17 septembre 2019

Jacques Demierre/ Pat Thomas/Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell/ Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe et Adrian Northover/ Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen


Jacques Demierre The Well Measured Piano Creative Works cw 1064

Pianiste improvisateur associé à Barre Philips et à Urs Leimgruber dans un trio providentiel, le suisse Jacques Demierre est un chercheur qui se situe à la croisée des chemins de l’improvisation radicale, de la composition contemporaine, de la performance sonore questionnant la pratique du piano, son toucher, ses possibilités vibratoires, son architecture, ses mécanismes, sa résonance. Chacun des aspects mentionnés sont interdépendants les uns des autres dans une démarche à la fois complexe et « primale » qui se révèle très profonde, essentielle. Je suis marri quand je considère ces pianistes talentueux qui s’ébrouent sur les scènes en vue des festivals importants évoquant à peine la furia des Fred Van Hove et des Alex von Schlippenbach de notre jeunesse et débitant des rondelles digitales comme un charcutier le ferait d’un saucisson. Heureusement qu’il y ait une exploratrice de la trempe de Sophie Agnel, par exemple, ou une Eve Risser qui n’hésite pas trop à tenter quelque chose... Si cet album-ci, the Well Measured Piano vous semble loin des référents free-jazz ou noise ou savant de votre background personnel, tentez une oreille vers One Is Land son autre album solo (Creative Sources), monumentale pièce à conviction du noise intégral. Dilute the Sky with Care : Demierre assène un accord et enfonce obstinément la touche en bloquant la corde percutant ainsi le piano en isorythmie en faisant résonner son âme. Sauvage et extrêmement calculé au niveau rythmique. Il pousse la logique de la répétition obsessionnelle à son point de rupture. Vingt-six minutes à ce régime vous rendront fous, pantelants, écorchés. La consonance répulsive. On se demande si c’est beau, consonant, harmonieux : la percussion de la corde aiguë qui , bloquée vibre à peine et dégage quand même un son métallique mêlant acier et cuivre, comme si on martelait un clou céleste. Il faut avoir entendu cela une fois dans sa vie. Dingue et inouï. Il joue simultanément des choses contradictoires qui s'emboîtent de manière curieuse et et dont les effets s'alternent, se renversent, disparaissent et ressuscitent avec obstination. Peu descriptible dans le cadre d'une chronique qu'il faut terminer.  Wind Motet s’enfonce encore plus dans la rage froide mêlant crissements furieux et effets d’harpes dantesques, ostinatos hésitants. Cette pratique extrême du piano s’inscrit dans une forme musicale précise qu’on pourrait noter, cataloguer, épiloguer. Il y a une mise en scène dramatique du son, une histoire … Mais, un auditeur averti et bien informé reconnaîtra que Jacques Demierre échappe à tous les paramètres en vigueur dans le monde de l’improvisation relatives au piano et se singularise de manière absolue. Oubliez ce que vous croyez connaître, reconnaître, entendre recycler que vous réécoutez d’un pianiste à l’autre. Morton Feldman ? Cage ? Etc… Foin de modèles et d’archétypes, la scène improvisée réelle est pleine d’individualités passionnantes qui s’écartent des radars fatigués. Jacques Demierre s’affirme parmi les premiers d’entre eux. À bas l’ennui !

Pat Thomas Solo Piano : The Elephant Clock of Al Jazari  Otoroku Roku019

Label attaché au Café Oto, lieu névralgique des musiques improvisées, expérimentales, free jazz situé à Dalston au Nord Est de Londres, Otoroku propose à la fois des rééditions de vinyles légendaires (Topography of the Lungs et the London Concert) très rapidement sold out, des albums de musiciens s’étant produit au Café Oto comme Roscoe Mitchell avec John Edwards et Mark Sanders, une rencontre entre Joe McPhee/Evan Parker/ Lol Coxhill/ Chris Corsano ou la violoncelliste Okkyung Lee avec le guitariste Bill Orcut. Au-delà du statut de « document » ou d’article de démonstration (d’un talent qui n’a plus rien à prouver), c’est réellement l’existence d’un chef d’œuvre – manifeste du travail intensif - du pianiste Pat Thomas qu’affirment les plages granitiques de The Elephant Clock of Al Jazari, enregistrées au Café Oto (quand ?).  Musique anguleuse, autant remarquablement structurée et conçue que le fruit de l’émotion créative dans l’instant (live), située au confluent du free-jazz, de la musique « contemporaine » et de l’improvisation libre et assumant autant son appartenance au continuum afro-américain que l’influence prépondérante d’improvisateurs « libres » de la scène européenne. Ayant grandi à Oxford et d’origine jamaïcaine, le jeune Pat Thomas fut marqué par les concerts de Tony Oxley, Derek Bailey, Lol Coxhill et joua (et enregistra) par la suite très souvent avec eux autant au piano qu’avec l’électronique. J’avais déjà pu mesurer son talent de pianiste en solo avec Nur (Emanem) et Naqsh (inclus dans le coffret de 4 CD Making Rooms Weekertoft).  Toutes les qualités de ses précédents opus sont bonifiées, vivifiées dans l’engagement physique d’un concert magistral devant un public ami, complice, connaisseur (et pour cause !). Vouloir décrire son talent protéiforme serait un exercice un peu vain : on trouve dans sa musique l’extraordinaire énergie virevoltante et les articulations/ pulsations démultipliées propres aux virtuoses « free » passés dans la légende : Cecil Taylor, Don Pullen, Alex von Schlippenbach, Fred Van Hove. Toutefois, sa démarche n’est pas monolithique comme celle de Cecil T… On retrouve des couleurs et des décélérations – fausses hésitations qui évoquent Fred V. H., une puissance torrentielle (Alex v.S.) faisant résonner le choc des marteaux sur les cordes au sommet des capacités vibratoires de la caisse de résonance ou ce sens du détail du bout des doigts spécifique à la scène européenne. On trouve aussi une manière très personnelle d’animer la surface des cordages dans la table d’harmonie avec une superbe expressivité. Quelques soient les facettes de son œuvre, chacun des quatre élans gravés ici se situe dans une esthétique éminemment personnelle qui n’appartient qu’à lui. Un original qu’il faut absolument considérer à l’égal d’un Matthew Shipp. Suite à l’émergence et au développement de pianistes de premier plan tels Keith Tippett, Howard Riley et Veryan Weston durant les décennies précédentes, sans oublier un original comme Steve Beresford, la scène britannique ouverte et ultra-collaborative a maturé en son sein une personnalité incontournable du piano, Pat Thomas. Il faut écouter ce musicien à tout prix, surtout si vous êtes intéressé par le piano.

Max Eastley Fergus Kelly & Mark Wastell The Map is Not The Territory Confront core series core 08.

Huitième opus de la Core Serie du label Confront de Mark Wastell dont on a bien envie de collectionner numéro après numéro. Jugez plutôt : Julie Tippets avec Mark Wastell, un superbe Company de Derek Bailey avec le danseur de claquettes Will Gaines, Mark Wastell et Rhodri Davies, David Silvian ( !) avec les deux précités, Arild Andersen à contre-emploi avec Clive Bell et un brûlot de Dunmall et Cie dédié au Sun-Ship de Coltrane avec Alan Skidmore, Benoît Delbecq… Alléchant… et passionnant, je vous assure ! Max Eastley, un proche de David Toop est une personnalité incontournable de la scène radicale britannique spécialisé dans l’arc musical, proche de David Toop. Soit un câble tendu et amplifié, frotté avec un archet produisant drones et harmoniques. Fergus Kelly a amené des instruments auto- inventés / fabriqués et des pièces de métal trouvées et Mark Wastell, son inévitable tam-tam (gong si on veut), une percussion métallique et le cadre d’un piano. La musique est sidérante et intersidérale. On se croirait quelque part dans l’espace, des ondes provenant de l’infini suspendues dans le vide nous apportent des sonorités continues et mouvantes, obstinées et éphémères. Après deux pièces de 8 et 12 minutes, les trois musiciens contractent leur perception du temps en jouant plus court (deux minutes voire quatre ou six) tout en étendant et relâchant les sons qui se dévident avec une remarquable lenteur. Grondements lointains, sifflements métalliques, bourdons riches en harmoniques, glissements sur la surface du tam-tam, frottement ésotérique de l’arc dans les graves. Plus la musique ralentit, plus le temps s’écoule rapidement. On est éberlué quand la dernière vibration retentit et que le dernier son meurt. Une bien belle expérience sonore à peu d’autres pareilles. En tout point remarquable : un CD à ne pas égarer !!

The Visitors Phil Gibbs Marcello Magliocchi Neil Metcalfe Adrian Northover FMR

Toujours sur FMR, la suite de la collaboration du percussionniste  « Pugliese Marcello Magliocchi avec le saxophoniste Adrian Northover et le flûtiste Neil Metcalfe, abonnés depuis quelques années avec le Runcible Quintet en compagnie du contrebassiste John Edwards et du guitariste Daniel Thompson (CD’s FMR Five et Four). Le guitariste Phil Gibbs travaille depuis deux décennies avec Paul Dunmall et Paul Rogers, tout comme Neil Metcalfe. Tout cela pour situer le niveau musical dans lequel s’ébatent the Visitors. Neil Metcalfe joue précisément d’une flûte baroque en bois noir "tardive" et en tire des sons truffés d’altérations microtonales. En effet, avec son souffle, il altère les notes avec précision, un peu comme certains flûtistes orientaux. Rien d’étonnant, au Red Rose ou ailleurs, de voir Neil et feu Lol Coxhill partager des pint de ale et deviser musique. Cette prédilection est partagée par Adrian Northover que ce soit au sax soprano et à l’alto, lui-même travaillant régulièrement avec des musiciens indiens (Inde du Nord – Musiques de Raga). Metcalfe est celui des quatre qui joue « mélodique » par moments. Le jeu subtil et pulsatoire (légèrement électrifié) de Phil Gibbs (lequel est un inconditionnel de Metcalfe) convient parfaitement à l’affaire par ses conceptions post-modales sophistiquées et ses tuilages de voicings… Percussionniste forcé de voyager avec peu de moyens, Marcello Magliocchi qui semble être devenu le percussionniste attitré de Northover (si ce n’est pas le contraire), joue systématiquement avec une mini-batterie très réduite et quelques métaux intrigants (cymbale « rectangulaire » etc…). Sa conception complètement « libre » est basée sur la dynamique et une multiplicité de frappes, grattements, rebondissements, tintements très variés dont il accélère ou ralentit le débit avec une réelle maîtrise. Un frère à Paul Lovens ou Roger Turner. Un voisinage avec Tony Oxley … La grande qualité de ce groupe est la lisibilité précise du jeu des quatre musiciens en précisant que Adrian et Neil se plaisent à brouiller les pistes tant leurs jeux se complètent, focalisés sur les micro-tons. Le cheminement complexe du groupe visite des paysages variés, transforme les perspectives, passant du duo au trio ou au quartet insensiblement avec un sens spontané et réussi des enchaînements… Une espèce d'octopode insaisissable.
C’est une musique éminemment collective qui donne une image/ référence moins précise de chaque individualité que si cell-ci jouait en duo avec un autre instrument offrant un contraste net. Si par exemple, vous voudriez approfondir votre connaissance relativement à Neil Metcalfe, il y a cet album Incus S& M avec le génial guitariste Roger Smith ou le trio de Neil avec le bassiste Nick Stephens et le batteur Tony Marsh (Breaking Silence Loose Torque). Gibbs a un nombre incalculable d’albums avec Dunmall, vous avez l’embarras du choix. Quant au percussionniste Marcello Magliocchi, son jeu particulier est documenté avec toutes ses nuances dans Otto Sette Sei (improvising beings) avec le violoniste Matthias Boss et votre serviteur, J-M VS à la voix et le discret bassiste Roberto Del Piano. Musiciens à suivre et même à traquer.

Up and Out. Harri Sjöström Philipp Wachsmann Emilio Gordoa Matthias Bauer Dag Magnus Norvesen Amirani. AMRN 060

Le remarquable saxophoniste soprano Gianni Mimmo propose sur son label Amirani la musique d’un groupe rassemblé par un autre saxophoniste soprano d’envergure, le finlandais Harri Sjöström, coupable d’avoir succédé finalement à Jimmy Lyons auprès de Cecil Taylor. Invité spécialement pour ce concert, le violoniste Philipp Wachsmann avec qui Sjöström joue « on and off » depuis 1980, entre autres avec Paul Lovens & Paul Rutherford dans Quintet Moderne. entretient une relation en chassé-croisé elliptique avec le saxophoniste. À la contrebasse, Matthias Bauer, le frère des deux trombonistes Conny et Hannes (R.I.P), le fin batteur Dag Magnus Norvesen et l’intriguant vibraphoniste Emilio Gordoa, tous musiciens basés à Berlin, LA ville de la musique improvisée en Europe. Initiant leur rencontre sous forme de tentative de prise de contact, le quintet met une bonne dizaine de minutes à se chauffer, à instiller des réactions et des propositions et, petit à petit, une tension s’installe, l'énergie se dégage. Le percussionniste choisit ses angles de frappe et ses rebonds, le bassiste secoue la vibration des cordes, tandis que les jeux respectifs de Phil et Harri, s’interpénètrent, se font de curieux échos, tournoient ou jouent à chat perché. Les sons s’étirent ou se précipitent et la musique devient grave, légère, … volutes, pointillisme, miettes électroniques, atmosphère irréelle tissée par le vibraphone. Le saxophoniste est insaisissable, le violoniste échappe à la gravitation, le cliquetis des baguettes sur les peaux et le métal active les échanges…  Somme toute, un bon concert basé sur l’écoute, l’interaction, la lisibilité instrumentale et  la participation égalitaire pour chaque musicien à la fois soliste et musicien collectif. À écouter car il y a de bonnes choses.

6 septembre 2019

Axel Dörner Dominic Lash Roger Turner / Xavier Charles et Eric Normand /Benedict Taylor /Sarah Clénet & Rosa Parlato/ SetolaDi Maiale Unit & Evan Parker.


TIN : Axel Dörner/ Dominic Lash / Roger Turner Uncanny Valley confront ccs 73
https://www.confrontrecordings.com/tin-uncanny-valley 

Le label Confront de Mark Wastell, lui-même improvisateur radical émérite, a encore frappé : une superbe et audacieuse collaboration entre deux pôles de l’improvisation libre dite « non-idiomatique ». Le percussionniste Roger Turner représente ce courant tel qu’il existe depuis les années septante tout en ayant évolué dans le raffinement sonore et tiré les conclusions de décennies de pratique. Depuis environ 45 ans, cet artiste a mûri et est devenu un incontournable de la percussion libérée. Le trompettiste Axel Dörner, au départ jazzman de haut-vol (cfr Monk’s Casino avec Alex Schlippenbach et Rudi Mahall où ces musiciens interprètent l’intégrale de la musique de Monk !), s’est imposé comme un des deux ou trois principaux chefs de file de la remise en question radicale des paramètres et de la pratique de cette improvisation libre « non-idiomatique » (quel pensum !) vers la césure de l’an 2000, sous la forme du « réductionnisme » minimaliste ou « New Silence » a/k/a « lower case ». Cette démarche a d’ailleurs été moquée par Roger Turner et le contrebassiste Dominic Lash ne s’en est pas porté plus mal, apparu quelques années plus tard avec le formidable Imaginary Trio avec Phil Wachsmann et Bruno Guastalla. Dominic fut d’ailleurs un élève du contrebassiste Simon H.Fell, lequel a introduit ces formes musicales minimalistes avec leurs deux plus fameux prosélytes, Mark Wastell et le harpiste gallois Rhodri Davies.
Anyway. Ce que je trouve formidable dans cette Uncanny Valley, enregistrée par Simon Reynell du label another timbre, est que ces trois instrumentistes, réunis sous le nom de guerre "TIN " arrivent à marier leurs démarches respectives tout en restant fidèles à leur credo musical. Il en résulte une musique d’une grande richesse sonore, d’actions – réactions peu prévisibles, et d’une mise en évidence de leurs musicalités respectives, malgré les pronostics. Les règles inhérentes (et volatiles) à ce genre musical concernent plus la stratégie et la compréhension des tactiques individuelles intimes à mettre en œuvre dans le cadre instantané du collectif que d’ânonner des bréviaires et de gloser indéfiniment. Ici le contraste est complètement oblitéré par les sensibilités et le jeu intelligent et pointu des trois concertistes, les manies de l’un mettant en évidence celles de l’autre, trouvant des connivences fortuites, savantes, brutes ou instiguées. Assurément, un des meilleurs albums d’improvisation récents, au-delà  des nombreux sub-genres déclinés dans l’univers de la free-music.

Xavier Charles et Eric Normand avis aux réacteurs inexhaustible edition ie-009
http://inexhaustible-editions.com/ie-009/ 

Le français Xavier Charles est un très remarquable clarinettiste chercheur qui a défini un langage et et un univers sonore personnel parmi les plus passionnants de la galaxie improvisée radicale. Il y a de nombreuses années, son talent avait percé en compagnie de John Butcher et Axel Dörner dans le superbe album Contests of Pleasures (label Potlatch). Le voici avec un collaborateur tout à fait la hauteur qui apporte intelligemment sa contribution à l’édifice, en l’occurrence un merveilleux chantier de déconstruction, d’expérimentation réussie, de mise à jour de réalités sonores et d’articulations instrumentales sensibles qui questionnent notre mémoire, notre connaissance et notre écoute en éveil. Éric Normand joue de la basse électrique, sans doute préparée et d’objets bruissants qu’on pourrait qualifier de percussifs dans son acceptation  large, soit génératrice de sons vraiment intéressants. Il devrait aussi y avoir des moteurs au ralenti (?).  Le duo fonctionne bien et c’est un plaisir de découvrir leur complicité véritable. Il y a de nombreux souffleurs d’anches dans la scène improvisée et plus de saxophonistes d’envergure en général par rapport au nombre plus restreint de clarinettistes. Alors je dirais, que certains artistes de grand talent qui ont ouvert bien des horizons, il y a quelques dizaines d’années, et offrent à leurs auditeurs toujours avides (ou collectionneurs) l’évidence de leur savoir faire en jouant toujours très bien, MAIS, sans plus nous troubler ou nous fasciner autant qu’ils le firent lorsqu’ils émergèrent. Si vous avez été fascinés par les premiers albums solos d’Evan Parker, de Roscoe Mitchell, de John Butcher ou les Tenor et Graphics de Joe Mc Phee, et touchés au cœur par l’émotion de la découverte de leurs sons inouïs, il faut alors tendre l’oreille à la musique de ce duo. Xavier Charles évite, me semble-t-il de se rejouer et Éric Normand est un excellent partenaire en phase avec son co-équipier, sans quoi les trouvailles du clarinettiste créeraient moins de sens. Hautement recommandable. Ce sera donc une magnifique découverte. Avis aux Réacteurs est publié par l’excellent label inexhaustible edition lequel commence à accumuler des perles de cette qualité dans son catalogue (Harald Kimmig, Minton-Hübsch, Birgit Ulher….). Avec cet Avis aux Réacteurs, il devient vraiment une étiquette de prédilection…

Benedict Taylor Rend Roam  https://roamreleases.bandcamp.com/album/rend 
Spécialiste reconnu et très recommandé de l’alto (« violon alto », bien sûr), Benedict Taylor nous propose ici un album de solos de violon et d’emblée on reconnaît son style distendu, microtonal, physique, abrasif, gestuel. Il a publié d’autres albums solos d’alto pour les labels auto-produits CRAM (Check Transit) et Subverten (Pugilism). Rend apporte encore une preuve supplémentaire et bienvenue de son talent indiscutable. Défile dans l’espace auditif, un florilège des possibilités sonores du violon étendu, principalement un jeu en glissandi cherchant à écarter ou rapprocher les intervalles des notes dans une dimension expressive, avec (faut-il le noter) un choix bien précis et intentionnel de ces altérations dans le cadre d’un style – système éminemment personnel. On songe à Carlos Zingaro ou Malcolm Goldstein, improvisateurs très expérimentés et de haut vol que Benedict pourrait volontiers remplacer sur scène si malencontreusement, ces artistes se rendraient indisponibles à la dernière minute dans la programmation d’un festival. Présenté comme à l’accoutumée dans une pochette en papier fort recyclable avec la liste des pièces jouées sur un papier blanc collé à même cet étui élémentaire. Car ce sont des éléments épars de la musicalité, de l’instrument, de sa tradition de celui-ci et de leurs nombreuses altérations qu’il combine d’un seul trait dans une démarche inspirée autant des violonistes indiens (Inde du Sud) que de l’avant-garde post cagienne. Son jeu favorise des modifications rapides dans la vitesse d’exécution, faisant gonfler la ligne mélodique avec la pression de l’archet en un éclair pour se percher tout à coup sur une seule note aiguë à l’autre bout du spectre sonore. Son sens de la dynamique – jeu sur le volume est vraiment remarquable avec des séquences de notes se chevauchant vers le haut ou le bas (hauteurs) en accélérant de manière impressionnante le phrasé. En fait, on en revient à l’expressivité d’un Ornette Coleman ou à Lol Coxhill sur leurs saxophones respectifs. Un lyrisme puissant à l’écart des conventions (de l’académisme contemporain) visant à embrasser la physicalité du violon et l’exacerbation de l’expressivité du jeu entre les notes – demis tons « normaux » de la musique occidentale et de tensions tonales jusqu’au bord de la rupture. Son inventivité rarement prise en défaut démontre la dimension de sa personnalité d’improvisateur. On songe à plusieurs aspects du travail instrumental du génial violoniste Jon Rose. Surtout, Benedict Taylor est assurément un partenaire idéal pour jouer en groupe en réunissant les qualités essentielles à la fois «collective», d’écoute et d’invention individuelle. On le trouve d'ailleurs très souvent en compagnie du clarinettiste Tom Jackson, le responsable du label Roam avec qui la connivence est optimale.  Un artiste à suivre absolument  parmi les nombreux improvisateurs qui se sont révélés ces huit ou neuf dernières années.

Fatrassons : Plus près de l’entrée que de la sortie. Sarah Clénet – Rosa Parlato Le petit label PL son 021 https://www.rosaparlato.com/discographie 

Enregistré par des musiciennes sensibles avec une solide formation musicale et une volonté de créer un univers sonore alternatif mettant en évidence leur sensibilité intérieure au niveau du travail instrumental et sens de la construction musicale qui tient la route tout au long de notre écoute. Fatrassons réunit la contrebassiste Sarah Clénet et la flûtiste Rosa Parlato qui sont ici créditées voix, objets et électronique en sus de leurs instruments respectifs. Non seulement j’ai beaucoup d’estime pour le label Le Petit Label et ses pochettes cartonnées et colorées qui semblent être fait main à l’instar de l’artisanat de survie de la musique improvisée. Des effets électroniques bienvenus nous font entendre la flûte multipliée et fragmentée « dans une Thonet 209 » sur une note tenue, vacillante, tremblante introduisant des échos de silence inquiétant des notes éparses. La maîtrise et le jeu de la flûtiste est tout à fait remarquable et je peux que me trouver heureux d’entendre son talent au service de la vie des sons, des effets instrumentaux mettre en évidence l’expressivité du silence mêlant vocalité, quasi – immobilisme presque minimal et inflexions énergétiques. La répétition obsessive d’un motif s’envole dans un éclatement furtif des sons. Comme les titres l’indiquent, il y a une attitude décontractée, et une inventivité au travers d’une utilisation de l’électronique raffinée, discrète mais diablement efficace pour manipuler / déformer le son acoustique de manière créative, suggestive et attirante. Au fil des plages on découvre un remarquable univers sonore qui ne se résume pas à une formule trop bien définie, mais cherche à étendre des ramifications diversifiées au travers d’approches différentes. Bref, on ne s’ennuie pas. De nouvelles idées viennent poindre, compléter, remettre en question, étendre ce qui a déjà été joué, entendu, assimilé, recyclé de manière à la fois poétique et méthodique avec un parti pris d’ouverture face à ce qu’il advient tout au long de la séance comme ces exclamations vocales intégrées au jeu instrumental. Le jeu du plaisir et de la découverte.

SetolaDiMaiale Unit & Evan Parker Live at Angelica 2018 SM3880

Pour le 25 ème anniversaire de son label utopique, Setola di Maiale, le percussionniste Stefano Giust a rassemblé une manière d’All Stars of Italy de l’improvisation et invité Evan Parker à s’y joindre pour un concert à Bologne au festival AngelicA 2018 lors de l’édition #28. Peut-être les noms des musiciens ne vous disent (encore) rien, à part sans doute, le souffleur de cor et de cor des Alpes, Martin Mayes, un natif de York établi à Turin depuis des décennies et qui a fait partie de l’Italian Instabile Orchestra. Cet orchestre était sensé rassembler les meilleurs musiciens de free-music / free-jazz de la péninsule, mais, vu de l’étranger, bon nombre de musiciens très actifs passent toujours hors des radars. Question : Comment est-il possible dans le milieu des organisateurs/ pigistes/critiques/ afficionados de la musique libre d’encore méconnaître un batteur et activiste tel que Stefano Giust, responsable du label Setola di Maiale dont il s’agit ici du 388ème album dans leur catalogue ? Une vraie pointure qui joue essentiellement avec des potes de haut niveau, comme les saxophonistes Edoardo Marraffa, Edoardo Ricci, et Gianni Gebbia, des pianistes exceptionnels comme Nicolà Guazzaloca, Alberto Braida et Thollem Mc Donas. Graphiste professionnel, Stefano réalise tous les graphismes des pochettes et s’occupe de la production dans différents formats (CDr ou CD’s) et quantités pour une exceptionnelle diversité d’artistes, en fait tout ce que l’Italie compte de forbans de la performance sonore, de compositeurs électroniques alternatifs, de guitaristes ingénieux ou bricoleurs, de souffleurs fous, de poètes du jazz libre le plus libertaire, de revenants de l’impro libre, d’orchestres utopiques, de jam impromptues. Une attitude de camarade solidaire de la cause plutôt que d’une direction artistique élitiste « spécialisée ». Le produit peut varier d’éditions limitées « faites main », de documents d'instants partagés à l’impression soignée très professionnelle de CD's superbement enregistrés. Sans doute, un des personnes les plus généreuses, enthousiastes et désintéressées qui existent dans la scène internationale, et aussi, un excellent percussionniste / batteur très apprécié. Chez SDM, j’ai entendu des choses remarquables, enjouées, magiques ou des tentatives honorables d'artistes qui ont fait leur chemin depuis. Dans le SDM Unit, il faut parler de la chanteuse et muse du label, Patrizia Oliva (de Marzabotto), qui traite le son de sa voix avec l’électronique, du clarinettiste romain Marco Colonna, sans doute un des souffleurs les plus en vue de la Péninsule, le bolognais Giorgio Pacorig claviériste remarqué et révélé par l’excellence de son travail au piano dans cet enregistrement, Martin Mayes que j’ai cité plus haut, le solide contrebassiste turinois Michele Anelli, l’activiste de Turin par excellence et un musicien que je n’ai jamais entendu in vivo, Alberto Novello aux électroniques analogues. Le compositeur Philip Corner et la chorégraphe Phoebe Neville entame le concert avec une aérienne Gong Intro. Bien que cette performance se soit engagée sans préparation dans une grande spontanéité avec quelques indications de Stefano Giust et qu’Evan Parker préfère ne pas se poser en leader et proposer des cheminements / compositions, laissant la musique se faire en respectant la liberté de chacun, on distingue des séquences, des parties successives qui s’enchaînent spontanément avec une certaine logique, des voix individuelles s’imposer en premier plan soutenues avec sensibilité par les autres (Giust au premier chef) , entre autres l’intervention soliste du pianiste Giorgio Pacorig, le cor des Alpes de Martin Mayes et le sax ténor d’Evan Parker. Un véritable collaboration coopérative réunissant les improvisateurs dans un terrain d’entente mutuelle et d’énergie partagée. Le dénominateur commun : la foi dans des valeurs humaines, sociales, culturelles remarquablement mises en valeur dans la musique de Live at Angelica. 


27 août 2019

Frantz Loriot Sebastian Strinning Daniel Studer Benjamin Brodbeck / Vid Drašler Tom Jackson Daniel Thompson/ Dirk Serries Martina Verhoeven Colin Webster/ Gianni Mimmo Yoko Miura Thierry Waziniak/ Paul Dunmall Philip Gibbs Benedict Taylor Ashley John Long


Anemochore : suites and seeds   Frantz Loriot Sebastian Strinning Daniel Studer Benjamin Brodbeck Creative Sources  CS 593 CD

Un quartet helvétique consacré à l’improvisation libre: anemochore . Deux cordes : le violon alto de Frantz Loriot (qui vit aujourd’hui à Zürich) et la contrebasse de Daniel Studer, des anches : le saxophone et la clarinette basse de Sebastian Strinning, et les percussions de Benjamin Brodbeck. 12 pièces de taille différentes en formes de suites et de semences sous la forme des hélices de l’érable entre une et huit minutes. Un travail précis et circonspect d’exploration, de dialogues collectifs, de miniatures pointillistes. L’alto incisif de Frantz Loriot, le saxophone pépieur ou en glissandi de Sebastian Strinning, les résonances des peaux et des bois (woodblocks) de Benjamin Brodbeck, les frottements voilés et les chocs col legno de Daniel Studer. La dynamique se focalise sur le ppp ou le P … sans aller jusqu’au mezzo forte, entre ombres et clarté. Chaque improvisation raconte une histoire, développe un autre aspect, une nouvelle perspective dans le travail du son, de la phrase musicale introduisant une magnifique variété de timbres, d’alliages de sons, de phonèmes sonores en suspension, d’approches du silence croisées avec les murmures intérieurs, de traces d’action musicale et d’échos fragiles des réactions engendrées. Ecouter cet album est un florilège du vécu et de l’expérience acquise à improviser et à chercher / trouver l’instant précis où tout bascule et prend sens à travers une infinité de sonorités et de gestes. Dans cette galerie de signes, l’auditeur finira par trouver son chemin et jouir de la musique.  Très réussi.

Nauportus Vid Drašler Tom Jackson Daniel Thompson Creative Sources CS 595 CD

Trois voix clairement distinctes, complémentaires, à l’écoute, en dialogue, construisant une musique libre basée sur des vibrations rythmiques, des flux, un travail sonore spécifique et l’utilisation de leurs background musical individuel : Vid Drašler, percussionniste au jeu clair, précis, franc, adepte de la frappe sèche et des roulements bienvenus. Tom Jackson, clarinettiste rompu au travail contemporain et aux musiques de jazz. Daniel Thompson inconditionnel de la guitare acoustique et de ses techniques alternatives, harmoniques et pointillisme en tête. Tom et Daniel ont une grande familiarité : ils jouent ensemble fréquemment en compagnie de l’altiste Benedict Taylor  (Hunt at The Brook) ou du trompettiste Roland Ramanan (Zubeneschamali). En quelques années, Tom est devenu l’autre grand clarinettiste incontournable de la scène Londonienne avec le merveilleux Alex Ward. Daniel, un pupille de John Russell, ne compte plus les collaborations : outre Taylor et Jackson, Simon Rose, Steve Noble, Andrew Lisle, Adrian Northover, Neil Metcalfe, Marcello Magliocchi… Mais pour faire une musique sérieusement avec un nouveau comparse, le batteur slovène Vid Drašler, il faut reconsidérer tout le concept de jeu collectif, repartir à zéro. Comme deux des pôles du trio peuvent se révéler en contradiction par leur volume respectif : une guitare acoustique non amplifiée avec moultes attaques d’harmoniques et de cordes stoppées / en sourdine versus un attirail de percussion par essence plus bruyant, Tom Jackson suit une démarche de jeu Giuffrienne remarquable soufflant plus ppp voire P… et oblige ainsi la sensibilité de Vid à jouer en douceur variant les effets métalliques de la pointe de baguettes lègères, maillochant discrètement la surface de ses tambours. Le jeu arachnéen et percussif du guitariste sert alors d’aiguillon rythmique. Pour cela il décale subtilement des séquences répétées de coups de griffe et ponctue des ostinatos minimalistes  pour inciter les deux autres à des dialoques tangentiels. J’ai entendu John Russell dans différentes circonstances et tout le mérite de Daniel Thompson est d’en apporter une vision complémentaire, voisine certes, mais on distingue clairement ses intentions et sa personnalité originale. La percussionniste révèle toute sa maîtrise des rythmes /pulsations croisées, multiples et imbriquées/ tuilées dans un véritable continuum, c’est sur ces vagues et ondulations rythmiques changeantes qu’oscillent les pépiements / sursauts de l’anche du clarinettiste, lequel ne se départit pas de son jeu lunaire et énigmatique basé sur des harmonies étirées et un timbre propre à l’introspection dont il a le secret, maintenu durant toute la performance (Nauportus I-V), créant ainsi une composition instantanée à lui seul. Je l’ai entendu de nombreuses fois puissant, mordant, virevoltant, bruissant, jazzy – contemporain. Ici son jeu est étrangement ouaté, brumeux. À écouter et musiciens à suivre.

Cinépalace Dirk Serries Martina Verhoeven Colin Webster new wave of jazz nwoj 0010
Musique intuitive, introspective, collective initiée dans des drones à la fois statiques et mouvants où on devine les harmoniques de la contrebasse de Martina Verhoeven, le souffle indifférencié et détimbré du saxophone ténor Colin Webster et les étincelles invisibles de la guitare électrique de Dirk Serries. Au Cinépalace à Courtrai en 2015, les sonorités et le jeu collectif cohérent de ces trois intrépides improvisateurs créent un événement sonore vivant, une sculpture temporelle faites de scories, de vibrations et d’une écoute attentive. Le flux semble infini et ne s’arrête que dans notre imaginaire, l’action des instrumentistes se faisant plus charnelle, plus mordante, plus aiguë à mesure que les minutes s’étirent. Une action naît et se développe en harmonie avec chacun et entre tous alignée avec ce qui précède : la guitare crépite, le bec du sax chante une longue note tenue, l’archet s’égaye à proximité du chevalet et fait crier les cordes… les idées, les motifs s’échangent et girent de l’un à l’autre dans une tournante expressionniste, frénétique. Volatile jacasseur, articulation bruitiste de Webster, diffractions électriques de Serries, frottement primal de Verhoeven. Jusqu’à un point de répit où les harmoniques de la contrebasse pique une ritournelle surréaliste surnageant dans les drones insaisissables de la guitare électrique. L’enchaînement des sons et des séquences s’affirme comme une dérive contrôlée, construction méthodique de l’instant et du partage. Une belle expérience d’improvisation radicale.

Live at l’Horloge Gianni Mimmo Yoko Miura Thierry Waziniak Amirani

Styliste du saxophone soprano dans le droit fil de Steve Lacy, Gianni Mimmo a développé une pratique de rencontre et de partage avec plusieurs improvisateurs qui trouve un exutoire assez contrasté et fort différent de celui du maestro disparu. Faut il citer et (re) découvrir ses collaborations passées avec Gianni Lenoci, Harri Sjöström, Vinny Golia, Daniel Levin, Angelo Contini pour s’en convaincre.  Avec la pianiste japonaise Yoko Miura (aussi au miano jouet) et le percussionniste français Thierry Waziniak, c’est à un jeu de haïkus musicaux qu’ils se livrent, retenant le temps et écartant les limites de l’espace. On goûte un lyrisme secret, une puissance cachée, partagés de minute en minute, des notes tenues et taraudées de Mimmo dans un forte imprécateur qui s’évanouit dans les répétitions de notes lumineuses et décalées de Miura, elles mêmes s’enchaînant en une comptine naïve sans solution. Tout s’enchaîne avec une belle logique et une expressivité plus belle encore avec des changements de registre assumés. Jouer la mélodie avec des effluves monko-lacyens et nous y faire croire est sans nul doute le point fort de Gianni Mimmo. Ses deux comparses s’entendent à merveille pour souligner, enrichir, alléger, magnifier cette voix originale, ramenant le silence méditatif, relance de l’inspiration. Thierry Waziniak y insère des bruissements mystérieux, des friselis épars, lorsque le saxophone s’éternise sur une harmonique rare ou deux notes lunaires, crissant le silence. Ce magnifique concert d’une heure et plus, gravé d’une dizaine de digits, est excellemment joué d’une traite et contient de beaux instants de vérité à partager, réécouter et méditer. J’avais découvert Gianni Mimmo il y a une dizaine d’années comme un honnête artisan et avec ce disque j’entrevois l’éclosion d’une vraie maîtrise dans la durée.

Landscapes Paul Dunmall Philip Gibbs Benedict Taylor Ashley John Long FMR CD 5330519.
Poids lourd du saxophone ténor parfaitement à l’aise avec des batteurs énergiques et débordants (Tony Bianco, Hamid Drake, Mark Sanders, Tony Levin) et des grands formats de la contrebasse (Paul Rogers, John Edwards), Paul Dunmall est aussi l’homme du free jazz de chambre avec cordes principalement avec le guitariste Philip Gibbs, ses contrebassistes attitrés et parfois le flûtiste Neil Metcalfe. Lors de ces sessions on l’entend plus au sax soprano et parfois à la flûte ou la clarinette. Deux albums précédents avaient initié la collaboration avec l’excellent contrebassiste Ashley John Long, Now Has No Dimension et Seascapes et l’inévitable Phil Gibbs. Neil Metcalfe partageait la session de Seascapes. Pour Landscapes, c’est autour du violoniste alto Benedict Taylor, entendu fréquemment avec le clarinettiste Tom Jackson, lui-même un pote à Ashley John Long, et le guitariste Daniel Thompson, un compagnon de route de Neil Metcalfe. Si Dunmall, Metcalfe et aussi Phil Gibbs sont des « vétérans », Ashley, Benedict, Tom et Daniel sont de la « nouvelle génération apparue dans les années 2010. C’est dire à quel point cette scène britannique est multi-générationnelle. Si le point de départ de leur musique se situe dans le free-jazz libertaire, les cordistes tirent les débats dans le domaine improvisation libre plus radicale, tout à tour pointilliste, bruissant, ou exubérant. Les deux frotteurs de cordes s’entendent à faire grincer les cordes près du chevalet, frapper col legno, étirer les notes et leur hauteur, manipuler le son. Phil Gibbs a le médiator véloce et pointilleux et alterne avec un jeu en tapping sur les genoux tout en amplifiant à peine son instrument rendant sa sonorité proche de l’acoustique, le tout avec une dimension rythmique obsédante. Un solide client à la guitare au point où sa présence est devenue constitutive de la démarche de Paul Dunmall, lui-même un souffleur exceptionnel. L’ensemble tend à jouer avec la microtonalité altérant intelligemment les intervalles ce qui donne naissance à un flou harmonique fascinant. Si la voix instrumentale de Dunmall est essentiellement lyrique, la manière très ouverte et naturelle de travailler du quartet autorise les audaces instrumentales de Benedict Taylor contagieuses vis-à-vis du contrebassiste. Dunmall n’impose pas sa voix au soprano, mais s’intègre dans le jeu diffus de ses comparses, dans la végétation de lianes, feuillages, branchages, ombres au même titre que ses acolytes. Une véritable sagacité de l’instant ludique est partagée par chacun : on entend souvent les instrumentistes engager simultanément des approches différentes quant à la vitesse, les timbres, les motifs, les lignes mélodiques, les techniques de son, créant une diversité très étendue, organique  et en perpétuelle métamorphose. Il devient dès lors très difficile de saisir et de considérer sur une seule écoute les tenants et aboutissants de leur cheminement. Celui-ci est à la fois éminemment ludique, intuitif, spontané, limpide et aboutit à une complexité qui oblige l’auditeur à plusieurs écoutes successives pour réaliser mentalement le cadre de leur univers. Certains enregistrement « excellents » , voire fabuleux, de musique improvisée posent leur démarche étant lisible tout de suite. Et donc, l'’auditeur averti peut en appréhender le(s) schéma(s), la direction, le tracé presqu’exact dès une première écoute. Dans la jungle de Dunmall, Gibbs et consorts, on semble rentrer dans un maquis superbement ordonné, mais inextricable qui semble se répandre dans de multiples formes et dimensions et sortir de l’infini. Aussi, le plaisir partagé oblitère tout sentiment de redondance et même pour les afficionados, une éventuelle lassitude, par leur capacité à dialoguer, à se différencier, à s’agréger, à s’extasier et à nous communiquer le plaisir intense de jouer avec les éléments.