8 août 2020

Stefan Keune Dominic Lash Steve Noble/ Carlos Zingaro Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Hernâni Faustino José Oliveira/ Andrea Centazzo & Henry Kaiser/ Marilza Gouvea Adrian Northover & Marcio Mattos.

 And Now Stefan Keune Dominic Lash Steve Noble FMR CD583-0520

Si vous aimez l’Albert Ayler des improvisations explosives des albums Spiritual Unity et Prophecy, l’Evan Parker des seventies-eighties, le Brötzmann arcbouté sous le déluge percussif d’Han Bennink ou le Mats Gustafsson d’avec Gush ou Lovens, vous trouverez ici la pièce à conviction ultime. Il n’y a pas de ligne « mélodique », seulement des articulations du son frénétique, des morsures de bec et d’anche, un souffle destroy de cracheur de feu. Le style de Stefan Keune est voisin de l’Evan Parker vitriolé et explosif lorsqu’il jouait en duo avec Paul Lytton ou Derek Bailey ou en trio avec Alex Schlippenbach et Paul Lovens ou de l’extraordinaire Michel Doneda au sax soprano. Après les dix premières dix minutes volcaniques de Well Then (26 :48), s’installe un dialogue égalitaire où les sonorités détaillées explorant les marges de l’instrument créent une vision kaléidoscopique du flux musical. Lorsque se pointe une forme mélodique au sax ténor, cela devient le prétexte pour doubler ou tripler les coups de langue sur le bec et utiliser des doigtés « fourchus » qui ouvrent le champ à la multiplication de fragments mélodiques concassés et superposés comme si la colonne d’air en ébullition était sur le point d’exploser avec une projection d’éclats suraigus et très brefs grognements dans le grave ou le médium. On songe alors à l’éthique du Spontaneous Music Ensemble comme le documente Face To Face avec le percussionniste John Stevens et Trevor Watts au sax soprano. Je me concentre sur la description du saxophoniste car, même si cette musique est égalitaire et collective, il s’agit bien d’un trio cum saxophone ténor, dont les particularités expressives – expressionnistes colorent et définissent leur univers musical. Sous – jacentes à cette déferlante de sons pointillistes, harmoniques suraiguës, sauts de registres, frictions de timbres, exaspérations d’un souffle chirurgical, on perçoit des constructions harmoniques complexes et des variations de doigtés intelligentes qui rendent son improvisation captivante et vous tiennent en haleine.  Durant les quinze dernières minutes de Well Then et le début de Whatsoever (16 :31), le trio construit des flux renouvelés où chaque improvisateur est plongé dans une écoute mutuelle intense en échangeant et partageant leurs recherches individuelles de sonorités, de mouvements et de lignes / courbes / points avec un sens de l’ouverture, une dynamique plus proche du mezzopiano que du forte / fortissimo, registre obligé du hard free-jazz. Toutefois, la lave couve sous la cendre : on sent que les esprits s’échauffent et tout-à-coup, le moteur s’emballe au régime maximum, la batterie de Steve Noble éclate, et le souffle dément de Stefan Keune hache menu le son orgiaque du ténor : l’expressionisme nihiliste maximum est cisaillé par son articulation délirante envoyant dans l’espace scories, notes écrasées, déchirures du timbre, éclats d’une exceptionnelle brièveté. Les tripes à l’air. C’est la notion du temps qui se fracasse. Dans le troisième et dernier morceau, Finally (23 :18), le trio remet le couvert en renouvelant l’ordonnancement des échanges. La contrebasse acquiert plus d’espace et on découvre que le jeu de Dominic Lash se nourrit subtilement de la réthorique du saxophoniste en l’adaptant aux caractéristiques du grand violon. Le batteur organise avec soin des vagues percussives en crescendo sur le long terme alternant ses accents et espaces blancs en coordination étroite avec les lames de trilles hasardeuses du souffleur, celui-ci toujours impliqué dans son style spasmodique mais avec de belles nuances. Au fur et à mesure que les minutes s’écoulent, la tension monte inexorablement, le jeu devient de plus en plus fourni, intense assez près d’une éventuelle déflagration finale. Steve Noble dose son travail machiavélique en surveillant étroitement la cocotte-minute qui semble menacer, chauffée à blanc. Les énormes pizzicati de Dominic Lash retiennent l’ensemble à la surface du sol, et vers la seizième minute, le contrebassiste joue seul un moment, puis initie un échange pointilliste avec le souffleur où il explore les vibrations des cordes à l’archet avec un travail remarquable sur le timbre, les harmoniques, filant et cardant le son, percutant la touche, alors que Keune sollicite des suraigus à peine audibles sur une ou deux notes triturées à l’extrême. C’est presque dans un silence fantomatique que disparaît la musique se réduisant dans un decrescendo spontané, mais joué de mains de maîtres. C’est sans nul doute, un des performances collectives d’improvisation radicale impliquant un sax ténor, celle-ci aussi violemment expressionniste et spontanée qu’austère et méthodique, les plus étonnantes qu’il m’a été donné d’écouter par le biais d’un enregistrement, dont la réécoute permet la compréhension de son cheminement et l’analyse du processus précis. Fascinant ! Le trio Keune/ Lash/ Noble a déjà un solide opus vinyle chez No Business (Fractions) dont il prolonge et améliore la facture et les procédés avec cet exceptionnel And Now. J’ajoute encore que si Steve Noble est fort sollicité par une kyrielle de poids lourds de la scène (Evan Parker, Alan Wilkinson, Joe McPhee, Peter Brötzmann, Alex Hawkins,  Alex Ward, Yoni Silver etc…) et Dom Lash pareil avec de nombreux projets (Alex Hawkins, Alex Ward, Pat Thomas, Mark Sanders, Tony Buck, Tony Bevan, Chris Cundy), l’évolution discographique / événementielle de Stefan Keune est clairsemée MAIS parsemée d’albums incontournables, entre autres, avec le guitariste John Russell (Excerpts and Offerings/ Acta et Frequency of Use/ NurNichtNur), le contrebassiste Hans Schneider et le batteur Achim Kramer (The Long and the Short of It / Creative Sources et No Comment/ FMP) et en solo (Sunday Sundaes / Creative Sources). Un album duo avec Paul Lovens, Live 2013 / FMR et cette pièce d’archives de 1993, Nothing Particularly Horrible / FMR avec Russell, Schneider et Paul Lovens. L’intérêt de l’auditeur curieux sera récompensé car, d’un de ces albums à l’autre, on l’entend au sax alto, au sax sopranino (engin difficile), au ténor et au baryton et toujours aussi pertinent ! Je vous dis, un client ! https://stefankeune.com/discography/ On se plaindra qu’un de ses concurrents dans la discipline à l’étonnant don d’ubiquité, Mats Gustafsson, s’est dispersé dans une multitude de compacts, vinyles, ltd edition, cassettes, items à encadrer, curiosités quasi-numismatiques, sessions dispensables, projets fumants, saturant le fétichisme obsessionnel de la collectionnite au point qu’il est devenu aujourd’hui impossible de choisir l’objet rare et révélateur de son talent réel. C’est pourquoi je décrète, qu'en la matière de saxophone free à l’arrache ou au détail, suivez Stefan Keune, vous ne serez pas déçu (tout comme avec Urs Leimgruber et Michel Doneda) ! Ses quelques enregistrements fabuleux resterons toujours à la portée de votre petit portefeuille ou sur un coin choisi de votre étagère sans être envahi et vous aurez le loisir de les apprendre par cœur. La musique du cœur en fait !

 

Pentahedron Carlos Zingaro Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Hernani Faustino José Oliveira. Creative Sources CS 642 CD

Quintet à cordes plus percussion dans un mode improvisé contemporain à la fois dense et aéré, éminemment collectif et tout en finesse. Violon – Carlos « Zingaro » Alves, alto – Ernesto Rodrigues, violoncelle – Guilherme Rodrigues, contrebasse – Hernâni Faustino et percussions - José Oliveira. L’ensemble opère avec des interventions millimétrées de chaque cordiste individuellement et des voicings à deux, trois ou quatre telle une constellation de frottements d’archets en métamorphose permanente aux sonorités étirées, compressées ou élancées traçant des volutes sinueuses ou des ostinatos d’harmoniques se transformant en cadences composites. Une seule longue improvisation évolue par paliers d’agrégats opaques ou diaphanes, séquences fugaces ou drones agglutinantes en mutation constante ou un silence passager interrompu par des entrechocs col legno, point de départ d’un mouvement plus complexe où les éléments du collectif s’écartent mus par une force centrifuge invisible... alternant ensuite avec une séquence minimaliste. Le percussionniste commente et colore l’ensemble avec une belle dynamique et une inventivité qui découlent des principes mis en exergue par le grand John Stevens. On découvre les possibilités infinies de toucher- gratter – frotter – secouer de la percussion et leurs dimensions finement aléatoires. Finalement, le travail d’Oliveira vient alimenter les réactions instinctives du quatuor cordiste vers un final dont l’intensité et la fréquence des frappes et chocs décroît subitement vers le silence. Que la durée réelle soit de 28 minutes importe peu car les cinq musiciens ont investi le temps en l’étirant, le fragmentant jusqu’à le rendre imperceptible par la grâce des infinies variations musicales, d’arabesques éphémères, de croquis touffus, de pointes élancées, de strates de textures mouvantes … À la fois musique en chantier spontanée et construction raisonnée faite de mouvements distincts et coordonnés soulignant l’intense et lucide écoute mutuelle interactive et proactive. Un véritable chef d’œuvre qui transcende les ismes et tendances inhérentes à la pratique de l’improvisation libre en les fusionnant avec un très grand talent.

 

Above & Beyond Protocol Andrea Centazzo & Henry Kaiser Metalanguage 9103/4 (2017-2019 & 1978).

Protocol est le titre d’un vinyle publié par le mythique label Metalanguage en 1978 où chaque face était dévolue à un duo du guitariste Henry Kaiser et du trompettiste Toshinori Kondo et à un autre duo du même Kaiser avec le percussionniste italien Andrea Centazzo. Cet album est réédité dans un double compact  à la suite de seize nouveaux duos très récents des deux musiciens. Pour retracer les deux artistes, je dirais que Centazzo est un percussionniste original important de la nouvelle scène improvisée des années 70-80 ayant travaillé et enregistré avec Steve Lacy, Evan Parker, Alvin Curran, Derek Bailey, Lol Coxhill, le Rova Sax Quartet, John Zorn, Tom Cora, Eugène Chadbourne, Davey Williams, LaDonna Smith Gianluigi Trovesi… Il est aussi un compositeur intéressant dans plusieurs domaines entre autres pour orchestre et un chercheur dans le domaine de la percussion. Henry Kaiser est un guitariste électrique concentré sur les (pédales d’) effets électroniques avec une carrière assez éclectique et des collaborations avec Derek Bailey, Fred Frith, John Oswald, T. Kondo, des musiciens traditionnels asiatiques et de rock d’avant-garde. Tous deux ont dirigé leurs propres labels, Metalanguage pour Kaizer et Ictus pour Centazzo, qu’ils ont ressuscité pour la bonne cause. Musicalement, le jeu libéré, aéré et très diversifié d’Andrea Centazzo sur ses installations de percussions est un modèle du genre. Quoi que joue son interlocuteur sur ses guitares dans différents registres au niveau amplification et coloration par les effets, le percussionniste trouve instantanément la parade, les sonorités sur les peaux ou les innombrables accessoires métalliques, cymbales, gongs, crotales, cloches rangées avec soin sur un kit démesuré. Il est à la fois prolixe en jouant simultanément des figures contradictoires ou complémentaires en multipliant les frappes diversifiées en alternant et décalant les cadences avec une aisance rare ou concentré minutieusement sur des sonorités choisies . Au fil des décennies de pratique, Henry Kaiser, un résident de la baie San Francisco, est passé maître dans l’élaboration et la coloration de la pâte sonore en dosant l’usage du vibrato et des combinaisons d’effets avec une belle cohérence. Le guitariste prend son temps pour jouer suspendu dans l’espace au-dessus de vagues imaginaires dans le mythique océan Pacifique pour la sauvegarde environnementale duquel il est impliqué corps et âme. On peut entendre au mieux sa sensibilité océanique dans un remarquable Pacific Protocol de 5 :17. On semble y voir des dauphins évoluer sous la surface moirée et translucide vert -bleu du ressac. Sa sensibilité océanique se manifeste aussi dans un étonnant Mysterious Protocol dans une dimension sous-marine initiée par de très fins frottements de cymbales à l’archet évoquant le sonar d’un imaginaire Nautilus. Le titre Protocol est marié à toutes sortes d’occurrences : Nostalgic Protocol, Offbeat Protocol, Playing, Ballad, Pacific, Mysterious, Informal, Distant, New Age, Without, Yonder, Sideways, Rattlesnake, Narrative, Conic, Destiny vs Density jusqu’à ce que la face B du vinyle Protocol (102z Protocol, 102y Protocol, 102x jusque 102v Protocol) nous permette de mesurer tout le chemin parcouru tant au niveau musical et sonore que du point de vue de la technique d’enregistrement et de la gravure sur le disque. En clôture de ce fascinant voyage sonore, That Old 355 Protocol. Andrea Centazzo joue aussi du malletkat et d’échantillons sonores et Henry Kaiser de la guitare acoustique. Un excellent double album réalisé avec soin par de merveilleux conteurs – aventuriers des sons.

 

Cájula Marilza Gouvea Adrian Northover Marcio Mattos FMR CD578-0520

 

Enregistré aux Red Hill Studios et à I’Klectic à Londres, cet album merveilleux réunissant la chanteuse Marilza Gouvea, le saxophoniste Adrian Northover et le violoncelliste Marcio Mattos dans un magnifique trio chambriste dédié à la pure improvisation a été publié par le label FMR avec des notes rédigées par moi-même. En voici le texte en anglais.

Three artists involved in the London improvising scene since their earliest youth, all witnesses and actors of the evolution of improvised music and avant-garde jazz. Marcio Mattos has frequented the open circleof this extraordinary music world contributing as a bassist and a cellist to all of the most important exponents/groupings of improvised music. Vocalist Marilza Gouvea is one of those countless quality improvisers who remains a well-kept secret of this sprawling city. Likewise saxophonist Adrian Northover appeared as a strong and important contributor to the scene. In their trio, no individual voice is dominant and everyone fully assumes the freedom to improvise instantly. The only scores consist simply of active listeing to their comrades, and their art lies in their imagination to create in the present moment a sound, a musical counterpart, which distinguishes all from each other and brings them together simultaneously. The volatile articulations of Adrian’s soprano saxophone encircle, comment on and pursue the whispers, phonemes, playful utterances and limpid chants of Marilza. The timbre of her voice expresses intangible feelings through her vocal variations and lends itself to admirable mutations of tone. As if an architect or a landscape designer, Marcio draws subtle bows and feverish pizzicati in fiery cadences and wandering extemporizations, thus creating a fleeting center of gravity. The expressive flow of the wind instrument flies in space like a bird animated by the fluttered jolts of the singer’s voice. The very agile articulation of her voice reveals its full extent by responding with superb expressive ease to the detached interjections of Northover, weaving a lacework of air projected onto shared space. The cellist expands the sounds of his instrument by using electronic effects incorporated into sensitive soundscapes. The thread of collective improvisations crosses many forms, effects, energies, linked feelings, contiguous or intercalated without imprisoning a moment, an image, a coloring in its infinite meanders. A sublime sensitivity is expressed, a dense empathy, a living metaphor, for solidarity, desire, confidence, hope, deepest thoughts and a most immediate fantasy. Wonderful! 

Exemplaire, on frise le chef d’œuvre. Tellement que je le réécoute encore avec le même plaisir, tout en (re)découvrant de nombreuses autres séquences avec ravissement.  

3 août 2020

London Jazz Composers Orchestra Kenny Wheeler Barry Guy Paul Rutherford Howard Riley/Simon Nabatov Max Johnson Michael Sarin/Burton Greene Damon Smith Ra Kalam Bob Moses/John Wolf Brennan Arkady Shilkloper Florian Mayer Tom Götze/Stefano Leonardi Marco Colonna Antonio Bertoni Fridolin Blumer Heinz Geisser/ Alvin Schwaar Bänz Oester Noé Franklé

Préambule : il faut que ce soit clair que mes pages visent quasi exclusivement l'improvisation libre... proprement dite. Il y a parfois des incursions dans le jazz "free" parce que ce sont des racines - origines (cfr mes articles sur Albert Ayler , Paul Bley, Ornette Coleman) afin d'éclaircir quelques points évidents. Ou alors des improvisateurs radicaux qui apportent une pierre étonnante à l'édifice du jazz (Monk par Duck Baker par exemple) ou des "free - jazzmen" qui mettent en pratique les principes éthiques auditifs etc... de l'improvisation libre (hiérarchie, solos, écoute, sensibilité collective assumée comme le duo Ivo Perelman et Matthew Shipp). Bien sûr, j'adore le jazz ! Mais je n'ai pas le temps de m'adonner à une écoute et une écriture tous azimuts, sinon je ne ferais plus que cela. Certains labels et musiciens "plus" jazz (ou autre chose) insistent pour m'envoyer des cd's ou des téléchargements et cela est assez embarrassant.  Comme je ne suis pas un mauvais esprit, je vais essayer ici de me débrouiller avec le jazz jusqu'à la prochaine parution de mon blog qui sera elle, gratinée, et cela, surtout parce que ces musiciens se battent pour s'exprimer et survivre. On est (presque) tous un peu logé à la même enseigne question lieux et dates, conditions de travail. Quand des musiciens ont un réel talent, il ne faut pas se priver du plaisir de l'écoute.  

 

That time London Jazz Composers Orchestra (1972 et 1980). Kenny Wheeler Barry Guy Paul Rutherford Howard Riley. NotTwo MW1001-2.

Musicien incontournable dans l’histoire du label NotTwo Records, Barry Guy nous confie ici des documents historiques datant de 1972 et de 1980 avec des compositions écrites pour son London Jazz Composers Orchestra pour leurs deux premières éditions. Après l’enregistrement de Ode For Jazz Orchestra publié en 1972 par Incus, le LJCO a effectué une tournée en Allemagne dont nous trouvons ici deux prises de sons « écoutables » d'extraits de concerts aux Berliner Jazz Tage de Berlin et aux Donaueschingen Musik Tage. Ensuite, cet orchestre s’est réactivé en 1980 avec, entre autres, la présence des deux Peter, Brötzmann et Kowald pour l’enregistrement de Stringer (FMP – SAJ réédité par Intakt en cd)). Ce qui rend ce document vraiment intéressant, c’est la toute première fois qu’on entend enfin des compositions écrites pour l’orchestre par d’autres compositeurs que Barry Guy lui-même. Ode et Stringer, les deux seuls albums produits à l’époque  furent l’œuvre exclusive de Guy, alors que d’autres compositeurs membres du LJCO avaient contribué à enrichir leur répertoire et pas des moindres : Paul Rutherford, Kenny Wheeler, Howard Riley et Tony Oxley. Barry Guy a dû sélectionner des enregistrement suffisamment audibles pour être publiés et des témoignages probants pour qu’on puisse évaluer à sa juste mesure les possibilités et l’envergure des réalisations orchestrales de cet orchestre encore plus intéressant que légendaire. Légendaire parce que le LJCO rassemble une brochette de d’aventuriers incontournables de la musique improvisée européenne et que des grands orchestres free de ce niveau qui « ont duré » se comptent sur les doigts d’une main. Il y a bien sûr quelques instrumentistes de haut vol issus du classique et du jazz « de studio » comme les trombonistes Paul Nieman et Mike Gibbs, le tubiste Dick Hart, le saxophoniste John Warren, mais surtout un contingent qui ferait frémir aujourd’hui n’importe quel organisateur avisé. Pour l’année 1972,  Kenny Wheeler, Harry Beckett, Marc Charig et Dave Holdsworth aux trompettes, Paul Rutherford au trombone, Trevor Watts, Evan Parker, Mike Osborne et Alan Wakeman aux saxophones, Howard Riley au piano, Derek Bailey à la guitare électrique, Barry Guy, Chris Laurence et Jeff Clyne aux contrebasses et Tony Oxley et Paul Lytton aux percussions. Durant cette tournée de 1972, c’est le Professeur de Composition de Barry Guy qui dirige l’orchestre, Buxton Orr. En 1980, outre les deux Peter, on trouve aussi le trompettiste Dave Spence,  le tromboniste Alan Tomlinson, le tubiste Melvyn Poore, les saxophonistes Larry Stabbins et Tony Coe (aussi à la clarinette), le violoniste Phil Wachsmann, John Stevens à la deuxième batterie, Oxley se partageant avec un violon. Exit Holdsworth, Hart, Osborne, Wakeman, Bailey, Lytton. On retrouvera une bonne partie de ces improvisateurs dans la troisième reformation du LJCO qui enregistra Harmos, Theoria, Double Trouble, etc pour Intakt dans les années 80 et 90. Pour les Berliner JazzTage dans la capitale européenne de la free-music, un « Watts Parker Beckett to me Mr Riley ? » très free-jazz et vachement bien coordonné, signé Kenny Wheeler (17 :03). Ça chauffe et les voicings sont fantastiques! Pour Donaueschingen, festival résolument « musique contemporaine » et empire des Stockhausen, Penderecki, Xenakis etc… , un fragment de 17 minutes de Statements III de Barry Guy très dynamique et contrastée constituée de blocs – agrégats sonores plus abrupt. La composition complète durait plus d’une quarante minutes et devait rivaliser avec d’autres grands orchestres « issu du classique ». Quasimode III est une œuvre superbe de Paul Rutherford avec des séquences de note faussement modales et des éléments électroniques. Le tout  bien lisible car enregistré dans le même studio que celui de Stringer (14 :24). Appolysian, signé Howard Riley et enregistré à la Round House mêle  de brèves actions solistes (Wachsmann, Riley, Rutherford) coordonnées à des segments d'actions de section (cuivres , percussions & pianos, anches) puissantes ou dosées, de durées très différentes face à des masses orchestrales d'amplitudes variées  (14:48). Il en résulte des équilibres instables de dynamiques, de densités et de vitesses qui se rapprochent, s'écartent ou éclatent à la recherche indéfinie d'une conclusion qui s'évanouit au dernier moment. Sans doute à mon avis, un des moments les plus réussis de cet orchestre.  Quant à Tony Oxley compositeur, faute d’avoir trouvé un enregistrement écoutable du LJCO, Barry Guy a fait figurer une peinture du batteur sur le côté face de la pochette. That Time nous replonge dans la réalité de la musique improvisée radicale lors de son éclosion il y a quelques décennies. Un document vraiment intéressant. Certains producteurs ont fini par saturer le marché de la réédition, de la surdocumentation (excessive et souvent injustifiée) et des inédits et autres « complete » au point qu’une mère poule n’y retrouvait pas ses petits, aussi vrai qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs. Mais, dans le cas présent, NotTwo et Barry Guy ont visé juste. On aurait aimé que cette musique ait été publiée par le label Intakt lorsqu'ont été publiés massivement les enregistrements du LJCO sur pas moins de dix albums. 

 

Free Reservoir Simon Nabatov Max Johnson Michael Sarin Leo Records LR CD 800.

Paru en 2017, Free Reservoir, le titre de l’album, exprime une idée intéressante : l’usage libre et inventif d’un réservoir de connaissances et pratiques musicales basées et informées par plusieurs strates du jazz moderne. Le pianiste Simon Nabatov trône dans l’énorme catalogue de Leo Records lequel s’est malheureusement séparé de plusieurs de ses locomotives au fil des ans : Braxton, Marylin Crispell, Sun Ra, Evan Parker, Joëlle Léandre et plus récemment, Ivo Perelman. Fort heureusement, le label reste ouvert aux nombreux projets originaux du pianiste d’origine ukrainienne, comme Readings : Gileya Revisited et Readings : Red Cavalry avec respectivement les vocalistes Jaap Blonk et Phil Minton (chroniqués dans ces lignes il y a plusieurs mois) ou Time Labyrith, une remarquable expérience de composition alternative contemporaine. Ces œuvres témoignent de l’esprit d’ouverture et de la créativité de son protagoniste et on retrouve cette propension à explorer les formes dans ce remarquable trio piano – contrebasse – batterie, format instrumental conventionnel dont les trois musiciens développent les possibilités alternant des signatures rythmiques complexes (Maracatu Askew) et la liberté jongler avec les pulsations sans tenir compte des barres de mesure (Free Reservoir). Dans cet environnement créatif, la contrebasse charnue de Max Johnson trouve l’espace nécessaire pour s’épanouir au contact des pianismes puissants, logiques et inventifs de Nabatov et du foisonnement étudié et élastique du batteur Michael Sarin dont j’avais apprécié les performances aux côtés du trompettiste Dave Douglas avec le mémorable Five de ce dernier. Non seulement, le pianiste dévoile un panorama organique, intense et subtil de son talent au clavier, mais ses deux collègues font bien plus que l’accompagner. Ils dessinent les contours d’un univers du trio avec des dynamiques et des intensités variées en laissant le libre cours à leur imagination et leur inventivité avec par exemple une belle pointe de lyrisme contemporain. Comme dans ce Short Story Long de 17 minutes où ils font évoluer l’art de la ballade en cascades rafraîchissantes, tendues et chercheuses et no man’s land créatif (cfr les drones magiques vers les 16’en étrange final). Du jazz chercheur, « contemporain », et somme toute risqué en approfondissant idées et structures sur la distance sans faiblir et avec la cohésion d’un véritable collectif. Simon Nabatov est un pianiste virtuose, dont la technique conserve toutes les qualités du timing du jazz alliées à une science musicale classique - contemporaine et une remarquable capacité adaptative dans l’improvisation. Ses deux collègues contribuent pleinement à affirmer cette excellence avec brio et sincérité. Un bon point de plus.

 

Burton Greene Damon Smith Ra Kalam Bob Moses Life’s Intense Mystery Monofonus Press - Astral Spirits MF193/ AS090.

https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/lifes-intense-mystery-mf193-as090

Je pense qu’il faille prêter une oreille attentive à ce pianiste de « jazz-free » de la première heure qu’est Burton Greene, résident amstellodamois assez isolé dans la scène européenne. Compagnon d’Alan Silva, de Byard Lancaster, Marion Brown, etc…, Greene a publié des albums pour CBS (Sony), Futura, Hat-Hut, Horo, Kharma, ESP. Bien qu’on lui ait collé assez tôt une étiquette de free-jazzman indécrottable, son quartet « néerlandais » a gravé des réussites d’anthologie pour le label Cat Records dans le domaine du jazz contemporain swinguant et « complexe ». À la batterie, Clarence Becton (le batteur du premier album ECM de Mal Waldron), à la contrebasse, Raoul Van der Weide (une des grandes pointures aux Pays Bas) et le saxophoniste Fred Leeflang, musicien très compétent. À l’heure où on réédite tout (parfois le meilleur) ou n’importe quoi, on pourrait suggérer que Corbett vs Dempsey, Trost, No Business, etc… s’intéressent à ce Burton Greene Quartet et leur One World Music.  Unique en son genre ne fût-ce que pour ses constructions rythmiques à faire rougir d’envie ceux qui ne jurent que par l’école Blue Note des Grachan Moncur, Andrew Hill, Joe Henderson, Pete La Roca... Il faut aussi souligner les deux magnifiques albums publiés par Julien Palomo pour improvising beings :  Compendium et Space is Still the Place. Alors dans cet Intense Mystère de la Vie en compagnie du légendaire batteur Bob Moses (compagnon de Steve Swallow, Gary Burton, Dave Liebman, Hal Galper, Larry Corriell…) et du très actif et entreprenant contrebassiste Damon Smith, on découvre une musique libre, organique parfois proche de la transe (Life’s Intense Mystery Part I & Part II) et un travail subtil et précis sur la métrique évoquant l’art visuel en trompe l’œil de M.C. Escher (Anything That Ain’t Yes, Get Rid of It). Cette orientation formelle est confrontée aux jeux libertaires du batteur et du bassiste qu’on entend dialoguer comme dans une jungle dans Perc-Waves. Les entrelacs des peaux / cymbales, des cordes et du clavier agglutinent des réseaux serrés de flux, de vagues sonores vibratoires ou pointillistes qui mettent en relief les structures camouflées et secouées du trio « Burtonien ». Comme à chaque fois, avec Burton Greene, il ne faut pas s’attacher aux apparences pour le ranger dans une quelconque « esthétique » ou « démarche » mais saisir comment se matérialise sa créativité et son talent original. Avec le foisonnement percussif sensible de Ra Kalam Bob Moses et la magnifique contrebasse boisée et aventureuse de Damon Smith, son (leur) pari est gagnant !


Pago Libre Mountain Songlines John Wolf Brennan Arkady  Shilkloper Florian Mayer Tom Götze Leo Records CDLR 886

Pour le trentième anniversaire du quartet sans batterie Pago LibreLeo Feigin et John Wolf Brennan ont mis les petits plats dans les grands chez Leo Records. Trois beaux digipacks colorés regroupant deux parutions anciennes rééditées, Cinémagique 2.0 et platz Dada en sextet et un nouvel opus montagnard, Mountain SonglinesPago Libre se compose d’un joueur de cor et de cor des Alpes, le russe Arkady Shilkloper et du pianiste John Wolf Brennan, les deux fondateurs du groupe qui ont été rejoints par les allemands Florian Mayer, violon et Tom Götze, contrebasse  en remplacement de Tscho Teissing et Daniele Patumi. D’origine Irlandaise, le pianiste John Wolf Brennan s’est établi en Suisse pour son amour des montagnes et des vallées helvétiques et la nature sauvage qu’elles renferment/ protègent.  Inspiré par les paysages montagneux, il imagine que le relief échancré et accidenté qui surplombe les vallées forment les courbes sur lesquelles se posent les notes des mélodies ancestrales. De cette intuition et des recherches de l’ethnomusicologue Alfred Leonz Gassmann, Pago Libre s’est inspiré pour concevoir une remarquable série de comprovisations qui reflètent leurs impressions visuelles et émotionnelles des Alpes et de leurs mille paysages. Certaines pièces sont signées Brennan ou un autre membre de Pago Libre, d’autres par le collectif. On a droit bien sûr à deux interventions vocales de la chanteuse Sonia Morgenegg dont une en yodel et à des passages de Shilkloper au cor des Alpes. Douze compositions évoquent la majesté des Alpes, leur paysage accidenté, la musique populaire Suisse, les danses de villages. En conclusion, quatre extraits d’autres pièces en Bonus Track qui ajoutent encore à la multiplicité et la diversité inventive des motifs composés qui servent de bases aux compositions et arrangements tout au long de ce parcours alpestre d’une grande cohérence. Pago Libre a un style et un son de groupe immédiatement reconnaissable : les voix complémentaires du  violon et le cor au-dessus de la contrebasse et du piano qui équilibrent leurs élans créent une dynamique très originale. Les parties individuelles sont remarquablement imbriquées créant des échafaudages mobiles où chaque instrumentiste marque à la fois le rythme et la mélodie avec une précision remarquable et un goût pour des dissonances fructueuses. Le contrebassiste soutient l’édifice avec une sûreté swinguante relayé par le pianiste. Le violoniste a un timbre magnifique et ses inflexions solistes font plus qu’évoquer les violonistes tziganes. Quant au souffleur, son sens mélodique est d’une remarquable pureté évoquant à merveille l’atmosphère des vallées et sommets. L’adjectif « folk » ne recouvre qu’un aspect de leur travail qui est nourri de réflexions profondes et de recherches studieuses  combinées avec une belle imagination créative et un travail d’écriture et de conception substantiel qui frise la prodigalité.

 

Aura Stefano Leonardi Marco Colonna Antonio Bertoni Fridolin Blumer Heinz Geisser Leo Records CD LR 890

Une percussion, deux cordes, deux vents, flûtes et anches. Quintet Italo-Suisse. Stefano Leonardi : flûte, piccolo, sulittu, dilli kaval, bass xun, mancosedda des launeddas, soit quelques instruments traditionnels issus de cultures musicales vivaces (Sardaigne, Carpathes,…). Marco Colonna, un as Romain des clarinettes, aussi à l’aise au sax soprano. Antonio Bertoni, au violoncelle et au guembri, lequel renforce l’inspiration « musique traditionnelle ». Fridolin Blumer, contrebasse sauvage. Heinz Geisser, batterie free à la fois subtile et puissante, habitué du catalogue Leo Records au sein du Collective Quartet avec Jeff Hoyer, Mark Hennen et William Parker. Sans doute, ce remarquable quintet a été rassemblé à l’initiative du flûtiste Stefano Leonardi et témoigne de son évolution vers plus d’inspiration, d’expression émotionnelle et, en fin de compte d’originalité, depuis son premier opus Leo en hommage au souffleur disparu, le légendaire Thomas Chapin, héraut de la Knitting Factory, aujourd’hui égarée (sabordée) dans le bizness. Marco Colonna est sans nul doute le souffleur créatif en vue de la scène transalpine, surtout aux clarinettes, basse ou mi-bémol et ici au (difficile) sax sopranino. Pour faire la paire et répartir leurs efforts dans la géographie de ce quintet atypique, à Colonna les tracés mélodiques francs et improvisés pleins de sève et à Leonardi, des murmures fantomatiques inspirés, filets de voix d’outre-tombe, invocation des esprits de la nature, laquelle est incarnée par la multiplicité des timbres percussifs, boisés, des cordes frottées ou percutées qui évoquent des atmosphères de sous-bois, de futaies d’où se détachent gazouillis  et bruissements, pépiements, mais aussi contrepoints curieux et rythmiques animées. Les deux souffleurs se distinguent clairement l’un de l’autre créant l’illusion d’un volatile bicéphale se déplaçant avec trois paires de pattes, évoqués par la polyrythmie  foisonnante ou habilement clairsemée par le batteur et ses deux auxiliaires cordistes. Un de ceux-ci fait d’ailleurs un solo sensible à demi-enfoui dans le maquis sonore. Un album curieux, mais vivace, mélangé, aux climats variés et changeants, à l’imaginaire poétique, œuvre d’un collectif soudé, créateur d’univers sonores fourmillant et mimiquant parfois la pagaille avec une autodiscipline astucieuse, libertaire et soigneusement à l’écoute. J'ajoute encore que les peintures colorées pastel reproduites sur la pochette se marient parfaitement avec l'esprit vif de la musique.


Travellin’Light Alvin Schwaar Bänz Oester Noé Franklé Leo Records CD LR 875.

Le travail de documentation du label Leo Records est depuis quelques années de plus en plus ancré dans une filière helvétique. Daniel Studer, Vinz Vonlanthen, John Wolf Brennan, Urs Leimgruber, Gabrielle Friedli, Dieter Ulrich et aujourd’hui le trio piano – contrebasse - batterie d’Alvin Schwaar, Bänz Oester et Noé Franklé. Introduit et commenté par le percussionniste Gerry Hemingway, aujourd’hui résident suisse, ce trio propose une musique aérée, voire éthérée au service de standards éternels ou moins connus, un peu dans l’esprit de Paul Bley. Someone To Watch Over Me des Gershwin, I Have a Dream d’Herbie Hancock, Heaven de Duke Ellington, All the Things You Are, My Ideal, Very Early de Bill Evans, Big Nick de John Coltrane et Prelude To A Kiss de Duke, à nouveau. Selon Gerry Hemingway, alors que de nombreux musiciens se sont lancés et ont trouvé leur chemin dans l’improvisation (libre) per se, certains reconsidèrent comment traiter le matériau musical issu « du passé », les standards, de manière créative en y instillant de nouvelles valeurs acquises. Je paraphrase évidemment son texte de présentation. Ce point de vue s’entend clairement dans le jeu de la contrebasse et de la batterie dans leur version de Heaven ou dans l’intro ludique et déconstruite d’All The Things You Are dont d’ailleurs Charlie Mingus avait déjà enregistré une version décoiffante en 1961 avec Eric Dolphy sous le titre curieux de All the Things You Could Be If Sigmund Freund’s Wife was Your Mother. De là à dire que leur version Paul Bleyesque - époque Altschul 1966, serait un objet de curiosité psychanalytique, il n’y a qu’un pas. L’intérêt de leur musique est qu’il pousse vers quelques extrêmes la substance interne de ces standards de manière intéressante sans se référer à un style particulier. On croise quelques solos de basse entiers et passionnés et la frappe du batteur est tout à fait équilibrée, racée, aérée et pleine de légèreté. Avec les grondements graves de toms et les glissandi à l’archet, c’est au cœur de la table d’harmonie que le pianiste va chercher les notes de My Ideal en la faisant résonner avec les cordes bloquées et des aigus flottants. Aussi la mélodie apparaît dans un jeu perlé, telle une rosée matinale. Bref, la trame des standards est le vecteur d’esquisses déformantes, transformatrices de refrains familiers vers des formes qui s’avancent subtilement vers un inconnu qui en dévoile des canevas cachés au creux de nos habitudes.


1 août 2020

Zlatko Kaučič Joëlle Léandre Agusti Fernandez Evan Parker/ Guilherme Rodrigues/ Damon Smith/ Sarah Gail Brand Paul Rogers Mark Sanders

Jubileum Quartet. a uis?  Zlatko Kaučič  Joëlle Léandre Agusti Fernandez Evan Parker NotTwo Records

Enregistrement du concert donné pour fêter le quarantième anniversaire d’activités musicales et scéniques du batteur percussionniste Slovène Zlatko Kaučič avec comme invités de choix la contrebassiste Joëlle Léandre, du pianiste Agusti Fernandez et du saxophoniste Evan Parker. Peut-être n’avez-vous jamais entendu Zlatko en disque ou sur scène, ce sera l’occasion de découvrir un percussionniste improvisateur particulièrement capable et inspiré qui ne vous fera pas regretter la présence des collègues légendaires habituels qui jouent régulièrement, certains depuis un demi-siècle avec Joëlle Léandre, Evan Parker ou Agusti Fernandez, c’est-à-dire les Paul Lovens, Paul Lytton, Mark Sanders, Ramon Lopez, Martin Blume ou Hamid Drake… Après autant d’années (de décennies), on dira, en ce qui me concerne, qu’un disque de plus ou de moins d’Evan Parker ou de Joëlle Léandre ou d’un pianiste tel qu’Agusti Fernandez, ce n’est pas cela qui va mettre à mal "l’intérêt de ma collection". J’ai suivi Evan à la trace au fil des années parution après parution et je dois dire qu’à la fin je me suis résigné, idem pour Joëlle ou Agusti, tant nous croulons sous la masse des albums parus qu’il est devenu quasi impossible d’écouter par le menu et d’en mémoriser les impressions. Ce qui rend ce Jubileum devenir une acquisition méritoire est justement la présence de Zlatko Kaučič et son style ludique personnel investi dans le mouvement, le sonore et l’imbrication de la multiplication – démultiplication des cellules rythmiques libérées, mouvantes ou flottantes avec la qualité des frappes et des résonances des objets percussifs fixes et accessoires, la dynamique et ses techniques de frottements, secouages, grattements, vibrations métal sur peau. Du grand art avec la capacité de réserver des parts presque silencieuses où des effets sonores subtils mettent en relief les passages sensibles de ses collègues qui relancent remarquablement l’intérêt et le suivi de leur improvisation collective toute en liberté veillée par une écoute intense. Celle-ci tout autant que les interventions individuelles volontaires en métamorphoses – crescendo / decrescendo – éclipse / ellipse transforment ces 43 minutes en jubilation d’un seul trait droit au but, à travers les méandres des nano-secondes qui défilent et en défient la perception. On a droit à de belles négociations de chaque improvisateur donnant à chacun d’eux, l’espace et le temps pour se faire entendre pour le meilleur, la contrebasse de Joëlle se montrant autant à son avantage que le saxophone d’Evan ou le piano d’Agusti, si pas plus. Et le travail de Zlatko digne de rentrer dans la légende plus que semi-séculaire de l’improvisation totale / composition instantanée.

 

Cascata Guilherme Rodrigues Creative Sources CS CD 676

https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/cascata


Violoncelliste maison du label Creative Sources et installé à Berlin depuis quelques années, Guilherme Rodrigues nous propose son premier album solo. Comme il l’explique, « cet album Cascata provient du besoin de partager la liberté totale de ma personne en tant que violoncelliste. N’ayant rien programmé avant d’arriver au studio, j’ai joué durant un peu moins de deux heures. C’était aussi fluide qu’une cascade ». Cascata en portugais. Une quintessence du violoncelle. 23 morceaux courts, concis, expressifs, chacun dédié à une technique particulière ou à une forme précise. Une pression spécifique de l’archet, une approche intégrant multiphoniques et scansions, chant de la corde tendue gorgée de sève, de simples pizzicati balancés tout en langueur, des vibrations tremblées fantomatiques... Un herbier de fleurs rares, une galerie de moments éphémères qui s’imprime dans la mémoire. Une musique intériorisée en guise de réflexion, de dépassement, de conviction pour exprimer le premier jet de la matérialisation d’idées lumineuses et de réminiscenses transfigurées. Concentré dans une démarche minimaliste lower case au début de sa carrière, alors jeune adolescent aux côtés de son père Ernesto et omniprésent dans le catalogue du label familial Creative Sources, voilà que ce jeune musicien s’épanouit pour notre plus grand bonheur en créant un des albums de référence du violoncelle seul à l’instar d’Elisabeth Coudoux dont je n’ai pas encore eu l’heur d’écouter son dernier opus solo. Cascata, une cascade de perles du violoncelle, est traversé par un flux créatif intense frisant la perfection : chaque idée / composition instantanée exprime l’essentiel sans une seule note de trop, ni trop peu. 

 

Whatever is Not Stone Is Light Damon Smith Solo Balance Point Acoustics BPA -10.

Contrebassiste émule et ami de Peter Kowald, l’américain Damon Smith s’est forgé à coup de tournées et de nombreuses collaborations d’albums soignés publiés entre autres par son label Balance Point Acoustics, une stature de premier plan comme spécialiste de la contrebasse dans la scène improvisée. Il a enregistré en duo avec Peter Kowald et développé des projets et/ou des enregistrements avec Wolfgang Fuchs, Martin Blume, Philip Wachsmann, John Butcher, Marco Eneidi, Tony Bevan, Scott Looney, Joëlle Léandre, Birgit Uhler, Frank Gratkowski, Gianni Gebbia, Henry Kaiser, Fred Van Hove, Joe Mc Phee, Frode Gjerstad, Georg Gräwe, Michael Vatcher, Alvin Fielder, Weasel Walter, Burton Greene, Bob Moses, Roscoe Mitchell, Jeb Bishop, Jaap Blonk. Il est aussi un tout proche du grand contrebassiste classique contemporain Bertram Turetzky avec qui il étudie encore. Peu choyé par des labels importants, Damon Smith s’est investi remarquablement  à produire ses enregistrements sur BPA ou par un ou deux labels amis avec une énergie opiniâtre dans les différentes villes où il a séjourné (Oakland, Austin, Boston, St Louis). Aussi, il est un connaisseur éminent de l’improvisation européenne et du jazz libre afro-américain et entretient une écoute active de ses meilleurs collègues même les plus obscurs. Il aime tellement son instrument qu’il ne cesse de louanger de nombreux artistes dont il traque vinyles et cd’s. Non seulement Barre Phillips, Peter Kowald ou Joëlle Léandre mais aussi des contrebassistes comme Simon H.Fell, Johny Dyani, Harry Miller, Klaus Koch, Torsten Müller, Hans Schneider, Uli Philipp, Fred Hopkins, Clayton Thomas. Whatever est un magnifique témoignage composé de 23 pièces de musique de (pour) contrebasse dont il nous rappelle qu’il s’agit aussi d’un grand violon. En effet, son jeu à l’archet est à la fois droit, ample, chaleureux, parfois aussi majestueux, intense, rebondissant, chercheur, bruiteur ou emporté avec un contrôle de l’émission et une dynamique plus que remarquable. Sa pratique professionnelle le mène souvent à jouer du jazz contemporain avec des pianistes ou des souffleurs « free-jazz » en raison du manque d’opportunités au niveau de l’improvisation libre plus radicale. Il s’est fait connaître au départ par un magnifique duo avec Peter Kowald (Mirrors - Broken But No Dust) qui fera date tout en affirmant ses capacités d’improvisateur et de contrebassiste. Avec Whatever, il prouve que quoi qu’il se mette en tête de jouer, il nous fait toujours entendre le meilleur de son instrument au travers de toutes les approches développées dans ce nouvel album solo. Chaque pièce concentre des trouvailles et des émotions avec une belle précision de jeu et d’intention sans jamais s’égarer. De belles sculptures sonores boisées et vibrantes à la fois vignettes d’un panorama diversifié de la contrebasse contemporaine et compositions instantanées du meilleur cru. Une référence importante en matière d’enregistrements de contrebasse en solo.


Deep Trouble : Sarah Gail Brand Paul Rogers Mark Sanders https://sarahgailbrand.bandcamp.com/album/deep-trouble 

Enregistrement publié en digital sur le site bandcamp de la tromboniste Britannique Sarah Gail Brand, une référence incontournable du trombone improvisé, mais lyrique et/ou jazz d’avant-garde complètement ouvert à la libre improvisation. Depuis quelques décennies déjà, elle entretient une connivence merveilleuse avec l’extraordinaire percussionniste Mark Sanders.  À leur actif plusieurs albums dont deux sont disponibles sur ce site : Instinct and The Body, All will be said, All to do again. Pour cet album en trio, Sarah a fait appel à un pote de très longue date, le contrebassiste Paul Rogers, fidèle compagnon de Mark Sanders dans de nombreuses aventures aux côtés d’Elton Dean, Howard Riley, Paul Dunmall, Evan Parker, etc… Pour ces retrouvailles, nous avons droit à de superbes constructions spontanées où chacun a autant son mot à dire que l’autre. Paul Rogers doit se sentir complètement à la maison car il peut entendre chez sa collègue une voix amie qui prolonge et évoque subtilement et amoureusement celle de Paul Rutherford, le tromboniste disparu avec qui Paul a joué en duo et en trio durant des années. Mais laissons ces réminiscences d’un passé qui s’estompe au fil des années et revenons dans cet instant présent ou, du moins, en 2017 au Café Oto à Londres. Deux longues improvisations collectives de 23:35 et 33:46. La batterie féline et les frappes sinueuses et sensibles de Mark Sanders tendent des filets – rhizomes sonores  et vibratoires sur lesquels surfe le chant des lèvres pincées de Sarah Gail Brand au milieu de son embouchure : elle entonne des airs en glissandi et des notes tenues qui tremblent, gonflent, vibrent, éclatent dans l’atmosphère recueillie et nous raconte une histoire . La contrebasse s’insère en feignant le ronronnement ou en explorant plusieurs registres à l’archet alors que l'articulation de la tromboniste zig-zague avec sa belle sonorité. Le sens aigu de la  dynamique et de la lisibilité du jeu de chacun nous fait oublier qu’il s’agit de rythmes libres où les pulsations surgissent par bonheur et s’enfouissent ensuite dans le flux sonore. Leurs interactions se dévoilent par des contrechants subtils, chacun développant et cultivant son domaine propre en toute indépendance, jusqu’au bout. Et pourtant l’écoute mutuelle devient de plus en plus palpable au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans leurs abîmes. L’archet de Rogers chevauche pas moins de sept cordes et dans le deuxième long morceau, roil, Sarah, la tromboniste, puise dans son imaginaire pour élaborer une contrepartie vocalisée réussie, ponctuée par le drive souterrain et doucement bruissant du batteur. Le rythme et la mélodie ressurgissent subrepticement après 23 minutes pour marquer un changement de cap vers une magnifique conclusion en pizzicato et, puis, avec l’archet en fanfare d’un folklore imaginaire -natif….  Une musique de partage, de découverte, où la multiplicité effarante des occurrences sonores et des imbrications de timbres et de vocalisations devient indescriptible, mais s’élabore comme une conversation familière le plus naturellement du monde.  

 

 

18 juillet 2020

Steve Beresford & John Butcher/ Michel Doneda Philippe Lemoine et Simon Rose/Frank Paul Schubert Dieter Manderscheid Martin Blume/ Bucher Tan Countryman/ Baldo Martinez Juan Saiz Lucia Martinez/ Silke Eberhard Potsa Lotsa

Beresford & Butcher Old Paradise Airs Illuso IRCD25

Old Paradise Yard est l’adresse curieuse où se niche une « venue » Londonienne essentielle de la scène improvisée britannique à deux pas de Westminster Bridge et à quelques minutes à pied de la Tamise et du Parlement du Royaume. Il y a bien un piano pour Steve Beresford, mais à force de jouer dans des lieux  sans piano et d’avoir développé durant des décennies son bric-à brac électronique fait de jouets, casio, porte-voix, instruments low-fi analogues et obsolètes pour pouvoir participer, il ne peut plus résister à l’utiliser alternativement ou simultanément avec le piano, même s’il s’agit d’un Grand de premier choix. Il joue « dans les cordes » et sur la table d’harmonie ou au clavier dans un style reconnaissable entre mille. Il y a quelque chose de profondément imprévisible, ludique et décapant dans ses performances et il entretient une relation vraiment fructueuse avec son camarade John Butcher, lui-même un véritable sculpteur de son du saxophone ténor et du soprano. Un inventeur du saxophone d’avant-garde adepte de la précision et ennemi du bavardage qui tire de son instrument des sonorités travaillées et extrêmement personnelles.  Leur précédent duo figurait dans une superbe anthologie des meilleurs moments du premier Freedom of The City Festival 2001 (small groups Freedom of the City 2001 Emanem 4205) auquel j’avais assisté et même introduit les deux compères sur scène avec un texte de mon imagination (le Boute – Chair). Cet incident m’a conduit tout droit à Mopomoso à l’invitation de John Russell et m’a introduit dans la scène improvisée British. D’un bout à l’autre, Beresford et Butcher construisent, démantèlent, recombinent, étirent ou concentrent un dialogue, des échappées, des idées fixes, des interventions lumineuses. Les trouvailles sonores bruissantes et un brin sarcastiques du pianiste – bruiteur obligent le saxophoniste à reconsidérer son jeu, sa pratique. Quand il laisse un moment l’initiative à Beresford (au piano dans Dirl 14 :12), c’est pour ensuite inscrire dans l’air ambiant des signaux de matières qui évoquent une pâte colorée, dense et malléable traçant des signes magiques en relief sur le gris du soir. Mais Beresford s’évade au travers d’un filet de feedback à peine perceptible et des crissements crachotant alors que Butcher distend la vibration de l’anche dans le bec, sa colonne d’air mourant et ressuscitant comme dans un rêve éveillé. Quand le ciel s’assombrit, les doigts du pianiste réjouissent l’atmosphère dans une ambiance de cirque surréaliste.  L’élan des improvisations est soudainement interrompu à de nombreuses reprises par S.B. comme dans un coq à l’âne assumé et auquel un John Butcher impassible se plie avec un goût sûr pour des figures et motifs créés de son imagination et par sa science du son : morsures du timbre, articulations du souffle aux couleurs changeantes, peu disert mais livrant toujours l’essentiel. Exquis ! Butcher sait aussi prendre un fragment de deux ou trois notes de son collègue et le resituer dans une autre dimension par soustraction et addition instantanée de fragments de notes. Signalons encore que le label Illuso recèle quelques perles pour écouteurs et collectionneurs avisés : Into Darkness par Stray (John Russell, Butcher, Dom Lash et Ståle Liavik Solberg), Midnight and Below (Terry Day, Dom Lash et Alex Ward) ou encore Season of Darkness (Fred Lonberg-Holm, Frode Gjerstad et Matt Shipp). Si vous voulez découvrir John Butcher soufflant intelligemment avec un collègue talentueux qui ne se prend pas du tout au sérieux tout en improvisant de manière adroite, retorse et réjouissante, vous avez trouvé ici le maître-achat. Le genre d’album qui ne ressemble à aucun autre et qu’on garde précieusement.

Doneda – Lemoine – Rose Michel Doneda – Philippe Lemoine – Simon Rose
 
Trois souffleurs libres parmi les plus affûtés de cette scène improvisée internationale radicale qui se refuse à jouer les utilités et à brader son talent pour des baudruches. Nous avons droit ici à une recherche de sons à la fois individuelle et collective : chacun cherche son chemin dans les frictions et froissements de la colonne d’air, des doigtés fourchus, des timbres rares, des sonorités extrêmes, des volutes d’harmoniques et vocalisations, de gazouillis aigrelets et grondements sourds, de pincements d’anche et coups de bec. Au sax soprano, Michel Doneda, au ténor, Philippe Lemoine et au baryton Simon Rose. Enregistré au Kühlspot Social club le 28 juin 2019. La cohérence de l’ensemble et les correspondances entre chacun enfle, grandit et envahit l’espace. Growls énormes mais placides, interpénétrations des sonorités formant un drone grouillant, organique, matières en mouvement, textures en tension. Polyphonie sauvage, tellurique, couinante, articulée dans un crescendo de coups de langue fiévreux, de boucles brûlantes, .. et puis deux filets de sons en suspension font bouger deux notes sur elles-mêmes quelques instants jusqu’au bord du silence … lequel se fracture par quelques micro-sons, vibrations infimes et harmoniques hésitantes à l’unisson… Et le tour est joué ! C’est tout bonnement magnifique, magique, essentiel. J’en oublie l’existence des quatre cinquièmes des albums proposés par les labels « qui comptent », éclipsés tous par cette entente fructueuse, sincère et vivifiante. Trente – cinq minutes de bonheur digital.

Spindrift Frank Paul Schubert Dieter Manderscheid Martin Blume Leo Records CD LR 883.
Trio saxophones – contrebasse – batterie co-piloté par trois improvisateurs expérimentés. On ne louangera jamais assez le percussionniste Martin Blume pour la qualité de son travail, son sens aigu de la multiplication / croisement des rythmes, des frappes et des pulsations auprès d’improvisateurs remarquables voire incontournables : John Butcher, Georg Gräwe et Hans Schneider (Frisque Concordance), Phil Minton et Marcio Mattos au violoncelle (Axon), Phil Wachsmann, Jim Denley, Axer Dörner et de nouveau Mattos (Lines), Birgit Uhler et Damon Smith (Sperrgut), Frank Gratkowski etc…. et avec qui on découvre toujours une facette de sa personnalité en osmose avec ses partenaires.  Sans parler des autres formations (duos etc…) avec les précités. En compagnie de l’excellent saxophoniste alto et soprano Frank-Paul Schubert (entendu avec Olaf Rupp, Alex von Schippenbach, Willi Kellers…) et du fidèle contrebassiste Dieter Manderscheid, c’est son approche plus « jazz libre » qui fait surface donnant la répartie au lyrisme anguleux du souffleur en phase avec le travail méticuleux du bassiste aussi à l’aise à l’archet qu’avec les doigts de la main droite sur le bas de la touche. Plutôt que soutenir, voire « pousser » le flux et les articulations des timbres du saxophones avec une énergie trop affirmée, le tandem basse-batterie choisit la légèreté, la subtilité, complétant la trajectoire du souffle et ses multiples modes de jeux de manière à étendre la palette sonore et la dynamique pour plus de lisibilité. Lorsque le premier morceau, Gale (34 :08) dépasse la moitié de sa durée le volume sonore décroit, le batteur frappant légèrement les surfaces et le bords de ses tambours et le sommet de ses cymbales. Chacun offrant à l’autre l’initiative consécutivement changeant le cap des échanges vers d’autres directions et configurations sonores. La facilité mélodique de Frank Paul Schubert se joue des méandres des enchaînements d’intervalles qui obéissent à des relations harmoniques complexes et mouvantes. La quintessence d’un souffle free savant, même s’il vocalise et s’emporte en fin de parcours. En maintenant la légèreté et la lisibilité de ses frappes, Martin Blume entretient la flamme en s’activant de plus belle croisant et multipliant à foison les pulsations avec une science remarquable et un maîtrise peu commune de la qualité de chaque frappe. Ces micros roulements sont superbement modulés nous faisant découvrir différents points sur la caisse claire d’où naissent des sons bien distincts. Laissé à lui-même, le contrebassiste contribue à enrichir la construction collective. Dieter Manderscheid a longtemps travaillé avec Frank Gratkowski, Martin Blume, Hannes Bauer, Gerry Hemingway, etc... La deuxième improvisation (Leucothea 30 :44) voit Blume solliciter ses accessoires métalliques à même les peaux. Petit à petit les volutes du souffleur entourent et font tournoyer le jeu précis et fluide du batteur et les rebonds des cordes du bassiste et s’élancent dans un souffle continu fracturant et hachant le timbre en croisant des doigtés alors que l’archet fait chanter le gros violon avec un ronflement d’harmoniques. C’est le moment choisi d’un fin duo percussion – contrebasse intériorisé et arrêtant le temps : on entend une voix intime poindre au creux de l’échange. Ces trois musiciens ont l’art de développer et faire durer l’expression collective et leur écoute mutuelle en découvrant méthodiquement et spontanément les champs sonores inhérents à leurs capacités instrumentales et musicales et leurs trouvailles qui rencontrent ici un aboutissement sans appel. Magnifique !

Bucher Tan Countryman Empathy FMR CD555-1119
Je suis parti sur mon élan de vous rapporter hauts faits et lubies au sein de trios saxophone, contrebasse et batterie, la combinaison instrumentale la plus récurrente dans le domaine du jazz libre et des « free-musics ». Ici, il s’agit d’un groupe qui sillonne les lieux dédiés au jazz d’avant-garde aux Philippines où semble-t-il, le « free » a largement droit de cité rencontrant sans doute la soif de liberté de nombreux habitants de ces îles innombrables situées entre la Chine, l’Indonésie et le Pacifique. Le batteur suisse Christian Bucher se signale par son jeu tout à fait original en accélération – décélération permanente. Il découpe sans relâche les temps flottants, avec des accents répétés et emportés forçant ou relâchant la pression à la fois sur ces deux collègues. Une simultanéité troublante font coexister et évoluer des pulsations différentes dans le même flux. Il a trouvé chez le contrebassiste Simon Tan le compère idéal qui s’inscrit complètement dans ses vagues rythmiques. Compléter un tel batteur n’est pas de tout repos. Rien de tel pour mettre en valeur le souffle chaleureux et mordant du saxophoniste alto Rick Countryman dans la pure expression free afro-américaine ondulant comme un dauphin sur les rouleaux agités de la Mer de Chine invoquant des divinités  imaginaires. Qualité sonore expressive : la plénitude sonore de cet instrument associé à Charlie Parker, Ornette Coleman, Eric Dolphy ou Sonny Simmons. De ce côté-là, vous ne serez pas déçu : 100% authentique. Timbre optimal.  Ce saxophoniste remarquable nous fut découvert par Julien Palomo (Acceptance – Improvising Beings) et a souvent tourné et enregistré avec le légendaire Sabu Toyozumi et Simon Tan, justement. Le label Japonais Chap Chap a bien publié au moins quatre albums les réunissant (Center of the Contradiction, Preludes and Propositions, Blue Incarnation et Voices of The Spirit) dans des clubs philippins face à des publics enthousiastes.  C’est donc le moment venu de vous mettre sous la dent un super trio bien dans la lignée du meilleur free-jazz avec une pointe d’originalité grâce au jeu personnel du batteur, à leur grande cohésion (Empathy !) au lyrisme charnu et enflammé du saxophoniste. Programme varié et bien équilibré au niveau thématique et mélodique. Belle trouvaille.

Fragil Gigante Baldo Martinez Juan Saiz Lucia Martinez Leo Records LR CD 889


Encore une fois, un trio souffleur – contrebasse – batterie, un modèle de groupe récurrent dans le jazz libre. Baldo Martinez assure la ligne de conduite et les fondements des envolées, comptines et pépiements avec son jeu sûr à la contrebasse. Juan Saiz truste poétiquement la flûte, le piccolo et les saxophones ténor et soprano et Lucia Martinez officie à la batterie que ce soit en soutenant des cadences  aux thèmes ou dans une expression sonore et percussive personnelle basée sur des développements rythmiques. Neuf pièces où se mêlent adroitement improvisations libres « free » et compositions  au fil des quelles, nos trois improvisateurs essayent avec succès à diversifier leur musique en conservant une véritable cohérence, un style lyrique, concerté mais profondément empreint de libertés tout en étant attaché à des éléments mélodiques qui sous-tendent leurs improvisations. Ces éléments thématiques sont relayés tant par le souffleur que par le contrebassiste quand l’un d’entre eux s’élance ailleurs. La plupart du temps, la batteuse joue complètement libre en soulignant le parcours du mouvements collectif avec des effet sonores, des roulements nuancés et sensibles. On entend clairement une assurance dans leur jeu car ces musiciens savent où ils veulent en venir, et une solidarité – écoute mutuelle puissante et fructueuse. Certaines pièces (Bradada) alternent éclats et unisson intériorisé. Freaks s’ouvre à d’autres formes au niveau rythmique créant un dialogue découpé entre le sax soprano et le tandem rythmique basse – batterie qui se prolonge en spirale via un crescendo des pulsations et des dérapages contrôlés. Excellent bassiste et batteuse vraiment compétente dans cette négociation d’échanges rythmiques.  Non seulement, ils font preuve d’un beau savoir-faire, mais celui-ci a pour but de nous enchanter et d’enrichir créativement leur belle musique collective.

Potsa Lotsa Silk Songs For Space Dogs Silke Eberhard Jürgen Kupke Patrick Braun Nikolaus Neuser Gerhard Gschlössl Johannes Fink Taiko Saito Antonis Anissegos Igor Spallati Kay Lübke. Leo Records CD LR 878

La maîtresse d’œuvre et saxophoniste Silke Eberhard n’en est pas à son premier projet orchestral tout en dévotion à un musicien que nous adorons tous, Eric Dolphy, phénomène étoile filante dans les constellations du jazz moderne, resté pour beaucoup d’entre nous à-jamais-contemporain. Décédé en 1964 après quelques années où il a pu enregistrer et faire naître un enthousiasme amoureux pour sa musique anguleuse, fascinante. Le nom du projet, Potsa Lotsa, est en fait le titre d’une composition de Dolphy jouée et enregistrée dans son album live au Five Spot avec Booker Little, Mal Waldron, Richard Davis et Ed Blackwell en 1961. Des dizaines d’années plus tard, la musique d’Eric Dolphy reste avec celles de Charlie Mingus, Thelonious Monk, John Coltrane mais aussi celle du pianiste Herbie Nichols ou du saxophoniste Steve Lacy, une matière d’inspiration, de dépassement ou de re-contextualisation. Le premier projet Lotsa Potsa d'Eberhard rassemblait l’intégrale des compositions d’Eric Dolphy jouées par son quartet de vents. Au trombone : Gerhard Gschlössl, à la trompette : Nikolas Neuser, au sax ténor, Patrick Braun et Silke Eberhard, au sax alto. Dans ce nouvel album de Potsa Lotsa, le travail de compositrice – arrangeuse de Silke Eberhard s’inspire des formes et des techniques de compositions d’Eric Dolphy pour construire un univers swinguant, audacieux et subtil. Pour ceux qui connaissent bien les enregistrements de Dolphy (The Outward Bound, Out There, Far Cry, Out To Lunch, Conversations et Iron Man et les trois albums live au Five Spot), plusieurs clins d’œil surprennent ça et là, comme les phrasés au violoncelle en pizzicato qui évoque Ron Carter dans  Out There ou dans l’album de ce dernier avec Dolphy, Mal Waldron, Georges Duvivier et Charli Persip (Where ? ). La matière orchestrale et les arrangements évoquent clairement aussi ceux de Charles Mingus, Booker Little, ou George Russell avec qui Dolphy a travaillé et enregistré. Mais aussi la lingua franca du jazz « universitaire » haut de gamme à la Bill Holman.  Quand on surprend Silke Eberhard improviser au sax alto, parmi la profusion des autres interventions solistes, elle évoque ou recycle des motifs et des figures dolphyens. Les instrumentistes sont impeccables et certains sont vraiment inspirés, même si les partitions ne prévoient pas beaucoup d’espace pour des improvisations conséquentes. La composition du groupe est ambitieuse pour un projet de ce genre : Silke Eberhard, sax alto, Jürgen Kupke, clarinette, Patrick Braun sax ténor et clarinette, Nikolaus Neuser, trompette, Gerhard Gschlössl, trombone, Johannes Fink, violoncelle, Taiko Saito, vibraphone, Antonis Anissegos, piano, Igor Spallati, contrebasse, Kay Lübke, batterie. Et sa réalisation est remarquablement réussie. Il y a du contenu, de superbes effets orchestraux, l’écriture est soignée et conséquente et les musiciens à la hauteur. Vous en avez pour votre argent. Dans un festival important, le public du jazz contemporain qui aime le jazz moderne créatif et aime à s’y retrouver tout en appréciant certaines audaces va sûrement y trouver son compte. Mais, si vous aimez sérieusement Eric Dolphy et ses comparses (Booker Little, le jeune Freddie Hubbard, Jaki Byard, Mal Waldron, Booker Ervin, Ron Carter, Richard Davis, Roy Haynes, Ed Blackwell etc… sans parler de Mingus et Richmond), leur énergie folle, leurs sonorités flamboyantes, le son du blues, les morsures, la rage anti-raciste et ce surgissement, cette puissance tranchante, cette clarinette basse hallucinée,… Silk Songs for Space Dogs risque de rester dans un coin de votre discothèque. Je n’écris – pas cela- parce que-ces musiciens-sont-légendaires-et-universellement-connus, mais parce que c’est la vérité nue. Un des collègues de ces musiciens, un clarinettiste basse du nom de Rudi Mahall a « un jour » enregistré l’entièreté du répertoire de Thelonious Monk en compagnie d’Alex von Schlippenbach, Axel Dörner Jan Roder et Uli Jennessen (Monk’s Casino) avec un son et des idées et des phrasés à la clarinette basse qui sont le plus digne et plus profond hommage à Eric Dolphy que l’on puisse rêver, en jouant la musique de son compositeur préféré (Hat and Beard).
Il manque donc à cet album bien fait et réjouissant quelques souffleurs de la trempe de Rudi Mahall pour évoquer en substance et en esprit un phénomène aussi « physique », allumé et emporté qu’Eric Dolphy.

16 juillet 2020

John Butcher Phil Minton Gino Robair / Simon H Fell SFQ Alex Ward Richard Comte & Mark Sanders/ Pago Libre Brennan - Teissing - Shilkloper - Patumi / Armaroli - Schiaffini - Sjöström

Blasphemous Fragments John Butcher Phil Minton Gino Robair Rastascan Records BRD 076
Enregistré en 2017, le bien nommé Blasphemious Fragments réunit trois improvisateurs dont le saxophoniste John Butcher (ténor et soprano)est le dénominateur commun. Depuis les années 90’s , le percussionniste et électronicien Gino Robair et John Butcher maintiennent une collaboration exploratoire sur le long terme, ayant enregistré plusieurs albums en duo (Liverpool (Bluecoat) Concert, New Oakland Burr, Apophenia, Bottle Breaking Heart Leap) et en trio avec Matthew Sperry (Milagritos), Miya Masaoka (Guerrilla Mosaics) et Derek Bailey (Scrutables). Certains de ces albums sont parmi les plus remarquables de ces deux artistes. D’autre part, le saxophoniste a enregistré un duo avec Phil Minton (Gomorrah) et a fait partie de son « Phil Minton Quartet » (Mouthful of Ecstasy et Slur). Je vous passe les dates et les labels de tous ces albums pour me concentrer sur cet enregistrement requérant où les trois musiciens jouent littéralement dans la marge épurée de l’improvisation libre durant onze improvisations autour des deux minutes quarante jusqu’aux cinq minutes avec une belle exception de 10:32. Les mots choisis pour chaque titre (elliptique) ont une qualité littéraire lucide et indiscutable. De percussions, vous entendrez des grattements, des griffures, des scintillements, des vibrations auxquels se mêlent des bruissements électroniques. Dans d’autres disques, Gino Robair est crédité « energized surfaces » : il fait vibrer ses peaux au moyen de moteurs. John Butcher n’articule pas vraiment des phrases, mais, plutôt sélectionne des sons particuliers : harmoniques extrêmes, growls détimbrés, vocalisations rentrées, diphtongues sonores ou couinements méthodiques dont il parsème adroitement le flux aérien et presque désincarné des échanges du trio. Il faut attendre Blue Night… le dixième morceau pour percevoir le style caractéristique auquel le saxophoniste nous a habitué. Quant à Phil Minton, on entend poindre ou exploser des onomatopées improbables, des filets de voix hantés dans plusieurs registres, du sifflement volatile aigu, au chant doublé de la glotte, des vocalises « aspirées » à des murmures erratiques dans un grave inouï. Aussi, phonèmes – borborygmes expressifs et lunatiques. Ces trois improvisateurs prennent tout leur temps pour nous exposer les moindres détails de leurs trouvailles sonores qui se juxtaposent comme par enchantement. On est loin de l’hyperactivité ludique et parfois exubérante comme cette musique improvisée s’était exprimée jadis et plus dans l’intériorité et l’acte de soupeser et calibrer la moindre intervention et la qualité des timbres, même si la spontanéité en est ressentie avec autant d’acuité.  Attachant, remarquable et d’une certaine manière onirique.

SFQ Seven Compositions (Limoges) Richard Comte Simon H Fell Mark Sanders Alex Ward Bruce’s Fingers BF 147 / nunc .
Enregistré le 13th novembre 2011 au Festival Éclats d’Émail à Limoges, pas loin d’où habitait le contrebassiste et compositeur disparu ce 28 juin, Simon H.Fell, ce superbe et dynamique concert de jazz contemporain / avant-garde a mis de nombreuses années à sortir de l’ombre, mais juste avant le décès inopiné de son concepteur / compositeur, Simon H. Fell, un musicien exceptionnel. Veuillez vous référer à ma publication précédente où je retrace le parcours de ce brillant inventeur de mondes. C’est le quatrième album du SFQ (Simon Fell Quartet ou Quintet) jouant et vivifiant les compositions du maître. Et quelles compositions ! N°70B : Liverpool 1a, N° 51g : Limoges Frame and Rectangle, N° 75f : Positions 6&7, N° 10.5.26, 10.5.21 et 10.5.29, N° 51h Limoges Rectangles + Frame. Parsemées dans cette suite majestueuse et tirée au cordeau sur des rythmiques de dératés particulièrement secouées ou des silences questionnants, on trouve trois compositions instantanées jouées/ improvisées par le clarinettiste Alex Ward avec le batteur Mark Sanders + le guitariste Richard Comte, le clarinettiste et le contrebassiste Simon H. Fell et le clarinettiste en solo. Car c’est bien le clarinettiste virtuose qui mène la danse en improvisant constamment selon les indications précises et complexes du compositeur. Hallucinant. On est dans la cours des très grands, Anthony Braxton par exemple, celui des années septante et quatre-vingt. Le drive extraordinaire du tandem Fell – Sanders emporte tout sur son passage avec à la fois une énergie folle et une précision pointue en jouant à saute-moutons par-dessus les chausses trappes des infernales partitions où le sérialisme est un des éléments incontournables. Sanders est le batteur fétiche du SFQ (tout comme son camarade Steve Noble) et l’irremplaçable Alex Ward enlace le classique contemporain avec l’allant rythmique primesautier du jazz. Haletant et mouvementé, leur parcours imprévisible a un sens profond : c’est du jazz haut de gamme, digne de ce nom. Tour à tour épuré à la Schönberg, cavalier à la Mingus, sautillant à la Braxton, anguleux à la Dolphy ou éclaté quasi en impro libre où on devine toujours le substrat d’une écriture multiforme et enrichissante, la musique emprunte des chemins diversifiés avec un panorama très étendu au niveau des sonorités et de la dynamique. Vous en serez sidéré au bout des 63 minutes de ce concert étincelant. Les changements de rythmes et de métriques sont une constante et le batteur a un malin plaisir à sortir de la route avec des tintements de quincaillerie du plus bel effet pour revenir aux commandes pour relancer le groupe. Pour pimenter l’affaire, Simon H Fell a introduit dans son quartet le guitariste Richard Comte qui, lorsqu’il n’étoffe pas remarquablement la texture orchestrale ou improvise dans un style voisin du clarinettiste, se laisse aller à des dérapages soniques qui changent la donne (N° 10.5.21) : ne nous prenons pas trop au sérieux. Les thèmes sont constamment retravaillés dans des variantes subtiles qui donnent un sentiment de suite, de grand-œuvre de premier plan avec un crescendo graduel et de plus en plus endiablé au niveau des cadences et des tiraillements. On ne pouvait pas mieux placer le solo solitaire et semi pointilliste d’Alex Ward après une telle chevauchée fantastique. Un compositeur ambitieux et sûr de son fait. La mise en place est magistrale. Auto-produit, cet enregistrement exceptionnel aurait dû se trouver au catalogue de No Business, Not Two, Intakt ou un label important de ce genre, lesquels nous offrent trop souvent des resucées parfois complaisantes ou un énième album d’artistes au don d’ubiquité surprenant, mais lassant à la longue. Enfin, précipitez-vous chez Bruce’s Fingers, le label de Simon H Fell : https://brucesfingers.bandcamp.com/album/seven-compositions-limoges
Il s’agit d’un album imprimé à la demande, les deux faces de la pochette collée à même un emballage générique cartonné. Quant au leader sa qualité de contrebassiste n’a pas besoin d’étaler sa virtuosité. Un « simple » coup d’archet comme dans le dirge de 10.5.26 Lonely Life et vous avez compris à qui vous avez à faire : un grand maître !
Vous pouvez par la même occasion vous rattraper avec les deux autres opus du SFQ : Thirteen Rectangles (BF43) et Four Compositions (2CD Red Toucan) lequel contient deux projets différents aussi aboutis que les deux autres mentionnés ici.

Pago Libre : Cinémagique 2.0 John Wolf Brennan Tscho Teissing Arkady Shilkloper Daniele Patumi. Leo Records CD LR 863.
Sous-titré Sixteen soundtracks for an Imaginary Cinema, Cinémagique 2.0 est en fait la réédition de cet album de Pago Libre paru en 2001 pour le label TCB auquel on a ajouté trois bonus tracks enregistrées au Festival de Feldkirch en 2004, le tout présenté dans un magnifique digipack pour le 30ème anniversaire du groupe.  Pago libre était alors composé du pianiste John Wolf Brennan, du violoniste Tscho Teissing, du joueur de cor Arkady Shilkloper (aussi flugelhorn, cor des Alpes, alperidoo) et du contrebassiste Daniele Patumi . Cette combinaison instrumentale permet à ses musiciens talentueux de créer un riche univers de musiques composites puisant à plusieurs sources, folklores européens, jazz contemporain, classique moderne, tango, musiques alternatives. Les quatre musiciens contribuent chacun à proposer des compositions originales dont la moindre qualité n’est pas la facture rythmique intrigante et un goût certain pour des dissonances subtiles et des voicings entraînants. Chaque morceau fait référence à un film, à un cinéaste ou un autre sujet lié au cinéma. Comme « À bout de souffle » de Godard … en 33/8 ou  Synopsys … en 5/4 ou encore Le Tango d’E.S. (Eric Satie) arrangé par Brennan et qui fut la musique d’Entr’acte de René Clair. Ou encore un très emballant Folksong signé Shilkloper et évoquant Nostalgia de Tarkovsky qui mélange les musiques populaires de Moldavie et d’Irlande. Musique lyrique (Shilkloper), bien charpentée (Patumi), nostalgique (Teissing), concertée (Brennan). Une musique sensible et recherchée, joyeuse aussi, qui se laisse écouter à la lisière de plusieurs courants avec une dose d’improvisation, des tournures peu prévisibles, des audaces rythmiques, un sens de l’épure, une part de rêve. Les trois morceaux des bonus – tracks démontrent volontiers comment leur répertoire s’éclate en concert. À relever : le délirant Rasende Gnome de Georg Breinschmid, leur nouveau bassiste d'alors. Sans étaler leur virtuosité, ils convainquent surtout par l’originalité de leur propos et l’aplomb dans l’exécution d’une musique pas évidente à cadrer sur les tempi. Depuis cette époque, la musique de Pago Libre a bien évolué et pour s’en convaincre, Leo Records propose simultanément Pago Libre Sextet platz Dada, un hommage référentiel à Hans Arp, Kurt Schwitters et Daniil Charms enregistré en 2007 et le tout récent Mountains Songlines de 2020.

Armaroli – Schiaffini – Sjöström Duos and Trios Leo Records LR CD 892

Quel plaisir de retrouver l’irrésistible tromboniste Giancarlo Schiaffini dans le Trio One qui ouvre ce bel album Trios and Duos.  Schiaffini, le vibraphoniste Sergio Armaroli et le saxophoniste soprano Harri Sjöström jouent dans trois Trios (One, Two et Three) les deux autres étant situés à la fin du disque, entourant pas moins de huit duos Armaroli/ Sjöström. On aurait aimé entendre plus longtemps le tromboniste Italien pour chacune de ses notes, celles-ci étant calibrées avec un timbre, un accent, un effet, une densité particulière comme un Roswell Rudd qui s’inspirerait de Paul Rutherford. Mais, en fait, nous ne perdons pas au change, les qualités d’improvisateur original de Schiaffini s’applique aussi à Harri Sjöström, un véritable orfèvre du sax soprano, élève de Steve Lacy dont il partage beaucoup de qualités au point de vue de la sonorité et de la « simplicité » complexe de son jeu. Chaque note est soupesée, travaillée, émise avec une précision remarquable comme si elle était habitée d’une vie indépendante, comme si elle paraissait être des signes visuels articulés dans une écriture mystérieuse pleine de significations. Ses improvisations développent une belle dimension narrative avec un style tout à fait, personnel, lyrique précis et chaleureux. Son collègue Sergio Armaroli cultive un jeu aérien et délicat, toutes notes suspendues et flottant dans l’espace, le timbre des lames s’échappant dans l’infini du silence comme dans Duet Six, la plus longue des courtes improvisations. Celles-ci tournent entre deux et quatre ou six minutes et Duet Six atteint 10:43. Pour notre plus grand bonheur la dernière improvisation, Trio Two, dure 22:36 et rassemble les trois musiciens, nous permettant de nous régaler de la présence du tromboniste Giancarlo Schiaffini. En fait, je considère que le trombone était l’instrument (ou un des instruments) phare de la révolution « musique improvisée libre » européenne. Et donc en ce qui me concerne, Schiaffini (comme Rutherford, Christmann, Malfatti, les Bauer, Paul Hubweber ou encore Sarah Brand) est un pionnier incontournable. Il faut l’entendre travailler le son, ses glissandi dans le grave, vocaliser dans le pavillon, vibrer la colonne d’air, la compresser etc… Un magnifique alter-ego pour le distingué Harri Sjöström dont l’articulation fait merveille. Le jeu zigzagant et sautillant du vibraphoniste Sergio Armaroli et sa vision libertaire de l'instrument, crée une troisième dimension, un relief à la fois éthéré, transparent et substantiel, qui contribue à l’architecture des échanges, traçant des écrins choisis pour les vents inspirés. Une merveilleuse musique de chambre.