11 mai 2022

Simon Rose Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Meinrad Kneer/ Stefan Östersjö & Katt Hernandez/ Albert Cirera & Witold Oleszak/ Ligia Liberatori Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Davide Piersanti / Marco Colonna & Enzo Rocco

Birds and Humans Simon Rose Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Meinrad Kneer Creative Sources CS 726 CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/birds-humans

Merveilleuse idée d’associer le saxophone baryton de Simon Rose avec le trio de cordes d’Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues et Meinrad Kneer (violon alto, violoncelle et contrebasse) ! Les Rodrigues père et fils n’ont de cesse d’enregistrer de nombreux projets avec des instruments à cordes frottées de la famille du violon avec un grand nombre de musiciens peu connus, mais superlatifs, que leurs productions sur Creative Sources contribuent à mettre en valeur. Très souvent, il s’agit de belles réussites musicales pleines de sensibilité, d’empathie sonore et d’inventions instantanées. Avec Meinrad Kneer, ils ont trouvé un excellent collaborateur, d’ailleurs, il faut mentionner absolumentSequoia, ce fascinant quartet de contrebasses improvisés dont Meinrad fait partie et leur CD Rotations (Evil Rabbit ERR 21). Le son granuleux du sax baryton de Simon Rose s’intègre magnifiquement au sein des sonorités subtiles issues des pratiques contemporaines alternatives des cordes : harmoniques, friselis surréels, clusters, boucles virevoltantes, col legno aléatoires, graves majestueux, pianissimi murmurants. Il a de qui tenir : il faut écouter Bows and Arrows, un trio de saxophones avec Philippe Lemoine et Michel Doneda, pour saisir son degré d’implication dans un collectif. Simon Rose exploite la dynamique du souffle libéré dans des boucles vocalisées dont les accents se chevauchent et celles-ci trouvent un écho dans le mouvement giratoire ou saccadé de l’alto et du violoncelle. Sept remarquables improvisations où l’écoute mutuelle et la complémentarité s’expriment intensément. Le quartet évolue au départ d’un équilibre tempéré dans les interventions et les réactions dès les deux premiers morceaux (numérotés de I à VII et sans titres) vers des zones de turbulence, de tiraillements, où les excès expressifs surgissent subrepticement pour s’évanouir dans un no man’s land de glissandi et de résonances fantômes boisées et des tournoiements d’archets – ostinatos générant une polyphonie statique et débouchant sur une convergence harmonique libératoire de couleurs mystérieuses. La succession de ces tableaux sonores improvisés révèle le dessein formel d’une œuvre cohérente qui s’incarne sous nos yeux avec la plus belle évidence et de manière définitive. Chaque seconde de leur musique fait partie intégrante d’une forme sans qu’il faille en « éditer » le moindre des moments de son exécution. Un travail orchestral collectif fascinant qui transite de la bourrasque jusqu’au bord du silence.

Stefan Östersjö & Katt Hernandez Aeolian Duo at Edsviken Setola di Maiale SDM 4330
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4330
https://ltu.diva-portal.org/smash/get/diva2:1615696/FULLTEXT01.jpg

La marque italienne Setola Di Maiale s’est mué en label « S.O.S. » qui accueille des projets originaux de toute provenance, même celles extérieures au milieu transalpin de la scène marginale des musiques expérimentales et improvisées dont SDM est devenu la plateforme la plus importante, quantitativement et aussi qualitativement. Je n’avais jamais entendu parler ou lu quelque chose à propos de cet Aeolian Duo, ni du guitariste Stefan Östersjö ou de la violoniste Katt Hernandez. Leur musique s’est installée au bord de la mer, dans le sillage du vent et les mouvements de la marée, avec en fond sonore, cris d’oiseaux, appels de navires et de canards, murmures de l’air poussé par la brise, l’autoroute proche, etc... Le lieu est Edsviken, situé au nord de Stockholm au milieu de falaises et de rivages rocheux, non loin des villas et appartements… La guitare éolienne de Stefan Östersjö a des cordes qui s’étendent du chevalet aux branches des arbres sur le site. Ces cordes étendues permettent au musicien de révéler les harmoniques jouées par le souffle du vent, et aussi, de contrôler la hauteur des sons et le nombre des cordes jouées. Concurremment, Katt Hernandez joue un violon avec une scordatura grave, la scordatura étant une manière alternative d’accorder le violon dans une gamme qui engendre des intervalles de notes qui eux-mêmes en transforment la résonance physique de l’instrument. Avec une belle coïncidence empathique, les deux artistes créent un remarquable environnement sonore immergé dans une activité de plein-air ouverte sur l’espace, le paysage maritime et son univers sonore dans lequel leurs actions musicales s’inscrivent spontanément, naturellement. La musique est à proprement parler aérienne, surréelle et s’inscrit dans une pratique écologique non certifiée… mais évidente. J’apprécie beaucoup la sensibilité microtonale de la violoniste, rivée mentalement par les vibrations éoliennes de la guitare de son partenaire, et son jeu d’archet subtil, léger, aérien … La musique de cet Aeolian Duo est excellement rendue par la qualité sonore de l’enregistrement de terrain, réalisé avec une belle maîtrise, si on considère le travail technique difficile que cela représente. Leur univers sonore et musical unique s’insinue pour l’auditeur qui parviendra sans effort à se transporter dans cet environnement côtier.

Albert Cirera & Witold Oleszak Terra Plana Spontaneous Music Tribune Series Multikulti Project MPSMT 009
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/terra-plana

Enregistré en 2017 et publié l’année suivante, cet album a attiré mon attention grâce à la présence conjointe du saxophoniste ténor et soprano Albert Cirera et du pianiste Witold Oleszak dans un travail ardu de recherches sonores avec les ressources mécaniques, physiques et timbrales de leurs instruments. Witold Oleszak s’est distingué avec le percussionniste Roger Turner . Je m’en réfère à leurs deux CD’s Fragments of Parts et Over The Title (label Free Form Association) ainsi que dans un document plus récent intitulé Spontaneous Live Series 003 Live at the Spontaneous Music Festival 2018. Un autre superbe album en duo avec la très remarquable saxophoniste Paulina Owczarek, Mono No Aware (Free Form Association cfr récente chronique) confirme son goût pour le parasitage du piano, du bruitisme dans les cordes à l’aide d’objets utilisés comme sourdines avec grattages, frottements et occurrences résonnantes dans un dialogue avec une ou un collègue inspiré à contorsionner et subvertir le souffle du saxophone. Comme dans cet opus d’apparence erratique qui se révèle de plus en plus convaincant au fil de 9 morceaux (Terra de Cristall, Terra de llops, Terra freda, La futura antiga terra, etc… ) et d’écoutes répétées. Musique au ralenti faites de scories, d’étranges vibrations de la colonne d’air, de méta-souffle d’harmoniques, sifflements contrôlés, murmures du bocal, grasseyements vocalisés dans le pavillon, effets d’air propulsé en douceur sur l’anche, réalisés avec la retenue de celui qui s’écoute intensément en adéquation avec les frictions et grondements de la caisse de résonance du piano. Alberto Cirera, saxophoniste Argentin découvert avec Agusti Fernandez, Carlos Zingaro, Ulrich Mitzlaff, Alvaro Rosso, Nicholas Field etc…, développe un art consommé d’une expressivité transcendantale du saxophone étendu au-delà des limites de ses mécanismes et de la configuration de la colonne d’air, des orifices et des tampons. Cette prédilection s’intègre réciproquement avec l’activité fébrile de Witold Oleszak dans la carcasse du piano, sur les cordages avec des sonorités bruissantes ou surréelles et des doigtés faussement nonchalants sur le clavier, lesquels peuvent aussi bien se révéler anguleux ou elliptiques. La richesse de leur travail sonore enfle, se dilate sur l’inconnu alors que notre écoute se métamorphose graduellement, faisant corps et âme avec les deux musiciens qui en profitent alors pour s’emballer (Terra d’Ogrues). Une session d’improvisation libre sincère et véritable à écouter, méditer et à tenir dans un endroit secret pour y replonger avec délice !

Radical Flowers Ligia Liberatori Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Davide Piersanti Creative Sources CS 718 CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/radical-flowers

Une constante des productions Creative Sources d’Ernesto Rodrigues, patron du label et superbe (violoniste) altiste consiste en une rencontre avec des improvisateurs – trices engagés-ées parmi les moins « visibles » / « notoires » dans le but de créer et partager un univers sonore bien défini dans une grande liberté collective et beaucoup d’empathie. Très souvent, son fils Guilherme Rodrigues, un fabuleux violoncelliste, l’assiste avec une complémentarité proverbiale, souvent avec d’autres musiciens à cordes frottées, mais aussi un pianiste, un saxophoniste ou un électronicien. On ne compte plus leurs très nombreux albums et celui-ci fait partie de ceux dont l’auditeur a envie de remettre dans le lecteur, tant l’ensemble et chacun de ses membres posent des questions et trouve des réponses subtiles ou inattendues. Une forme de multi-dialogue pluridimensionnel où de nombreux sons, effets de timbre et actions instrumentales engendrent des constructions musicales vivantes et spontanées dont on peut carrément visualiser les contours, les éclairs et les ombres. La vocaliste Ligia Liberatori surgit aux tournants imprévus par petites touches ; les lubies glissantes du tromboniste Davide Piersanti se font l’écho des glissandi et des oscillations des séries harmoniques des deux cordistes Rodrigues merveilleusement complémentaires. Leur talent incontournable pour les formes, les variations mouvantes de celles-ci et la dimension orchestrale (de chambre) de leurs improvisations créent une spirale magique qui propulse leurs deux partenaires en coloristes distingués et en inspirent les menues incartades expressives dans des tourbillons accidentés . Pouvoir s’agréger de la sorte avec cette belle expressivité n’est rien moins que providentiel, ajoutant encore une floche supplémentaire à la saga des Rodrigues et consorts telle qu’elle se développe inlassablement au sein du surprenant catalogue de Creative Sources.

Nine Improvisations for sax sopranino and electric guitar Marco Colonna & Enzo Rocco Setola Di Maiale SDM 4300/New Ethic Society-digital album ...
https://marcocolonna.bandcamp.com/album/nine-improvisations-for-sopranino-and-guitar-2
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4300

Dans la free music internationale, la guitare (électrique) a été mise à toutes les sauces à coup d’ampli, d’effets, de pédales (en cascade), d’objets etc… en empruntant à de multiples sources – inspirations (Hendrix, blues, jazz, classique, Cage, musiques du monde, bruitisme) en défiant les lois de la lutherie, à la suite des Sharrock, Bailey, Rowe, Reichel, Russell, Kaiser, Boni etc… J’ai toujours été impressionné par le prodigieux Roger Smith, un phénomème de la « spanish guitar » à deux fois cinq doigts et aux doigtés et positions de la main affolants et impossibles. Parmi ceux qui zigzaguent avec bonheur dans les cases, frettes et gammes au départ d’une connaissance approfondie du jazz (Jim Hall, Joe Pass, René Thomas) pour gambader dans les chemins de traverse sans se départir du jeu « note » à « note », en toute lisibilité, et des structures d’accords décodées avec une bonne virtuosité figure un artisan transalpin bien sympathique : Enzo Rocco ! Enzo s’est illustré aux côtés de forces de la nature comme le sax baryton international Carlo Actis Dato ou le plus poète d’entre tous les saxophonistes de premier plan, l’improbable Lol Coxhill, (sans parler de sa collaboration avec le tromboniste tubiste Giancarlo Schiaffini, pionnier en chef de la coulisse improvisée au même titre que Rutherford et Christmann). Fort heureusement, deux merveilleux albums en immortalisent la faconde réciproque : Paëlla & Norimaki avec Actis Dato publié par Splasch et Fine Tuning : The Gradisca Concert avec Coxhill sur le label Amirani du saxophoniste soprano Gianni Mimmo. On m’a deux ou trois fois chauffé les oreilles au sujet du duo de Gianni Mimmo et Enzo Rocco couplé avec un enregistrement de notre trio Sureau dans le CD The Leuven Concert (Setola Di Maiale), me faisant comprendre que c’était pas assez « non-idiomatique », radical que sais-je encore !! En ce qui me concerne, j’apprécie le musicianship et le talent musical d’un improvisateur sincère et doué quelque soient ses intentions et son esthétique à la condition que je ne m’ennuie pas et qu’en plus je prenne du plaisir à écouter. Or leur duo avait alors développé une empathie musicale rare, un dialogue étourdissant dans les registres harmoniques et le flux ludique. Le guitariste Enzo Rocco a une capacité plus que remarquable dans l’improvisation « mélodique » free en sollicitant un registre musical étendu de la six-cordes et un sens du dialogue interactif avisé. Son plectre tire la moindre note avec la dynamique la plus appropriée et face à son agile main gauche ce plectre tourbillonne par-dessus les frettes aiguës ou à proximité du chevalet dans une véritable chorégraphie manuelle. Un goût latin pour la mélodie inspirée des musiques populaires italiennes s’y affirme pour être ensuite méthodiquement subverti et décalé pour des séquences audacieuses selon les morceaux. Sa connaissance approfondie des structures harmoniques et son aisance instrumentale ne sont que le tremplin d’un jeu subtil et libre parfois tiré au cordeau ou joyeusement elliptique à la rencontre du souffle inspiré et accentué de ses collègues saxophonistes cités plus haut. Marco Colonna, lui-même clarinettiste de haut vol et ici saxophoniste sopranino audacieux, et Enzo créent neuf magnifiques dialogues, zig-zags, zébrures cambrées et cascades de notes hors gravitation. Ludique, lumineuse et enjouée leur musique se tend autour de thèmes canevas inventés dans l’instant ou avec des intentions télépathiques. Marco Colonna s’affirme depuis plusieurs années comme un des souffleurs à suivre en Italie : avant tout clarinettiste émérite, il s’essaie ici avec bonheur et justesse à faire vriller et tressauter un sax sopranino, ce qui n’est pas donné, même pour un saxophoniste expérimenté. C’est bien le moment de découvrir son talent multiforme. Un vrai régal disponible à la fois en CD chez Setola Di Maiale, le label du fantastique Stefano Giust, l'excellent batteur et en digital via la plateforme de New Ethic Society.

7 mai 2022

Marteau Rouge & Haino Keiji / Marco Colonna & Francesco Cigana/ Matthias Bauer Lawrence Casserley Wilbert De Joode Floros Floridis Emilio Gordoa Kalle Kalima Veli Kujala Libero Mureddu Dag Magnus Narvesen Giancarlo Schiaffini Harri Sjöström Sebastiano Tramontana Philipp Wachsmann/ Derek Bailey Tony Coe

Marteau Rouge & Haino Keiji Lundi 13 Juillet 2009 à 21h Jazz à Luz Jean-Marc Foussat – Jean-François Pauvros – Makoto Sato & Haino Keiji FOU Records FR-CD 45.
Digital : https://fou-records.bandcamp.com/album/concert-2009
CD : https://www.fourecords.com/FR-CD45.htm
Enregistrée en concert en l’été 2009, cette prestation de Marteau Rouge, mémorable pour ceux qui étaient présents, méritait amplement d’être publiée par FOU Records, le label de Jean-Marc Foussat. Marteau Rouge est le trio formé par Jean-Marc Foussat (synthé VCS3, voix, jouets), Jean-François Pauvros (guitares électriques, voix) et Makoto Sato (batterie). Cette année-là, Marteau Rouge avait publié un autre CD avec Evan Parker en invité * sur le label In Situ et donc, pourquoi pas se joindre au guitariste psych-noise nippon habillé en noir jusqu’au bout des ongles, Keiji Haino ? Le critique Joël Pagier en avait écrit un compte rendu enthousiaste dans le magazine Improjazz. En écoutant attentivement bien des années plus tard, je peux vous assurer que ses sens en alerte et la puissante impression émotionnelle qu’il avait alors ressentie est extraordinairement confirmée par cet enregistrement d’un seul jet sulfureux de 58’46’’. Pour nous aider à nous frayer dans cette jungle bruitiste et électrocutée incandescente, J-MF a posé des jalons digitaux qui nous permettent de nous introduire directement au début de séquences dont la teneur énergétique et abrasive affirment un sens de l’évolution et du développement sonore perpétuellement renouvelés. L’improvisation noise électrique/ électronique avec, de surcroît, un synthé analogique, deux guitares électriques et une batterie est un genre difficile à manoeuvrer pour la simple raison que les sonorités peuvent s’amalgamer et s’épaissir sans fluidité, se dupliquer sans raison, s’étager sans perspective, le flux demeurer statique comme un bourdon continu de drones, d’éclairs soniques redondants, effets expressionnistes sans dynamique, le silence annihilé, l’écoute lassée. Très heureusement, l’atmosphère montagnarde et l’esprit d’ouverture de Jazz à Luz leur a été propice !! Et comment. Il y a de belles zones tour à tour ludiques, explosives, abrasives, introverties, un brin mélodiques, forces telluriques servant des dessins inconnus, des interpénétrations de timbres en fusion au bord de l’éclatement et qu’on distingue clairement dans ces amas de laves et glaces brûlantes, ces poussières cosmiques incandescentes, devenant des moments de grâce inespérés surgissant par surprise ou s’immisçant par mégarde. Les guitares saturées poussées à l’infini dans ces rhizomes improbables de pédales d’effets et de préamplis éjectent cette vocalité surréelle qui fait songer à celle du concert au Fillmore East le 31 décembre 1969 (Jimi Hendrix – Machine Gun – LP Band of Gypsies), exploit électrique qui a fondé inexorablement cette expression sonore dont ce Concert est une belle démonstration. Et aussi, faut-il le dire, l' enregistrement qualitatif de ces masses sonores et de cette expressivité électrique les rend fluides, palpables, lisibles, nous transmettant cette sensation / perception du vécu dans un espace et un temps donnés. Keiji Haino est crédité à droite du champ auditif de la stéréo et J-F Pauvros, à gauche. Cette dualité agissante est restituée avec un sens de la perspective réaliste. Faisant suite au 33 tours convaincant de Marteau Rouge « un jour se lève » (FOU FR LP 02), brûlot dévastateur s’il en est, ce Marteau Rouge & Keiji Haino atteint un sommet dans le genre déflagration paroxystique avec une multitude de nuances et variations peu prévisibles. Cela devrait trouver un écho certain, autant auprès des amateurs d’improvisation plus sérieuse, voire austère, que des mordus du noise. Au-delà des frontières !!

*Pour ceux qui l’ignorent, Evan Parker est redevable à Jean-Marc Foussat (en qualité de preneur de sons) pour de nombreux enregistrements cruciaux de sa carrière dès le début des années 80 et suivantes (Incus 37 - Pisa 80, Po Torch 10+11 - Detto Fra Di Noi, Leo Records 255 Live aux Instants Chavirés, LR 305 - 2X3 = 5, Potlatch 200 - Dark Rags, Fou Records CD 06 28 rue Dunois Juillet 82, Psi 02.06 at Instants Chavirés et la géniale boîte Topographie Parisienne - FOU CD 34-35-36-37) et il n’est pas le seul !! JMF est devenu au fil des décennies un mémorialiste instantané incontournable – indispensable dans la discographie – fil ténu du vivant de dizaines d’artistes essentiels… (Steve Lacy et Mal Waldron, Derek Bailey,Joëlle Léandre, Paul Lovens etc…). Outre son excellente qualité technique, le travail de documentation de Jean-Marc est une acte militant et non mercantile qu’il offre généreusement et sans relâche.

Shells Marco Colonna & Francesco Cigana New Ethic Society
https://newethicsociety.bandcamp.com/album/shells

Marco Colonna : Clarinettes basse , Mi-b piccolo et Si-b, Francesco Cigana : Batterie, Percussions, Objets. Un excellent album d’une musique improvisée à la fois énergétique, subtile et pleine de détails sonores expressifs : sinuosités microtonales et aériennes des clarinettes du souffleur et trouvailles soniques alliant frappes, grattages et résonances astucieuses du percussionniste. L’inspiration du souffleur et la magnifique fluidité de son jeu vont chercher autant dans la pratique de la musique contemporaine, l’inspiration microtonale et une tendance folklore imaginaire (Psalm). Le percussionniste sollicite une variété de frappes non conventionnelles et d’effets sonores multiples et variés avec autant de sensibilité expressive que de volonté à explorer de nouvelles facettes de leur duo. La finesse sonore du jeu, ses timbres et les affects du jeu de Marco Colonna dans l’évolution réactive de leurs échanges révèle toute l’intelligence musicale et émotionnelle de cet improvisateur, musicien incontournable dans la scène improvisée italienne. Sept compositions – improvisations pour une heure de musique enregistrée dont chacune recèle une identité et un univers sonore propres, clairement distincts des autres. Il en émane des ambiances furibondes ou intimistes, enjouées ou mystérieuses. Form (14’01’’), par exemple, incarne l’art de l’ellipse et de la boucle dans le chef du souffleur avec un choix de notes, d’inflexions et d’extrapolations d’intervalles pour faire un morceau d’anthologie par le contraste de la percussion faussement erratique de Cigana sur ses ustensiles désordonnés. Le lyrisme contenu de Marco Colonna fait corps avec le souffle inspiré et l’obsessionnelle sinuosité de son chalumeau et se maintient sur le fil du rasoir par-dessus les frappes folichonnes et roulements bruissants de son acolyte qui en profite pour asséner un furieux solo plein de dérapages et d’astuces polyrythmiques. Dans Frolica, Colonna souffle des rifs décalés et des bribes mélodiques faussées dans deux clarinettes Mi-b picollo et Si-b à la fois, le batteur commentant – transcrivant l’inspiration de son collègue. Il y a une dimension délicieusement poétique, gestuelle entre ces deux artistes aux affinités profondes. Une écoute mutuelle magnifique, un duo soudé, cohérent et vraiment inventif. Deux musiciens à suivre.

Soundscapes # 3 Munich Festival 2021 Schwere Reiter Matthias Bauer Lawrence Casserley Wilbert De Joode Floros Floridis Emilio Gordoa Kalle Kalima Veli Kujala Libero Mureddu Dag Magnus Narvesen Giancarlo Schiaffini Harri Sjöström Sebastiano Tramontana Philipp Wachsmann Fundacja Sluchaj 2CD
https://sluchaj.bandcamp.com/album/soundscapes-3-festival-munich-2021-schwerereiter
Double CD étonnant documentant une rencontre baptisée adroitement Soundscapes et réunissant quatorze improvisateurs de neuf pays différents jouant d’instruments aussi divers que la contrebasse (Matthias Bauer et Wilbert De Joode), les percussions (Steve Heather, Dag Magnus Narvesen et Emilio Gordoa, celui-ci uniquement vibraphoniste), l’accordéon au quart de ton (Veli Kujala), le piano (Libero Mureddu), le saxophone soprano (Harri Sjöström), les clarinettes (Floros Floridis), la guitare électrique (Kalle Kalima), le trombone (Sebastiano Tramontana et Giancarlo Schiaffini), le violon + électronique (Philipp Wachsmann) et le live signal processing avec ordinateurs (Lawrence Casserley). On sait que la musique improvisée libre et ses praticiens se veut imprévisible en (re)créant des sonorités et des formes nouvelles, voire inouïes en essayant de repousser normes, conventions et certitudes et nombre d’entre eux en font assez souvent une démonstration concluante et parfois irrévocable, comme on peut l’entendre avec surprise ou intérêt tout au long de ces quatorze improvisations collectives, constellations sonores sélectionnées avec soin tout au long des deux soirées du Soundscapes Festival des 1 et 2 octobre 2021 à Munich. Cette démarche créative qui consiste à rassembler des personnalités musicales aux parcours et centre d’intérêts très variés et de différentes générations, certains n’ayant jamais travaillé ensemble, a été explorée intensivement par Derek Bailey au sein de son groupe à géométrie et personnel variables, Company. De nombreuses éditions et tournées Britanniques de Company donnaient l’occasion aux musiciens de poursuivre leurs échanges interactifs durant plusieurs jours consécutifs, souvent durant une semaine complète. Certaines sessions évoluaient dans une éclatement esthétique quasi généralisé alors que d’autres se concentraient avec une évidente fascination télépathique dans une expression focalisée sur un dénominateur commun sonore tellement précis et unique en son genre que cela paraissait surréel (cfr le génial album double Epiphany, Epiphanies du Company 1983). Dans cet ordre d’idées, je dois dire que ces Soundscapes # 3 réunis pour deux soirées par Harri Sjöström me font l’effet d’une belle réussite – mise en abîme combinant les convictions individuelles de chacun, lesquelles peuvent se révéler, divergentes et des aléas inhérents à ces rencontres improbables, mais surmontés ici par une intransigeante volonté de dialogue, d’inventivité et de recherches sonores. On y trouve deux Tutti atmosphériques ouvrant et fermant l‘ordre des morceaux du double CD : les Soundscapes proprement dites, Opening Night Tutti Orchestra (CD 1, 1/ 15 :36) et Silence To Sound Tutti Orchestra (CD2, 7/ 10 :44). Une coexistence d’intentions, de fragments, d’interférences et de synergies du plus bel effet, instable mais cohérent. Et bien sûr une croustillante brochette de quatre duos, deux trios, cinq quartets, deux quintets enlevés avec une belle diversité dans les assemblages instrumentaux, les couleurs et les inspirations magnifiées d’une écoute mutuelle hors norme quelques soient les instruments individuels et l’orientation de chacun des groupes. Les titres tous intitulés « The Player is #1 » , #2 etc… jusque #12 Le point fort de la grande majorité de ces improvisations se concentre dans l’aspect émotionnel allant de pair avec la création de dialogues subtils, en mettant de côté une virtuosité excessive ou un trop plein d’informations sonores et de bouillonnements superflus. Dosage, précision et fantaisie sont les maîtres – mots. Parmi les duos, tous remarquables, on notera tout spécialement celui du tromboniste Sebastiano Tramontana et du violoniste Phil Wachsmann, un véritable bijou sensuel et d’une grande finesse où la démarche conceptuelle radicale de l’un s’unit aux vocalisations joyeuses et les glissandi bourdonnants et expressifs de l’instrument à coulisse. Autre moment de grâce en duo : Harri Sjöström au sax sopranino avec l’accordéon au quart de ton de Veli Kujala. Les vents et vibrations de l’air soufflé s’incurvent, s’étirent comme par magie. On songe à un songe de Lol Coxhill… Un curieux assemblage des percussionnistes (Gordoa, Heather, Narvesen) avec le signal processing de Lawrence Casserley se mue en ovni sonore fait de bruissements, vibrations, cliquetis, résonnances, sons de l’au-delà, murmures, légères stridences, souffles électriques, métamorphoses soniques dont il est impossible de deviner la source instrumentale. Cet agrégat de sonorités et de techniques percussives s’intensifie ou se réduit, permettant à Casserley d’insérer ses trouvailles sonores nourries des sons de ses trois collègues. Les quatre intervenants s’intègrent spontanément dans un univers sonore vraiment intéressant… Autre quartet attentif et curieux dans une magnifique interaction multidimensionnelle : Gordoa – De Joode – Schiaffini – Wachsmann …. Et ce délicieux dialogue de Giancarlo Schiaffini au trombone et Floros Floridis à la clarinette. Et l’intensité dans la recherche sonore se renforce dans le CD2 … Pour résumer, un magnifique portfolio d’échanges subtils – kaléidoscope tendu vers l’infini des possibilités sonores mouvantes et colorées créé en toute spontanéité.
Last word : This Soundscapes #3 double album is one great summary to where the free improvised music with an open mindset and creative mapping could go : an incredible kaleidoscopic journey through movements, interactions, colours , human mutual listening .... of dedicated collective improvisers concerned firstly about the overall significance of sharing the music with no individual agenda but pure commitment to sounds and musical meanings ....!!

Time Derek Bailey Tony Coe Incus – Honest Jon’s 2LP HJRLP 208
https://honestjonsrecords.bandcamp.com/album/time
Dans le flux incessant de rééditions d’albums de free-jazz et de musiques improvisées tous azimuts, une initiative de haute qualité éditoriale reprend (et étend) une bonne partie du catalogue Incus, le label historique de Derek Bailey et Evan Parker. Vinyles, pochettes, gravures, mixages soignés et améliorés : Honest Jon’s n’a rien laissé au hasard ! L’extraordinaire duo du guitariste Derek Bailey et du clarinettiste Tony Coe, Time, enregistré les 23 et 24 avril 1979, défaisait l’idée même de musique non idiomatique, tant leurs improvisations faisaient songer à la musique japonaise ( koto – shamisen – flûtes). Cette impression était alors renforcée par les titres des morceaux (Kuru, Sugu, Itsu, Koko, Ima, … Chiku, Taku, Toki…). Une deuxième session enregistrée les 4 avril et 14 mai 1979 par la BBC est proposée dans le deuxième LP et celle-ci nous offre ce à quoi nous nous serions attendu en connaissance de cause. Musique optimale. Improvisation « de chambre » acoustique. Improvisateur jusqu’au bout des ongles, Derek Bailey a toujours tenté de partager sa pratique de l’improvisation avec des personnalités musicales très différentes en parvenant mystérieusement à tirer parti de ses extraordinaires capacités imaginatives et techniques et en les suscitant dans le chef de ses partenaires. Un fort goût d’alcool nous vient à la bouche de manière allusive : les titres, Burgundy, Bourbon, Du Maine, Chartres, Lafitte, South Rampart, Basin. Allez comprendre ! Un double album exceptionnel parmi les nombreux trésors baileyiens. Signalons les rééditions d’Aïda avec un vinyle bonus, du légendaire Music Improvisation Company, du plus étonnant album de Company, Epiphany, Epiphanies en 3 doubles LP dont un contenant des inédits, des duos Bennink Bailey « Performances at Verity’s Place », Honsinger Bailey « Duo », Cyro Batista – Bailey (avec un LP Bonus) etc… LP's ou CD's Incus remastérisés à Abbey Road studio. Prix raisonnable et des surprises de taille !!

20 avril 2022

Christian Marien SOLO / Julia Brüssel Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Klaus Kürvers/ Kristof K.Roll - J-M Espitalier / FMP The Living Music

Chistian Marien The Sun has Set The Drums are Beating percussion solo MarMade #1
https://christianmarien.bandcamp.com/album/christian-marien-solo-the-sun-has-set-the-drums-are-beating

Enfin ! Après l’extraordinaire “solo” du percussionniste Steve Noble (Empty Birdcage EBR004) et les opus de Vasco Trilla, voici encore un bel OVNI sonore percussif conçu et réalisé par le batteur Christian Marien, un improvisateur mis en évidence dans l’intéressant coffret du duo Superimpose avec le tromboniste Matthias Muche paru chez inexhaustible editions. Ou encore Astronomical Unit avec Matthias Müller et Clayton Thomas. Cela fait quelques décennies que Christian Marien, inspiré initialement par Pierre Favre caressait le projet d’une performance solitaire pour explorer et nous faire découvrir son univers de la percussion lequel a percolé et maturé au fil d’années de pratique et de centaines de concerts. Divers ostinato étranges et boiteux animent le corps d’une batterie à la fois assourdie et résonnante dans une sarabande diabolique de cymbales amorties poussée jusqu’à l’absurde obsessionnel avec l’aide de cloches agitées en contrepoint au début et à la fin d’Ex Machina 8:49. Cette première composition est à elle seule un morceau d’anthologie et un bel exploit au niveau de l’instrument et de l’expressivité. Demon of The Second Kind (5 :15) nous fait découvrir les vibrations quasi aléatoires d’un grattement intensif d’une ou deux cymbales appliquées sur la peau d’un tambour procurant des sifflements et des grondements telluriques du troisième type avec autant de nuances que de sauvagerie atavique. C’est assez extraordinaire et, bien que dans un registre différent, aussi typé et réussi que les meilleurs enregistrements solos de Eddie Prévost, Steve Noble et certaines séquences du tandem Lovens-Lytton ou des français Lê Quan Ninh ou Matthias Ponthévia. Stiller (11 :56) développe un univers plus éthéré, aérien , un souffle de vibrations retenues qui s’insèrent dans l’espace en le dilatant. Gongs et cymbales frottées avec une véritable expertise et beaucoup de sensibilité. Une atmosphère mystérieuse et mouvante où les sons en suspension se croisent, s’interpénètrent et se colorent réciproquement. Chacune des techniques utilisées est dosée, altérée et lentement transformée créant une polyphonie impalpable comme dans des nuages émaciés poussés par une légère brise qui les fait se tournoyer dans un ciel rougissant. La durée en est à peine perceptible jusqu’à ce que Christian créent des glissandi au moyen de cordes métalliques tendues (une cithare ?) sur une caisse de résonance, le tout ombragé par le murmure d’un gong. Careboo (6:19) constitue une magnifique conclusion : un travail remarquable des balais sur les peaux sollicitant des sonorités terriennes avec une forme de swing étiré et elliptique. Les frappes et figures s’additionnent avec une belle logique dans une manière polyrythmique digne d’un grand batteur de jazz qui oublierait ses réflexes pour se laisser emporter par le feeling du son et son cœur qui bat, comme si on revenait sur terre après avoir traversé l’espace et le temps. À la fin des frottements de cymbales nous font apercevoir la résonance du silence. Bravo, quelle inspiration ! Un album éminemment recommandable pour les fans de free – music qui aiment à s’écarter des sentiers battus et des opérations téléguidées.

Fantasy Eight Julia Brüssel Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Klaus Kürvers Creative Sources CD 714.
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/fantasy-eight

Un beau quartet ou quatuor à cordes violon - alto – violoncelle – contrebasse se destine à la musique improvisée dans huit (Eight) pièces atmosphériques ou nerveuses, sensuelles ou diaphanes qui évoquent l’univers musical contemporain auquel les quatre musiciens/enne infuse sens de l’écoute, imagination et différentes dynamiques et perspectives sonores et spatiales. Bien sûr, la connivence est optimale : les Rodrigues père et fils, Ernesto et Guilherme ont tellement travaillé et enregistré ensemble et avec le contrebassiste Klaus Kürvers que la violoniste Julia Brüssel n’a plus qu’à s’insérer le plus naturellement du monde pour que leur musique collective s’épanouisse dans des esquisses pluridimensionnelles à la fois lumineuses et ombragées, alanguies ou foisonnantes. Une tendance zen se dessine, des miroitements évoluent , s’étirent. Au fil des huit plages de Fantasy Eight, l’auditeur est saisi par la calme intensité vibratoire des frottements calibrés et spontanés des archets sur les cordes tendues, murmurant, grondant dans un temps qui nous échappe. Lucidité et langueur font bon ménage. Musique de plaisir de jouer plutôt que manifeste radical - on se souvient des premiers CD’s des deux Rodrigues où leurs jeux torturé et grinçant incarnait la rébellion réductionniste – minimaliste avec un goût d’ébéniste sadique – les pièces de Fantasy Eight sont de magnifiques bagatelles : When, Care, Cobweb, Après Code, Slirrr, Prick, Bad Autumn et Cloud. Chacune s’improvise avec une intention et une orientation formelle clairement distinctes les unes des autres mettant en valeur les qualités musicales de tous dans une superbe interactivité sensible, généreuse, logique ou un brin fantaisiste. Composition instantanée assumée de bout en bout. Une pierre miliaire de l’art contemporain d’improviser « entre cordes », ajoutant un autre éclairage à ceux du Stellari Quartet (Phil Wachsmann – Charlotte Hug – Marcio Mattos – John Edwards) ou du Quatuor d’Occasion (Malcolm Goldstein – Josh Zubot – Jean René – Emilie Girard-Charest). Fantasy Eight s’inscrit dans la discographie foisonnante d’Ernesto & Guilherme Rodrigues pour leur label Creative Sources arrivé aujourd’hui au n° 726.

World is a Blues Kristoff K.Roll et Jean Michel Espitallier Mazeto Square Livre + 2CD
http://kristoff-k-roll.net/site/index.php/hybrides/world-is-a-blues/

Mazeto Square est une maison d’édition parallèle et innovatrice dont j’avais bien aimé un superbe CD Sélénites de Raymond Boni et Gilles Dalbis. World is a Blues se veut être un Blues électro-acoustique et un hommage à tous les exilés. J-Kristoff Camps et Carole Rieussec, légendaires artistes électro-acoustiques Français connus sous le nom de Kristoff K.Roll, se sont plongés dans la jungle de Calais parmi les réfugiés provenant de nombreuses zones de conflit du monde. Et ce monde (world) devenu soudainement inhospitalier, en proie aux guerres civiles, aux persécutions interethniques, les violences etc…. charrie des êtres humains dont la terre ne veut plus dans des exodes et cette expérience inhumaine s’exprime dans un blues insoutenable, poussant l’humain dans ses ultimes retranchements de peine, de douleur, une ultime tragédie …. C’est de manière obsessionnelle, riffs de blues basiques tournant en boucles, que ce vertige inhumain se déroule au travers de narrations individuelles et de rêves cauchemars, fracas de vies sacrifiées, bureaucratie kafkaïenne et policiers intransigeants. Kristof et K.Roll ont rassemblé des récits, des impressions de réfugiés de plusieurs pays identifiés par leurs prénoms : Babak, Ali, Naïla, Bedur, Santi, Aram, Amadou, Bilal, Adebola, Reda et leurs langues : Farsi, Ourdou, Pachto, Arabe syrien, Erythréen, Soudanais, Peul, Comorien, etc… Ils ont fait appel à la collaboration d’auteurs engagés , Jean-Michel Espitallier et Anne Kawala pour mettre ce flux de terribles souvenirs et de rêves éveillés en paroles dans une forme ouverte. Leurs interventions électro-acoustiques s’inscrivent dans ces narratifs désolants de manière à la fois dramatique et organique. Il s’agit d’une affirmation à caractère politique et humaniste d’une intolérable dérive de l’humain et du sensible, sans que leur démarche collective de donne l’impression d’agiter un quelconque drapeau rouge ou noir et d’exprimer une revendication. Mais à l’écoute de ces tranches de vie fracturées qui transparaissent et surgissent dans ces textes et leur « accompagnement – martèlement, on en mesure l’abîme. Art dérangeant en hommage à tous ces êtres humains meurtris, martyrisés mais remplis d’espoir quand des idéalistes et des citoyens avec un cœur leurs tendent la main et un peu de réconfort et les défendent face aux règlements glaciaux et l’indifférence. Aux quatre artistes se sont joints une équipe technique , des réfugiés, des artistes improvisateurs intervenants au fil des concerts et en studio : la chanteuse Claire Bergerault, less trompettistes Christian Pruvost et Sébastien Cirotteau, Anne Kawala en diseuse de texte, idem pour J-M Espitalier, le guitariste Patrice Soletti, la saxophoniste Cathy Heyden, Ali enregistré à Calais, Bedur (récit), Santi (chant), Souleymane (réparation de vélo, chant), Cayeb (distribution d’informations politiques, dessins), Riaz H (chant), Amadou Niang (poème peul), Adebola (chant), Cissé (chant mouvements de judo) etc… Pour pouvoir rendre compte de ce travail fleuve admirable qui prend aux tripes, j’aurais dû être présent à quelques-uns des moments de leur tournée (Nancy, Ivry, Bordeaux, Toulouse, La Chaux de Fonds). Un document essentiel pour relater leurs vies , leurs odyssées, les déconvenues à répétition et la solidarité humaine qu’elles ont suscitées. Une forme dramatique, textuelle et sonore incandescente qui ne peut pas laisser un cœur humain indifférent et doit nous rendre prêt à nous engager sous toutes les formes possibles pour conjurer le désespoir. À écouter, réécouter et méditer.

FMP The Living Music Markus Müller Wolke Verlag.
https://www.wolke-verlag.de/musikbuecher/markus-mueller-free-music-production-fmp-the-living-music-english2/

2,4 kg de papier illustrant l’histoire et les réalisations du label Berlinois Free Music Production de 1969 jusqu’au début des années 2000. Créée et organisée autour d’un collectif de musiciens allemands au départ, l’étiquette légendaire FMP a publié des centaines de vinyles et de cédés de Peter Brötzmann, Alex von Schlippenbach, Peter Kowald, Hans Reichel, Irene Schweizer, Rudiger Carl, Sven Åke Johansson, Fred Van Hove, Cecil Taylor, avec un nombre exponentiel d’improvisateurs de premier plan comme Steve Lacy, Han Bennink, Paul Lovens, Evan Parker, Albert Mangelsdorff, John Tchicaï, Günter Christmann, Ernst Ludwig Petrowsky, Conrad et Hannes Bauer, Gunther Sommer, Wolfgang Fuchs, Keith Tippett, Maggie Nicols, Leo Smith, Phil Minton, Charles Gayle, Rashied Ali, William Parker, Tony Oxley, Bill Dixon, Lol Coxhill, Wim Breuker, Joëlle Léandre, Maarten Altena… et beaucoup d’autres. Au fil des années, le contrebassiste devenu producteur à part entière et organisateur des Workshop Freie Muzik et Total Music Meeting, en fut le principal directeur et responsable diversifiant la programmation en intégrant des artistes afro-américains incontournables. Les deux points culminants de FMP et de son label frère SAJ se situent au milieu des années 70 quand ils parvinrent à imposer la musique explosive des trios Brötzmann Van Hove Bennink, et Schweizer Carl Moholo, du quartet Schlippenbach Parker Kowald Lovens mais aussi le duo Günter Christmann et Detlev Schönenberg et le Globe Unity Orchestra dans le contexte de la free-music européenne à laquelle se sont joints épisodiquement Steve Lacy et Anthony Braxton dans une efflorescence d’albums. L’autre phase importante se situe en 1988 avec Total Taylor Total lorsque le pianiste Cecil Taylor fut convié dans une résidence berlinoise dans une quinzaine de concerts en solo, en duo avec une confrérie de percussionnistes ( Paul Lovens, Han Bennink, Tony Oxley, Louis Moholo et Gunther Sommer) et Derek Bailey, en trio avec Tristan Honsinger et Evan Parker et deux grands orchestres. Les concerts enregistrés furent publiés dans un lourd coffret unique en son genre ainsi qu’en CD single ou doubles, initiant magistralement la conversion du label dans le format compact disque. L’auteur, Markus Müller, fut un témoin privilégié de cette saga et il en communique une vision aussi intime qu’enthousiaste. Ce livre est massivement illustré de photos de concerts ou backstage de toutes les époques et de très nombreuses reproductions d’affiches, flyers et pochettes de disques où s’impose le graphisme brut de Peter Brötzmann, lequel a assuré la continuité de FMP avec Gebers. Le livre est divisé en plusieurs chapitres thématiques avec de nombreuses interviews et citations. Ces affiches et programmes permettent de suivre à la trace la trajectoire de nombreux musicien-nes improvisateurs-trices qui ont enregistré et ont joué dans les festivals successifs. Jost Gebers dévoile tous ses efforts, les problèmes rencontrés et surmontés, la philosophie et toute la passion insensée qui l’animait lui et ses camarades. Juste un petit bémol : feu Wolfgang Fuchs a tenté de prolonger l’existence de FMP en diversifiant l’offre musicale avec le label a/l/l et ce passage est escamotée. En outre, un des improvisateurs les plus importants de cette mouvance et organisateur de choc à Hannovre est quasiment inaperçu (une photo avec la danseuse Pina Bausch). Un document à la fois impressionnant, foisonnant et unique en son genre.

24 mars 2022

Tony Oxley Barry Guy Howard Riley Paul Rutherford Dave Holdsworth Hugh Metcalfe Phil Wachsmann Larry Stabbins Stefan Hölker / Roswell Rudd & Duck Baker/ Tom Jackson & Colin Webster/ ZAAAR

Tony Oxley Unreleased 1974 – 2016 Discus 129 CD Tony Oxley Barry Guy Howard Riley Paul Rutherford Dave Holdsworth Hugh Metcalfe Phil Wachsmann Larry Stabbins Stefan Hölker
Discus publie cette fois-ci des inédits passionnants de deux groupes essentiels de Tony Oxley de 1974 et 1981 ainsi qu’un duo récent avec le percussionniste Stefan Hölker après avoir réédité le légendaire February Papers (LP Incus 18). Avec les deux plages en Sextet et Quartet parues en 1976 sur l’album Tony Oxley - Incus 8, les trois premières compositions inclues dans ce Unreleased 1973 2016 constituent les meilleurs documents des Quintets et Sextets d’ Oxley des années 70. Après les tentatives relativement plus « free-jazz » des albums CBS (), le percussionniste avait marqué les esprits avec le LP Ichnos (RCA) dans lequel ses compositions étaient jouées par Kenny Wheeler, Derek Bailey, Evan Parker, Barry Guy et T.O. , plus deux pièces pour percussions en solo, le tout dans une veine « contemporaine » avant-gardiste de recherche sonore et de formes absolument non conventionnelles. Cet album Ichnos ayant été disponible durant un court laps de temps avant sa liquidation à 99 pennies faute de vente suffisante, peu d’auditeurs ont pu s’en faire une idée. Sa direction musicale ultra radicale « mais composée » s’est encore plus affirmée dans les deux morceaux en Sextet et Quartet du légendaire LP Tony Oxley Incus 8 avec quasiment les mêmes musiciens, Wheeler étant remplacé par le trompettiste Alan Holdsworth, une pointure du jazz moderne qui s’est frotté avec succès à la free-music. On y trouvait quatre morceaux en solo jouée avec des percussions amplifiées et inouïes à l’époque. Dans the Embrace , Ensemble 1 et Ensemble 2 de 1974 révélées dans ce nouveau CD, on retrouve Holdsworth et Paul Rutherford avec le pianiste Howard Riley et le contrebassiste Barry Guy avec qui le batteur formait un fabuleux trio absolument révolutionnaire en 1973 (Synopsys LP Incus 13 réédité par Emanem en CD). D’ailleurs, Riley figure déjà dans le Sextet d’Incus 8 qu’on retrouve dans ce nouveau unreleased minus Evan Parker. À l’époque, si la musique solitaire pour percussion amplifiée d’Incus 8 me fascinait complètement ouvertement inspirée par les trouvailles d’amplification et de transformation du son de Derek Bailey à la guitare, la compositions en sextet ou quartet figurant dans cet album (Never before or again et Eiroc II) étaient un peu figées entre deux brefs thèmes atonaux/ bruitistes abrupts. Faut-il rappeler que tous ces pionniers de l’improvisation libre, Bailey, Parker, Oxley, Hugh Davies, Jamie Muir, Paul Rutherford, Barry Guy, Eddie Prévost, Keith Rowe, John Stevens, Maggie Nicols se sont influencés les uns les autres directement ou indirectement et … inconsciemment. Et les trois compositions de 1973 d’Oxley réunies ici s’affirment comme le sommet de cette phase dans sa démarche. Point important, l’absence du déferlement sonore explosif hyper haché d’Evan Parker au saxophone soprano crée un espace nettement moins dense au sein du groupe et permet une focalisation sur la dynamique et une évidence dans les dialogues qui s’insèrent entre chaque musicien. Chaque improvisateur y transforme les sons et timbres de leurs instruments en s’agrégeant les uns aux autres de manière volatile en jouant avec le silence et les sons électroniques (Oxley et Holdsworth). Barry Guy trifouille une basse électrique et sa contrebasse est étrangement amplifiée. Riley puise des sons rares avec doigts et objets dans les jeux de cordes du piano. Dave Holdsworth explore la tessiture et les sons extrêmes de sa trompette et il évoque le grand Bill Dixon avec qui Oxley enregistrera deux décennies plus tard. Et les sonorités vocalisées et glissantes de Paul Rutherford illuminent tout l’enregistrement. On apprécie la fluidité et les aspérités qui propulsent leur free music dans un domaine voisin des Stockhausen, Berio et Nuova Consonanza. C’est à se taper la tête contre les murs à cent lieues du free free - jazz violent de la panzer music teutonne ou expressionniste / lyrique de la New Thing de New York ou de Chicago. Abrupt et caustique avec une véritable empoignade effervescente dans Ensemble 2. Frame de 1981 réunit les fidèles de la deuxième phase des groupes de Tony Oxley, phase plus focalisée sur l’improvisation libre avec un penchant expressionniste du côté du saxophone : Larry Stabbins, un solide challenger d’Evan Parker, Howard Riley et le violoniste Phil Wachsmann. Il faut vraiment découvrir l'ardeur mordante et déchirante de Larry Stabbins au ténor qui pulvérise tout sur son passage et les inventions de Riley et Wachsmann, lequel, hystérique, triture son violon électronifié... À cette équipe de virtuoses, s’est joint l’inénarrable trublion provocateur et délirant personnage, le génial Hugh « Gasmask » Metcalfe, ci-devant guitariste acoustique massacrant une six cordes nylon d’étude classique sommairement amplifiée et muni d’un hi-hat ravageur, mais aussi blasphémateur, poète inspiré, revêtu d’une cape et d’un chapeau à la Zorro et complètement incontrôlable sur une scène ou dans un pub. Pilier incontournable de la scène londonienne entre 1980 et 2008, Hugh organisa le Klinker Club, une légendaire série de concerts qui migra de pub en pub de manière outrageuse et frénétique tout en étant le protégé de Phil Wachsmann au sein du Bugger All Stars publié sur label Bead records de ce dernier. Bead produit aussi The Glider & the Grinder avec Oxley , Wachsmann, Metcalfe et Wolfgang Fuchs un peu plus tard, le seul document des Quartet/ Quintet d'Oxley- deuxième génération. Cette improvisation de quinze minutes vaut la peine d’être écoutée de bout en bout. Pour info, les groupes de Metcalfe s’intitulent le Cross Dressed String Quartet (si si !), les Small Faeces, F… Off Batman et il joua longtemps avec Lol Coxhill, la danseuse surréaliste Jennifer Pike et le poète sonore Bob Cobbing. Pour clôturer une délicieuse recherche sonore avec le percussionniste Stefan Hölker et l’électronique de TO qui fait suite à Beaming, le récent cd d’Oxley publié sur Confront, le label de Mark Wastell.


Roswell Rudd & Duck Baker Live Dot Time DT8020
https://www.dottimerecords.com/product/roswell-rudd-duck-baker-live/

Roswell Rudd fut sans doute un tromboniste exemplaire du free – jazz des premières années et une voix inoubliable sur son instrument. Sa personnalité musicale fait le lien entre la musique du jazz naissant de la Nouvelle Orléans et du style jungle des années vingt et trente et les avancées d’Ornette Coleman. Une expression authentique aussi rayonnante et gorgée de soul que celle de Louis Armstrong et des trombonistes Vic Dickenson, Lawrence Brown ou Jack Teagarden. Dès qu’il joue la moindre note, sa voix instrumentale savoureuse est immédiatement reconnaissable. Roswell Rudd a joué un rôle important dans trois groupes incontournables des sixties : le New York Art Quartet avec John Tchicaï et Milford Graves, le quintet d’Archie Shepp documenté sur Live at Donaueschingen avec Jimmy Garrison, Grachan Moncur III et Beaver Harris dans une tournée européenne explosive, et les Schooldays avec Steve Lacy et Dennis Charles, spécialisé exclusivement dans les 54 compositions de Thelonious Monk dont trois d’entre elles sont interprétées. Il n’est certes pas un chercheur sonore révolutionnaire comme le fut son collègue Paul Rutherford, sa démarche étant focalisée sur l’ouverture de la « tradition » afro-américaine vers une expression libérée de clichés formels et de rituels conventionnels. Un authentique musicien de blues à part entière. Aussi, Roswell Rudd était le connaisseur et supporter numéro 1 du pianiste compositeur Herbie Nicols, l’ami proche dont il jouait toutes les compositions. Il a d’ailleurs collaboré avec Misha Mengelberg, Steve Lacy et Han Bennink, leur transmettant directement son amour de la musique de Nicols. Il se fait que le guitariste Richard Duck Baker, spécialiste incontournable du « fingerstyle » acoustique dans toutes ses dimensions stylistiques, a enregistré un album solo de pièces d’Herbie Nicols pour le label de John Zorn à l’instigation de celui-ci (Spinning Song/ Avan 1994). Cette expérience a amené Baker à rencontrer Roswell Rudd et à jouer avec lui. Cinq duos enregistrés par les deux compères figurent déjà dans deux albums de Duck Baker: Ducks Palace publié en 2009 par Incus (Incus CD59) , le label de Derek Bailey et Confabulations sur le label ESP, celui-là même qui a le New York Art Quartet dans son catalogue. Dans ces deux albums, on trouve des duos avec Derek Bailey, Roswell Rudd bien sûr, mais aussi John Zorn et Cyro Batista, Michael Moore, Mark Dresser, John Butcher, Steve Beresford et Alex Ward. Musicien traditionnel expert en ragtime, jazz swing, bluegrass et folk, Duck Baker est aussi un guitariste acoustique très original dans le domaine du free-jazz même si cette activité est restée très longtemps inaperçue. Un extraordinaire trio de guitares avec Eugene Chadbourne et Randy Hutton fut publié en 1977 sur le mythique label Parachute de EC et JZ, réédité sur the Guitar Trio in Calgary (Emanem . Il avait enregistré subrepticement des compositions en solitaire dans les années 80 en Italie qui furent finalement accessibles sur son merveilleux cd Outside (Emanem 5041) et Everything that Rises Must Converge (CD Mighty Quinn). Au fil des décennies, Baker a aussi publié plusieurs albums de fingerstyle « jazz » joué avec les cinq doigts de la main droite et assez récemment un LP de compositions de Monk , intitulé « Monk » et publié sur le label Triple Point Records, lequel a fourni un pesant coffret de 5 LPs du New York Art Quartet … avec Roswell Rudd.
Il a aussi à son répertoire des morceaux d’Ornette Coleman et d’Abdullah Ibrahim. Et donc, avec ce Live vous tenez ici un magnifique bijou acoustique et le chant du cygne du tromboniste. Après une agile intro de guitare avec les cinq doigts, Roswell entonne l’hymne Nicolsien ultime : The Happenings ! Un Buddy Bolden’s Blues en solo beurré à souhait. Et trois compositions de Monk : Well You Needn’t, Bemsha Swing et Light Blue ! Et à l’écoute, je me dis ô combien Roswell Rudd avait le pouvoir d’ensorceler ces thèmes de Thelonious, pierre angulaire de la modernité du jazz et kit de survie dans son au-delà audacieux. Autant que son ami de toujours, le saxophoniste Steve Lacy, ou ce phénomène de la clarinette basse Rudi Mahall. Je n’arrête pas de me délecter en écoutant cet album en boucle : elle est une des plus belles et plus profondes expressions du jazz et du blues entremêlés. Le jeu subtil du guitariste laisse un champ d’expression extraordinaire au tromboniste. Son jeu « basique » et aérien ouvre tous les possibilités au guitariste qui ne cesse de créer des variations et des extrapolations mélodiques, rythmiques et harmoniques qui accrochent littéralement la curiosité et la surprise de l’auditeur. Quasi personne parmi les millions de guitaristes ne s’aventure de cette manière avec cette technique avec une six cordes nylon en trustant autant de facettes de l’art afro-américain, folk et blues etc… Tout comme son compagnon disparu, Roswell Rudd, Duck Baker est un géant du jazz toutes catégories. Ce duo magique n’est pas à proprement parler « virtuose » dans l’acception « jazz moderne » du terme, mais surtout humainement sensible et absolument fascinant.

Tom Jackson Colin Webster the Other Lies new wave of jazz nwoj 0048
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/the-other-lies
The Other Lies. On a tous le sentiment qu’on nous ment et qu’on nous cache quelque chose. C’est vrai, on ne peut pas tout exprimer et il y a sans doute des choses qui nous échappent à l’écoute de ces Other Lies. Le clarinettiste Tom Jackson et le saxophoniste Colin Webster ont fait le pari d’essayer de jouer ensemble et de confronter leurs langages. Ils le font avec virtuosité et intensité, goût et réflexion. Partages et croisements de volutes, de cascades de timbres aériens ou charnus, échanges différenciés de pratiques sonores différentes et conjointes à bon escient lorsque cela s’y prête. Tom Jackson, the ideal Pied Piper, est un souffleur virtuose qui met en perspective la synthèse du jazz contemporain le plus vif et de la musique classique contemporaine dans une démarche cohérente et organique. Et organique est le mot le mieux choisi pour qualifier la démarche physique et tournoyante de Colin Webster, un souffleur essentiel de la scène londonienne. Il fait intensément grincer, vibrer et mugir la colonne d’air, brûlant l’oxygène comme un cracheur de feu. Tous deux partagent les mêmes interlocuteurs comme le guitariste Daniel Thompson, le violoniste alto Benedict Taylor et de nombreux autres camarades improvisateurs tissant de nouveaux liens musicaux au sein de cette communauté de musiciens chercheurs dont une des qualités premières est cet instinct de synergie collective, de partage égalitaire de la scène et d’écoute mutuelle intense. Cet album qui fleure bon la liberté et la densité musicale est produit par un vrai phénomène d’édition d’enregistrements d’improvisation sans concession sous le titre un peu trompeur de A New Wave of Jazz, label dirigé par le guitariste Dirk Serries. Chapeau encore, car s’il est facile d’empiler des enregistrements qui finissent parfois par se ressembler, il convient de noter combien ce duo est enthousiasmant, bondissant, elliptique et singulier. Le genre de gâteries qui nous aident à voir venir le printemps éclore nos espoirs dans la grisaille du quotidien. J’adore !!

Magickà D’zungl’a ZAAAR Ivoidhanger Records IVRI68LP
https://i-voidhangerrecords.bandcamp.com/album/magicka-dz-ungl-a
Hugues-Philippe Desrosiers, Jean-Jacques Duerinckx, Guillaume Cazalet,Sébastien Schmidt et Didie Nietzsch. Un double vinyle translucide vert avec une superbe pochette décorée au recto d’un tableau de Peter Klvcick « Untitled » de 1954 représentant des félins colorés imaginaires ou science-fictionnesques. Pas de crédits pour les instruments, il s’agit d’une musique collective dense et aérée, fourmillant d’effets sonores, animée par une rhytmique répétitive, assez sauvage, frappes et roulements mêlés dans le même flux hypnotique, initié par des strates de sons suspendus par-dessus un silence inquiétant. Mis à part le fait qu’il y a des percussions, rien ne sert de deviner quels sont les instruments et les instrumentistes : il suffit de se laisser bercer par les textures électriques, les vrilles sonores, les nappes glissantes et rêver. Ce collectif belge, ZAAAR, mise tout sur son identité collective, ses décoctions sonores électriques. Ambient pulsatoire, anarchie vibratile, trafic de timbres éthérés ou saturés d’une certaine richesse, bruissements détaillés avec de fines percussions issues de la pratique de l’improvisation libre, comme dans II Multicellurarité où on entend une flûte scintiller dans le lointain. En effet, si l’ensemble est cohérent, les artistes privilégient plusieurs approches sonores et prennent le temps d’installer une ambiance, un paysage hétérogène avant de lancer la rythmique et d'insérer un motif mélodique quasi-oriental. Psychédélique peut -être, dimensions oniriques certainement, mais réalisé avec une grande maturité au niveau du traitement sonore. La musique est aérée et subtilement spatialisée : elle respire et la présence de la basse électrique et de la batterie n’est pas prépondérante. Certaines percussions semblent être jouées à la main. Peut – être regrettera t-on la voix d’un poète. Mais la musique de Magickà D’zungl’a est extrêmement suggestive et défie les pronostics et les étiquettes. Rien de tel que de les présenter au programme d’un Centre Culturel ou d’une Maison de Jeunes (etc…) pour illustrer les musiques alternatives, une forme d’aventure sonore. Leur musique est à la fois un challenge, un défi aux conventions tout en apportant les clés de lecture, car elle est éminemment lisible, aérée, délicieusement électro-acoustique, intrigante et somme toute réussie.

8 mars 2022

Ivo Perelman Tony Malaby Tim Berne James Carter/ Paulina Owczarek & Witold Oleszak/Gino Robair Cristiano Calganile Stefano Giust/Christoph Gallio Silvan Jeger Gerry Hemingway

(D)IVO Quartet Ivo Perelman Tony Malaby Tim Berne James Carter Mahakala Music
https://divo-quartet.bandcamp.com/album/d-ivo

Aux crédits : Ivo Perelman - Tenor Saxophone Tony Malaby - Soprano Saxophone Tim Berne - Alto Saxophone James Carter - Baritone Saxophone. Un quartet de saxophones ! Improvisations libres basées sur l’écoute mutuelle et la construction musicale collective et instantanée en sept parties où chacun des protagonistes, saxophonistes de haut vol, a clairement choisi son instrument et son apport sonore dans l’ensemble. Il s’agit d’un projet initié par Ivo Perelman, le saxophoniste ténor Brésilien qui s’affirme comme le chantre de la libre improvisation (totale, sans compositions). Récemment il a enregistré en duo avec de nombreux collègues souffleurs comme le légendaire David Murray, Tim Berne (justement) et le clarinettiste basse Rudi Mahall, un des plus grands « reed » players de notre époque. Cette formule de quatuor à vents est ouverte vers une multitude d’occurrences, de connexions mélodiques et expressives, de contrepoints et figures impromptues où un sens inné des formes ferait jurer qu’il y a une partition ou un cheminement prévu (mais peu prévisible). Boucles, dégagements hard-free, épanchements spontanés de ballades, conglomération de vitesses et de cadences contrastées, équilibres instables ou certitudes explosées, effets de souffle,science de l'imbrication à quatre voix, sautillements coordonnés sur plusieurs pulsations simultanées que se chahutent. C’est un véritable manifeste qui me rappelle ces séquences délirantes des premiers Company de Derek Bailey de 1977 durant lesquelles Steve Lacy, Evan Parker, Anthony Braxton et Lol Coxhill nous sidéraient par leurs tiraillements et leurs cohérences. Je sais que certains écouteurs pointus et ultrainformés se méfient de ces rassemblements de « pointures » iconiques où un bon sens nous fait craindre qu’une souris accouche de la montagne. Mais ici rassurez-vous, c’est une géographie fascinante des possibles de chaque improvisateur, avec ses vallées, ses sommets, ses chaînes, ses semi-plaines, ses masses basaltiques ou calcaires laissent fuir des cascades rafraîchissantes. Un patchwork de valeurs expressives, d’extrêmes du souffle, d’unissons minimalistes , de saccades imbriquées en escaliers multiformes, et de trouvailles concertantes. Œcuménique, considérant les quatre personnalités en présence. C’est même à l’infini. On n’a de cesse de d’en deviner la richesse. Une belle réussite et la face heureuse et requérante du free-jazz.

Paulina Owczarek / Witold Oleszak mono no aware FreeForm Association FFA5661
https://paulinaowczarek.bandcamp.com/album/mono-no-aware

Toute en détails, nuances, sonorités mystérieuses, cette session en duo met le cap sur la découverte des sons dans la carcasse d’un piano préparé (soft) et dans la colonne d’air d’un saxophone baryton. Paulina Owczarek est une saxophoniste impliquée à fond dans l’improvisation radicale explorant les recoins de son gros saxophone baryton. Les clapets palpitent, le souffle crépite, l’air s’échappe bruissant, borborygmes, éclatements, air comprimé, les mécanismes secoués et les morsures d’anches frictionnent la colonne d’air avec des contrastes dans la dynamique, les sons rares et cette folle articulation des coups de bec. Witold Oleszak manie les touches sur les cordages préparés d’objets, marteaux assourdis ou vibrations bruissantes imprimant des ondulations saccadées , des timbres grisonnants, des textures sombres, des vagues inédites avec une authentique spontanéité. La qualité elliptique du dialogue est primordiale, enferrés tous deux dans leur optique sonore personnelle, ils trouvent des points communs, des éléments d’échanges et de diversions. Une extension permanente de leurs possibilités sonores avec un bel aplomb et une l’ouverture à tous les aléas de l’improvisation pour notre bonheur et… notre surprise. Nous découvrons une saxophoniste de pointe qui s’ajoute au nombre croissant des tritureuses de l’anche (Christine Sehnaoui, Audrey Lauro, Lotte Anker, Cath Roberts, …) en cheville avec un pianiste flibustier entendu en belle compagnie (Roger Turner avec qui il a gravé trois CD’s remarqués) et qui confirme une fois de plus le rôle essentiel qu’il joue en Pologne dans la divulgation de ces recherches sonores et ludiques. Witold Oleszak a produit d’autres albums pour Free Form Association : ses deux duos avec Roger Turner (Fragments of Part, Over The Title) et un extraordinaire coffret 5CD des Recedents (Lol Coxhill-Mike Cooper-Roger Turner) qui est un régal total. Ces deux improvisateurs sont à suivre à la trace. Ils me plaisent pour leur free music radicale et dynamique, sans intentions post-académiques, sans postures, tranchante et convaincante !

Excantatious NONONO Percussion Ensemble Gino Robair Cristiano Calganile Stefano Giust Setola di Maiale SM4350. https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4350

Au fil des ans et avec plus de 400 parutions, le label italien Setola di Maiale frappe de plus en plus fort. Avec ces trois percussionnistes réunis comme un seul homme, nous tenons un projet vraiment peu ordinaire, Excantatious. Dans l’évolution de la « free-music », il y a depuis longtemps une tendance soutenue par de nombreux percussionnistes à s’exprimer et enregistrer en solo ou en duo de percussions comme Milford Graves et Andrew Cyrille ou la paire Paul Lovens et Paul Lytton. Plus récemment, une étonnant Trio de Batteries français rassemblait Didier Lasserre, Edouard Perraud et Mathieu Ponthévia (label Amor Fati). Et voici le NONONO Percussion Ensemble d’une variété sonore et une dynamique fascinantes ! Gino Robair : percussion, electronics, prepared piano ; Cristiano Calcagnile, drums, percussion, DrumTable guitar, effects, Glockenspiel, electrified metal sheet ; Stefano Giust, drums,cymbals, percussion. À la lecture de leur instrumentarium, on se dit que leur palette sonore doit être riche de sonorités, de timbres, de crissements, de découvertes. Et bien, oui ! C’est en fait un véritable chef d’œuvre en équilibre instable,tour à tour délicat et soigné, expressif et étonnamment varié. Les pulsations, ébauches – suggestions de rythmes servent une recherche de sons pluriels tout au long de sept improvisations de durées contrastées qui vont des 17 ou 19 minutes jusqu’à 5 :45 et 2 :43. Bon nombre de techniques de frappes et d’approches sonores sont sollicitées avec un sens du continuum, de l’enrichissement mutuel, de la diversité, du ténu (cymbales à l’archet ou murmures électroniques, frappes délicates dans Brebusu ou Sheena-Na-Gig) au grandiose. Les percussions sont enrichies de fines efflorescences électroniques, de fragments de piano, préparé. Trois conteurs de rêves qui dévident la même histoire, un narratif improvisé qui évoque sans l’emphase et avec le plus grand bonheur, Ionisation, le chef d’œuvre d’Edgar Varèse, pierre miliaire de la musique contemporaine. Le genre d’album qu’on peut écouter et réécouter au fil des heures sans finir d’en saisir toutes les ramifications et les implications, les coins et les recoins vibratoires, soniques, frictionnels, murmures de l’indicible. Un véritable manifeste de percussions d’avant-garde avec un sens de la forme affirmé.

Day and Taxi: Run, the Darkness Will Come Christoph Gallio Silvan Jeger Gerry Hemingway Percaso 39
https://www.gallio.ch/percasogallioon-otherlabels/percaso/run-the-darkness-will-come/

Saxophoniste Suisse branché Steve Lacy et Thelonious Monk, à la fois au soprano et à l’alto ainsi qu’au C-Melody Sax, Christoph Gallio perpétue imperturbablement sa marque de fabrique « Day and Taxi » avec laquelle il a multiplié enregistrements et concerts depuisplus de trois décennies. Avec un batteur aussi efficace et dynamique que Gerry Hemingway, capable d’assumer et de sublimer toutes les subtilités rythmiques des compositions millimétrées, rebondissantes ou décalées du saxophoniste, Day & Taxi, au départ un groupe « local », joue dans la cour de groupes « In & Out » contemporains incontournables On songe au fabuleux Die Enttäuschung avec Axel Dörner, Rudi Mahall, Jan Roder & Michael Griener ou le quartet Peeping Tom que le même Axel D. partage Pierre-Antoine Badaroux, Joel Grip et Antonin Gerbal ou encore Clusone Trio d’Han Bennink. Comme Steve Lacy, Christoph Gallio aime la poésie qu’il récite lui-même en rerecording sur certaines de ses compositions et aussi les dédicaces à ses musiciens préférés ou personnalités artistiques (Kip Hanrahan, Jack Bruce). Le contrebassiste Silvan Jeger réalise un travail de charpentier/ orfèvre dans la mise au point et la quadrature des compositions ouvertes toutes spéciales de Gallio. Quel allant ! La comparaison avec Lacy s’arrête au fait qu’étant une inspiration de départ, le saxophoniste suisse a trouvé sa voie et sa voix et emprunte une démarche plus diversifiée.Run, The Darkness Will Come qui ouvre et donne son nom à l’album tourne autour d’un simple riff de blues à la contrebasse (solo ok !) auquel le souffle tout à tour mordant ou presque pastel de Gallio imprime une expression authentique tandis que Gerry multiplie les figures et les frappes nuancées en désaxant subtilement un swing « véritable. Quel batteur. Après un intermède bref où Gallio récite un court texte en allemand de Stefan Schmidlin. Troisième morceau, Casual Song est une tendre comptine au sax soprano soutenue par les ponctuations délicates du tandem rythmique qui s’ouvre dans une improvisation . Ensuite R.F. (dédié à Robert Filliou) offre une cadence minimaliste et inspirée. Ego Killer, un binaire enjoué appuyé par la fougue précise du batteur aux frappes en mutation constante et accrochées aux pulsation que le souffleur se déchaîne en découpant les tôles agencées de deux thèmes inoxydable et adroitement enchâssés , laissant un bref moment le temps au contrebassiste de cisailler la rythmique. Les morceaux et les interventions verbales défilent avec de plus en plus d’assurance, consolidant au fil de l’écoute, le travail essentiellement collectif de Day and Taxi, les compositions typées de Christoph Gallio dans une collaboration égalitaire où chaque musicien trouve sa place et assume le projet. Il y a huit brefs interludes récités et 11 compositions très bien ficelées (de 3’ à 6’) sur cet album. Chacune d’entre elles se différencie très précisément des autres, par la métrique, le découpage et les accents des thèmes, faussement répétitifs, le feeling, le swing etc… une belle équipe : le bassiste Silvan Jeger et son acolyte fonctionnent super bien ensemble faisant corps avec un souffleur aussi attachant qu’original et concis. Pas le moindre bavardage ni longueur, mais du punch ! Le groupe idéal pour un festival de jazz contemporain free – improvisé pouvant conclure une fin de soirée avec bonheur ou ravir d’un club chaleureux où un public allumé en veut vraiment. Super !!

27 février 2022

Cecil Taylor the Legendary Return Concert 1973/ Toma Gouband & Rosa Parlato/ Pedro Chambel/ Kenny Millions Damon Smith & Weasel Walter

Cecil Taylor the Legendary Return Concert Town Hall 4 nov 1973 Oblivion records. With Jimmy Lyons, Sirone & Andrew Cyrille.
https://oblivionrecords2.bandcamp.com/album/the-complete-legendary-live-return-concert-at-the-town-hall-nyc-november-4-1973
1. Autumn/Parade (quartet) 88:00 - 2. Spring of Two Blue-J’s Part 1 (solo) 16:15 - 3. Spring of Two Blue-J’s Part 2 (quartet) 21:58.
Les morceaux deux et trois, Spring of two Blue Jeans Part 1 & 2 avaient été publiés en 1974 par Cecil Taylor lui-même sur son éphémère label Unit Core. The Return Concert : ce titre s'explique parce qu'il intervient après une période de sa carrière durant laquelle en réaction au manque d’intérêt des promoteurs et organisateurs pour sa musique, Cecil Taylor a cessé de quémander des concerts qui ne rencontraient pas ses attentes et ses exigences tant financières qu’organisationnelles. Après avoir tourné trois ou quatre fois en Europe (1961 en Suède et à Copenhagen avec Sunny Murray et Jimmy Lyons cfrLive at montmartre/ What's New, 1965 cfr album Student’s Studies, Paris, 1968 cfr rencontre avec Han Bennink aux Pays-Bas, 1969 : concerts avec Sam Rivers, Lyons et Cyrille cfr Second Act of A, Fondation Maeght), Cecil Taylor adopte une stratégie proche de son ami Bill Dixon. Il se réfugie dans l’enseignement en créant un cursus – atelier au sein d'Universités (Antioch College) afin de travailler avec de jeunes étudiants curieux de sa musique et engagés culturellement et politiquement. Ne croyez pas que Cecil Taylor n’attirait pas le public dans la deuxième partie des années 50 et durant les années 60 à cause de sa musique « difficile » ! Cecil a commencé sa carrière à l’incontournable Five Spot dès 1956 avec Dennis Charles, Steve Lacy et Buell Neidlinger et il fut le premier artiste d’importance à s’y produire avant tout le monde : Mingus, Monk, Mal Waldron, John Coltrane, Johny Griffin, Jimmy Giuffre. Si les organisateurs de jazz proprement dits se référaient à l’opinion des personnalités « jazzmaniaques » : journalistes, critiques importants comme Leonard Feather ou Dan Morgenstern, pontes de maisons de disques, patrons de clubs, propriétaires de salles, photographes de presse, collectionneurs, DJ’s de radios, marchands de disques, responsables de label, etc…, Cecil n’avait aucune chance, car ces gens étaient bornés et déjà tournés vers le passé. Ils venaient à peine de digérer les avancées de Monk et de Mingus. Mais cela ne signifiait pas que Cecil n’avait pas un public assez important à New - York. Au Five Spot, ses concerts attiraient la scène naissante des peintres abstraits, des poètes, acteurs, écrivains et des jeunes musiciens. En effet dès les premiers concerts au Five Spot, les peintres Franz Kline, Willem De Kooning, Jackson Pollock etc… se pressent toutes les semaines. Poète d’avant-garde, lui – même, les concerts de Cecil Taylor rassemblent chaque fois les poètes New-Yorkais et leur entourage. À chaque concert important, la salle est remplie, mais aucun promoteur « jazz » ne veut se mouiller ni le payer décemment. Et, pourtant, il se fait des amis fidèles dont le compositeur Edgar Varèse, Gil Evans et le producteur Tom Wilson. Celui-ci n’hésite pas à produire son premier album « Jazz Advance » sur son label Transition sur lequel on trouve aussi John Coltrane, Paul Chambers et Sun Ra. Tom Wilson produira ensuite son album avec John Coltrane et Kenny Dorham « Hard Driving Jazz a/k/a « Coltrane Time » et “Love For Sale”. Tom Wilson fut aussi le producteur de plusieurs albums de Bob Dylan dont les révolutionnaires Bringing it All Back Home et Highway 61 Revisited, de Simon et Garfunkel et des premiers LP’s de Velvet Underground et de Frank Zappa/ Mothers pour Verve !. Vous rendez-vous compte ? Écoeuré par cette situation et même s’il a deux albums Blue Note à son actif, Cecil ne cherche plus à se produire « cap in hand » en quémandant agents, fixeurs et compagnies de disques, jusqu’à ce que, sa réputation grandissante, la demande du public et ses invitations en Europe (festival de Montreux 1973 cfr Silent Tongues - Arista) fassent de lui une personnalité incontournable et que le microcosme du jazz professionnel U.S. se dise qu’ils doivent passer pour des imbéciles. Et donc voilà pourquoi « the Return Concert»: c'est son premier vrai grand concert New Yorkais depuis des années. Jusqu’en novembre 1973, Cecil n’avait jamais enregistré une composition entière de cette durée CONVENABLEMENT d’un point de vue "technique, Autumn Parade, et aussi longue (1h28’) ...et fascinante, documentant ainsi sa musique telle qu’elle doit être jouée. Il y a bien sûr Second Act of A à la Fondation Maeght (Shandar) répartie sur six faces de vinyle, mais celles-ci souffrent d’une technique d’enregistrement et d’une gravure pas trop réussies. Et puis , il faut encore et toujours retourner les 33t sur les deux faces, disque par disque, ce qui entrave l'écoute. Composée pour ce concert de retour, Autumn Parade permet de goûter à la dynamique et à l’architecture mouvante des forces en présence : Cecil au piano, Sirone à la contrebasse, Jimmy Lyons au sax alto et Andrew Cyrille à la batterie . Cette longue première partie de The Return Concert est à mon avis un document essentiel de la musique de Cecil Taylor, plus enthousiasmant que ses deux disques Blue Note (Unit Structures et Conquistador) où sa musique, plus formelle est mise en boîte pour coïncider aux limites de deux faces de 33t d’une vingtaine de minutes et à la capacité du public lambda d’ingérer sa musique hors norme. À mon avis ce nouvel album posthume de CT se situe à égalité avec Student’s Studies , le double album enregistré en 1965 à Paris avec Alan Silva à la contrebasse, en tant que document sur la musique telle qu’elle était jouée sur scène par l’Unit de Cecil Taylor.
Autumn / Parade démarre dans une extrapolation des accords et de la mélodie d’Autumn Leaves dont le groupe s’éloigne en insérant progressivement des éléments tayloriens, pulsations, fragments mélodiques disjoints, intervalles dissonnants du saxophoniste dans une profonde volonté de dialogue et de partage. Chaque musicien développe sa musique anguleuse et tournoyante de manière indépendante l’un de l’autre ET en connexion étroite ou relâchée avec ses collègues selon les instants. L’enregistrement très soigneux et le mixage distingue clairement le saxophone alto brûlant de Jimmy Lyons, les riffs – pulsations en cascades virevoltantes et rebondissantes de Cecil Taylor sur toute l’étendue du clavier et les frappes multiples, très coordonnées du jeu elliptique en constant décalage d’Andrew Cyrille, toujours subtil, extrêmement précis. Le contrebassiste est quelque peu enterré par la furia des trois précités, mais sa présence se fait sentir lorsque le souffleur laisse le champ libre au pianiste vers la dix-huitième minute, le batteur relâchant la pression. Toute la puissance locomotrice inouïe du groupe repose sur les doigts (et les lèvres) de Cecil et Jimmy : ils déchirent l’espace et déchaînent les éléments, le pianiste jouant le rôle conjoint de percussionniste rythmicien et de pianiste proprement dit comme lui seul peut le faire. Légèrement en retrait et commentant très finement ses deux compères, le jeu extrêmement foisonnant d’Andrew Cyrille est constamment et nettement en dessous de la barre du mezzo-forte, tout en légèreté et d’une élégance inouïe. La toute grande classe ! L’auditeur peut concentrer son écoute sur les détails somptueux de son jeu et s’en délecter, frénésie de vibrations, de roulements dont les formes et affects se renouvellent en permanence démontrant une sagacité évidente dans le toucher des cymbales. En maniant ses balais en douceur sur la surface des fûts, Cyrille est active une foultitude de cellules rythmiques et de vagues de sons en contraste complémentaire de la débauche démentielle de puissance du pianiste en lui permettant de se faire entendre pleinement sans lui faire obstruction. Le saxophoniste insuffle un lyrisme survolté tout en volutes aux facettes multiples, un travail d’orfèvre : il imprime la dimension du blues et celle du post – bebop en en étendant tous ses rudiments, accents, inflexions et réflexes jusqu’à leur annihilation avec une méthode et une logique imparables, galvanisé par l’extraordinaire énergie du leader sur les 88 touches du clavier en montagnes russes volcaniques. Quatre improvisateurs évoluant de manière aussi intense en allant jusqu’au bout (où à l’infini) de leurs idées musicales aboutit au stade ultime du free-jazz en toute musicalité. Ils ne se contentent pas d’éclater les formes , ils les surmultiplient, les entrecroisent à l’infini en développant leurs improvisations – variations des motifs rythmico – mélodiques décrits / induits par la partition. 88 minutes à ce régime sans devoir retourner quatre faces de vinyle est le véritable nirvana du free – jazz taylorien enregistré en concert. Les deux morceaux suivants offrent une autre perspective en solo et une conclusion triomphale en quartet. Plus que ça, tu meurs !!

Phonogravie Toma Gouband et Rosa Parlato petit label PLSON 23 100 copies
https://collectionpetitlabelson.bandcamp.com/album/phonogravie

Quel bonheur ! La flûtiste Lilloise Rosa Parlato vient de m’envoyer ce bel objet – emballage cartonné, bleuté et illustré par l’artiste Hélène Belcer. Et imprimé par l’atelier de sérigraphie associatif l’Encrage de Caen. Ça nous change de ces fichiers digitaux accompagnés de .PDF insipides. Et quelle musique ! Le percussionniste Toma Gouband s’affirme de plus en plus comme un des percussionnistes à suivre. Un récent concert de Trance Map (février 2020) à Bruxelles en compagnie d’Evan Parker et Matt Wright m’a vraiment convaincu de l’authenticité et de la profondeur de sa démarche. Je rappelle l’existence d’un album où sa sensibilité est vraiment appréciée : As The Wind avec Parker et Mark Nauseef (Psi). Tout récemment, j’avais vraiment flashé sur Isophone, un très beau duo de Rosa Parlato avec sa collègue flûtiste Claire Marchal sur Setola di Maiale et fait part de mon enchantement. Dans cette Phonogravie, la musique est étirée, aérée, méticuleuse, infiniment nuancée, zen d’une certaine façon. Les deux improvisateurs sont crédités : batterie, pierres sonnantes, branchages (Toma Gouband) et flûtes, objets, voix et électronique (Rosa Parlato) et si cette électronique intervient à bon escient à certains moments, c’est surtout le travail de souffle acoustique, coups de lèvres, art du crescendo, effets sonores, décortication des éléments du phrasé de la flûte, sons voilés, articulations volière délicate, douceur et acuité. Face à cette colonne d’air fragile et sa lumineuse sensibilité et au fil des six morceaux enregistrés ici, Toma Gouband se plonge dans un travail obstiné de martèlement discret sur la grosse caisse et des coups secs sur l’arête des deux ou trois pierres brutes qui jonchent les peaux de ces fûts ou sur une cymbale retournée. Lumineuse sensibilité qui évolue avec goût et une maîtrise évolutive, évoquée par les titres : Distance Focale, Flare, Arrière-Plan Flou Bougé, Autofocus, Basse lumière, Flou du Mouvement. Après avoir tissé patiemment sa toile, Toma Gouband se lance avec une sereine détermination dans des entrelacs de pulsations et de frappes croisées qui découlent des avancées d’un Milford Graves dans Autofocus. C’est le moment choisi par Rosa Parlato pour faire éclater et tournoyer les multiphoniques. Dans Basse Lumière où elle vocalise subtilement tout en filant les sons de sa flûte avec un peu d’électronique, un groove tribal sourd imperceptiblement, désarticulé dans une manière de folk imaginaire assumé. On a encore droit à ce drumming libre et sauvage, subtil et insidieux et cette frappe contrôlée - peu expansive qui laisse le champ libre aux sons goûteux d’une flûte basse en suspension dans l’espace. Une belle musique à la fois hiératique, éthérée et profondément acoustique.

Pedro Chambel Another View From Another Place Fractal Sources 02 http://fractalsources.blogspot.com/2021/11/another-view-from-another-place.html

Quatre titres de 11 à 12 minutes : 1/ elect + ste 000 + ste 002 – 2 , 2 / elect + w v + 002+001-4, 3 / elect+ st 00 +st 001o, 4 / sine + st003 + w voic. Pedro Chambel est crédité saxophone alto, électroniques et bande magnétique et joue seul sur toutes les pistes qui ont été assemblées dans un collage réparti en deux faisceaux. Des boucles – pulsations électroniques polyrythmiques avec des grooves croisés et imbriqués et des lambeaux mélodiques au saxophone parfois doublés dans le premier morceau. La formule devient plus fragmentée et bruissante dans une tentative assez réussie de disruption de la cadence et de l’imbrication des boucles dans le morceau 2 et sax free qui figure parfois sur deux pistes concurrentes. Univers plus radical avec des faisceaux de procédés sonores différents qui trouvent une homogénéité entêtante, se contredisent ou se subvertissent. Boucles désarticulées de scories sonores sur lesquelles le souffleur multiplie les coups de langues et effets de souffle dans les pistes inachevées qu’il écarte d’un coup bref pour laisser chuinter des grésillements ou rassemble à nouveau. Une forme d’utopie expérimentale, hybride qui insuffle à ces éléments parfois hétérogènes d’autres significations… imprévues... par leur imprévisible juxtaposition. Le dernier morceau avec sine wave et vibrations bruissantes et crachotantes de la colonne d’air sont nettement plus inquiétantes … Une volonté créative non conventionnelle s’affirme dans ces collages étranges, « faussement » hésitants ou mystérieux. Souhaitons à Pedro Chambel de continuer plus avant ces investigations sonores en développant ses idées encore plus à fond.

Fuck Music, Tell Jokes, You'll Make More Money Kenny Millions Damon Smith Weasel Walter Unhinged cassette UH 004
https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/uh-004-fuck-music-tell-jokes-youll-make-more-money
Kenny Millions - alto saxophone, bass clarinet, voice Damon Smith - amplified double bass Weasel Walter – percussion. Recorded live at Heck 2//2/18
Free jazz punk avec un souffleur acide, virulent et expressionniste dur : Keshavan Maslak a/k/a Kenny Millions, un cracheur de feu. Dans son équipe improbable, un batteur free-rock hard-core indomptable devenu un véritable batteur de jazz-free en compagnie de nombreux outcasts vitrioliques : Weasel Walter. Pour corser le tout, un contrebassiste classieux as de l’archet avec un très solide bagage classique contemporain et jazz : Damon Smith. Musique allumée irrévérencieuse au vitriol avec des « blagues » (Jokes) racontées d’un ton goguenard par Kenny Millions. Kenny a un long passé européen de flibustier du free avec Han Bennink, Misha Mengelberg Sunny Murray, John Lindberg, Burton Greene et même Paul Bley vers la fin des années septante début quatre-vingt (cfr Leo Records). Râpeux à souhait, défiant les bienséances, énergie ramassée, expulsée, frénétique. Le batteur a assimilé les incertitudes excessives du free drumming confiant au contrebassiste les fluctuations du tempo intériorisé. Ce n’est pas une tentative de chef d’œuvre ou de plénitude, peut être un questionnement et sûrement une mise en abîme irrédentiste.

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