practice Room, publié par scatter archives digital. Le titre de cet album en duo, Tapsalteerie, signifie a Scots word describes the upside world we inhabit, and our response to this chaos is depicted in an echo of rage. Tout récemment Ivor Kallin a participé au festival Voicings II à Hundred Years Gallery en duo avec la très prometteuse trompettiste Charlotte Keefe et leur performance était absolument allumée, excentrique avec un sens du timing superlatif. Aussi Ivor parsème certains de ses concerts d’interventions verbales délirantes, humour en coin non sensique.. Mais avec un lascar comme Ivor vous ne savez pas à quoi vous attendre. Avec la violoncelliste Khabat Abas dont je vous enjoint à parcourir le site pour se faire un petite idée de son univers tout aussi singulier et extrême : https://khabatabas.com/ . Cet album commence un peu n’importe comment : Est-ce de la musique ? On surprend des bruissements, des sons vocaux. Mais il faut un temps pour pénétrer cet univers de torsions sonores, griffures, crissements, frottements rageurs, astringences, éviscérations de la résonance du ventre des instruments, .. sans doute ceux-ci sont préparés … dans une seule improvisation de 40 : 16 où tous les outrages sont infligés aux sacro-saints alto et violoncelle. Capharnaüm où surnage la logique sonique de l’improvisateur radical, ses réflexes et la rage de chercher des sons hors de l’enveloppe de leurs timbres légitimes. À certains moments, on atteint un état de frénésie complètement dérangée, une furieuse explication inexplicable. Et puis vers la 34ème minute, l’atmosphère se détend au bord du silence … parfois à l’unisson avec une maîtrise de l’archet qui frotte à peine sur les cordes… filetant des glissandi irréels. N’allez pas essayer de mettre une étiquette esthétique à leur démarche. Elle est singulière et finalement londonienne, foncièrement atypique et mérite d’être écoutée en chair et en os.