11 juin 2024

Tony Buck John Edwards Elisabeth Harnik Harri Sjöström/ Tom Jackson & T.J. Borden/ John Butcher + 13 /Udo Schindler Eric Zwang Eriksson Sebastiano Tramontana

Flight Mode Live in Berlin 2023 Tony Buck John Edwards Elisabeth Harnik Harri Sjöström Fundacja Sluchaj FSR 14/ 2024
https://sluchaj.bandcamp.com/album/flight-mode-live-in-berlin-2023
Depuis Cream et Crosby, Stills Nash and Young, est né le concept de "super-groupe". Dans le free européen de ma jeunesse, il y avait le Cecil Taylor Unit, Brötzmann Van Hove Bennink et Alex von Schlippenbach Evan Parker Paul Lovens. Je parle ici de groupes avec piano. Quelques décennies plus tard, cette association toute récente, se révèle être un groupe « super » avec trois « vieux renards » de la scène et une intéressante étoile montante du piano, Elisabeth Harnik, entendue avec Joëlle Léandre, Steve Swell, Dave Rempis, Michael Zerang, etc… Avec Tony Buck, on a affaire à un drumming hyper-actif vivace et original qui laisse de l’espace et bien des nuances pour que ses collègues puissent s’inscrire valablement dans l’ensemble. Tony Buck a aussi une solide carrière derrieère lui (the Necks). Rien de tel pour inspirer un contrebassiste interactif et puissant comme John Edwards, même si dans les moments très intenses du concert enregistré ici, sa contrebasse est « couverte ». John est sans doute un des bassistes les plus demandés. Le saxophoniste soprano (et sopranino) Harri Sjöström est la fine fleur de cet instrument qui s’est développé dans l’avant-garde avec Steve Lacy, Lol Coxhill, Evan Parker et aussi Anthony Braxton. Le nom d’Harri Sjöström me rappelle ce superbe premier disque où j’avais découvert Elisabeth Harnik : 10.000 Leaves avec la violoncelliste Clementine Glassner et le saxophoniste Gianni Mimmo avec qui Sjöström cumule duo et projets communs. Harri soufflant avec batteur, pianiste et contrebassiste me rappelle aussi de l’avoir écouté au sein de l’illustre Cecil Taylor Quartet. C’est dire s’il est un saxophoniste soprano à la fois impressionnant, racé et sauvage tout en furie expressionniste et cette classe musicienne que partagent tous ces saxophonistes soprano depuis Steve Lacy : Evan Parker, Lol Coxhill, Urs Leimgruber, Michel Doneda, John Butcher et Gianni Mimmo, quelque soient leurs identités musicales propres. La dimension ludique est ici hypertrophiée et la liberté est au rendez-vous. Les improvisations collectives de Flight Mode transitent entre des tournoiements extrêmes et intenses et des passages où les quatre musiciens ouvrent et espacent le jeu pour s’écouter et trouver un nouveau terrain d’entente. Quatre Flight numérotés de 1 à 4 et s’échelonnant sur 26 :33, 5 :27, 18 :42 et 12 :17. Durant quasi tout le concert le saxophoniste nous livre un tour de force dans les aigus avec des croisements de doigtés, des spirales compressées, des ostinati frénétiques truffés de glissandi, morsures ou harmoniques ou des ressassements d’aigus en decrescendo. Avec une technique sophistiquée, Harri Sjöström joue sauvagement avec une intensité surhumaine et une approche expressionniste. Mais sa démarche n’est celle d’un « soliste », mais plutôt l’affirmation d’une démarche collective. Il se fait que le registre du sax soprano se détache clairement de l’ensemble malgré la densité et la puissante intensité du jeu. C’est d’ailleurs bien pour cette raison que Cecil Taylor l’a fait membre de ses groupes pendant des années. Pivotant sur tous les axes de pulsations croisées et de roulements violents mais feutrés ainsi que de subtils rebonds de mailloches, Tony Buck et son drive hypnotique propulse le quartet dans la stratosphère. Elisabeth Harnik démontre la classe de son jeu cristallin et l’excellence de son toucher lesquels subtilement allègent le jeu collectif avec des cadences en carillons tournoyants. Comment alimenter le feu intérieur sans surcharger : ce besoin de lisibilité ajoute autant ou même plus encore de puissance que si elle « pilonnait » son clavier à tout va. Et bien sûr si on devine plus la présence de John Edwards au sein du groupe plutôt que d distinguer ses notes clairement quand cela tourne à tout berzingue, celui-ci profite de moments d’accalmie pour attirer ses collègues dans des nuances plus délicates en les régalant de fines zébrures à l’archet. Flight Mode bien sûr et quelle escadrille !!

Tom Jackson & T.J. Borden Parr’s Ditch Confront Records core 41
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/parrs-ditch
Enregistré et masterisé par le superbe clarinettiste Alex Ward. Une belle recommandation indirecte de la part d’Alex, un clarinettiste proéminant de la scène britannique à un de ses meilleurs collègues clarinettistes, Tom Jackson, ici confronté au violoncelliste T.J. Borden et qui se bonifie au fil des ans. Confront Records ajoute à son merveilleux catalogue, un article fétiche supplémentaire. Merci Mark Wastell de Confront ! La communication et l’inspiration conjointes des deux improvisateurs est plus que remarquable. De l’improvisation libre de haut vol issue de la pratique de la musique contemporaine et le produit de leur imagination. Chacun joue sa partie avec ferveur, le clarinettiste soufflant autant en nuances éthérées qu’avec une désarmante volubilité et le violoncelliste dérapant avec intensité sur ses cordes en en griffant – grinçant – saturant le son. La qualité de la dynamique du souffleur et l’ingénuité de ses roucoulades et spirales « dodécaphoniques » n’ont de cesse de contraster avec ses bruissements, grognements, sons saturés et des incartades de T.J. Borden. Nombre de registres des deux instruments et leurs occurrences sonores sont investigués avec passion, précision et un brin de folie. La musique peut devenir par moment délirante, accidentelle et atteinte par la danse de Saint Guy ou tout à fait sérieuse, même si toujours ludique. Trois longues improvisations (Parr’s Ditch I, II & III) avec des durées respectives de 21:25, 26:03 et 18:52 n’arrivent pas à user leur matériau et leur potentiel, ni fatiguer leur endurance créative dans la direction musicale qu’ils se sont choisies. Certains diront « On a déjà entendu ça, ce genre de musique » . Je réponds à cela que si vous n’avez pas tellement ou peu d’albums de ce « genre de musique » improvisée sous la main et que vous avez ce Parr’s Ditch à votre portée , vous n’allez pas vous ennuyer. On peut écouter cet album à répétition sans se lasser. Il n’y là aucun tape à l’œil. De la musique honnête de grande classe dont l’inspiration créative se renouvelle constamment. La richesse de son contenu, l’émerveillement simultané de Tom Jackson et de T.J. Borden, leurs magnifiques inventions sans fin font de ce document un must qui vous fera oublier bien des choses. Une exceptionnelle réussite.

John Butcher + 13 Fluid Fixations Weight of Wax 06
https://johnbutcher1.bandcamp.com/album/fluid-fixations

Credits : dieb13 ~ turntables
Liz Allbee ~ trumpet
Sophie Agnel ~ piano
Hannah Marshall ~ cello
Angharad Davies ~ violin
Pat Thomas ~ electronics
Mark Sanders ~ percussion
John Edwards ~ double bass
Ståle Liavik Solberg ~ drums
Matthias Müller ~ trombone
Isabelle Duthoit ~ voice, clarinet
Pascal Niggenkemper ~ double bass
Aleksander Kolkowski ~ stroh viola, musical saw
John Butcher ~ saxophones, recordings, composition
Avec ce grand orchestre à l’instrumentation variée et une équipe d’improvisateurs soigneusement sélectionnée, John Butcher marque des points. Quoi de plus difficile de faire coexister 14 improvisateurs « libres » de manière créative avec lisibilité et un objectif musical commun. Un pour tous, tous pour un. J.B. a écrit – devisé une composition qui, sans doute, laisse une marge de manœuvre individuelle et catalyse la créativité collective et personnelle. C’est tellement plus facile de jouer à deux ou trois : beaucoup moins de souci. Mais le jeu en vaut la chandelle surtout à la lueur de ce que je suis en train d’écouter. On se délecte des sonorités s’associant et se dissociant au fil des morceaux, des différentes voix instrumentales qui se distinguent avec une superbe précision entre contrastes marqués et certaines similitudes. Des agrégations intéressantes. J’ai un jour entendu Butcher louanger la vocaliste Isabelle Duthoit il y a longtemps. Rarement, j'aurai entendu Isabelle s’exprimer de façon aussi irrévocable à proximité des gargouillis vocalisés de Matthias Müller et de la trompette électrisée de Liz Albee. La grande qualité de cet orchestre est l’inexorable dynamique alliée avec une recherche de sonorités « alternatives » spécifiques à chaque instrument. Plusieurs « directions » esthétiques cohabitent entre pointillisme, atomisation, minimalisme, un peu de spectralisme, distance retenue et physicalité affirmée. Ce lutin incontournable de la percussion free qu’est Mark Sanders se concentre à ajouter des couleurs et livrer quelques frappes à des moments importants. Certains plongent dans l’anonymat en soutenant une note avec des cordes frottées et un souffle monocorde créant un drone légèrement ondoyant jusqu’à ce que l’ensemble se réunisse dans un agrégat statique et venteux en un long et lent crescendo. On entend par exemple siffler la scie musicale d'Alex Kolkowski avec un instrument électronique. Cet album est donc truffé de trouvailles sonores qui éclosent au meilleur moment. Quand un des improvisateurs a une fenêtre de quelques dizaines de secondes pour imprimer sa marque sur l'ensemble il donne ici le meilluer de lui même avec une idée sonore bien typée. C'est par exemple le cas de Sophie Agnel avec la caisse de résonance du piano dont vibrent les mécanismes ou John Edwards qui frotte un objet (grattoir en bois ou sourdine de contrebasse ?) sur ses cordes au bas de la touche. Aussi, il semble que Ståle percute légèrement des woodblocks alors que résonne le fameux tambourin de Sanders lorsque John Butcher improvise un solo granuleux au ténor… et ça bruite un peu partout avec parcimonie. Impossible de pouvoir les multiples figures et occurrences. Pas moins de huit morceaux de durées sensiblement différentes qui apportent chacun une dimension différente à ce fantastique orchestre aussi volatile que « discipliné ». Un enregistrement remarquable pour une super musique « improvisée » « dirigée »…

Allegria : Canto Senza Parole Udo Schindler – Eric Zwang Eriksson – Sebastiano Tramontana FMR CD675-0423
https://udoschindler.bandcamp.com/music

Parmi les nombreux CD’s publiés par le multi-instrumentiste Udo Schindler pour le label FMR Records, j’ai relevé ce "Chant Sans Parole - Alégresse" en compagnie du tromboniste Sebastiano "Sebi" Tramontana et du percussionniste Eric Zwang Eriksson. Canto Senza Parole est le nom du trio et Allegria est le titre de l’album ! Udo est un vrai phénomène de la musique improvisée jouant de multiples instruments : clarinettes, trompette ou cornet, trombone et tuba, saxophones. Ici aux sax ténor et basse ainsi qu’au cornet, il nous propose une belle session de six improvisations. Évidemment, il n’est sûrement pas un grand virtuose du saxophone, mais comme cela se dit en Belgique, Udo tire son plan de manière efficace et improvise à très bon escient avec quasi tous les instruments avec lesquels il a l’audace de se confronter face à des improvisateurs « spécialistes » tels Damon Smith, Jaap Blonk, Ove Volquartz, Peter Jacquemyn etc… Il faut le faire et surtout oser ! L’excellent et sensible percussionniste Eric Zwang Eriksson départage et commente les échanges des deux souffleurs ou, comme il le fait dans le n°2, dialogue subtilement un moment avec le saxophoniste avant de se livrer à un jeu très imaginatif. Sebi Tramontana est un vrai poète du trombone, chaleureux et faisant un usage merveilleux de la voix, du growl de manière originale et toute en finesse. Il suffit d’écouter ce deuxième morceau où le cornet d’Udo Schindler se joint à lui tout à son avantage. Sebi Tramontana est peut – être un tromboniste moins « expansif » que les Bauer, mais son registre sensuel, intimiste et vocalisé whah-whah fait mouche. Cette musique est une véritable musique de partage d’émotions et d’évolutions dans l’expression avec de nombreux changements de registres sonores tant au niveau des deux souffleurs que celui de la batterie. Eric Zwang Eriksson ne se contente pas de jouer du free drumming lambda, il sollicite toutes les surfaces de ses instruments, différents types de frappes en essayant de raconter une histoire et en explorant plusieurs dimensions ludiques en question-réponses avec ses collègues. Comme dans ces passages où le cornet et le trombone se rencontre dans le n° 4, lequel se termine dans un blues décalé foutraque avec des accents de kermesse et puis... funèbres… De beaux moments en perspective, et une belle rencontre où chacun a le loisir de s’exprimer en partageant une écoute mutuelle et sensible. Pratiquement, je n’ai pas trouvé de lien pour cet album qui n’est pas renseigné, comme beaucoup d’autres, sur le site du label FMR. Mais comme Udo Schindler a une production d’enregistrements prolifique, vous trouverez votre bonheur en cherchant un peu.

10 juin 2024

Derek Bailey & Sabu Toyozumi / Ivo Perelman Matthew Shipp/ Trevor Watts Veryan Weston & Jamie Harris/ Christoph Gallio & Roger Turner .

Derek Bailey & Sabu Toyozumi Breath Awareness No Business Records
https://nobusinessrecords.bandcamp.com/album/breath-awareness

Fukuoka city 2 novembre 1987. Derek Bailey et Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi sont en concert dans le club IMAI-tei. Sabu était alors devenu un compagnon de tournée habituel de nombreux improvisateurs européens et américains : Peter Brötzmann, Peter Kowald, Evan Parker, Misha Mengelberg, Fred Van Hove, Leo Smith, Joseph Jarman, Paul Rutherford, Fred Frith et même des duos avec Han Bennink et Sunny Murray. C’était un proche compagnon de Kaoru Abe, Motoharu Yoshizawa, Toshinori Kondo et Mototeru Takagi a qui il a survécu grâce à l’extraordinaire dynamisme de sa personnalité et une forme de sagesse spirituelle et physique. Il rencontra de manière improbable Coltrane et Mingus à Tokyo, joua régulièrement à Chicago avec Braxton, Leo Smith, Roscoe Mitchell et Joseph Jarman en qualité de membre de l’AACM (1971). Obsédé par les rythmes et curieux de voyages et d’africanéité, Sabu Toyozumi est une personnalité à la fois simple, fascinant et hors du commun. À cette époque, Derek Bailey est à un tournant. En février de cette année 1987, je l’avais personnellement invité à donner un concert solo à la guitare acoustique à Bruxelles. Je savais qu’il y avait des tensions entre Derek et son alter ego d’Incus, Evan Parker, mais j’ignorais alors que les deux musiciens amis allaient se séparer dans l’année qui suivait. Fin 1986 début 1987, Bailey avait peu de concerts et cette tournée Japonaise a dû lui être providentielle. Quelques années plus tard, Derek Bailey allait devenir incontournable sur la scène internationale : tournées aux USA et dans toute l’Europe, duos avec Cecil Taylor à Berlin, avec Braxton au Canada en 1988, Company devenait une véritable institution, de jeunes musiciens le sollicitaient, John Zorn, Pat Metheny , Bill Laswell , the Ruins Steve Noble, etc… Le plus important en ce qui nous concerne aujourd’hui lorsque nous avons cet album en main ou « downloadé » dans notre portable est que Derek Bailey est alors au sommet de son art. Il a déjà réalisé son grand œuvre, mis au point « son style » et enregistré ses meilleurs albums solos et ses duos fétiches et il ne lui reste plus qu’à improviser avec qui il rencontre. Le fait de se retrouver « sans gig » ou avec peu de concerts à un moment donné aiguise l’appétit. On le sait quoi qu’en dise Derek Bailey, lequel adorait titiller certains collègues à propos de leur cup of tea musicale, la présence à ses côtés d’un musicien dont la personnalité semble être aux antipodes de la sienne l’excitait musicalement, intellectuellement et « énergétiquement » au point que sa créativité, son sens de la déraison excentrique, son imagination à la guitare étaient décuplées. On sait que Bailey était un fervent de Webern, mais ne questionnez pas Sabu Toyozumi au sujet de ce compositeur. Le batteur m’a confié que jouer avec un pianiste (hors du commun) comme Fred Van Hove, c’était « trop » pour lui, c’est à dire "trop sérieux", trop intellectuel, savant, et peut-être pas assez fantaisiste. Mais avec Derek Bailey le courant passe très bien. Le guitariste John Russell, qui a joué très souvent avec Sabu et connaît Bailey comme sa poche, a déclaré à l’écoute de cet enregistrement qu’il « n’avait jamais entendu jouer Derek avec autant d’intensité ». Dans sa discographie, jusqu’alors, on ne l’avait pas entendu déverser autant d’électricité rageuse, torrentielle : sans doute utilisait-il un ampli « rock » contrairement à son amplification « custom made » Londonienne des années 80, quasi hi-fi. Mais revenons au début, Derek Bailey est friand de jouer avec des batteurs de haut vol, car ils aiguisent et lui font sublimer son extraordinaire précision rythmique : Han Bennink et le mystérieux Jamie Muir, avec qui il a développé son « premier style » bruitiste entre 1968 et 1972 au Little Theatre Club. Tous deux des improvisateurs excentriques, délirants et souvent farfelus. Bailey a aussi enregistré en duo avec John Stevens et Andrea Centazzo. Avec Sabu Toyozumi, il trouve sur son chemin un lutin bondissant d’une vitalité solaire, démultipliant les rythmes et pulsations, déclinant les frappes à toutes les fréquences et sous tous les angles, parfois rien qu’en entrechoquant deux baguettes, chahutant des rythmiques endiablées avec autant de joie de vivre et de jouer que de férocité démesurée, surtout en regard de sa petite taille, celle d’un enfant. Ses deux personnalités que tout semble opposer, la taille, la culture, la manière de parler, de vivre, les intérêts musicaux, etc… s'accordent par magie dans la fureur de l’instant. Le Japonais est un homme d’un seul tenant, gymnaste spirituel d’une candeur céleste avec de solides pieds sur terre, élevé dans une discipline zen sans concession, détaché des vanités de ce monde. L’autre un « intelligent pragmatique » habile à la négociation, personnalité complexe et changeante, théoricien de l'improvisation qui a le don de la formule pour raconter son histoire. La musique de Bailey semble cérébrale et la pratique de batterie de Sabu Toyozumi est imprégnée d’une africanité immédiate, expressionniste, à fleur de peau. Le contraste est total, mais ces deux-là s’inventent merveilleusement un terrain de jeu , des instants de rencontre, une connivence folle, démesurée et fuyante. Derek est ici fasciné par les facéties rythmiques et la furia ludique de ce minuscule lutin, sorte de divinité primitive aux huit bras magiques, coordonnés par une science aléatoire des croisements – empilements différentiels de rythmes à vitesses variables, en crescendo – decrescendo organiques tant en intensités qu’en cadences et qui peut se révéler follement agressif. Durant deux improvisations de 25 et 27 minutes, plus un rabiot de quatre minutes, Derek Bailey s’écarte sensiblement de la matière musicale de son style « en solo » pour « divaguer » et inventer en jouant avec la fée électricité, fouaillant ses cordes et râclant la touche de sa six cordes, toujours accordée au mili-poil. Il arrive même qu’ils semblent, à un moment complètement délirant, devenir excédés l’un par l’autre. La goguenardise baileyienne ressurgit, ce dont l’autre n’a cure, obnubilé par les rythmes comme la force de la nature qu’il incarne. Dois – je signaler au lecteur que malgré tout ce qu’a pu dire et écrire Derek Bailey au sujet de l’improvisation, il improvise surtout – seulement que lorsqu’il est confronté à un autre improvisateur et pas spécialement quand il joue « en solo » ? D’ailleurs, le morceau joué ici en solitaire par Bailey, alternant harmoniques ultra précises et notes, frettées ou non, en escaliers eschériens durant treize minutes est une sorte de démonstration très précise de son style propre, d’une logique étincelante et en fait une composition structurée d’une succession de motifs qui s’emboîtent et finissent par s’enrouler à toute vitesse avec une précision inhumaine. Alors qu’en compagnie de Sabu, le guitariste brouille spontanément les pistes, dérape plus qu’à son tour et surprend l’auditeur, même le connaisseur assidu. Dans sa musique enregistrée en solo (particulièrement ses albums Lot 74, Aïda et Notes, publiés par Incus), il est avant tout son propre compositeur. J’ai entendu des versions différentes publiées par la suite (en bonus ou inédits) dans une ou deux rééditions où on entend clairement que D.B. rejoue des séquences entières parfois à la note près. Et donc pour de nombreuses raisons, outre le fait qu’il s’agit d’un super album qui réunit deux improvisateurs essentiels, Breath Awareness est une belle surprise et peut / doit même être recommandé à ceux qui veulent découvrir ou réécouter ces deux artistes tant pour leur apport personnel en tant que batteur et guitariste que comme un témoignage convaincant de cette musique improvisée collective à laquelle ces deux personnalités ont dédié leurs vies.

Ivo Perelman & Matthew Shipp Magic Incantation CD Soul City Sounds
https://perelmanshipp.bandcamp.com/album/magical-incantation

Après Corpo, Callas, The Art of the Duet, Complementary Colours, Live In Brussels (2CD), Live in Frankfurt, Oneness (3CD) Efflorescence (4CD), Procedural Langage, Amalgam, Fruition, Tryptic I, Tryptich II et Tryptich III, voici Magic Incantation, le vingt et unième CD du duo d’Ivo Perelman et Matthew Shipp. Conçue comme un dialogue complètement improvisé dans l’instant, leur relation musicale est à la recherche de formes qui se singularisent d’une prise à l’autre. Huit improvisations entre quatre et sept minutes et quelques offrent un panorama varié et très cohérent de leur travail. Titres : Prayer, Rituals, Lustihood, Enlightment, Sacred Value, Incarnation, Vibrational Essence, Magical Incantation. Vouloir insérer un pianiste comme Matthew Shipp dans une quelconque boîte esthétique musicale est une tâche impossible, tant son style et son jeu sont hybrides tant par rapport au jazz moderne ou free, le « classique contemporain » et l’avant-garde. Basée sur des structures complexes tant au niveau des harmonies, des formes, des rythmes et de sa dimension orchestrale que des échappées plus improvisées, sa musique est un défi par rapport aux routines du jazz. L’évidence d’une architecture spontanée, faites de cycles, tangentes, surimpositions enchaînées de cadences, motifs et perspectives spatiales, s’exprime avec une formidable intensité, une logique cérébrale imparable. Sa musique a un aspect sérieux, spirituel et réservé et une puissance énorme. Ses émotions n’éclatent pas au grand jour, mais sont immanentes et ressenties avec une forme de distance paradoxale, surtout lorsqu’on écoute son partenaire incontournable, le sax ténor Brésilien Ivo Perelman, un souffleur expressionniste, chaleureux, versé sur les suraigus modulés et l'éclatement des harmoniques, inspiré par sa culture afro-brésilienne. Il délivre un jeu "microtonal" avec une intuition rare, chatoyante. Un illuminé du saxophone ténor explosif et lyrique, doué d'un sens inné pour l'invention mélodique avec une décharge émotionnelle à fleur de peau. Son style est à lui tout seul "une école". Le contraste entre les deux improvisateurs est saisissant : leurs personnalités divergentes s'éclairent mutuellement. Mais une audition attentive démontre ô combien ils s'écoutent mutuellement, se complètent dans un unisson aussi humainement sensible que profondément intentionnel.
Matthew Shipp écrit dans les notes de pochette de Magic Incantation : « This record is a major major statement in jazz history. It is the height of the work I've done with Ivo and the height of what can be done in a duo setting with piano." Comme le duo l’avait déjà déclaré auparavant à propos de leurs albums précédents tels que le triple CD Oneness (Leo) ou Fruition (ESP), ils avaient alors le sentiment d'avoir atteintun point culminant en matière de musicalité et de qualité de performance. Juste après avoir enregistré Oneness, ils s'étaient dit d'en arrêter là et de capitaliser sur cet acquis. Mais peu après, ils enregistrèrent insatiablement et d'une traite le quadruple album Efflorescence et d'autres albums publiés par la suite come Procedural Language (in Perelman - Shipp Special Edition Box) et Amalgam ou encore la série des Tryptich volume I, II et III. Et voici Magic Incantation. Depuis quelques années et l'acquisition d'un nouveau bec, Ivo Perelman a considérablement retravaillé sa sonorité augmentant la qualité de son timbre dans le registre intime "à bas volume" proche des souffleurs de sax ténor du jazz "traditionnel" ou "moderne" tout en maintenant cette nouvelle vocalité en augmentant la puissance, le volume ou la passion du débit jusque dans les harmoniques déchirants, et tous ses glissements "flûtés" qu'il obtient au delà du registre aigu "normal" de son instrument. Cette nouvelle étape sonore de son développement s'est révélée dans les enregistrements en duo et en trio avec le batteur Tom Rainey (Turning Point - Duologues 1 & The Truth Seeker.
Avec ce Magic Incantation, le duo atteint un niveau d'empathie musicale à la fois suave, terrien, subtil, aérien et déchirant.

Eternal Triangle Gravity Trevor Watts Veryan Weston Jamie Harris CD Jazz Now LTD 2024
https://jazznow.bandcamp.com/album/gravity

Trio saxophone alto et soprano – Trevor Watts , Nord keyboard – Veryan Weston , percussions - Jamie Harris. Dans le sillage de ses anciens groupes tels que « Trevor Watts’ Moiré Music Orchestra » ou « Trevor Watts Drum Orchestra », Trevor Watts, le compositeur d’Eternal Triangle, perpétue cette musique polyrythmique et modale inspirée des rythmes africains, des musiques latinos, du funk soul électrique, et de musiques d’autres régions du monde. Il adapte ses mélodies circulaires et ondoyantes, axées sur les pulsations et concoctées avec un don inné pour la création mélodique instantanée. Veryan Weston au clavier « Nord » et Jamie Harris aux congas – tambours battus aux deux mains s’imbriquent et entremêlent rythmes, frappes, accords et motifs mélodico-rythmiques dans un continuum giratoire, rebondissant ou virevoltant par-dessus lequel le souffleur s’appuie avec autant de précision que de liberté. Il ondule et danse comme un dauphin sur les vagues à l’approche d’un littoral qui recule inexorablement. Une fois le morceau lancé, le trio joue inlassablement sans le moindre break ou refrain ou la moindre césure dans un mouvement perpétuel faits de changements graduels, subtils, élastiques, chacun se faisant l’écho des deux autres. Le clavier joué par Veryan est autant un instrument de percussion « accordé » qu’un pourvoyeur d’harmonies tronquées, le jeu de ce dernier étant en phase avec son délire pentatonique. On songe à ses Tessellations formées de 105 compositions emboîtées et créées avec l’imbrication de 53 modes pentatoniques successifs… On ressent l’impression que leur musique ne finit jamais, alors qu’il y a bien dix morceaux différents qui se distinguent individuellement autant qu’ils se fondent dans le flux de cette musique rythmique. Trevor Watts et Veryan Weston commencèrent à travailler ensemble avec Moiré Music dans les années 80 avant d’improviser en duo dans les années 2000 avec plusieurs magnifiques enregistrements à la clé : Six Dialogues, 5 More Dialogues, Dialogues in Two Places, Dialogues For Ornette ». De même, Jamie Harris, au départ un rythmicien élève de Watts, a fini par s’inscrire dans une belle démarche en duo sax – percussions avec le maestro documentée par plusieurs CD’s remarquables (Ancestry, Live in Sao Paulo, Tribal). En réunissant ses deux complices dans cet Eternal Triangle, Trevor s’assure aussi leurs compétences avec quelques tournées européennes. Dans le cas de Harris, il ya une dimension de groove polyrythmique circulaire souvent hypnotique. En effet, si le matériau thématique est composé par Trevor Watts, ses deux amis en génèrent les arrangements spécifiques à leur instrument avec une étonnante cohésion. Le souffle de Trevor Watts se fait tour à tour suave, joyeux, mordant, intense ou pointu, avec une magnifique sonorité limpide, généreuse tant au sax alto qu’au soprano. De son souffle se dégage une expressivité unique, une qualité de timbre d'une grande beauté qui rivalise avec celles d'altistes comme Art Pepper, Cannonball Adderley ou Ernie Henry qui fut son modèle jusqu'au moment où Trevor découvrit Dolphy et Ornette. Faut - il signaler aussi l'enregistrement phare de Veryan Weston au clavier Nord dans l'album Crossings avec Mark Sanders et Hannah Marshall ? Cet enregistrement permet de comprendre son étonnante démarche au clavier Nord. Son adaptation discrète et avisée dans ce projet est un vrai plus. Au fil des morceaux de Gravity, l’auditeur devient ensorcelé par l’invention mélodique, la fascination rythmique, les décalages free de Trevor Watts et le lyrisme authentique que leur musique dégage. Une musique de danse métissée et syncrétique aux mouvements infinis.

Christoph Gallio & Roger Turner You Can Blackmail Me Later Ezz-Thetics https://now-ezz-thetics.bandcamp.com/album/you-can-blackmail-me-later-2

Si Roger Turner est un des percussionnistes ultimes de la libre improvisation coupable de s'être commis pour le meilleur avec des "poètes" de l'improvisation incontournables tels Phil Minton, Lol Coxhill, John Russell, Michel Doneda,Alan Tomlinson, Steve Beresford, Thomas Lehn, Tim Hodgkinson et un kyrielle d'activistes "locaux" comme Kazuo Imai, Eugenio Sanna, Edoardo Ricci, Michael Keith, Witold Oleszak, Ulli Bötcher. En suivant son parcours, on ne peut que constater que Roger Turner n'a pas d'agenda de carrière ni de préjugé. Il prend au sérieux le moindre de ses engagements en donnnat toujours le meilleur de lui-même. Il y a chez lui une flexibilité dans le jeu et la qualité émotionnelle qui se rapproche avec fluidité de l'esprit et de la sensibilité sonore de ses partenaires qu'ils soient habituels ou d'un soir. Il m'a un jour déclaré que c'était dommage que il n'avait quasi jamais l'occasion de jouer avec des musiciens plus jazz ou "free-jazz". Lors d'un concert, j'ai pu l'entendre jouer au pied levé avec Charles Gayle et le contrebassiste Juni Booth, aujourd'hui décédé. J'avais plus que l'impression d'entendre Milford Graves lui-même avec ses figures rythmiques qui accélèrent et décélèrent, ses frappes et ses roulements qui se croisent sans arrêt dans un déluge de pulsations qui s'écartent et se ratrappent les unes aux autres comme par magie. Unique ! Avec le saxophoniste Suisse, Christoph Gallio, on perçoit la filiation de Sunny Murray, mais aussi une puissance alliée à une délicatesse infinie. Christoph Gallio, explore sans relâche les registres secrets de ses saxophones alto, soprano et C Melody: murmures subsoniques, coups de bec assourdis, feulements, scories, vocalisations, détachés équivoques, faux doigtés, sursauts hérissés, fragments mélodiques, canarderies, spirales incertaines avec une forme de lyrisme lunatique. N.B. Christoph a joué récemment avec Gerry Hemingway et son label Per Caso publie ses projets de puis des décennies. Il semble que Roger Turner essaie d'abord la batterie, avec vibrations, divers roulements de caisse claires pour en suite s'échapper sur les rebords des fûts en modifien sensiblement le calibre de ses frappes, leurs intensités. Le silence intervient ou des coups coordonnés césure ce-lui-ci. Petit à petit une poésie s'installe, un dialogue précis et incertain s'installe. Les deux prennnent le temps de jouer , de trouver des échappées, faive venir lueurs ou assombrissements, sursautent et pressent les tempi imaginaires, élastiques. Une séquence animée s'enchaîne avec une recherche introspective, le souffle lunaire et vaporeux d'un moment. Les duettistes nous promènent dans tous les états gazeux, liquides ou granuleux de leurs dérives. On pourrait peut être dire que le duo de Roger avec Urs Leimgruber se révèle plus "décisif" (cfr The Pancake Tour ou The Spirit Guide). Mais ce ne serait pas rendre justice à leur formidable expressivité, à leur disposition d'esprit et surtout le sens de la recherche instantanée expressive de Christoph Gallio, lequel sublime ses capacités de souffleur pour donner le meilleur de lui-même qu'il est humainement possible. Tout du long, c'est un véritable feu intérieur qui se livre, rougeoie, sature, explose et métamorphose la saxophonitude free. Dans les moments d'emportement convulsifs, Roger Turner exulte, chahute, virevolte comme un diable et Christoph Gallio, ici volatile picorant dans la jungle là époumonnant sa rage, sublime l'idée qu'on se fait de la libération du free-jazz. Vous vivrez ici tous les registres de la déraison. Une musique d'improvisation free authentique, ludique et salvatrice. Please mail me later !! Vachement réussi !!

1 juin 2024

Thanos Chrysakis Ana Maria Avram Iancu Dumitrescu & Horatiu Radulescu par Liam Hockley/ Luc Bouquet / Keith Rowe & Gerard Lebik Dry Mountain

Pulse Tide Liam Hockley : Ana Maria Avram Thanos Chrysakis Iancu Dumitrescu Horatiu Radulescu Aural Terrains TRRN 1853
https://www.auralterrains.com/releases/53

Aural Terrains, le label de Thanos Chrysakis, crée au fil des ans et des parutions une véritable œuvre musicale éditoriale en musiques « contemporaines » de compositeurs et d’interprètes en connexion avec la scène improvisée. Le plus souvent chaque album est focalisé sur des œuvres de compositeurs différents pour des instruments à vent comme les clarinettes (souvent clar. basse et contrebasse, tubas etc… ). Certains des interprètes étant aussi des improvisateurs et vice et versa, on les trouve aussi dans des projets de musique improvisée. Aural Terrains est devenu incontournable. Pulse Tide met en valeur le cor de basset ou basset horn, un instrument de la famille des clarinettes entre la clarinette "droite" et la clarinette basse. Cet instrument relativement ingrat est joué ici par Liam Hockley dans quatre œuvres dont deux en solo, Penumbra d’Ana-Maria Avram et Aura de Iancu Dumitrescu et deux pour ensembles. Thanos Chrysakis a signé Egress pour cinq cors de basset et Horatiu Radulescu, Capricorn’s Nostalgic Crickets pour sept cors de basset. Dumitrescu, Radulescu et Avram sont des compositeurs connus pour leur musique « spectrale» avec une audience internationale, festivals et concerts. L’intérêt de l’album réside dans la confrontation et les spécificités de chaque compositeur et de chaque œuvre avec l’esprit collectif propre à Aural Terrains. Liam Hockley a donc enregistré toutes les parties des deux ensembles pour Egress et Capricorn’s Nostalgic Crickets par le truchement du multi-pistes.
Penumbra (6:14) exprime bien la relation entre les effets vocalisés dans le grave et les subtils sons flûtés dans les aigus qui s’animent dans des articulations pointillistes sautillantes. La composition pousse l’interprète à mettre en valeur les possibilités sonores, expressives de l’instrument qu’on entendra ensuite être optimisées dans les deux excellentes compositions de Chrysakis et de Radulescu enregistrées par Hockley en multipistes. Le multipiste facilite la construction de l’œuvre dans le studio, car le musicien en joue toutes les parties et les connaît par cœur, ce qui lui permet d’en ajuster l’imbrication avec la plus grande précision. Il s’agit d’un travail sur les couleurs, les timbres et les sons qui s’interpénètrent, fusionnent, se détachent ou s’ajoutent avec un savant dosage de silences et d’effets sonores en suspension dans l’espace. Ils créent des micro-mouvements aériens miroitants,feutrés, nuageux ou acides avec de légers crescendo et des boucles (Egress 13 :24). Ne croyez pas que Thanos Chrysakis est un faire-valoir, c’est plutôt un compositeur de haut niveau. Ayant dirigé de pareils projets enregistrés pour son label avec une véritable inspiration et une profonde connaissance - science de la composition, il n’en n’est pas à son coup d’essai. Aura de Dumitrescu(12:45)fait disparaître de grasses notes graves dans le silence, juste pour accrocher l’audition. Du silence parvient une discrète émission de note qui se volatilise un moment pour faire place à l’éclat subit d’un grave puissant qui décroit en altérant le timbre, le volume et la dynamique. Ce lent va et vient mystérieux s’enrichit de nouvelles sonorités et de subtils decrescendo de notes aigues, ou des glissandi oscillants. Vu la difficulté de l’instrument, la concentration du souffleur est à son maximum car la lente composition multiplie les sons les plus fins qui se croisent un moment en multiphoniques à un instant précis.
Pour les amateurs de free-jazz et musiques improvisées qui sont rompus à l’écoute de saxophonistes comme Steve Lacy, Anthony Braxton, Evan Parker, Urs Leimgruber etc… c’est particulièrement intéressant. Un véritable tour de force technique, mais aussi un exploit expressif et mental pour créer un narratif plausible à partir de la partition. Avec l’interprétation de Capricorn’s Nostalgic Crickets (25 :15) d'Horatiu Radulescu, le pionnier, on atteint un sommet du genre. La stratification des sonorités, leurs dynamiques contribuent à former une multiphonie en courts mouvements successifs séparés par des césures silencieuses et qui se ressemblent autant qu’ils se diversifient avec un art consommé du crescendo et de subtiles métamorphoses. Chacun des courts mouvements se développent sur des durées différentes, mais elles peuvent être ressenties comme étant égales par l'auditeur, l’attention se focalisant sur les détails sonores de chacun des sept cors de bassets où pointent simultanément des ultra-aigus, des tremolos à peine perceptibles, des sifflements des grincements, des murmures, des courts glissandi, des harmoniques et des silences concoctés dans de curieux agrégats insaisissables. Ces effets sont chaque fois répartis de manière différente, certains mouvements commencent ou se terminent avec une seule note aiguë et « l’ombre » d’une ou deux notes qui s’éteint dans le silence. Un léger vent de spontanéité organique souffle au travers de l’œuvre, alors que le souffleur suit des instructions précises. Au fil des minutes, les mouvements s’épaississent, grondent, d’épaisses gravelures et des glissandi célestes. Les effets sonores deviennent plus mystérieux, voire magiques. Entre nous, la réalisation de cette œuvre a dû être fastidieuse. On peut imaginer que sept cors de basset soient joués par sept souffleurs différents au même moment, encore faut – il avoir sous la main sept virtuoses de cet instrument difficile ! Le résultat devrait sûrement être différent par rapport à cette version en re-recording multi-pistes, à cause de l’irrésistible attractivité rythmique. Bref, un album super intéressant et si on doit vulgariser l’analyse, on dira que la musique se situe au croisement optimal du minimalisme et de la complexité. Bravo Thanos Chrysakis et Liam Hockley !!

Luc Bouquet au Bal Clandestin FOU Records FRCD 57
https://www.fourecords.com/FR-CD57.htm

Album solo de percussions de Luc Bouquet en hommage à son père Jean qui fut batteur de bal et de jazz il y a très longtemps. Durant la deuxième guerre mondiale, Jean Bouquet jouait dans des bals clandestins dans les années dures de l’Occupation une fois que la Wehrmacht … et la Gestapo eurent envahi le territoire de la France dite "Libre" dès novembre 1942. C’est au péril de leurs libertés et même de leurs vies que Jean Bouquet et son copain Séverin l’accordéoniste se rendaient dans les villages des Alpilles pour animer un Bal Clandestin à l’intérieur d’un mas (une ferme), les instruments cachés dans les sacoches de la moto. Et cela depuis le village de Maussane à proximité de Fontvieille. Jean fut aussi résistant. Les morceaux enregistrés en solo évoquent les lieux et villages traversés par les deux compères : Le Carré Rond, Le Castellas, Les Gipières, Les plaines de Lauzière. Ce sont des lieux que notre ami a parcourus depuis sa plus tendre enfance, sa maman l’entraînant dans la découverte de sites néolithiques ou gallo-romains des Alpilles, parfois au sommet des « montagnettes ». Le premier morceau « Préparatifs » nous fait entendre Luc soufflant dans un harmonica, sans doute pour se remémorer l’accordéon de Séverin, le frère d’armes de son père.
Le Carré Rond (n°2) est joué avec une cymbale et une corde de guitare (?) fixée et tendue sur un longeron de bois qui en frotte les bords en faisant siffler, crisser et onduler la vibration de la cymbale et ses harmoniques. Réflexion sonore intimiste qui illustre bien toute la délicatesse de sentiment du musicien et sa capacité à varier ses effets avec soin avec cette technique. Avec Le Castellas (n°3), le batteur joue des fûts avec une grande qualité de toucher et de frappe, un sens de la respiration musicale qui indique clairement son niveau d’expérience d’improvisateur et l’intuition naturelle de la dynamique adéquate. Pas d’effet et de « figures » impressionnantes, mais une concentration sur l’essentiel : la musicalité, une qualité lyrique et un sens certain de la construction. On retrouve toutes ces qualités dans le morceau suivant, Les Gipières(n°4), la pièce maîtresse de cette musique profonde et lumineuse. Il introduit des figures et des formes intéressantes en les enchaînant avec autant de science de la batterie que de de goût et cela durant 18:44. Une vraie performance et un feeling de liberté ! Les plaines de Lauzières (n°5) apportent encore une autre perspective où les frottements sur la peau de la caisse prend tout son sens. Il y a dans son jeu la générosité sensible évidente et ce qu’il n’y pas, c’est la crispation sans but, la respiration, l’arrière-pensée de vouloir en mettre plein la vue. Une musique à la fois terrienne et aérienne. Une philosophie de la vie comme si la pratique de la batterie rend son homme meilleur au plus profond de son être. Et, il faut, une fois le Bal Clandestin terminé et les bouteilles vidées, retourner par monts et par vaux à la maison où, transie, l’attendait Lulu, la maman de Luc Bouquet. C’est ce qu’évoque Retour (n°6) avec le coup d’harmonica final qui s’éteint petit à petit dans le silence de la nuit.
Franchement, si je jouais de la trompette, du sax ou de la contrebasse, etc… dans une musique libre d’essence jazz ou un peu autre en France, j’essaierais d’appeler Luc Bouquet.

Keith Rowe & Gerard Lebik Dry Mountain inexhaustible editions ie-064
https://inexhaustible-editions.com/ie-064/
https://inexhaustibleeditions.bandcamp.com/album/dry-mountain


Pochette : un grous pouce levé à l'encre de chine sur un fond de traits épais au crayon signé Keith Rowe. Dry Mountain est une composition conjointe de Keith Rowe, guitariste du légendaire groupe AMM et de Gerard Lebik entendu sur ce label dans Psephite avec Noid et et dans An Alphabet of Fluctuations avec Burkhard Beins, mais aussi en compagnie de Paul Lovens et de John Edwards au sax ténor (Lepomis Gibbosus). Dry Mountain est une composition commandée et enregistrée par Sanatorium of Sound Festival 2016 in Sokołowsko, Pologne le 13/8/2016.
Partitions graphiques (graphic scores) d'Alicja Bielawska, Bożenna Biskupska, Daniel Koniusz et Lena Czerniawska, Brian Olewnick et Michael Pisaro. Elles sont exécutées par Johnny Chang (violin), Jonas Kocher (accordion), Gaudenz Badrutt (electronics), Bryan Eubanks (electronics), Kurt Liedwart (electronics), Xavier Lopez (electronics), Mike Majkowski (double bass) and Emilio Gordoa (vibraphone). Veuillez m'excuser de seulement chroniquer cet album seulement maintenant, il est paru l'année dernière. Évidemment, étant personnellement impliqué dans l'improvisation libre, j'ai un peu de mal à tenir décemment ma plume quand il s'agit de musiques composées avec des partitions, des concepts etc... Mais, bien sûr, ça m'intéresse et j'écoute volontiers quand l'occasion se présente. Dry Mountain : la composition originale de Keith Rowe et Gerard Lebik utilisant des electronics et des objets sonores figure en 1. a dans le CD pour une durée de 4:46. Ensuite en numéros 2. b , 3. c , 4. d , 5. e et 6. f, figurent cette même composition, dry mountain, dans des différentes "graphic score interpretations". Les durées respectives de ces interprétations sont 4:36, 4:12, 3:04, 3:06, 4:40. Le cd dure approximativement un peu plus de 25 minutes et le texte de pochette explique le projet en anglais (ce qui n'est pas ma langue) et il me faut plus de temps pour lire et comprendre le texte que d'écouter la musique.
Cette durée très courte permet d'écouter, comparer et méditer ce projet musical à plusieurs reprises d'une traite. Une réflexion : alors que les compositeurs aiment souvent à commenter et faire l'exégèse de leurs compositions en suggérant comment elle doit ou devrait être comprise et entendue, les improvisateurs libres "radicaux" laissent généralement toute liberté au plaisir et au jugement (appréciation, commentaires) du public en évitant de s'étendre dans une quelconque glose explicatrice... En fait ici, je pourrais poser des questions : qui a réalisé les partitions graphiques de chaque "version" ? ; y a t-il des partitions jouées qui auraient été écrites par deux ou plusieurs des six auteurs cités plus haut ? quel musicien joue dans quel des six morceaux ? Il vaut mieux sans doute écouter sans savoir et de fermer les yeux. Cette musique d'essence "minimaliste" est faite de bruissements et de drones avec différentes caractéristiques sonores d'origine clairement acoustique ou électronique (il y a 4 artistes électroniques), ... hyper aiguë sifflante, crachotante ou "industrielle" avec la remarque que des sons qui semblent être électroniques sont produits en fait par des instruments acoustiques. Johny Chang torture remarquablement bien son violon, par exemple. Emilio Gordoa fait siffler les lames de son vibraphone avec un archet. Cela évoque des sons électroniques. Il y a aussi clairement des différences d'un artiste électronique à l'autre. Mais difficile de déterminer quel individu joue quoi, et peu importe, finalement. C'est normal, il s'agit d'un projet collectif. D'une interprétation à l'autre, il y a des points communs, une ligne de force, des tensions et des types de bruitages dans l'une et pas l'autre. Le sixième morceau semble être un tutti (ou presque) des instrumentistes et n'est pas le moins intéressant. À la fin, juste avant les applaudissements, il y a quelques rires dans le public. Pour conclure, l'album est un souvenir d'un événement remarquable et s'écoute volontiers. Cela a (ou aurait) dû être d'ailleurs amusant de voir les auteurs créer les partitions graphiques in vivo e de visu. Encore un de ces projets qui font d'inexhaustible editions un label pas comme les autres et dont j'essaie de conserver spécialement les compacts qui arrivent à moi. Laszlo Juhasz et Natasa Serec sont des producteurs uniques en leur genre. Chapeau !!

29 mai 2024

Gianni Mimmo Gaël Mevel Thierry Waziniak / Hideaki Shimada / The Third Guy Primoz Sukic Ruben Orio & Quentin Meurisse/ Milana Saruhanyan & John Bissett

Constellative Trio Gianni Mimmo – Gaël Mevel – Thierry Waziniak Label Rives 8
https://www.labelrives.com/Constellative.trio.html
Huitième numéro du label Rives du violoncelliste Gaël Mevel en compagnie du saxophoniste soprano Gianni Mimmo et de son fidèle complice, le percussionniste Thierry Waziniak. Rives se distingue par ses pochettes avec deux carrés de caoutchouc aimantés dont une face est recouverte d’un brossage de peinture monochrome où s’imprime le titre du disque : Constellative Trio – Rives 8. Les deux carrés de caoutchouc enserrent le CD et le livret de notes. D’autres albums mémorables réunissaient Mevel et Waziniak avec Michael Attias (trio Alta) ou Jean-Luc Capozzo et Mat Maneri (Kairos). Dès le départ, le souffle de Gianni Mimmo fait vibrer doucement une note « faussoyée » en ouvrant une clé intermédiaire. Il joue des sons isolés avec concentration, l’écoute des deux autres se focalisant sur le timbre du saxophone pour s’imprégner de la vibration émotionnelle avant d’intervenir par petites touches (Blossom Song 5 :42). L’archet bruite discrètement les cordes du violoncelle avec quelques cliquetis de la batterie. Il s’agit d’une musique entièrement improvisée lyrique et chaleureusement introspective. Petit à petit, le souffleur appelle une ou deux notes circonduites au son primal initial en esquissant des soupçons de mélodie. La qualité de timbre et l’inspiration de Gianni Mimmo sont merveilleuses et irradient le travail concis et transparent du tandem Mevel – Waziniak. Les frappes légères du batteur sont calibrées sans roulement ni « figures » et toutes en nuances, chaque instrument occupant l’espace sonore égalitairement et avec lisibilité. De très courtes « Bagatelles » (Green, Purple, Crinale, Blue & Orange) sont parsemées entre chacune des six pièces « principales » plus substantielles dont la durée oscille entre quatre, cinq ou six minutes jusque 9 :40 , comme si ces bagatelles faisaient partie du flux de l’improvisation et son fil conducteur. L’ambiance un brin minimaliste et retenue s’étend au travers des miniatures dans chacune des pièces subséquentes avec de belles nuances. Let The Shadow Come fait allusion au très lent mouvement de l’astre du jour en début de soirée quand l’ombre s’étend imperceptiblement, auquel l’embryon serein de mélodie de Qualities of the Afternoon (8) fait écho un peu plus loin. L’improvisation s’anime avec The Laziest Mankind (5), le saxophoniste articulant les intervalles, notes accentuées de son jeu personnel bien spécifique, voisin de celui de Steve Lacy. Le jeu du violoncelliste s’anime progressivement alors que le souffleur trace les motifs de base avec de belles réitérations de notes enchâssées dans le silence pour créer une mandala intuitive. Il s’agit d’improvisation instantanée et donc la conclusion nous ramène à ce jeu raréfié qui fait florès dans ces courtes miniatures (Crinale).
Tales of the Shuffled Sheets, Mimmo évoque une composition légendaire et l’art de Steve Lacy dont il est un dépositaire authentique et qu’il a développé très créativement. Le trio est une merveille d’équilibre, les pizz de Gaël Mevel quittent le champ « de la contrebasse » pour une puissante partie à l’archet magnifiant la sonorité du souffleur pour ensuite le suivre dans une sorte de sorte de glissement en apnée. Dans cette affaire, Thierry Waziniak a pris le parti de la libre improvisation commentant discrètement et subtilement faisant résonner légèrement les fûts en décalage avec de légères mailloches, cliqueter ces cymbales de la pointe des baguettes. Son jeu produit autant un souffle, imprime de légers mouvements, souligne, soustrait, élude, respire… donne un sens au son et au silence.
Au n°10, Scattered Newspaper (4 :28) est sans doute le morceau le plus vif et il clôture le narratif du disque avant l’ultime Bagatelle. Le jeu pizzicato se fait boisé, oblique, introduisant le souffle merveilleux de Gianni Mimmo, lequel déroule des enchaînements de notes spiralées avec les accents sur les aigus et des intervalles abrupts caractéristiques de son style reconnaissable entre mille . S'ensuit alors un duo percussions violoncelle conclusif. La connivence du trio est empathique à souhait et le duo sax violoncelle final d'Orange Bagatelle résume à lui seul les intentions des artistes. Une musique "fragile" d’une grande force intérieure au service d’un lyrisme oblique et très inspiré.

Agencement : Hideaki Shimada Binomial Cascades LP Pico 2023
https://hsppico.bandcamp.com/album/binomial-cascades

Hideaki Shimada est un violoniste poly-instrumentiste japonais et à lui tout seul le concepteur – compositeur expérimental du projet Agencement. J’avais en son temps chroniqué un CD d’Agencement aussi intrigant que radical. Un autre album d’Hideaki Shimada consistait en deux duos avec Evan Parker et avec Roger Turner.
Mais rien ne me laissait supposer la qualité emblématique de ces Binomial Cascades dont il est l’unique instrumentiste enregistré sur plusieurs pistes remarquablement bien réalisées agencées. C’est en fait un vrai chef d’œuvre de musique contemporaine expérimentale. Hideaki Shimada y joue tous les instruments : violons, alto, violoncelle, contrebasse, electroniques et bande magnétique. L’enregistrement s’est déroulé en plusieurs phases à l’automne 2022 et le mois d’août 2023 au studio Kubo à Kanazawa. Le piano en octobre 2022 au Space Taki à Hakui. La première face (A) de Binomial Cascades s’intitule Nyx and Thanatos. Dans la mythologie grecque, Nyx (en grec ancien Νύξ / Núx, en latin Nox) est une déesse grecque de la Nuit, fille du Chaos et personnifiant la Nuit. Selon la Théogonie d'Hésiode, elle et son frère Érèbe (les Ténèbres) sont parmi les premières divinités issues du Chaos primordial. Thanatos désigne la Mort. Dans la mythologie grecque, Thanatos (en grec ancien Θάνατος / Thánatos) est la personnification de la Mort. Il est une figure mineure de la mythologie grecque, à laquelle on fait souvent référence mais qui apparaît rarement comme individu. La qualité de la dynamique et l’exécution sur les différents instruments successivement agencés et assemblés dans le temps sont de très haut niveau et la conception de l’œuvre est très cohérente. La voix prédominante est celle du violon avec la multiplicité des modes de jeu. Fréquemment, on ne distingue qu’un seul instrument ou deux ou leur combinatoire – agrégation sonore minutieuse. Le piano intervient à un moment donné. Un vrai plaisir d’écoute pour ces sonorités suspendues dans l’espace du silence et le déroulement temporel. La Face B s’intitule Sorrow II et fait appel à la transformation électronique de sons joués sur les instruments à cordes, colorant et complétant organiquement le jeu acoustique dans un subtil agencement de « contrepoints » et de simultanéités orchestrées par le truchement du re-recording – multipistes. C’est absolument exquis, superbement spatialisé, enregistré avec soin. Sorrow développe un esthétique et des préoccupations musicales similaires à celles de la Face A. J'appréciais volontiers le talent et la créativité d'Hideaki Shimada jusqu'à présent, mais avec ce vinyle providentiel d'Agencement, je deviens profondément enthousiaste.

Just The Three of Us. The Third Guy Quentin Meurisse Ruben Orio Primoz Sukic Paonne Records PR01
https://thethirdguy.bandcamp.com/album/just-the-three-of-us

The Third Guy est, si j’ai bien compris, le projet du percussionniste Ruben Orio et du guitariste Primoz Sukic, qui invitent un troisème larron pour une expérience librement improvisée. Pour l’occasion, le claviériste Quentin Meurisse. Je connaissais déjà le travail de Sukic avec le clarinettiste Tom Jackson dans the Godson’s Way (Roam). Dans cet album, se développe audacieusement un trilogue électrique en dix pièces remarquablement calibrées et diversifiées dans une continuité homogène et une dimension expérimentale qu’on qualifierait à la sauvette « post-rock » . Tout à fait remarquable. Ces trois artistes créent un remarquable univers de textures, détails sonores, transformations métamorphiques des sons, dérapages, effets sonores. Le percussionniste est attentif à ne pas surjouer, introduisant frappes légères et atmosphériques avec une sensibilité très consciente de la dynamique idéale. Le guitariste a, de même, une habileté maîtrisée pour doser l’électricité et l’usage de ses nombreuses pédales comme le ferait un peintre. Dialogues autant que paysages sonores, sonorités électrogènes en suspension, nuances infimes, usage de micro crescendo – decrescendo, souffle électrique au bord du silence, plusieurs niveaux de jeux simultanés ; le flux très détaillé de leurs actions et interactions musicales relance constamment l’attention d’un morceau à l’autre. Si une esthétique précise traverse chacun des dix morceaux avec ces colorations particulières, les configurations formelles, spatiales et sonores de chacun d’eux leur confèrent une identité particulière. Chapeau, les gars ! Voilà un trio qui partant d’un univers foncièrement électrique partage les valeurs et la conscience de l’improvisation libre radicale à un très haut niveau. En plus, il faut souligner que la qualité de l’enregistrement est optimale pour une musique amplifiée « électrique ». L'enregistrement a été effectué au Werkplaats Walter à Bruxelles, un lieu où il se passe bien des choses intéressantes dans le domaine des musiques créatives. "Just the Three of Us" : sincèrement, bravo !

verbo i voda – willow and water improvisation on ukrainian folksongs Milana Saruhanyan voix soprano & John Bissett lap steel guitar + Jem Finer vièle à roue dans le morceau final. 2 :13 022.
http://www.johnbisset.net/verbo-i-voda.html
https://johnbisset.bandcamp.com/album/verbo-i-voda

Superbe voix tant chantée, que parlée, susurrée, planante ou expressive de Milana Saruhanyan face au guitariste John Bissett aux prises avec une steel-guitare dont il utilise à très bon escient l’expressivité et ses nombreux effets sonores. Les chants en ukrainien s’inspirent du folklore de l’Ukraine. Les textes chantés n’indiquent aucune allusion ou référence au conflit actuel. Bien qu’étant une excellente soprano au sens classique, Milana Saruhanyan se révèle une authentique chanteuse traditionnelle : le port de voix ahurissant de puissance dans opyvnichnyy sad ne trompera personne ainsi que les effets de tressautement de l’émission vocale similaire à celle des chanteurs orientaux de l’aire culturelle persane (tarhir). Il y a plusieurs passages parlés ou interloqués entre chaque partie chantée dans des approches variées. La suite des chants et improvisations parlées / chantées se déroulent en quatre volets , moonlight lit, do not stand the willow tree above the water, halia carries water qui se suffit à lui-même et husband hyerasim. Chacun de ces 4 volets contient deux ou trois chants ou séquences parlées articulées autour d’un thème. Le travail de John Bissett est à la fois discret, au service de la dramaturgie et de l’expressivité vocale de la chanteuse. Il peut se révéler abrupt et exploratoire en évitant soigneusement l’option noise au profit de la construction d’ambiances et d’interventions excellement calibrées. On se dit alors que la steel guitar a de beaux jours devant elle. Dans nese halya vodu l’interaction émotionnelle et sonore entre la voix et la steel guitare fonctionne véritablement. Il faut dire que la voix de la chanteuse "plie" les notes en incurvant les hauteurs précises, autant que le guitariste glisse ("slide") sur les cordes, ce qui crée quelques similitudes qui fécondent la complémentarité du duo. La participation de Jem Finer dans la partie finale qui évoque le mari hyerasim ajoute une dimension féérique. Tout au long de ce curieux album, les deux artistes évoluent créativement en apportant des idées neuves et d’autres perspectives sonores et expressives. Surtout c’est un projet très original qui relève de cette audace esthétique caractéristique de la scène britannique consistant à confronter des artistes aux univers très différents, voire divergents, dans un groupe ou un concert. Féliciations pour verbo i voda !

22 mai 2024

Urs Leimgruber Jacques Demierre Thomas Lehn/ Sophie Agnel Kristoff K. Roll & Daunik Lazro/ Ernesto Rodrigues Bruno Parrinha João Madeira

In the endless wind Urs Leimgruber Jacques Demierre Thomas Lehn Wide Ear Records Wer 076
https://wideearrecords.bandcamp.com/album/in-the-endless-wind

Il y a quelques années, le trio LDP a donné son dernier concert ‘’In Europe’’ : Urs Leimgruber – Jacques Demierre – Barre Phillips - The Last Concert In Europe at the Space Luzern le 4 et 5 décembre 2021 (double CD jazz werkstatt 227. En 2019 était paru Willisau, un album live de LDP augmenté par Thomas Lehn, analogue synthetizer. Alors que Leimgruber et Demierre enregistraient et « tournaient » en duo sous le titre It Forgets about the Snow (2CD Creative Works 2020), s’affirme un virage esthétique et sonore par rapport à la musique de LDP. Pensez-vous, Demierre frappant les touches d’une épinette amplifiée et accordée approximativement autour de la même note, cela devient radicalement bruitiste. Le trio LDP fut fondé dans les années 90 et se révéla intraitable avec quelques manifestes abrupts par rapport au « free jazz » comme Wing Wane, Live in Cologne, Albeit ou Montreux. Récemment, on retrouve Thomas Lehn et Jacques Demierre dans un coffret de 4CD) particulièrement intrigant d’Urs Leimgruber, AIR où le pianiste à l’épinette amplifiée et l’électronicien analogique défraient la chronique en duos équilibristes – bruitiste avec un Leimgruber s’égosillant comme un oisillon jeté hors du nid et sifflant / jacquetant après une illusoire pitance. Complètement hors du registre normal de son sax soprano, égaré dans les suraigus, les harmoniques fallacieuses et désespérées permises par des faux doigtés et un souffle crissant, Urs hèle ses camarades comme un shaman de l’impossible. Avec le trio, LDL, soit Leimgruber – Demierre – Lehn, on nage dans un délire où leur sens sibyllin de la dynamique transite par des passages forcenés où la violence du pianiste écrase férocement son clavier saturant de décibels le micro alors qu’ailleurs on parvient à peine à distinguer les griffures sur les cordes du piano avec les glissements subsoniques à peine tangibles du synthé analogue. Depuis l’an 2000, nous avons assisté à une radicalisation de l’improvisation sous les influences conjointes de Keith Rowe, Eddie Prévost, Rhodri Davies, Radu Malfatti, Axel Dörner, Burkhard Beins et bien d’autres… jusqu’à ce que le pianiste Jacques Demierre se distingue dans une approche multiple, très subtile, non dogmatique mais surtout tranchante – qui tranche avec la doxa x, y ou z - et élargit le champ de la recherche, le questionnement de la pratique contemporaine de ces musiques improvisées, non écrites, ou préétablies dans leur achèvement. Il suffit de sonder des albums comme DDK The Right To Silence (avec Dörner et Jonas Köcher), Feuilles de Joris Rühl, ou A Failing Sound avec Martina Brodbeck, pour se faire une idée de la vision ultra-pointue, aussi intransigeante qu’universelle de ce poseur de questions tout azimut dont l'oeuvre apporte une réponse partielle et dont’il vous faut en deviner l’issue, la résonance, l’intention par votre propre expérience. Le définitionnisme est ici sans objet. Son compagnonnage intelligent avec Urs Leimgruber y apporte un influx physique d’une sève poétique instantanée, et la complicité avec Thomas Lehn convie une vision fantomatique, une altérité volatile et impalpable. Après plusieurs écoutes intensives, il vous sera sans doute possible de vous situer. J’avoue, aux dires des artistes dont je fais couramment la chronique et qui me lisent, pouvoir décrire presque précisément ou tenter d’élucider simultanément ce qui se trame dans leurs meilleurs albums dans le laps de temps d’une seule écoute et discerner le cœur de leurs intentions. C’est à force d’habitudes, de concentration, et d’expérience. Avec ce trio LDL , je fus plongé dès le départ dans le brouillard, au croisement des chemins, égaré entre les vagues sonores, les bruissements, les extrêmes, la virulence organique et l’éther dilué, ne sachant comment m’orienter, appréhender ce déluge déstabilisant et fixer mon attention avec une clé d’entrée dans ce cauchemar de labyrinthe. Comment aborder ce phénomène avec des mots. Il y a quelques temps, un de mes meilleurs amis, conquis à la cause, mit bien du temps à rentrer dans la musique du duo Leimgruber - Demierre ‘’It Forgets about The Snow’’, principalement l’âpre CD studio, au point de vouloir le revendre. Je ne vais pas déterminer pour vous le degré de qualité, le niveau d’intérêt, la considération de la réussite musicale ; ces artistes ont acquis de toute façon la notoriété de faire un travail de haute qualité. C’est à vous de sentir si cette musique se situe à la hauteur de vos espérances, loin des lieux communs.
À mon avis, un des albums les plus secrets de la décennie passée et de celle qui s’est ouverte à nous, tout comme ce Quartet un peu tendre (cfr plus loin).

Quartet un peu tendre Sophie Agnel Kristoff K. Roll (Carole Rieussec & J-Kristoff Camps) Daunik Lazro. Fou Records FR-CD 63.
https://fourecords.com/FR-CD63.htm

Sophie Agnel, Piano, Daunik Lazro, Sax baryton et Kristoff K.Roll, dispositif électro-acoustique. Voilà bien un album de musique improvisée bruitiste, introspectif, focalisé sur le sonore où les instruments acoustiques et les sons produits par les machines s’agrègent distinctement, coexistent avec lisibilité sans se dissocier, interagissent pour ensuite s’interpénétrer. Daunik Lazro fait à la fois gronder, s’écrier et se déchirer la vibration de la colonne d’air. La paire K.K.R. émet des voix, des bruissements électrisés, des bruits gris, bleus ou blancs, des crachotements radio alors que Sophie Agnel titille les touches de son clavier, percute les cordes bloquées, griffe les torsades du câble tendu à outrance, la table d’harmonie gémit, le sax murmure dans les graves laissant osciller une harmonique mourante. Oscillations des cordes graves sous le battement isochrone délicat des marteaux en decrescendo alors que des sifflements s’échappent et s’éloignent. Duo à petites touches hésitantes piano – baryton suave invitant KKR à hululer dans le lointain. Invocation évocation éthérée de Daunik... parasitages, la musique s’éteint comme par enchantement…etc.. Une musique no man’s land. Au départ c’est une photo, 31’’ enregistrées le 14 décembre 2020 au Carreau du Temple à Paris. Leur longue improvisation semble s’inscrire en nous en un éclair comme si tout allait vite alors que leur musique est désespérément lente. Dans ce registre sonore, on atteint aussi rarement l’étrange, le divinatoire, l’inédit, le familier tout à la fois.
Remarque : Sophie Agnel avait enregistré un album avec Lionel Marchetti et Jérôme Nottinger à l'époque lointaine du label Potlatch : Rouge Gris Bruit (2001) et plus récemment Marguerite d'Or Pâle avec Daunik Lazro chez Fou Records. Daunik Lazro et Kristoff K.Roll s'étaient commis dans Chants du Milieu (Creative Sources 2009). Ces démarches sont prémonitoires du présent enregistrement qui en cumule et en accumule les mystères et les audaces.
L’hiver sera chaud soit quarante minutes et plus à Athénor-CNCM à St Nazaire. Des voix hèlent dans une manifestation « L’hiver sera chaud ». On est en rue et il est question de misère et de colère. Une voix s’exprime dans une langue inconnue, une foule s’encourt… La voix du sax baryton s’élève, les touches du piano sont écrasées, des voix mugissent, la musique murmure, l’écho des rues s’intègre au souffle grinçant du sax baryton,à l’électro-acoustique qui crachote, des notes de piano sont égrenées sur la harpe. Une musique étrange de sons et de silences, de voix sous le boisseau, de grincements d’harmoniques et de graves de la colonne d’air du sax, d’incursions bruitistes dans la caisse du piano et sur les clés, de bruits sourds… indéfinis. Une montée en puissance sonore et des changements de registres, effets percussifs électriques, ressac électro-acoustique, martèlement lointain des touches du piano, changements de paysages, introspection, exploration, bruissements. La métamorphose des sons musicaux, des bruits interpénétrés et des murmures font ressentir l’écoulement ralenti de la durée comme si nous allions y passer la nuit. Ça vente, ça grince. Une consubstantialité s'établit entre leurs pratiques d'apparence divergentes. Les deux instruments sont entourés de la magie des éléments, vents, souffles, murmures, grésillements électro-acoustiques du tandem KKR telle une nature sauvage, le bruit d’une ville détruite. Quand vient poindre le son fragile du sax baryton sur la pointe des pieds et la frappe de graves du piano où s’engouffre un sourd ostinato électronique, une dimension onirique, rétive et folle éclot. Une voix latino-américaine surgit et s’efface dans le bruit blanc, le sax appelle un instant. Le poème sonore s’éternise, l’écoute se focalise sur des détails infimes… la ligne de force s’échappe, s’évanouit… Le sax baryton mugit en arc-boutant ses harmoniques sifflantes, tout autour le reste se volatilise, s’éclate, le piano martelé, l’électro-acoustique ronfle et siffle, elle strie les fréquences…
On aboutit peu à peu dans ce temps long à un sentiment d’insécurité, à une remise en question radicale qui fait écho à celui du trio LDL de In the endless wind. Ces deux albums,Quartet un peu tendre et In the endless wind, une fois mis côte à côte et écoutés l’un à la suite de l’autre et vice et versa, visent l'inédit, l'essence de la recherche sonore, l'intersection réitérée de l'indéfini et de l'infini.

Into the Wood Ernesto Rodrigues Bruno Parrinha João Madeira Creative Sources CS805CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/into-the-wood

Dans les Bois, Into The Wood, le bois du corps de de la contrebasse de João Madeira et l’alto d’Ernesto Rodrigues et de la nomenclature des clarinettes de Bruno Parrinha, tous les trois membres de cette nombreuse fratrie d’improvisateurs lisboètes dont Ernesto est un instigateur infatigable avec son label Creative Sources. Une musique de chambre raffinée et sauvage qui s’étale en I, II et III sur la durée de leurs improvisations. Sont à l’œuvre écoute mutuelle, suavité et une interaction toute en empathie, un sens de la construction cohérent et subtil dans un entrelac de traits, frottements, battements col legno, souffles discrets, envols et sinuosités. Une action d’un des protagonistes en entraîne une autre dans différents registres : en clair – obscur, crescendo soudain, murmure à peine audible, oscillation frénétique dans les aigus, grondement de la contrebasse, harmoniques, somnambulisme loquace de la clarinette basse, exacerbations, suavités, bruitages, dérapage sifflant, … Une efflorescence spontanée d’options sonores s’éparpillent ou se rejoignent, frisent le silence intégral et renaissent en grinçant, avec becquetées amorties de l’anche donnant naissance à un deuxième mouvement. Dans I, l’auditeur aboutit à quasi 19 minutes aussi bien tassées qu’atmosphériques. On croit connaître les évolutions – (d)ébats des Rodrigues, Oliveira et consorts parmi leur pléthorique production digitale. Mais leur savoir-faire renouvelle l’expérience avec la même passion et un changement de perspectives qui enrichit leur œuvre collective . D’ailleurs, c’est bien l’aspect collectif qui prédomine dans leur musique au plus près de l’éthique assumée des musiques improvisées plutôt que la mise en avant prépondérante des singularités de « solistes ». On ne saurait s’en passer, c’est très souvent l’excellence, la fraîcheur et un réel bonheur d’écoute.

17 mai 2024

Maggie Nicols : Are You Ready? / Kim Dae Hwan Choi Sun Bae Shonosuke Okura & Junji Hirose/ Jean-Marc Foussat Xavier Camarasa/ String Trio Harald Kimmig Alfred Zimmerlin Daniel Studer

Are you ready ? Maggie Nicols Otoroku ROKU032CD
https://maggienicols.bandcamp.com/album/are-you-ready-2

Diptyque partagé en chansons (Songs) engagées chantées – jouées (au piano) sans apprêt par Maggie Nicols et en musiques ressenties dans l’instant, improvisations vocales et/ou parlées aux inspirations multiples (Whatever Arises) ancrées dans son jeu dissonant au piano d’essence webernienne avec une dose de multi-tracking où les mots et les vocalises se complètent ou se bousculent. Plusieurs réflexions me viennent en tête. Il y est question de John Stevens qui l’invita il y a une cinquantaine d’années à chanter dans le Spontaneous Music Ensemble. Stevens et Trevor Watts étaient alors, entre autres, fort concernés par la musique de Webern et il en reste quelque chose dans l’univers de la chanteuse. Son univers esthétique est fondé sur sa vie de militante associative, féministe et libertaire de manière immédiate, son engagement communautaire, tel qu’il s’exprime dans les Gathering, cour des miracles anarchiste que son énergie et sa foi catalysent au jour le jour. Différents centres d’intérêts musicaux, sociaux et esthétiques se mélangent et se télescopent sans plan préconçu avec une extraordinaire conviction et une agilité mentale qui brise les barrières de la raison commune. Impossible de résumer - expliquer sa démarche en quelques idées force ou un manifeste. Il ne s’agit pas de formes musicales per se mais plutôt d’un témoignage vécu de son engagement vital. Tranches de vie et réflexions tout azimut, improvisations vocales fascinantes, chanté-parlé avec une articulation virtuose. Sa voix merveilleuse met en valeur ses aigus extirpés du larynx sans douleur, des fragments de mélopée ou un hypothétique « free-folk ». Élève-t-elle la voix qu’elle projette une rare énergie sans crier. Elle module sa pensée ad-lib avec l’articulation affolante d’un(e) saxophoniste free. Le piano : Maggie Nicols a joué et enregistré avec plusieurs pianistes comme Peter Nu (Nicols ‘n Nu 1985 et Don’t Assume 1988 Leo Records),Peter Urpeth (Other Worlds 2012 FMR) ou, bien sûr Irene Schweizer dans le trio Les Diaboliques avec Joëlle Léandre (label Intakt). On peut dire que ce présent album se situe dans le prolongement intimiste des duos avec les deux précités. Les Songs sont des ébauches de chansons engagées, critiques, dénonciatrices de faux semblants, d’idées toutes faites et d’injustices, comme si le contenu avait bien plus d’importance que le contenant – forme musicale. La démarche de Maggie Nicols échappe aux descriptions réductrices qui voudrait séparer la vie profonde de son être et la musique qu’elle chante et joue. Plus qu’une artiste engagée, elle incarne irréductiblement un engagement quotidien sans aucune arrière-pensée. Il ne s’agit pas d’une harangue où on agite un drapeau rouge ou noir, mais un lucide courant de conscience qui grignote de nombreux sujets et d’urgentes préoccupations. Entre ses nombreuses réflexions et messages, éclosent de superbes inventions vocales tout à tour étourdissantes, mélancoliques, chaleureuses ou pointues musicalement. NB : essayez de chanter avec certains intervalles de notes aussi étendus avec autant de grâce et d’énergie. C’est surprenant. Un magnifique double album disponible en double CD, double vinyle et digital chez OtoRoku, le label lié au Café Oto qui a récemment invité Maggie Nicols pour plusieurs dates. Viva MagicalMaggie!!

Kim Dae Hwan: Echoes of Empty / Live at Gallery MAI 1994 Chap-Chap Records CPCD 027

Kim Dae Hwan percussions – Choi Sun Bae trompette et harmonica – Shonosuke Okura othzusumi – Junji Hirose saxophones sax tenor et soprano. Le percussionniste coréen Kim Dae Hwan est disparu en 2003, nous laissant quelques enregistrements, dont ceux publiés par le label Lithuanien No Business sous l’égide de Takeo Suetomi, producteur du label japonais Chap-Chap, en duo avec le trompettiste coréen Choi Sun Bae ou en trio avec le même et le légendaire saxophoniste Mototeru Takagi : Sei Shin Seido et Korean Fantasy. Suetomi est aussi fasciné par Kim Dae Hwan qu’il l’est par le légendaire batteur japonais Sabu Toyozumi, dont il produit ou coproduit les nombreux enregistrements à tour de bras. Mais ces deux artistes se situent aux antipodes l’un de l’autre. Autant Sabu est imprégné par l’expérience afro-américaine et celle de la free-music européenne que la pratique percussive de Kim Dae Hwan découle de la musique traditionnelle coréenne, celle-ci se prêtant étonnamment à la musique contemporaine. Les percussions de Kim Dae Hwan proviennent de l’instrumentarium coréen et ses conceptions de la polyrythmie sont un écho des Sanjo, Sinawi et P’ansori. Aussi sa voix hèle, crie et harangue les esprits réveillés par les frappes disjointes et les pulsations mouvantes sur ses tambours çanggo, exhalant un furia intériorisée en râpant littéralement l'intérieur de sa gorge. On pense à un Milford Graves sans le déferlement inexorable de celui-ci. La musique coréenne « classique » d’origine « antique » est liée au bouddhisme et est donc assez zen. Il actionne aussi des cymbales coréenne. Le n°2 Pulse of the Heart est un beau témoignage de son jeu rythmique – percussif en solo jusqu’à ce qu’il soit rejoint par le souffle hymnique de Junji Hirose. Cette influence coréenne prépondérante ne doit pas vous faire imaginer que Kim Dae Hwan a conservé l’aspect hiératique de cette musique traditionnelle. Il n’hésite pas à bousculer ses interlocuteurs sur scène pourqu’ils enflamment leur discours tout en s’attachant à conserver la logique des rythmes coréens dont la métrique est étonnamment élastique et décalée. Certains passages sont joués au bord du silence avec un harmonica à peine audible, des frappes isolées sur l' ohtsuzumi (Shonosuke Okura), introduisant les sonorités errayées de Hirose au sax soprano en appliquant le pavillon de son instrument contre le molet d’une de ses jambes qu’il replie pour l’occasion (n° 3 Gate of the Heart). Là encore, la conception rythmique varie sensiblement tout en restant fidèle à l’esprit zen coréen et à une volonté de lisibilité sonore. Au n° 4, Jouney of Impermanence sous la houlette vocale de Kim, Choi Sun Bae et Junji Hirose alternent leurs interventions lyriques ou tortueuses, ostinatos ou dérapages, le trompettiste particulièrement agile et vif-argent dans cet exercice. Le percussionniste s’introduit finalement dans les échanges avec ses frappes aux cadences subtilement changeantes où s'insèrent celles de Shonosuke Okura avec un emétrique différente mais complémentaire. Le final, Winds of Impermanence est un magnifique concentré d’énergies centrifuges en apothéose pour quatre minutes hyper actives. Cet album étonnant nous fait découvrir l’évolution ultime, à la fois minimaliste, post-traditionnelle et énergiquement expressive, de la free-music dans cette contrée de l’Extrême-Orient. Un document fascinant et bienvenu représentant une belle incursion dans un univers inconnu mais pas obscur.
N.B : cet album ne se trouve pas encore sur le compte bandcamp et le site de Chap-Chap. Patience !

Jean-Marc Foussat Xavier Camarasa Marc Maffiolo Seuil de Feu Fou Records FRCD-58
https://www.fourecords.com/FR-CD58.htm

J’avoue ne pas parvenir à chroniquer tous les albums de Fou Records, le label de Jean-Marc Foussat, le fervent de l’électronique analogique « obsolète » (paraît-il). Il joue d’un vieux AKS des années 70 (l’instrument de Brian Eno, Tangerine Dream et Jean-Michel Jarre) et au fil des albums, certains auditeurs de la free-music moins réceptif à l’électronique pourraient se lasser. Mais avec l’aide du piano électrique Fender Rhodes de Xavier Camarasa, sa démarche est entièrement renouvelée. C’est évident dans « Profondément caché» (24’47), un duo hanté et un brin chahuteur enregistré au Caméléon de Toulouse et dont la cohérence étonne vu les répertoires sonores et la démarche divergente des deux improvisateurs. Le deuxième morceau capté dans ce lieu nous fait entendre aussi le mystérieux saxophoniste basse Marc Maffiolo, Milieu de nuit (16’03’’). Sa participation et ses effets de souffle ajoutent encore plus de mystère et de recherche sonore, complétant merveilleusement l’excellente démonstration de l’improvisation différente. Il faut noter que J-MF utilise sa voix « dans le lointain ». Ça bourdonne, plane, s’envole, grésille, oscille, crache, tournoie, sursaute ; les sons s’enhardissent, entrecroisent leurs destins, saturent, meuglent dans la nuit… avec parfois des ostinatos bruissants et obsessionnels jusqu’au trop plein… dérapages gras dans d’épaisses flaques d’huiles cosmiques qui giclent dans l’espace multicolore avec des effets de bruitages - effets sonores de cinéma aux prises d’un scénario sci-fi embourbé. Le sax basse morsure et hulule dans les tréfonds. Les trouvailles sonores électroniques se suivent sans se ressembler.
La veille, le 26 juin 2023 à l’Impromptu à Bordeaux, les 32’49’’ de Passage Découvert s’initient avec des doigtés perlés au clavier du piano et des voix de fantômes. Le jeu du pianiste gire imperturbablement alors que J-MF, encore une fois, sort de nouvelles idées de son sac à malices. Le dialogue s’établit, des oiseaux imaginaires sifflent par-dessus nos têtes et on est parti pour une belle aventure. Des sons de marimba cosmique, des contrepoints lunatiques, les rebondissements au clavier… la musique tournoie, giration effrénée, polyphonie d’un troisième type, l’improvisation s’inscrit dans la durée pour en effacer le ressenti du temps, rapide, svelte et immobile. Les sonorités évoluent, les sifflements renouvellent leurs dynamiques, leurs densités et leurs textures, le synthé vocalise… et on n’est qu’au tiers du voyage… Au-delà des « Tangerine » rêvés, le goût acide et maudit des fruits défendus et un constant renouvellement sonore et formel qui rend cette musique attrayante sans lassitude aucune avant qu’on revienne s’encanailler à l’omega du « free-jazz » avec un piano joyeusement martelé. Super album dépaysant ! Quelle équipe !

String Trio Harald Kimmig Alfred Zimmerlin Daniel Studer Black Forest Diary Wide Ear Records.
https://www.wideearrecords.ch/releases/wer074-black-forest-diary
https://wideearrecords.bandcamp.com/album/black-forest-diary

Le trio à cordes du violoniste Harad Kimmig, du violoncelliste Alfred Zimmerlin et du contrebassiste Daniel Studer s’envole en mode « électrique » amplifié et « trafiqué ». Ils nous ont habitué à des albums haut de gamme : Im Hellen (hat Now ART 201), RAW avec John Butcher (Leo Records CDLR766), K-S-Z And George Lewis (ezz-thetics 1010), leur implication dans Extended et Extended II For Strings and Piano de Daniel Studer sur le même label. Ce journal de la Forêt Noire (enregistré dans l’antre de Hans Brunner-Schwer, le légendaire producteur du label MPS à Villingen qui berça notre jeunesse) se situe à contre-courant de leurs précédents albums tant par ses textures, son approche électrifiée que par l’adéquation intense à l’esprit du projet au plus fin des possibilités sonores bruiteuses, murmurantes, rhizomiques toutes en glissandi, saturations, friselis, bruits blancs et vrombissements, qu’offrent l’amplification forcenée avec un sens supérieur de la dynamique. Six improvisations intitulées entry one, entry two >> entry six avec des durées raisonnables entre 4, 5, 6, 7 et 9 minutes. Une musique d’une grande concision ouverte à tout ce qui peut arriver en exploitant tout ce qui est à la portée des doigts, des archets, des cordes, des « transducers » et des probabilités alternatives. Une approche kaléidoscopique d’une grande ouverture. Cela s’entend clairement : Kimmig et Zimmerlin ajoutent aussi des « electronics » à l’usage de leurs electric violin et electric violoncello pour étendre la palette. Souvent difficile de distinguer qui fait quoi et comment. Cet aspect des choses est suggéré par les courtes notes de pochette de Jacques Demierre. Le trio n’hésite pas à chambouler l’aspect musique de chambre « raisonné » pour faire déferler une furia hendrixienne explosive (entry five) pour ensuite laisser couver la rage brûlante sous la cendre à demi-mot émettant des ondes quasi subsoniques (entry six). Black Forest Diary s’impose comme une solide référence de plus au crédit de ce String Trio, trio à cordes frottées essentiel à l’instar du Stellari Quartet de Wachsmann Hug Mattos Edwards. Wide Ear est aussi un label qui compte !