23 novembre 2020

Ivo Perelman with Nate Wooley, with Matthew Shipp & Whit Dickey & with Matthew Shipp & Joe Morris.

Polarity Ivo Perelman & Nate Wooley burning ambulance CD https://ivoperelman-bam.bandcamp.com/album/polarity

There is a long story of trumpet and saxophone tenor playing, moving and singing as a pair. Remember Don Cherry and Albert Ayler, Miles Davis and John Coltrane, Buck Clayton and Lester Young, Clifford Brown and Sonny Rollins, Kenny Dorham and Joe Henderson, this is the endless motion of creativity of two elements – principles – dynamics inside the longstanding process of the mutual listening and spontaneous invention which permeates through the works of the artists inventors of the jazz to be and to come. Two poles of different timbres and sounds which are in need of each other, contrasting from or complementing each other. The Brazilian tenor sax player Ivo Perelman and the American trumpet instrumentalist Nate Wooley are firm believers of the value of jazz music and heirs of their own jazz heroes are fondly involved in free improvisation based on instant invention and close mutual listening through a process of extending and discovering new sounds and their impromptu aggregations in unexpected ways. So if there is a kind of throwing dices way of doing, a very subtle logic and a deep sensitivity are at work. They use some short melodic patterns which jump and vanish, various manners of glissandi, buzzing, harmonics and split tones which are echoing between them, odd accents, repetitions and disjoint articulations, bits and pieces extracted out of the realms of jazz soloing and dancing on shared invisible moving beats. Exact mutual listening is happening here each minute, each second or even nano-second. They don’t follow a map or a route, but they invent an imaginary score made of beautiful sounds from their souls in the almost jazz canon and / or from the shrapnel shards from the free jazz explosion. Speed, spirals and endless curves are mingled with subdued rallentando, voice-like overtone, outrageous note bending and odd pitch placements. Perhaps one will say that this is not new as Albert Ayler and Don Cherry or Roscoe Mitchell and Lester Bowie already played and recorded that kind of stuff fifty years ago. But their work fits amazingly well in a complete reconsideration of jazz practice through the process of total free-improvisation without any kind of previous discussion and agreement of what to play in the line of such European improvisers like Evan Parker and Derek Bailey, John Stevens and Trevor Watts. No score, no theme, no solo, no comping. The rewards of their improvising method, their sensitivity and skills are offering us constant variations and extensions of forms, feelings and sounds. Their improvising journey are made of quite different – ever moving musical pieces, ten instant compositions from exquisite miniatures around the two minutes and others stretching longer as the opening (6:53) and the closing (10:49). This kind of man to man dialogue was made possible because they have worked together in other projects with Matthew Shipp (Philosopher’s Stone) and Mat Maneri (Strings 3). While trying at succeeding in such challenges, they build in the same time what could happen next. Their duo was not planned but answered to an existential need of creating beauty and surprise.

Garden of Jewels Ivo Perelman – Matthew Shipp – Whit Dickey Taoforms

J’étais en train de finir l’écriture et la traduction d’un livre sur la musique d’Ivo Perelman et Matthew Shipp en duo et leurs nombreux albums, voici que me parviennent huit joyaux du studio de Jim Clouse : Garden of Jewels. C’est leur première session depuis le pic de la pandémie à NYC. À leurs côtés, le fidèle percussionniste Whit Dickey. Quelque chose a changé dans le jeu du souffleur, la vocalité de son timbre s’est épanouie et il malaxe l’articulation vers les suraigus et dans un tendre legato, on croit entendre sa peau trembler. Sans doute, est-ce la conséquence de tous les exercices intenses durant l’inactivité de la pandémie. La qualité du dialogue entre Ivo et Matthew, s’est encore renforcée au niveau de l’acuité des accents et du dialogue. Qui connaît Matthew Shipp en solo ou en trio, (sans Ivo), sera surpris par son style épuré qui embrasse littéralement le souffle poétique de son collègue et par les métamorphoses de son jeu au fil de chaque improvisation. Leur musique n’est pas faite de thèmes et de solos individuels où le pianiste « accompagne » le souffleur. Il s’agit de jouer et faire corps ensemble en distillant la musique vers l’essentiel dans l’instant et une écoute mutuelle totale. Leur musique improvisée raconte une histoire inventée qui cherche en permanence de nouvelles formes nées du jeu et de leur imagination. Whit Dickey s’introduit dans leur dialogue en sélectionnant ses frappes, les vibrations des cymbales et en évitant les roulements. Un sens de l’espace et un jeu plus pointilliste qui s’agrège à l’ensemble et s’en détache lorsque l’intuition point. On sent Whit Dickey entièrement à l’écoute des enchaînements mélodiques spontanés et mouvants du piano et du souffle éperdu. Chacun de ces joyaux exprime un autre état de conscience, un feeling renouvelé. Onyx semble commencer comme des rêves croisés et finit par se déplacer par rebonds simultanés des trois musiciens, échancrés par quelques élans d'Ivo Perelman auquel fait écho trois ou quatre notes du piano en guise d’accord. Turquoise démarre en vives questions - réponses soutenues avec un motif au piano énoncé brièvement et tenu en réserve, et comme souvent et de manière peu prévisible, les trois musiciens ralentissent et s’étalent, le motif apparu brièvement ressurgit et entraîne des contrepoints tournoyants en cascade alors que le batteur décroise les battements. Cette proximité de plus en plus fertile entre le pianiste et le saxophoniste s’est communiquée au batteur. Nous avons déjà aperçu cette empathie profonde, ce sentiment d’unité lors de la session d’Ineffable Joy avec Bobby Kapp et William Parker. Nous ressentons très fort ici leur communion intense dans la qualité sonore et les réactions intimes à la fraction de seconde près. Ces trois musiciens ne pensent plus « sax ténor » « piano » ou « batterie », mais sonorités, langages, dialogue, images, couleurs, nuances, mouvements mêmes infimes, émotions, déchirements ou apaisements, intériorité ou surgissement de l’expression comme au cœur de Sapphire. Un joyau

Shamanism Ivo Perelman Joe Morris Matthew Shipp Mahakala Music https://ivoperelman.bandcamp.com/album/shamanism

Ces trois musiciens partagent une histoire commune : le guitariste Joe Morris a joué et enregistré séparément avec le pianiste Matthew Shipp en duo (Thesis - Hatology) et en groupe et plus récemment avec le saxophoniste Ivo Perelman : Blue en duo et Counterpoint en trio avec le violoniste Mat Maneri (Leo Records), lequel est un habitué des sessions de Shipp et Morris. Et bien sûr, Ivo et Matt partagent un duo incontournable pour lequel de nombreux albums ont été publiés (Corpo, Callas, Saturn, Oneness, Efflorescence Vol.1, Live In Brussels et In Nuremberg) leur dernier en date étant Amalgam chez Mahakala Music, justement. Dans tous leurs efforts communs et ce nouveau trio , Perelman, Morris et Shipp confient à Jim Clouse, leur ingénieur du son, une musique entièrement improvisée sur l’instant, sans thèmes ni schémas préétablis, en s’unissant sur la seule base de l’écoute mutuelle et d’interactions toujours renouvelées. Bien sûr, leurs connaissances approfondies du jazz moderne et de la musique classique vingtiémiste s’agrègent à une capacité étincelante d’improvisateurs expérimentés. Si le tandem saxophone – piano profite d’une complémentarité évidente, de même la combinaison guitare - saxophone, associer un piano avec une guitare dans le domaine de l’improvisation totale, n’est pas une mince affaire. À titre de comparaison, un duo tel que celui de Bill Evans et Jim Hall navigue à vue en combinant les solos improvisés respectifs du pianiste et du guitariste avec l’accompagnement de l’autre partenaire sur la base de compositions, l’invention mélodique de chaque « soliste » reposant sur la trame harmonique et rythmique fournie par son partenaire. C’est un art qui fonctionne sur des règles éprouvées et auquel de tels musiciens ont conféré une aura exceptionnelle.
Mais une fois que tous les coups sont permis dans une totale liberté « free », cette combinaison piano - guitare devient ardue et l’entreprise risque d’être lassante : la guitare et le piano étant deux instruments harmoniques qui se suffisent déjà à eux-mêmes une fois solitaire. On risque en improvisant continuellement de part et d’autre, de superposer deux pensées musicales voisines de manière abstraite en surchargeant les échanges ou en se contredisant, rendant la collaboration verbeuse et indigeste. D’ailleurs, Cecil Taylor et Derek Bailey ont enregistré une seule fois en 1988 (Pleistozaen mit Wasser- FMP), et à mon avis, c’est ce qu’on appelle une « tentative », … sans lendemain. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais rééditée, alors que le scoop était géant ! De même, cherchez dans la discographie des Don Pullen, Muhal Abrams, Marylin Crispell, Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove, Irene Schweizer, Agusti Fernandez, Craig Taborn, Sylvie Courvoisier, Veryan Weston etc… , vous constaterez que le sujet est bien évité. Quant à Derek Bailey, c’est une option qu’il n’a jamais choisie en duo ou en trio, alors qu’il est sans doute l’improvisateur libre qui a tout essayé. Donc, Thesis était un essai fort honorable, intéressant, mais pas vraiment attirant pour certaines oreilles, si je me souviens. Dans le morceau final de Shamanism, Religious Ecstacy, il y a toute une séquence en duo piano - guitare où les doigtés du pianiste font accélérer et tournoyer l’inventivité échevelée du guitariste sur le manche, lequel actionne son seul plectre face aux dix doigts sur le clavier. Il règne alors une tension électrique à la limite du déraillement et on a l’impression de se diriger vers un cul de sac que détourne l’intervention du saxophoniste.
Alors, nos trois apôtres se sont dits : « Et avec un saxophone en plus ? ». La bonne idée ! Et ça marche à merveille, à ma plus grande surprise. Et pourtant, a-t-on entendu Steve Lacy et Mal Waldron, Trevor Watts et Veryan Weston ou Dave Burrell et David Murray etc.. s’adjoindre un guitariste ? Ce serait tout à fait incongru. Dans ce triangle aux proportions mouvantes, les trois improvisateurs multiplient les opportunités géométriques dans l’espace et, dans les architectures successives des neuf improvisations, insufflent spontanément dynamisme, énergie, expressivité, rage et langueur jonglant avec les articulations de leurs phrasés qu’ils combinent avec un vrai bonheur, parfois comme un acrobate évoluant sur un fil tendu au-dessus du vide. Ici les zig-zags intrépides du guitariste peuvent compter sur l’articulation abrupte ou coulante du saxophoniste, elle-même hérissée d’harmoniques mordantes et chantantes, alors que le pianiste percute des accords brisés à contre – courant. Lorsqu’Ivo Perelman lance un motif dans Trance ou dans Divination, Matthew Shipp trouve instantanément une cadence dans laquelle le guitariste s’insère en faisant rebondir ses notes aiguës obliquement, le schéma ainsi créé se métamorphose naturellement au fil des secondes en enchaînant des variations qui s’imbriquent comme un puzzle en trois dimensions. Dans ce partage égalitaire à trois, Ivo Perelman confère une puissance à l’étonnante douceur de son souffle saisi par ces extrêmes aigus expressifs et mordants et des circonvolutions microtonales ouatées et faussement suaves. Cette propension à étirer ses notes au-delà du simple effet pour se muer littéralement en chanteur (influence de la saudade ou d’un flamenco aylérien) confère une coloration tropicale aux harmonies complexes et nourries de ces deux compagnons. Il pousse le cri du free-jazz « sauvage » dans ses derniers retranchements avec une suavité et un lyrisme paradoxal. Si Matthew et Joe rivalisent de science harmonique généreusement appliquée (comme on dit « les sciences appliquées ») à leurs échanges virevoltants, majestueux ou saccadés, leur performance déjà fascinante d’invention se voit conférer un merveilleux supplément d’âme, Ivo déployant son extraordinaire inventivité mélodique à travers les registres de son sax ténor qu’il distend avec excès tout en maintenant une expressivité lyrique. On note d’ailleurs une mutation récente dans la vocalité de son style. Mais les deux autres ne sont pas sans reste : on appréciera la qualité de leur toucher et les nuances des timbres qui transcende leurs échappées folles au travers des cycles harmoniques, montagnes russes chromatiques et cascades limpides. Du grand art !
Chacun s’active à varier les plaisirs et à trouver des solutions à la fois contrastées et complémentaires aux questions posées par leurs partenaires, qui, s’ils manifestent le plus profond fair-play, ne se gênent pas pour s’exprimer de manière exigeante, poussant leurs collègues dans leur derniers retranchements ou les forçant à faire couler la sève lors d’une ballade en porte-à-faux. Afin sans doute de procurer des zones de relâchement à l’attention du « spectateur » auditeur de ces extravaganza colorées, Matt Shipp propose trois courts solos agréablement calibrés et laissant libre cours à sa magnifique sonorité : 1/Prophet and Healers, 5/ Altered States of Consciousness et 9/ Supernatural Faith, lequel introduit le tournoiement final et infini de 10/ Religious Ecstacy, une conclusion haletante vers un point final en ralentando habilement négocié pour se solder par un parcours très accidenté et anguleux où s’exténue l’articulation trépidante du souffleur. Tout en s’exprimant avec lyrisme et connivence heureuses, le trio explore des territoires agités et des constructions éphémères avec un sens du challenge impressionnant et une lucide pureté d’intentions.

17 novembre 2020

Yoni Silver Mark Sanders Tom Wheatley/ Ivo Perelman Matthew Shipp Whit Dickey/Detail + John Stevens Frode Gjerstad Johny Dyani Paul Rutherford Barry Guy/ Rhodri Davies/ Trio Eskimo/ Urs Blöchlinger Revisited

NAX/XUS Yoni Silver Mark Sanders Tom Wheatley Confront ccs66 https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/nas-xus

Trio homogène travaillant dans le sombre, les ombres et reflets occasionnés par une instrumentation tout à fait particulière, orientée vers les sonorité graves. Clarinette basse de Yoni Silver, peaux, woodblocks et cymbales de Mark Sanders, contrebasse à l’archet de Tom Wheatley. Après un départ grasseyant, harmoniques et vocalisations, vibrations et graves tout dehors, s’installe une zone d’échange ponctuant le silence par des murmures et des frappes délicates et qui aspire notre écoute. L’enregistrement date de 2015 et a eu lieu à la Hundred Years Gallery de Graham McKeachan, endroit de création providentiel où tout un chacun peut proposer un projet sans avoir à craindre la moindre retouche, suggestion malhabile et considération oiseuse. Tout en sculptant les sons et modulant les timbres, le trio évoque au détour d’un méandre de leur inconscient, un lambeau de folklore imaginaire. Grâce et légèreté, idées fixes, but encore inconnu, nos trois improvisateurs se fraient un chemin dans la jungle des possibilités sonores et des agrégats de pulsations, frottements boisés, résonances métalliques, souffle intériorisé d’une clarinette basse onirique, traçant là une fresque de l’instant parmi les plus édifiantes qu’il nous a été donné d’entendre. Point de programme, d’expressivité appuyée, de manifeste (cagien ou autre), mais la vérité nue de l’intime, la propagation de l’écoute intense, mutuelle face au silence et à son franchissement à peine perceptible dans le feutré. Depuis les Carpathes de Peter Kowald, Michel Pilz et Paul Lovens (1976), nous n’avions éprouvé une telle plénitude dans un registre voisin mais très différent avec cette proximité contrebasse et clarinette basse (Wheatley – Silver), deux instruments frère et sœur aux aptitudes soniques complémentaires et empathiques, enlacées par la magie de la percussion (Sanders). Une belle plongée dans les mystères de l’improvisation libre et un des meilleurs albums parus chez Confront. Et en légère pochette en papier recyclé faute d'avoir commandé à temps pour obtenir la version avec le fameux boîtier métallique Confront CC, (le cauchemar des étagères).

Garden of Jewels Ivo Perelman – Matthew Shipp – Whit Dickey Taoforms https://taoforms.bandcamp.com/

J’étais en train de finir l’écriture et la traduction d’un livre sur la musique d’Ivo Perelman et Matthew Shipp en duo et leurs nombreux albums, voici que me parviennent huit joyaux du studio de Jim Clouse : Garden of Jewels. C’est leur première session depuis le pic de la pandémie à NYC. À leurs côtés, le fidèle percussionniste Whit Dickey. Quelque chose a changé dans le jeu du souffleur, la vocalité de son timbre s’est épanouie et il malaxe l’articulation vers les suraigus et dans un tendre legato, on croit entendre sa peau trembler. Sans doute, est-ce la conséquence de tous les exercices intenses durant l’inactivité de la pandémie. La qualité du dialogue entre Ivo et Matthew, s’est encore renforcée au niveau de l’acuité des accents et du dialogue. Qui connaît Matthew Shipp en solo ou en trio, (sans Ivo), sera surpris par son style épuré qui embrasse littéralement le souffle poétique de son collègue et par les métamorphoses de son jeu au fils de chaque improvisation. Leur musique n’est pas faite de thèmes et de solos individuels où le pianiste « accompagne » le souffleur. Il s’agit de jouer et faire corps ensemble en distillant la musique vers l’essentiel dans l’instant et une écoute mutuelle totale. Un sens de l'épure se marque de toute évidence dans les signaux qu'ils s'échangent. Leur musique improvisée raconte une histoire inventée qui cherche en permanence de nouvelles formes nées du jeu et de leur imagination. Whit Dickey s’introduit dans leur dialogue en sélectionnant ses frappes, les vibrations des cymbales et en évitant les roulements. Un sens de l’espace et un jeu plus pointilliste qui s’agrège à l’ensemble et s’en détache lorsque l’intuition point. On sent Whit Dickey entièrement à l’écoute des enchaînements mélodiques spontanés et mouvants du piano et du souffle éperdu. Chacun de ces joyaux exprime un autre état de conscience, un feeling renouvelé. Onyx semble commencer comme des rêves croisés et finit par se déplacer par rebonds simultanés des trois musiciens, échancrés par quelques élans du saxophoniste auquel fait écho trois ou quatre notes du piano en guise d’accord. Turquoise démarre en vives questions - réponses soutenues avec un motif au piano énoncé brièvement et tenu en réserve, et comme souvent et de manière peu prévisible, les trois musiciens ralentissent et s’étalent, le motif apparu brièvement ressurgit et entraîne des contrepoints tournoyants en cascade alors que le batteur décroise les battements. Cette proximité de plus en plus fertile entre Matthew Shipp et Ivo Perelman s’est communiquée au batteur. Nous avons déjà aperçu cette empathie profonde, ce sentiment d’unité lors de la session d’Ineffable Joy avec Bobby Kapp et William Parker. Nous ressentons très fort ici leur communion intense dans la qualité sonore et les réactions intimes à la fraction de seconde près, épurée et expressive sans excès mais avec cette puissance véritable qui n'a rien avoir avec le volume. Ces trois musiciens ne pensent plus « sax ténor » « piano » ou « batterie », mais sonorités, langages, dialogue, images, couleurs, nuances, mouvements mêmes infimes, émotions, déchirements ou apaisements, transparence ou harmonique extrême, intériorité ou surgissement de l’expression comme au cœur de Sapphire. Un joyau.

Detail + : A Concert . Frode Gjerstad – Johny Dyani – John Stevens + Paul Rutherford & Barry Guy Circulasione Totale CT 067 https://frodegjerstad.bandcamp.com/album/a-concert-detail Enregistré par la Radio Norvégienne le 11 septembre 1983 à Hennie Onstad Cultural Centre.

Voici un brelan d’as de première grandeur avec le roi du lyrisme désolé et insolent, Paul Rutherford le roi de la synergie personnifiée, John Stevens et trois as de cœur, Frode Gjerstad, Johny Dyani et Barry Guy. Je dis la synergie car celle-ci est à la base de la musique improvisée collective libre ou libérée… et le batteur est sans doute la personne (disparue en 1994) qui a laissé de ce point de vue l’empreinte la plus profonde dans la scène Londonienne dont ont fait partie physiquement et mentalement les musiciens présents dans ce concert pas comme les autres. Detail était un trio très remarquable réunissant Johny Dyani et John Stevens, une paire basse – batterie essentielle qui s’était promis une, fidélité éternelle depuis le temps aujourd’hui immémorial lorsqu’ils œuvraient au sein du Spontaneous Music Ensemble en compagnie de Maggie Nicols et de Trevor Watts (Oliv & Familie – SME – Emanem 4033) ou avec Mongezi Fesa, Kenny Wheeler ou Derek Bailey. Une fois établi en Suède, Dyani tourna avec le trompettiste Mongezi Fesa et le percussionniste Okay Temiz, Dollar Brand et puis, les Blue Notes recomposées vers les années 77-79. Au début des années 80, un jeune saxophoniste Norvégien, frode Gjerstad, réunit John et Johny en parcourant les scènes norvégiennes d’Oslo à Tromsö pour faire revivre un free-jazz totalement improvisé. Batterie post-Ed Blackwell polyrythmique allumée, contrebasse puissante et amplifiée et doigtés frénétiques, souffle enflammé, Frode, alors aux saxes ténor embrumé et soprano volatile et, parfois, le cornet de John. Et fréquemment des invités, et du beau monde : il y eut l'unique cornettiste Bobby Bradford, le violoniste Billy Bang, le saxophoniste Courtney Pine. Et les voici en novembre 1983 avec deux autres fondateurs du Spontaneous Music Ensemble : le bassiste Barry Guy et le tromboniste Paul Rutherford, lesquels ont collaboré durant des décennies au sein du trio Iskra 1903, parangon de l'mprovisation libre. Les voici dans un univers « plus free-jazz » et je dois ajouter qu’au milieu des années soixante, Barry Guy et John Stevens étaient embarqués dans un trio qui préfigurait Detail en compagnie de Trevor Watts au sax alto. Depuis cette époque, Frode Gjerstad a compris que sa destinée passait par le sax alto et c’est avec cet instrument que Detail a livré sa plus belle et dernière bataille : Last Detail- Live at Café Sting (Cadence) avec Kent Carter à la contrebasse le 2 mai 1994, quelques années après la disparition de Johny Dyani (R.I.P. 30-11-1945 – 24-10-1986) et peu avant celle de John Stevens (R.I.P. 10-06-1940 – 13-09-1994). Revenons au Hennie Onstad Centre près d’Oslo. Ce concert est un pari sur l’ouverture d’esprit où un groupe avec une trajectoire donnée et bien établie accueille des artistes qui vont inévitablement entraîner le centre de gravité et l’intérêt ludique dans une direction différente qui pourrait sembler contradictoire. En effet, lors de la très longue deuxième partie (4 ) on a droit à un véritable duo Barry Guy – Paul Rutherford lequel n’a jamais été entendu sur un quelconque album en tant que tel alors qu’ils ont joué par exemple au festival de Moers en 1977. Le concert commence par une apostrophe de contrebassistes atypique et caractéristique par Johny Dyani et Barry Guy. On réalise combien ils peuvent s’intégrer l’un à l’autre, flagellant et percutant leurs deux gros violons dans une véritable improvisation et faisant gémir les cordes et leurs amplis avec leurs archets en triturant aigus et harmoniques d'une expressivité dramatique rare. Une belle narration place magistralement le début du concert en abordant des nuances mystérieuses, des timbres fragiles, frôlant les cordes près du chevalet. John Stevens s’immisce délicatement aux balais et le duo nous livre déjà une apothéose frottée d’anthologie. Frode Gjerstad, alors encore vert, n’aura plus droit à la bienveillance. Il pourra cristalliser toute son énergie, sa faconde et se dépasser. Mais voilà ! Tel un djinn se prélassant sur un coussin d’air, le chant ineffable de Paul Rutherford s’élève et se joue de tous les subtilités harmoniques dans un lyrisme confondant, sinueux, développant des volutes nacrées dans des coups de lèvres imprévisibles avec un sens inné et majestueux de la décontraction par-dessus les volées de baguettes sur peaux et cymbales et l’articulation déjantée du souffleur complètement allumé. Compagnie étonnante, ce Detail Plus transcende l’idée de jam, de rencontre pour livrer l’essentiel en escamotant l’accessoire (les scories et les passages où on songe à recentrer le débat) par le truchement de la foi, de l’énergie dans des instants merveilleux qui nous font oublier les quelques longueurs, mises en bouche de formidables plats consistants. Entendre Paul Rutherford avec Frode Gjerstad est une belle récompense, le phrasé magique et nostalgique du tromboniste illumine les échanges et font que leur connivence a un parfum de sainteté. On a trop peu demandé à Paul Rutherford de jouer ce rôle d’alter ego cool avec ces épiques souffleurs d’anches, sa musicalité et ses qualités innées d’improvisateur ayant, selon moi, la capacité de faire monter les enchères, celles de la créativité. C’est moi-même qui ait voulu que Paul joue aux côtés d’Evan Parker en août 1985 et que l’enregistrement étincelant soit publié (Emanem 4030). L’invention mélodique de Rutherford apporte toujours un supplément d’âme et relève le niveau. Au fur et à mesure que la musique évolue, ce quintette à deux contrebasses évoque sans crainte l’ébullition du groupe d’Archie Shepp à deux trombones (Rudd et Moncur) du Live at Donaueschingen (1967) où un jeune Paul Lovens reçoit le baptême du feu dans l’assistance. Il fut par la suite un compagnon fidèle du tromboniste. Ce qui rend la fête crédible et enjouée, ces écarts - apartés que se donnent les acolytes : le soliloque si troublant de Rutherford au trombone ou un magnifique solo de contrebasse de Dyani. On mesure la puissance de sa poigne par la résonance et la tension de la corde, et les miaulements, bourdonnements et glissandi sous un archet folâtre qui trouvent un écho dans le cornet faussement naïf de Stevens. De cadences bien orchestrées, on s’égare volontairement dans un inconnu mouvant, articulations sinueuses et acides du sax soprano, aigus du cornet, percussions sur la contrebasse dérivant sans faillir. La batterie reprend ses droits et le trio Detail nous offre dans une autre séquence une autre perspective. Entraînant ses deux camarades, John module des rythmes croisés en alternant roulements et accents, dans une insistance africaine, tribale vers la transe. Son agilité à la cymbale ride est hypnotique. Le solo « absolu » de Rutherford (sans « accompagnement » haha !) survient après que le trio ait usé sa verve jusqu’à un cul de sac. Ses vocalisations mêlées aux harmoniques, ses sauts constants de registre expriment un lyrisme unique qui n’appartient qu’à lui. Jouer autrement du trombone, quand on l’entend, serait malpoli, presque vulgaire. Cette rencontre offre au sein du même concert ce qui distingue les personnalités musicales présentes et ce qui les rassemble dans une exploration temporelle, insistante, échevelée, par l’affirmation de conceptions esthétiques qui peuvent paraître divergentes pour les « connaisseurs ». Pour l’auditeur – spectateur lambda de ce concert de 1983 en Norvège, ce concert s’est imposé comme une extraordinaire leçon de choses et une magnifique expérience, rien que pour le drumming polyrythmique flamboyant de John Stevens et toutes les qualités de ses compagnons. Durant plus d'une heure, vous trouvez plusieurs options improvisées qui se succèdent comme dans un beau livre, et le plaisir !

Telyn Rawn Rhodri Davies amgen 001 https://rhodridavies.bandcamp.com/album/telyn-rawn

Nouvel album solo du harpiste gallois Rhodri Davies. Il s’est fait faire une harpe ancienne « Telyn Rawn » comme elle apparaissait dans la littérature musicale et poétique galloise du 14ème siècle. Cette harpe est aussi le symbole du Pays de Galles. Un instrument archaïque sans pédale, avec un cadre nettement moins imposant que la harpe moderne et des cordes de crin de cheval noir, reconstitué en se fiant à des écrits anciens et en s’appuyant sur la technique de fabrication des harpes africaines. Accordée dans une gamme non tempérée, cette harpe est jouée avec des motifs tournoyants, voire répétitifs et des intervalles et des écarts tonaux qui font songer à un « folklore » extra-européen : on songe à la kora de l’Afrique de l’Ouest (Mali, Côte d’Ivoire) ou même à la harpe birmane saung (Myanmar). Rhodri Davies est aussi un locuteur expérimenté en langue galloise, d’ailleurs il a écrit les notes de pochette dans les deux langues anglaise et galloise. Pour lui, en retrouvant une harpe galloise antique qu’elle soit idéalisée ou proche de ce que la Telyn Rawn aurait pu être, il affirme son attachement à la culture gaélique, à sa musique et à une identité nationale forte. La langue du Pays de Galles est encore et toujours parlée et écrite tant officiellement que dans la chanson, la poésie, la littérature et la vie de tous les jours. Cette musique est aussi fraîche et limpide que l’eau d’une source et semble tourner sur elle-même comme un pas de vis magique ou une danse de l’au-delà. Il utilise aussi l’archet dans une forme d’ostinato avec une qualité de timbre sauvage et étoffée. La musique de Telyn Rawn échappe à l’histoire et à un quelconque folklore, terme qui évoque la naphtaline par rapport à une tradition vivante qu’il semble ressusciter ou recréer. Son jeu à la harpe fait vibrer en nous ces tonalités perçues ailleurs à l’instar du violon hardanger norvégienne, les launeddas sardes ou la zampouna hellénique, vestiges vivaces des musiques européennes disparues. L’accordage spécifique de la Telyn Rawn engendre des résonances d’harmoniques mystérieuses et divergentes. Un magnifique travail musical inlassable et salutaire. Connu pour ses innovations révolutionnaires et son radicalisme musical et sonore, Rhodri Davies étonnera, avec ce nouvel opus, ceux qui croient connaître sa personnalité et ses choix esthétiques. Un magnifique album solo.

Fumàna Trio Eskimo Alberto Bertoni Enrico Trebbi Ivan Valentini + Ospite Luca Perciballi Setola di Maiale SM 4130.

Le Trio Eskimo est une association chaleureuse entre deux poètes italiens s’exprimant dans un dialecte, Alberto Bertoni et Enrico Trebbi et un saxophoniste Ivan Valentini. Comme il se doit au pays de l’accueil généreux, un « Ospite » (invité en français), le guitariste Luca Perciballi, crédité aussi live electronics et harmonica. Les poèmes dits par leurs deux auteurs sont le fil conducteur de l’enregistrement, les deux improvisateurs établissant des commentaires sonores ponctuant ou soulignant le texte qui défile, familier à mes oreilles (l’auteur de cette chronique étant un locuteur expérimenté en langue italienne) même avec ses élisions caractéristiques qui font disparaître les voyelles terminales. Je ne comprends pas tout, mais l’élocution aiguillonnée par les instrumentistes finit par s’incarner de manière à la fois plus physique et plus intime. Le travail des deux improvisateurs – instrumentistes fait preuve de sensibilité et d’à-propos en apportant la dose exacte nécessaire à l’équilibre et à la finesse de l’entreprise, mettant en valeur les voix, la diction et la respiration de l’œuvre. Bribes de mélodie, effets de guitare originaux, friselis des doigts au milieu des cordes, scansion du souffle et boucles au sax alto. Limpide. On aurait aimé avoir une notice indiquant l’origine du dialecte et les motivations des poètes, même si leurs poèmes sont imprimés dans le livret accompagnateur de ce digipack orné d’un paysage presqu’immaculé et nu sur lequel se détachent trois arbres dépareillés au creux de l’hiver dans un coin perdu de la plaine du Pô, cloîtré dans un brouillard presqu’aussi blanc que la neige qui couvre les sillons du champ bordé par l’alignement des troncs noirs hérissés de branches dénudées. Une belle surprise telle que, seul, le label Setola di Maiale nous offre dans son parcours utopiste.

Urs Blöchlinger Revisited Harry Doesn’t Mind Leo Records CD LR 885

Urs Blöchlinger (1954 - 1995) était un jeune musicien Suisse prodige, saxophoniste alto et basse et compositeur – chef d’orchestre émérite et qui nous a quitté il y a trop longtemps sans avoir pu sans doute apporter une contribution reconnue dans le jazz contemporain européen. Car son talent dépassait les frontières étriquées de la Confédération Helvétique, patrie de nombreux improvisateurs plus que remarquables : Irene Schweizer, Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Léon Francioli, Charlotte Hug, Peter K Frey, Pierre Favre, Daniel Studer, Alfred Zimmerlin et Peter Schärli, lequel fut un compagnon indéfectible de ce saxophoniste qui croyait au Folklore Imaginaire, le leitmotiv du Workshop de Lyon. Je n’ai malheureusement pas suivi Urs Blöchlinger à cette époque (années 80-90), car il est impossible de suivre la trace de toutes les propositions esthétiques dans le jazz d’avant-garde. Mais l’écoute de cet album du Urs Blöchlinger Revisited vaut vraiment le détour. Quand les Suisses squattent Leo Records, ce n’est pas pour parader, et il y en a de ces jours des suisses au catalogue Leo ! Un véritable orchestre de solides pointures s’est constitué pour faire revivre de manière dynamique et salutaire le répertoire de ce saxophoniste qui n’hésitait pas à intégrer son sax basse dans la section de cuivres. Le batteur Dieter Ulrich a écrit des notes de pochette foisonnantes qui retracent les origines et le pourquoi de chacune des compositions interprétées et rejouées ici par un orchestre soudé et particulièrement brillant, tant par l’engagement personnel de ses membres et la coordination synergique des talents réunis pour cette aventure (U.B. Revisited) depuis plus de dix ans. Certains des musiciens sont d’ailleurs ses camarades d’il y a presque quarante ans, le batteur Dieter Ulrich, le pianiste Christoph Baumann, le bassiste Neal Davis. Son propre fils Lino Blöchlinger, le saxophoniste Sebastian Strinning, le tromboniste Beat Unternährer et le trompettiste Silvan Schmid complètenet cette fine équipe. La musique parle d’elle-même. On dira pour faire court que c’est proche de Willem Breuker mais avec plus d’audaces, de recherche et de complexité jazziques, rythmiques et harmoniques. Et le swing ! L’inspiration va chercher dans les musiques roumaines et bulgares et dans toutes sortes d’influences littéraires - musicales (Adorno - Hans Eisler, Adrian Rollini ( !)) ainsi qu’une fascination pour les rythmes impairs créant des mouvements tournoyants. Les thèmes s’enchâssent dans des sections improvisées peu prévisibles et l’écriture défie les paramètres conventionnels mêmes ceux du jazz risqué et « avant ». Écoute jouïssive et conseillée à qui veut écrire du jazz contemporain et n’a pas perdu le sens de l’humour et une forme de réflexion lucide.

11 novembre 2020

Giancarlo Schiaffini with Errico de Fabritiis Luca Tilli Jørgen Teller and with Giuseppe Giuliano / Antoine Beuger par C.L. Hübsch & P-Y Martel/ Terry Day Derek Bailey Trevor Watts + Amazing Band / Dirk Marwedel Jeff Platz Georg Wolf Jörg Fisher/ New Thing Unit Paulo Alexandre Jorge Ernesto Rodrigues Eduardo Chagas Manuel Guimaraes Miguel Mira Pedro Santo

Kammermusik & Elektrisk guitar Errico de Fabritiis Giancarlo Schiaffini Luca Tilli + Jørgen Teller Setola di Maiale. SM4140

Enfin ! Un groupe qui a compris. Point de batterie et de percussion. La dynamique et les relations – interactions entre chaque instrumentiste ont la possibilité de s’échapper, de dilater, de se préciser. Ce n’est pas que je n’aime pas la batterie, mais il n’en faut pas à tous les coups. Kammermusik est un remarquable trio saxophones – trombone – violoncelle (Errico De Fabritiis, Giancarlo Schiaffini, Luca Tilli) qui s’est adjoint un excellent guitariste électrique à la fois bruitiste et ludique (Jørgen Teller). Neuf improvisations dont une Kammersuite en cinq parties. Les cadences et les échanges se transforment et s’altèrent dans chaque morceau et à l’intérieur de celui-ci. Il est fréquent que l’un des musiciens s’arrête de jouer, change de cap, passe du coq à l’âne ou trouve une répartie astucieuse. La variété des formes et des séquences et leurs enchaînements sont constamment contrariées par les interventions ludiques ou celles-ci établissent des fragments de dialogue mouvants, tournants. On aimera le jeu bruissant avec sourdine du tromboniste, les coups d’archet tranchants du violoncelliste, les explosions contenues du guitariste et sa logique imparable et les formes courtes du saxophoniste (soprano, alto et ténor). Et surtout d’entendre des bribes de phrase énoncée par le trombone ou le violoncelle et répercutée subtilement par un des autres musiciens. Une qualité d’écoute sensible et d’interaction lucide se fait jour et nourrit les échanges créant un panorama sonore en constante évolution – révolution qui suscite l’envie d’une réécoute pour en mesurer les détails, les recoins, les reliefs. Glissandi, sursauts pointillistes, vocalisations, légers crescendos, techniques alternatives, harmonies éclatées, accents surprenants, chocs, fragments mélodiques, morsures et évanescences ; la pluralité des procédés habille et étoffe les moments éphémères, la dilatation du temps, la distorsion de son rapport à l’espace. Des formes naissent, éclosent, se métamorphosent, s’évanouissent remplacées par de nouvelles inventions, réitérations du désir et affirmations d’un langage en gestation. Équilibres instables. Exemplaire.

What’s that noise ? Giancarlo Schiaffini Giuseppe Giuliano Setola di Maiale SM4000

Vous m’excuserez de n’avoir pas chroniqué cet album du tromboniste Giancarlo Schiaffini avec le pianiste Giuseppe Giuliano plus tôt. J’avais un problème de lecture avec mon vieil appareil HHB qui est aussi une machine à enregistrer des CD’r dont ceux destinés à imprimer des masters professionnels. Il fait des siennes surtout lorsque mes doigts sont maculés d’avoir mangé juste avant. Rien à dire : c’est un grand plaisir d’écouter Giancarlo Schiaffini, un tromboniste free improvisateur des tous débuts avec un talent rare, des sonorités travaillées, graveleuses, étirées, vocalisées, avec des recherches de timbre et un travail sur la dynamique. Son collègue joue du piano dans un style vingtiémiste qui en contrastant avec les sonorités ferraillantes et pneumatiques du tromboniste renforce son acuité et sa singularité. Quatre compositions sont interprétées ici : Traccia Sospesa de Giovanni Costantini avec electronics, Coniugazioni de Corrado Rojac pour piano solo, Strati de Stanislav Makovsky et l’Oca di Giuseppe de Giancarlo Schiaffini. Les cinq autres morceaux sont des improvisations libres réjouissantes et bien calibrées. Si on aime Paul Rutherford at Günter Christmann, il faut absolument écouter Giancarlo Schiaffini. Son Memo From en duo avec Michele Iannacone paru sur le légendaire label Cramps est une pièce maîtresse de la free music européenne. Il faut vraiment écouter ces quatre compositions car elles apportent une toute autre perspective à cet album et aux improvisations. Franchement, cet album est une réelle réussite et les notes de pochette comportent des commentaires bienvenus. J’écoute avec grand plaisir Giancarlo et son pote pianiste dialoguer et jouer le mieux possible les compositions. Un bel album . What’s that noise ? But music !!

Dedekind duos (2003) Antoine Beuger par Carl Ludwig Hübsch et Pierre-Yves Martel. Inexhaustible editions ie-023 https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/dedekind-duos

Le label Inexhaustible editions s’affirme comme une plate-forme incontournable et pointue en matière de musiques improvisées et « composées – alternatives » contemporaines (comme Confront, another timbre, Potlatch, Creative Sources, etc…). Leurs pochettes monochromes blanches avec caractères d’imprimerie noirs recèlent des compositeurs travaillant à la frange de l’improvisation. Antoine Beuger a écrit les dedekind duos (2003), en se référant à Julius Wilhelm Richard Dedekind (6-10-31 – 12-02-1916), tout en adressant cette composition à des musiciens (de préférence) amis, car dit-il, ils doivent le connaître personnellement pour interpréter sa musique. Ici, le tandem Carl Ludwig Hübsch (tuba) et Pierre-Yves Martel (viole de gambe) joue ces dedekind duos dont le compositeur dissèque certains tenants et aboutissants dans des notes de pochette éclairantes. À l’écoute, on entend les artistes très concentrés soutenir des notes tenues assez brèves dont la résonnance/ réverbération s’échappe dans le silence et dont l’architecture linéaire - où le sens de la perspective est infime – est constamment modifiée avec une lente et précise application, paramètre par paramètre… dans des détails pas toujours immédiatement perceptibles. Il faut écouter avec la même attention que pour un album de musique plus complexe et plus « fourni ». Les deux artistes développent la musique durant 49 minutes 33 secondes. C’est en soi une véritable performance. Ce travail est aussi à la base du travail instrumental le plus basique auquel ils confèrent une profonde dimension esthétique. Il faut entendre la vibration de chaque corde frottée par Pierre-Yves Martel évoluer dans des registres de timbres très différents sans jamais fausser le caractère fondamental de la composition. Son compagnon choisit l’intonation dans son embouchure en symbiose avec celle de la viole de gambe, instrument roi de la musique d’une autre temps, celui du Roi Soleil, autre fois souverain du Canada, pays d’origine du cordiste.
À ceux qui parmi les afficionados de l’improvisation qu’on qualifierait de plus « conventionnelle », car moins minimaliste, et qui récuse cette forme de « minimalisme », je peux témoigner, en tant que chanteur vocaliste, que l’implication totale de ces deux artistes est l’évidence même. En effet, selon mon expérience de vocaliste autodidacte n’ayant jamais suivi aucun cours ( !) et dont le talent est reconnu par des « pointures légendaires », la base même du chant organique est de pouvoir tenir UNE SEULE NOTE dans un temps précis (avec crescendo , haha !) sans la moindre déviation (vers le haut ou le bas) et changement de timbre avec une certaine majesté et que cela demande autant de concentration, de technique et d’effort que de « jouer », chanter et se laisser aller à improviser librement, à parcourir les gammes en piochant dans leur ordonnancement. De là à ce que des musiciens fassent de cette pratique l’objet d’une œuvre est donc bien légitime. Ici les micro-sections évoluent pour le plaisir de nos oreilles, il faut de la patience pour s’en apercevoir. Et la patience est le maître mot des musiciens itinérants face aux aléas de la scène et de la vie. Un très bon point.
Cela dit, la question de « l’amitié » requise par Beuger (dans son texte) pour improviser valablement en duo est, à mon avis, contredite par les circonstances effectives de la vie des improvisateurs. J’ai dû moi-même improviser sur scène avec des musiciens que je n’avais jamais rencontré auparavant et l’expérience fut concluante , enregistrements à l’appui. C’est d’ailleurs à cela que de nombreux improvisateurs sont forcés s’ils veulent sortir de leur trou et évoluer positivement. Je viens encore de produire un chef d’œuvre de deux musiciens qui ne se connaissaient pas auparavant et ont enregistré leur premier duo sans avoir même pu essayer cette formule avant la session proprement dite. Une fois ce premier pas franchi, c’est un véritable esprit amical qui naît, indispensable à une entente créative ultérieure. Le mystère de la musique.

Derek Bailey Terry Day Trevor Watts + Amazing Band at the Little Theatre Club. Café OTO DL https://www.cafeoto.co.uk/shop/derek-bailey-trevor-watts-terry-day-at-ltc-amazing/

Un enregistrement cassette mixé et masterisé par Yadley Day, le fils de Terry Day. Cela a dû être enregistré au Little Theatre Club, Garrick’s Yard, St Martin’s Lane, lieu minuscule situé au troisième étage d’un bâtiment londonien accessible par ses escaliers extérieurs. Date non précisée et si on se fie aux sonorités des musiciens, cela devrait être vers 1973/74. L’endroit qui accueillait un théâtre était le point de convergence d’une micro-scène musicale, fréquenté par une poignée de curieux et les musiciens qui contribuèrent à créer la musique improvisée libre « londonienne » et cela de 1966 à 1974. John Stevens, Trevor Watts, Derek Bailey, Evan Parker, Chris Mc Gregor, Paul Rutherford, Barry Guy et Terry Day, … Au fil des ans, s’ajoutèrent Jamie Muir, Maggie Nicols, Christine Jeffrey, Johny Dyani, Steve Beresford, John Russell, Marcio Mattos, Phil Wachsmann, David Toop, Lol Coxhill, Ian Brighton, Roger Smith et beaucoup d’autres. Le Café Oto, lieu actuel le plus important aujourd’hui, offre dans son site web des vinyles et cd’s estampillés OTO ainsi que des téléchargements d’albums virtuels tels que celui-ci. On reconnaît volontiers la guitare électrique et webernienne de Derek Bailey avec ses harmoniques, le style intense vocalisé et hérissé au sax soprano de Trevor Watts et la frappe aiguë et volatile de Terry Day. Participent aussi un pianiste non mentionné dans les crédits, le murmure de l’ampli et la voix lointaine d’un homme qui devait raconter une histoire à Jean Pritchard, la propriétaire des lieux. Celle-ci accueillait volontiers cette série de concerts passés dans la légende. Trois morceaux avec ce trio (plus ?) de 7, 6 et 16 minutes. En final, Watts et Day rejoints durant 27 minutes par l’Amazing Band, un groupe Londonien légendaire qui fut fondé par le trompettiste et dessinateur Mal Dean, connu pour le dessin de pochette du vinyle duo de Derek Bailey et Han Bennink, Performances at Verity’s Place (Incus 9) et dont le batteur initial fut Robert Wyatt, le guitariste, Jim Mullen. Aux côtés de Mal Dean à cette époque le groupe était composé du saxophoniste Mike Brannen un pilier du groupe, le tromboniste Radu Malfatti (alors Londonien), John Russell à la guitare, Marcio Mattos à la contrebasse et Terry Day. La musique est volatile et on distingue les musiciens et … des conversations. Il s’agit sans doute d’un des derniers concerts de ce groupe dont un seul album a été publiés il y a une vingtaine d’années par FMR. Présents et reconnaissables, Dean, Malfatti, Day, Mattos, Watts, Brannen, mais point de John Russell. On entend aussi, un instrument à vent qui évoque les grognements d’une clarinette contrebasse. Force est de constater qu’à travers ce rare témoignage le concernant, Terry Day avait acquis un style très personnel, et imprimé sa marque d’un excellent batteur. Son jeu aéré, détaillé et concentré convient parfaitement à cette musique atomisée et évolutive. On découvre la trompette sinueuse de Mal Dean et ce qui distingue Watts de Brannen, l’articulation contrôlée et la fureur expressionniste de part et d'autre, le style caractéristique de Radu Malfatti, qui avait alors enregistré Balance (Incus 11) avec Frank Perry, Ian Brighton, Phil Wachsmann et Colin Wood, un authentique et rare chef d’œuvre. Cet album digital Oto est intéressant, spécialement pour Terry Day, musicien très très peu documenté à cette époque. Paul Lytton m’a révélé avoir découvert ce qu’était vraiment l’improvisation libre en entendant Terry Day improviser au saxophone dans son atelier de peintre où siégeait une modèle alors qu’il fréquentait déjà le LTC auparavant dès 1967.

Dirk Marwedel Jeff Platz Georg Wolf Jörg Fischer Pebbles and Pearls Setola di Maiale

Setola di Maiale est un label énorme par le volume considérable de compact discs et cd’r produits (420 !) et qui, jusqu’il y a quelques années, se cantonnait à la musique improvisée – free jazz – expérimentale italienne. Outre son responsable, le batteur Stefano Giust, une personnalité solaire avec une énergie hors du commun, on relève des artistes italiens comme Massimo Falascone, Nicola Guazzaloca, Giorgio Pacorig, Edoardo Marraffa, Giancarlo Schiaffini, Gianni Mimmo, Gianni Gebbia, Alessandra Novaga, Marcello Magliocchi. Depuis quelques années, Thollem McDonas, Tim Hodgkinson, Yoko Miura, Ove Volquartz, moi-même, Lawrence Casserley, Evan Parker, Ivo Perelman se retrouvent sur ce label au graphisme très soigné. Voici maintenant un groupe allemand avec un invité américain, le guitariste Jeff Platz. Trois personnalités de l’improvisation libre pointue germaniques : le saxophoniste Dirk Marwedel, le contrebassiste Georg Wolf et le percussionniste Jörg Fischer, développent ici une dynamique, un tissu d’interventions émaillé de silences révélateurs, et de détails sonores expressifs et singuliers. Sur la plage on distingue des perles au milieu des galets usés par le flux incessant de la musique : Pebbles and Pearls. On distingue particulièrement les trouvailles soniques de Jörg Fischer dont la batterie est truffée d’accessoires créant une espèce de parcours d’obstacles ludiques de timbres et de bruits curieux vers lequel notre écoute en devient aimantée. Un pointillisme de l’instant où le silence joue un rôle moteur : un bel exemple d’improvisation libre radicale où le sens des pulsations joue un rôle aussi prépondérant que la capacité innée à moduler textures, courbes, spirales, harmoniques… À noter : les efforts récompensés du guitariste Jeff Platz pour s’insérer dans les constructions rhénanes, le travail exemplaire du contrebassiste Georg Wolf à l’archet et la prise de son de son acolyte Ulli Philipp avec qui G.W. forme un magnifique duo de contrebasses, cfr Tensid – NurNicht Nur. Ce label accueille aussi les projets de Dirk Marwedel, un saxophoniste remarquable. La musique du collectif est parfois aiguillée vers une zone plus proche du free jazz et une configuration nettement plus dense des énergies, en apothéose. Leur pratique de l’improvisation tranche avec celle plus lyrique et linéaire des artistes de la péninsule documentés par le label Setola di Maiale. J’ai toujours pensé que les labels de musiques improvisées à ligne éditoriale très définie travaillaient à contre-emploi quel que soit leur orientation. Présenter des musiques (très) différentes enrichit la scène musicale et permet au public des auditeurs de tous bords d’appréhender des esthétiques différentes, car le champ de ces musiques est basé avant tout sur la rencontre et le dialogue, la recherche et le plaisir d’écouter la musique sans préjugé, a priori et définitionnisme… Et on trouve souvent le même musicien dans des aventures aux aspects diamétralement opposés. Je pense à cet extraordinaire contrebassiste et compositeur qui vient de nous quitter, Simon H Fell. Un excellent album à mettre dans les mains des supporters des labels Not Two Records, No Business, Clean Feed, Impakt, Fudacja Sluchaj, etc... C’est cette ouverture esthétique qui fait jouer un rôle incontournable au label de Stefano Giust dans la scène italienne, bien dans la ligne d’un leitmotiv de la scène improvisée libre : Nothing is allowed. Everything may (or can) happen ! Celui qui pourra citer l’auteur de cet adage, recevra un cédé surprise !!

New Thing Unit For Cecil Taylor : Paulo Alexandre Jorge Ernesto Rodrigues Eduardo Chagas Manuel Guimaraes Miguel Mira Pedro Santo. Creative Sources CS 527 CD

On retrouve l’esprit de Cecil Taylor et de son Unit dans cette musique « free-jazz » enregistrée au Studio Namouche à Lisbonne. On n’aurait jamais imaginé il y a quinze ou même sept ans entendre un tel album chez Creative Sources, ni trouver le très classieux altiste Ernesto Rodrigues en telle compagnie. Le violoncelliste Miguel Mira est plus coutumier du fait avec Rodrigo Amado et Gabriel Ferrandini. Mais foin de spéculations esthétiques, vous avez ici du bon vieux free jazz joué collectivement avec deux excellents cordistes qui virevoltent , un pianiste compétent, un tromboniste allumé, un saxophoniste ténor enflammé et un batteur qui se bonifie tout au long de la session. Quatre parties dont les deux premières hautes en couleur avec des vagues incandescentes, des parties monodiques des cuivres évoluant par-dessus l’activité trépidante autour du batteur et du violoncelliste. Le troisième morceau se focalise sur les deux cordes qui scient à tout va, le tromboniste Eduardo Chagas hachant menu la colonne d’air et le pianiste piquetant ses commentaires avisés. Le sax emboîte le pas en faisant chuinter, grincer sa sonorité jusqu’aux harmoniques sauvages et frustes et le tromboniste soufflant à pleins poumons. Le travail de Jorge dans les harmoniques est méritant et la sensibilité et les idées d’Ernesto Rodrigues remonte à la surface apportant une couleur qui complète les morsures sur l’anche du saxophoniste. Chacun apporte sa pierre à l’édifice en faisant varier les plaisirs pour que cela s’écoute encore après vingt minutes et plus. Ça joue à l’emporte-pièce et cela me rappelle l’excitation éprouvée avec ces albums ESp, BYG et America de Frank Wright, Sunny Murray, Alan Shorter etc... Ça évolue dans des sphères plus mystérieuses et espacées tout en soutenant l’atmosphère un peu dramatique. La quatrième partie commence avec un riff du violoncelliste et le jeu passionné et extrême du violoniste, introduisant un motif mélodique ressassé du ténor, et les raclements du trombone, parfait leitmotiv pour l’empoignade finale … Du free en somme. Pour Cecil Taylor.

5 novembre 2020

Musica Elettronica Viva/ Stefan Keune - John Russell - Kris Vanderstraeten/ Trevor Taylor Oscillations Jazz Quintet/ No Base Trio

Musica Elettronica Viva Symphony 108 Live at Brno Philarmonic HermesEar / Ad Sensum Bonum HE 015 / aSB 03


À Rome, il y a plus de cinquante ans, trois freak-out de la musique contemporaine académique en mal de liberté, s’unissent pour former Musica Elettronica Viva avec d’autres personnalités (dont Ivan Vandor qui joua un rôle non négligeable dans le domaine de l’ethnomusicologie via le Conseil International de la Musique de l’Unesco, Steve Lacy etc…). Alvin Curran, Frederic Rzewski, Richard Teitelbaum et leur instrumentarium diversifié s’il en est. Aujourd’hui, l’écoute de cette SYMPHONY 108 publiée par Jozef Cseres sur son label Hermès Ear en collaboration avec ad Sensum Bonum et enregistrée au Brno Philarmonic, nous aiguille vers un véritable no man’s land esthétique où se croisent sens, signifiants, pratiques dans un merveilleux refus de l’homogénéité ou d’une cohérence programmée. Le clavier d’un grand piano classique se voit martelé quand des bruitages, kazoo et sonorités électroniques se télescopent par-dessus. On n’est en fait pas loin du bric-à-brac des Alterations (Beresford, Cusack, Day, Toop) ou de notre délirant I Belong To The Band (Bohman, Mayne, Sörès, Van Schouwburg), si ce n’est que le pedigree académico-historique des membres du trio MEV semble les rendre plus crédibles… Rzewski, pianiste fabuleux devant l’éternel, a été le successeur d’Henri Pousseur au Conservatoire de Liège et Teitelbaum a bien professé dans des cénacles de haut niveau. Quoi que ces musiciens aient pu faire comme projets sérieux et raffinés durant leur carrière, il faut admettre l’évidence ! Musica Elettronica Viva est une aventure déconcertante, subversive et qui remet à zéro nos habitudes d’écoute et sollicite notre imagination avec une dose de provocation aussi tranchante que subtile et une dimension délirante. Un sens de la collision et du contraste quasi surréaliste. Les transformations des sonorités électroniques par exemple sont remarquables (Teitelbaum : midi keyboardn Apple McBook Pro with Ableton Live Software, crackle box et Curran : computer, midi keyboard) et elles voisinent étrangement avec le shofar, le kazoo, la voix parlée de FR. Ce n’est pas un chef d’œuvre, car telle n’est pas leur intention, MAIS un chantier, un éclatement de contradictions, un faisceau d’informations, de commentaires, une conversation symbolique à bâtons rompus, un happening déstabilisant et non consensuel. Une façon radicale d’improviser invariante comme à l’époque où tout semblait possible dans un moche garage de la banlieue romaine pour des transfuges utopistes du Conservatoire. Il faut entendre les exclamations, râles et vociférations à la minute 39… pour le croire ! La beauté convulsive.

On Sunday Stefan Keune - John Russell - Kris Vanderstraeten New Wave of Jazz nwaj0036
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/on-sunday

Un concert de 2010 à l’Archiduc à Bruxelles dans une atmosphère intime et un lieu de rêve. En effet, si les bars sont souvent bruyants, à L’Archiduc, la magie de ce lieu Art Déco fait qu’on écoute avec attention et que rarement une conversation vient interférer avec la musique. Stefan Keune et John Russell jouent ensemble depuis 2000 et une mémorable tournée japonaise. Quoi de plus naturel qu’ils improvisent un dimanche après-midi en trio avec un percussionniste aussi visuel et poète des sons que Kris Vanderstraeten, lui-même un habitué du label NWJA de Dirk Serries et graphiste d'excaption. Stefan a développé un jeu exacerbé avec une articulation des extrêmes – harmoniques aigües, faux doigtés, frictions de la colonne d’air, éclats de scories, morsures du bec , glissements du timbre – et un sens sériel des harmonies. John Russell a reconsidéré entièrement la guitare archtop (cordes tendues par-dessus un chevalet) pour la faire sonner de manière méta-musicale, surréaliste en exploitant les harmoniques. Harmoniques, faut-il expliquer, produites en levant immédiatement le doigt posé contre la corde lorsque le plectre la fait vibrer. En alternant harmoniques et intervalles dissonants, en grattant et percutant les cordes, John Russell construit d'une manière arachnéenne un canevas mouvant sériel / atonal avec une expressivité fascinante et fantomatique dans lequel les autres improvisateurs doués s’insèrent merveilleusement. Confronté avec les deux duettistes, Kris Vanderstraeten s’inscrit parfaitement dans le continuum en nourrissant leurs inspirations et créant un espace avec son sens de la dynamique. Empathie. Il faut voir sa batterie faite main avec sa grosse caisse de 8,5 cm d’épaisseur, ses tambours chinois et objets insolites qui parsèment son installation et se promènent sur la surface des peaux. Il y a même un globe terrestre et un curieux objet lumineux qui tournoie désespérément. On Sunday ajoute une belle pièce au catalogue de Keune – Russell. Ça explose en se désintégrant ! Pour info, en duo : Excerpts and Offerings / Acta 14 – 2000, Frequency of Use / Nur Nicht Nur - 2002, et un morceau de 21 minutes, Mama Yi Says Hello dans Freedom of the City 2003 Small Groups / Emanem 4212. En collaboration : Deluxe Improvisation Series Vol. 2: 2001 Pt. 1/ ASE-03, Nothing Particularly Horrible avec Paul Lovens et Hannes Schneider / FMR 1993. À ne pas manquer !

Oscillations 12 Tone Music For Jazz Quintet Trevor Taylor FMR avec Shanti Paul Jayashina Josh Ison Dan Banks Jose Canha. FMR pas de trace dans le site ! Est-ce publié ?

L’infatigable Trevor Taylor, responsable enthousiaste du label FMR, se démène pour publier une suite impressionnante d’albums de free-music improvisée / free-jazz / expérimental au point qu’il devient un peu difficile de s’y retrouver, étant souvent débordé vu le nombre de projets auquel il a acquiescé sans même se donner le temps de réfléchir. La générosité même. Dans son catalogue trône Paul Dunmall, Trevor Watts, Frode Gjerstad, mais aussi Lawrence Casserley et ses vieux amis Ian Brighton et Phil Wachsmann avec qui il improvisait il y a déjà … cinquante ans. Dans les notes de pochette ce tout récent opus dont il a écrit les compositions en 12 tons (dodécaphonie) pour un Quintet de Jazz, il raconte l’anecdote d’un concert donné dans un pub avec le saxophoniste alto Jim Liversy. Leur musique était en fait du jazz dodécaphonique qui faisait dresser les cheveux de la tenancière qui s’écria « Too Hairy » ! Qui aurait pu penser qu’il puisse se mettre cinquante ans plus tard à écrire dans cet idiome avant gardiste du jazz des Fifties et des Sixties. En effet, Trevor est connu pour son travail de percussionniste avec ses percussions électroniques, marimba, vibraphones dont témoignent des enregistrements FMR avec le groupe Strings (Brighton Wachsmann Mattos), Lawrence Casserley & Phil Wachsmann (The Rings of Saturn), Paul Dunmall et Phil Gibbs (New Atmospheres) ou Ian Brighton et Steve Beresford (Kontakte). Un profil résolument contemporain et électronique. Toutefois, comme toute une génération de musiciens britanniques free, lui et ses pareils ont d’abord appris à jouer du vrai jazz moderne (Mattos, Brighton, Watts, Coxhill, …). Aujourd’hui , le voici à la tête avec un sérieux groupe de jazz contemporain réellement hors des sentiers battus. Ce sont d’excellents musiciens, peut-être pas des grand stylistes, mais ce qui importe ici c’est qu’ils rendent avec un grand talent l’architecture et l’esprit de la musique de jazz dodécaphonique conçue et écrite par Trevor dans laquelle un réel espace de créativité existe pour les musiciens. Les pièces jouées sont en fait un tremplin pour improviser dans les structures harmoniques et les canevas qui en découlent. C’est tout à fait convaincant, swinguant, aérien, subtil et puissant. Un véritable voyage dans les subtilités de la musique dodécaphonique swinguante ! Vraiment recommandable.

NO Base Trio : No Base Trio Jonathan Suazo Gabriel Vicens Leonardo Osuna Setola di Maiale
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4180
Basé à Porto Rico, le No Base Trio est composé de trois jazzmen de l’île qui en pratiquant le jazz moderne ont petit à petit évolué vers des formes musicales ouvertes et, comme le nom du groupe l’indique, ils ont supprimé les « bases » conventionnelles ou formelles du jazz traditionnel ou du moins cherché ailleurs leurs inspirations. Dans le graphisme de la pochette les lettres BASE ont été inversées haut/bas pour exprimer leur rupture. Et comme ils l’expliquent, lors de leurs parties de concert lorsqu’il se lançaient dans l’improvisation, ils prirent conscience du plaisir qu’ils en éprouvaient. À la guitare électrique, Gabriel Vicens, au sax alto et Ewi, Jonathan Suazo et à la batterie, Leonardo Osuna. À mon avis, le guitariste manie particulièrement bien les pédales d’effets avec une belle coordination simultanée en créant avec logique et un sens dramatique un momentum réussi sur la plupart des pièces, basées sur des riffs et des séquences repérables. Ses ressources sonores et ses alliages de timbre sont détaillés et diversifiés à souhait. Un pro inspiré plutôt par la mouvance jazz-rock avec une dose d’ambient que par le jazz per se. Le batteur a vraiment du métier et manie avec bonheur les rythmes multipliés et les enchaînements de pulsations en dosant ses efforts pour maintenir l’équilibre du trio. Du côté du souffleur, on dira qu’il est OK dans un registre « modal » et qu’il utilise consciencieusement et avec fougue des intervalles choisis, comme dans EXT VII. Les huit morceaux sont Intitulés EXT I, EXT II, etc… jusque VIII. C’est dans le VIII, qu’on peut entendre plus ou moins leurs improvisations les plus audacieuses. Le tout est excellemment produit. Les trois artistes envisagent leur démarche enregistrée comme étant complètement improvisée live et cite une série de musiciens de jazz comme Terry Line Carrington, Larry Polansky, Danilo Perez, George Garzone, Ray Anderson, Joe Lovano. Je pense que ce collectif est en train de se détacher des formes usuelles vers de nouveaux horizons créant un foyer actif à Puerto Rico. S’il leur semble avoir atteint un aboutissement avec ce No Base, on espère bien qu’il s’agisse d’un point de départ vers de nouvelles aventures qui les surprendront plus encore.

26 octobre 2020

Ivo Perelman meets three guitar wizards : Gordon Grdina, Pascal Marzan and Joe Morris with Matt Shipp & Hamin Honari : SHAMANISM - DUST OF LIGHT/EARS DRAWING SOUND - THE PURITY OF DESIRE

Ivo Perelman meets three guitar wizards : Gordon Grdina, Pascal Marzan and Joe Morris.
Shamanism on Mahakala Music : Ivo Perelman, Matthew Shipp & Joe Morris
Dust of Light/Ears Drawing Sound on Setola di Maiale : Pascal Marzan & Ivo Perelman
The Purity of Desire on NotTwo : Gordon Grdina Hamin Honari & Ivo Perelman

Brazilian saxophone player involved with the NYC Avant-jazz scene and iconic players like Matthew Shipp, William Parker, Joe Morris and Mat Maneri, Ivo Perelman is feeling a deep inner love story for the guitar, the instrument. Indeed, since the time of his sixth year he has practiced the classical guitar and the music of his compatriot composers like Heitor Villa-Lobos and studied in the Conservatory named after this legendary composer. His musical evolution took him to become one of the leading tenor sax player and improviser in the U.S. Perelman sax tenor playing is inspired by the saudade from Rio and one hears how marvelously he blows in the high range of his horn above its register using overtones and making them sing and curve with melody-like unique glissandos. Blindtesting, one can recognize Ivo’s playing from the first note. This specific and genuine pitch placement on any note on the saxophone, creating a kind very individual scales/intervals requires a huge daily work beyond imagination. Ornette Coleman is another great example of this. As his listeners have noticed, Ivo Perelman is working intensively with the same bunch of like-minded spirits since years as he wants to deepen fructuous musical relationship through mutual listening. But he likes, above all, renewed musical challenges. As Perelman maintains wonderful duos with Matthew Shipp, one of the most in-demand contemporary Afro-American pianist and with the very gifted and imaginative guitarist Joe Morris, they decided to create an intense soundworld contrasting and challenging the chordal and harmonic flurries and constructions of supreme piano and guitar playing simultaneously. In the piece Shamanism, the three are building pointillistic twists and turns and moving multi-angular shapes and sonic sculptures intertwining their capacities of instant composing in real time. There is some relationship to ping-pong or dancing in their improvisations specially in the interactions between the six strings and the 88 keys. Undulating on the waves of this pair, the saxophonist never looses his lyric vision and his surreal and natural sense of melodic invention. While listening to their chasing - free-wheeling flights along winding roads (Shamanism), you can always catch their precise knowledge of refined and complex harmonic structures. But as Spirit World testifies, the three are reaching the realms of balladry with a real poise and wit. Shipp’s touch reveals as a real asset and what does Joe Morris’ ricocheting with such piano playing is nothing else than acrobatic but deeply musical. On each nano second of its recording, Shamanism is coincidental music.
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/shamanism


Coincidence came out at the meeting of French guitarist Pascal Marzan with Ivo Perelman. Like Ivo, but later in his life, Pascal Marzan dedicated his time to the learning and the mastering the classical acoustic guitar, studying and performing the same Brazilian composer that the young Ivo teethed as a youngster : Heitor Villa-Lobos and his Préludes, Études and Guitar Concerto … But after having performed classical music and also improvised music with legendary British improvisers like guitarist John Russell, violinist Phil Wachsmann and clarinettist Alex Ward, Pascal decided very recently to refound completely his practice of his axe in tuning it very differently. He bought a new ten strings classical guitar build at the requirements of the legendary virtuoso Narciso Yepes, one of the greatest guitarist of the Twentieth Century. With a lucid and premonitory intuition, he tuned each string with an interval of a third of a tone from the next string in order to develop a kind of microtonality. Coincidentally, one of the closest musical mate of Ivo, alto virtuoso improviser Mat Maneri is completely involved in this microtonal universe since he learned it from his father, the now deceased composer and reed maestro, Joe Maneri. They even both recorded for the ECM label. When Pascal and Ivo met at one London gig, they both clicked like twins. I would add that Pascal’s tuning is allowing to play in sixth of tone, because as you know guitar frets are slicing one tone in two half-tones… and in two different scales of thirds of tones and also in equal temperament as the “normal” notes are still available. Mindboggling. Ivo Perelman strives to challenge his own diving in microtones playing above or below the “pure” notes adjusting meticulously his reed and mouthpiece air pressure and sticking to no Forte, but a softer breath with more nuances. As the intervals of the notes of this 6th tone guitar are so tiny, you wonder at listening to Dust of light/ Ears Drawing Sound. Is it a hybrid string instrument, an harp or an harpsichord? For my opinion of dedicated writer about improvised music, this is the most brilliant and deepest guitar concept in contemporary improvisation since the legendary Derek Bailey. Strangely, this string arrangement produces a spooky reverberation revealing the frail nature of the Spanish guitar body made of glued tiny pieces of wood. The session went unnoticed and the result went beyond any expectation. Confronted to all kinds of plucking and touching the strings with Pascal Marzan incredible right hand, fingers and nails and his multivoiced wild arpeggios, Perelman exceeds his current inspiration concentrating his breath and fingering to extend forcefully his high soaring notes and his singing alto range while you hear clear ruminations of past jazz heroes like Ben Webster and Don Byas or nods to Albert Ayler. The variety of musical forms created in the spur of the moment is absolutely amazing and strangely lyrical and earthy, both players making a tour de force of this unexpected musique de chambre. https://ivoperelmanmusic.bandcamp.com/album/dust-of-light-ears-drawing-sounds


Now the third piece of this unusual guitar-focused Perelman tryptich is centered around the oriental lute or oud of Gordon Grdina, also a jazz guitar player. His oud is of the same family of instruments of the Iraqi and Turkish classical music, the oud played by the geniuses - composers Munir Bashir and Cinuçen Tanrikorur. And to keep the music pulsating closer to its origin, both artists conveyed Hamin Honari, a specialist of the daf and tombak, the classic hand percussion instruments of Persian and Kurdish music. All three musicians of this Purity of Desire are avoiding “fusion” but create the interpenetration of their own musical experiences into new realms. In Purity of Desire – their first piece, Honari’s rhythms on the daf are pure Tabriz half-root Kurdish half-Persian radif with some fierce gyrations of crossing meters and rubbed and scratched effects on the skin. The saxist his biting his reed and overblows his fire articulation while the oudist plucks like a mad cellist would match wild Mingus fingerings. This is the embarkment ! Caution ! Each piece is nailed to propose the listener new rhythmic patterns and refreshed revamped melodic turns inclined to different kinds of trilogue. Everyone is an equal member of the group. It goes far beyond the so-called Folklore Imaginaire, once a moniker for improvised jazz blended with native music practice. This is real life for a Brasilian overblowing saxophone poet, an unconventional oud player with bravado and a pure Middle Eastern rythmician con fuego. Gordon is playing his oud in a quite original way improvising on the finger board like a dervish possessed, keeping the pulse and the extemporizations altogether, Hamin unleashes fingers strokes on the skin which bounce like a water stream on mountain pebbles. Gordon Grdina’s playing oscillates between his idiosyncratic soulful duende and some Middle Eastern reminiscences like a Scott La Faro on acid. As long we plunge the next pieces the music becomes purer, stronger and the improvisations more straight ahead, specialy when Hamin Honari handles the pear shaped tombak (The Joy That Wounds). Ivo Perelman is pushed inside his reserve extracting the weirder harmonics in synergy and syncoped shakes with his two compadres. His haunting high sounds match the purposeful odd intervals and his lyrical extreme bending overtones. There are some interesting common grounds inside the playing of both oudist and saxophonist in the way they calibrate their sounds, curving the notes : the ghosts of mutual listening almost perceptible. A serious, joyful and dramatic journey in between “world” musics creating a marvelously unknown but palpable musical adventure.


With such three uncommon recordings, Ivo Perelman demonstrates his determination to explore new musical ways and sounds’ occurrences extending the real time instant composing / free improvising practices through the meeting of new very gifted individuals (Marzan, Grdina, Honari, Mahall) and deepening his longstanding collaborations into his NY brotherhood (Shipp, Morris, Parker, Dickey, Cleaver). About Dust of Light again.What does Pascal is beyond "normal" imagination. And this also the case of Ivo with his crafted curved notes !! Pascal 's guitar is tuned this "strange way" as I can exemplifiy here : one string open is by example tuned one third- flatted D , the second fret is thus a one third- flatted E and the middle point / first fret has a one third sharp D + one sixth . The next higher string open is a natural D. So there are two series of thirds following the position of the left hand fingers on either the odd frets or the even frets (french pair/impair) . Piling up sixth of tones : plucking different strings stopped on even or odd frets one fret of each other . That seems quite complex saying it but this requires a quick mind to manage such tuning and creating architectures of patterns, waves , lines etc... juggling in between the idiosyncracies of such resonances and their connecting points / notes ... It is actually mind boggling. Not only does Ivo Perelman have a superlative instrumental talent and is a very original musician, but in addition he knows, through instinct, his deep sensitivity, and his instant imagination, how to play the things that go best with many different situations and the most varied instrumental and personal configurations, which as far as I know are written in purely acoustical music. In the beginning he was involved with his own selected colleagues such as Matt Shipp, William Parker, Michael Bisio, the late Dominique Duval, Joe Morris, Mat Maneri, Gerald Cleaver, Whit Dickey, etc. But now, he himself discovers his abilities to express the unspeakable in blending in as close as possible with the universe of a Pascal Marzan or a Rudi Mahall, while remaining faithful to his own language with a marvelous suppleness and very fine empathy. The points of convergence are drawn by an innate sense of suggestion and micro-details which one captures in the wind in the unfolding of improvisation. These qualities are not shared often by all improvisers, even among the most esteemed or legendary ones. Some are even geniuses, but certain confrontations don't change their sound print by one iota. This particular quality,for example, is the essence itself of the art of Derek Bailey during his ascendant period, or the great Fred Van Hove who could stay himself in his own universe while creating dialog with such different players like Albert Mangelsdorff, Paul Rutherford, George Lewis, Anthony Braxton or Lol Coxhill. Like both these champions of free improvisation, Ivo's playing unleashes secret hooks to tie these unexpected little correspondances and ephemeral echoes with the other's players sounds and signals in a way that (deep) mutual listening is genuinely palpable. This is what, I think, makes his work important, as a worthy proper expressive musical heir (fire eater) of an Albert Ayler with a stunning capacity for melodic invention, Ivo Perelman became a true free-improviser (and never behaving like a "soloist - jammer") entirely involved in constant close mutual listening and creative imagination, while remaining a real jazz player.

24 octobre 2020

Elisabeth Coudoux Emiszatett/Tristan Honsinger Nicolas Caloia Joshua Zubot/ Valentin Ceccaldi/Dietrich Petzold Ernesto & Guilherme Rodrigues Matthias Bauer

Les cordes, les cordes , les cordes. Le violoncelle !

Elisabeth Coudoux Emiszatett – Phisys impakt records impakt 014

Pas moins de 9 improvisations de densités et dynamiques différentes pour cinq instrumentistes dédiés à la libre improvisation. La violoncelliste Elisabeth Coudoux s’est adjointe l’aide d’un moteur et la présence active de quatre autres improvisateurs. J’avais déjà chaviré pour son excellent album solo, Some Poems, Cello Solo et Octopus un singulier quartette de violoncelles (Leo Records). Donc, je me devais de découvrir plus. Le tromboniste Matthias Muche, le contrebassiste Robert Landfermann, le pianiste Philipp Zoubek (préparé et synthé), le percussionniste Etienne Nillesen (extended snare drum) l’entourent dans Emiszatett, un ensemble cohérent qui juxtapose ou conjugue un appétit sonore « abstrait » ou « bruissant », un sens de la forme et parfois des ostinati enlevés. Les cinq improvisateurs font corps l’un à l’autre dans une réelle dimension collective. Il arrive que deux ou trois solos se distinguent au détour d’un silence, comme du sel sur la queue. Trois compositions d’Élisabeth Coudoux : Physis, Vineyard Snall et Drawing, respectivement 6 :15, 4 :08 et 5 :16. Les six autres sont des improvisations collective du groupe. On entend clairement une direction dans l’improvisation issue de la musique contemporaine d’avant-garde et peut-être de la fréquentation de conservatoires où la pratique de l’improvisation est encouragée ou enseignée/pratiquée. Bien qu’il y ait de temps à autre une ou deux incartades ludiques, c’est une musique jouée de manière appliquée, concentrée sur un son de groupe cohérent et évolutif. Le bon point de leur musique est qu’elle peut être écoutée et réécoutée à la file, on ne s’ennuie pas. Il y a toujours une autre perspective et d’autres dimensions qui se dévoilent d’une écoute à l’autre et d’un instant à l’autre. Certains diront que cela manque un peu de folie, mais j’ajouterai qu’ils ont surtout évité de suivre les voies actuellement les plus rabâchées dans quelles « directions » que ce soient, sans les citer. Ça fatigue. On y trouve des sonorités agencées avec d’autres sonorités qui se complètent et se stimulent à ravir. Il y a aussi de l’énergie, de la subtilité, des nuances et un sens assumé de la dynamique. Lors de cet enregistrement, ils ont tout fait pour adhérer à la formule choisie et dans les concerts qui devraient suivre, connaissant bien l’un ou l’autre, je suis certain qu’ils vont se surpasserPas moins de 9 improvisations de densités et dynamiques différentes pour cinq instrumentistes dédiés à la libre improvisation. La violoncelliste Elisabeth Coudoux s’est adjointe l’aide d’un moteur et la présence active de quatre autres improvisateurs. J’avais déjà chaviré pour son excellent album solo, Some Poems, Cello Solo et Octopus un singulier quartette de violoncelles (Leo Records). Donc, je me devais de découvrir plus. Le tromboniste Matthias Muche, le contrebassiste Robert Landfermann, le pianiste Philipp Zoubek (préparé et synthé), le percussionniste Etienne Nillesen (extended snare drum) l’entourent dans Emiszatett, un ensemble cohérent qui juxtapose ou conjugue un appétit sonore « abstrait » ou « bruissant », un sens de la forme et parfois des ostinati enlevés. Les cinq improvisateurs font corps l’un à l’autre dans une réelle dimension collective. Il arrive que deux ou trois solos se distinguent au détour d’un silence, comme du sel sur la queue. Trois compositions d’Élisabeth Coudoux : Physis, Vineyard Snall et Drawing, respectivement 6 :15, 4 :08 et 5 :16. Les six autres sont des improvisations collective du groupe. On entend clairement une direction dans l’improvisation issue de la musique contemporaine d’avant-garde et peut-être de la fréquentation de conservatoires où la pratique de l’improvisation est encouragée ou enseignée/pratiquée. Bien qu’il y ait de temps à autre une ou deux incartades ludiques, c’est une musique jouée de manière appliquée, concentrée sur un son de groupe cohérent et évolutif. Le bon point de leur musique est qu’elle peut être écoutée et réécoutée à la file, on ne s’ennuie pas. Il y a toujours une autre perspective et d’autres dimensions qui se dévoilent d’une écoute à l’autre et d’un instant à l’autre. Certains diront que cela manque un peu de folie, mais j’ajouterai qu’ils ont surtout évité de suivre les voies actuellement les plus rabâchées dans quelles « directions » que ce soient, sans les citer. Ça fatigue. On y trouve des sonorités agencées avec d’autres sonorités qui se complètent et se stimulent à ravir. Il y a aussi de l’énergie, de la subtilité, des nuances et un sens assumé de la dynamique. Lors de cet enregistrement, ils ont tout fait pour adhérer à la formule choisie et dans les concerts qui devraient suivre, connaissant bien l’un ou l’autre, je suis certain qu’ils vont se surpasser.

Continuons avec un autre violoncelliste incontournable : Tristan Honsinger

In The Sea : Tristan Honsinger Joshua Zubot Nicolas Caloia. Forks and Spoons Creative Sources CS 572 CD

Le fabuleux violoncelliste Tristan Honsinger traverse les décennies sans jamais faillir à sa réputation de musicien improvisateur exceptionnel et d’instrumentiste à la sonorité et à la projection de celle-ci uniques. Avec In The Sea, il construit les pages parmi les plus belles de sa longue carrière : un concept vivant et authentique de trio à cordes qui recycle des codes musicaux conventionnels avec audace, excès, énergie et une expressivité loufoque, presque criarde. Un sens de l’hésitation, de la répétition ressassée de bribes de mélodies qui débouche sur des envolées irrésistibles ou des élégies faussement compassées. De l’expressionnisme graphique, visuel, théâtral en musique, concertante certes, enjouée, sérieuse et joyeusement ludique. Le violoniste Joshua Zubot s’inscrit entièrement dans cette équipée et le contrebassiste Nicolas Caloia en construit consciencieusement les fondations invisibles mais palpables. Les cadences de base des morceaux sont appuyées surtout par Tristan et le son énorme de son coup d’archet inimitable. La qualité de l’écriture des thèmes et de leur évolution, les structures décalées, cette gaucherie voulue, ces mimiques ont toutes un air de fête ou une qualité désenchantée, un feeling que nous ne trouverons pas ailleurs. Cecil Taylor a une fois dans sa vie enregistré sans batterie et en trio … avec Tristan Honsinger (et Evan Parker) : The Hearth (FMP 1988). Par la suite, Tristan a joué dans plusieurs des groupes de CT. Je dis ça rien que pour ceux qui l’ignorent (cette relation de TH avec CT), mesurent la stature du personnage. Aussi comme Cecil, il insère sa poésie dans la musique. La sienne a un côté symbolique et terre – à – terre délirant, surtout sa diction digne de Beckett ou Ubu. Fusent de tout côté des prouesses et des élans passionnés ou furieux ou nostalgiques et des pointes de blues. La musique savante dépucelée par la musique populaire. La sagesse et la folie de la pureté/impureté musicale. S’il faut commander leur autre album chez Relative Pitch aux USA, on aura à régler les frais de port (15 USD), autant se fier à ces Fourchettes et Cuillères, il vous en manquera toujours pour pouvoir déguster leur musique dignement. Passez les plats. J’ajoute encore avoir chanté le jour même * sur la scène où leur musique a été enregistrée le 19 novembre 2016 à Heiligenkreuz im Lafnitztal. Quel souvenir ( !) revécu ici pleinement grâce à l’enregistrement de qualité par Iztok Zupan. In The Sea.

Poursuivons avec un autre (violoncelliste) : le français Valentin Ceccaldi

Valentin Ceccaldi Ossos
Cipsela cip 009

Cipsela, le label portugais, nous a déjà gratifié de plusieurs albums solos (Carlos Zingaro, Marcelo Dos Reis, Joe McPhee et Luis Vicente). Sous le signe de la forge avec trois morceaux, Enclume, Marteau, Étrier qui évoque aussi le logo initial d’Incus, le label, les trois osselets (Ossos) de l’oreille interne qui vibrent en empathie sous le tympan, l’archet du violoncelliste français Vincent Ceccaldi nous donne à rêver et à penser sur les vibrations intérieures de l’âme secrète de la basse à cordes. Une contrebasse est une contrebasse et un violoncelle est une basse moins grave et plus propice en enrichir le spectre sonore. Ce sont ces valeurs expressives de base que nous livre Vincent Ceccaldi avec cette richesse de timbres tant naturelle que préparée. Ce n’est pas à proprement parler une histoire ou un programme mais des strates quasi géologiques. Matières, densités, voix ténue, agrégats, condensations, drones réitérées, chute abrupte où la coupe de terrain affleure : enclume. Un travail systématique, intense sur les aigus saturés, grinçants et des harmoniques pointues alternant avec cet archet qu’on torture en faisant crier les cordes ou gratter leur fil. S’ensuit, un pizzicato tout simple répété et décalé dans un effet de pendule improbable et délicieux plus autres variantes… : Marteau. On fait dire le plus avec un presque rien. Techniques alternatives dont il met en scène leurs singularités comme dans un rituel. Il y a un côté légèrement hiératique ou symbolique. Mais il faut dire que la qualité d’exécution est impeccable, les intentions sont assumées avec brio. Un concert de cette musique doit sûrement être un excellent moment pour autant où l’auditeur veut pénétrer dans le monde intérieur de l’artiste et l’accompagner où seul, lui, peut se rendre. Convaincant.

Cet album de Valentin Ceccaldi offre une vision différente que l’œuvre en solo du violoncelliste portugais Guilherme Rodrigues, Cascata, parution récente (et chroniquée ici) du label Creative Sources, fontaine inextinguible d’enregistrements innovants et autres que dirige son père l’altiste Ernesto Rodrigues. Voici un beau témoignage en quatuor à cordes.

dis con sent Dietrich Petzold Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Matthias Bauer Creative Sources CS 563 CD

En commandant l’album d’In The Sea, le fidèle Ernesto Rodrigues a mis cet album dans le paquet parce qu’en qualité de cordiste – violoniste engagé, il se doutait bien que ce dis con sent trouverait grâce à mes oreilles. Il a tout à fait raison. Cet album dans lequel les deux Rodrigues père et fils sont aux prises avec deux pointures berlinoises, le violoniste Dietrich Petzold et le contrebassiste (et cadet des frères Bauer – les trombonistes) Matthias Bauer dans un exercice salutaire : comme l’a toujours professé, répété et inscrit dans le marbre, les instruments de la famille des violons ne donnent leur pleine mesure qu’en étant rassemblés à l’abri des éclats des cuivres, des fréquences invasives de la percussion et de devoir adapter leur doigté à la tricherie de l’accordage du piano (l’addition des fréquences des intervalles de seconde, tierce, quarte, etc… n’est pas transitive). Ce n’est pas le premier des enregistrements du tandem Rodrigues, ensemble ou séparés, en groupe exclusivement cordiste à archet, mais ce dis con sent est sans doute une trace discographique majeure dans le cursus. Bon à savoir, vu l’étendue du catalogue C.S. Pour les reconnaître l’un de l’autre, Guilherme, c’est le fils souriant et il joue du violoncelle. Le père, pensif, excelle à l’alto, un instrument difficile pour lequel Dietrich Petzold est aussi crédité, en sus de bowed metal. En traversant d’écoute les pièces numérotées de I à VII, on a droit à toute la gamme des occurrences sonores, des cadences, des émotions, des raffinements et des emportements. Il n’est pas inintéressant de comparer au Stellari Quartet de Phil Wachsmann, Charlotte Hug, Marcio Mattos et John Edwards dont Emanem a publié deux albums et dont l’instrumentation est quasi-identique. Avec deux British et un Brésilien londonien d’adoption, il y a une dose d’excentricité, d’expressions plus individualisées. Mais les moments offerts par ce quartet Lisbonne – Berlin recèlent bien des qualités au niveau des timbres et des agencements interactifs dans une synergie pleinement vécue. Lueurs vif-argent, couleurs sombres, élégies vespérales, rebondissements primesautiers, créations de formes bien marquées et évolutives, ouvertes à la contradiction, entremêlements de frottés saturés et de doigtés en saccade, torsades de sons boisés et moirés. C’est tout bonnement exemplaire. Pierre Boulez a de son vivant invité le Stellari Quartet au festival de Lucerne à l’écoute d’un CDr proposé par Charlotte Hug. Charlotte : « Maestro, c’est de la musique entièrement improvisée ! ». Le compositeur avait souvent manifesté sa « désapprobation » face à l’improvisation. Mais il fut convaincu par le résultat qui utilisant les possibilités sonores des cordes et leurs imbrications etc… qui était très proche de la consistance et de l’évolution dramatique et musicale d’une œuvre conçue par un excellent compositeur et jouée par des instrumentistes au sommet de leur art. C’est bien l’impression de cette vérité, de cette réalité que je perçois ici. Une œuvre qui appelle à la réécoute, au chérissement Rosenbergien et mérite de figurer dans les annales.