7 juillet 2022

Philipp Wachsmann Martin Hackett & Emil Karlsen/ Jaka Berger & Jure Borsič/ Gerard Lebik John Edwards Paul Lovens/ Ivo Perelman Christopher Parker William Parker & Chad Anderson

Philipp Wachsmann Martin Hackett Emil Karlsen TERN FMR CD626-0422 Bead BDCD16
https://emilkarlsen.com/tern
https://beadrecords.bandcamp.com/album/in-air

Emil Karlsen s’affirme de plus en plus comme un des percussionnistes qui comptent dans la scène Britannique, même s’il est Norvégien. Pour notre chance, il est en train de poursuivre le travail de Phil Wachsmann avec Bead Records, le label attaché à ce violoniste depuis 1974 et que votre serviteur a suivi numéro par numéro la moindre de leurs publications. Tern est le dernier né du label Bead en CD ( n°16). Ces derniers années, on avait eu droit à de superbes duos de Phil Wachsmann avec les percussionnistes Martin Blume, Roger Turner ou Paul Lytton. J’adore particulièrement « August Steps » avec le contrebassiste Teppo Hauta Aho, décédé récemment. On a entendu Emil dans des enregistrements de duos avec le saxophoniste Ed Jones, le pianiste Matthew Bourne, avec Phil Durrant à la mandoline ou en trio avec John Edwards et Adrian Northover. Voici sans doute son projet le plus audacieux au niveau formel : un trio avec l’électronicien Martin Hackett dont c’est un des rares enregistrements ou peut -être le premier témoignage de son activité remarquable d’improvisateur électronique.... et Phil Wachsmann au violon mâtiné d’électronique. Tern est un excellent témoignage de l’improvisation décalée et détaillée des British où l’accent est mis sur la dynamique, l’utilisation sporadique du silence et d’un jeu restreint avec une multiplicité d’options ludiques et un regard en coin sur les choses. Utilisant un antique Korg MS 10, Martin Hackett s’insère méthodiquement de manière erratique et subliminale presque basique face au jeu restreint du percussionniste étonnamment discret et mesuré sur ses peaux, woodblocks et accessoires dont il joue légèrement du bout des baguettes sans vraiment « frapper ». Quant à Phil Wachsmann, il manie les concepts weberniens avec une forme d’humour pince-sans-rire et des touches minimalistes de quelques notes surprenantes de concision par leur sens du timing. Ses pizzicati semblent hésiter par l’usage pointilleux d’effets électroniques et de boucles étrangement décalées. Son expérience d’improvisateur est universelle (Chamberpot, Fred Van Hove, Tony Oxley, Derek Bailey, Evan Parker, Iskra 1903 ave Paul Rutherford et Barry Guy, Lawrence Casserley, Paul Lytton, Wolfgang Fuchs, Radu Mafatti, Stellari Quartet). Le batteur excelle à décliner la puissance de sa frappe et la densité des sons dans de menus détails. Les trois improvisateurs entretiennent des manières de dialogues intuitifs et pointillistes questionnant sans relâche la patience de leurs comparses avec des astuces ludiques peu descriptibles mais descriptives d’un état d’esprit dadaïste instantané virant aux cadavres exquis surréalistes. Une démarche à la fois hyper joueuse et très réfléchie au niveau des concepts formels tendant à un équilibre instable permanent et une notion très aérée du stop & start. Pas d’excès virtuose dans ces deux sessions, la première provenant d’un concert dans la série Sounds Like This à Leeds (1 et 2 en mars 2020) et la deuxième consistant en trois improvisations de studio enregistrées par Phil Wachsmann en décembre 2019. Cette deuxième session sonne de manière différente que celle captée en live, les musiciens étant plus concentrés sur la recherche sonore et un peu moins dans l’architecture spatialisée et l’aspect ludique des échanges.

Shoe & Shoelace Life in a Shoebox Jaka Berger & Jure Borsič zvocniprepihi
https://zvocniprepihi.bandcamp.com/album/shoe-shoelace-life-in-a-shoebox

Jaka Berger est un curieux percussionniste et improvisateur contemporain qui ajoute des préparations, un synthé modulaire et un live sampler. Son précédent album solo BRGS était bien intrigant et franchement radical et c’est avec curiosité que j’écoute cet opus en duo avec le saxophoniste – clarinettiste Jure Borsič dont la pochette gribouillée par le graphiste Matej Stupica défie le bon sens de la lecture. On retrouve son travail de graphiste sur le label Slovène sploh , hautement recommandé, label qui vient de publier un autre album de Jure Borsič avec Jost et Vid Drasler. Dans cette boîte à chaussures, les deux musiciens tentent avec une certaine réussite de faire coexister plusieurs points de vue – orientations musicales : le batteur se partage entre un drumming free polyrythmique décalé sur lequel le souffleur surfe avec une articulation free expressive en sollicitant vocalisations et dérapages sonores et les possibilités de son sampler. Ses frappes cadencées en saute-moutons s’émiettent avec les bruissements et micro frappes sur les ustensiles explorant les surfaces de son installation alors que son acolyte inspire et sussure avec subtilité dans son bec. On entend clairement qu’il s’agit d’un enregistrement live (au Club Metulj à Bistrica Ob Sotli). Au fur et à mesure, que le concert avance dans le temps, la musique s’intensifie dans la pertinence des détails et de l’intensité créative. Jure Borsič explore les suraigus de son sax soprano et on entend aussi d’autres interventions simultanées au saxophone. Je suppose qu’il s’agit du live sampler de Jaka Berger, lequel démontre une véritable aisance dans la percussion improvisée en multipliant et articulant les occurrences sonores de son matériel composite – hybride fait de nombreux accessoires répartis aux quatre coins de son kit. Hybride aussi, l’esprit et la pratique de leur musique, le souffleur régurgitant adroitement des éléments de la lingua franca du saxophone jazz aventureux. À d’autres moments, planent des effets sonores provenant de sources électroniques et une dose d’écho mettant en valeur des notes du sax et des effets de cymbales évoquant le chant des baleines ou des atmosphères … planantes. Ailleurs, le live sampler et le saxophone se collisionnent dans des prises de becs sauvages ou couinantes alors que le batteur altern Une tentative réussie d’amalgamer des démarches sonores diversifiées, pointues ou anecdotiques dans un moment de concert déconcertant avec quelques surprises.

Lepomis Gibbosus Gerard Lebik John Edwards Paul Lovens Fundacja Sluchaj FSR 12/2021
https://sluchaj.bandcamp.com/album/lepomis-gibbosus

Curieux poisson que cet album, si on en croit le titre ! La musique de Gerard Lebik est parvenue à mes oreilles avec deux intrigants opus publiés par les très pointues inexhaustible editions, an alphabet of fluctuation (ie-042) avec Burkhard Beins et psephite (ie-020) avec noid dans lesquels il est crédité respectivement "pd, ppooll, zopan generator et sound objects". Donc plutôt artiste sonore électro-acoustique qu’instrumentiste proprement dit avec une dimension conceptuelle et quasi-minimaliste austère. Avec surprise, on lui retrouve un peu cette attitude au saxophone ténor dans ce trio d’improvisation libre plus « conventionnelle » en compagnie de deux des plus fascinants musiciens de la planète improvisée européenne : le contrebassiste John Edwards et le batteur Paul Lovens. Enregistrées en avril 2015 au Festival de Jazz de Lublin , quatre improvisations intitulées A, B, C, D s’étalent avec une merveilleuse nonchalance sur des durées « moyennes » et respectives de 14:08, 9:01, 9:40, 10:40. On sait que les organisateurs de festivals, aiment à réunir des virtuoses incontournables afin de maximaliser le taux d’entrées et le prestige de leur événement. Gerard Lebik n’est sûrement pas un saxophoniste époustouflant, mais plutôt un improvisateur sensible qui décortique patiemment les réactions sonores de son saxophone et de la colonne d’air en l’étirant et la malaxant par le truchement de morsures au niveau du bec et de faux doigtés, vocalisations empressées, fragments de mélodies rêveuses et une articulation rageuse qui évoque plus qu’agréablement l’Archie Shepp du Live at Donaueschingen en 1968, concert historique où un très jeune Paul Lovens fur médusé dans l’assistance. D’un point de vue équilibre des forces, la présence d’un souffleur moins expansif, pas le genre « leader dominateur » donne un avantage d’espace et d’écoute (pour l’auditeur) au percussionniste et à toutes les particularités spécifiques de son jeu, un vrai régal. Cette remarquable alternance est superbement complétée par la présence intelligente et subtile du contrebassiste John Edwards et la variété constructive de son jeu. L’écoute mutuelle est très ressentie et partagée, point fort de ce trio occasionnel. Il y a des années que Paul Lovens à dû se départir de ses envolées et rafales de frappes tous azimuts sur ses caisses, cymbales et accessoires perpétuellement en mouvement dans tous les coins et recoins de son installation. Son jeu devenu nettement plus épuré, sollicite moins une gestuelle acrobatique et beaucoup plus un art consommé du sonore, de l’expressivité de chaque touche calibrée à l’infini avec un sens de la dynamique incluant un sens de la rythmique qui défie les sens et les sensations. Comme si l’artiste faisait le point sur le travail d’une vie au hasard d’un festival, car pour Lovens qui a stoppé définitivement de se produire, le moindre moment compte. Bref, ce Lepomis Gibbosus est tout à fait recommandable pour l’infinie poésie qui s’en dégage.

Magic Dust Ivo Perelman Quartet avec Christopher Parker, William Parker & Chad Anderson Mahakala Music
https://mahakalamusic.bandcamp.com/album/magic-dust

Un nouveau quartet d’Ivo Perelman avec lui-même au saxophone ténor, William Parker à la contrebasse et au shakuhachi, Christopher Parker au piano et Chad Anderson à la batterie sur le label Mahakala Music de ce dernier. Par rapport à ses nombreuses récentes publications en duo et trio avec Matt Shipp, Parker, Matt Maneri, Joe Morris, Michael Bisio etc.. qui se tournent vers une musique de chambre raffinée et plus introvertie, le saxophoniste marque ici son territoire « expressionniste » au niveau du John Coltrane de Sun Ship en compagnie de musiciens inspirés. Il faut quelques instants pour Ivo Perelman, au départ hésitant, pour naviguer à plein régime avec toute sa puissance durant le premier morceau tant ses trois camarades, bluesy à l’amorce du premier morceau de 13 :41 déploient une énergie et une précision dans leurs efforts pour faire tourner leurs moteurs à plein régime tout en se concentrant dans une exquise musicalité. Une mention particulière pour le pianiste et son art consommé pour développer et étendre un mix de comping et d’interventions hardies sur l’étendue de son clavier avec un toucher et une dynamique exemplaires. Au cœur du dispositif, un batteur impétueux aussi contrôlé au niveau des frappes qu’expansif grâce à son sens inné des rythmes et des pulsations flottantes et infiniment croisées, Chad Anderson. Il n’y a rien à dire : Ivo et William ont un goût très généreux et sûr quant à leurs compagnons de route, fussent-ils momentanés. On appréciera tout autant le travail de Parker et Anderson ici que celui de camarades au long cours comme Matt Shipp et les Whit Dickey, Gerald Cleaver, Bobby Kapp. Car ce qui compte, c’est la musique qui se joue et comment le souffleur adapte son lyrisme fou et son appétit vorace pour les harmoniques brûlantes et extraordinairement vocales (rejoignant A.A. dans notre intemporel imaginaire). Au fil des treize première minutes des tensions abruptes et des relâchements pensifs se succèdent comme dans un rêve et en un clin d’œil, tellement cela baigne dans une véritable entente. Mention spéciale au batteur pour varier les effets percussifs et les approches relançant continuellement l’ouverture auditive de celui ou celle qui l’écoute. Ce quartet n’hésite pas de se jeter à l’eau sur la distance à deux reprises : The Way of the Magician (en 2) et Magic Dust (en 4) se développent adroitement sur plus de 38 et 37 minutes respectivement sans que nous devions patienter un seul instant pour un quelconque morceau de bravoure. Car nous avons affaire ici à une véritable équipe soudée et ultra compétente pour assumer la vitalité et la qualité des échanges et des actions – réactions instantanés tout en racontant une histoire – aventure qui tournoie sans coup férir et la moindre faiblesse au fil des secondes et des minutes. Suivi de près comme s’il était dans un autre monde, le bassiste William Parker arpente la scène comme un vieux sage avec ses doigts puissants laissant la bride sur le coup au tandem étincelant et tournoyant piano - batterie et au sublime souffleur brésilien aux accents tropicaux les plus profonds et déchirants.
On se retrouve plongé dans les sphères célestes des Sun-Ship, Transition et First Meditations comme très rarement auparavant avec une volonté de fer pour assumer tous les risques de l’improvisation totale d’essence jazz libre. Et lorsqu'on a atteint un pic paroxystique, la subtilité collective revient au premier plan : des glissandi vers le grave se partagent entre l’anche chauffée à blanc du sax et l’archet puissant de la contrebasse. Cette frénésie intérieure tout en légèreté fourmillante se transmet aux deux complices (batteur sensible, pianiste attentif) et le don mélodique populaire brésilien d’Ivo s’épanouit comme des fleurs dans une magique fin de printemps. Et la saga continue pour mon plus grand contentement et mes exigences personnelles ( « free-jazz » oui mais pas de ressassement recyclant une quelconque faiblesse d’inspiration « profonde »). Ayant parcouru de très nombreux albums de « free-jazz » devenus historiques et objets du fétichisme des collectionneurs bon public, je n’hésite pas à déclarer avec l’ enthousiasme du cœur des circonspects (les plus critiques) qu’on atteint ici une intensité, une expressivité qui n’a fondamentalement rien à envier au meilleur free prémonitoire des sixties (Trane – Ayler – Cecil avec Jimmy et Sam). Ivo Perelman et ses camarades prolonge(nt) le travail d’Ayler comme personne d’autre en lui conférant les exigences et toutes les qualités de Rendez-vous compte que si la musique de The Way of the Magician, avec ses 37 minutes idéales pour les deux faces d’un Long Playing, avait été publiée en 1969, tous les fanas d’aujourd’hui, se taperaient hystériquement la réédition vinyle 180g pour encadrer la pochette sur le mur de leur living au-dessus de la platine en extase devant et à l’intérieur des vibrations intenses de cette musique incendiaire et … raffinée. Fort heureusement, William Parker a la bonne idée de souffler dans sa flûte en bois à six trous (shakuhashi fantômatique et hasardeux mais convaincant), instillant cette magie du free ouvert à tous les vents de l’origine des mondes : Cardician (en 3), le piano vibrant de ses entrailles d’outre-tombe. Pour le final (en 4), Magic Dust, on a droit à une autre aventure improbable à la limite de l’explosif et hautement expressive avec, à nouveau, ce sens de la construction dans le temps qui fait avaler même aux plus rétifs, la jouissance de ce jazz free rarement servi avec ce prodige et cette énergie indescriptible, intensément et violemment torrentielle, chacun assumant sa partie de manière optimale. Chapeau pour le pianiste Christopher Parker et le batteur Chad Anderson pour faire monter en puissance la cohésion de Magic Dust et la folie d'Ivo Perelman et de William Parker au sommet de leur art !!

21 juin 2022

Cecil Taylor Solo 1968/ Isabelle Duthoit Daniel Lifermann Thierry Waziniak Yukako Matsui / Martin Küchen Agusti Fernandez Zlatko Kaučič/ Lino Blöchlinger Valentin Baumgartner Tobias Sommer

Cecil Taylor Respiration Fundacja Sluchaj FSR
https://sluchaj.bandcamp.com/album/respiration

Vous rendez-vous compte ? Après de nombreuses parutions en solo, duo, trio et au sein de son Unit et quelques orchestres plus larges, voici enfin le plus ancien enregistrement solo de Cecil Taylor, capté en 1968 à Varsovie et enfin publié 54 and plus tard. Lors de cette tournée, il avait aussi joué avec Han Bennink, tout comme Sonny Rollins qui lui faisait son grand retour en provenance d’un ashram d’Inde du Nord et aurait lui aussi joué en Pologne à peu près à la même époque. Quelle vie ! Grâce aux bons soins de Maciej Karlowski, son label Fundacja Sluchaj a la primeur de cet extraordinaire concert durant lequel Cecil Taylor démontre qu’il avait déjà atteint la maturité de son art en solitaire, cinq années avant qu’il n’enregistre enfin en 1973 les premiers albums solos parus de son vivant. Je rappelle : Indent (Unit Core - réédité par Arista-Freedom et Black Lion), Solo (Trio - Japon)) et la face A de Spring of Two Blue Jeans en 1973 et Silent Tongues : Live in Montreux en 1974. Vous pouvez ici comparer et juger sur pièce : constructions grandioses et complexes à plusieurs voix, chassé-croisé de séquences composées et d’échappées, d’ostinati obsessionnels, de contrepoints majestueux ou emportés par la feu intérieur qui l’habite. On y retrouve les influences de Bartok, Messiaen, Monk, Tristano et Ellington sublimées, toute une pratique percussive du grand piano à la fois contemporaine et intemporelle. Sans doute un des points de départ essentiels de sa discographie où une seule composition (Respiration) est jouée, étendue, reconsidérée au fil de l’instant qui fuit suivant une architecture qu’il nous faut sonder au fil d’écoutes successives et attentives pour en deviner les angles et le tracé fondateur lequel fut choisi dans l’urgence. Mais nous pouvons nous contenter de nous laisser emporter par la puissance des roulis et nous énivrer de ses montagnes russes sonores comme dans un rêve. Car comme l’a souvent dit son auteur à propos de l’expérience musicale vivante de ses concerts, l’essentiel est de « to feel » , les sentiments profonds que sa musique procure, cette énergie inextinguible. Au niveau de son jeu au piano, il faut souligner qu’à cette époque , à plusieurs moments précis du momentum taylorien granito-monolithique qui déjà s’affirme, sa sonorité reste plus proche du son plus classique du piano comme des zestes de son apprentissage, enrichissant valablement sa palette et contrebalançant ses déferlantes de notes en clusters. Respiration est donc une œuvre maîtresse, jouée en deux parties de 12’39’’ et 30’14’’ et incontournable. Un tel enregistrement en solo aurait mérité d'être publié à l'époque. Quand on réalise les possibilités inouïes de nombre d'artistes actuels qui enregistrent à tour de bras, on croit rêver en songeant à toutes les fadaises et rebuffades qu'a dû subir Cecil Taylor à l'époque, alors que ses rares concerts faisaient souvent le plein de public. Si vous n’avez encore aucun album de Cecil tout seul, n’hésitez pas à commencer par celui-ci ! Fabuleux.

White Eyes Isabelle Duthoit Daniel Lifermann Thierry Waziniak Yukako Matsui Intrication Tri 005 http://www.orkhestra.fr/catalog.php?FIND=TRI005
https://www.youtube.com/watch?v=bBND4nsb6Tg
https://labelintrication.wixsite.com/label/white-eyes

Nouvelle livraison étonnante d’Intrication, le label du percussionniste Thierry Waziniak, un batteur de jazz contemporain ouvert à toutes les aventures sonores sans slogan, parti-pris et prises de tête. Quatre artistes sensibles et subtils s’associent pour un projet audacieux qui défie le tout-venant, l’average improvised music, la musique improvisée « standard » quasi répertoriée, lingua franca de ma musique instantanée. Dans ce quatuor improbable où la voix extraordinaire, « torturée », extrême d’Isabelle Duthoit, en est le dénominateur le plus chargé de mystère et de « folie » : vibrations du larynx, voix de gorge surréelle, cris déchirants, consonnes fragmentées, sussurements de serpent à sonette, voyelles tourmentées, fins gloussements saccadés ou filet de sifflement, bruits machiniques, grondements d’outre-tombe. Face à ce phénomène paranormal, le souffleur de shakuhachi (une flûte japonaise en bambou percée de six trous), Daniel Lifermann, convoque les esprits en étirant les notes d’un son pur et cristallin, soutenant une note fantôme alors que la voix d’outre-tombe bruisse dans un grave forcené ou articule les borborygmes qu’on croirait être faits de chair, effrayant tous les crapauds du voisinage. Ailleurs, la voix lézardée et distendue de la chanteuse, qu’on entend aussi à la clarinette, et la flûte japonaise avec ses effets de souffle s’allient dans une entente magique comme le feraient des chamans dans un quelconque recoin d’un Altaï imaginaire. À cette conférence à deux voix d’un autre type, s’insèrent les interventions percussives minimales et colorées de Thierry Waziniak, métaux tintinnabulants ou frottés à l’archet, accessoires en bois qui résonnent comme des noix des antipodes. Ou encore percute comme un devin Sakha en transe. Et une quatrième partenaire distille son message invisible, mais perceptible en filigrane : Yukako Matsui s’applique à la calligraphie (japonaise) en « direct » , traçant noir sur blanc sur un parchemin d’un autre âge, éternel celui-là, des signes qui expriment sa perception des sons et des sens au creux de cette aventure sonore. J'ajoute encore qu'une telle flûte,le shakuhachi, se joue sans bec, ni embouchure métallique : l'air est vibré et le tuyau résonne par la grâce du souffle qui fait siffler une entaille au sommet du tube de bambou laissé ouvert. Instrument simplissime et très difficile à manier. Au fil des plages, l’inventivité sonore enfle, se dévide et fascine. Une musique aussi spirituelle qu’organique qui sublime et transcende magnifiquement la démarche musicale et scénique de chacun, aventurier des sons, avec un respect mutuel et une saveur dans les échanges et leur coexistence amoureuse dans un seul temps, celui de l’improvisation véritable, partage collectif de sons métamorphosés en expressions de vies. Sept improvisations : Seven Eyes , les yeux des voyants qui écoutent avec leurs corps. Une magnifique réussite qui dépasse largement le talent individuel dans une totalité intime et inespérée.

The Steps That Resonate Martin Küchen Agusti Fernandez Zlatko Kaučič Not Two MW1025-2
https://www.nottwo.com/mw1025

Enregistré par l’excellent Iztok Zupan (du label Klopotek), ce trio - rencontre lors du BCMF Festival à Smartno – Goriska Brda le 9 septembre 2011 se solde par une superbe réussite expressive. Trois personnalités aux affects et bagages musicaux différents que pas mal de choses pourraient opposer trouvent ici une complémentarité ludique et jubilatoire. Le trio saxophone (Martin Küchen) – piano (Agusti Fernandez) – percussions (Zlatko Kaučič) est une formule récurrente de la free-music européenne (autour de pianistes comme Fred Van Hove, Keith Tippett, Alex von Schlippenbach et Irene Schweizer) et elle a essaimé un peu partout avec des bonheurs divers. Et le point fort de nos trois lascars est d’incarner chacun une personnalité musicale bien contrastée, voire divergente esthétiquement, et leurs caractéristiques intrinsèques et réactives alimentent notre perception d’un véritable délire des sens. Autant Agusti Fernandez incarne les pianismes savants et éduqués contemporains en se muant en chercheur de sons sérieux et méthodique que le souffleur Martin Küchen, ici aux saxes soprano et sopranino, s’affirme comme un crieur paillard et contorsionniste de la colonne d’air et de la prise de bec, canardant comme un beau diable avec une expressivité brute et âpre en se jouant de la justesse de son souffle comme de sa première coqueluche. Pas vraiment dans la trajectoire des Evan Parker, Urs Leimgruber ou John Butcher, mais plutôt comme un fada de Lol Coxhill qui se débrouille avec les moyens du bord. Le contraste est saisissant et met la démarche des deux compères dans une perspective inédite, canaille. Et pour nouer le tout, le très sensible et spontané Zlatko Kaučič s’inscrit merveilleusement dans cet univers. Batteur slovène provenant du jazz, Z.K. s’est petit à petit inscrit dans la scène improvisée avec des as comme Evan Parker, Joëlle Léandre, Agusti Fernandez , Barry Guy , Alexander Blannescu, et de super collègues slovènes comme Tomaz Grom ou italiens. On songe au contrebassiste Giovanni Maier, au flûtiste Massimo De Mattia ou les saxophonistes – clarinettistes Daniele D’Agaro et Marco Colonna. Un coffret de CD’s paru sous son nom s’intitule Diversity et c’est bien le challenge que Zlatko parvient à relever grâce à sa sensibilité intuitive. Se débrouiller pour jouer au mieux quel que soit le partenaire. J’adore, donc, cette suite de 38 minutes 43 secondes, où pas un instant ne compte pour rien, tant les trois comparses soutiennent le flux de l’improvisation collective de manière aussi profonde et ressentie que facétieuse et dynamique. Du grand art au-delà des poncifs de la musique « énergétique » free et un sens de l’investigation permanente des matériaux sonores, des vibrations physiques et du ressenti instantané, tout en construisant une chef d'oeuvre structuré dans le moment de jeu(x). Magistral et jouïssif !

Ghost Ship Die Fermentierten Lino Blöchlinger Valentin Baumgartner Tobias Sommer Veto records 021
https://www.veto-records.ch/releases.php

Lino Blöchlinger est le fils du saxophoniste Suisse Urs Blöchlinger (1954 - 1995) visionnaire disparu trop tôt après avoir imprimé sa marque facétieuse et créative sur la scène de son pays. En schématisant assez bien , on dira que ce compositeur doué avait quelque chose d’un Willem Breuker ou d’un Henry Threadgill. Tout récemment, son fils Lino a composé et enregistré un magnifique hommage à son paternel dont je me suis fait l’écho ici-même : Urs Blöchlinger Revisited Harry Doesn’t Mind Leo Records CD LR 885 , un album très réussi. Malheureusement, le nouvel opus du trio Die Fermentierten duquel Lino est un élément de choc a connu le malheur dès qu’il fut mis en boîte. Le très inventif et très « sûr » guitariste du groupe, Valentin Baumgartner, est disparu inopinément plongeant ses deux camarades prostrés dans la douleur de la perte d’un ami très cher. Et on sait ô combien les relations entre musiciens qui partagent le travail, répétitions, concerts, la « route » et les maigres cachets est intense, fusionnelle et fraternelle. Et donc voici ce Ghost Ship chaloupé, intense, lourd d’une rythmique appuyée et granitique (Tobias Sommer aussi appliqué que décalé), aux thèmes – compositions aussi sauvages que subtiles et millimétrées dans des cadenza funk- rock, une solide dose d’humour et des changements de rythme peu prévisibles, saute moutons par-dessus les barres de mesures et accélérations soudaines. La guitare est âpre vissée au tempo ou un peu à côté, ce petit peu qui chavire. Lino souffle sec et blindé au sax alto, comme s’il cisaillait de la tôle et son sax basse prépondérant est éléphantesque (Hannibal’s Elephant Walk). Ça rebondit, cascade, tournoie et dérape. Aux éléments essentiels des saxes , de la guitare et de la batterie, s’ajoutent l’EFX de Valentin Baumgartner et ses délicieux vocaux. Voilà bien le groupe idéal pour dérider et retourner un sérieux festival de free-music. Irrésistible. Mais malheureusement, Valentin B n’est plus.

17 juin 2022

Brötzmann – Van Hove – Bennink 1974 / Vario 34 Günter Christmann Alexander Frangenheim Mats Gustafsson Thomas Lehn Paul Lovens/ Daniel Studer solo

Jazz in Der Kammer 1974 Brötzmann – Van Hove – Bennink. CD label Trost.
https://peterbroetzmann.bandcamp.com/album/jazz-in-der-kammer-1974


Le groupe le plus populaire et le plus délirant et contrasté des premières années '70 dans la mouvance Amsterdam Anvers Wuppertal Berlin dont les huit albums FMP ont largement défrayé la chronique. Ça commence avec le son tranchant et brutal du sax ténor de Peter Brötzmann et un Fred Van Hove tout à l’écoute, répondant du tac-au tac à la moindre inflection du souffleur, lorsque Han Bennink , déjà surexcité, lâche sa clarinette pour s’insérer dans le dialogue des deux compères avec des rafales sur les caisses et écrasement envahissant de sa cymbale antique martyrisée (qu’il brisera un an plus tard.) Brötzm fait alors un petit pas de côté pour laisser toute la latitude à Fred pour s’exprimer au piano. Le pianiste s’emporte et le trio s’emballe un instant, pour changer la vitesse de croisière toutes les vingts secondes. Les grappes de notes à toutes volées sur le clavier sont étonnamment lisibles et colorées inspirant les audaces du batteur en matière de free-drumming : il multiplie les roulements comme un dératé avec un beau sens des nuances et une variété de sonorités (bois, métaux, peaux) très contrastée et "organique". La métamorphose des séquences et leur enchaînement très libre et ultra inspiré était à l’époque aussi inouï et innovant que l'Unit de Cecil Taylor le fut la décennie précédente. Beaucoup hésiteraient à se lancer dans de telles farandoles où le rôle de chaque instrument dans le trio est constamment remis en question. Deuxième morceau : une évocation agressive de Salt Peanuts, un hymne du be-bop naissant enregistré en 1945 par Bird & Diz, interprété en solo par Han Bennink (quelles ponctuations !) et enchaîné par une intervention magistrale de Fred Van Hove au piano (rempli de balles de ping-pong) face à Bennink matraquant un steel drum avec un beat chaloupé , ce qui inspire à Fred une ritournelle issue d’un thème de gamelan en pelog. C’est à ce moment – là que surgit la clarinette éraillée de Brötzmann. Le morceau suivant illustre l’obsession rythmique du batteur se déplaçant du balafon aux tambours, accessoires et grosses cymbales alors que le souffle gargantuesque de Peter défonce la perce de son sax basse. Le point fort de ce trio réside dans les audaces expressives, un sens du contraste et de la provocation excessifs et les associations d’idées les plus inouïes. Jamais dans leur longue carrière, Peter Brötzmann et Han Bennink n’ont connu pareil abattage, cette connivence délirante – dadaïste grâce à la présence d’esprit et l’inventivité relativement humoristique et sarcastique du pianiste, sans doute le plus extraordinaire de sa génération (avec Cecil) et dont la manière débridée et délibérément hybride et fantaisiste est immédiatement reconnaissable quel que soit le matériau musical qu’il malaxe. Sa virtuosité visionnaire et la qualité exceptionnelle de son toucher n’a d’égale que la folie aventureuse du batteur et sa fascination pour le cirque et tous les effets de surprise, sonores, gestuels, verbaux et scéniques. Ses frappes et roulements découlent de l’approche de Milford Graves, influencèrent un Paul Lovens jeune et s’exprimaient alors avec une agressivité assez violente et une subtilité polyrythmique libérée des concepts « batterie » et les réflexes issus de son enseignement. En sus, le contraste inouï entre le son brut et violemment expressionniste de Brötzmann au sax, d’une part et les pianismes sophistiqués, la science musicale de Van Hove, d’autre part, rend leur collaboration détonnante, surréaliste et absolument unique. Déraisonnable. Déconnage et humour persifleur. Il y a aussi l’inévitable duo de clarinettes entre Han et Peter où les anches sont chauffées à blanc et la colonne d’air saturée éclate et explose, le tout ponctué de coups de sifflet et de roulements d’un grosse crécelle alors que Van Hove fait trembler un soupçon de cordes aiguës dans la table d’harmonie. Et au fur et à mesure que défilent les dizaines de minutes des six improvisations de ce concert, l’auditeur retient son souffle face à ce constant renouvellement dans le moindre détail de leur spirales virevoltantes et goguenardes / caustiques et cet esprit d’à-propos dans toutes leurs interventions. Vous tenez ici, un document de haute qualité égal au génial FMP 0130 ou à Outspan Zwei, le LP du trio qui n’a pas encore été réédité. La folie intégrale !!

Remarque orthographique : on écrit le nom de Van Hove avec un grand V en lettres capitales comme il sied pour un roturier. Le van "minuscule" est l'équivalent en néerlandais du "petit" "de" de la langue française , préposition attribuée à l'aristocratie. Cette erreur a été commise systématiquement par Jost Gebers de FMP sur toutes les affiches et pochettes de disques, malgré les récriminations de Fred Van Hove.
Remarque phtographique : sur la photo de pochette, on voit clairement Brötzmann se désaltérer avec un verre de bière (brune) ! Comme P.B. éclusait pas mal de bière sur scène entre chaque solo, cela laissait le champ libre aux deux autres pour se mesurer

Vario 34-3 free improvised music. Günter Christmann Alexander Frangenheim Mats Gustafsson Thomas Lehn Paul Lovens Corbett vs Dempsey cd073
https://corbettvsdempsey.bandcamp.com/album/vario-34-3

Corbett vs Dempsey nous a habitué à des rééditions soignées d’albums rares (Sun Ra, Brötzmann, ICP, McPhee, Lacy), mais aussi à des enregistrements neufs assez récents comme ce Vario 34, le groupe à géométrie variable du tromboniste – violoncelliste Günter Christmann au personnel mouvant. Il s’agit du troisième album de l’édition n°34 auquel avait participé le guitariste Christian Munthe, absent pour cette dernière version avec cette équipe de rêve, laquelle se décline en deux duos, deux trios et cinq tutti, assez courts. Le plus long culmine à 7:45, alors que la plupart font dans les quatre minutes. Le but du jeu est de varier les occurrences instrumentales et personnelles afin d’offrir aux auditeurs un panorama varié et complémentaire d’échanges improvisés, libres et spontanés entre praticiens remarquables de cette expérience musicale. Expérience d’une vie somme toute, car Paul Lovens et Günter Christmann, acolytes de toujours, en furent les initiateurs les plus remarquables à se distinguer des schémas « free jazz » pour incarner une musique formellement plus ouverte, nuancée, interactive et pointilliste, assez voisine de celle des compositeurs contemporains alternatifs. Avec une constante Christmannienne dans l’exigence esthétique : la brièveté de chaque improvisation doit coïncider avec une variété – déclinaison de formes en métamorphose constante avec un maximum d'inventivité. Interpolations de motifs et de signes qui s’excluent et se livrent une chasse permanente où la variation sur une « idée » ou un motif est exclue au profit d’une fuite en avant , cadavres exquis bruitistes où se dessinent l’ombre de Webern et la stochastique xenakienne. Les « idées » se bousculent dans le vif du sujet et imposent leur étrangeté. Un des albums de Vario 34 était composé de duos et trios (edition explico / Blue Tower BT05 1993) et sa pochette contenait deux morceaux de papier de verre formant un paysage brut. Le suivant contenait uniquement des morceaux contrastés et centripètes en sextet avec les mêmes : Christmann - Frangenheim - Gustafsson - Lehn - Lovens - Munthe (Vario 34 – 2 water in plural – concepts of doing/edition explico). Je rappelle les instruments : Günter C., trombone et cello, Frangenheim, contrebasse, Gustafsson, saxophones, Lehn, synthé vintage, Lovens, percussions et Munthe, guitare. Ce troisième enregistrement, Vario 34-3, date de 2018 et est aussi l’ultime document de la paire Christmann - Lovens réunie, car, depuis, tous deux ont mis fin à leur carrière, et le point final de plus de cinquante éditions de Vario. Certains diront que ce groupe n’a quasi pas évolué au fil des années et des décennies, on rétorquera que c’est en fait une musique acoustique intemporelle activée par des intentions et des invariants – attitudes musicales profondément déterminées qui semblent immuables, mais atteignent pleinement un but reconduit à chaque échéance. Mise en commun d’une recherche sonore instrumentale à la fois spontanée et le fruit d’une pratique très réfléchie, leur musique évolue dans l’instant en s’échappant furtivement et délibérément de ses propres règles sans se fixer dans des éléments reconnaissables, harmonies, rythmes, formes mélodiques. On y pourchasse les politesses trop évidentes ou les inanités pour se concentrer sur les gestes et les timbres essentiels, rares, les arcanes sonores d’une dérive poétique. Au menu, un parfum de concision, des formes courtes faussement évasives aux paramètres en constante mutation. On a à peine le temps de s’habituer à un mood que l’eau a déjà coulé sous les ponts en deux secondes, la source s’est tarie mais le jet d’idées surgit ailleurs, en aval ou dans les tréfonds de la conscience. Chacun en fait ce qu’il veut, personne ne parvient à tout saisir et en appréhender pleinement le cheminement. Quelque chose nous échappe toujours, même si on est émerveillé. Thomas Lehn agite les murmures, ronflements ou stridences analogiques d’un synthé inhumé d’un reliquaire psyché avant-garde 70’s et muni de multiples boutons et curseurs colorés. Actionnant baguettes et balais sur les peaux de trois tambours et une paire rouge et verte de drums chinois, les cloches, grattoirs crotales, cymbales (dont une étrange, parfaitement horizontale) avec une gestuelle qui n’appartient qu’à lui, Paul Lovens semble être l’ordonnateur de la séance ne jouant qu’à bon escient dans un style où le silence est aussi important que les brefs et résonnants coups de pédale sur une grosse caisse d’outre-tombe. Mats Gustafsson n’a de cesse de hurler / couiner dans l’extrême vocalisé du bec de son sax soprano en tordant le cou à la colonne d’air pressurée par la violence du souffle, l’agile articulation et la pince des lèvres sur l’anche constamment relâchée à la cadence de nano-secondes éruptives. Arcbouté sur la touche de sa contrebasse, Alex Frangenheim, l’archet en pagaille, contraste hardiment avec les oscillations vif-argent du maître de cérémonie, que ce soit à l’embouchure folâtre ou à l’archet virevoltant sur les cordes du violoncelle d’un contrebassiste d’un autre temps. Les tutti sont alléchants et résument à eux seuls l’improvisation libre collective (à cinq !) ludique et peu prévisible. On a aussi plaisir de saisir le trio F/G/L ou le duo C/L soit Christmann au trombone et Lehn à l’électronique … Adieu, donc, Günter ! Tu nous a laissés des instants inoubliables inscrits dans l’espace sonore par le biais d’une singulière écriture automatique et le timbre de l’air compressé dans le pavillon.
P.S. Je rappelle ses équipages avec Paul Lovens et Maarten Altena ou Torsten Müller , ses duos avec Detlev Schönenberg ou Tristan Honsinger, ses participations au Globe Unity Orchestra, au King Übü Örkestrü et au Peter Kowald Quintet et son implication incontournable au sein des Höhe Ufer Koncerten sur plusieurs décennies. Il y a aussi un LP avec Torsten Müller, La Donna Smith et Davey Williams qui fut réédité par John Corbett dans sa série AMS - Atavistic, le label précurseur de Corbett vs Dempsey. En outre, G.C. a publié de nombreux CD'r passionnants sur son label Edition Explico et FMP a "Trio!" à son catalogue, un trio avec Mats G et Lovens datant des années 90 et mis en vente il y a un dizaine d'années.

Daniel Studer Fetzen Flieger Wide Ear Records WER 064
https://www.wideearrecords.ch/releases/wer064-daniel-studer-fetzen-fliegen

Album solo de contrebasse du très pointu Daniel Studer. Cet improvisateur Zurichois joue régulièrement en tandem avec le contrebassiste Peter K Frei qui avait lui-même enregistré avec Paul Lovens et le pianiste Urs Voerkel (R.I.P) en 1976 dans l’album FMP 0340 Voerkel-Frey Lovens, avec sur la pochette la photo du plus petit radiateur possible. Aussi, Gramelot était un vinyle fétiche de l’impro des primes années 80 qui a échappé aux indécis (Frey-Seigner-Zimmerlin). Frey – Studer ont enregistré au moins deux albums incontournables pour qui est intéressé par les possibilités sonores innovatrices de la contrebasse (Zwirn - Creative Sources CD 239 et ZIP- Leo Rds cd 891) et des associations improvisées aventureuses ( Zurich Concerts 15 years of Kontrabass Duo Frey- Studer avec John Butcher, Jacques Demierre, Gerry Hemingway, Harald Kimmig, Magda Mayas, Giancarlo Schiaffini, Jan Schlegel, Michel Seigner, Christian Weber et Alfred Zimmerlin Leo Rds CD 750/751), mais aussi Zeit avec Jürg Frey & Alfred Zimmerlin. Avec le violoncelliste Alfred Zimmerlin et le violoniste Harald Kimmig, Daniel Studer forme un super String Trio coupable d’un trésor d’album : Im Hellen hat(Now) Art 201 d’une cohésion extrême autour d’une identité sonore unique. Ce même String Trio s’est réuni consécutivement avec John Butcher (RAW Leo Rds CD 766) et George Lewis (Kimmig-Studer-Zimmerlin & George Lewis ezz-thetics 1010) pour nous livrer de véritables chefs d’œuvre aussi instables que transcendants. Comme ces albums ont été produits ces cinq-six dernières années, ils sont en fait toujours d’une actualité brûlante. Je dirai même plus, qu’on ne peut pas faire un état des lieux de l’improvisation libre ou composition instantanée contemporaine sans que les initiatives de Daniel Studer et ses complices soient mentionnées, écoutées et prises en considération. Travail intense au sein d’une communauté parce que le besoin de jouer au jour le jour avec ses proches collaborateurs Zurichois, Frey, Zimmerlin, Markus Eichenberger et l’Allemand de Fribourg (DE- 79098), Harald Kimmig, assez loin des scènes rutilantes du post free-jazz testostéroné, est vital. Alors vous pensez bien, si un album solo de Daniel Studer vient jusqu’à moi, c’est la fête.
Comment décrire son travail et son état d’esprit, outre le fait avéré que DS jongle avec les techniques les plus avancées de la contrebasse avec une maîtrise exceptionnelle de l’instrument ? Plutôt que d’enlacer un roman - fiction narrative et imagée, Daniel Studer transmet son art comme le témoignage sur le champ du praticien-philosophe mettant en exergue un art de la sculpture gestuelle des sons dans un temps dont le moindre instant est chargé de sens. Dans le premier morceau, il inscrit sa griffe dans une constante de silence qu’il oblitère par à-coups, chocs sonores obtenus par une frappe singulière des cordes avec la base du chevalet, suivi – alternant avec un murmure à peine audible. Il va chercher les vibrations et les résonances physiques de ce gros violon verticalement penché sur son épaule et contre sa poitrine du côté du cœur, l’archet et les doigts en tension à la fois zen et hyperactive, révélateurs de l’univers des quatre grosses cordes tendues entre les clés, la touche, le chevalet et le cordier. Cet espace physique xylovibrant est le point de mire multiple qu’il ausculte inlassablement pour le faire chanter, crisser, murmurer, rebondir, gronder, strier, frémir, exploser en renouvelant expressément – expressivement les images défilantes qui s’imposent à nous, transformant leur densité, leur miroitement, l’irisation de ses harmoniques, la percussion de ses frappes col legno, les textures aléatoires dans une recherche intense entre le temps qui s’arrête, celui, centrifuge et éperdu, d’oscillations giratoires et toutes les phases de jeu qui s’impriment dans la mémoire ou échappent à notre perception. Il ne s’agit pas ici et seulement de considérer une œuvre, un parcours esthétique mais plutôt que de se joindre à un acte qui rende à l’instant vécu toute sa dimension créative auquel l’expérience, la mémoire et les intentions profondément intimes de l’artiste, son écoute intérieure s’incorporent naturellement. L’état de nature de la musique.
Mais ce n'est pas tout ! Je dois insister sur le luxe dans la documentation de ce chef d'oeuvre de la dérive improvisée aux intentions très déterminées. En effet, en achetant le CD en lui-même, l'auteur nous fait un magnifique cadeau : un code secret de téléchargement qui donne accès aux "stereo mix", au "binaural mix et aux vidéos de la performance, elle-même enregistrée dans un espace anéchoïque et cet enregistrement est mixé et préparé de manière que l'auditeur fasse l'expérience d'écoute de l'espace acoustique depuis le point central de la contrebasse. En outre , la video de Lisa Boffgen est pensé d'un point de vue musical, apportant des fragments visuels qui ajoutent un courant supplémentaire pour saisir la signification et raison d'être de la musique. Magistral !

21 mai 2022

Peter Brötzmann Milford Graves William Parker/ Ian Carr Jeff Clyne Trevor Watts John Stevens/ Hans Koch et Paul Lovens/ Benjamin Duboc Ensemble Icosikaihenagone

Historic Music Past Tense Future Peter Brötzmann Milford Graves William Parker Black Editions Archives BEA 001
https://milfordgraves-blackeditionsarchive.bandcamp.com/

MILFORD AGAIN !! Peter Brötzmann et Milford Graves se sont rencontrés musicalement en mai 1980 au Bloomdido à Bruxelles à l’invitation d’André Dael. Leur concert en duo a été enregistré par Michel Huon (l’ingé-son du légendaire Was It Me ? du duo Paul Lovens & Paul Lytton) et sa publication avait été envisagée il y a une quinzaine d’années. Malheureusement, un problème technique n’avait pu être surmonté et le projet fut abandonné. Ce nouveau double album vinyle publié aux États-Unis contient le concert du 29 mars 2002 à la CB’S Gallery à New York et se révèle être un brûlot follement inspiré et inextinguible avec l’incontournable contrebassiste William Parker. Crédité drums, vocal and dancing, Milford Graves donne de lui-même ce qu’il a de plus essentiel, un flux cataclysmique de frappes et roulements en constante mutation : vitesses, cadences, rebondissements accélérés et ralentis, organiques et sauvages, explosifs ou nuancés, africanistes et ensorcelés, arcanes vivantes de pulsations en liberté non surveillée. Une démarche unique dont les principes gestuels et rythmiques sont partagés par l’inénarrable Han Bennink avec qui Peter Brötzmann a vécu de nombreuses aventures. Et si jamais vous désirez retrouver la quintessence de l’art de Graves et Brötzmann, cette Historic Music est une pièce à conviction jubilatoire où le souffle de Peter B. s’abandonne dans un nirvana existentiel avec une puissance décuplée et surtout avec la plus profonde expression de son âme d’un seul tenant. Son jeu titanesque et explosif fait vibrer l’anche et la colonne d’air au-delà de la puissance humaine avec un engouement dont le timbre et les accents se rapprochent soudainement de l’émission sonore d’Albert Ayler. Et donc si Graves se montre ici sous un jour Jupitérien, déchaîné par les forces telluriques attisées par les ouragans et la foudre, il faut souligner l’engagement extraordinaire de William Parker qui nourrit le feu intérieur de ses deux acolytes. Comment parvient-il à immiscer la sève organique de ses cordages vibratiles entre le marteau et l’enclume de ces deux forces de la nature est l’expression d’un prodige. Revenons sur terre : cet album mirifique aurait gagné à être publié en CD en Europe afin d’éviter les taxes douanières prohibitives et assurer un meilleur rendu sonore que celui des sillons vinyliques limitatifs. En effet, la dimension sonore et architecturale du jeu de Milford Graves est sensiblement gommée par le médium LP lequel compresse certaines fréquences essentielles. Après être parvenu à l’acquérir via Peter Schlegel / Open Door à un prix acceptable, je ne vais pas tarder à acheter la version digitale (écoutez le streaming de la face C : https://milfordgraves-blackeditionsarchive.bandcamp.com/track/side-c ) afin d’en explorer les moindres recoins percussifs. Mais que les fanatiques de Milford Graves et Brötzmanniaques réunis se rassurent, l’enregistrement de ce trio angélico-diabolique est absolument incontournable. À titre de comparaison, le superbe Real Deal enregistré en duo par Milford et David Murray en 1991 (label DIW) est une affaire de studio très convaincante et fabuleuse, mais la pratique de cette musique incendiaire, profondément intime et inspirée, demande à être saisie au-devant d’auditeurs aussi inspirés que ceux qui assistèrent à cette réunion mémorable. Conclusion : ne laissez pas échapper cet opus surtout qu'il y a peu d'enregistrements de Milford Graves pour ses cinquante-cinq années de vie musicale !!

Spring Board Ian Carr Jeff Clyne Trevor Watts John Stevens Polydor International - Polydor Special. Réédition fac simile du vynile original (1966)

Le trompettiste Ian Carr et le contrebassiste Jeff Clyne se sont fait connaître et apprécier au sein du légendaire Don Rendell - Ian Carr Quintet durant les années soixante avant de briller au sein de Nucleus un des meilleurs groupes de « jazz-rock » dès 1970, avec une originalité musicale incontestable au niveau des meilleures formations américaines. Jeff Clyne a participé à plusieurs enregistrements et concerts avec les groupes de John Stevens et Trevor Watts, comme par exemple Prayer for Peace d’Amalgam (1969), Chemistry du John Stevens Quintet avec Kenny Wheeler, Trevor Watts et Ray Warleigh (1975) ou encore Splinters que j’ai chroniqué il y a peu. Enregistré sous le nom d’ Ian Carr et Jeff Clyne en 1966, Spring Board est autant un projet du tandem John Stevens et Trevor Watts car sa musique coïncide esthétiquement avec la démarche du Spontaneous Music Ensemble, le collectif de Stevens, Watts, Paul Rutherford etc… tel qu’on peut l’entendre dans Challenge, l’album du SME, publié la même année. Tout récemment, j’ai chroniqué le double CD The Spontaneous Music Ensemble – Questions and Answers 1966 et cet enregistrement est tout aussi emblématique de leur nouveau jazz « free » qui cherche à sortir des sentiers battus en suivant l’inspiration d’Ornette Coleman et d’Eric Dolphy. En outre, il faut noter que le dessin coloré de la pochette fut réalisé par Richie, le fils de John Stevens, lui-même artiste graphique accompli. À cette époque, ces musiciens figuraient comme des rares pionniers d'une nouvelle musique. Rien d’étonnant d’entendre Ian Carr participer à cette expérience qui lui semble tout à fait naturelle : en effet, John Stevens a eu le talent extraordinaire de convaincre de nombreux musiciens de jazz expérimentés aux aventures improvisées au sein du Spontaneous Music Ensemble. Un autre bon exemple est celui du trompettiste Kenny Wheeler ou du pianiste Stan Tracey. Dans son versant jazz moderne et « jazz-rock » Ian Carr assume avec grand talent l’influence de Miles Davis. Mais dans ce magnifique Spring Board, il adopte complètement la démarche free et improvisée en puisant à la fois dans sa technique et son imagination des ressources sonores inconnues dans le style post-bop ou modal. Travail du son, colorations, expressivité élargie au service d’une mélodie qui s’échappe, compositions décalées et ouvertes à l’improvisation individuelle coordonnées par des échanges dialogués où chacun « joue » comme soliste et où les idées passent de main en main, le tout suivi, commenté, accéléré ou ralenti par le drumming libre et élastique de John Stevens . L’orchestre évolue avec une grande liberté tant au niveau des parties des souffleurs que celles de la contrebasse (pizz, archet). C’est d’ailleurs Jeff Clyne qui énonce seul le thème du 3/ à la contrebasse suivi par les contre chants et allusions des souffleurs en alternance. On songe à l’esprit de Charlie Haden dans the Face of the Bass avec Ornette. Jeff, Trevor et Ian improvisent collectivement autour des notes de la gamme et des motifs mélodiques étirés et transformés. Les interventions de Stevens sont minimales. On peut trouver des albums plus puissants de ces musiciens dans ce registre. Mais pour une des premières sessions dans cette orientation musicale toute nouvelle en Europe vers 1966, c’est une belle réussite.

Nephlokokkygia 1992 Hans Koch et Paul Lovens Ezz-Thetics 1033
https://ezz-thetics.bandcamp.com/album/nephlokokkygia

Deuxième album de Paul Lovens pour Ezz-Thetics (ex Hart-Art / Hatology), le premier étant une superbe collaboration avec le guitariste Florian Stöffner (Tetratne Ezz-Thetics 1023) absolument incontournable, surtout qu’on trouve peu de duos affolants de Lovens à la fois disponibles et aussi convaincants. Et c’est bien ce que je répéterai pour ce Nephlokokkygia 1992 providentiel. Héritier prodigieux de la grandiose veine percussive et rythmique de Milford Graves et Han Bennink, Paul Lovens a creusé sa galerie de forçat du son et des sens cachés de la gestuelle batteristique dans une manière aussi explosive qu’introvertie – intimiste dans le but unique de créer un véritable dialogue avec ses camarades duettistes d’un jour (ici Hans Koch) ou de toujours (Günter Christmann, Paul Rutherford, Evan Parker, Paul Lytton, Alex von Schlippenbach, Paul Hubweber, etc..) en étendant presqu’à l’infini sa palette acoustique et expressive. Son secret tient dans la dynamique miraculeuse de son jeu. Sa méthode personnelle consiste à allier la complexité avec la simplicité, ses frappes (inspirées autant par la percussion contemporaine, l’art des tablas indiens, le souffle swinguant de Kenny Clarke et les vibrations rythmiques de Sunny Murray) sont d’une concision inouïe. Contrastés et surprenantes, ses volées percussives favorisent l’art du crescendo, de la déconstruction et un chassé-croisé d’accélérations éruptives et d’arrêts sur images actionnant cymbales chinoises, râcloirs, crotales, et une scie musicale entortillée sur la caisse claire amortie d’un sempiternel chiffon. Comme me l’a dit un jour Lê Quan Ninh très honnêtement : il est un grand maître de la percussion et maints fantastiques improvisateurs de la percussion libérée souffrent encore de la comparaison, …si c’est possible de comparer. Et ce que j’apprécie franchement chez Paul Lovens, c’est son absence de « … isme » dans le face à face avec quiconque joue avec lui, quelque soit son « langage » ou sa « grammaire ». Il n’a même pas à adapter son jeu à celui d’Hans Koch, souffleur free qui aime à introduire dans son jeu déjanté et mordant une subtile dimension mélodique un brin tortueuse. Au fil des quatre concerts (Sofia, Warna, Russe, Plovdiv) dont un extrait est chaque fois reproduit dans cet album (indispensable) avec une qualité sonore lisible, physique et réaliste, on peut suivre à la trace la merveilleuse évolution de leur entente mutuelle. Celle-ci s’ouvre à de nouvelles coïncidences au départ de digressions intuitives, lesquelles sont le fruit d’une expérience extrême de l’improvisation (libre) sans faux détours. On découvre la quintessence de l’articulation de ce singulier clarinettiste – saxophoniste helvétique autrefois valeur sûre des labels ECM, Intakt et Hat Art et qui cultive autant un déchiquetage du chant de la colonne d’air en cisaillant la vibration de l’anche que des flashbacks de fragments de mélodies et d’airs disparus ou des growls rauques et désincarnés. Une excellente paire de joyeux drilles aussi volatiles que concentrés à outrance.

Benjamin Duboc Volumes II Fiction musicale et chorégraphique. Création pour grand orchestre et corps actants Ensemble Icosikaihenagone. Dark Tree DT 15
https://www.darktree-records.com/ensemble-icosikaihenagone-volumes-ii-fiction-musicale-et-choregraphique-dt15

Et quel grand orchestre que cet étrange Ensemble Icosikaihenagone conçu par le bassiste et compositeur Benjamin Duboc ! Réunir de jeunes musiciens quasi inconnus (Émilie Aridon-Kociolek, piano voix, Sébastien Beliah, contrebasse, Alexis Persigan, trombone), des improvisateurs expérimentés de tous bords esthétiques (Jean-Luc Capozzo, Franz Hautzinger, Sylvain Kasssap, Guylaine Cosseron, Gaël Mevel, Jean-Sébastien Mariage) dont certains ne travaillent jamais ensemble, le batteur très classieux Thierry Waziniak, la tromboniste Christiane Bopp apparue comme un miracle sur Fou Records, un souffleur de poids révélé sur le tard comme Jean-Luc Petit ou la violiniste Patricia Bosshard, l’altiste Cyprien Busolini et la chanteuse Claire Bergerault, etc... pour un projet scénique et musical / sonore collectif avec les « corps actants » de Valérie Blanchon, Valérie Fontaine et Giuseppe Molino, textes et interviews des musiciens me semble aller à contre-courant des habitudes et des projets téléphonés. L’accent de ces Volumes II est posé essentiellement sur une idée de création proposée et composée par Benjamin Duboc dans une évidente dimension collective. Masses sonores contractées ou en expansion, textures rares, séquences jazz contemporain éclaté, narratifs pluriels et imaginaires. L’enregistrement retrace une performance publique d’une œuvre qui transcende la pratique artistique de recherche en mettant en exergue exclusive le contenu social de la musique et le partage de l’espace sonore et du temps entre chacun. Ne cherchez pas à savoir qui joue quoi, d’essayer de « reconnaître » les « solistes », les individualités impliquées ou même les différents instruments, cette musique est une pâte sonore collective, plastique, bruissante et qui se définit par le déroulement et l’intrication de ses composantes. Intéressante par instants, fascinante par moments, remise en question du processus de création musicale sans prétention ni agenda. Une réussite originale qui a l’heur de réunir et faire travailler ensemble des musiciens militants, au-delà des cercles relationnels qui fragmentent la scène des improvisateurs, pour créer, on l’espère, une dynamique féconde. Félicitations à tous et aussi à Bertrand Gastaut pour inclure un tel OVNI dans le catalogue de son label Dark Tree.

11 mai 2022

Simon Rose Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Meinrad Kneer/ Stefan Östersjö & Katt Hernandez/ Albert Cirera & Witold Oleszak/ Ligia Liberatori Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Davide Piersanti / Marco Colonna & Enzo Rocco

Birds and Humans Simon Rose Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Meinrad Kneer Creative Sources CS 726 CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/birds-humans

Merveilleuse idée d’associer le saxophone baryton de Simon Rose avec le trio de cordes d’Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues et Meinrad Kneer (violon alto, violoncelle et contrebasse) ! Les Rodrigues père et fils n’ont de cesse d’enregistrer de nombreux projets avec des instruments à cordes frottées de la famille du violon avec un grand nombre de musiciens peu connus, mais superlatifs, que leurs productions sur Creative Sources contribuent à mettre en valeur. Très souvent, il s’agit de belles réussites musicales pleines de sensibilité, d’empathie sonore et d’inventions instantanées. Avec Meinrad Kneer, ils ont trouvé un excellent collaborateur, d’ailleurs, il faut mentionner absolumentSequoia, ce fascinant quartet de contrebasses improvisés dont Meinrad fait partie et leur CD Rotations (Evil Rabbit ERR 21). Le son granuleux du sax baryton de Simon Rose s’intègre magnifiquement au sein des sonorités subtiles issues des pratiques contemporaines alternatives des cordes : harmoniques, friselis surréels, clusters, boucles virevoltantes, col legno aléatoires, graves majestueux, pianissimi murmurants. Il a de qui tenir : il faut écouter Bows and Arrows, un trio de saxophones avec Philippe Lemoine et Michel Doneda, pour saisir son degré d’implication dans un collectif. Simon Rose exploite la dynamique du souffle libéré dans des boucles vocalisées dont les accents se chevauchent et celles-ci trouvent un écho dans le mouvement giratoire ou saccadé de l’alto et du violoncelle. Sept remarquables improvisations où l’écoute mutuelle et la complémentarité s’expriment intensément. Le quartet évolue au départ d’un équilibre tempéré dans les interventions et les réactions dès les deux premiers morceaux (numérotés de I à VII et sans titres) vers des zones de turbulence, de tiraillements, où les excès expressifs surgissent subrepticement pour s’évanouir dans un no man’s land de glissandi et de résonances fantômes boisées et des tournoiements d’archets – ostinatos générant une polyphonie statique et débouchant sur une convergence harmonique libératoire de couleurs mystérieuses. La succession de ces tableaux sonores improvisés révèle le dessein formel d’une œuvre cohérente qui s’incarne sous nos yeux avec la plus belle évidence et de manière définitive. Chaque seconde de leur musique fait partie intégrante d’une forme sans qu’il faille en « éditer » le moindre des moments de son exécution. Un travail orchestral collectif fascinant qui transite de la bourrasque jusqu’au bord du silence.

Stefan Östersjö & Katt Hernandez Aeolian Duo at Edsviken Setola di Maiale SDM 4330
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4330
https://ltu.diva-portal.org/smash/get/diva2:1615696/FULLTEXT01.jpg

La marque italienne Setola Di Maiale s’est mué en label « S.O.S. » qui accueille des projets originaux de toute provenance, même celles extérieures au milieu transalpin de la scène marginale des musiques expérimentales et improvisées dont SDM est devenu la plateforme la plus importante, quantitativement et aussi qualitativement. Je n’avais jamais entendu parler ou lu quelque chose à propos de cet Aeolian Duo, ni du guitariste Stefan Östersjö ou de la violoniste Katt Hernandez. Leur musique s’est installée au bord de la mer, dans le sillage du vent et les mouvements de la marée, avec en fond sonore, cris d’oiseaux, appels de navires et de canards, murmures de l’air poussé par la brise, l’autoroute proche, etc... Le lieu est Edsviken, situé au nord de Stockholm au milieu de falaises et de rivages rocheux, non loin des villas et appartements… La guitare éolienne de Stefan Östersjö a des cordes qui s’étendent du chevalet aux branches des arbres sur le site. Ces cordes étendues permettent au musicien de révéler les harmoniques jouées par le souffle du vent, et aussi, de contrôler la hauteur des sons et le nombre des cordes jouées. Concurremment, Katt Hernandez joue un violon avec une scordatura grave, la scordatura étant une manière alternative d’accorder le violon dans une gamme qui engendre des intervalles de notes qui eux-mêmes en transforment la résonance physique de l’instrument. Avec une belle coïncidence empathique, les deux artistes créent un remarquable environnement sonore immergé dans une activité de plein-air ouverte sur l’espace, le paysage maritime et son univers sonore dans lequel leurs actions musicales s’inscrivent spontanément, naturellement. La musique est à proprement parler aérienne, surréelle et s’inscrit dans une pratique écologique non certifiée… mais évidente. J’apprécie beaucoup la sensibilité microtonale de la violoniste, rivée mentalement par les vibrations éoliennes de la guitare de son partenaire, et son jeu d’archet subtil, léger, aérien … La musique de cet Aeolian Duo est excellement rendue par la qualité sonore de l’enregistrement de terrain, réalisé avec une belle maîtrise, si on considère le travail technique difficile que cela représente. Leur univers sonore et musical unique s’insinue pour l’auditeur qui parviendra sans effort à se transporter dans cet environnement côtier.

Albert Cirera & Witold Oleszak Terra Plana Spontaneous Music Tribune Series Multikulti Project MPSMT 009
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/terra-plana

Enregistré en 2017 et publié l’année suivante, cet album a attiré mon attention grâce à la présence conjointe du saxophoniste ténor et soprano Albert Cirera et du pianiste Witold Oleszak dans un travail ardu de recherches sonores avec les ressources mécaniques, physiques et timbrales de leurs instruments. Witold Oleszak s’est distingué avec le percussionniste Roger Turner . Je m’en réfère à leurs deux CD’s Fragments of Parts et Over The Title (label Free Form Association) ainsi que dans un document plus récent intitulé Spontaneous Live Series 003 Live at the Spontaneous Music Festival 2018. Un autre superbe album en duo avec la très remarquable saxophoniste Paulina Owczarek, Mono No Aware (Free Form Association cfr récente chronique) confirme son goût pour le parasitage du piano, du bruitisme dans les cordes à l’aide d’objets utilisés comme sourdines avec grattages, frottements et occurrences résonnantes dans un dialogue avec une ou un collègue inspiré à contorsionner et subvertir le souffle du saxophone. Comme dans cet opus d’apparence erratique qui se révèle de plus en plus convaincant au fil de 9 morceaux (Terra de Cristall, Terra de llops, Terra freda, La futura antiga terra, etc… ) et d’écoutes répétées. Musique au ralenti faites de scories, d’étranges vibrations de la colonne d’air, de méta-souffle d’harmoniques, sifflements contrôlés, murmures du bocal, grasseyements vocalisés dans le pavillon, effets d’air propulsé en douceur sur l’anche, réalisés avec la retenue de celui qui s’écoute intensément en adéquation avec les frictions et grondements de la caisse de résonance du piano. Alberto Cirera, saxophoniste Argentin découvert avec Agusti Fernandez, Carlos Zingaro, Ulrich Mitzlaff, Alvaro Rosso, Nicholas Field etc…, développe un art consommé d’une expressivité transcendantale du saxophone étendu au-delà des limites de ses mécanismes et de la configuration de la colonne d’air, des orifices et des tampons. Cette prédilection s’intègre réciproquement avec l’activité fébrile de Witold Oleszak dans la carcasse du piano, sur les cordages avec des sonorités bruissantes ou surréelles et des doigtés faussement nonchalants sur le clavier, lesquels peuvent aussi bien se révéler anguleux ou elliptiques. La richesse de leur travail sonore enfle, se dilate sur l’inconnu alors que notre écoute se métamorphose graduellement, faisant corps et âme avec les deux musiciens qui en profitent alors pour s’emballer (Terra d’Ogrues). Une session d’improvisation libre sincère et véritable à écouter, méditer et à tenir dans un endroit secret pour y replonger avec délice !

Radical Flowers Ligia Liberatori Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Davide Piersanti Creative Sources CS 718 CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/radical-flowers

Une constante des productions Creative Sources d’Ernesto Rodrigues, patron du label et superbe (violoniste) altiste consiste en une rencontre avec des improvisateurs – trices engagés-ées parmi les moins « visibles » / « notoires » dans le but de créer et partager un univers sonore bien défini dans une grande liberté collective et beaucoup d’empathie. Très souvent, son fils Guilherme Rodrigues, un fabuleux violoncelliste, l’assiste avec une complémentarité proverbiale, souvent avec d’autres musiciens à cordes frottées, mais aussi un pianiste, un saxophoniste ou un électronicien. On ne compte plus leurs très nombreux albums et celui-ci fait partie de ceux dont l’auditeur a envie de remettre dans le lecteur, tant l’ensemble et chacun de ses membres posent des questions et trouve des réponses subtiles ou inattendues. Une forme de multi-dialogue pluridimensionnel où de nombreux sons, effets de timbre et actions instrumentales engendrent des constructions musicales vivantes et spontanées dont on peut carrément visualiser les contours, les éclairs et les ombres. La vocaliste Ligia Liberatori surgit aux tournants imprévus par petites touches ; les lubies glissantes du tromboniste Davide Piersanti se font l’écho des glissandi et des oscillations des séries harmoniques des deux cordistes Rodrigues merveilleusement complémentaires. Leur talent incontournable pour les formes, les variations mouvantes de celles-ci et la dimension orchestrale (de chambre) de leurs improvisations créent une spirale magique qui propulse leurs deux partenaires en coloristes distingués et en inspirent les menues incartades expressives dans des tourbillons accidentés . Pouvoir s’agréger de la sorte avec cette belle expressivité n’est rien moins que providentiel, ajoutant encore une floche supplémentaire à la saga des Rodrigues et consorts telle qu’elle se développe inlassablement au sein du surprenant catalogue de Creative Sources.

Nine Improvisations for sax sopranino and electric guitar Marco Colonna & Enzo Rocco Setola Di Maiale SDM 4300/New Ethic Society-digital album ...
https://marcocolonna.bandcamp.com/album/nine-improvisations-for-sopranino-and-guitar-2
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4300

Dans la free music internationale, la guitare (électrique) a été mise à toutes les sauces à coup d’ampli, d’effets, de pédales (en cascade), d’objets etc… en empruntant à de multiples sources – inspirations (Hendrix, blues, jazz, classique, Cage, musiques du monde, bruitisme) en défiant les lois de la lutherie, à la suite des Sharrock, Bailey, Rowe, Reichel, Russell, Kaiser, Boni etc… J’ai toujours été impressionné par le prodigieux Roger Smith, un phénomème de la « spanish guitar » à deux fois cinq doigts et aux doigtés et positions de la main affolants et impossibles. Parmi ceux qui zigzaguent avec bonheur dans les cases, frettes et gammes au départ d’une connaissance approfondie du jazz (Jim Hall, Joe Pass, René Thomas) pour gambader dans les chemins de traverse sans se départir du jeu « note » à « note », en toute lisibilité, et des structures d’accords décodées avec une bonne virtuosité figure un artisan transalpin bien sympathique : Enzo Rocco ! Enzo s’est illustré aux côtés de forces de la nature comme le sax baryton international Carlo Actis Dato ou le plus poète d’entre tous les saxophonistes de premier plan, l’improbable Lol Coxhill, (sans parler de sa collaboration avec le tromboniste tubiste Giancarlo Schiaffini, pionnier en chef de la coulisse improvisée au même titre que Rutherford et Christmann). Fort heureusement, deux merveilleux albums en immortalisent la faconde réciproque : Paëlla & Norimaki avec Actis Dato publié par Splasch et Fine Tuning : The Gradisca Concert avec Coxhill sur le label Amirani du saxophoniste soprano Gianni Mimmo. On m’a deux ou trois fois chauffé les oreilles au sujet du duo de Gianni Mimmo et Enzo Rocco couplé avec un enregistrement de notre trio Sureau dans le CD The Leuven Concert (Setola Di Maiale), me faisant comprendre que c’était pas assez « non-idiomatique », radical que sais-je encore !! En ce qui me concerne, j’apprécie le musicianship et le talent musical d’un improvisateur sincère et doué quelque soient ses intentions et son esthétique à la condition que je ne m’ennuie pas et qu’en plus je prenne du plaisir à écouter. Or leur duo avait alors développé une empathie musicale rare, un dialogue étourdissant dans les registres harmoniques et le flux ludique. Le guitariste Enzo Rocco a une capacité plus que remarquable dans l’improvisation « mélodique » free en sollicitant un registre musical étendu de la six-cordes et un sens du dialogue interactif avisé. Son plectre tire la moindre note avec la dynamique la plus appropriée et face à son agile main gauche ce plectre tourbillonne par-dessus les frettes aiguës ou à proximité du chevalet dans une véritable chorégraphie manuelle. Un goût latin pour la mélodie inspirée des musiques populaires italiennes s’y affirme pour être ensuite méthodiquement subverti et décalé pour des séquences audacieuses selon les morceaux. Sa connaissance approfondie des structures harmoniques et son aisance instrumentale ne sont que le tremplin d’un jeu subtil et libre parfois tiré au cordeau ou joyeusement elliptique à la rencontre du souffle inspiré et accentué de ses collègues saxophonistes cités plus haut. Marco Colonna, lui-même clarinettiste de haut vol et ici saxophoniste sopranino audacieux, et Enzo créent neuf magnifiques dialogues, zig-zags, zébrures cambrées et cascades de notes hors gravitation. Ludique, lumineuse et enjouée leur musique se tend autour de thèmes canevas inventés dans l’instant ou avec des intentions télépathiques. Marco Colonna s’affirme depuis plusieurs années comme un des souffleurs à suivre en Italie : avant tout clarinettiste émérite, il s’essaie ici avec bonheur et justesse à faire vriller et tressauter un sax sopranino, ce qui n’est pas donné, même pour un saxophoniste expérimenté. C’est bien le moment de découvrir son talent multiforme. Un vrai régal disponible à la fois en CD chez Setola Di Maiale, le label du fantastique Stefano Giust, l'excellent batteur et en digital via la plateforme de New Ethic Society.

7 mai 2022

Marteau Rouge & Haino Keiji / Marco Colonna & Francesco Cigana/ Matthias Bauer Lawrence Casserley Wilbert De Joode Floros Floridis Emilio Gordoa Kalle Kalima Veli Kujala Libero Mureddu Dag Magnus Narvesen Giancarlo Schiaffini Harri Sjöström Sebastiano Tramontana Philipp Wachsmann/ Derek Bailey Tony Coe

Marteau Rouge & Haino Keiji Lundi 13 Juillet 2009 à 21h Jazz à Luz Jean-Marc Foussat – Jean-François Pauvros – Makoto Sato & Haino Keiji FOU Records FR-CD 45.
Digital : https://fou-records.bandcamp.com/album/concert-2009
CD : https://www.fourecords.com/FR-CD45.htm
Enregistrée en concert en l’été 2009, cette prestation de Marteau Rouge, mémorable pour ceux qui étaient présents, méritait amplement d’être publiée par FOU Records, le label de Jean-Marc Foussat. Marteau Rouge est le trio formé par Jean-Marc Foussat (synthé VCS3, voix, jouets), Jean-François Pauvros (guitares électriques, voix) et Makoto Sato (batterie). Cette année-là, Marteau Rouge avait publié un autre CD avec Evan Parker en invité * sur le label In Situ et donc, pourquoi pas se joindre au guitariste psych-noise nippon habillé en noir jusqu’au bout des ongles, Keiji Haino ? Le critique Joël Pagier en avait écrit un compte rendu enthousiaste dans le magazine Improjazz. En écoutant attentivement bien des années plus tard, je peux vous assurer que ses sens en alerte et la puissante impression émotionnelle qu’il avait alors ressentie est extraordinairement confirmée par cet enregistrement d’un seul jet sulfureux de 58’46’’. Pour nous aider à nous frayer dans cette jungle bruitiste et électrocutée incandescente, J-MF a posé des jalons digitaux qui nous permettent de nous introduire directement au début de séquences dont la teneur énergétique et abrasive affirment un sens de l’évolution et du développement sonore perpétuellement renouvelés. L’improvisation noise électrique/ électronique avec, de surcroît, un synthé analogique, deux guitares électriques et une batterie est un genre difficile à manoeuvrer pour la simple raison que les sonorités peuvent s’amalgamer et s’épaissir sans fluidité, se dupliquer sans raison, s’étager sans perspective, le flux demeurer statique comme un bourdon continu de drones, d’éclairs soniques redondants, effets expressionnistes sans dynamique, le silence annihilé, l’écoute lassée. Très heureusement, l’atmosphère montagnarde et l’esprit d’ouverture de Jazz à Luz leur a été propice !! Et comment. Il y a de belles zones tour à tour ludiques, explosives, abrasives, introverties, un brin mélodiques, forces telluriques servant des dessins inconnus, des interpénétrations de timbres en fusion au bord de l’éclatement et qu’on distingue clairement dans ces amas de laves et glaces brûlantes, ces poussières cosmiques incandescentes, devenant des moments de grâce inespérés surgissant par surprise ou s’immisçant par mégarde. Les guitares saturées poussées à l’infini dans ces rhizomes improbables de pédales d’effets et de préamplis éjectent cette vocalité surréelle qui fait songer à celle du concert au Fillmore East le 31 décembre 1969 (Jimi Hendrix – Machine Gun – LP Band of Gypsies), exploit électrique qui a fondé inexorablement cette expression sonore dont ce Concert est une belle démonstration. Et aussi, faut-il le dire, l' enregistrement qualitatif de ces masses sonores et de cette expressivité électrique les rend fluides, palpables, lisibles, nous transmettant cette sensation / perception du vécu dans un espace et un temps donnés. Keiji Haino est crédité à droite du champ auditif de la stéréo et J-F Pauvros, à gauche. Cette dualité agissante est restituée avec un sens de la perspective réaliste. Faisant suite au 33 tours convaincant de Marteau Rouge « un jour se lève » (FOU FR LP 02), brûlot dévastateur s’il en est, ce Marteau Rouge & Keiji Haino atteint un sommet dans le genre déflagration paroxystique avec une multitude de nuances et variations peu prévisibles. Cela devrait trouver un écho certain, autant auprès des amateurs d’improvisation plus sérieuse, voire austère, que des mordus du noise. Au-delà des frontières !!

*Pour ceux qui l’ignorent, Evan Parker est redevable à Jean-Marc Foussat (en qualité de preneur de sons) pour de nombreux enregistrements cruciaux de sa carrière dès le début des années 80 et suivantes (Incus 37 - Pisa 80, Po Torch 10+11 - Detto Fra Di Noi, Leo Records 255 Live aux Instants Chavirés, LR 305 - 2X3 = 5, Potlatch 200 - Dark Rags, Fou Records CD 06 28 rue Dunois Juillet 82, Psi 02.06 at Instants Chavirés et la géniale boîte Topographie Parisienne - FOU CD 34-35-36-37) et il n’est pas le seul !! JMF est devenu au fil des décennies un mémorialiste instantané incontournable – indispensable dans la discographie – fil ténu du vivant de dizaines d’artistes essentiels… (Steve Lacy et Mal Waldron, Derek Bailey,Joëlle Léandre, Paul Lovens etc…). Outre son excellente qualité technique, le travail de documentation de Jean-Marc est une acte militant et non mercantile qu’il offre généreusement et sans relâche.

Shells Marco Colonna & Francesco Cigana New Ethic Society
https://newethicsociety.bandcamp.com/album/shells

Marco Colonna : Clarinettes basse , Mi-b piccolo et Si-b, Francesco Cigana : Batterie, Percussions, Objets. Un excellent album d’une musique improvisée à la fois énergétique, subtile et pleine de détails sonores expressifs : sinuosités microtonales et aériennes des clarinettes du souffleur et trouvailles soniques alliant frappes, grattages et résonances astucieuses du percussionniste. L’inspiration du souffleur et la magnifique fluidité de son jeu vont chercher autant dans la pratique de la musique contemporaine, l’inspiration microtonale et une tendance folklore imaginaire (Psalm). Le percussionniste sollicite une variété de frappes non conventionnelles et d’effets sonores multiples et variés avec autant de sensibilité expressive que de volonté à explorer de nouvelles facettes de leur duo. La finesse sonore du jeu, ses timbres et les affects du jeu de Marco Colonna dans l’évolution réactive de leurs échanges révèle toute l’intelligence musicale et émotionnelle de cet improvisateur, musicien incontournable dans la scène improvisée italienne. Sept compositions – improvisations pour une heure de musique enregistrée dont chacune recèle une identité et un univers sonore propres, clairement distincts des autres. Il en émane des ambiances furibondes ou intimistes, enjouées ou mystérieuses. Form (14’01’’), par exemple, incarne l’art de l’ellipse et de la boucle dans le chef du souffleur avec un choix de notes, d’inflexions et d’extrapolations d’intervalles pour faire un morceau d’anthologie par le contraste de la percussion faussement erratique de Cigana sur ses ustensiles désordonnés. Le lyrisme contenu de Marco Colonna fait corps avec le souffle inspiré et l’obsessionnelle sinuosité de son chalumeau et se maintient sur le fil du rasoir par-dessus les frappes folichonnes et roulements bruissants de son acolyte qui en profite pour asséner un furieux solo plein de dérapages et d’astuces polyrythmiques. Dans Frolica, Colonna souffle des rifs décalés et des bribes mélodiques faussées dans deux clarinettes Mi-b picollo et Si-b à la fois, le batteur commentant – transcrivant l’inspiration de son collègue. Il y a une dimension délicieusement poétique, gestuelle entre ces deux artistes aux affinités profondes. Une écoute mutuelle magnifique, un duo soudé, cohérent et vraiment inventif. Deux musiciens à suivre.

Soundscapes # 3 Munich Festival 2021 Schwere Reiter Matthias Bauer Lawrence Casserley Wilbert De Joode Floros Floridis Emilio Gordoa Kalle Kalima Veli Kujala Libero Mureddu Dag Magnus Narvesen Giancarlo Schiaffini Harri Sjöström Sebastiano Tramontana Philipp Wachsmann Fundacja Sluchaj 2CD
https://sluchaj.bandcamp.com/album/soundscapes-3-festival-munich-2021-schwerereiter
Double CD étonnant documentant une rencontre baptisée adroitement Soundscapes et réunissant quatorze improvisateurs de neuf pays différents jouant d’instruments aussi divers que la contrebasse (Matthias Bauer et Wilbert De Joode), les percussions (Steve Heather, Dag Magnus Narvesen et Emilio Gordoa, celui-ci uniquement vibraphoniste), l’accordéon au quart de ton (Veli Kujala), le piano (Libero Mureddu), le saxophone soprano (Harri Sjöström), les clarinettes (Floros Floridis), la guitare électrique (Kalle Kalima), le trombone (Sebastiano Tramontana et Giancarlo Schiaffini), le violon + électronique (Philipp Wachsmann) et le live signal processing avec ordinateurs (Lawrence Casserley). On sait que la musique improvisée libre et ses praticiens se veut imprévisible en (re)créant des sonorités et des formes nouvelles, voire inouïes en essayant de repousser normes, conventions et certitudes et nombre d’entre eux en font assez souvent une démonstration concluante et parfois irrévocable, comme on peut l’entendre avec surprise ou intérêt tout au long de ces quatorze improvisations collectives, constellations sonores sélectionnées avec soin tout au long des deux soirées du Soundscapes Festival des 1 et 2 octobre 2021 à Munich. Cette démarche créative qui consiste à rassembler des personnalités musicales aux parcours et centre d’intérêts très variés et de différentes générations, certains n’ayant jamais travaillé ensemble, a été explorée intensivement par Derek Bailey au sein de son groupe à géométrie et personnel variables, Company. De nombreuses éditions et tournées Britanniques de Company donnaient l’occasion aux musiciens de poursuivre leurs échanges interactifs durant plusieurs jours consécutifs, souvent durant une semaine complète. Certaines sessions évoluaient dans une éclatement esthétique quasi généralisé alors que d’autres se concentraient avec une évidente fascination télépathique dans une expression focalisée sur un dénominateur commun sonore tellement précis et unique en son genre que cela paraissait surréel (cfr le génial album double Epiphany, Epiphanies du Company 1983). Dans cet ordre d’idées, je dois dire que ces Soundscapes # 3 réunis pour deux soirées par Harri Sjöström me font l’effet d’une belle réussite – mise en abîme combinant les convictions individuelles de chacun, lesquelles peuvent se révéler, divergentes et des aléas inhérents à ces rencontres improbables, mais surmontés ici par une intransigeante volonté de dialogue, d’inventivité et de recherches sonores. On y trouve deux Tutti atmosphériques ouvrant et fermant l‘ordre des morceaux du double CD : les Soundscapes proprement dites, Opening Night Tutti Orchestra (CD 1, 1/ 15 :36) et Silence To Sound Tutti Orchestra (CD2, 7/ 10 :44). Une coexistence d’intentions, de fragments, d’interférences et de synergies du plus bel effet, instable mais cohérent. Et bien sûr une croustillante brochette de quatre duos, deux trios, cinq quartets, deux quintets enlevés avec une belle diversité dans les assemblages instrumentaux, les couleurs et les inspirations magnifiées d’une écoute mutuelle hors norme quelques soient les instruments individuels et l’orientation de chacun des groupes. Les titres tous intitulés « The Player is #1 » , #2 etc… jusque #12 Le point fort de la grande majorité de ces improvisations se concentre dans l’aspect émotionnel allant de pair avec la création de dialogues subtils, en mettant de côté une virtuosité excessive ou un trop plein d’informations sonores et de bouillonnements superflus. Dosage, précision et fantaisie sont les maîtres – mots. Parmi les duos, tous remarquables, on notera tout spécialement celui du tromboniste Sebastiano Tramontana et du violoniste Phil Wachsmann, un véritable bijou sensuel et d’une grande finesse où la démarche conceptuelle radicale de l’un s’unit aux vocalisations joyeuses et les glissandi bourdonnants et expressifs de l’instrument à coulisse. Autre moment de grâce en duo : Harri Sjöström au sax sopranino avec l’accordéon au quart de ton de Veli Kujala. Les vents et vibrations de l’air soufflé s’incurvent, s’étirent comme par magie. On songe à un songe de Lol Coxhill… Un curieux assemblage des percussionnistes (Gordoa, Heather, Narvesen) avec le signal processing de Lawrence Casserley se mue en ovni sonore fait de bruissements, vibrations, cliquetis, résonnances, sons de l’au-delà, murmures, légères stridences, souffles électriques, métamorphoses soniques dont il est impossible de deviner la source instrumentale. Cet agrégat de sonorités et de techniques percussives s’intensifie ou se réduit, permettant à Casserley d’insérer ses trouvailles sonores nourries des sons de ses trois collègues. Les quatre intervenants s’intègrent spontanément dans un univers sonore vraiment intéressant… Autre quartet attentif et curieux dans une magnifique interaction multidimensionnelle : Gordoa – De Joode – Schiaffini – Wachsmann …. Et ce délicieux dialogue de Giancarlo Schiaffini au trombone et Floros Floridis à la clarinette. Et l’intensité dans la recherche sonore se renforce dans le CD2 … Pour résumer, un magnifique portfolio d’échanges subtils – kaléidoscope tendu vers l’infini des possibilités sonores mouvantes et colorées créé en toute spontanéité.
Last word : This Soundscapes #3 double album is one great summary to where the free improvised music with an open mindset and creative mapping could go : an incredible kaleidoscopic journey through movements, interactions, colours , human mutual listening .... of dedicated collective improvisers concerned firstly about the overall significance of sharing the music with no individual agenda but pure commitment to sounds and musical meanings ....!!

Time Derek Bailey Tony Coe Incus – Honest Jon’s 2LP HJRLP 208
https://honestjonsrecords.bandcamp.com/album/time
Dans le flux incessant de rééditions d’albums de free-jazz et de musiques improvisées tous azimuts, une initiative de haute qualité éditoriale reprend (et étend) une bonne partie du catalogue Incus, le label historique de Derek Bailey et Evan Parker. Vinyles, pochettes, gravures, mixages soignés et améliorés : Honest Jon’s n’a rien laissé au hasard ! L’extraordinaire duo du guitariste Derek Bailey et du clarinettiste Tony Coe, Time, enregistré les 23 et 24 avril 1979, défaisait l’idée même de musique non idiomatique, tant leurs improvisations faisaient songer à la musique japonaise ( koto – shamisen – flûtes). Cette impression était alors renforcée par les titres des morceaux (Kuru, Sugu, Itsu, Koko, Ima, … Chiku, Taku, Toki…). Une deuxième session enregistrée les 4 avril et 14 mai 1979 par la BBC est proposée dans le deuxième LP et celle-ci nous offre ce à quoi nous nous serions attendu en connaissance de cause. Musique optimale. Improvisation « de chambre » acoustique. Improvisateur jusqu’au bout des ongles, Derek Bailey a toujours tenté de partager sa pratique de l’improvisation avec des personnalités musicales très différentes en parvenant mystérieusement à tirer parti de ses extraordinaires capacités imaginatives et techniques et en les suscitant dans le chef de ses partenaires. Un fort goût d’alcool nous vient à la bouche de manière allusive : les titres, Burgundy, Bourbon, Du Maine, Chartres, Lafitte, South Rampart, Basin. Allez comprendre ! Un double album exceptionnel parmi les nombreux trésors baileyiens. Signalons les rééditions d’Aïda avec un vinyle bonus, du légendaire Music Improvisation Company, du plus étonnant album de Company, Epiphany, Epiphanies en 3 doubles LP dont un contenant des inédits, des duos Bennink Bailey « Performances at Verity’s Place », Honsinger Bailey « Duo », Cyro Batista – Bailey (avec un LP Bonus) etc… LP's ou CD's Incus remastérisés à Abbey Road studio. Prix raisonnable et des surprises de taille !!