lundi 24 septembre 2018

Biliana Voutchkova Michael Thieke Roy Carroll/ Edoardo Marraffa & Nicola Guazzaloca / Rudi Mahall & Ivo Perelman / Antoine Beuger - Nikolaus Geszewski

Voutchkova / Thieke / Carroll as found Sound Anatomy SA 10

Sound Anatomy est un label Berlinois intitulé « A new channel for original electroacoustic and experimental music » et mis sur orbite par Richard Scott, un champion du Modular Synth. Le catalogue déborde de références alléchantes. Outre Richard Scott lui-même, on notera pêle-mêle les noms de Kazuhisa Uchihashi, Clive bell, Axel Dörner, Jon Rose, Evan Parker, Richard Barrett, Michael Vatcher Ute Wassermann, Emilio Gordoa et Audrey Chen avec qui Scott a enregistré un duo vraiment recommandable. La violoniste Biliana Voutchkova (aussi vocaliste), le clarinettiste Michael Thieke et Roy Carroll aux electro-acoustic mediase concentre sur des drones qui font vibrer des aigus brillants, tremblants, intenses, unissons fragiles et altérés soigneusement par un changement d’intensité ou un glissement de note. Concerné par la hauteur exacte et tenue en sustain/ halo et les harmoniques qui s’en dégagent, les musiciens enchaînent sur d’autres timbres ou textures parfois sans que l’on s’en aperçoive. Un motif joué à l’archet rebondissant est répété et malaxé jusqu’à ce que la trajectoire amorce des échanges plus contrastés vraiment intéressants pour plusieurs raisons (formelles, sonores, mystérieuses) entre autres pcq faisant partie intégrale du tout et de ce qui vient d’être joué  … Thieke respire de curieuse façon dans son bec de clarinette. Curieusement, la répétition de sons noisy, d’agrégats sonores et d’actions instrumentales instaure un rapport auditif avec les sons qui se métamorphosent, créant ainsi une véritable tension dans l’évolution de as found (38 :11).  as left dure  8:40…  
Mastered by Richard Scott et Photography / Design by David Sylvian.
Voilà un enregistrement qui mérite une écoute approfondie et nous invitera à passer un moment de création avec ces trois artistes. 

Edoardo Marraffa & Nicola Guazzaloca EM Portugal. SPM II 

Produit par la Scuola Popolare di Musica Ivan Illich, une école de musique alternative et expérimentale pas comme les autres située à Bologne, et avec l’aide de Bologna Unesco City of Music, EM Portugal nous offre deux improvisations du duo Marraffa – Guazzaloca, professeurs et animateurs de cette école et duettistes depuis une bonne dizaine d'années. On leur connaît plusieurs albums, dont Gluck Auf (Setola di Maiale) et Les Ravageurs (Kolopotek). Em Portugal contient deux longues improvisations enregistrées au Festival MIA à Atouguia de Baleia et à la Livraria Ler Devagar à Lisbonne. Edoardo Marraffaa acquis un style vraiment personnel au sax ténor et double au sopranino. Ses idées de jeu, vocalisations, articulations, inflexions, peuvent avoir un air de famille de celles des Luc Houtkamp, John Butcher ou même Stefan Keune et bien sûr l’Archie Shepp des sixties et Ayler. Sifflements d’harmoniques aussi hargneux que chantants. Tout en marchant dans les pas de souffleurs du free-jazz, Marraffa a un jeu personnel immédiatement identifiable tant par le timbre et sa sonorité que par la construction de ses improvisations. L’apparence expressionniste exacerbée est conjointe à une réflexion basée sur le sens des proportions et de la forme (visuelle) et des harmonies distendues par un travail minutieux sur le son, le bec et l’anche. Au sopranino, il canarde comme un dératé, vraiment jouissif en étirant les notes comme un Coxhill ultramontain. Nicola Guazzaloca est un des pianistes les plus convaincants parmi ceux qui prolongent ou redéfinissent les apports de Cecil Taylor, Alex von Schlippenbach ou Fred Van Hove, comme Agusti Fernandez, Sten Sandell, . Au fil de ses nombreux albums que ce soit avec Marraffa (le récent Les Ravageurssur Klopotek) avec Szilard Mezei en duo (Lucca & Bologna Concerts)ou en trio avec Tim Trevor Briscoe (Cantiere Simone Weil/ AUT & Exuvia/ FMR), et en solo (Tecniche ArcaÏche et Live At Angelica), Nicola Guazzalocaaffirme sa capacité créative à renouveler son jeu, ses idées, ses concepts, le feeling de l’instant et la trajectoire d’une performance. Sa puissance virtuose et ses qualités rythmiques, son toucher franc et limpide, le renouvellement constant de ses idées musicales et la densité de ses accords pousse son camarade dans les excès les plus répréhensibles. Entre les deux acolytes que tout semble séparer règne un sens de l’écoute, un esprit ludique et l’imagination combinés en toute spontanéité. Ils savent happer chez l’autre un détail d’un frêle instant pour le resservir/ recycler instantanément avec un son inattendu. NG se montre ici sous son jour le plus agressif (Pour la musique de chambre, cliquez ses groupes avec le violiste Szilard Mezei). La musique du duo  ne laisse pas indifférents. Elle a gardé la fraîcheur et l’aplomb des pionniers de la free-music ne fut ce que par le contraste improbable de leurs personnalités. Du Free Jazz original par la grâce des qualités intrinsèques de nos duettistes. 
PS : Disque sorti tout frais : impossible d'en trouver déjà (le 25/09/18) une image sur le net. 

Rudi Mahall & Ivo Perelman Kindred SpiritsLeo Records 2 CD LR CD 840/841

Double cédé de 100 minutes de duo saxophone ténor (Perelman) et clarinette basse (Mahall) réparties en douze improvisations spontanées où l’impétuosité et l’appétit sonore soulignent tout autant un évident sens de la forme et de la dramaturgie  qu’un élan spontané sans rétroviseur ni calcul. Les idées fusent et s’échangent d’un bec à l’autre, chaque musicien, aussi typé qu’ils puissent être l’un par rapport à l’autre, s’abandonne dans l’instant à la musique qui se fait, sortant souvent du bois ou des sentiers battus. Il est parfois difficile de distinguer si c’est le sax ou la clarinette basse tant leurs staccatos sont puissant, leurs sonorités chaleureuses et leur dialogue rapproché. Une invention mélodique merveilleuse s’épanouit et l’amour du son envahit leurs âmes qui aiment à s’égarer dans les harmoniques et les sursauts d’octave et de quinte augmentée. Ils aiment à réitérer des motifs hachurés, découpés comme un diamant à tailler ou une flèche à chauffer à la flamme sauvage des feux de brousse. En focalisant leurs improvisations sur le concassage exorcisant de motifs mélodiques courts qui s’enchaînent en se répondant, s’écartant, s’inversant, s’échappant, se découpant, se recollant et s’ajustant, ils inventent une manière de construire une musique de souffles conjoints/disjoints comme on n’en a très peu entendu. C’est sans doute fortuit voire accidentel. Mais de grands improvisateurs libres sont payés pour créer leur univers commun dans l’immédiat sans s’être concertés au préalable. Le sixième sens. Le clarinettiste n’a d’autre choix que d’étirer les notes au-delà de la gamme face aux timbres du saxophoniste. Une bribe d’air jetée en l’air par RM revient instantanément dans le souffle de IP avec une petite idée géniale. Le génie naturel des vrais improvisateurs, lyriques envoûtés de surcroît. Ils renouvellent le genre (jazz free improvisé) parce qu’ils ont tous deux une créativité et un vécu qui n’a rien à envier à plusieurs créateurs – pionniers qui ont défini cette musique il y a cinquante ou quarante ans. Musiciens de jazz confirmés (il faut entendre leur version des compositions de Thelonious Monk), ils n’hésitent pas à assumer le champ d’investigation sonore de l’improvisation libre en se perdant dans les méandres et les espaces indéfinis du jeu compulsif, extrême, en faisant reculer le moment de la redondance vers l’infini, entre autres par un sens du timing prodigieux. De la hargne et de la tendresse, suave et brûlant à la fois. Et des extrêmes sonores… Je pense que parmi les nombreux duos et trios suscités par Ivo Perelman, ces Kindred Spirits avec Rudi Mahall sont à mon avis une de ses meilleures initiatives. À écouter d’urgence pour votre plus grand plaisir ! Pour ceux qui en ont la capacité d’écoute et d’absorption, il y a un deuxième CD ! 

Antoine Beuger to the memory ofinexhaustible editions ie-007
By Nikolaus Gerszewski  conceptual soundproductions Budapest 

Musiciens : Nikolaus Gerszewski: piano, objects, Lenke Kovács: vocals, Ferenc Getto: vocals, objects, László Németh: trumpet, Dorottya Poór: violin, Nóra Lajkó: guitar, Julien Baillod: guitar, feedback Andor Erazmus Illés: electronics Erik Benjámin Rafael: percussions, objects 
Conceptual, c’est vraiment le cas de le dire. Les notes de pochette de Nikolaus Gerszewski mettent l’œuvre, sa réalisation et la philosophie qui la sous-tend en contexte. Parsemés dans le silence, se font entendre tour à tour les interventions solitaires/ solistes ponctuelles de chacun des musiciens vocalement ou avec leur instrument respectif. Dynamiques et intentions semblent être la prérogative de chacun d’eux. Il n’y a pas d’indications « paramétriques » dans les instructions / la partition. Les sons (ou le son) joués par chaque musicien à chaque intervention est considérée comme une pièce en soi. Les mots parlés sont sensés apporter une dimension poétique et interviennent de plus en plus fréquemment dans la deuxième partie de l'oeuvre jusqu'à ce qu'ils remplacent les instruments. Comme si cette suite interminable de "solos" ultra-courts était en fait une conversation secrète, codée (en langue magyare, généralement inconnue des locuteurs indo-européens que nous sommes). Un dialogue distendu par le temps.
Je pense que cette œuvre nécessite d’être vécue et écoutée en concert plutôt qu’en disque. Les musiciens sont concentrés et démontrent une réelle capacité à ne pas jouer cette musique n’importe comment. Chacune des interventions étant très courte, l’élément conducteur est la variété/ multiplicité insolite des différentes attaques et caractéristiques sonores de celles-ci au fur et à mesure que musiciens et auditeurs avancent dans la pièce et l’intention – l’intensité – le lâcher prise de l’exécutant créateur . C’est l’élément Ba-ba de la musique en fait, où le musicien doit concevoir instantanément ce qu’il fait au moment où il le fait, même s’il a la liberté d’y penser bien avant, vu que chacun joue plus ou moins à tour de rôle. D’où sans doute la signification du mot conceptuel. En tant qu’auditeur, je m’arroge la liberté d’interpréter la musique pour moi-même. Une œuvre intéressante. Le label inexhaustible editions est sûrement un des labels les plus pointus de la galaxie improvisée – alternative. 


jeudi 20 septembre 2018

Fabrice Charles Sophie Delizée Gérard Fabbiani / Ivo Perelman & Jason Stein / Paul Dunmall Phil Gibbs Neil Metcalfe Ashley Long John/ Alex Cline Dan Clucas Peter Kuhn Dave Sewelson Scott Walton/ Eugenio Sanna Massimo Simonini Edoardo Ricci Edorado Marraffa Mirko Sabatini

Pfff …Charles Delizée Fabbiani  

Voici un remarquable document d’une musique improvisée enregistrée à trois par Fabrice Charles, trombone, Sophie Delizée, voix et Gérard Fabbiani, clarinette basse en 2008 ou 2009 un soir et un lendemain matin. Cinq pièces entre 9’25’’ et 16’48’’. Album autoproduit avec un beau texte poétique illustré dans un livret inclus dans la pochette ouvrante. On pourrait rapprocher cette musique de celle du trio Contest of Pleasures de John Butcher, Xavier Charles et Axel Dörner. C’est tout aussi intéressant, dynamique et captivant. Je viens de mettre la main dessus en juillet dernier. C’est le genre d’albums qu’on conserve précieusement dans la pile des (nombreux) incontournables qui font craquer l’enveloppe de l’espace-temps et dont les instants font coordonner par un hasard pas si fortuit de superbes occurrences sonores en tout liberté. J’ajoute encore que certains albums de Butcher ou de Dörner sont moins affriolants que ce Pfff…magique. Tout l’intérêt réside dans le travail minutieux sur le son, dans les timbres où le bruit en tant que tel est complètement intégré, dans le flux sauvage et contrôlé par l’écoute sensible et l’action précise dans l’instant qui très souvent semble ici ne pas se répéter. L’enregistrement sature légèrement par instants, mais ce n’est pas un défaut, car il est pris au plus près de l’instrument, permettant la captation de son intimité et de celle des bruissements favorisés par leur activité instrumentale à la limite des possibles sonores et au-delà. Les sons défilent au fil des secondes et se métamorphosent constamment, chaque improvisateur recherchant de nouvelles choses par rapport à la musique des deux autres et la sienne. Accents, éclats, murmures, harmoniques, diffractions du spectre sonore, intensités, craquements, effets de souffle, percussion des lèvres sur l’embouchure, vibrations minimalistes, grognements, phonèmes sourds ou voilés, variations infimes et infinies, poésie sonore, soubresauts de la glotte ou de l’anche et du bocal, sens pointu du timing, paroles subreptices d’une langue imaginaire, interactions imaginatives et illimitées et leurs coordinations instantanées imparables. Amateurs inconditionnels de l’improvisation libre et autres poètes, n’hésitez pas à contacter les deux musiciens/producteurs de cet album fantastique : www.gerardfabbiani.com. Un morceau de la session non publié dans ce cd se trouve ici : www.gerardfabbiani.com/son/ecoute.html Cliquez sur Pfff / S- 11.41 .
Ce trio sublime dépasse allègrement la somme de ses parties. Un vrai trésor. 

Ivo Perelman & Jason Stein Spiritual Prayers Leo Records CD LR 842

New York, sax ténor, Ivo Perelman. Chicago, Jason Stein, clarinette basse. Une belle conversation entre deux souffleurs habiles à convoquer graves bourdonnants, glissandi et harmoniques expressives, déambulation onirique dans l’espace, souffles graveleux et étirés, mélodies impalpables, sens de la dynamique, papillonnements indicibles, étirement vers les extrêmes, articulations bousculées. Sans contrebasse, piano et batterie. Une belle conférence des oiseaux désignant à chacune des huit improvisations en duo, un nouveau domaine à explorer, des idées musicales à distendre … Entre autres, une séquence pépiante  et bruissante durant la quelle  les souffleurs dialoguent avec leur seuls becs … sans saxophone jusqu’au concassage cocasse des sons, canardage, si on veut.. J’aime particulièrement le jeu subtilement microtonal chaleureux (évoquant singulièrement l’Archie Shepp de the Way Ahead, The Pickaninny et Magic of the Juju) du saxophoniste. Musiciens de jazz « libre », Jason Stein et Ivo Perelman déclinent les appétences du jazz contemporain pointu avec bon nombre de paradigmes de la libre improvisation et beaucoup de naturel. Les deux artistes ont pris de la graine dans la lignée des duos d’anches de Braxton, Evan Parker, etc... Complexité, densité, intensités, évocations, univers multiples qui s’interpénètrent, musiques de l’instant et de la mémoire des instants qui viennent de s’écouler, l’essence des choses. Au fil des morceaux, Jason Stein s’accroche méthodiquement à de nombreuses échelles tel un acrobate, alors qu’Ivo Perelman dérape en altérant (presque) chaque intervalle avec sa griffe sonique personnelle, un cri apaisé : le feu qui couve sous la cendre. Vraiment un excellent disque à écouter avec ravissement. 

Seascapes Paul Dunmall Phil Gibbs Neil Metcalfe Ashley Long John FMRCD484-0318

Sans doute un des albums « musique de chambre jazz improvisé libre » les plus attachants de la galaxie Dunmall. Paul Dunmall au sax ténor et soprano, Phil Gibbs à la guitare électrique, Neil Metcalfe à la flûte baroque et Ashley Long John contrebasse… et archet ! Le contrebassiste dynamise les échanges avec une approche joyeusement percussive tant à l’archet inquisiteur qu’aux doigts puissants. On songe à Barry Guy jeune acoustique – post La Faro (sans les dégoulinades émotives d’aucun), en ajoutant qu’il est très personnel – reconnaissable. Tous les amoureux de la contrebasse se devraient de (pouvoir) l’écouter un jour. Ce niveau de jeu coule de source dans une équipe où officie le saxophoniste Paul Dunmall et le guitariste Phil Gibbs, deux des improvisateurs les plus remarquables sur leur instrument. Neil Metcalfe est un musicien secret qui injecte une belle dose de microtonalité dans les volutes aériennes de ses improvisations créant une émulation avec la propension à Dunmall à plus distendre ses notes au soprano. Le timbre de son instrument (en bois) diverge de la flûte métallique et il arrive à lui insuffler un brillant … et de subtiles blue notesinattendues sur un tel instrument. Il ajuste sans doute très précisément le cylindre de son embouchure suivant sa très longue expérience. Même si Neil, aujourd’hui septuagénaire, est peu connu hors de la communauté Londonienne, il s’est révélé après de nombreuses décennies obscures, un élément indispensable ou considéré parmi l’entourage de « pointures » telles que Dunmall, Paul Rogers, Evan Parker, Adrian Northover et de la jeune génération des Tom Jackson, Olie Brice, Benedict Taylor et Dan Thompson. Une personnalité en phase avec celle de Lol Coxhill, son ami disparu. C’est un peu vers Lol et sa voix – système ultra-personnel d’étirement des notes au micropoil inimitable, que lorgne Dunmall dans cette session. C’est sûrement une démarche spontanée de sa part, ses ressources et sa vision ne sont jamais restreintes : difficile de tracer avec précision sa personnalité et le champ de ses investigations en constante extension. On s’en aperçoit au fil de ses innombrables albums qui finissent par donner le tournis à ceux qui le suivent à la trace et mystifient les autres. Guitariste sensible et peu amplifié (quelques effets bien dosés durant cette session, Phil Gibbs tournoie, gire, réitère des arpèges sans attaque, cascade de liquides aux couleurs délicates et travaillées. Un feu follet de la six cordes qui glisse instantanément de la position « face » avec la gauche sur la touche et la droite entre le chevalet et le haut du manche, au tapping intuitif par dessus les frettes ou jusqu’à la position couchée sur les genoux où les mains et les doigts folâtrent indépendamment comme sur une harpe ou un piano, (attirant le regard amusé des auditeurs lors des concerts). Dunmall, tout à l’écoute laisse de temps en temps pagayer une telle volière et s’insère spontanément au ténor ou au soprano quand il ne délaisse pas le front mélodique à l’archet magnifique de Long John. Si les quatre évoluent tels une escadre de canards par dessus les étangs où fleurissent joncs et saules, leur sens du timing les fait aussi rebondir comme des écureuils surpris dans les hautes branches de pin sous un ciel bleu maculé de soleil. Un passage en duo au ténor (articulation chevauchante) fait se secouer les harmoniques de la flûte et entraîne les zig-zags du guitariste et soudainement, la conversation s’apaise par miracle et les sons s’étalent. Un trio s ‘enchaîne sur un autre, donnant à chaque musicien une prépondérance momentanée dans l’équilibre des forces et des attirances. Cet instantané, parmi tant d’autres aussi diversifiés qu’éphémères, éclaire la nature volatile, insaisissable de l’improvisation libre dont l’école Dunmall, Gibbs et consorts en assume la part mélodique au top de la profession, face au travail sonore ou textural de fratries plus éloignées de l’univers des musiques improvisées. Encore un album différent de la filière - filon Dunmall – Gibbs, autrefois Moksha Trioavec le grand contrebassiste Paul Rogers. Comme très souvent, il y a un élément neuf qui surgit dans le jeu du prodige du saxophone : par exemple les véritables morsures au soprano face à la guitare déchaînée de Gibbs dans la plage 5, Seascape’s.  Voici une session qui sort du lot, si c’est encore possible dans la saga dunmallienne. 

Dependant Origination Alex Cline Dan Clucas Peter Kuhn Dave Sewelson Scott Walton FMR CD 478-1117

Quintet californien superbement coordonné et très libre. Percussions, le puissant Alex Cline, souffleurs : Dan Clucas au cornet, Peter Kuhn à la clarinette, clarinette basse et sax ténor et Dave Sewelson au sax baryton et sopranino. À la contrebasse, Scott Walton. Une successions de moments légers, puissants, explosifs, graveleux, aérés, éthérés, profonds, fragmentés, hésitants. Le  free dans plusieurs dimensions avec une intelligence de l’imbrication des discours individuels dans le collectif. À cet égard le deuxième morceau du disque, The Nibbler, est un magnifique exemple de partage de l’espace sonore et du temps qui se déroule. Les interventions d’Alex Cline, proches des univers de Paul Lovens et de Gerry Hemingway, dynamisent l’ensemble. Son jeu fonctionne comme une horlogerie qui met en branle chacun de ses quatre collègues en alternance créant un subtil jeu de questions réponses réparties irrégulièrement entre les souffleurs qui s’en donnent à cœur joie. Ces improvisations minutées en canon créent une forme et un fil conducteur jusqu’au remarquable solo de percussions en contrepoint d’Alex Cline sur lequel le cornet Dan Clucas enchaîne une controverse reprise par la clarinette stylée de Peter Kuhn qui s’envole en morsure d’aigus au moment où Cline démarre. Si la musique semble fort improvisée, le bassiste Scott Walton pulse avec un drive à la Haden et on découvre petit à petit et après coup une structure qui se dessine, une histoire qui prend forme et se métamorphose en dérive sonique. Peter Kuhn, vraisemblablement démonte sa clarinette en saturant les aigus … Alex Cline a développé un jeu free en équilibre instable dynamique et virevoltant assumant la dimension « free » - libertaire dans sa démarche. Ses collègues sont propulsés, dépassés par ses roulements agrémentés de coups de cymbales, cloches et autre métaux expressifs dans une perspective contemporaine. Le pizzicato intense et puissant de Scott Walton fait tenir l’édifice malgré les coups de boutoir et démarrages du batteur, lequel active les ébats ludiques des trois souffleurs. Chacun d’eux joue un rôle précis par rapport aux autres, contrasté, complémentaire … du growl éléphantesque du baryton de Dave Sewelson aux gazouillements exacerbés de la clarinette de Peter Kuhn. Le concert se termine par une manière de blues et d’Art Ensemble… : The Way Out (Is in).Un des meilleurs albums du genre par un collectif soudé et inventif qui n’hésite pas à introduire dans son free- jazz ouvert des incartades sonores audacieuses avec une réelle indépendance/ interaction de chacun des participants.  

Bellezza Fiammeggiante Eugenio Sanna Massimo Simonini Edoardo Ricci Edoardo Marraffa Mirko Sabatini Setola di Maiale SM 3280

Une équipe d’incontournables de l’improvisation transalpine : de Pise, le guitariste Eugenio Sanna, de Florence, le saxophoniste alto Edoardo Ricci aussi clarinette basse et cornetta, de Bologne, le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa, Massimo Simonini, crédité CD, disques, bandes, live sampling Casio sk1 et Mirko Sabatini batterie préparée. Mais aussi voix, objets mégaphones, textes... Une belle bande d’allumés captés sur le vif en studio en 2000. Un bon nombre d’improvisateurs (libres) italiens se rattachent au lignage euro-jazz et « jouent  de la mélodie ». Moins connus que leurs collègues rassemblés dans l’Italian Instabile Orchestra, ces musiciens sont plus incisifs et radicaux. Dès la première plage, les samples délirants et le platinisme de Massimo Simonini plante le décor, les instrumentistes interviennent par touches bien senties entre le noise pointilliste électrique de Sanna et les timbres étirés et vocalisés des deux souffleurs, Ricci, et Marraffa. L’articulation de ce dernier au ténor et ses harmoniques attirent l’écoute. Sonorités de batterie vraiment intéressantes de Sabatini. Quant à Eugenio Sanna, son inventivité sonore à la guitare électrique est très personnelle. De nombreux changements de registres et d’atmosphères qui collent avec la technique du collage instantané de Simonini. Ça dégage et déménage plus qu’à son tour. Mais durant un autre morceau, la musique se construit par bribes et courtes phrases retenues qui fusent, surprenantes et complémentaires, bruissements et dérapages s’interpénètrent avec une remarquable lisibilité. Le flux est constamment remis en question, l’aspect ludique et non-sensique des échanges mis en avant dans une belle foire d’empoigne expressionniste qui n’est pas sans rappeler les ineffables AlterationsBellezza Flameggiante est un bel exemple de musique déraisonnable et anarchique, parfois au bord d’une transe semi-contrôlée voire chaotique par instants, état d’esprit et jeu collectif qu’il n’est possible d’atteindre qu’en improvisant librement (et une solide expérience !). En outre, ils s’efforcent de créer des instants précis, formes éphémères où chacun des musiciens est libre d’intervenir spontanément au travers de l’écoute et qui restent gravées dans la mémoire de l’auditeur, car elles n’ont pas d’autre équivalents. Les paroles, morceaux de conversations édifiantes, extraits de chansons tirées par les cheveux et samples de musiques improbables  qui fusent çà et là, affirment une dimension surréaliste bienvenue. On s'amuse aussi beaucoup. Vouloir déterminer le degré de réussite, 3, 4 ou 5 étoiles est complètement illusoire avec une telle équipée. C’est à prendre ou à laisser. Moi je prends !

vendredi 14 septembre 2018

Phil Gibbs Marcello Magliocchi Adrian Northover Maresuke Okamoto / Flavio Zanuttini/ Paulo J Ferreira Lopes – Karoline Leblanc/ Earle Brown by Gianni Lenoci / Akira Sakata Simon Nabatov Takashi Seo Darren Moore/ Willy Kellers Quartet with Paul Dunmall Frank Paul Schubert et Clayton Thomas.

Sezu Phil Gibbs Marcello Magliocchi Adrian Northover Maresuke Okamoto FMR cd 0487-0518

Guitare électrique (et banjo) : Phil Gibbs, un des plus constants alter-ego du grand saxophoniste Paul Dunmall. Percussions : Marcello Magliocchi, un véritable feu follet pugliesede la batterie alternative dans la meilleure lignée Lovens -Turner - Blume. Saxophone soprano et alto Londonien mordant et distendeur de la polymodalité : Adrian Northover. Violoncelle (et voix), Maresuke Okamoto, énigmatique improvisateur nippon éternellement frippé à la japonaise à la scène comme à la ville. Pour notre bonheur, le groupe n’est pas uniformément relié à une esthétique particulière avec un fort dénominateur commun comme par exemple le légendaire trio Iskra 1903 (Bailey Guy Rutherford). Ces artistes ayant été amenés à se rencontrer successivement au fil du temps, Magliocchi et Okamoto dans des tournées italiennes et portugaises, Northover et Magliocchi à Londres et en Italie intensivement dès 2015 jusqu’à ce jour, Phil Gibbs rencontrant ensuite Magliocchi au Vortex et Adrian Northover à I’Klectic, il s'agit plutôt d'un assemblage amical intuitif qu'une stratégie focalisée sur un dénominateur commun très sélectif. Finalement les quatre se rejoignent en octobre 17 à Londres pour une session où leurs différences se marient grâce à leur esprit de recherche. Une session ad-hoc avec des artistes qui savent évoluer indépendamment de manière intéressante. Il faut entendre Okamoto réciter une histoire incompréhensible en japonais alors que les vagues/ boucles plus ou moins répétitives du  guitariste évoluent sans rapport apparent avec les frottements métalliques et grattages percussifs astringents de Magliocchi et le jeu contorsionné à peine audible de Northover. Et l’édifice tient la route. À d’autres moments, le violoncelliste répond au plus profond des intervalles alambiqués du sax soprano pointu. Règne un excellent équilibre sonore des quatre individualités dans le champ auditif. Une volubilité inextricable où l’écoute est prédominante au niveau harmonique, intervalles, bruissements en rhizomes, clés et modes suggérés. Car la suggestion est le mode principal de cette intercommunication – interaction poétique. Partout, les mini-crépitements – roulements accélérés, boisés ou métalliques du batteur commentent les échanges, communiquant une espèce de folie tout en maintenant un savant contrôle sur la qualité de ses frappes et leurs multiplicités – variétés sonores et leur cadence à la fraction de seconde. Des changements sensibles  d’atmosphères pointent du nez sans qu’il n’y paraisse, alors qu’est maintenue une cadence aussi tournoyante qu’accidentée. Une capacité de prendre subitement au vol un élément remarquable dans l’invention volatile d’un des collègues et de le réintroduire subtilement … et spontanément dans des variations travaillées.  Il me semble que chacun de ses artistes serait peut - être individuellement mieux mis en valeur dans une autre configuration de groupe (duos – trios ..). Mais, confronté à la réalité du moment présent, ils remplissent ces 59 minutes d’inventions, de délires sans ciller, et font valablement évoluer leurs recherches sonores au fil des sept improvisations. La cinquième atteint, sans doute, un état second de la conscience, aiguillonnée par le jeu complètement dingue et violemment microtonal de Phil Gibbs au banjo acoustique. Ce faisant, libère la furia rentrée de Magliocchi et la vélocité de l’archet d’Okamoto, Northover ayant un réel sens du cool, à la fois feutré et dynamique créant un bel espace pour ses collègues. Dans ce groupe, notez, Adrian Northover se retient d’envoyer la purée, mais je l’ai déjà entendu exploser son soprano en fortissimo avec un Marcello Magliocchi furieux. La créativité et la compréhension du groupe se bonifient dans les deux derniers morceaux, Shanty et Sezu, un peu plus longs que les précédents. Plus longs  sans doute parce que la matière devient plus dense, plus vécue, plus contrastée, nettement moins prévisible et encore plus convaincante. On essaie plus, on oublie ses réflexes. Certains groupes semblent au premier abord plus réussis, comme par exemple ces duos de pointures confirmées qui sont faites l’un.e pour l’autre et ne peuvent échouer. Cette session s’affirme comme une leçon d’improvisation, de transformation de soi, de partage et de découverte où rien n’est acquis d’avance et tout est à conquérir. 

Flavio Zanuttini  La Notte  Creative Sources CS 505 CD 

Un album solo de trompette improvisé / composé dans le sillage des Axel Dörner, Birgit Ulher, Nate Wooley, Mazen Kerbaj, Franz Hauzinger, Masafumi Ezaki, Leonel Kaplan etc… artistes révélés autour de 2000 et qui ont fait parler d’eux. On croirait qu’un chapitre de la musique improvisée avait été tracé. Voici un nouveau venu qui n’a rien à envier à ses aînés.  Un excellent album réunissant 9 pièces où les possibilités sonores et expressives « alternatives » sont dilatées, comprimées, étirées, croisées selon l’inspiration du trompettiste. Enregistré au plus près, un grand soin a été apporté à la technique d’enregistrement et au placement des micros. Quelques idées évoquent Bill Dixon (Secrets, Cantabile). ME & me dévoilent des hyper graves superbement contrôlés. D’étonnants effets de souffle obtenus en démontant à moitié l’instrument (Bipede). Chaque morceau apporte sa moisson de sonorités et de timbres fous. Au fur et à mesure que la musique s’écoule (comme le temps) et qu’on découvre les merveilleux détails de cette sculpture sonore vivante qui déchire l’espace, une impression d’infini se fait jour. J’éprouve beaucoup de plaisir à l’écoute de ces extrêmes de la trompette mis au service d’une pensée musicale profonde. Là où la sensibilité et le talent font corps avec une démarche formelle audacieuse. Hautement recommandable !! 

KUMBOS Paulo J Ferreira Lopes – Karoline Leblanc atrito – afeito 008


Electroacoustic Composition by Paulo J. Ferreira Lopes. Celui-ci est crédité synthesizers reel to reel recordings electromechanical devices percussion. La pianiste canadienne  Karoline Leblanc joue aussi du clavecin, de l’orgue et des field recordings. Le piano, on l’entend, est un Imperial Bösendorfer. Une œuvre intense de 46:36 où s’interpénètrent des traitements électroniques aux sonorités très détaillées, le clavier résonnant du grand piano, des bruissements provenant d’une installation (electromechanical devices), des bandes , des extrêmes sonores qui surviennent brusquement et se dissolvent…Plus qu’un paysage sonore, il s’agit d’un rêve, de portions du temps découpées et insérées aux autres dans une autre réalité, d’un cauchemar esquissé, le piano granitique et monstrueux nous rattachant à notre condition d’auditeur. Le son du piano semble quelque fois traité électroniquement. Karoline Le Blanc enfonce les touches graves avec puissance faisant résonner toute la caisse de résonance au maximum en symbiose avec les sons électroniques et quelques notes du piano altérées électroniquement. Œuvre complexe, dense, radicale, au cheminement imprévisible et vraiment intéressante qui mérite d’être écoutée à plsuieurs reprises pour en déceler les fils conducteurs. 

Earle Brown Selected Works for Piano and Sound Producing Media Gianni Lenoci Amirani Contemporary.
Ce n’est pas le premier album du pianiste Gianni Lenoci pour Amirani tant en musiques improvisées que dans la série du label dédiée à la musique (classique) contemporaine. Cet album consacré au compositeur Earle Brown (1926 – 2002) est une parfaire réussite tant au point de vue musical qu’au niveau de la production, vraiment soignée. Pour construire leur univers en improvisant spontanément leur musique, de nombreux artistes se réfèrent directement ou indirectement à la musique des compositeurs contemporains. Edgar Varèse, Schönberg, Webern pour commencer, ensuite Cage, Stockhausen, Boulez, Berio, Xenakis, Morton Feldman. Et Earle Brown. En écoutant les œuvres choisies par l’interprète et qui datent des années 50, on retrouve ce langage contemporain qui investiguait et découvrait tout un champ de possibilités sonores du piano, des résonances alors inouïes qui n’ont pas encore fini de répandre leurs ondes de choc. Et surtout la création de formes qui mettent en exergue ces procédés de jeux, de toucher, ces vibrations, ces contrastes, cette dynamique subtile, eux-mêmes vivifiés par le métier indiscutable et la sensibilité du pianiste. S’ajoutent aussi des moyens électroniques de production sonore. À mon avis, c’est un album important car Gianni Lenoci est non seulement un très solide instrumentiste, mais il a baigné pendant des décennies dans cette musique improvisée d’avant-garde issue du jazz (free) et du contemporain. Cette pratique intense lui permet de faire vivre la musique d’Earle Brown, mieux peut-être qu’elle ne l’aurait jamais été auparavant. Malgré le fait que je n’ai jamais eu le temps d’écouter à fond ce genre de  compositeurs comme j’ai pu le faire avec nombre d’improvisateurs de premier plan (cela est dû au fait que j’ai accompli une vie professionnelle à plein temps de 1976 à 2016), je perçois bien toute la puissance paradoxale de cette musique retenue où chaque son est pensé, respiré et soupesé avec soin et la qualité de l’interprétation – mise en vie de Gianni Lenoci.

Akira Sakata Simon Nabatov Takashi Seo Darren Moore Not Seeing Is A Flower Leo Records 843

Quartet « classique » sax alto : Akira Sakata (aussi clarinette voix et percussions) , piano : Simon Nabatov, contrebasse : Takashi Seo, batterie : Darren Moore. Simon Nabatov , un pianiste superlatif, trace sa carrière à coup d’albums Leo avec des musiciens superlatifs comme Frank Gratkowski. Il écope ici d’une très bonne « section rythmique». La présence d’Akira Sakata donne un supplément d’âme. On avait connu ce saxophoniste alto impétueux souffler le chaud et le froid avec le pianiste Yosuke Yamashita et le batteur Takeo Moriyama dans une aventure complètement libre durant les premières années 70 et un registre hyper énergétique voisin des trios Taylor-Lyons-Cyrille, Schlippenbach-Parker-Lovens, Brötzmann-Van Hove-Bennink. Il n’a pas baissé la garde, toujours aussi prompt à en découdre. On découvre aujourd’hui un saxophoniste alto de premier plan, avec une connaissance remarquable/ intuitive des modes et des harmonies. Qu’est ce que cela à avoir quand on joue « free », me direz vous ? À se guider dans la jungle sonore, celle des intervalles auxquels sont confrontés tous les musiciens. Il jongle avec les sons et leur hauteur relative et c’est ce qui rend son phrasé mordant, volatile et perçant vraiment attirant. On suit ses improvisations endiablées à la trace sans se lasser. La maîtrise du clavier de Simon Nabatov est confondante : ses ruissellements cristallins et ondulations de doigtés main droite - main gauche sont superbement articulés et offrent une réponse convaincante aux envolées exacerbées et sensuelles du souffleur. Le groupe est remarquablement soudé et inventif, toujours prêt à s'égarer dans le domaine des sons libres et spontanés. Le batteur Darren Moore est remarquable dans son rôle de soutien - commentateur aussi discret qu'efficace. Le bassiste Takashi Seo se démène pour tirer la musique hors de la zone confort avec une belle puissance.  Les compositions – improvisations libres collectives sont rondement menées autour d’intentions précises et spontanément partagées qui transcendent les individualités.  Ai écouté plusieurs albums récents de Nabatov et celui-ci est sans nul doute une pièce de choix. Du free-jazz énergique en roue libre, basé sur l'écoute et profondément musical . 

Life in a Black Box Willy Kellers Quartet FMRCD0382 0714 avec Paul Dunmall Frank Paul Schubert et Clayton Thomas.

Voici comment rendre le so-called free jazz joué « complètement libre » (sans compositions préétablies et basé sur l’improvisation totale) fascinant avec le quartet schématique deux souffleurs, une contrebasse et une batterie. Je pense qu’il n’y a rien à expliquer. Cette musique peut se révéler prévisible et dans ce cas, parfois relativement ennuyeuse. Mais Life in a Black Box, enregistré live à Black Boxdans la ville de Munster le 14 février 2014 défie tous les pronostics. Ici, en premier lieu, officie le puissant batteur Willy Kellers, un phénomène de la polyrythmie dans la lignée des Milford Graves, Andrew Cyrille, Hamid Drake. Sa fougue (furia, emportement, rage de jouer, énergie folle) n’a d’égale de son invention dans le champ de la batterie conventionnelle. C’est le leader qui infuse sa vision libertaire des choses  Clayton Thomas , australien basé à Berlin est un de ces prodiges organiques de la contrebasse de la trempe de John Edwards. Il donne toute sa mesure pour sortir des sentiers battus, mais aussi pour pulser autant que son acolyte à la batterie. Deux souffleurs, Frank Paul Schubert aux sax alto et soprano et Paul Dunmall au sax ténor et à la cornemuse – bagpipes jouent en communion complète. Deux longues improvisations de 33 (First Box) et 24 minutes (Second Box) qui forme l’essentiel de chacun des deux sets du concert, clôturés chacun par un morceau plus court : Interlude (9’) et Burlesque (7’). La combustion d’énergie est considérable même quand les souffleurs semblent effleurer par instants leur anche. Irrésistiblement, la musique collective évolue vers des passages extatiques – statiques qu’on n’entend jamais ailleurs. Un univers sonore dont Derek Bailey disait qu'il ne pouvait être atteint qu'avec l'improvisation libre, discipline qui requiert une bonne dose de fantaisie, qualité de choix selon lui de l'improvisateur "sérieux" dans le domaine de la liberté "totale". Dunmall ajoute un drone à la cornemuse et les fréquences s’interpénètrent mystérieusement. Dunmall et Thomas entraînent spontanément le quartet dans des zones inconnues. Le batteur et le contrebassiste  tente avec succès de coller en duo l’un à l’autre comme dans un rêve éveillé. Kellers fait merveille avec des cloches et des crotales qui pointent leur nez à bon escient, conférant une dimension onirique après les déflagrations extatiques. Life In A Black Boxaltère la perception du temps et transforme intensément ce quartet dans une dimension insoupçonnée, qui assume le défi de l'improvisation libre. Vraiment à marquer d’une pierre blanche. 

PS : Dunmall, musicien très stylé qui connaît son jazz moderne et traditionnel comme sa poche, se révèle comme un doux poète, un free jazzman explosif tout en étant (plus qu’) à la mesure des saxophonistes de jazz moderne révérés qui défie les lois de la gravitation comme Dave Liebman, Michael Brecker, Joe Lovano etc… . Ses triples détachés et ses harmoniques ont peu d’égaux dans le saxophone contemporain. Un cas rare d’expressionnisme réfléchi et sauvage à la fois. Comme le reconnaissait lucidement un saxophoniste de haut vol : c’est un « tueur » ! Lui et Evan Parker font la paire au sax ténor. Un autre collègue américain très remarqué m’a confié qu’il n’osait pas comparer à ces deux saxophonistes exceptionnels. C'est dire la densité de personnalités comme Kellers, Schubert et Thomas. Dunmall n’est pas plus visible sur la scène simplement parce qu’il préfère vivre dans sa campagne du Gloucestershire, ne se déplaçant hors de Grande Bretagne une ou deux fois l’an si les conditions de travail sont confortables. Donc allez l’écouter à Bristol, Cardiff, Birmingham ou au Vortex à Londres. 

jeudi 30 août 2018

Daunik Lazro Joe McPhee Joshua Abrams Guillaume Séguron Chad Taylor/ Marilza Gouvea Adrian Northover Marcio Mattos/ Paul Dunmall Percy Pursglove Tony Orrell/ Burton Greene Compendium/ David Birchall Olie Brice Phil Marks / Schindler Öllinger Doneff / Paul Dunmall Frank-Paul Schubert Sebastiano Dessanay Jim Bashford

A Pride Of the Lions  Daunik Lazro, Joe McPhee, Joshua Abrams, Guillaume Séguron, Chad Taylor.The Bridge Sessions TBS08.

The Bridge est le fruit mûr de l’initiative militante d’Alexandre Pierrepont, ethno-musicologue compétent et passionné (et extrêmement documenté) par l’A.A.C.M de Chicago, l’association des improvisateurs – compositeurs afro-américains de la Windy City. Créer un pont musical et culturel entre la communauté de Chicago et sa diaspora (à NYC), d’une part et l’Hexagone en réunissant des musiciens américains et français dans une relation d’égalité et de partage. Généralement, les orchestres présentés sont constitués sur le moule (que j’ai fini par trouver un peu rasoir) souffleurs – basse – batterie. Mais cet apriori souvent justifié n’a pas tardé à s’envoler à l’écoute de cette Fierté des Lions. Très heureusement ici, l’orchestre présenté est remarquable pour les parties en présence. Deux contrebasses jouant en osmose – collaboration complète (Séguron et Abrams. Deux des musiciens jouent aussi d’instruments africains de manière complètement intégrée à l’ensemble et au développement du concert : le guembri (luth saharien) de Joshua Abrams et la mbira (piano à pouces d’Afrique Centrale) de Chad Taylor. L’extraordinaire compétence et l’enthousiasme de Chad Taylor réunissent la précision, l’entrain des pulsations – rythmes en mutation permanente et la puissance expressionniste alliée aux friselis délicats selon les instants de grâce. Grâce parce que la réunion de Joe Mc Phee (sax ténor et trompette de poche) et de Daunik Lazro (sax ténor et baryton) n’est ni fortuite, ni téléphonée. Ces deux artistes conviennent l’un à l’autre autant que le furent Albert Ayler et Don Cherry en 1964 ou Roscoe Mitchell et Lester Bowie en 1969. Récemment, ils ont publié un chef d’œuvre en duo, The Cerkno Concert(Klopotek). Raison impérative de les réunir à nouveau. Harmoniques incandescentes et organiques. Cet enregistrement du 30 janvier 2016 au Petit Faucheux est intervenu durant leur tournée entre le 27 janvier et le 5 février, leur permettant de développer le projet jusqu’à l’accomplissement. Voici sans doute une des plus belles filiations authentiques du message d’Albert Ayler. Émotion forte, profondeur de la musique, intensité affective et de l’écoute, Complete CommunionAACM.   Une très belle réussite !

M.A.M. Marilza Gouvea Adrian Northover Marcio Mattos CDr autoproduit
Enregistré par St Austral à I’Klectic en 2016, cet album autoproduit sans label est en tout point remarquable. Marilza Gouvea est une improvisatrice vocale brésilienne résidant à Londres, son compagnon dans la vie et partenaire dans ce concert est le violoncelliste et contrebassiste Marcio Mattos, improvisateur établi à Londres depuis 1969 et connu pour son travail avec Elton Dean, Jim Dvorak, Phil Minton, Phil Wachsmann, Veryan Weston, Chris Briscoe, Eddie Prévost, Chris Burn, Martin Blume, Georg Gräwe etc… Marcio Mattos nous offre dans ce trio un magnifique exemple de son habileté à improviser librement au violoncelle avec une palette sonore très étendue et un peu d’électronique additionnelle. Il est complètement décomplexé, percussif, libéré, audacieux, explorant effets, textures, contorsions de l’archet jusqu’au bout,  entraînant ses deux collègues vers une déraison compulsive et maîtrisée. Adrian Northover est un très remarquable saxophoniste alto et soprano incontournable de la scène londonienne, compagnon de longue date de David Petts et John Edwards (Remote Viewers), d'Adam Bohman, et membre éminent du London Improvisors Orchestra. Au sein de ce trio, il crée des stratégies de jeux à la fois interactives et indépendantes des flux souvent divergents de ses deux partenaires en étirant les timbres ou en rêvant à la lune. La chanteuse babille, sursaute, glousse, pépie, murmure, s’éclate sans filet et défie les sens avec un langage inventé en convergeant intelligemment avec les inventions des deux instrumentistes.  Le trio tient la distance durant 51 minutes et quatre improvisations réussies (18:51, 7:15, 15:44 et 9 :14). Chacun n’hésite pas à développer des sonorités et des idées individuelles en choisissant des chemins séparés tout en maintenant la cohérence musicale du groupe. Le terrain commun se renouvelle au fil des morceaux improvisés tout autant que les caractéristiques sonores des interventions de chaque improvisateur-trice. On ne se lasse donc pas une minute de ce gig local enregistré de manière très valable. Un bon exemple d’improvisation libre / totale. Marcio Mattos est un des quelques grands violoncellistes de la scène improvisée, méconnu sans doute parce qu’il est aussi contrebassiste. Sa performance pousse le trio dans la sphère supérieure où chacun se surpasse, Northover d’un point de vue émotionnel et Gouvea dans la qualité de l’expression. 

Nothing in Stone Paul Dunmall Percy Pursglove Tony Orrell FMR CD463 1117

Voilà que Paul Dunmall, le saxophoniste prodige aux dizaines et dizaines de CD’s, retrouve à nouveau son compagnon du groupe Spirit Level,  le batteur Tony Orrell. Ils avaient déjà collaboré en duo : DVD Etchingset un superbe trio dévoilant une facette insoupçonnée de Dun, à mi-chemin entre Jimmy Giuffre et Sam Rivers (Deep See/ FMR). À ma grande surprise, le trompettiste Percy Pursglove,  très apprécié dans des ensembles récents de Dunmall (Life in Four Parts, Dreamtime Suite), tient ici la contrebasse et improvise à la trompette à l’ouverture et dans le final du long Speaking in Tongues(n°2 , 28 :04) dans lequel on entend durant un bon moment Dunmall évoquer Ornette et Dudu Pukwana au sax alto avant de s’envoler. Paul Dunmall, un saxophoniste avec une technique exceptionnelle, se laisse toujours guider par l’émotion, la rage de l’improvisation, l’intuition, le sens de l’instant. Il aime musarder avec les possibilités expressives de son instrument, mettant parfois de côté la virtuosité pour la profondeur de l’expression. Son jeu instantané dépend de son mood et de sa sensibilité du moment transformant son style personnel dans une nébuleuse de possibles qui rendent très souvent ses performances uniques et pleines de particularités par rapport aux précédentes ou au suivantes. Ainsi dans ce disque, très peu de son amour pour la musique de Coltrane ne transparaît formellement alors qu’il y a consacré plusieurs cédés enregistrant de nombreuses compositions du grand saxophoniste disparu, jamais interprétées par quiconque. Nothing In Stoneveut sans doute dire que rien n’est figé. La magnifique participation de Tony Orrellà ce très beau disque le rend aussi indispensable que les Deep Wholeet Deep Joytrios qui réunissent John Edwards et Mark Sanders et Paul Rogers et feu Tony Levin. Ce trio développe dans la distance – durée. Le n° 3, Blue India, s’étale durant 37’56’’ et clôture l’album sans jamais rompre le fil de l’inspiration. Pursglove joue à nouveau un beau passage à la trompette en phase avec les improvisations mouvantes des deux autres. Afin de créer un cheminement clair dans l’improvisation collective, Dunmall ou Pursglove font un pas de côté donnant aux deux autres l’opportunité  d’un échange en duo au plus près de leur terrain d’entente commun, poussant le flux de la musique dans un autre espace.
Le style plus funky de Tony Orrell, qui pourrait évoquer celui de Charles Moffett auprès d’Ornette Coleman, nous fait découvrir une autre facette de Dunmall, un des tous grands improvisateurs  du saxophone de notre époque mariant l’expressivité spontanée du free-jazz et l’expérience de l’improvisation libre, ce deuxième aspect des choses rendant l’évolution de sa musique nettement moins prévisible avec le concours de ses facultés musicales d’exception.

Compendium Burton Greene Solos Duos Trios improvising beings ib55 2CD

Un des tous derniers albums produits par le label improvising beings de Julien Palomo avant la cessation. À titre informatif et fort heureusement, le catalogue est toujours disponible et le site actif à ce jour. Julien Palomo a été bien inspiré de publier des albums du pianiste vétéran Burton Greene, personnalité incontournable de la scène free New-Yorkaise des sixties, compagnon de Marion Brown, Alan Silva, Byard Lancaster et fondateur du Free Form Improvisation Ensemble, assurément le groupe le plus intéressant à NYC dès 63/64 qui ont échappé alors au radar des producteurs et chroniqueurs.
Établi à Amsterdam dans le sillage de la scène free locale, Burton Greene fait figure d’outsider évoluant à l’écart des feus de la rampe (la scène qui compte) alors que du point de vue du jazz créatif, ce pianiste aujourd’hui octogénaire est assurément un musicien profondément original dans la lignée des fabuleux créateurs situés « à l’écart des modes » : Mal Waldron, Dollar Brand, Paul Bley, Ran Blake, Andrew Hill, Jaki Byard. Que ceux parmi les auditeurs qui craignent devoir se farcir une démonstration d’avant-garde soient rassurés. Dans ce magnifique dyptique, CD1 en trio avec le batteur Roberto Haliffi et le bassiste  Stefan Raidl et CD 2 quelques solos, en duo avec Roberto Haliffi ou avec le flûtiste Tilo Baumheier, le maître se concentre sur une dimension originale et assumée d’un jeu rythmique subtil et complexe, hérité de musiques juives, africaines, européennes de l’Est et bien entendu du jazz moderne pur jus. On ne mentirait pas en disant que sa pratique a quelques accointances avec celle du fameux Dave Brubeck avec ses inventions rythmiques et ses expérimentations réussies. Donc ça swingue ! Ses choix rythmiques assumés, son sens du contrepoint et son lyrisme suggestif démontrent l’excellence de son travail. Pour ce magnifique opus, Burton Greene a adapté des compositions d’Horace Silver (Moon Rays), Thelonious Monk (Monk’s Dream), Johny Coles (Funk Dumplin’), Pat Metheny  (Variations on Lies), Enrico Pieranunzi (Don’t Forget the Poet), Jaki Byard (Two Five One) et John Mac Laughlin (Nostalgia Variations) dont il co-signe l’arrangement. S’ajoutent aussi quelques compositions conjointes avec la chanteuse compositrice Silke Rolig, avec qui Greene a enregistré un autre très bel album pourib(Space is Still the Place). Et bien sûr, son excellente  composition, When You’re in Front , Get Off My Back, qui parut dans ce superbe One World Music de 1984 (B.Greene Quartet avec Fred Leeflang, Raoul Van der Weide et Clarence Becton), un classique intégral du post-bop modal paru sur le label hollandais Cat Jazz (LP 49). Donc, si vous aimez le jazz moderne au piano, postérieur aux sixties qui prend des risques tout en assumant l’héritage sans flagornerie, ni poudre aux yeux, Compendium est une pièce maîtresse. Outre son originalité indubitable, Burton Greene témoigne ici d’une réelle cohérence esthétique d’un morceau à l’autre quelque soit sont inspiration formelle. 
PS : Un album jazz très méconnu : 
One World Music Burton Greene Quartet : Fred Leeflang, Burton Greene, Raoul Van der Weide, Clarence Becton  Cat LP49 !! Enregistré par Max Bolleman au Studio 44 le 18 janvier 1984. 

Spitting Feathers David Birchall Olie Brice Phil Marks  Black and White Cat Press .
Album Do It Yourself remarquablement enregistré et autoproduit par le trio  guitare électrique – contrebasse – batterie Birchall/Brice /Marks, supergroupe qui répond aux initiales BBM et uniquement consacré à l’improvisation libre « totale », qualifiée par Derek Bailey il y a une quarantaine d’années d’improvisation libre non-idiomatique. Les initiales BBM sont sans doute un clin d’œil à (Ginger) Baker, (Jack) Bruce et (Gary) Moore. L’emballage du CDr est recouvert de gribouillages pollockiens bruns monochromes sur fond jaune pâle à l’instar du fameux album d’Ornette Coleman, mais version cheap. J’aime vraiment bien la musique qui me semble plus intéressante que, par exemple celle du Trio Derek Bailey - Kent Carter - John Stevens de l’album CD « Once » publié par Incus. C’est dire.  Le son de la guitare électrique est assaisonné d’effets nombreux et mis en valeur par le sens de la dynamique des deux acolytes à la contrebasse et à la percussion. Malgré le fait que le son de la guitare est gorgé d’électricité, on peut considérer qu’il s’agit d’une musique acoustique qui dévie vers la marge bruissante. David Birchall use de tous les artifices électroniques sans s’égarer hors de son espace personnel dans le champ sonore du trio. Sa précision dans le jeu et l’écoute mutuelle permettent à Phil Marks, le percussionniste, d’insérer ses trouvailles au plus près des interventions du guitariste. Dans ce contexte, Olie Brice ajoute sa touche charnue et sensible dans les interstices, créant un équilibre réussi. Univers volatile, bruitiste, pointilliste, un grand souci du détail, investigation sonique radicale, musiciens flegmatiques. Cet ultime épithète donne tout le sel à leur musique et en caractérise le mood distinctif.  Cet album paru vers 2014 résiste très bien à l’épreuve du temps et à la comparaison. Excellent ! 

Schindler Öllinger Doneff  Waterway FMR CD457-0817

Udo Schindler est un clarinettiste et polyinstrumentiste autrichien que j’ai écouté au départ en collaboration avec le clarinettiste basse (et saxophoniste) Ove Volquartz. Associé au guitariste Johannes Öllinger (amplified acoustic guitar, toys)) et au contrebassiste Dine Doneff (aussi waterphone, toys), il présente une musique improvisée spontanément dans l’instant et axée  vers la recherche de sonorités et de timbres. Pour ce faire, Schindler n’hésite pas à tirer profit de ses capacités à l’euphonium, au cornet et aux saxophones, en sus des clarinettes qui semblent être son instrument de base, sa prestation dans les deux premiers morceaux à la clarinette basse étant particulièrement convaincante avec ses boucles décalées d’harmoniques et d’aigus mordants. Sa joyeuse performance à l’euphonium crée l’espace voulu aux deux cordistes, improvisateurs compétents mais discrets pour évoluer en symbiose, même s’ils ne sont pas des virtuoses. Les improvisations successives (cfr titres non numérotés sans mention de durée sur la pochette) suivent des stratégies diversifiées où interviennent des éléments mélodiques, des audaces sonores, des battements pulsatoires et une propension à explorer les possibilités expressives et techniques des instruments et la dynamique. Un large éventail de sonorités et d’intentions renouvelées au fil des morceaux. Se dégage de ces échanges un esprit d’écoute mutuelle, une vision collective, une recherche sincère qui touchent l’auditeur et lui transmettent un plaisir des sons qui s’envolent et une adhésion à la démarche, véritablement assumée. 


Sign of the Times Dunmall Schubert Dessanay Bashford FMR

Encore Dunmall, allez-vous vous récrier ! Il y a bien une série de saxophonistes free-jazz qui « surproduisent » et souvent sans vraiment ajouter quelque chose de neuf à leurs nombreuses publications. Vous connaissez la rengaine : Brötzmann, Vandermark, Gustafsson, Joe Mc Phee etc… alors que d’autres (vrais) génies du saxophone sont clairement sous estimés et nettement moins visibles. On pense à Michel Doneda. De même, je ne parviens plus à suivre les albums du trio de Schlippenbach avec Evan Parker alors qu’Evan est passé maître dans le fait de ne pas se rejouer même si pour beaucoup « cela sonne pareil ». Bis repetita placent, dixint. Paul Dunmall a cette capacité rare de faire évoluer son style plein de triples détachés qui s’emboîtent à vive allure dans tous les azimuts en utilisant toutes ses ressources techniques sans dénaturer son identité musicale, spontanée, instantanée et émotionnelle. Ici, ce sax ténor et soprano exclusif commet la gageure de jouer du sax-alto avec Frank-Paul Schubert, un altiste emporté et musculeux, qui comme Dunmall double au sax soprano dans ce disque. Deux jeunes musiciens proches de Dunmall complètent valablement l’équipée : le contrebassiste Sebastiano Dessanay et le batteur Jim Bashford, en progrès sensibles depuis le Realisation Trio avec Dunmall (cfr albums FMR). Et là, se révèle un mystère de la créativité. Je n’hésite pas à dire qu’avec Evan Parker, Paul Dunmall est sans nul doute un des quelques très grands phénomènes du saxophone ténor de notre époque. Si sa démarche lyrique au sax soprano est plus convenue que celle d’Evan sur le même instrument (ou Doneda et Leimgruber), au ténor il n’a rien à envier à son aîné. La musique de Dunmall plonge plus ses racines dans l’expérience du jazz et son jeu se réfère en filigrane à Coltrane, Rollins, Marsh, Shorter, Ayler etc… alors qu’Evan Parker a largué complètement les amarres entre 1969 et 1980 accordant une très large place au sonore bruitiste et les techniques alternatives en compagnie de Derek Bailey, Jamie Muir, Paul Lytton… Encore une fois, son jeu bouleversant et impétueux dépasse les pronostics. L’empathie entre Frank Paul Schubert est prenante. Il est parfois difficile de distinguer les deux saxophonistes quand ils soufflent à l’alto simultanément ou alternativement. Ils avaient déjà enregistré ensemble avec Alex Schlippenbach pour FMR (Red Dahl) et dans le Willy Kellers Quartet en compagnie de Clayton Thomas. Je fais l’impasse sur la production torrentielle de la majorité de ces saxophonistes très demandés (cfr plus haut), mais j’ai vraiment du mal à éviter un nouveau Dunmall, car il y a toujours une belle surprise, comme je l’expliquais dans la chronique précédente. Et puis sans prévenir , après de furieuses envolées, Dun & Schu jouent un blues magistral en mixant les styles comme des dératés avec l'aide d'une rythmique experte (Blues is the Coulour of My Beloved). Une mention spéciale pour les gravures sur bois originales de Dunmall ornant la pochette du digipack.
Comme Paul Dunmall décline quasi toutes les invitations à se produire en Europe et ailleurs, hors UK, sauf quelques très rares offres à de bonnes conditions, il ne nous reste plus que ses disques. Sign of the Times ?


samedi 25 août 2018

List of favourite interesting free improvised recordings of these last years


Recent list not yet finished ... of free improvising very interesting - moving or even essential recordings. Not exhaustive of course.

Ductus Pneumaticus  Phil Minton Torsten Müller WhirrbooM ! #002
Are We In Diego ?  Paul Rutherford Ken Vandermark Torsten Müller Dylan van der Schyff WhirrbooM ! #003
Metal Breath Carl Ludwig Hübsch Phil Minton  Inexhaustible Editions ie-010
the art of the…… DUO 2   Gunter Christmann Elke Schipper and friends  edition explico 23
Stratum Elke Schipper & Günter Christmann edition explico 21 2015
Suspended  Markus Eichenberger - Daniel Studer  hatology 748
A Pearl in Dirty Hands Nicolà Guazzaloca Alvaro Rosso Joao Pedro Viegas Carlos Zingaro Aut records Aut038
OPS Maresuke Okamoto / Guy-Frank Pellerin / Eugenio Sanna
Ag  Steve Noble / Adrian Northover / Daniel Thompson Creative Sources 489
Seascapes, Paul Dunmall Phil Gibbs Neil Metcalfe Ashley John Young FMR
Bernadette Zeilinger acoustic solo La Musa Records.
It doesn’t work in a car Guy-Frank Pellerin & Antonino Siringo Yek Nur Setola di Maiale SM3510.
Derek Bailey & Company  Klinker : Derek Bailey Simon H.Fell Will Gaines Mark Wastell Confront Records Confront core series / core 04 double cd.
two in the bush ... Jack Wright and Dylan Van der Schyff Whirrboom ! # 001
the art of the DUO Gunther Christmann Elke Schipper Paul Lovens John Butcher Alex Frangenheim Mats Gustafsson Paul Hubweber, John Russell edition explico 22
Broken Silence Urs Leimgruber Creative Works CW 1063
Denhoff/ Philipp/ Fischer & Frank Gratkoswki Michael Dennhoff, Ulrich Phillipp, Jörg Fischer, Frank Gratkowski sporeprint 1711-08
Strings  Mano Kinze guitar and strings solo . Self released .
Timeless Marcelo Dos Reis Eve Risser JACCRecords 34
Wasteland Rosa Parlato Paulo Chagas Philippe Lenglet Steve Gibbs Setola di Maiale SM3550 
Treatise Cornelius Cardew  Performed by Gerauschhersteller. Noisemaker CD01 Paul Allen, Steve Gibson, Adrian Newton et Stuart Riddle  Limited edition of 50.
Im Hellen  Kimmig/ Studer/ Zimmerlin string trio Hat Art 
Raw Kimmig/ Studer/ Zimmerlin string trio with John Butcher Leo Records
Exuvia  Szilard Mezei Tim Trevor-Briscoe Nicolà Guazzaloca FMRCD456-817
Pugilism Benedict Taylor   Subverten
Purposefulness Benedict Taylor 2CD Subverten
Broken Silence Urs Leimgruber Creative Works CW 1063
Home Steve Noble & Yoni Silver Aural Terrains 2017  
Spielä Paul Hubweber / John Edwards / Paul Lovens  Creative Sources
Sonata Erronea  Gunda Gottschalk Dusica Cajlan-Wissel acheulian handaxe aha1701 
The Cerkno Concert Joe McPhee Daunik Lazro Klopotek
Nothing In Stone Paul Dunmall Tony Orell Percy Pursglove FMR
Signs of the Times Paul Dunmall Frank Paul Schubert Sebastiano Dessanay Jim Bashford FMR
Life in a Black Box Willy Kellers Quartet w Paul Dunmall Frank Paul Schubert & Clayton Thomas FMR 
Live In Brussels Ivo Perelman & Matt Shipp Leo Records
Garuda Lawrence Casserley & Phil Wachsmann Bead Records
Stereo Trumpet Birgit Uhler & Leonel Kaplan Relative Pitch records
Chant Nueva Camerata : Pedro Carneiro Carlos Zingaro João Camões Ulrich Mizlaff Miguel Leiria improvising beings ib 50
Décliné Clinamen Trio Louis-Michel Marion Jacques Di Donato Philippe Berger CS304CD
Pool North Adam Golebiewski Latarnia # LA005 
Rotations Meinrad Kneer Klaus Kürvers Miles Perkin Antonio Borghini Evil Rabbit
The Conscience  Paul Rutherford & Sabu Toyozumi NoBusiness records NBCD 99
Everybody Digs Michel Doneda Michel Doneda solo Relative Pitch Records
Otto Sette Sei Marcello Magliocchi Matthias Boss J-M Van Schouwburg + Roberto Del Piano + Paolo Falascone Improvising Beings
Rrrh .... Guylaine Cosseron Xavier Charles Frédéric Blondy
? !  Paul Lytton Solo  Pleasure Of The Text
Imagined Time  Paul Lytton & Phil Wachsmann Bead Records
Otto Sette Sei Matthias Boss Marcello Magliocchi J-M Van Schouwburg + R Del Piano e M Falascone improvising beings.
Bouquet Frédéric Blondy & Charlotte Hug Emanem.
Montreuil Jacques Demierre / Urs Leimgruber / Barre Phillips JazzWerkstatt
Berlin Kinesis WTTD Quartet Wachsmann Turner Thomas Frangenheim Creative Sources
The Zone Paul Rutherford/ Torsten Müller / Harris Eisenstadt Konnex
Gocce Stellari Stellari Quartet Phil Wachsmann Charlotte Hug Marcio Mattos John Edwards Emanem
Pfff... Fabrice Charles Sophie Delizée Gérard Fabbiani horlieu
The Cigar that Talks Michel Doneda John Russell Roger Turner pied nu.
Way Out Northwest John Butcher Torsten Müller Van der Schyff Drip Audio