20 janvier 2021

Lisa Cameron Damon Smith Alex Cunningham/ Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin/ Witold Oleszak & Roger Turner/Nicolas Souchal Michael Nick Daunik Lazro Jean-Luc Capozzo/ Chris Cundy : Cardew de Leeuw Cage Chrysakis

Lisa Cameron Damon Smith Alex Cunningham Dawn Throws Its First Knife Balance Point Acoustics BPALTD 11011


Le contrebassiste Damon Smith documente inlassablement ses différentes aventures avec de nombreux compagnons aussi engagés que lui. En ces temps où de nombreux auditeurs et artistes demandent à ce que des femmes soient mieux entendues et appréciées, on ne peut que saluer que ce projet en trio soit l’initiative d’une percussionniste, Lisa Cameron, denrée très rare dans cette scène improvisée où on entend plus souvent des dames chanteuses, pianistes, violonistes ou flûtistes et qu’avec le contrebassiste (Damon Smith), se distingue un violoniste audacieux, Alex Cunningham. On va peut-être suggérer que je suis un blasé ou un élitiste quand j’écris que je démontre plus de curiosité et d’empressement à écouter et chroniquer un trio percussions avec cordes, ici violon et contrebasse. En effet, les groupes avec anches, contrebasse et batterie pullulent et j’en ai eu ma dose en cinquante années d’écouteur assidu. L’aube jette son premier couteau et la direction de la lame nous emmène sur les plages actives de l’improvisation totale, bruissante, audacieuse, où les trois improvisateurs explorent à la fois les propriétés physiques et sonores de leurs instruments et les échanges désirés ou fortuits où les entraînent leur écoute mutuelle et leur passion. Violon et contrebasse ont un réel univers de frottements, vibrations et harmonies libérées à partager et étirer jusqu’à plus soif. La présence dynamique et sensible de la percussionniste, ses silences et son faufilage dans les interstices apportent une dimension dramatique et chaleureuse aux évolutions du trio. Il y a une magnifique équilibre entre des courts passages où on entend clairement la qualité palpable « conventionnelle » de leur travail instrumental sous-tendant des suggestions mélodiques et harmoniques et cette recherche insatiable de sonorités expressives obtenues par leur imagination et leur expérience. Transhumance spontanée entre le free-jazz et ses limites vers l’invention improvisée libre, écriture automatique, projection subjective d’émotions et de réflexes déconditionnés par la surprise de l’instant partagé. Un excellent album qui convaincra ceux qui seraient tentés de venir les écouter en public, parce que c’est le but.

Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin Nature Still Fou Records FR-CD 40


Leur formule instrumentale audacieuse, dans le flux incessant d’albums de free-music, m’a fait directement sursauter de joie : Christiane Bopp au trombone et à la voix, Emmanuelle Parrenin aux vielles et à la voix et Jean-Marc Foussat au synthé AKS et à la voix. Les notes de pochette n’indiquent de quelles vielles il s’agit et il n’y a pas d’image des musiciennes.cien. Qu’importe « les langages » du groupe dont l’identité libertaire s’affirme indifférenciée mais ouverte autant une forme d’ « ambient » subtile et des actions instrumentales. Pas de « isme », donc. Mais de la free-music pur jus dans une construction collective précautionneuse, aussi anarchique que méthodique et une qualité sonore haut de gamme. Ce qui veut dire, sensibilité, délicatesse et aussi affirmation que tout est possible. Trois improvisations autour des dix minutes et une plus longue de 22 minutes développent des climats sonores sensuels, feutrés ou menaçants, empreints de détachement, de nuances, de couleurs, de vibrations, formant chaque fois un tout, avec une réelle cohérence. Des étirements de sons troublants et fantomatiques, la proximité fascinante du souffle au trombone et des notes lancinantes de la vielle crée un univers imaginaire où le joueur de synthé AKS s’infiltre avec autant de discrétion que de sûreté (Nature Morte et Nature Live). Trois corps concentrés sur une seule voix. Dans Still Morte s’exprime un changement de cap, la construction semble plus élaborée, la sensibilité plus aiguë avec ce sens inné des petites touches qui créent un paysage mouvant, espace-temps du partage profond des émotions et des connivences. L’art subtil des glissandi et de la pluralité des voix agrégées, naturelles, imitées ou digitales. Ces dernières années, de nombreuses voix insistent pour que des femmes improvisatrices soient mieux considérées et représentées. Voilà justement, une belle pièce au dossier. J-M Foussat avait déjà consacré deux beaux albums FOU au talent de la tromboniste Christiane Bopp. On la retrouve de manière surprenante dans ce trio atypique avec cette artiste « folk » légendaire des années septante, Emmanuelle Parrenin, dans un univers sonore fascinant qui échappe à l’étiquetage et à la facilité.

Witold Oleszak & Roger Turner Spontaneous Live Series 003 Spontaneous Music Tribune


Spontaneous Music Tribune est un webzine spécialisé dans les musiques improvisées, jazz et expérimentales. Et cette série, Spontaneous Live Series documentent les concerts que l’équipe de S.M.T. organise au Dragon Social Club. Un plus en plus grand nombre de musiciens se sont engagés dans ce mouvement de libre improvisation de manière exponentielle, très souvent avec un talent instrumental ou musical indéniable. Comme le disait si bien mon ami le pianiste Veryan Weston, la musique improvisée libre est un genre difficile. Il entend par là qu’il n’est pas si simple, même quand on un talent indéniable en tant que musicien, de faire sens de manière irrévocable dans ce type de musique. Et c’est bien ce à quoi je pense quand j’écoute Roger Turner. Voilà quelqu’un qui incarne cette musique à 200 % par le moindre de ses gestes. Depuis plusieurs années, il a trouvé en Witold Oleszak, lui-même un remarquable pianiste, un excellent partenaire : ensemble ils se mettent mutuellement en valeur et stimulent leurs imaginations respectives. Les baguettes de Turner se déplacent sur les surfaces de ses tambours en frottant, grattant, piquetant des accessoires déposés sur les peaux dont il fait résonner la tension dans une belle diversité de frappes et de timbres. Son activité percussive improbable, on l’entend bouger des objets, les laisser retomber, gratter leur superficie , coincer ces cymbales sur les peaux etc.. trouve un écho dans l’exploration à la fois méthodique et erratique de la carcasse du piano, les cordages, les parties métalliques du piano d’Oleszak, marteaux relevés et ondoyant sur les câbles bloqués ou relâchés… et de soudaines grappes de notes. Ces deux là transitent quasi magiquement par une variété de climats, de tensions, de légèretés et de frénésies, créant un voyage parmi les sons découverts dans l’instant. Roger Turner a développé une conception et une pratique de « micro-percussions » dynamique qui occupe une place déterminée et relativement discrète dans l’espace sonore et cela dans le but de jouer au plus fin, au plus précis dans le chef du pianiste qui renouvelle constamment son stock de sonorités et d’approches du clavier. Les sons et les timbres de chacun s’interpénètrent, s’intègrent dans un kaléidoscope cinétique, sollicitant une kinesthésie du geste musical dans les moindres recoins de leurs instruments. Depuis leur premier album « Over the Title » pour Free Form Association, leur duo s’est aiguisé, bonifié pour le plus grand plaisir de mes oreilles. Je m’en étais déjà rendu compte en écoutant leur deuxième CD Fragments of Part… Félicitations à Andrezj Nowak pour son excellent travail d’édition.

Neigen Nicolas Souchal Michael Nick Daunik Lazro Jean-Luc Capozzo ayler records AYLLCD-162


Cela fait un certain nombre d’années qu’Ayler Records, autrefois un label suédois dédié au free-jazz afro-américain, a déménagé en France et documente principalement des musiciens français. Deux trompettistes et buglistes, Nicolas Souchal et Jean-Luc Capozzo, un saxophoniste ténor et baryton, Daunik Lazro, et un violoniste, Michael Nick, aussi crédité electro-acoustic octave violin. Neuf improvisations collectives entre inventions mélodiques, recherches de timbre et interactions subtiles pointant entre les trois – quatre minutes jusque les neufs avec une volonté affirmée de moduler et de varier les effets et les climaxes sur la durée.
Les notes de pochette expliquent: Neigen : du verbe allemand : tendre vers. En tant qu’improvisateurs, nous aspirons à l’imprévisible, dans une relation de confiance réciproque. Chacun, arc-bouté sur l’instant, est habité par la mémoire d’innombrables musiques jouées, entendues, rêvées. Et déterminé par la pratique instrumentale, l’expérience acquise, ainsi que par un instinct et une pensée propre. Cette tension implique de savoir déjouer certains écueils et chausse-trapes déjà repérés, d’éviter le déjà-dit. Les trouvailles, comme pépite à l’orpailleur, adviennent par surprise, par chance, car l’invention ne se décrète pas. D’où : rester attentif à ses nombreuses épiphanies. Tendre vers ces moments suspendus où l’on s’abandonne à cette magie qui nous traverse, dont nous devenons les récepteurs, les corps producteurs. Cultiver l’appétence pour ces plateaux d’intensité où l’on expérimente, parfois de manière fugitive, une connexion intuitive entre musiciens reliés par un fil d’ordre télépathique.
On ne pourrait mieux dire pour caractériser ce magnifique ensemble qui incarne superbement et valablement l’improvisation libre, libre de toute préconception, de « direction » esthétique théorisée, etc… et qui démontre comment faire coïncider différents aspects de ces musiques « improvisées » dans un tout cohérent et ouvert aux sensibilités et aux initiatives. Il faut insister sur la combinaison instrumentale rare, motif supplémentaire d’intérêt. Occurrences extrêmes, expressivité sauvage et/ou lyrique, équilibre et fuite en avant, tensions et apaisement, bourdonnements, borborygmes, vibrations étranges, aigus volatiles, une multitude d’approches se combinent, se défont et à chaque morceau on reconsidère la voie à suivre, l’échappée et le but. Et même, Neigen se réécoute avec un plaisir accru.

Chris Cundy Mountains John Cage Cornelius Cardew Ton de Leeuw & Thanos Chrysakis Aural Terrains 2020


Une fois n’est pas coutume, de la musique composée. Chris Cundy est un superbe clarinettiste basse (principalement) qui se partage entre l’improvisation radicale et la composition. On l’a trouvé dans plusieurs albums intéressants ou passionnants publiés par Aural Terrains, le label du compositeur Thanos Chrysakis. Dans ces différents albums réalisés à l’initiative de Thanos auxquels participent ils participent tous les deux, il y a une constante : la clarinette basse et l’utilisation de l’électronique. Chrysakis et Cundy, étant des improvisateurs convaincus, on dira que le choix de compositeurs comme John Cage et Cornelius Cardew tombe sous le sens. Solo with three accompaniment de Cardew (1964) n’est pas à proprement parler une pièce pour clarinette basse, mais plutôt une invitation pour un soliste à créer un parcours avec des points de repères sonores adjacents. Mountains (1977) de Ton de Leeuw est une musique pour bande magnétique où le clarinettiste basse grimpe des sommets imaginaires autour d’un drone oscillant (18’11’’). Remarquable ! Comme il se doit avec Thanos Chrysakis qui a déjà consacré des pièces à plusieurs clarinettes basses et anches, Frytoria (2019) est conçu pour cinq clarinettes qui emmêlent graves, bourdonnements, harmoniques, percussions de clapets, etc… dans une polyphonie fascinante et des moments fragiles durant 12’50’’. C’est à mon avis une des pièces dont je perçois le mieux les intentions, la gravité, l’audace et la cohérence. D’autres Mountains (1977) de Cardew, à nouveau, pour clarinette basse seule en quatre Variations numérotées de I à V (2’50’’, 5’32’’, 2’25’’, 3’35’’). L’intérêt de l’album y est renforcé par le travail magnifique et très inspiré qui rend grâce à cet instrument souvent sollicité et aux propositions mélodiques de Cardew dans sa phase « anti-impérialiste ». S’il faut resituer cette musique de Cardew dans l’évolution de la musique improvisée, on songe à l’appellation folklore imaginaire, exécuté avec grande précision et une réelle musicalité. Chaque son compte, comme si le compositeur était le comptable de la moindre seconde, du moindre instant. On appréciera les multiphoniques et la respiration de la Variation II intégrées dans une remarquable narration dont on goûte le moindre instant sans aucune réitération et où plusieurs approches (techniques) sonores se succèdent. La Cadenza qui suit (Variation III) coule de source en rebondissant sur les étagements des intervalles, prolongée par une forme de gigue décalée (Variation IV). Le Five de John Cage (5‘05’’) avec ces cinq clarinettes basses est le point d’orgue final qui nous envoie avec ses notes tenues et voicings indéterminés des questions sans réponse. Une belle réussite et félicitations à Thanos Chrysakis et à Chris Cundy qui a su incarner l’esprit de ces compositions.

3 janvier 2021

Paul Lovens & Florian Stoffner/ Frank Paul Schubert Alex von Schlippenbach & Martin Blume/ Mats Gustafsson & Sabu Toyozumi / The Remote Viewers

Paul Lovens & Florian Stoffner Tetratne ezz-thetics 1026
https://www.nrwvertrieb.de/products/0752156102625

Le vieux label Hat Hut / Hat Art / Hatology a fait peau neuve depuis quelques temps : prénommé ezz-thetics du nom d’un album génial de George Russell avec un Round About Midnight d’anthologie et un exceptionnel Eric Dolphy en soliste. Voici l’anecdote : Paul Lovens, Paul Lytton et Wolfgang Fuchs logeaient chez moi durant le Festival Percussion – Improvisation en février 1986 à Bruxelles. Au petit déjeuner, je propose d’écouter quelques albums de jazz : Paul Lovens me suggère d’écouter le pirate de Rollins à la Mutualité en 1965 avec Art Taylor et Paul Lytton recommande les Berlin Concerts d’Eric Dolphy, entre autres, aussi pour les solos de Benny Bailey. Des connaisseurs ! Je mets sur la platine une compile Milestones de George Russell qui reprend les perles d’Ezz-thetics (avec Dolphy, David Baker au trombone, Don Ellis, Steve Swallow à la contrebasse et le batteur Joe Hunt) et je leur fais écouter cette version extraordinaire de Round Midnight où Eric Dolphy prend un solo de plus en plus zig-zagant. Paul Lovens qui est un écouteur obsessionnel demande de le réécouter au moins une demi-douzaine de fois en comptant le rythme avec ses phalanges retournées sur le bord de la table avec un découpage rythmique magique. C’est cette magie que je retrouve dans ce duo extraordinaire face à la guitare électrique avec effets et pédales de Florian Stoffner, qui n’était sans doute pas encore né lors de cette réunion à mon domicile. Les afficionados doivent sans doute regretter que Derek Bailey n’ait jamais enregistré avec Paul Lovens, le prince de la percussion librement improvisée.
Rassurons – les avec ce Tetratne, on tient un véritable trésor digne d’être comparé à un duo avec D.B. Florian & Paul ont déjà été entendus dans le superbe Mein Freund Der Baum avec Rudi Mahall, un rare zèbre de la clarinette basse qui se hausse à la mesure d’Eric Dolphy. Quelle coïncidence ! Florian Stoffner sélectionne soigneusement ses effets électroniques et parmi les infinies possibilités sonores via ces pédales rassemblées en rack qui lui font faire plus d’efforts avec ses pieds, ses genoux et ses mollets qu’avec ses doigts et ses mains sur le manche. Il s’agit d’une démarche cohérente et pointilleuse sans effusion ni explosion logorrhéique (comme cela arrive souvent avec ces engins) qui contrebalance le jeu hyper précis, faussement aléatoire et épuré jusqu’à l’ascèse de Paul Lovens. On entend les ustensiles et baguettes frotter et percuter légèrement les surfaces amorties des tambours, woodblocks, cymbales posées à même les peaux. Il imprime des hauteurs clairement définies à chaque frappe répondant à la quasi vocalité des timbres du guitariste, lequel développe une dynamique sonore d’une parfaite lisibilité. Sa démarche est bruitiste, mais elle se réfère à des intervalles et des une expressivité instrumentale chaleureuse et suprêmement explicite qu’on en oublie toute la pagaille électronique des boutons, voyants, câbles, pressoirs, potentiomètres, préamplis, que sais-je encore, souvent coupables d’une bouillie sonore indigeste chez nombre de praticiens. Bref , je ne vous le fais pas dire, mais ces trente-quatre minutes concentrées en font l’album (ou un des albums) en duo par excellence de ces dernières années. Notes de pochette d’Evan Parker.

Forge Frank Paul Schubert – Alexander von Schlippenbach – Martin Blume Relative Pitch RPR 1117
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/forge

Rassurez-vous ! Les nostalgiques du trio Schlippenbach – Lovens – Parker ne perdent rien au change tant ces deux acolytes du légendaire pianiste sont non seulement à la hauteur de la tâche, mais ils proposent une manière de jouer dans cette combinaison tout aussi valable. Martin Blume est batteur – percussionniste exceptionnel avec une liste de magnifiques enregistrements « modèles » en compagnie John Butcher, Georg Gräwe et Hans Schneider (Frisque Concordance), Phil Wachsmann, Axel Dörner, Marcio Mattos et Jim Denley (Lines), Phil Minton et Marcio Mattos (Axon et un deuxième Axon avec Fred Van Hove en plus), Phil Wachsmann en duo (Pacific 2003), Birgit Uhler et Damon Smith (Sperrguht), et avec Achim Kaufmann, Frank Paul Schubert, Luk Houtkamp, Simon Nabatov etc… de belles réussites. Son jeu est ultra-précis, sensible, complètement libre, logique, avec un sens de l’écoute mutuelle et une merveilleuse technique. Son sens de la dynamique est proverbial. Frank Paul Schubert est un saxophoniste alto et soprano lyrique et impliqué dans un jeu complexe et zig-zaguant en usant de savants substrats harmoniques avec goût et une fougue ludique. Nous l’avons déjà découvert avec Schlippenbach, Paul Hubweber, Clayton Thomas et Willy Kellers (Intricacies/No Business) et Martin Blume et le contrebassiste Dieter Manderscheid (Spindrift/Leo), sa présence n’étant pas le moindre intérêt de ces rencontres narrées déjà sur ce blog. Le jeu irrégulier de Blume sur les ustensiles et les tambours amortis ouvre le champ sonore au pianiste qui, lui, dose littéralement son jeu avec des enchaînements d’accords sans résolution et tout en ouverture afin de permettre au souffleur de jouer dans l’intensité voulue, c’est-à-dire entre mezzo piano et mezzo forte. Cela lui permet d’imprimer des inflexions et des accents qui donnent tout le sens voulu à ses improvisations. Un power trio avec une puissance introspective. Le drive cyclique des doigtés d’Alex von Schlippenbach reste toujours du meilleur effet, il suit son chemin sinueux et accidentée dans les crêtes des extrapolations d’accords, cette polytonalité ambigüe et généreuse qui nourrit les ébats du saxophoniste. Son discours pianistique s’ouvre instantanément aux suggestions de ses collègues manifestant sa grande ouverture d’esprit et son sens coopératif avec quiconque joue avec lui, alors que l’aspect monolithique de sa démarche ferait penser le contraire. Il ne se pense pas comme un « soliste » , mais plutôt comme un musicien collectif, de la même manière qu’il s’est consacré à son Globe Unity Orchestra, une véritable apostolat du point de vue humain et logistique. La complémentarité, la tension et la diversité des sonorités et des jeux improvisés font de Forge un réel plaisir d’écoute. Une fois le trio lancé, Forge (47:30) atteint des sommets et un point de non-retour dans la combustion des énergies et des idées avec un passage presque romantique au piano et un solo anguleux de FPS. Une coda monkienne nous ramène sûrement sur terre (Forgin The Work , 6 :47). Un super album free avec tous les avantages de la liberté et zéro déchet.

Mats Gustafsson & Sabu Toyozumi Hokusai No Business LP (disponible en CD)
http://nobusinessrecords.com/hokusai.html

Que voulez-vous ? J’ai commandé le vinyle d’Hokusai au lieu du compact. Il y a un peu moins de musique à écouter et, sérieusement, c’est peut être mieux : on a sans doute droit à l’essentiel. En effet, Mats Gustafsson publie énormément et dans ce duo avec le percussionniste Sabu Toyozumi enregistré les 11 et 12 juin 2018, il se focalise sur un de ses meilleures spécialités : les staccatos – coups maniaques sur le bec et l’anche. Cela fonctionne extrêmement bien avec l’esprit et la manière de son acolyte un homme avec qui la planète improvisation a fait de nombreuses tournées au Japon : Brötzmann, Derek Bailey, Evan Parker, John Russell, Leo Smith, Paul Rutherford, Misha Mengelberg, Fred Van Hove, Peter Kowald, Barre Phillips, Tristan Honsinger etc... Le batteur fait mouvoir en permanence le centre de gravité et la fréquence de ses frappes tout en maintenant un synchronisme atavique avec les accents marqués par le saxophoniste. L’échange d’énergies a lieu aussi bien à bas volume (le début quasi silencieux de Sunflower que dans des forte fracassants et leurs styles respectifs font vraiment la paire, aussi sûrement que Mats avec Paul Lovens. Ce qui ne gâte rien, Mats Gustafsson est un avide écouteur – collectionneur de disques et a une connaissance approfondie de musiciens légendaires comme Sabu Toyozumi. En écoutant cet album, je me suis fait la réflexion qu’on décèle dans son jeu des oscillations du cycle des pulsations comme on en trouve dans plusieurs traditions étonnamment éloignées. D’une part certains gamelans ou orchestres de percussions de l’Asie du Sud-Est et d’autre part, la pratique des rythmes en Afrique Centrale dans les musiques de village. Or, il se fait que Sabu Toyozumi fut un voyageur aventurier ayant séjourné en Malaisie et aux Philippines et traversé l’Afrique de part en part du Caire à Accra au Ghana pour aller à la rencontre des populations africaines et de leurs musiques. Et cela, tout seul et sans voiture ! Même si Sabu est au départ un batteur de jazz moderne, c’est visiblement les Esprits des civilisations musicales non européennes qui transparaît dans son jeu. Dans Woman with a Cat, entend Mats à la flûte travailler subrepticement des effets de souffle tout en finesse, sifflements, coups de langue,… sans doute pour que son écoute puisse s’imprégner des frappes et frottements caractéristiques de son compagnon.
Puis, il empoigne son instrument fétiche, le flute-o-phone, soit un bec de saxophone soprano fiché dans le corps d’une flûte dont il pulvérise la colonne d’air en saturant le bocal avec son souffle tout en croisant ses doigtés. Il lève un doigt sensé boucher un trou sur le tuyau parmi les autres ce qui fragmente l’articulation de l’instrument, aussi parce qu’il donne de rapides coups de langue et de subites variations d’intensités et s’éloigne et se rapproche des micros. Fin de la première face et belle expression du caractère volatile et éphémère de l’improvisation libre. Deuxième face : For Ever Advancing Artistry. Autre dialogue entre la batterie et le flute-o-phone avec vocalisations réussies. Les subtiles variations de cadences et réverbérations de légers touchers de cymbales s’agrègent au jeu discontinu du souffleur. Mais voilà que résonne à nouveau le son granuleux du baryton dont le souffleur fait pointer les harmoniques avec un son gras. Une fois sa présence affirmée, Mats fait trembler son anche en frappant opiniâtrement sa mâchoire supérieure en modifiant le timbre et l’intensité ou en murmurant des bribes de mélodie. Le batteur explore la surface et les bords de ses peaux en s’inspirant des coups de bec et des minces filets de sons qui s’échappent du gros saxophone. On découvre de l’intérieur sa démarche tout à fait personnelle de percussionniste. Pour écouter leur musique, il faut sensiblement augmenter le volume pour en saisir les détails. Plus loin, c’est un véritable barrissement intense, calibré en mezzoforte, mais bourré d’harmoniques qui s’élève puis retombe pour laisser tinter la cymbale touchée sur le bord. Par rapport au free-jazz expressionniste auquel Mats Gustafsson nous a habitué, c’est un univers plus introverti, tourné vers l’écoute mutuelle et où certains excès de souffle viennent seulement à un point donné pour souligner le profond envoûtement de leur rencontre mutuelle. Touchant !

Let the City Sleep The Remote Viewers John Edwards Caroline Kraabel Sue Lynch Adrian Northover David Petts Rv 17.
http://www.theremoteviewers.com/New%20Releases2.html


Enregistré de juin à août 2020 dans des lieux différents durant la pandémie sur base de partitions signée David Petts et réarrangées et reconfigurées par John Edwards avec des instruments virtuels, des électroniques et des sons trouvés. Sept compositions alternent dans l’ordre des 12 pistes de Let The City Sleep avec cinq solos de chaque instrumentiste (File 1 à 5) : Sue Lynch au sax ténor, Caroline Kraabel au sax alto, John Edwards à la contrebasse, Adrian Northover au sax soprano et David Petts au sax ténor. Chacun de ses solos sont enregistrés soit dans une chambre « en béton » , à l’Iklectic ou sous un passage ferroviaire. Dans ce qui ressemble à des assemblages sonores, on entend des fragments de clavier, d’instruments à vent, à cordes, de conversations, des beats détraqués, des agrégats de sons électroniques qui s’enchaînent avec une belle dynamique ou s’égarent dans des boucles absurdes. Des variations de timbre subtiles croisent des gimmicks sonores au second degré ou des bruissements. Le saxophone ténor de Sue Lynch se fait pincé, subtil, grognant, pointu, rêveur, la contrebasse de John Edwards évoque curieusement ses assemblages électroniques et le saxophone alto de Caroline Kraabel fait résonner l’espace ouvert de la rue. La City s’est endormie à cause du télétravail, de la quasi-absence de touristes et les musiciens la laisse dormir. Faute de pouvoir se réunir pour jouer et enregistrer ensemble, les musiciens n’ont d’autre choix que de s’exprimer en solo ou de jouer ensemble virtuellement via Zoom ou Youtube direct. David Petts et John Edwards ont préféré reconstruire la musique prévue de manière virtuelle avec l’outillage électronique dans un home-studio et conserver l’expressivité acoustique de chacun des musiciens en solitaire. Pas de faux semblant. Ce qui est assez étonnant, c’est la faculté qu’ont ces versions virtuelles à incarner les métriques, le style décalé et le caractère des compositions inclassables de David Petts, le compositeur attitré du groupe, compositions qui donnent une aura unique aux Remote Viewers, un groupe inclassable. Remarquable séquence en respiration circulaire d’Adrian Northover au soprano, introduisant une composition mystérieuse et envoûtante des RV superbement réalisée avec un clavier hanté et atmosphérique et des sons électroniques éthérés. Au sax ténor, on reconnait immédiatement le style oblique et la manière du compositeur, David Petts : chaque son compte, chaque intervalle, chaque durée de note, tout a un sens. La dernière composition, Porch View, est savamment contrastée avec des passages successivement réitérés et emboîtés d’ensemble à cordes, claxons, électronique, vibrations de grand orgue, soufflerie virtuelle.Une œuvre intrigante qui n’étonnera pas ceux qui suivent les Remote Viewers et questionnera les autres.

29 décembre 2020

Mostly Improvised Albums in 2020 reviewed to keep for sure

Mostly Improvised or whatever albums reviewed in 2020


Cmok v grlu - lump in the throat Irena Z. Tomazin Zavod Sploh ZASCD 018 https://sploh.bandcamp.com/album/cmok-v-grlu-lump-in-the-throat


Translated Space David Leahy & Philipp Wachsmann FMR CD539-0519 Beadrecordssp CD-BDSSP14.


Transversal Time Rhodri Davies Confront Core Series / core 11 https://www.confrontrecordings.com/rhodri-davies-transversal-time


Live In Nuremberg Matthew Shipp et Ivo Perelman SMP Records https://smpmusic.bandcamp.com/album/perelman-shipp-live-in-nuremberg


Mein Freund der Baum Florian Stoffner Paul Lovens Rudi Mahall Wide Ear WER032 https://wideearrecords.bandcamp.com/album/mein-freund-der-baum


Beaming Tony Oxley confront core series core 13 https://www.confrontrecordings.com/tony-oxley-beaming


The rear is the shadow of the eye Tomaz Grom & Zlatko Kaucic Zavod Sploh https://www.sploh.si/si/zalozba/albumi/446/Uho%20je%20senca%20o%c4%8desa



Grain Phil Durrant – Emil Karlsen noumenon NOO 5 https://noumenonlabel.bandcamp.com/album/grain


Marco Scarassati by Marco Scarassati Homeless Video 2020 https://www.youtube.com/watch?v=9UdfUPvwtW4


The Unit of Crystal Phil Durrant & Pascal Marzan Roam https://roamreleases.bandcamp.com/album/the-unit-of-crystal


That Irregular Galvanic Twitch BARK! Rex Casswell Phillip Marks Paul Obermayer Sound anatomy SA015. https://soundanatomy.bandcamp.com/album/that-irregular-galvanic-twitch


Awoto Paul Dunmall Jon Irabagon James Owston Tymek Jowziak FMRCD553-1119.


Amalgam Ivo Perelman – Matt Shipp Makhala Music https://ivoperelman.bandcamp.com/album/amalgam


Kleine Trompetenmusik Birgit Ulher & Franz Hautzinger Relative Pitch RPR1107 https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/kleine-trompetenmusik


(VU) Pascal Marzan & Alex Ward Copecod POD 16 https://alexward.bandcamp.com/album/vu


Birdland Neuburg 2011 Cecil Taylor and Tony Oxley Fundacja Sluchaj https://sluchaj.bandcamp.com/album/birdland-neuburg-2011


King Übü Örchestrü Concert at Town Hall Binaurality Live 1989 FMP Destination Out. https://destination-out.bandcamp.com/album/concert-at-town-hall-binaurality-live-1989


Blasphemous Fragments John Butcher Phil Minton Gino Robair Rastascan Records BRD 076 https://mintonbutcherrobairblasphemiousfragments.bandcamp.com/album/blasphemious-fragments


SFQ Seven Compositions (Limoges) Richard Comte Simon H Fell Mark Sanders Alex Ward Bruce’s Fingers BF 147 / nunc . https://brucesfingers.bandcamp.com/album/seven-compositions-limoges



Old Paradise Airs Steve Beresford & John Butcher Illuso IRCD25 https://ilusorecords.bandcamp.com/album/old-paradise-airs


The Runcible Quintet : Three Neil Metcalfe Adrian Northover Daniel Thompson John Edwards Marcello Magliocchi FMR https://adriannorthover.bandcamp.com/album/three


Cascata Guilherme Rodrigues Creative Sources CS CD 676 https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/cascata


Whatever is Not Stone Is Light Damon Smith Solo Balance Point Acoustics BPA -10. https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/whatever-is-not-stone-is-light-bpa-10


Deep Trouble Sarah Gail Brand Paul Rogers Mark Sanders https://sarahgailbrand.bandcamp.com/album/deep-trouble


And Now Stefan Keune Dominic Lash Steve Noble FMR CD583-0520


Pentahedron Carlos Zingaro Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Hernani Faustino José Oliveira. Creative Sources CS 642 CD


W : Trio Blurb Maggie Nicols John Russell Mia Zabelka evil rabbit records 27


Benedict Taylor Swarm https://benedicttaylor.bandcamp.com/album/swarm


Grappling with the Orange Porpoise The Chemical Expansion League : Adam Bohman Sue Lynch Adrian Northover Ulf Mengersen Creative Sources CS 646 cd


Crossings Veryan Weston Hannah Marshall Mark Sanders Hi4Head https://open.spotify.com/album/2UfYGa1tF86ViWpbemCfhv


Tell No Lies : Anasyrma Aut Records – Fonterossa AUT 063 Nicola Guazzaloca Edoardo Marraffa Filippo Orefice Luca Bernard Andrea Grillini https://autrecords.bandcamp.com/album/anasyrma


Hearoglyphics Jean-Jacques Duerinckx - Adrian Northover Setola di Maiale SM 4150 https://adriannorthover.bandcamp.com/album/hearoglyphics


ZIP Contrabass Duo Studer-Frey Leo Records CD LR 891.


Don’t Worry Be Happy Duthoit Waziniak Brechet Hautzinger Intrication Tri 002 http://www.orkhestra.fr/catalog.php?FIND=TRI002


In The Sea Tristan Honsinger Nicolas Caloia Joshua Zubot Rhizome + Gromka + Vitrola https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/rhizome-2017 https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/gromka-2018 https://musiquerayonnante.bandcamp.com/album/vitrola-2019


Physis Elisabeth Coudoux Emiszatett impakt records impakt 014 https://impakt-koeln.bandcamp.com/album/emiszatett-physis


Dust of Light/Ears Drawing Sounds Pascal Marzan & Ivo Perelman Setola di Maiale https://ivoperelmanmusic.bandcamp.com/album/dust-of-light-ears-drawing-sounds


The Purity of Desire Gordon Grdina Hamin Honari & Ivo Perelman NotTwo


NAX/XUS Yoni Silver Mark Sanders Tom Wheatley Confront ccs66 https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/nas-xus


‘t other Benedict Taylor & Daniel Thompson empty birdcage records https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/releases


Frequency Disasters Steve Beresford Pierpaolo Martino Valentina Magaletti confront core series / core 18 https://www.confrontrecordings.com/frequency-disasters


Bloem : Anton Mobin – Jean-Jacques Duerinckx Middleeight Recordings [AABA#23] https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/bloem-aaba-23


Orbits Harri Sjöström Andrea Centazzo Sergio Armaroli Giancarlo Schiaffini Ictus 190 https://ictusrecords.bandcamp.com/album/orbits


Cecil Taylor & Tony Oxley « ……. being astral and all registers – power of two ……” Live at the Ulichsberg Festival, May 10th 2002. Discus 106cd. https://discus-music.co.uk/catalogue-mobile/dis106-detail


Paul Lovens & Florian Stoffner Tetratne ezz-thetics 1026 https://www.nrwvertrieb.de/products/0752156102625


27 décembre 2020

Derek Bailey & Mototeru Takagi/ Pascal Bréchet & Thierry Waziniak :Duo Libertaire/ Cecil Taylor & Tony Oxley/ Sergio Armaroli Andrea Centazzo Giancarlo Schiaffini Harri Sjöström

Derek Bailey / Mototeru Takagi Live at Far Out – Atsugi 1987 No Business NBCD 132
http://nobusinessrecords.com/live-at-farout,-atsugi-1987.html


Album réunissant le guitariste Derek Bailey et le saxophoniste Mototeru Takagi, ici au sax soprano et disponible en CD et en LP. En 1987, Derek Bailey est au sommet de son art. Lors de différents séjours au Japon, il rencontre régulièrement une série de musiciens japonais qui avaient participé à son LP « Duo & Trio Improvisation » (Kitty Records avril 1978) : le trompettiste Toshinori Kondo, le percussionniste Tsuchi Tsuchitori, le contrebassiste Motoharu Yoshizawa, et les saxophonistes Kaoru Abe et Mototeru Takagi. Il rencontra aussi le batteur Sabu Toyozumi, un proche compagnon de cette fratrie d’improvisateurs, aujourd’hui décimée, l’extraordinaire trompettiste Toshinori Kondo étant décédé le mois dernier. Parmi tous ces pionniers de la free-music nippone, Mototeru Takagi n’a pas acquis le statut légendaire des Abe, Takyanagi, Toyozumi, Kondo, Sakata dont les enregistrements fleurissent au point que No Business publie une suite ininterrompue d’albums en collaboration avec le label Chap-Chap de Takeo Suetomi, lui-même un légendaire organisateur de concerts. Celui-ci a cru bon de proposer ce souvenir lointain d’un concert à Atsugi, là-même où Brötzmann et Bennink ont gravé leur album le plus recherché par les collectionneurs, en frappant fort ! Peu importe avec qui il joue, Derek Bailey cultive un art extraordinaire pour tirer un parti créatif d’une confrontation – dialogue en dévoilant encore plus la richesse (illimitée) de son jeu. Si Mototeru Takagi n’est sans doute pas un saxophoniste soprano comparable à des géants comme Steve Lacy, Evan Parker ou Lol Coxhill, il suit sa route sans ciller en étendant son langage avec audace manifestant une volonté bien accrochée. Sa démarche est orientée vers une forme de lyrisme détaché, poétique, subtil par ses altérations sur les tonalités et des pointes sonores extrêmes. Le Duo I s’étend sur 28 :11. La sauce prend mieux encore dans la deuxième improvisation (Duo II 17 :39) où Derek Bailey joue acoustique en solitaire pour commencer, évoquant parfois la sonorité d’une cithare japonaise koto. Visiblement, cela inspire Takagi qui s’applique à dialoguer avec une belle logique. Duo III - 8:09 : le dialogue atteint la plénitude, le timbre du sax acquiert une lueur intense, une chaleur sereine. Il poursuit sa route et découvre un parcours sinueux alors que son compagnon s’est tu, face à un silence interrogateur strié par des aigus. On enchaîne sur le Duo IV - 16:37. Derek Bailey a repris sa guitare électrique et exploite les harmoniques avec la pédale de volume. Le jeu de Mototeru Takagi évoque les ritournelles et cascades polytonales de Lacy. Le duo bat alors à plein avec les staccatos secs aux harmoniques filantes du guitariste sans pour autant que le saxophoniste s’échappe de son attitude pensive, voire réservée. La guitare s’anime, les balancements du guitariste dans les intervalles distendus évoluent progressivement dans des cadences impénétrables et tel un canard face à un étang ensoleillé, le sopraniste caquète et nasille pour enfin étirer des aigus saturés en réponse aux couperets des clusters maniaques. Alors que le concert atteint dès lors un climax où chacun quitte ses procédés habituels en complète métamorphose en étirant les sons, on a le sentiment que D.B. aurait certainement sélectionné cette dernière partie dans un imaginaire album Company Made in Japan. Ce serait d’ailleurs une excellente idée de rééditer à nouveau l’album de 1978 « Duo and Trio » avec les excellentes prises alternatives publiées par la suite et un deuxième CD complété de sélections de rencontres ultérieures de Bailey avec ces musiciens dans les années 80 et 90.

Hint of Monk Duo Libertaire Pascal Bréchet et Thierry Waziniak intrication label Tri 003
https://labelintrication.wixsite.com/label/duo-libertaire


Qu’un Duo Libertaire consacre son premier album à la musique de Thelonious Monk me semble plus une Evidence qu’un quelconque Hommage. Les compositions de T.M. et son jeu lumineux et monolithique ont littéralement servi de tremplin – ouverture béante pour un très grand nombre de libérateurs du jazz. Des pianistes : Cecil Taylor,Jaki Byard, Misha Mengelberg, Ran Blake, Alex von Schlippenbach, des souffleurs : Steve Lacy, John Coltrane, Ornette Coleman, Eric Dolphy… Étrangement, le format guitare (Pascal Bréchet) et percussions (Thierry Waziniak) s’est retrouvé au centre de la carrière de Derek Bailey.C'est donc qu'il s'agit d'une formule instrumentale fort propice à la créativité et à de multiples possibilités, remarquablement mises au clair par nos deux duettistes. Dix compositions parmi les plus singulières de Monk servent de point de départ invisible à une perspective détournée, elliptique et introspective de certains de leurs secrets, intervalles et dynamiques induits, imaginaires ou éminemment logiques. Citons-les : Let’s Call This, San Francisco Holiday, Evidence, Japanese Folk Song, Trinkle, trinkle, Think Of One, Ugly Beauty, Hackensack, Work et In Walked Bud piochées dans les catalogues Prestige, Riverside et CBS. De ce corpus devenu canonique au fil des décennies, les deux improvisateurs ont tracé des univers sonores variés au fil d’échanges spontanés. Leurs éléments mélodiques ressurgissent sans crier gare, les successions d’accords sont décomposées, triturées, extrapolées alors que leurs structures rythmiques servent de base aux cadences évolutives imaginées par Thierry Waziniak. On apprécie grandement la concision suggestive du duo. Le travail sonore électroacoustique granulaire du guitariste « avec effets » Pascal Bréchet dans leur album Don’t Worry, Be Happy avec Franz Hauzinger et Isabelle Duthoit, fait place ici à la guitare « jazz » amplifiée avec une belle angularité (Monk) et une sonorité exquise ouvrant le champ sonore aux trouvailles rythmiques et percussives aériennes de son camarade. Leur version d’Hackensack pourrait figurer dans une anthologie de versions de compos de Monk. De même, la structure de Work est ruminée avec autant d’intuition que de savoir-faire sur la touche, coïncidant avec le va et vient des balais et baguettes. Le jeu oblique du batteur met les figures usuelles de la batterie jazz dans une perspective cubiste et ludique au fil de l’instant avec une économie de moyens dans le droit chemin . Le label Intrication est conçu comme une synergie entre musiciens, poètes / prosateurs et artistes graphiques / peintres. La peinture de Marc Feld 2000 Song For Thelonius offre un contrepoint pictural à Hint of Monk dont les lettres blanches obturent sa surface au verso de la pochette. Un texte « monkien » de Zéno Bianu découpe le profil de la personnalité du Genius de Harlem et des caractéristiques de son jeu pianistique : cristal imprévisible, astéroïdes, fulgurances fractales, lumière renversée, liberté, ouverture, nocturne, à gauche de nulle part, éruption, oubli, silence… il y aussi leur propre composition Three or Four Shades of Monk qui s'intègre au projet. Mais plus qu’un « projet », une expédition existentielle et salutaire !

Cecil Taylor & Tony Oxley « ……. being astral and all registers – power of two ……” Live at the Ulichsberg Festival, May 10th 2002. Discus 106cd.
https://discus-music.co.uk/catalogue-mobile/dis106-detail


Cecil Taylor et Tony Oxley ont été réunis en 1988 dans le gigantesque projet de concerts à Berlin dont le label FMP a publié une collection impressionnante de duos, un trio et deux grands orchestres initiant la plus importante collaboration de « l’inventeur du free-jazz » avec une compagnie discographique. De cette série berlinoise mémorable, s’est développée l’association la plus durable de Cecil Taylor avec un musicien après la disparition de Jimmy Lyons. Suite au duo historique de Palm Leaf Hand (FMP) de 1988, Taylor et Oxley se sont produits fréquemment dans le Feel Trio avec le contrebassiste William Parker (The Feel Trio : Looking et Celebrated Blazons) durant les années 90 et puis en duo. Depuis le décès de Cecil, sont parus trois albums réunissant les deux musiciens sur les labels jazzwerkstatt (Conversations with T.O.), Fundacja Sluchak (Birdland Neuburg 2011) et maintenant chez Discus, grâce à Tony Oxley et Martin Archer. La pochette de … being astral and all registers – power of two… est ornée de fragments de tableaux d’Oxley qui évoquent à la fois le Thelonious Monk de Victor Brauner figurant sur la pochette d’Only Monk de Steve Lacy et les œuvres du peintre Alan Davie avec qui Oxley a souvent joué et gravé un inoubliable duo (Alan Davie Music Workshop 005) réédité en cd par a/l/l il y a presque vingt ans). Alan Davie lui a instillé le déclic pour se mettre à la peinture.
La caractéristique fondamentale du travail de Cecil Taylor avec les batteurs successifs depuis Sunny Murray est à la fois un challenge et une complémentarité organique dans le jeu « libre » avec une profonde adéquation entre la pratique du jeu pianistique et celle de la batterie. Le tandem avec Andrew Cyrille reste dans toutes les mémoires, il y eut aussi Marc Edwards, Beaver Harris, Shannon Jackson, Rashid Baker, Thurman Barker… quand, soudainement, la présence de Tony Oxley a introduit d’autres paramètres inspirés par la musique contemporaine d’avant-garde. Il y a la volonté d’exprimer des contrastes abrupts, de briser les symétries, de diversifier les sources sonores et d’instaurer des disruptions centrifuges. Le rôle du hi-hat, de la caisse claire et de la cymbale ride qui servaient aux batteurs tayloriens à moduler et propulser le flux de la « danse dans l’espace » du pianiste s’est mué dans une transposition de la hiérarchie des éléments de la batterie et des frappes dans un no-man’s land moins prévisible, presqu’aléatoire tout aussi excitant et ô combien singulier ! Deux longues constructions communes s’étalent en contractant le temps et le sentiment de durée (… being astral and all registers …. : 33 minutes et power of two…. : 26 minutes 46 secondes). Dans cet opus titanesque, le batteur n’hésite pas à se faire très discret en fouettant légèrement ses cymbales et mettant quelques coups épars sur un woodblock ou un crotale cristallin dans une atmosphère plus intimiste. Il y a une réelle frénésie dans le jeu d’Oxley même quand ses alliages de timbres rares ne haussent pas le ton : il suggère la vitesse supersonique désarticulant les fondements des arcs fulgurants tracés par Taylor dans l’espace : les doigtés se contractent, se chevauchent et démultiplient dans un chant percussif explosif qui contracte inexorablement le temps. Chaque séquence de déflagrations d’énergie rencontre son pendant de drame au bord du gouffre : les silences naissent entre les touchers espacés qui font frémir les câbles et la carcasse du grand piano. Les éléments métalliques du kit oxleyien murmurent, parties intégrantes du silence taylorien et détails sonores minutieux de gestes précis à l’écoute anticipative de l’orage qui ne va pas tarder à gronder. Les incantations au clavier appellent progressivement les méandres fastueux d’un ballet jupitérien, les accessoires percussifs se soulèvent et résonnent sous la force tellurique des avant-bras, poignets, épaules et phalanges olympiennes de l’oracle du piano. Il y a autant de retenue dans la débauche d’énergies que d’explosions exacerbées. Par enchantement, les duettistes font durer et métamorphoser la surprise jusqu’au bout, créant ainsi le concept de certitude aléatoire, en laissant se développer des canevas mélodiques clairsemés dans un enchaînement impromptu de miniatures, retenant jusqu’au bout la combustion rituelle, escamotée ici pour un jeu purement introspectif et cela jusqu’à la dernière note. Cecil Taylor a parsemé son cheminement créatif de chefs d’œuvre enregistrés : Looking Ahead, D Trad, What’s That?, Nefertiti, Conquistador, Student’s Studies, Indent, Silent Tongues, One Too Many Swift, Olim, The Tree Of Life … On doit absolument ajouter à cette liste ces deux derniers duos avec Tony Oxley, soit le Birdland Neuburg 2011, magnifiquement aéré et épuré et ce Live At Ulrichsberg Festival 2002. Ils s’imposent comme les offrandes ultimes à son fidèle public et autant qu’à ceux qui seraient amenés à découvrir son art pour la première fois. Tous auront droit au meilleur de Cecil Taylor … et de Tony Oxley !

Orbits Harri Sjöström Andrea Centazzo Sergio Armaroli Giancarlo Schiaffini Ictus 190
https://ictusrecords.bandcamp.com/album/orbits


Album paru sur le label Ictus d’Andrea Centazzo, Orbits met en présence deux souffleurs atypiques, le saxophoniste soprano finlandais Harri Sjöström au travail sonore minutieux et intuitivement mélodique et le tromboniste italien Giancarlo Schiaffini à la voix contrastée, graveleuse et pleine de nuances sonores, et deux percussionnistes, le vibraphoniste suisse Sergio Armaroli au jeu aérien et délicat et le très fin Andrea Centazzo qui se diversifie avec un mallet kat, très complémentaire du vibraphone. La musique se déroule suspendue ou flottant dans l’espace et les improvisations de chacun impriment des attirances gravitationnelles comme si leurs trajectoires individuelles se croisaient dans des champs d’attraction suscitant ellipses subtiles et magnétismes sonores. Le principe de base de ce quartet atypique se définit par un sentiment paradoxal de mobilité statique ou d’illusion du mouvement et d’indépendance de chacun par rapport à l’ensemble. Les sautillements cristallins du vibraphone sont scandés par un maraca volatile (Orbits #3) et rejoints par les ponctuations sonores des deux souffleurs. Chacune des 13 improvisations développe sa dynamique propre et met en scène une nouvelle histoire+. Le principe d' Orbits consiste en ce qu’un des musiciens commence à improviser – jouer seul et est rejoint successivement par les trois autres qui viennent se placer en orbite, chacun choisissant sa position orbitale, sa vitesse, sa distance, le tracé elliptique… Cette formule orchestrale et sa dynamique évoquerait un peu celle du groupe de Leo Smith avec le vibraphoniste Bobby Naughton, mais la musique d’Orbits détient bien d’autres secrets qui valent la peine d’être découverts au fil d’écoutes successives. Harri Sjöström a été l’élève de Steve Lacy et a joué toute une époque avec Cecil Taylor, Centazzo et Schiaffini comptent sans nul doute parmi les quelques plus importants pionniers de l’improvisation libre de la péninsule, et sûrement les plus originaux. À l’écoute de ces superbes Orbits, annotées par Evan Parker, on se dit qu’ils n’ont pas fini de chercher de nouvelles voies en s’intégrant dans le concept-projet de Sergio Armaroli. Si Steve Lacy avait figuré dans un quartet sonnant de cette façon, les fans et critiques se seraient exclamés en louanges enthousiastes, donnant à cet album fictif un statut de légende. En tous cas, il s'agit ici d'une belle histoire marveilleuse qui éclaire quelques faces cachées de l'improvisation collective.

10 décembre 2020

NOT YET REISSUED IMPROVISED MUSIC EUROPEAN TOP NOTCH VINYLE ALBUMS OF THE SEVENTIES AND THE EIGHTIES

Dear Readers
Nowadays , many recorded treasures of the free improvised music are re-issued and their original copies are rising incredible prices on discogs or ebay to the point that I feel it quite insane...Even many sold-out CD or LP reissues are reaching amounts in dozens of euros (plus rising P.& P. charges). Sometimes, it is clear that some "reissuers" have no idea (or simply don't care) about the actual musical interest, and the quality of the recording which helps to actually figure out how the music actually sounded for the ones who caught it live.

Anyway, here my own list of some GREAT not-yet-reissued "master works" of recorded free improvised music.

Firstly, anyone serious enough would include almost all the Po-Torch label's catalog, the labour of love of Paul Lovens and Paul Lytton (until 1985). Here some huge albums !

WAS IT ME ? Paul Lovens and Paul Lytton drums percussions home made electronics Po Torch ptr - jwd 01 recorded 1975 by my great friend Michel Huon and issued 1977.
To my own taste the Lovens - Lytton duo was one of the GREATEST groups in improvised music.

WHEN I SAY SLOWLY I MEAN AS SOON AS POSSIBLE ptr - jwd 03 Paul Rutherford and Paul Lovens trombone and percussion
Derek Bailey wrote in 1995 that the legendary solo album The Gentle Harm of the Bourgeoisie of Paul Rutherford is the genuine article of solo free improvisation.
I would add another reference in this : OLD MOERS ALMANACH Paul Rutherford solo trombone on Ring Records and reissued on Moers Music.
A MOINHO DA ASNEIRA - À CERCA DA BELA VISTA A GRAÇA Po Torch ptr - jwd 05. Paul Lovens and Paul Lytton percussions 1977
This is their second one effort and it reaches the no man's land of experimentation - dérive - écriture automatique.

THE FETCH Po Torch PTR - jwd 08 Paul Lovens and Paul Lytton percussions 1984 . Recorded in Pisa 1980 and London Actual Music 1981 by Jean-Marc Foussat. Bill Dixon who attended their duo set and Evan Parker 's large group with Lytton, Lovens, Barry Guy... was completely smackgobbled ! This is the point of origin of the process through wich Bill Dixon went to perform and record with Tony Oxley and Barry Guy. Some years after , Cecil Taylor performed and recorded in Berlin with Lovens, Bennink, Oxley, Moholo and Sommer (1988). This was issued in a legendary Cecil Taylor Box by Free Music Production in 1989

The legendary critic and photograher Gérard Rouy's BEST free improvised album is :
IDYLLEN und KATASTROPHEN Po Torch ptr - jwd 06 Sven Åke Johansson / Alexander von Schlippenbach/ Derek Bailey / Derek Bailey / Gûnter Christmann / Wolfgang Fuchs / Paul Lovens / Candace Natvig / Maarten van Regteren Altena 1979.

WEAVERS PO TORCH ptr - jwd 07 Günter Christmann / Maarten Altena/ Paul Lovens 1979 . One of the very best trio ever !
Solomusiken Für Posaune Und Kontrabaß Günter Christmann trombone and double bass C/S records. The master of the short form with a kind of fantasy.

From the INCUS label founded by Evan Parker, Derek Bailey and Tony Oxley, there is a absolutely wonderful album which embodies the so-called British free - improvisation at his best and most idiosyncratic !
BALANCE Incus 11 Ian Brighton / Radu Malfatti/ Frank Perry / Philipp Wachsmann / Colin Wood 1973.


Other INCUS gems !
COMPATIBLES INCUS 50 Derek Bailey - Evan Parker duo 1985. No comment !
SUNDAY BEST INCUS 32 Garry Todd & Roger Turner tenor saxophone and percussion 1979.

Again from PO TORCH label a real gem
THE LAST SUPPER PO TORCH ptr - jwd 09 Toshinori Kondo and Paul Lovens 1984. The trumpet implosion with incredible percussive sounds.

SPARKS OF THE DESIRE MAGNETO BEAD 7 Chamberpot : Phil Wachsmann violin electronics, Richard Beswick electric guitar, Tony Wren double bass 1977. I attended their concerts two times seated so close of them that I opened the door of what was actually free improvisation.
ALTERATIONS BEAD 9 Steve Beresford Peter Cusack Terry Day David Toop
!QUARTZ006 UP YOUR SLEEVE Steve Beresford Peter Cusack Terry Day David Toop

OUTSPAN N° 1 FMP 0180 Peter Brötzmann Fred Van Hove Han Bennink + Albert Mangelsdorff. Recorded 14-15 Of April 1974 During The Workshop Freie Musik, Berlin, Akademie Der Künste.
OUTSPAN N°2 FMP 0020 Peter Brötzmann Fred Van Hove Han Bennink Recorded Live at Ost - West Festival in Nürnberg 4 May 1974. Plus que ça tu meurs !



4 décembre 2020

Fred Van Hove & Peter Brötzmann/Anton Mobin – Jean-Jacques Duerinckx/Masaharu Showji & Shoji Hano/Mike Adcock Ludwig Variations/Simon H Fell Rhodri Davies Mark Wastell Burkhard Beins

Van Hove / Brötzmann Front to Front Dropa disk #009 https://dropadisc.bandcamp.com/album/front-to-front-3
https://soundinmotion.be/product/van-hove-brotzmann-front-to-front-lp/

Alors que tout récemment le label Trost a célébré les 50 ans de la vieille garde de la free-music européenne (Machine Gun – May 1968) en rassemblant Han Bennink, Peter Brötzmann et Alex von Schlippenbach (https://www.trost.at/broetzmann-schlippenbach-bennink-fifty-years-after-live-at-the-lila-eule-2018.html) à la mythique Lila Eule, Koen Vandenhoudt et Christel Kumpen (de Dropa Disc/ Sound In Motion) ont eu l’excellente idée de réunir encore une fois (pour toutes ?) le pianiste Fred Van Hove et le saxophoniste de Wuppertal à Anvers. N’avaient-ils pas partagé l’aventure du trio avec Han Bennink entre 1968 et 1976 ? Trio plus que mémorable. Si vous voulez mon avis tout à fait personnel, je pense que Peter Brötzmann n’est jamais en meilleure compagnie qu’avec un instrument différent comme le piano par exemple ou la pedal-steel de Heather Leigh que la sempiternelle paire contrebasse – batterie. Peter dégage tellement d’énergie, de puissance, de force brute, il y a une telle expressivité, qu’il n’a en fait pas vraiment besoin d’être propulsé par une « section rythmique ». Je peux me tromper, mais il faut avouer qu’un son aussi tranchant comme une lame sera toujours mis en valeur face au silence ou par des instruments aux timbres et sonorités autrement résonnantes. À cette force de la nature du souffle, Fred Van Hove apporte à la fois les raffinements de la musique savante et une pratique anti-académique du grand piano, instrument culturellement « bourgeois » par excellence. Cet enregistrement eut lieu à Anvers le 24 août 2019 durant le Summer Bummer Festival organisé par Oorstof, l’organisation sœur de Dropa disc. À l’âge de 82 ans et malgré sa santé déclinante, Fred Van Hove (avec un V en lettres capitales !) a conservé une belle énergie et la maîtrise de son univers pianistique si singulier. Il nous régale encore de ses sonorités particulières au clavier et en sa compagnie, vous avez droit à la quintessence lyrique et hurlante de Peter Brötzmann en quatre pièces bien calibrées, lui-même incarnation ultime de « l’art brut » dans la musique. Le contraste est saisissant au point qu’en interagissant de curieuse manière, « chacun dans leur trip », les deux improvisateurs se bonifient mutuellement. Pas besoin d’échanger des signaux pour se comprendre et se compléter… de manière tout à fait unique. Front to Front n’est pas « un album en plus », mais une leçon de chose bien utile.

Bloem : Anton Mobin – Jean-Jacques Duerinckx Middleeight Recordings [AABA#23] https://middleeightrecordings.bandcamp.com/album/bloem-aaba-23

Super duo entre les preparated chambers d’Anton Mobin et les saxophones sopranino et baryton de Jean-Jacques Duerinckx. Les chambers d’A.M. sont de magnifiques boîtes faites main contenant filins métalliques, lames flexibles, ressorts, etc…soigneusement installés et amplifiés par micro-contact. Démarche bruitiste via une installation ambulante et portative où le bruiteur est vraiment concerné par les variations de hauteur (notes sur une gamme imaginaire), de timbres, de textures, avec une subtile dimension percussive. Ni acoustique, ni électronique, mais les deux à la fois. Confronté au souffle et au jeu sur le bec, l’anche, la colonne d’air et les clapets qui se ferment et s’ouvrent sur celle-ci de manière faussement désordonnée de JJD, le saxophoniste, Anton s’active à faire oublier qu’il manipule une caisse à objets en extrayant des vibrations, crissements, percussions, interagissant dans la même sphère sonore que son camarade. Le souffleur fait vibrer l’anche du petit sax sopranino en perçant la couche soyeuse du timbre et en le lacérant, déchiquetant les notes, bulles d’air en voie d’explosion, gaz multicolores. Son sax baryton se hérisse, ses notes graves rebondissent et éclatent à la surface épaisse d’un étang visqueux où viennent coasser crapauds et rainettes dans un sabbat féérique. Une ménagerie visuelle s’imprime dans notre imagination aux prises avec leur tournis acoustique. On est ici en phase avec ces utopistes de l’objétisme allumé, à la fois sauvages et méticuleux de l’art sonore sur table, et du recyclage maniaque d’objets égarés, Hugh Davies, Adam Bohman, Lee Patterson, Giles Leaman. Excentriques ? Non ! Mais concentrés et focalisés sur la recherche du son et d’articulations en expansion et conflagrations continues / discontinuse. Le label s’appelle Middleeight, sans doute que le milieu d’un huit est un point de rencontre de courbes infinies. J'ajoute encore que J.J., un as du saxophone sopranino partage de surprenants duos de souffleurs en phase avec Adrian Northover (CD Hearoglyphics), et avec les clarinettistes Tom Jackson ou Jacques Foschia. Quant à Anton Mobin, on l'entend fréquemment en duo avec le "violoniste" alto Benedict Taylor, un des cordistes à suivre.

Masaharu Showji & Shoji Hano :
Shouji & Shouji Label E.G.G. 2003
Shoji & Shoji 2 E.G.G. 20172

Deux cd’s du duo du batteur Shoji Hano et du sax alto Masaharu Showji, l’un datant de 2003 l’autre de 2017, publiés tous les deux sur le label E.G.G. de Shoji Hano avec qui Peter Brötzmann lui-même a enregistré en duo (Funny Rats et Funny Rats 2) pour le même label. Derek Bailey, lui se trouve sur un autre album en duo avec le même batteur. Ces deux CD’s Shouji & Shouji et Shoji & Shoji 2 nous permettent de découvrir un exemple presque parfait de free – drumming voisin du concept polyrythmique à oscillation de vitesses simultanée et multiple comme si le sol se dérobait sous nos pieds. La qualité de l’enregistrement de la batterie est optimale et la position des micros idéale. Entraîné dans le tournoiement des pulsations contradictoires et croisées, accélérées et ralenties, le souffleur reste bien ancré les deux pieds dans le sol tirant de son sax alto les sons parmi les plus brûlants, les plus bruts qu’on puissent entendre. Pourquoi j’aborde ces deux albums assez insolites de cet improvisateur dont on n’a jamais entendu parler ou même mentionner parmi les insatiables fanatiques du free japonais. Curieux ! Collectionner tous les albums et CD’s qui documentent la multitude de concerts de Kaoru Abe, souvent enregistrés avec un cassettophone entre 1969 et 1978, année de sa mort, ne nous ressusciteront pas ce phénomène atypique. Ayant joué et tourné moi-même avec Sabu Toyozumi, j’ai pu recueillir ses impressions et ses souvenirs de première main au sujet de son camarade disparu il y a plus de quarante ans. Mais à quoi bon ! C’est bien de se réfugier dans le passé avec passion, mais autant ne pas laisser un inspiré toujours vivant comme Showji dans la banlieue d’Hiroshima. Autant en profiter, car il n’y a que le plaisir qui compte.
Fort heureusement, en tournant au Japon, John Russell a eu l’occasion de jouer et de rencontrer Masaharu Showji et l’a invité à se produire à son dernier festival Fête Quaqua au Vortex à Londres en août 2019. Masaharu est un solide souffleur avec une sonorité abrasive, cabossée, une articulation brute et un timbre doré, brûlant. Le contraste et l’empathie entre le batteur et le souffleur les rendent irrésistibles à quatorze années d’intervalle. Il y a bien le bassiste électrique Dai Nakamura dans le Shoji & Shoji n°2 dans l’interlude de 9 minutes et quelques qui relie les premier morceau à la pièce de résistance , The Face and Wrong Side de 28 minutes. L’album n°1 est plus basé sur les pulsations et le n° 2 vers une sorte de dérive qui s’échauffe tout au long de The Face and The Wrong Side et là vous tomberez pile sur la belle sonorité et le flux polyrythmique mouvant de Shoji Hano et le son erraillé et saturé de Masaharu Showji qui s’emballe, éructe, tourbillonne fiévreusement. La partie de batterie est lumineuse et on goûte la qualité de frappe avec toutes ces nuances en contraste parfait avec les sons enflammés et intenses du souffleur. Le découpage millimétré des temps et pulsations qui se chevauchent sur chaque point précis des différentes surfaces des peaux font résonner le timbre exact de chacun d’eux comme si les tambours vous parlaient une langue inconnue mais pourtant familière Un régal acoustique pour les oreilles. Bonne chance pour trouver ces deux compacts.

The Ludwig Variations Mike Adcock MJA 009 avec Simon Adcock, Sylvia Hallett, Clive Bell, Chris Cundy, Nick Haeffner, Beth Porter, Stuart Wilding & Xanthe Wood. https://mikeadcock.bandcamp.com/album/the-ludwig-variations

Confiné chez lui durant la pandémie le pianiste – accordéoniste Mike Adcock, connu par son groupe Accordion Go Crazy, s’est mis à jouer avec un antique accordéon Luther fabriqué en Allemagne il y a une centaine d’années en espérant retrouver le charme désuet de cet instrument acheté dans une brocante. Plus très jouable avec des anches défectueuses ou qui nécessitent d’être adaptées, ce vieil accordéon a une qualité de timbre et une profondeur parfois tremblante qu’on aurait peine à chercher sur un instrument récent. En s’entêtant un tant soit peu, il est parvenu à créer une dizaine de pièces dont il envoya les enregistrements à une série de musiciens amis en vue de former des duos à distance. Il leur avait demandé de créer leurs propres improvisations en relation avec les siennes et de lui envoyer l’enregistrement. La réponse fut enthousiaste au point qu’il décida d’utiliser deux ou trois enregistrements de musiciens différents pour en faire une musique d’ensemble. Dans certains passages, il a enlevé sa propre partie tant les contributions individuelles coïncidaient. Claviers, vièle Hardanger, sax et clarinette basse, percussion, violoncelle, thérémine, mélodica, shakuhachi. Lui-même joue aussi de l’harmonium, ukélélé, tuiles de toit… ou on l’entend en solo dans trois morceaux. Musique aérienne, enjouée ou nostalgique, un écho de moments enfouis dans la mémoire qui ressurgissent comme dans un film. Les instruments et musiciens choisis s’accordent à merveille avec la sonorité enchantée et lunaire du vieux Ludwig, que ce soit la vielle, le sax baryton, les percussions etc… Une évocation de polka entrevue au gré d’un voyage , des impressions de valse lente, ou une forme de tango introverti. Un parfum de musiques populaires d’un autre temps avec la sonorité fantomatique de l’accordéon qui imprègne l’ensemble des morceaux. On y entend aussi le bruit d’un orage ou une moto qui s’en va dans le lointain . Une musique raffinée en toute simplicité, un folklore inventé, idyllique et éphémère. Vraiment magnifique !

IST At the Club Room (for Simon Fell) Rhodri Davies Simon H. Fell Mark Wastell confront bandcamp digital https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/at-the-club-room-for-simon-h-fell

Simon H Fell nous a quitté il y a quelques mois, fort malheureusement. Il nous laisse des enregistrements très souvent remarquables et j’ai laissé du temps depuis la parution de At The Club Room du trio IST (le 06/07/2020) pour en décrire la musique et les circonstances en relation avec un futur album d’un autre groupe réunissant ces deux camarades, Mark Wastell et Rhodri Davies, the Sealed Knot , avec le percussionniste Burkhard Beins et enregistré le 3 mars 2020. Simon était une personnalité hors norme et musicien déjà très accompli, compositeur extraordinaire et contrebassiste très expérimenté par tous les types de musiques qu’il maîtrisait, lorsqu’il s’engagea avec ces deux jeunes musiciens qui s’initiaient alors à l’improvisation libre : le violoncelliste Mark Wastell et le harpiste Rhodri Davies, tous deux très étonnés qu’un maestro de son envergure puisse être si enthousiaste. Juillet 1996, Club Room à Londres, la série de gigs de Richard Sanderson, John Russell et Mike Walter. La contrebasse de Simon H Fell, le violoncelle de Mark Wastell et la grande harpe de Rhodri Davies lors de leur premier concert du trio IST, lequel grava un peu plus tard Ghost Notes, un recueil de compositions écrites par Simon et quelques-uns de ses amis et d’improvisations pures et un vinyle pour le label SIWA (Anagrams To Avoid). On pourrait dire que leur musique d’alors incarne une sorte d’archétype de la musique improvisée « anglaise » (alors que Simon vient du Yorkshire et Rhodri est un Gallois fier de l’être) . Mark a commencé sa démarche très jeune en assistant d’abord aux concerts londoniens du Spontaneous Music Ensemble dans leurs dernières années et ceux de John Russell, John Butcher, Roger Turner, Derek Bailey, etc… alors que les deux autres ont aussi un parcours académique et ont une pratique de la musique savante contemporaine écrite. Les circonstances de ce premier jet sont narrées dans les notes incluses sur la page bandcamp.
Dès le départ, leur concert s’annonce en frottements graves et mouvants, vibrations sombres et boisées, la harpe étant aussi jouée à l’archet, actions reliées par des zones au bord du silence, chocs, grattements, sursauts, une musique fourmillante de détails sonores à l’infini. La multiplication des approches instrumentales au niveau des techniques alternatives, de l’exploration du son et de l’altération des timbres et frictions sonores est vraiment peu commune. On songe aussi à All Angels, le premier album du trio Cranc qui réunissait Rhodri Davies, la violoniste Angarhad Davies et le violoncelliste Nikos Veliotis. En fait, ce premier concert de IST est l’aboutissement d’une démarche collective d’une génération d’improvisateurs britanniques acoustiques depuis les années septante (John Russell, Phil Wachsmann, Paul Rutherford, Barry Guy, Roger Smith) porté sur les instruments à cordes et une dimension de « musique de chambre ». At The Club Room avec ses trois improvisations de 23, 20 et 10 minutes, aurait été un album parfait pour la série de disques de l’étiquette Bead Records, tant l’écoute et le jeu collectif est poussé à un point ultime d’empathie, de sérénité et d’exploration. Si les procédés et l’esprit sont proches de leurs prédécesseurs (Wachsmann et compagnie), leur musique ne ressemble en rien à ce que nous avions déjà entendu sur disque. À l’époque, cette musique improvisée libre restait toujours sous-documentée depuis le début des années septante, mis à part le catalogue de Derek Bailey. Un exemple : en 1996 le trio Iskra 1903 avec Paul Rutherford, Barry Guy et Philip Wachsmann (trio fondé en 1970 avec Derek Bailey) venait de publier son premier album pour Maya et Concert Moves de Butcher/Durrant/Russell (Random Acoustics) était paru l’année précédente. At Club Room est donc un document incontournable qui, s’il avait été publié à l’époque sur un label important aurait compté dans les parutions les plus significatives, surtout par son extrême richesse sonore et le renouvellement constant de l’inspiration.Ist jouait une musique si réussie que Derek Bailey lui-même les a invités à participer à un Company exclusivement formé du trio Ist et le danseur de claquettes Will Gaines. Cette édition de Company est d’ailleurs la seule à avoir tourné en Europe et enregistré à l’étranger depuis l’époque héroïque entre 1977 et 1982. Et John Zorn a invité ensuite IST au Tonic. On peut les entendre dans deux doubles cd’s de Company avec Bailey, In Marseille (Incus) et Klinker (Confront).
Bien sûr, la mémoire d’événements s’estompe irrémédiablement au fil des décennies, mais les choses les plus remarquables finissent par émerger. C’est d’ailleurs le sujet d’un article futur. Quelques années après avoir enregistré ce chef d’œuvre au Club Room, IST et surtout Davies et Wastell se sont lancés dans une musique « minimaliste » basée sur d’autres principes et intentions qualifiée de réductionniste, puis de lower case en connection avec d’autres artistes comme Phil Durrant, Axel Dörner, Burkhard Beins, etc… Cette démarche radicale aboutit au tout récent album Twenty de Sealed Knot publié par Confront Recordings. Toutefois, si la musique d’IST a évolué vers plus de silence et de raréfaction de l’activité instrumentale, le pointillisme inhérent à la démarche de départ, ce sens du timing particulier, est resté une constante. Parmi leurs albums, je recommande particulièrement leurs albums Berlin, Lodi, London Conway Hall, Ist in New York featuring John Zorn.
Félicitations à Mark Wastell pour son extraordinaire travail (méticuleux) de documentation et d’édition et l’ouverture de son label à d’autres formes d’expression « improvisées » créant ainsi une synergie créative et émulative entre artistes aux points de vue différents, mais animés d’une volonté d’expression sans concession.

The Sealed Knot Twenty Burkhard Beins Rhodri davies Mark Wastell confront core series / core 17 https://www.confrontrecordings.com/the-sealed-knot-twenty

Twenty : il y a vingt ans débutait ce groupe pas comme les autres, The Sealed Knot, initiateur de la tendance « réductionniste » ou lower case. À l’époque, Mark Wastell jouait du violoncelle, puis de la contrebasse et Rhodri Davies de la harpe classique. Le 3 mars 2020 au Café Oto, Burkhard Beins joue de la percussion amplifiée en faisant vibrer jouets, moteurs et accessoires sur les peaux des tambours, alors que Rhodri amplifie sa petite harpe traditionnelle (lap harp) et Mark fait vibrer une paire de tam-tams de 32 pouces, des gongs et des bols musicaux népalais. Frémissements, sons continus aux variations très lentes qui s’agrègent et s’interpénètrent comme un chœur d’outre-tombe, sensations de chute infinie dans le vide, suspension de timbres mouvants, résonnances irisées, frappe lointaine d’une peau à la mailloche… La musique flotte vers l’infini, rejoint le pianissimo en s’approchant du silence ambiant, des vibrations métalliques oscillent lentement, se multiplient insensiblement alors que la rotation d’une petite hélice heurte légèrement le bord d’un tam-tam. Des sons ténus et aigus meurent, harmoniques d’un gong ou cymbales frottées à l’archet, ou disparaissent dans une rumeur imprécise ou une action plus marquée tranche un instant. Cette musique a quitté le champ de l’action narrative, elle incarne le mouvement de micro-événements sonores qui trouble la sérénité du climat dans un paysage quasi désertique. On devine à peine qui joue quoi et comme il s’agit d’un collectif partageant un univers très défini, homogène dont la cohérence se joue d’instant en instant, lesquels semblent imperceptibles tant le sentiment de durée nous échappe, peu importe. C’est le résultat final qui emporte notre adhésion, la richesse sonore est ici évidente. Final d’un mouvement perpétuel, celui d’une écoute intense, onirique ou lucide c’est à vous d’apporter la conclusion ou vos définitions éventuelles. Remarquable et fascinant.

30 novembre 2020

Benedict Taylor & Daniel Thompson/ Steve Beresford Pierpaolo Martino Valentina Magaletti/ Tatatsuki Trio with/ Paul Jolly & Mike Adcock/ Thollem McDonas

‘t other Benedict Taylor & Daniel Thompson empty birdcage records https://emptybirdcagerecords.bandcamp.com/releases

Nouveau label lancé par le guitariste improvisateur britannique Daniel Thompson , empty birdcage records exprime par ce nom un peu non sense que la musique improvisée est libre de cages, barres verticales, et autres espaces clos. Daniel Thompson a convié un de ses meilleurs camarades, l’altiste Benedict Taylor, lui-même un phénomène du (violon) alto qui aime à étirer les notes des gammes de manière aussi instinctive que systématique. Pour situer la démarche du guitariste (acoustique) , on peut citer deux musiciens : Derek Bailey (version purement acoustique) et John Russell, avec qui il a pris quelques cours voilà une dizaine d’années. Usage abusif des harmoniques, d’intervalles dissonants, techniques alternatives, son sec et abrupt, parcours arachnéen faisant éclater les gammes, sens aigu des variations, Daniel a un beau parcours de collaborations enregistrées à son actif : trios avec Benedict Taylor et les clarinettistes Tom Jackson et Alex Ward, duo et trio avec le flûtiste Neil Metcalfe (+ Guillaume Viltard), duo avec le percussionniste Andrew Lisle, duo avec Adrian Northover et trio avec Northover et Steve Noble, et tout récemment avec les Bellowing Earwigs, etc….
Dans ‘t other, les deux musiciens ont choisi d’explorer au maximum les possibilités sonores en confiant au support digital l’intégrale d’une session où le sens ludique et la volonté d’aller jusqu’au plus profond de leur endurance instrumentale et de leurs ressources. Dans de longues et moins longues improvisations, les deux musiciens parviennent à étendre leur rayon d’action, l’altiste en faisant frémir la boiserie de son instrument dont il étire les timbres et les intervalles dans une dimension microtonale tout à fait identifiable : du Benedict Taylor ! Le guitariste partage avec Derek Bailey une goguenardise expressive et irrésistible. Les positions de ses doigts de la main gauche écartèlent les configurations de notes sensées les harmoniser et les coups de griffes imprévisibles du plectre font le reste. Ils auraient pu éditer la quintessence de leurs improvisations comme le faisait Derek Bailey, mais ils ont préféré nous livrer leur travail d’un bloc à travers de longues improvisations de plus de 20 minutes, 18, 16, 13, 12, 9, 8 et 7 minutes dans lesquelles nous pouvons suivre leur cheminement progressif dans leurs recherches expressives où se confrontent, se juxtaposent et se nouent leurs inventions sur les timbres, bruissements, variations insensées, grattages minutieux, ambiances magiques, affolements lyriques, questionnements, pizzicati maniaques … À vous de localiser les séquences les plus remarquables, délirantes ou même extatiques, la fureur ou le recueillement. Ces deux-là sont faits pour s’entendre et à ma connaissance, il n’existe pas d’enregistrement de Bailey, Russell ou Roger Smith (acoustique !! ) en duo avec Wachsmann, Zingaro , Goldstein, Rose etc… ou un autre violoniste de haute volée. Et comme leurs personnalités musicales sont fortement affirmées, il s’agit à mon avis d’un must listen. J’ajoute encore qu’un (violon) alto se révèle être un instrument finalement plus fascinant dans le domaine de l’exploration de textures, sonorités,… microtonalité etc.. qu’un violon. Pour pas mal de choses, ‘t other est une véritable merveille.

Frequency Disasters Steve Beresford Pierpaolo Martino Valentina Magaletti confront core series / core 18 https://www.confrontrecordings.com/frequency-disasters

On peut féliciter Mark Wastell, musicien et responsable de Confront Records, pour sa volonté de proposer des musiques parfois vraiment différentes de celle pour laquelle il est impliqué personnellement. C’est un réflexe de synergie et de bon sens élémentaire, voire de survie. Son catalogue Confront attire la curiosité et l’intérêt de personnes sensées écouter les musiques de secteurs spécifiques et très variés de l’improvisation et de l’expérimental et lesquelles se révèlent en majorité être les mêmes individus. Son tout récent album Twenty du trio The Sealed Knot avec Rhodri Davies et Burkhard Beins se situe aux antipodes de la musique inclassable de Frequency Disasters. Pierpaolo Martini est un contrebassiste originaire des Pouilles en Italie qui cherche à s’exprimer de manière valable et intéressante. Pour notre plus grand bonheur, il forme équipe avec un musicien improvisateur parmi les plus curieux et le moins prétentieux du monde, le pianiste Steve Beresford, et une « batteuse » originale qui a le chic de coller à l’esprit vagabond et la démarche dégingandée du pianiste, Valentina Magaletti. Un trio cohérent pour un trajet musical pas vraiment cohérent en apparence, mais qui réserve des surprises et vous rendra la joie de vivre, même dans cette période sinistrée.
Au contraire de pas mal de pianistes virtuoses de la scène improvisée, Steve Beresford se distingue par son jeu de piano viscéralement anti-académique. Comme Thelonious Monk ou Misha Mengelberg, il ne joue pas des paquets de notes avec des doigtés savants et ultra-logiques qui découlent d’une pratique intensive issue de l’enseignement dans les Conservatoires et dont on ressent la pratique, l’organisation mentale et le système inscrit dans l’ADN de nombreux collègues qui sonnent quasi tous un peu (voire beaucoup) pareils. Son parcours est buissonnier et ses idées n’appartiennent qu’à lui. Aucune idée fixe quant à ce que « doit » être la musique improvisée « idéale ».
Comme Steve adore jouer pour le plaisir dans la scène des gigs londoniens avec qui se présente depuis bientôt cinq décennies, il a développé une pratique de musique électronique low-fi avec une kyrielle d’instruments bon marché, Casio, porte-voix, effets, jouets sonores, gadgets. Souvent, ces instruments sont à portée du grand piano et il en joue plus ou moins simultanément de manière imprévisible et surprenante avec un sens du timing précis et ultra-convainquant. Ayant souvent joué en duo avec Han Bennink, ceci explique cela. Aussi, S.B. est un enthousiaste de la musique des autres musiciens assistant à un nombre incalculable de concerts sans le moindre préjugé, sachant par expérience que les artistes sont en évolution permanente et qu’il y a toujours quelque chose de bon ou d’intéressant à partager. Son attitude et celle de nombre de ses pairs et nombreux copains font que la scène Londonienne est sans doute la plus cool d’Europe. Et cet état d’esprit se reflète dans cette séance londonienne et pas comme les autres.
Étrangement, une ambiance à base de kalimba, de pizzicati bourdonnant et de bruissements discrets introduit l’album, des grattements de cordes et de clés de piano, archet sombre et glissandi sur la touche, quelques notes au clavier, vibrations de cymbales (Low Gulp 9:34) brouillent complètement les cartes, mais avec finesse et délicatesse avant que le parcours de la session nous délivre sa trajectoire improbable. Ce premier jet agit comme une plongée égalitaire dans l’écoute mutuelle approfondie, laquelle permet de s’envoler. 2/ Studded Shirt 2 :34 affirme une sorte de monkisme assumé, joyeux et personnel de la part du pianiste dans lequel s’inscrit le jeu malicieux,ludique et décalé de Valentina Magaletti. Fin abrupte introduisant 3/ Tuttodipunta (7 :11), un trilogue délirant dont la logique échappe aux radars des donneurs de leçons continentaux, genre prof sérieux qui sont incapables de s’amuser : ostinato obsessif sur la contrebasse et la batterie où le piano (clavier ou intérieur grinçant) ou quelques effets électroniques interviennent et se superposent. Imprévisible, ludique, narquois, cocasse. 4/ Pink Quote surgit du continuum dans sa lignée en offrant une tout autre perspective : électronique cheap zézayante, rafallettes de fines baguettes sur le rebord de la caisse claire, un joyeux contraste de l’indéfinissable et du récurrent, du fortuit et du persiflage. Cette observation se vérifie au fil de l’écoute. 5/ A Clumsy Title : Rythmique sautillante, claudicante et bruitages. Se succèdent des occurrences de sons, d’idées, d’inventions spontanées, de bruitages, d’ostinatos curieux.. d’une diversité quasi maniaque (Energetic Binge)qui forcent l’écoute, amuse ou affole l’auditeur. Tout ça n’a pas l’air sérieux, cadré, répertorié, soupesé, matière à thèse musicologique, carte de visite pour festival guindé, projet pour Université élitiste ou label pointilleux géré par un ponte omniscient. Que sais-je encore.
Surtout on échappe à la démonstration irréfutable du talent et de la maîtrise de la musique savante pour laisser libre cours à des intuitions originales, des idées folles, des tentatives de la dernière seconde qui font mouche. Une mention toute spéciale à la "batteuse" Valentina qui à l'art de mettre des accents suggestifs et d'inventer une répartie savoureuse / clin d'oeil jubilatoire aux frasques deu pianiste. Les percussionnistes qui parviennent à s'adapter avec une vraie créativité dans les circonstances hasardeuses de la free-music sont denrée rare. Voilà qu'on en tient une comme Valentina Magaletti, il ne faut pas la laisser s'échapper : "savoir jouer" est une chose, mais apporter sa part de folie, de plaisir et d'astuce comme elle le fait n'est pas choase courante ! Bravo ! Et dans la 7/ Cosmic Blunders, des accents au piano fort convainquant ou un brin de mélancolie dans 8/ Boyish Animation : un mignon jeu de chat à la souris entre les deux mains au clavier. Valentina a donc tout compris et son pote de bassiste donne la bonne dose à la contrebasse qui agit comme un pivot unificateur. Pierpaolo Martino a d’ailleurs un sens du groove discret, mais efficace qui apporte une manière enjouée dans les derniers morceaux quoi que fasse Steve Beresford avec ces jouets et objets sonores ou Valentina Magaletti avec son imagination. Le dernier et onzième morceau s’intitule Delusion Metabolist (sic !).
Inclassable. Cette caractéristique, vous allez me dire, n’est pas un but en soi, mais quand cela devient un aboutissement folichon, réellement amusant et unique en son genre, on ne peut que se régaler, se réjouir et passer un excellent moment.

Tatatsuki Trio Quartett Live in Hessen with Matthias Schubert and Dirk Marwedel Creative Sources CS682CD

Tatatsuki est un Trio itinérant qui ne se produit qu’avec un quatrième invité, ici avec le saxophone ténor de Matthias Schubert le 21.05.2019 à la Kulturhaus Dock4, Kassel (28 :32) et avec le saxophone étendu de Dirk Marwedel (33 :04) le 08.11.2019 à la Mauritius-Mediathek, Wiesbaden. Le Trio Tatatsuki proprement dit est composé de Rieko Okuda, piano, alto et voix, d’Antti Virtaranta, contrebasse et de Joshua Weitsel, guitare et shamisen. En compagnie de Matthias Schubert, le Tatatsuku Trio tisse un réseau sonore exploratoire en introduisant au départ des lignes aérées et légères, froissements de timbres, glissements sur les cordes dans lesquels s’insèrent l’extrême aigu du sax ténor. Ouverture introspective et retenue, jusqu’à ce que Matthias Schubert introduise un jeu saccadé en tordant son excellente articulation. Les trois autres, alto, guitare électrique et contrebasse, réagissent de manière ludique, pointilliste en évoluant à des cadences divergentes. Le piano de Rieko Okuda entre ensuite en scène faisant face au shamisen de Joshua Weitzel. L’ADN du groupe est marqué autant par une volonté de concentrer l’improvisation dans une direction définie qu’en juxtaposant des cheminements individuels presque contrastés, voire centrifuges. Une dimension heuristique à la limite de l’insouciance, exprimant une joie de jouer et la curiosité face à la confrontation de démarches individuelles dans le jeu instrumental et la pratique de l’improvisation à l’écart des formalisations théorisantes que d’aucuns ressentent comme excessives. Exultation, dérive, introspection, jeu de dés, tentative, exploration, confrontations de sonorités, textures, actions et réactions. Dans la longue improvisation de Wiesbaden, on transite depuis un no man’s land où interviennent les cycles harmoniques du piano contemporain, les cordes frappées du shamisen et le souffle extensible et éthéré jusqu’à des altérations métamusicales vraiment curieuses où l’effort de l’écoute n’arrive plus à départager l’origine instrumentale des sonorités murmurantes, vibratoires, mystérieuses qui se développent dans un consensus partagé. Questions posées diversement à l’inverse de solutions réconfortantes. L’improvisation collective revêt ici l’irrésolu, l’éphémère, des instants - séquences qui échappent à une forme de rationalité pour revêtir la primauté du moment vécu, rêvé ou secrètement désiré.

Paul Jolly & Mike Adcock Risky Furniture 33xtreme 013

Le saxophoniste Paul Jolly fut un des membres du People Band, formation séminale de l’improvisation libre britannique (Terry Day, Mel Davis, Mike Figgis, George Khan, Davey Payne, Charlie Hart, Tony Edwards, etc…) entre 1965 et 1972 et rassemblée à nouveau de 2008 à 2014. Paul Jolly avait même produit leur « Live at Café Oto » (33eXtreme 007) avant la disparition de Mel Davis, une des « têtes pensantes » du groupe. Encore si on pouvait définir la musique anarchiste du People Band comme celle d’un groupe plutôt qu’un état d’esprit partagé ou disputé. On retrouve pour cette parution 33eXtreme, un intrigant duo de Paul Jolly aux saxophones sopranino, soprano et ténor et clarinette basse avec le pianiste Mike Adcock, lui-même un accordéoniste surprenant. On se souvient du Café de la Place en compagnie d’un Lol Coxhill de haute volée (label Nato) et de l’étonnant duo Sleep It Off avec le flûtiste Clive Bell, un très bel album publié par Emanem qui ne ressemble à aucun autre. Et dans cet opus il doublait au piano. Sous un côté faussement folk et introspectif, c’est encore au piano qu’on le trouve face à un souffleur inspiré dans ce vraiment Risky Furniture. Leur musique est parfois tellement de guingois qu’on ne se risquera pas ranger nos catégories dans leur mobilier. Pas de grandes envolées, mais une approche sensible, épurée à petites touches, vibrations de ses doigts et mains sur le clavier qui se meuvent à l’écoute du souffle sinueux de son camarade. Mike Adcock use des dissonances et couleurs sonores comme un peintre sur sa palette. Complètement anti-académique, son jeu free est agréablement et profondément réjouissant et ses doigtés rivalisent avec les circonvolutions de Paul Jolly au sax soprano (What Not). Avec la clarinette basse, une marche sombre est relevée par une forme d’humour à froid minimaliste dont l’allant impavide jusqu’au dérisoire fait tourner le marcheur en rond avec des sursauts dégingandés. À l’instar de leurs compatriotes Lol Coxhill, Steve Beresford, Terry Day, Paul Rutherford, Jon Rose, nos deux lascars peuvent tout se permettre, leur délire mené jusqu’à l’absurde conserve une réelle crédibilité quoi qu’il arrive. Comme le Fred Van Hove de Verloren Maandag (SAJ 1977), Mike Adcock a un don inné pour jouer avec les couleurs du piano et d’en extraire des lignes mélodiques improbables. Paul Jolly imprime un lyrisme touchant tout en enfonçant le clou d’un persiflage tout juste palpable. Le dosage de cet humour délicieux transcende les formes que leurs improvisations investissent pour leur faire exprimer ce que notre imagination nous suggère. The Accidental Splinter nous fait entendre des harmoniques criardes par-dessus un toucher de piano hésitant et méchamment dissonant. Dans Bureau of Change, ils se permettent de réclamer la monnaie en nous jouant un tour : comment friser le ténu, l’accessoire avec pas grand-chose : quelques notes bancales au piano et des bribes de mélodies dans l’aigu du sax soprano et un peu d’audace suffisent à exprimer le trouble. Changement de registre avec une main gauche fofolle (by the fainting couch) et quelques consonances un peu farce : la dose exacte de dérision sans qu’il n’y paraisse. Ces deux improvisateurs, s’ils ne font pas montre de virtuosité et de brilliance, sont passés maîtres dans la suggestion, l’expressivité improbable d’éléments mélodiques en apparence simples et presque convenus , répétitifs ou consonants, issus d’une pratique empirique voire « populaire » de la musique. Le trait n’étant pas du tout forcé, l’entreprise de Jolly & Adcock passe aisément la rampe. Un bel album.

Thollem A Day in The Leap Setola di Maiale. https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4190

Thollem Mc Donas, un solide pianiste, virtuose, dense et précis, avait enregistré deux remarquables albums énergétiques et racés avec le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa et le puissant batteur Stefano Giust pour Amirani et Setola di Maiale, label dont Stefano est le maître d’œuvre. Rien d’étonnant de voir venir cet étonnant opus, A Day in The Leap, surgir au catalogue du label de Porcia, Pordenone. Et, figurez-vous, un chef d’œuvre de musique électronique où le pianiste est aux prises avec un Korg Wavestate, un clavier électronique dont l’instrumentiste peut modifier les paramètres sonores, attaques, dynamique, registres, pulsations, fréquences pour atteindre un véritable raffinement et une palette instrumentale fascinante. On retrouve dans son travail une extension de sa musique au piano avec une dimension percussive et pulsatoire avec une richesse dans les timbres qui empruntent aux marimbas, vibraphones, orgues électriques, instruments à vents, en trafiquant les tonalités et jonglant avec les boucles au point où on oublie le prosaïsme de ce procédé banal. Thollem Mc Donas appartient à cette génération de chercheurs en musique électronique pour qui l’aspect du rythme est une valeur aussi importante que la dimension sonore : Thomas Lehn, Richard Scott, Paul Obermayer, Richard Barrett, Julien Palomo, Lawrence Casserley, Joker Nies, Alan Silva, ou Veryan Weston et sa keystation et son pote Steve Beresford et sa table recouverte d’instruments vintage, jouets et gadgets, etc… Une démarche musicale défendant l’option « complexité » face à la grisaille minimaliste focalisée sur les textures et les drones qui parfois peut lasser ou à certaines démarches frisant la facilité. Qu’on n’aime ou pas la musique électronique per se, on conviendra, à moins d’être faux jeton, du réel talent de ce musicien. De toute façon, un pianiste de free-music n’a pas le choix. Ceux qui aiment jouer dans leur environnement immédiat et rencontrer d’autres camarades pour le plaisir ne trouvent pas toujours/ souvent un piano à demeure et cela dans de nombreux lieux. Et donc, nombre de ces improvisateurs militants ont développé une musique intéressante avec d’autres moyens, souvent électroniques (Steve Beresford, Pat Thomas, Veryan Weston). Dans le cas de Thollem Mc Donas, c’est une véritable réussite esthétique et musicale. Cecil Taylor décrivait sa musique au piano comme représentant les mouvements un danseur dans l’espace (hors gravitation). C’est l’effet ressenti à l’écoute d’A Day in The Leap.