13 mai 2026

Birgit Ulher & Jaap Blonk / John Edwards Steve Noble Yoni Silver/ Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens/ Khabat Abas & Ivor Kallin

Breezes Birgit Ulher & Jaap Blonk Improvisors Kontrans 472
https://jaapblonk.bandcamp.com/album/breezes

Voilà bien un duo auquel on aurait pu s’attendre, mais peut – être pas sous la forme à laquelle ils ont abouti dans cet enregistrement tout récent des 28 ou 29 août et réalisé à Hambourg, la ville de Birgit Ulher, mais de quelle année ? 2025 je suppose car je viens de le recevoir ce mois – ci (mai 26) avec un autre duo de Jaap Blonk et Ricardo Arias. Anyway. C’est superbement enregistré et l’étalagement des sons les plus curieux et divers, leur étagement, imbrication qui coule de source et évolue dans la surprise de la diversité. Jaap Blonk se présente à raison comme poète sonore, en quelque sorte un héritier de Kurt Schwitters…. Mais ici c’est la véritable poésie : l’enchaînement de sons, frictions des lèvres sur l’embouchure ou face au micro, croassements vocaux/langages imaginaires, implosion du timbre de la trompette, des zestes de bruitages parsemés face aux oscillations électroniques. Jaap Blonk est ici crédité electronics and voice. Quant à Birgit Ulher elle se partage simultanément et alternativement entre trumpet, radio, loudspeakers et objects. Je dois dire que parmi tous les trompettistes « délirants » des deuxième et troisième générations de la free music, Birgit est (avec Axel Dörner) ma préférée et je ne vous dis pas les mérites des Peter Evans, Nate Wooley, Franz Hauzinger, Masafumi Ezaki. Birgit c’est la concision dans l’éclatement des formes et des sonorités agrémentées de sourdines singulières, d’une radio, d’objets. C’est un rêve d’improviser avec elle sa personnalité est aussi forte et intransigeante qu’elle se révèle intensément complice, collective, se refusant la moindre facilité, jouant du silence et de la brisure du temps comme le plus doué des artistes graphiques. Mon copain Paul Hubweber, qui est le tromboniste le plus subtilement « silencieux » et discret qui existe, n’a que des éloges pour notre artiste hambourgeoise. La convergence improbable avec Jaap Blonk un des rares uniques vocalistes improvisateurs « masculins » (avec Phil Minton et moi-même, je suppose) se transforme en intense plaisir d’écoute... ah ces égosillements de Jaap ! Tout différents qu’ils soient l’un de l’autre, ces deux improvisateurs créent des échanges subtils, distants mais intensément complices par tout ce qu’ils évoquent, suggèrent, incitent, exposent dans l'infinie diversité de l'indéfini et de leurs voies - voix personnelles. Leur science du dosage de tous leurs moyens sonores tout au long de leurs huit improvisations singulières et uniques est en tout point sidérante. Pas une longueur, ni un pas de côté. Certains instants fulgurants sont génialement déconnectés d’une fraction de seconde à l’autre avec un sens du timing à couper le souffle. De temps à autre c’est l’urgence même du bon vieux free-jazz qu’ils transfigurent dans notre réalité d’aujourd’hui. Vraiment, un duo plus qu'exemplaire.

Heme John Edwards Steve Noble Yoni Silver Shrike Records SRL 003
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/heme
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Voici quelques années que j’ai reçu ce CD du label Shrike de mon ami Adrian Northover lors d’un séjour à Londres, en vue d’un article dans le courant de 2022 . Un autre de ces CD’s est resté inutilisable (Alex Ward Alan Wilkinson Jen Doulton). Quant à ce HEME récalcitrant, il m’a fallu attendre que je pense à faire couler dessus l’eau du robinet l’autre jour et ensuite l’essuyer avec un essuie-éponge, pour qu’enfin il puisse être lu sur mon lecteur HHB hyper-pro hérité de mon ami Michel Huon, un ingénieur du son génial. Ouf, car j’y tenais. En effet, cette année-là , j’avais déjà écouté un fantastique album CD de percussions solo de Steve Noble, « solo », publié par Empty Birdcage. Renversant ! Une alternative à l’univers percussif d’un Eddie Prévost tout en finesse, sustain et vibrations organiques et une extraordinaire réussite… Un peu plus tard, notre ami Thanos Chrysakis d’Aural Terrains m’envoie « Home », un duo du clarinettiste Yoni Silver (découvert sur Peep Holes en solo / Creative Sources) et de Steve Noble lui – même. Voilà enfin publié l’aspect créatif sans concession spontanément improvisé et tout en finesse exploratoire à la recherche de sonorités du batteur Steve Noble, un phénomène scénique très souvent sollicité par des souffleurs dantesques comme Peter Brötzmann tout aux antipodes des deux CD’s mentionnés avec lequel le présent HEME forme une trilogie imparable. La présence du bassiste John Edwards est providentielle, alors que lui-même est l’alter ego de Noble dans ces embardées expressionnistes énergétiques. Comme quoi, il faut éviter les étiquettes par rapport au fait « que je l’ai entendu jouer du free-jazz expressionniste ou du minimaliste ». La bonne blague. HEME se réfère au sang, la pochette à deux rabats étant entièrement couverte de clichés au microscope de plaquettes de sang rouge vif. Musique improvisée organique tant attirée par la ductilité d’articulations sonores instrumentales imbriquées dans une infinité de détails, frictions, grincements, tintinabulements, bruissements, souffles désincarnés, frottements d’harmoniques, archet sur cymbale, frappes décalées, que sais-je encore… et l’exploration de textures, densités, ombrages, stries, murmures etc… À la même époque , John Edwards avait enregistré un remarquable CD solo « Day At Home » publié par Klang. En mettant bout à bout ces témoignages enregistrés, on découvre une convergence créative remarquable, essentielle, approfondissant la démarche improvisée sans fard ni débauche « soloistique » mais focalisée sur la construction collective ou individuelle sincère. Sorry pour le retard, mais cela en vaut la peine. Et quel label !

Daunik Lazro Joëlle Léandre Paul Lovens For Baritone Sax, Double bass & Drumset 2013 Relative Pitch Records RPR 1275.
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/for-baritone-sax-double-bass-and-drumset

Enregistré en 2013 aux Temps du Corps à Paris par Jean-Marc Foussat à l’invitation de Marc Fèvre dans sa légendaire série de concerts Atelier Tampon. Un super trio qu’on avait découvert au sein d’un quartet en compagnie du violoniste Carlos Zingaro dans le CD Madly You (Potlatch et réédité par FOU Records). Rebelote pour une belle écouté mutuelle. Aussi pour situer le projet, Léandre et Lazro ont aussi enregistré Hasparren en duo (No Business). Bref, ces trois artistes ont un beau parcours en commun. Il va sans dire que la présence sonore simultanée d’un saxophone baryton (Daunik Lazro) et d’une contrebasse (Joëlle Léandre) est une belle porte ouverte vers la recherche colorée de sonorités, ces instruments étant moins propices aux fulgurances qu’aux dérapages entre les notes, les sons vu la largeur plus que confortable des intervalles entre chaque note « juste » pour divaguer dans l’indéfini sonore. Déjà que les harmoniques perçantes obtenues par le souffle habile d’un Lazro ont cette plasticité, cette irrévérence au canon saxophonistique conventionnel idoine pour la free-music sans rétroviseur. Avec un sérieux contrôle du son, le champ d’investigation s’étend en faisant passer un message se miroitant dans les frottements granuleux, boisés, improbables de Joëlle Léandre inspirée par le funambulisme du souffleur même quand ses interventions se « bouclent » sur deux notes grondantes plus fixes et une autre qui bouge éternellement dans l’épaisseur du timbre. En telle compagnie, Paul Lovens épure son jeu, lequel il y a si longtemps, outrepassait une extraordinaire et inouïe profusion. Ses frappes étudiées et dosées accaparent l’écoute comme s’il racontait une histoire quasi indépendante du récit collectif tout en le commentant avec une rare acuité. On a droit aussi à quelques belles embardées avec Joëlle au mieux de sa forme et des hyper aigus époustouflants de Daunik. Joëlle sculpte patiemment le son boisé, granuleux et frissonnant de son gros violon ventru qui grince et bourdonne à souhait. Des assages presque solitaires semblent attirer la foudre ou font naître de nouvelles convergences. Trois bons points pour l’esprit d’ouverture de Paul Lovens qui évite de surjouer et propose des phases de (semi-)silences pour nous laisser entendre le détail des sons des deux autres instrumentistes. Voilà un bien bel album à la fois chercheur, lyrique, grave,… la sagesse confinée à l’amour fou. Pour notre plaisir, on y a fourré des points digitaux qui scindent cette longue suite d’un seul tenant en 4 mouvements permettant de faire tourner en boucle votre phase de jeu préférée. Très attachant et anti-compétitif.

Khabat Abas Ivor Kallin Tapsalteerie, Depicted In Echo Confront Records CORE 61
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/tapsalteerie-depicted-in-echo

Je ne connaissais pas la violoncelliste Khabat Abas, si ce n’est d’avoir entr’aperçu son nom dans des annonces de concerts à Londres, ville dans laquelle le nombre d’improvisateurs radicaux de toutes nationalités est devenu exponentiel. Par contre le violoniste, altiste et vocaliste Ivor Kallin est un vétéran que j’ai croisé depuis une trentaine d’années. Tout récemment, il s’est distingué dans un exercice voix / alto funambulesque et caverneux absolument unique : Bagpipe Practice Room, publié par scatter archives digital. Le titre de cet album en duo, Tapsalteerie, signifie a Scots word describes the upside world we inhabit, and our response to this chaos is depicted in an echo of rage. Tout récemment Ivor Kallin a participé au festival Voicings II à Hundred Years Gallery en duo avec la très prometteuse trompettiste Charlotte Keefe et leur performance était absolument allumée, excentrique avec un sens du timing superlatif. Aussi Ivor parsème certains de ses concerts d’interventions verbales délirantes, humour en coin non sensique.. Mais avec un lascar comme Ivor vous ne savez pas à quoi vous attendre. Avec la violoncelliste Khabat Abas dont je vous enjoint à parcourir le site pour se faire un petite idée de son univers tout aussi singulier et extrême : https://khabatabas.com/ . Cet album commence un peu n’importe comment : Est-ce de la musique ? On surprend des bruissements, des sons vocaux. Mais il faut un temps pour pénétrer cet univers de torsions sonores, griffures, crissements, frottements rageurs, astringences, éviscérations de la résonance du ventre des instruments, .. sans doute ceux-ci sont préparés … dans une seule improvisation de 40 : 16 où tous les outrages sont infligés aux sacro-saints alto et violoncelle. Capharnaüm où surnage la logique sonique de l’improvisateur radical, ses réflexes et la rage de chercher des sons hors de l’enveloppe de leurs timbres légitimes. À certains moments, on atteint un état de frénésie complètement dérangée, une furieuse explication inexplicable. Et puis vers la 34ème minute, l’atmosphère se détend au bord du silence … parfois à l’unisson avec une maîtrise de l’archet qui frotte à peine sur les cordes… filetant des glissandi irréels. N’allez pas essayer de mettre une étiquette esthétique à leur démarche. Elle est singulière et finalement londonienne, foncièrement atypique et mérite d’être écoutée en chair et en os.

12 mai 2026

Ivo Perelman duets w. Marc Ribot ,Elliott Sharp & Joe Morris/ Adam Bohman Gen Ken/ Tilff concert Jean Jacques Duerinckx, Jean-Marc Foussat et Éric Therer

Trifecta Ivo Perelman Marc Ribot Elliott Sharp Joe Morris Mahakala Music 3CD
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/trifecta

Triple album digital et CD publié par le label new yorkais Mahakala Music pour lequel le saxophoniste ténor Brésilien Ivo Perelman est un collaborateur prépondérant tout comme le guitariste Joe Morris dans cet univers free-jazz de la Grosse Pomme des William Parker, Matt Shipp, Joe Morris, etc… . Trois CD’s enregistrés en 2022 et en 2024 au studio Parkwest de Jim Clouse, chacun d’eux en duo Ivo Perelman face aux guitaristes Marc Ribot, Elliott Sharp et Joe Morris. Chacun des trois cd’s est consacré à un des trois duos. Ce n’est pas la première fois que Sharp et Morris (en tant que guitariste) sont confrontés au souffle d’Ivo Perelman. On se souvient d’Artificial Intelligence (2023, MAHA-054 digital) avec Sharp, de Blue (2016, Leo Records LR 734) et Elliptic Time (2023 MAHA-046 digital) avec Morris. Avec Marc Ribot, il s’agit d’une très fructueuse première rencontre. Qui dit rencontre avec Ivo Perelman, parle d’un dialogue librement improvisé, interactif et spontané dans le mode d’une « composition instantanée » où peuvent intervenir les nombreux éléments sonores enracinés dans le jazz à la fois traditionnel, moderne et free post-aylerien. Il est évident que quiconque a suivi l’évolution d’Ivo Perelman a pu mesurer l’influence prépondérante de l’expressionnisme lyrique du grand Albert Ayler dans sa musique au départ de son évolution dans le « free-jazz ». Il suffit d’écouter le morceau 03 avec Marc Ribot où le délire post aylérien du souffleur et ses harmoniques chantantes, sifflantes et hyper-aiguës font face aux incartades électriques ensauvagées (dans ce morceau) du guitariste, un musicien qui dispose d’une très large palette musicale et sonore et fait montre d’une belle inventivité. Mais il n’y a pas que l’héritage aylerien chez Perelman : on entend clairement dans sa musique, tout le substrat de la mélodicité des musiques brésiliennes, elles – mêmes un entrelacs touffu et dense d’origines et de traditions les plus diverses , sans doute un phénomène d’acculturations mutuelles parmi les plus complexes du Nouveau Monde. Je suis loin d’être un expert, mais il suffit de converser avec des musiciens brésiliens bien informés pour en être édifié. Ce lyrisme d’origine brésilienne s’accommode à merveille de cette approche librement improvisée dans l’instant qu’on trouve dans toutes les rencontres enregistrées par notre saxophoniste Brésilien.Et ces trois enregistrements avec ces remarquables guitaristes en sont des exemples captivants. Pour leur première rencontre enregistrée, Marc Ribot et Ivo Perelman suivent plusieurs pistes, le guitariste proposant des modes de jeux précis et un sens de la construction – déconstruction qui attestent de la diversité de sa palette et de son inventivité. Libre à Perelman d’orienter son trop plein d’inventions mélodico-rythmiques spontanées et ses sonorités à la fois veloutées (quel son de ténor ! ) et mordantes- déchirantes. La qualité d’écoute mutuelle et d’interactivité instantanée est ici superlative…. Et le contraste entre les incartades anguleuses et acides du guitariste et le souffle insistant du brésilien est formidable… comment unir les énergies de la guitare électrique issue du rock, informée par la pratique du jazz moderne, et du souffle brûlant dans les méandres spontanés du free-jazz … sans parler du goût de M.R. soudain pour le « noise » dans le morceau final. Voici la plus belle démonstration réussie qu’il m’a été donné d’entendre. Si une logique structurante soutient les phrasés et déambulations de Marc Ribot, la consistance émotionnelle du lyrisme « saudade » et de l’expressivité free d’Ivo Perelman illumine la créativité de son camarade à la six cordes. D’un point de vue de l’évolution de l’improvisation libre, une belle réponse est donnée à la question « On ne se connaît pas encore, mais que pouvons – nous faire ensemble ? » . Je réponds : mission accomplie au travers de cinq longues improvisations bien différenciées l’une de l’autre.
Face à Elliott Sharp, lui – même , un monstre de la six cordes tant électrique qu’acoustique, il y a déjà eu un chemin parcouru ensemble au préalable (Artificial Intelligence sur MahaKala digital). Pour ceux qui hésiteraient à se pencher sur ce duo de Perelman avec Elliott, je leur signale l’existence d’un album de guitare acoustique en solo de ce guitariste unique publié par Emanem sous le numéro 4098 en 2003 : The Velocity of Hue, une œuvre énorme, pierre blanche dans un parcours musical improbable. Les deux musiciens capitalisent sur leur première expérience mutuelle pour rapprocher et anticiper leurs trouvailles. La plasticité du jeu de Sharp et le souffle aérien et le délire ludique qui sous-tend ses interventions agit comme une invitation pour le souffleur à explorer quelques extrêmes ou à rêver tout haut en toute spontanéité. Par delà les trames improbables et entrechoquées élaborées spontanément par Elliott Sharp, on sent s’éclore le somnambulisme instantané du saxophoniste, un artiste sonore curieux qui visionne la musique en termes de couleurs et de formes plastiques d’une peinture intérieure tout en étant aussi un peintre qu’on peut qualifier (vaguement) d’expressionniste abstrait. - NB : j’utilise des étiquettes en raccourci pour ne pas devoir vous assommer avec des digressions explicatives - Leur art consommé de jouer au chat et la souris entre ces deux artistes que tout semble opposer alors qu’il faut simplement oser vouloir se rencontrer sincèrement et vouloir créer, … est tout à fait remarquable. La symbiose semble totale même dans ses extrémités tout au fil de ses sept improvisations. L’une d’elle est tout à fait curieuse : Four, 3 :44 dans laquelle le guitariste semble jouer d’un orgue positif planant. Au fil de leurs improvisations, Elliott Sharp modifie l’habillage électronique du dispositif d’effets de son engin à six cordes entraînant notre Ivo national dans une sorte de rêve éveillé titillé par ses capacités d’influx rythmiques audacieux, la complexité inouïe de ses sonorités. Vraiment un original de la guitare électro-acoustique comme il y en a peu. Tout l’intérêt de ce type de rencontre vient du fait que ces deux artistes proviennent de deux planètes musicales bien différentes et sont connectés l’un à l’autre par leur sens crucial de l’écoute, leur inventivité et cette assurance d’improvisateurs expérimentés hors du commun. Chez Elliott Sharp, un sens inné de la démesure créative ultra spontanée voire sauvage dans un univers technologique hyper sophistiqué. En présence d’un tel guitariste, Ivo Perelman tient son cap en régurgitant les articulations free en cascade et les hyper aigus maîtrisés et lyriquement ensauvagés qui sont sa marque de fabrique. Pour un dernier morceau de 2 :31, on a droit à une rêverie à laquelle le guitariste trouve la justesse de ton idéale dans son arsenal sonore. Magnifique !

Mais avec Joe Morris c’est à la fois la nostalgie de la guitare jazz « simplement amplifiée » et la démarche lunaire en escaliers d’Escher typique de cet agile guitariste de Boston devenu un sérieux contrebassiste proche d’Ivo Perelman tout autant que ses collègues William Parker et Michal Bisio dans leurs nombreuses aventures. Je ne blague pas : si vous voulez entendre un guitariste qui perpétue la guitare jazz des Jimmy Raney, Jim Hall et René Thomas (mon compatriote wallon !) dans l’univers coloré et extensible du « free-jazz » « free » (librement improvisé sans composition), suivez le guide : Joe Morris. Dès le départ, j’ai apprécié son travail, par exemple avec le saxophoniste alto Rob Brown. Ici avec Ivo Perelman, c’est une symbiose créative qui entraîne notre brésilien dans des spirales et ostinatos colorés, instantanés. Les sonorités du guitariste sont essentiellement le fruit du toucher des cordes, du réglage des micros de guitare et la position du plectre évoluant entre le chevalet et le premier micro à électro-aimants juste après le haut de la touche. Les phrasés singuliers et subtilement « dodécaphoniques » du guitariste induisent la créativité instantanée du souffleur dans une perspective organique comme le feraient tout autant un pianiste ou un percussionniste. Si ce n’est que le jeu de guitare subtil tout en nuances livre un magnifique espace intime propre à mettre en valeur toutes les qualités de ces deux amis plongés dans leur quête musicale. Plutôt que des « solos », chacun des deux musiciens tissent une trame élastique, aérienne empreinte d’un lyrisme désaffecté mais animé d’une intensité intérieure rare. Par rapport aux deux albums précédents de cette trilogie « Trifecta » , le degré d’empathie vous paraîtra plus sensible, plus dans l’empathie tendre et amoureuse. Comme quoi le free-jazz peut se révéler être une musique superbement lyrique sans la moindre concession à la facilité, à l’embardée maniériste ou au moindre trompe-l’œil esthético-tape à l’oreille. Une bouffée d’air frais et tropical à la fois. Un triple album enchanteur !

Adam Bohman Gen Ken Improvised Music tribe tapes CD
https://tribetapes.bandcamp.com/album/improvised-music

Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings OTOHON artbook.
https://adambohman.bandcamp.com/merch/drawings-collages-paintings
Peu de renseignements pour cet « Improvised Music » fruit d’une collaboration à distance pour « audio letters » , violon et electronics. Je n’ai pas pu avoir de précisions lors du mini festival Voicings II à Hundred Years Gallery en début mai, lorsqu’Adam Bohman m’a filé ce CD, car j’étais un peu débordé. Néanmoins, je vous livre mes impressions. Le Gen Ken mentionné n’est rien moins que Gen Ken Montgomery, artiste expérimental New Yorkais incontournable ayant initié ses explorations sonores au tout début des années 80. Lui et Adam Bohman se connaissent depuis l’époque bénie de la scène DIY des cassettes souvent échangées pour le plaisir ou vendues dans l’officine new yorkaise de Gen Ken, Generator au début des années 90. « Improvised Music » vient d’être publié en janvier 2006, comme tous les enregistrements de Bohman, cela mérite une écoute attentive à défaut d’assister à une performance publique. La méthode de travail d’assemblage des sons, des mots et des bruits via cassettes ou audio-letters fut il y a des dizaines d’années un détonateur d’échanges créatifs improbables qui allait déboucher sur une scène parallèle internationale qui eut un retentissement « underground ». Si je comprends bien, Adam Bohman a enregistré ses narrations improbables – délirantes excentriquement british, généralement basées sur des collages de fragments de textes de toute provenance ou simplement des descriptions de situations de la vie de tous les jours enregistrées avec un walkman à cassettes. J’ai plusieurs fois circulé à Londres, Bruxelles ou Budapest avec Adam et je l’ai souvent surpris à confier à la bande magnétique toutes ses observations par rapport à ce qu’il voit (galerie d’art, dans une rue, une place publique, devant un monument ou dans une gare…). Gen Ken y mêle ses improvisations noises électroniques réussies et contribue aussi au niveau narrations, enregistrements de voix parlées ou d’extraits d’émissions radio : mais peut – être l’origine de ces captations est difficile à cerner … Ce qui est certain c’est qu’au verso de la couverture insérée au recto du jewel box on aperçoit clairement une photo de la cassette envoyée par Adam et on reconnaît son écriture manuscrite dans la mention AUDIO TAPE 2 FOR GEN KEN figurant sur la cassette et dans sa lettre d’instructions précises à son correspondant elle-même recouverte de trois cassettes « audio-letters » semblables. Un seul morceau de 48:51 tout à fait imprévisible. L’art de la récitation d’Adam Bohman est indissociable de ses inventions graphiques, tableaux ou collages et de ses cassettes coloriées home-made et de ses inventions verbales et langagières. Confronté aux délires électroniques multiformes, bourdonnants et croassant de Gen Ken, la textologie sémantique d’Adam a fière allure. Tout récemment , la maison d’éditions du Café Oto a publié « Adam Bohman Drawings, Collages, Paintings » qui rend justice à un des artistes graphiques les plus importants parmi les musiciens improvisateurs, comme Tony Oxley, Jamie Muir, John Stevens, Peter Brötzmann, Bill Dixon ou Alan Davie. Un grand nombre de reproductions reflétant le parcours de l’artiste depuis son plus jeune âge est introduite par une longue interview très détaillée de l’évolution de son art et de ses techniques graphiques. Une somme incontournable, un témoignage de l’imagination fertile de notre objétiste sur table, l’imagination étant le moteur de l’improvisation.

Tilff concert Jean Jacques Duerinckx, Jean-Marc Foussat et Éric Therer. FOU Records CD.
https://www.fourecords.com/
En voie de parution imminente
Tilff est un village de la Wallonie Liégeoise situé au bord de l’Ourthe à environ 10 km de Liège. Souvent victime d’inondations qui ont culminé par la catastrophe de l’été 2021, le patelin recèle un des plus grands réseaux de grottes de Wallonie ce qui le charge de mystère. Mais le 6 décembre 2025, ce sont les mystères de la musique improvisée dans un salon intime, celui du Châlet de Haute Nuit. Le saxophoniste Jean-Jacques Duerinckx (sopranino et baryton) et l’électronicien Jean-Marc Foussat (synthi AKS, voix et jouets) nous convient à une super improvisation marathon raffinée entre les bords du silence et des déchirures existentielles durant les 40’33’’ de En Eaux Profondes, titre de circonstance eû égard à l’histoire et à la configuration géologique du lieu et de ses chantoires où disparaissent une partie des cours d’eau de la région, elle-même voisine de Chaudfontaine et sa légendaire eau minérale. Nos deux artistes ont déjà enregistré « L’île des Trésors » paru en CD sur le même label FOU Records de Jean-Marc Foussat. Pour le final « In Vivo » se joint à eux la voix d’Eric Thérer disant un de ses textes très chargé de sens, sens qui peut être mis en parallèle avec l’expression sonore expérimentale. Un texte d'Éric nous narre très bien les circonstances de ce concert. Alors que JM Foussat dit un poème de son père Marcel (P.A.) vers la fin d'Eaux Profondes. Ce travail musical est élaboré tout en finesse et s’étend dans le temps en contraste avec sa durée finie vers un infini sonore, bruissant, brumeux, fantomatique où interviennent des filaments électroniques vibratiles, les boucles bourdonnantes au sax baryton et les éclats fragmentés, striés, extrêmes du souffle au sax sopranino, un curieux tuyau destiné aux acrobates des clés et des anches en liberté tant le maniement de l’instrument est difficile. J’apprécie beaucoup l’approche effilée et poétique de Jean-Marc Foussat dans l’espace sonore / auditif cet enregistrement. Il suggère le silence, le murmure, l'apesanteur, l'écoute intimiste, laissant flotter les timbres grumelés ou incisifs de son partenaire saxophoniste J-M F a été souvent associé à des improvisateurs de renom comme Joe Mc Phee, Evan Parker, Urs Leimgruber et Daunik Lazro et est jusqu’à présent un preneur de son essentiel des musiques improvisées en Europe. Cfr son label FOU Records et les inombrables enregistrements parus sur une kyrielle de labels dont Incus et Leo Records. J.J.D. s’est révélé être un souffleur d’exception au fil d’une carrière improbable au-delà de tous les styles. Sur la pochette,le regard bandé d’un personnage du peintre Yves Velter, personnage qui a assisté à ce merveilleux concert.

10 avril 2026

Urs Leimgruber Bobby Burri Fritz Hauzer Tizia Zimmermann Christy Doran/ Viv Corringham & Gianni Mimmo/ Fred Lonberg Holm João Madeira Bruno Pedroso Carlos Zingaro/ Anna Piosik solo

Lucerne Live Marianischer Saal : Urs Leimgruber Bobby Burri Fritz Hauzer Tizia Zimmermann Christy Doran Creative Works Records CD CW1085
https://www.creativeworksrecords.com/shop/lucerne/

Il y a une cinquantaine d’années, un nouveau groupe suisse s’est fait un nom dans l’antre d’ECM au travers de l’étiquette Japo : OM avec quatre long playings et des concerts à la clé. Le saxophoniste Urs Leimgruber, le guitariste Christy Doran, le bassiste Bobby Buri et le batteur Fredy Studer, décédé récemment. Il s’agissait d’une musique jazz à la fois free, expérimentale et frisant le rock avant-gardiste (psychédélique ?). Peu avant la disparition de Studer, OM a effectué un comeback bien venu et apprécié et publié un album (50 https://omintakt.bandcamp.com/album/50). Dans la foulée de cette démarche prévue pour le 50ème anniversaire du groupe, voici un nouvel enregistrement en quintet en compagnie du percussionniste Fritz Hauser, un compagnon régulier de Leimgruber, et de l’accordéoniste Tizia Zimmermann. On entend celle-ci à son avantage dans AIR Volume 3, un récent album de duos avec le saxophoniste. Justement cet album optimal par sa diversité et sa substance rassemblait Urs Leimgruber en duo avec Bobby Burri, Fritz Hauser, Tizia Zimmermann, Christy Doran : Air Vol 3 Creative Works CD CW 1079. https://www.creativeworksrecords.com/shop/air-vol-3/
Depuis l’époque de OM, ces artistes ont effectué tout un parcours en prenant des voies différentes. Outre leurs instruments respectifs, Doran (e-guitar) et Burri sont crédités « devices », c-à-d. effets électroniques et assimilés. Les duos avec Urs et chacun d’eux permettent de trouver une voie médiane fructueuse et créative, des connections sonores et conceptuelles qui rapprochent leurs univers respectifs à un niveau indiscutable de cohérence et d’empathie. Leur expérience d’improvisateurs leur est très utile. Mais un quintet relativement disparate avec deux musiciens qui ajoutent en plus des sonorités électroniques soit une extension instrumentale supplémentaire par rapport à leurs instruments cela commence à faire "rempli" ou trop "chargé" alors que l’accordéoniste a, en plus, toute une gamme de sons tenus avec une multiplication des voix. Il faut donc que le groupe et chacun des improvisateurs en tiennent compte pour éviter un trop plein de sonorités qui risquent de se superposer dans un véritable brouhaha hyper congestionné où l’auditeur et les artistes eux-mêmes soient pris de confusion. C’est tout l’art savant du dosage, de l’écoute mutuelle, d’éviter le remplissage, d’intervenir à bon escient par petites touches. Peut – être cet album ne sera pas considéré par l’un d’entre vous « comme une réussite » ou un chef d’œuvre, plutôt un essai ou une tentative. En ce qui me concerne, j’ai acquis cette expérience d’avoir écouté des centaines de duos réussis et très souvent fantastiques ou excellents. Mais il faut dire que lorsque des musiciens tels qu’Urs Leimgruber joue en duo avec une ou un collègue de talent, ces artistes ont un tel métier et un tel talent qu’ils ne vous décevront pas, voire jamais. Par contre les quintets ou sextets sont des occurrences plus rares dans cet univers improvisé. C’est plus facile et faisable économiquement de tourner en concert lorsqu’on se présente en duo que lorsqu’on essaie d’obtenir un concert pour un quintette et plus. Et comme je viens de le dire, plus on est sur scène plus il y a de chances que le concert soit moins réussi, car il est bien plus difficile d’évoluer en improvisant librement sur un territoire avec un dénominateur esthétique commun avec cinq ou six personnes qui ont chacun des idées et des backgrounds différents et que cela fasse sens.
C’est la raison pour laquelle j’ai toujours la plus profonde estime pour les collègues qui rejettent la facilité pour prendre des risques sur scène alors que les fans respectifs de chacun des artistes risquent d’être moins convaincus que lorsqu’ils se présentent en soliste vedette face à un collègue à la hauteur de leur talent dans un duo bien calibré. (Question : improvisent-ils encore car ils se connaissent par cœur respectivement ?)
Bref, on a droit ici à une magnifique démonstration où chacun des cinq artistes intervient à bon escient, laisse jouer les autres (Urs intervient souvent par intermittence). Le premier morceau débute de manière remarquable : chacun intervient par petites touches avec des caractéristiques sonores bien différentiées en construisant un kaléidoscope d’une grande variété sonore (timbres, textures, dynamiques, sons isolés distingués de ceux des autres… etc), imbrication du silence... Si le « call and response » est un poncif de l’improvisation libre, on dira que la tournante aussi diversifiée d’actions brèves et précises en interaction avec cette gestion collective de la durée est très remarquable surtout lorsqu’elle enchaîne sur un tournoiement aussi efficace sur une durée plus longue et qui fait sens. Ces cinq musiciens peuvent alors ralentir ce mouvement effréné pour suivre/ seconder l’accordéoniste qui imprime un mouvement lent. L’art de la métamorphose et du silence individuel mènent à des phases où on entend que deux artistes, le percussionniste et le contrebassiste. Et chaque aboutissement momentané conduit l’un ou l’autre à s’insérer avec d’autres motifs et idées qui passent brièvement au premier plan. Cette subtile économie – cogestion de l’improvisation collective constamment renouvelée peut déboucher sur des instants plus intenses que le précédent tutti pour évoluer ensuite avec une autre facette où intervient avec une certaine prédominance momentanée celui ou celle qui imprime sa marque avec la complicité d’un ou deux collègues qui l’assistent comme quand Tizia et son accordéon en furie est assistée par les frappes lègéres mais sauvages de Fritz. Et l’instant d’après se révèle très minimaliste et clairsemé, avec l’air qui souffle dans le pavillon d’Urs et les sons isolés de la guitare, ouvrant alors un toute autre univers , hybride celui-là. On est alors dans l’improbable, car Fritz Hauser swingue alors que Christy et Bobby joue exclusivement électronique avec une belle lisibilité. Ah et puis c’est le saxophoniste soprano qui carbure comme peu y parviennent dans des suraigus « organiques » aussi bien maîtrisés ou dans des sonorités « aspirantes » auxquelles ces deux potes se joignent avec un talent « électronique » alternatif stupéfiant. La folie aboutit à la précision délicate sans crier gare. La classe !! Cela va sans dire que la musique est enregistrée de manière supérieure où tous les sons se distinguent avec une magnifique précision. Aussi, au fil des mouvements, ils n’hésitent pas à confronter les contraires opposés comme ce duo passager de l’accordéon éthéré et de la contrebasse littéralement sciée à l’archet. Les interventions lumineuses d’un moment affleurent comme dans une carrière de pierres et de minéraux rares. C’est sans doute un enregistrement en quintet absolument remarquable par sa grande diversité sonore, sa belle cohérence et son sens sublime du collectif que rien ne prédestinait apparemment à un pareil aboutissement esthétique incontestable. Une amie musicienne exigeante impliquée depuis des années dans le cercle proche d’Eddie Prévost / AMM , m’a confié avoir adoré le concert londonien d’OM. Comme quoi les étiquettes et idées toutes faites ne résistent pas à l’évidence du talent et de la musicalité. Surtout à ce niveau. Absolument formidable !

Blowing on the Knots Viv Corringham Gianni Mimmo Rosebud Relevant Records RRR002
https://www.giannimimmo.com/home/record/blowing-on-the-knots
https://www.rosebudrelevant.com/record/blowing-on-the-knots

Toujours bienvenu d’écouter une voix humaine et le souffle d’un saxophone surtout soprano en duo, chose pas gagnée d’avance. La chanteuse Viv Corringham est, me semble-t-il, issue des musiques disons traditionnelles (turques) ou folk, et s’est fait connaître dans la scène improvisée par deux enregistrements en duo avec des guitaristes : Avant Roots avec Mike Cooper (Mash CD1 1993) et Operet avec Peter Cusack aussi au bouzouki (Review Records) dans des répertoires issus des musiques traditionnelles moyen orientales. On l’entendit aussi avec Milo Fine et Lawrence Casserley, dans un domaine musical plus « improvisé » tout en développant des performances en « extérieur » intitulées « soundwalks » ou Shadow-walks. Durant ces Shadow-walks, elle déambule dans l’espace public d’une ville ou d’un quartier tout en expérimentant avec la voix et de nombreuses techniques expressives alternatives en interaction avec l’environnement qui lui inspire et module ses improvisations vocales en fonction d’effets de résonance ou des sons provenant de celui-ci (rumeurs, bruits de la ville, échos, etc… Son CD Walking publié par Innova 2013 a été enregistré à Porto, Minneapolis, Hong-Kong, London, Brooklyn. Aussi, elle a un remarquable port de voix – projection vocale qui coïncide à merveille avec sa capacité à jouer des modes (gammes - échelles musicales) issues des musiques traditionnelles qui sont le point de départ de sa démarche artistique. Sa confrontation avec le saxophoniste soprano Gianni Mimmo est tout à fait singulière. Notre homme est un maître du saxophone soprano et un grand connaisseur de la polymodalité issu de la démarche de Steve Lacy qu’il a projeté dans l’univers de l’improvisation totale (absence de composition et de partition pour s’immerger avec des improvisateurs libres). Les deux artistes tentent un dialogue en cherchant des points de convergences, une écoute oblique et une empathie lyrique qui évite le formalisme musicologique d’une quelconque école ou une adhésion à une esthétique commune restrictive. Donc, Viv Corringham s’exprime ici comme elle le ferait dans ces soundwalks en incorporant des bruitages électroniques ou du multi-tracking avec sa propre voix sur une ou deux autres pistes simultanées. Ses capacités vocales sont remarquables et il y a dans sa démarche une sincérité profonde, une puissance organique, une expression cosmique, pas de minauderie, d'emphase déplacée ou d'effets faciles... rien que du vécu, du taillé d'un seule pièce à la dimension d'une vie aventureuse, généreuse et sensible. Cette femme s'émerveille de tout. Imperturbable, voire flegmatique, Gianni Mimmo dévide ses spirales qui évoluent dans un complexe réseau d’intervalles et d’harmonies croisées ou superposées en soufflant avec une inexorable précision et une élégance unique. On trouve rarement un saxophoniste soprano qui maîtrise le moindre son, sa densité, l'accentuation précise, des inflexions originales, une chorégraphie assumée et une orfèvrerie sonore et musicale aussi savante que superbement lyrique avec ce côté lunaire et irrégulier. Il s’agit donc pour ce duo, d’improvisations en parallèle qui contemplent leurs deux univers singuliers l’un vers l’autre, en magnifiant leurs lyrismes respectifs, sans devoir seulement citer ou évoquer une seule fois des éléments formels de la musique de chacun. Ce n’est pas un art « simple » et évident, croyez-moi, mais cette disposition d’esprit, cette démarche à la fois très réfléchie et spontanée porte ses fruits avec une superbe simplicité naturelle. Je suis enchanté.

P.S. Rien que le contenu de ce mini-disc enregistré par Viv Corringham à Oakland, CA le 18/02/2002 est à lui seul une extraordinaire aventure !


Fred Lonberg Holm João Madeira Bruno Pedroso Carlos Zingaro Convergência do Vôo 4DARecords & Flying Aspidistra 4DRDGT010
https://joaomadeira.bandcamp.com/album/converg-ncia-do-v-o

Ce n’est pas la première fois que le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, le contrebassiste João Madeira et le violoniste Carlos Zingaro enregistre ensemble pour le label 4DARecords dont Madeira est le responsable. Il y eut Na Parede en quartet avec le guitariste Florian Stoffner et Enleio avec le souffleur José Parrinha avec qui Madeira joue en trio avec le batteur Bruno Pedroso, un batteur de jazz réputé au Portugal (Puma Ground Zero of the Hunt) . Pour ce troisième opus des cordistes (Lonberg-Holm, Madeira et Zingaro), ceux-ci ont invité Bruno Pedroso. Ça parait peut – être systématique ou éventuellement redondant avec les innombrables albums de cordes+ de Creative Sources, le label d’Ernesto Rodrigues, mais cette formule violon - violoncelle - contrebasse se renouvelle avantageusement en compagnie d’un autre invité, fut-il guitariste, saxophoniste ou batteur. on entend de suite que le batteur Bruno Pedroso est un solide intsrumentiste et une valeur très sûre de la scène jazz portugaise qui de temps à autres joue volontiers avec des musiciens free comme João Madeira. Pas vraiment le profil esthétique des percussionnistes improvisateurs libres puristes comme les légendaires Lovens, Turner, Oxley etc... mais son drumming est énergisé à souhait, plein d'allant, de fouaillements de peaux, de frappes asymétriques, et de bon sens collectif. Au niveau des cordes, le chassé croisé accidenté du violoncelliste et du contrebassiste, leurs frottements endiablés bourré d'harmoniques criantes, de spirales forcenées, de col legno furieux qui font claquer la touche, le violoniste crissant et ondulant les stries. De temps à autres, la tension baisse car il faut finir. Mais, l'agitation perturbante et interactive entraîne chaque acteur, le batteur trouvant un style chaotico-cataclysmique ; les cordistes font songer à une lutte de catch jusqu'à ce qu'ils trouvent un point de départ de dialogue équilibré, mais toujours avec cette pression constante. On adore le côté abrasif de Fred Lonberg-Holm, sa capacité à faire hurler la corde sous son archet sur-puissant, la rondeur et l'à propos bondissant de João Madeira et leurs embardées implacables... les frappes agressives de Bruno Pedroso et ses baguettes et leur danse de Saint-Guy frénétique sur les rims des caisses. Et comment notre Zingaro national s'adapte à la folie ambiante avec une belle furia et autant de musicalité dans les arcanes de son phrasé zingarien. Si les ensembles de cordistes (violons, cellos, basses) portugais chez Creative Sources (où on retrouve les mêmes) donnent dans le contemporain soigné avec cette qualité sonore subtil, diaphane .... ici , on est en plain "free" free-jazz allumé, exalté, emporté voire furieusement expressionniste et c'est tant mieux , car c'est réussi. Et quand ce mouvement énergétique s'arrête, il laisse la place à un vent de désolation aux harmoniques lacérées, criantes, grondantes, crissements rageurs, comme si les boyaux criaient à mort et du vrai bruitisme. Et puis quand le batteur s'acharne sur les cymbales, crotales et tam-tams dans la folie ambiante, c'est une véritable sauvangerie (5. Flutua). Il faut savoir varier les plaisirs.

In the Absence of Gods Anna Piosik 4DA Records 4DRCD021
https://4darecord.bandcamp.com/album/in-the-absence-of-gods

Solo de trompette agrémenté de field recordings et enregistrée à pleins poumons, erraillée et claironnante. Anna Piosik est une artiste improvisatrice d’origine polonaise établie au Portugal. Un souffle enflammé et rustique, et qui ne manque pas de charme et d’assurance. Elle est membre du collectif féminin Lantana en compagnie d’Helena Espivall, Maria do Mar, Maria Radich, Carla Santana et Joanna Guerra dont l’enregistrement Elemental a été publié par Cipsela https://cipsela.bandcamp.com/album/elemental . Ce n’est pas le premier album de solo de trompette (après Bill Dixon, Lester Bowie, Leo Smith, Hugh Ragin, Axel Dörner, Frantz Hauzinger, Peter Evans…) et sans doute pas le plus brillant. Mais, c’est quand même irrésistible comme l’était en son temps la sonorité cuivrée et l’énergie de Don Ayler qui a illuminé le groupe de son frère Albert vers 1965-67. Le charme et la singularité sonore, ses approximations volontaires accentuées dans la gamme qui amplifie ce son cuivré avec un véritable culot. Les enregistrements de terrain (cigales, oiseaux, échos lointains) en situent la topographie imaginaire dans un espace de plein air, même si les crédits indiquent un leu d’enregistrement à Memória, probablement dans le quartier lisboète d’Ajuda près de l’Église de la Mémoire ou Igreja de Memória situé au bas du Jardin Botanique. Très plaisant, émouvant même, Anna Piosik questionne les intervalles dissonnants et étirés/décalés, gauchissant son discours pour plus d'expressivité, d'énergie physique, Encore un des innombrables témoignages de l’activité « musique improvisée » vivace au Portugal, si on considère le nombre exponentiel de musiciennes / musiciens improvisateurs actifs et des initiatives de ce genre dans ce pays de taille moyenne. J’ai vraiment bien apprécié.

7 avril 2026

Clément Dechambre & Pierre Gérard/ Pascal Marzan Annemarie Roelofs/ 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe/ Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues

Conception Volatile Clément Dechambre & Pierre Gérard scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/conception-volatile

Excellent duo flûte (Clément Dechambre) et violoncelle (Pierre Gérard) provenant de la région liégeoise, Liège ayant été durant de nombreux siècles une Principauté indépendante, d’où un esprit singulier dit « principautaire », indépendant, voire révolutionnaire. Ne nous étonnons pas que le « jazz belge » historique est en bonne partie liégeois et que dans toute la Wallonie « francophone », c’est bien à Liège que les musiques improvisées radicales sont le mieux implantées. Le violoncelliste Pierre Gérard est aujourd’hui un artiste reconnu tant dans l’univers de l’improvisation libre que dans celui, contigu, de la composition alternative un brin « conceptuelle ». Il suffit de consulter sa discographie pour s’en rendre compte : on peut l’entendre aux côtés de Rhodri Davies, Thomas Rochard, Bruno Duplant, Emil Karlsen, etc.. https://www.pierregerard.eu/discography.htm
Alors, rien de plus encourageant pour le Sud du Pays, de pouvoir écouter une belle collaboration avec un autre concitoyen, Clément Dechambre, un flûtiste vraiment aventureux. Le titre de l’album indique clairement en très résumé le processus de l’improvisation collective. Le mot conception se réfère à la démarche de l’artiste, les idées et l’esthétique qui la motive intérieurement et qui prédestine ce qu’il va jouer improviser avec un/une ou des autre(s). Cette démarche est le fruit conjoint de la sensibilité, du savoir faire et de l’expérience, mémoire physique des gestes du /de la musicien-ne et de la rencontre avec l’autre qui improvise concurremment et spontanément. Et cette rencontre se révèle être plus ou moins volatile, ou dirons-nous, imprévisible. C’est bien le sentiment que nous donne cette belle communion musicale impromptue de ces deux artistes. On essaie, on propose, on réagit, on est constamment sur le qui-vive, en suspension dans un effort d’écoute et une volonté d’à propos dont la cohérence est élastique. On entend ici de multiples possibles dans le champ du sonore que permettent les élucubrations dites « de techniques avancées » ou exploratoires obtenues physiquement avec une flûte par des configurations de souffle non-conformiste et toute les sensibilités mouvantes du frottement d’un archet sur les cordes du violoncelle. Les deux musiciens expriment leurs émotions, créent des fragments de dialogues fugaces qui s’écartent ou se répondent. Ou choisissent d’évoluer en parallèles subtilement contrastés. Il en résulte de belles histoires introspectives. L’aspect technique plus ardu survient en fonction d’un besoin occurrent dans le vif de l’action ou avant que la tension s’apaise vers une vibration tenue proche du silence. La fragilité de l’indicible.
Ces différents états d’âme donnent naissance à une belle œuvre spontanée distillée en quatre morceaux de longueur moyenne entre les cinq et onze minutes, une belle substance cohérente.

Berlin London Pascal Marzan Annemarie Roelofs scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/berlin-london

Sept morceaux d’improvisations enregistrés à Berlin et à Londres, deux centres névralgiques du free européen à la sauce improvisée « libre ». Un duo trombone – guitare est déjà chose peu commune dans l’évolution discographique et scénique de l’improvisation radicale depuis plus … d’un demi-siècle. Il y eut le duo de Radu Malfatti et Stefan Wittwer publié à deux reprises par FMP-SAJ. Derek Bailey a écrit et disait à qui voulait l’entendre que Paul Rutherford incarnait l’improvisateur en « solo » absolu par excellence, mais il n’a jamais enregistré en duo avec ce tromboniste séminal après avoir cessé sa participation dans leur trio Iskra 1903 (avec Barry Guy). Günter Christmann aurait pu enregistrer un duo avec son grand ami John Russell, ou le même Derek avec George Lewis (NB j’ai assisté à deux de leurs duos en concerts). Il y eut aussi Sonny Sharrock et Peter Brötzmann... aux sax... (!!) sur un CD et un LP. Et c’est tout ! Donc, à mon humble avis, ces duos Berlinois et Londonien font office de première mondiale avec ces deux improvisateurs d’envergure européenne. Que pensez-vous, il n’y a pas de guitariste égal à Pascal Marzan dans la spécialité qu’il s’est choisie : la microtonalité. Soit une guitare espagnole à dix cordes (modèle Narciso Yepes) accordée en TIERS DE TON d’une corde à l’autre. Donc, comme chaque frette marque la césure entre chaque demi-ton tempéré dans l’octave, Pascal a tout le loisir de jouer en sixième de ton tout comme en tiers de ton ou avec les douze intervalles précis de la gamme tempérée. Si vous ne comprenez pas bien de quoi il s’agit et que par ailleurs vous collectionnez une tonne de CD’s au point que vous avez un problème d’étagères, c’est qu’il y a des choses qui vous échappent (moi aussi). En plus, Pascal a une main droite inexorable, absolument fantastique, capable de nuances hyper subtiles ou de cascades millimétrées… même avec le revers des ongles (percussions)… qui font de lui un virtuose question articulation comparable à d’autres instrumentistes comme Barry Guy, Carlos Zingaro, George Lewis et quelques saxophonistes ébouriffants de haut vol (dont je tais les noms par discrétion). Mais rassurez – vous, il n’en jette pas trop, car pour Pascal c’est le sens profond de la musique jouée dans l’instant qui compte. Et puis ce serait inconvenant quand un guitariste joue face à une tromboniste, Annemarie Roelofs, une véritable pionnière de l’improvisation aux côtés de ses amies Maggie Nicols, Lindsay Cooper, ou de son copain Paul Lovens. Une excellente tromboniste qui cultive les voicings, les trucs à la Mangelsdorff et toutes ces subtilités sonores vocalisées, glissées, bruitées, fantômes, aériennes, terriennes ou éthérées. Mme Roelofs a plus d’un tour dans son sac et un sens merveilleux de la dynamique. Rappelez vous qu’un ou une tromboniste ne fait pas que souffler dans l’embouchure du trombone et agiter la coulisse, ELLE CHANTE à travers le « trou » au milieu de ses lèvres pincées !! Oui, et si vous l’ignoriez jusqu’à présent tout en étant un inconditionnel au long cours de la musique improvisée, c’est que… c’est plus compliqué que de sucer un bec de saxophone en singeant « l’énergie ». Et si le trombone est un instrument qui permet nombre de dérapages sonores, son contrôle vocal dans ces exercices acrobatiques débridés, n’est vraiment pas une gageure. Bref, ces six improvisations captées au Studio Boerne d’Alex Frangenheim à Berlin et le petit quart d’heure at home chez Susanna Ferrar à Londres (une complice de longue date d’Anne-Marie) sont réellement une œuvre unique qui aurait mérité une publication physique dans un label à audience internationale.

The Forward Process 1984 Mariam Rezaei Sakina Abdou Kobe Van Cauwenberghe Dropa Disc CD
https://dropadisc.bandcamp.com/album/the-forward-process

Ces trois artistes sont nées en 1984 mais le nom de ce trio atypique se réfère à l’œuvre prémonitoire d’Orwell et ce récit de fiction sociétal nous vient sûrement à l’esprit depuis que des conflits majeurs nous donnent aujourd’hui la chair de poule et que la répression s’abat impitoyablement contre ceux qui veulent s’opposer résolument face à ces volontés implacablement mortifères. Mariam Rezaei est une platiniste incisive et dérapante à souhait , Sakina Abdou nous fait entendre sa voix aux saxophones ténor et baryton à la fois attentive, suave, chaleureuse, voire urgente. Kobe Van Cauwenberge manie les guitares acoustiques et électriques en compressant et contorsionnant les fréquences avec autant d’élégance dans les passages retenus que de furia électrogène hérissée dans les moments fusionnels ou explosifs. Il faut noter la consistance de son jeu free à la six cordes acoustique. Usage de boucles en tuilages mouvants, actions aux platines qui évoquent un drumming free lorsque la six cordes acoustique navigue entre les gammes avec des sursauts anguleux. Vouloir mettre une étiquette sur cette manière d’improviser collectivement est un peu vain, car les occurrences sonores et les ambiances successives de ces 6 improvisations kaléidoscopiques offrent d’autres dimensions et perspectives à leurs échappées qui totalisent la demi-heure. Cela semble être préparé et conçu en studio plutôt qu’une enfilade d’improvisations captée sur une scène en moins de temps qu’il faut pour le jouer. Mais chaque pièce s’affirme comme le fruit d’un instant partagé et on passe à autre chose à chaque morceau sans pour autant que 1984 n'ait une démarche éclectique. Une véritable cohérence se détache au travers de la diversité contrastée de chacun des morceaux enregistrés ici. Post – rock, noise abrasif, comptine faussement naïve, éclaircies acoustiques ou frictions électriques saturées, effets électroniques, nous avons là un melting pot multidirectionnel, des éclairs rugueux ou des hésitations zig-zaguantes etc…

Gerhard Uebele Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Solitude Creative Sources
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/solitude
Trio violon, alto, violoncelle remarquablement contemporain, musique de chambre pour cordes idéale, moments de grâce et de communion sonore et musicale intense en mutations constantes et instantanées. Pour l’occasion, les trois musiciens Gerhard Uebele (violon), Ernesto Rodrigues (alto) et Guilherme Rodrigues (violoncelle et le fils du précédent) ont ajouté l’usage de leurs propres voix pour ce concert au Maeng Museum à Berlin. Je me répète à dire qu’un artiste comme Ernesto Rodrigues mérite amplement d’être programmé bien plus qu’il ne l’est actuellement. Sa discographie qu’il partage souvent avec son fils Guilherme, lui-même un artiste de premier ordre, et un grand nombre d’excellents artistes tant portugais qu’internationaux, est devenue exponentielle parmi le catalogue de son propre label Creative Sources, une étiquette qui rassemble quasiment 900 CD’s produits depuis l’an 2000. Il suffit de parcourir au hasard les centaines d’enregistrements qu’il a suscité ou auxquels il participe pour réaliser qu’Ernesto et Guilherme sont devenus au fil des ans des artistes incontournables qu’ils se produisent avec des « notoriétés » aussi diverses que Gunther Sommer, Alex von Schlippenbach, Carlos Zingaro, Frank Gratkowski, Floros Floridis, Axel Dörner, Fred Lonberg-Holm, Erhard Hirt etc… qu’avec leurs camarades portugais et internationaux parmi lesquels on peut noter un nombre considérable d’artistes très peu connus comme ce violoniste Gerhard Uebele. Aussi, Ernesto Rodrigues a fédéré un nombre exponentiel d’improvisatrices / improvisateurs portugais dans une véritable galaxie de groupes du trio au grand orchestre en passant par des moyennes formations permanentes, tout en travaillant avec son fils Guilherme dès le début de son adolescence. Gerhard Uebele a déjà travaillé et enregistré avec les Rodrigues depuis de nombreuses années. C'est un excellent violoniste. À trois, ils forment un superbe trio de cordes animé par une empathie remarquable et une entente qui magnifie cette intimité sonore spécifique qui est au centre du travail musical entre instrumentistes de la famille des violons.
Douze courtes improvisations truffées de glissandi, de croisements de sonorités tissées avec une grande précision comme il se doit dans la musique contemporaine, mais avec un goût ludique et des surprises élégantes dans une belle variété de formes. Étonnamment, leurs voix parlées se mêlent aux mouvements des cordes dans certains morceaux. La conjonction du traitement expressif du jeu à l'archet frotté de chacun des trois comparses crée de magnifiques interférences sonores, des dissonnances rafinées, une irisation mouvante des timbres, un chatoiement irréel de couleurs, de clair - obscurs, d'harmonies étirées et célestes. À chaque morceau, l'inspiration se renouvelle fruit de l'écoute mutuelle ou d'actions imprévisibles col legno, grincements au fil du rasoir ou mouvements lents qui tournoient vers un crépuscule imaginaire. On n'hésite pas à se métamorphoser toutes les dix secondes entre coups d'archet rageurs, de contorsions soniques ou effets languissants ou miroitements tuilés, compressions de fréquences qui évoquent des miaulements stylisés et suraigus délicats et volatiles. Agrégats de sonorités écartelées, glissandi lents, apparent minimalisme riche en fréquences, harmoniques, sifflements, vibrations boisées, crissements, frottements frénétiques, murmures scintillants, ondulations torsadées... Ou vives interactions percussives qui se résolvent en élans lents et élégiaques ou d'acides frictions presqu'immobiles. L'auditeur percevra toute la gamme des émotions issues du travail effréné et sinueux des cordes dans un éventail infini d'expressions multiples, convergentes ou centrifuges... Les trios ou quartets d'improvisations contemporaines à cordes ne sont pas légion et celui-ci tient son rang parmi les plus remarquables de cett scène internationale (String Trio de Kimmig- Zimmerlin - Studer, Stellari Quartet de Wachsmann, Hug, Mattos et Edwards ou ce rare Quatuor D'Occasion canadien de Malcolm Goldstein, Josh Zubot, Jean René et Émilie Girard-Charest). À découvrir absolument.

29 mars 2026

Thanos Chrysakis by Wilfrido Terrazas / Urs Leimgruber Room 423 / @xcrswx Cristabel Riley & Seymour Wright/ Pascal Niggenkemper – Ensemble Tuvalu

Thanos Chrysakis Vita Morgana Wilfrido Terrazas Aural Terrains TRRN058
https://wilfridoterrazas.bandcamp.com/album/thanos-chrysakis-vita-morgana

Le compositeur – improvisateur – producteur de musiques contemporaines Thanos Chrysakis nous montre album après album l’étendue de son travail magnifiquement documenté sur son label Aural Terrains. Souvent ces productions rassemblent plusieurs compositeurs différents, dont certains « grand noms » avec un noyau d’interprètes instrumentistes avec des œuvres composées pour des ensembles et des solistes aux clarinettes basses ou contrebasses, trombones et tubas, guitare électriques… ou pour un seul soliste.
C’est cette option qui est retenue ici où sous le titre Vita Morgana défilent six compositions très remarquablement exécutées par le flûtiste mexicain Wilfrido Terrazas, un spécialiste des techniques créatives et étendues aux flûtes, ici : flûte, flûte alto et flûte basse. Les compositions de Thanos Chrysakis datent de 2011 : Eirmos I pour flûte (17’21’’), Eirmos II pour flûte basse (10’37’’), 2012 : Vita Morgana pour deux flûtes basses (7’40’’) et 2024, Carved Continuum pour flûte alto (8’30’’), Night Ray pour flûte (10’16’’) et Krama pour flûte basse (9’16’’). Si Wilfrido Terrazas est un exceptionnel interprète de musique contemporaine d’avant-garde focalisée sur le sonore, son parcours artistique est profondément éclairé par les musiques de differents pays d’Amérique Latine, du free-jazz afro-américain et de l’improvisation européenne ainsi que les musiques pour flûtes d’Asie et des autres continents. Derrière lui, une solide carrière dans toute l’Amérique latine et aux États-Unis dont la ville de San Diego durant laquelle il a créé environ 400 premières mondiales et composé plus de 80 œuvres. Comme les saxophonistes pullulent déjà dans l’univers de la free music, il m’est impossible de laisser de côté un flûtiste de cette envergure dont le travail se révèle vraiment fascinant. Surtout que Wilfrido Terrazas fait sienne la partition du compositeur et y injecte toute sa sensibilité, une technique confondante et sa personnalité musicale à part égale avec Thanos Chrysakis lui-même. Ce qui me sidère est que tout du long de ces interprétations, il y a un questionnement par rapport au timbre, aux intervalles, à la qualité du souffle, au choix précis dans l’écheveau des possibilités des techniques alternatives d’un point de vue bien spécifique avec un maximum de cohérence esthétique.
Chapeau bas ! Non seulement le compositeur est excellent, mais aussi l’interprète en partage tout le crédit par la grâce de sa vision musicale. Un chef d’œuvre !

Urs Leimgruber Room 423 Creative Works CD
https://www.creativeworksrecords.com/shop/room-423/

Room 423. Le saxophoniste Urs Leimgruber est un spécialiste inconditionnel du saxophone soprano en mode exploratoire de toutes les possibilités sonores ( harmoniques, extrêmes aigus au-delà de la tessiture, vocalisations, multi-phoniques, respiration circulaire, glissandi millimétrés, « faussoiements », doigtés fourchus, explosions d’énergie ou implosions de la colonne d’air et atmosphères intime, flûtées. Une capacité de souffle étonnante. Mais ne parlons pas de malheur ! Il a été hospitalisé afin de trouver une issue à une maladie pulmonaire rare qui aurait pu se révéler fatale. Après une opération de greffe réussie (Room 423), il a dû procéder à sa rééducation, retrouver ses capacités pulmonaires et de souffle et retravailler sa technique. Mais, rassurons-nous ! À l’écoute de ce magnifique album, nous le retrouvons sain et sauf : il nous délivre ici un enregistrement parmi ses meilleurs, comme le précédent album solo Now and Always. Mais cette expérience éprouvante le mène à s’ exprimer (un peu) autrement. Room 423 s’ouvre par un tintinnabulement de clochettes tibétaines liées à sa pratique du Ju Long, une forme de Yoga Buddhiste Tibétain. S’ensuit une série de quatorze morceaux assez courts (maximum # 6 : 9:50 et #7 : 8:11) qu’à l’écoute je ne qualifierais pas d’improvisations « totales » ou (entièrement) libres. En effet, il y a un choix de thèmes fragmentaires ou de fragments « mélodiques » qui se succèdent et s’articulent formellement entre coupés de brefs silences. Certains de ces « thèmes » sont le pur produit de ces techniques « alternatives » difficiles à contrôler (souffle, intensité, accents, doigtés fourchus qui sonnent « justes ») et semblent abrupts et peu enclins à suggérer une « mélodie ». On connaît la rengaine entendue durant approximativement six décennies que ces souffleurs « free » essaient des choses proches du bruit expressif ou expressionniste un peu au hasard. Nombre d’auditeurs crient encore qu’il suffit d’essayer de jouer free et que cela va marcher tout seul, si on a de la technique. Ça va sûrement passer pour des auditeurs d’occasion ou des afficionados superficiels. Mais, les musiciens et auditeurs « informés » savent tous que c’est très difficile de jouer comme Steve Lacy , tant ce saxophoniste changeait quasiment de calibre de souffle, d’intonation, d’intensité, de pression des lèvres, d’écarts par rapport au milieu de la hanche, d’accents, des changements de la qualité du timbre, de densité sonore et d’intervalles difficiles. Et cela même quand il énonce un thème qui ressemble à une ritournelle. Comme ses camarades Lacy, Coxhill, (Evan) Parker et Doneda, tous sopranistes Urs Leimgruber fait partie de ces maniaques les plus pointus du son (on mettra aussi Braxton dans cette équipe car il maîtrise le sopranino comme un chef, ou Trevor Watts un très solide sopraniste. Même si le soprano est un instrument en Mi Bémol comme le sax ténor, il faut constater que de très grands sax ténor légendaires, ne sont pas souvent des sopranos exceptionnels , car ça se travaille énormément.
Bref, ce Room 423, délivre de magnifiques morceaux à caractère « quasi » mélodique et aussi des curiosités bruitistes comme cette pièce murmurée, le #10, un échantillon de bruissements, souffles dans le pavillon, mais aussi frictions de lèvres et baisers, borborygmes et susurrements . On s’approche parfois du son de la gaïta ou de la zourna de manière incantatoire perturbé assez vite par des suraigus magiques, des feulements entre deux notes fantômes, ou des envolées folles. Et de fugaces mélodies sorties de nulle part, un court instant de mélancolie. Surtout pas d’excès virtuoses, rien que du vécu, du ressenti et du réfléchi profond. Bref, vous allez ici vous régaler dans tous les cas de figure du sax soprano qui ravira autant les tenants du free pur et dur, les amateurs de nuances et de formes, et ceux qui impénitents ne songent qu’aux dérives poétiques de l’écriture spontanée automatique. Un vrai chef d’œuvre tout en intimité.

moodboard @xcrswx Cristabel Riley (percussions) & Seymour Wright (alto sax) Feedback Moves LP
https://feedbackmoves.bandcamp.com/album/moodboard
Voici un duo intitulé @xcrswx, entre les deux x se trouvent les initales de la percussionniste Cristabel Riley et du saxophoniste Seymour Wright, deux artistes basés à Londres qui tentent avec succès de redéfinir la musique improvisée « free » en se référant autant au free-jazz afro-américan qu’à l’improvisation « européenne » en y associant de nouvelles technologies et une nouvelle attitude esthétique. Écoutez ça via le lien et essayez de traduire le texte en commentaire de la page bandcamp de moodboard, leur nouvel album, pour vous faire un idée. Huit courts morceaux improbables.

@xcrswx is the duo of Crystabel Efemena Riley (human/drum-skin) and Seymour Wright (saxophone) both also working with digital, analogue and ANDROID technologies – live and in the studio. Together they create sound works, and ideas that they explain, are to do with: “(REFERENCES) a span of human traditions, technologies and applications from the menstrual-bloody origins of cosmetics through evolution of reeds/drumskin ritual/musics, to Samsung and Audacity tools and attachments, Crunchyrolls and sub-woofer succulence. It’s committed, collaborative work that draws on decades of other association (past and present: X-Ray Hex Tet, Maria & The Mirrors, GUO, أحمد [Ahmed], XT trios with Anne Gillis and RPBoo) and (MORE REFERENCES) glamour/talent, clean-beauty, smart-boards, teaching-teams, stages, studios and solos, but in terms of what comes out is a sui generis, exciting, radical, extreme, tender, physical and fresh synthesis, of beats, layers, and patterns of raw and polished sound”.*
MOODBOARD is @xcrswx’s first 12” LP, following on from FIXES a 10” split (with Lolina) from 2023 and CALLTIME/HARD OUT, a 7” single from 2020 it completes a trilogy of releases on Feedback Moves. It extends the previous releases in exciting, new ways – presenting things on a scale where everything is greater, with extremes wider, rawer and deeper than on previous recordings. MOODBOARD is one long-form piece played across two sides, and, a suite of discrete, overlapping songs – OKIE EFE, NPC, P2W, REFERENCES, MORE REFERENCES, UFFIZI, THE CREATIVE DECK, OKIE EFE IVẸ – pulsing with the intensity of one of @xcrswx’s extraordinarily intense, physical, caring and socially-situated live shows, but employing hi- and lo-tech studio assembly, intervention, and re-invention to keep these two sides very much, and meticulously, produced – a record made.

The MOODBOARD whole is a product of @xcrswx’s iterative, on-going process of site-specific working – the LIVE and ANDROID. It captures the unique power of an @xcrswx concert, but also documents the slowly assembled, preparation of ideas, patterns and play that goes into each performance and constitutes their lived, evolving work and practice. Grown out of, under and around live recordings from a Brussels residency in 2023 MOODBOARD sees these refined, re-worked, reversed, paused, masked, made over and made up to mix real-time and studio-time sources with organic, pragmatic resolve. It’s moving music (for body and brain). The titles contain: “the bottom-less codes, emotions, energy and needs of domestic, professional and family life-worlds” that flow through and shape all of what goes into @xcrswx, “containing and bringing up work, care, learning, family, office, studio, venue, school and home”.
Dancing your head in MOODBOARD is frazzled and inspired, frazzling and inspiring, moonfull of celebration, protest, memorial, enquiry, tribute, surprise, making and dissent – vital, committed.

*(As one past review had it, if you want: like free jazz improv happening in another room while bone rattling subs are piped straight to your brain. Think something like Chris Corsano and Peter Brötzmann in one ear, with Mika Vainio and Eleh in the other.)

Pascal Niggenkemper – Ensemble Tuvalu – d’une rive à l’autre
subran records CD + DVD https://subran.bandcamp.com/album/-

𝖤𝗇𝗌𝖾𝗆𝖻𝗅𝖾 𝖳𝗎𝗏𝖺𝗅𝗎 : 𝖯𝖺𝗌𝖼𝖺𝗅 𝖭𝗂𝗀𝗀𝖾𝗇𝗄𝖾𝗆𝗉𝖾𝗋 - 𝖽𝗈𝗎𝖻𝗅𝖾 𝖻𝖺𝗌𝗌, 𝖼𝗈𝗆𝗉𝗈𝗌𝗂𝗍𝗂𝗈𝗇, 𝗌𝗈𝗎𝗇𝖽 𝗂𝗇𝗌𝗍𝖺𝗅𝗅𝖺𝗍𝗂𝗈𝗇
𝖡𝖾𝗇 𝖫𝖺𝖬𝖺𝗋 𝖦𝖺𝗒 - 𝖼𝗈𝗋𝗇𝖾𝗍, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾 / 𝖫𝗈𝗎𝗂𝗌 𝖫𝖺𝗎𝗋𝖺𝗂𝗇 - 𝗍𝗋𝗎𝗆𝗉𝖾𝗍, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾
𝖬𝗈𝗇𝖺 𝖬𝖺𝗍𝖻𝗈𝗎 𝖱𝗂𝖺𝗁𝗂 - 𝖼𝗅𝖺𝗋𝗂𝗇𝖾𝗍, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾 / 𝖩𝗈𝖺𝖼𝗁𝗂𝗆 𝖡𝖺𝖽𝖾𝗇𝗁𝗈𝗋𝗌𝗍 - 𝖼𝗅𝖺𝗋𝗂𝗇𝖾𝗍, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾
𝖳𝗂𝗓𝗂𝖺 𝖹𝗂𝗆𝗆𝖾𝗋𝗆𝖺𝗇𝗇 - 𝖺𝖼𝖼𝗈𝗋𝖽𝗂𝗈𝗇, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾 / 𝖠𝗋𝗍𝖾𝗆𝗂𝗌 𝖵𝖺𝗏𝖺𝗍𝗌𝗂𝗄𝖺 - 𝖺𝖼𝖼𝗈𝗋𝖽𝗂𝗈𝗇, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾
𝖤𝗅𝗂𝗌𝖺𝖻𝖾𝗍𝗁 𝖢𝗈𝗎𝖽𝗈𝗎𝗑 - 𝖼𝖾𝗅𝗅𝗈, 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾 / 𝖩𝖺𝗎𝗆𝖾𝗌 𝖯𝗋𝗂𝗏𝖺𝗍 - 𝗏𝗈𝗂𝖼𝖾 𝗈𝗇 𝗍𝗋𝖺𝖼𝗄 𝟣𝟧

Ici la vidéo d'un concert : https://www.swr.de/kultur/archiv/swr-new-jazz-meeting-2024-pascal-niggenkemper-ensemble-tuvalu-100.html

Voici un nonet qui défie les étiquettes et les catégories. Tuvalu est un pays du Pacifique, membre du Commonwealth Britannique et composé de huit îles situées juste au sud de l'Équateur à plus de 3.500 km à l'Ouest de l'Australie. La pratique musicale "improvisée" faite de timbres, bruitages instrumentaux et sonorités disparates inclut les voix des musiciens, tous vocalistes ici, entonant des choeurs qui semblent (sans doute) évoquer une éventuelle cérémonie micronésienne ou des chants éthérés et des babils ésotériques. Les actions musicales des neuf improvisateurs sont souvnt "répétitives", rythmiques si on veut, avec aussi des sons en boucle et des bruissements. Cette démarche collective sous la houlette du contrebassiste Pascal Niggenkemper est vraiment spécifique et semble n'appartenir à aucun sub-genre de la galaxie improvisation radicale, free-jazz etc... On y trouve des ambiances rêveuses, mystérieuses, ludiques, luxuriantes, bruissantes, soniques ou proche du free-jazz avec des sons "non instrumentaux". Dix-sept courtes compositions multifacettes pour un orchestre miroir où chaque type instrument est joué par paires : contrbasse et violoncelle, cornet et trompette, deux accordéons et deux clarinettes. C'est vraiment intéressant de bout en bout grâce à une excellente imbrication des sonorités, actions individuelles et une belle variété orchestrale d'un morceau à l'autre tirant très bien parti des ressources sonores de l'ensemble. Il s'en dégage un sens poétique, une pluralité de formes, des équilibres précis, délicats ou sauvages, voire subtilement minimalistes selon les instants avec quelques belles parties vocales sincèrement émouvantes. On entend aussi une flûte en bois mystérieuse non mentionnée dans les crédits ou des percussions rythmiques. C'est une parfaite réussite au niveau collectif où se croisent un lyrisme intrigant et un sens de l'innovation intégré à un univers "musique traditionnelle" isorythmique issue de l'imagination , suivi par des passages sériels en décalages rythmiques savamment calibrés ou des collages spontanés de techniques alternatives étendues. La diversité de cette musique hybride ou composite a beaucoup de charmes. Cette oeuvre a été créée avec l'idée d'attirer l'attention des risques encourus par les risque de survie encourus par ces îles du Pacifique soumises aux affres du changement climatique et de l'inexorable montée des eaux. Sincèrement, en soumettant cette "commission" à Pascal Niggenkemper, la SWR (Süd WestDeutsche Ründfunk) pour le SWR New Jazz Meeting a eu la main très heureuse, chose rare de nos jours où le formatage appauvrit les programmes de festivals.

19 mars 2026

[Ahmed] Pat Thomas Seymour Wright Joel Grip Antonin Gerbal/ Gianni Mimmo solo/ Udo Schindler Uwe Oberg/ Antonio Bertoni Massimo De Mattia Stefano Leonardi

سماع [Sama'a] (Audition) [Ahmed] Pat Thomas Seymour Wright Joel Grip Antonin Gerbal Otoroku 2LP
https://ahmedquartet.bandcamp.com/album/samaa-audition

Bien curieuse production d’un quartet, [Ahmed] dont les membres se situent à la confluence des scènes française, suédoise et britannique et de mouvances collectives liées à des esthétiques différentes, voire aux antipodes l’une de l’autre. Pianiste britannique d’origine jamaïcaine et de culture musulmane, Pat Thomas est devenu un pianiste incontournable de la scène britannique aux côtés de Lol Coxhill, Roger Turner, Tony Oxley, Steve Noble, Phil Wachsmann, Dom Lash et en solo. C’est lui qui a proposé au groupe [Ahmed] de créer leur musique en relation profonde avec celle du contrebassiste de Jazz Ahmed Abdul Malik, un légendaire compagnon de Randy Weston et de Thelonious Monk (les deux LP’s Live au Five Spot en 1957 avec Johny Griffin et Roy Haynes). Ahmed Abdul Malik a développé ensuite un Jazz inspiré par les musiques du Moyen Orient et joué de l’Oud, l’instrument de culture arabe par excellence avec plusieurs albums uniques en leur genre. Vu l’intérêt de Pat Thomas pour les musiques nord africaines de culture arabe, rien d’étonnant, même si la facture musicale de la musique d’ [Ahmed] est tout à fait étonnante. Le tandem Joel Grip et Antonin Gerbal, contrebasse et batterie, m’a été révélé par un excellent CD du quartet Peeping Tom (Boperation) en compagnie du saxophoniste français Pierre-Antoine Badaroux et du trompettiste Axel Dörner, connu à la fois pour son « avant-gardisme radical réductionniste », mais aussi sa participation à Die Enttauschung, un quartet jazz « freebop » fascinant où brille le clarinettiste Rudi Mahall. Ce CD de Peeping Tom a été produit par le label du collectif franco-allemand umlaut et la musique réinterprète de curieux compositeurs « bop » atypiques de manière originale et vivante. C’est bien comme cela que je qualifierais la démarche d’ [Ahmed]. J’ajoute encore que le saxophoniste Seymour Wright a fait partie depuis le début des années 2000 de la mouvance collective d’Eddie Prévost, Sebastian Lexer avec qui il a souvent enregistré pour le label Matchless des musiques radicales au niveau des formes et de la pratique instrumentale. Plus récemment, il s’est commis dans un enregistrement en duo avec Evan Parker vachement réussi (Tie the Stone to the Wheel/ Fataka). En fait, notre quartet rejoue/ réinterprète les compositions d’Ahmed Abdul Malik en leur insufflant à la fois la radicalité du free jazz le plus débridé et la fidèle relecture avec cette rythmique qui se démarque clairement du 4/4 du jazz moderne. Cet aspect est exemplifié dans le première face du double LP consacré à la seule composition « [Ya Annas] » comme pour chacune des autres faces de ce superbe album avec une seul long morceau par face. J’ai choisi de rendre compte de « Audition » car c’était pour moi l’opportunité d’acquisition la moins chère via un distributeur Berlinois, car les envois du label Otoroku situé à Londres sont chargés et taxés excessivement par la Douane de mon pays. En effet , leur dernier Opus – coffret de 5CD, Giant Beauty, est hors de prix pour ma bourse, si je tiens compte des frais d’envoi.
L’évolution formelle et ludique, fascinante et très inspirée, leur étirement des morceaux dans une transe hypnotique et la cohérence du groupe dans l’instant font de [Ahmed], un groupe de premier ordre. D’abord, il faut saluer le travail rhytmique d’Antonin Gerbal, comparable à l’innovation et la précision extrême d’un Tyshawn Sorey et sa capacité à s’abandonner à la sauvagerie brute. À cet égard, il suffit de se laisser emporter par l’enregistrement d’une récente performance à Nickelsdorf en juin 2025 : https://www.youtube.com/watch?v=WeE1TJVppuc : apocalyptique et … « punk » !
Face 2, Antonin Gerbal démontre sa capacité à croiser les rythmes et pulsations en solo ([Isma’a] Listen). Seymour Wright développe une approche sonore à la fois âpre et radicale tout en cultivant l’art des spirales idoines dans le cadre de leur projet musical, celui d’[Ahmed], une forme de lyrisme lunaire, un travail sur le son qui se révèle délicat ou … brutal selon les phases de jeu possibles de ce quartet d’exception Leur présent album n’est encore à mon avis qu’une carte de visite, un écartement de rideau qui ne donne pas encore toutes les dimensions sonores et vibrationnelles du quartet. Mais éclaire brillamment leur savoir faire et l’originalité profonde d’une voie majeure du free-jazz le plus inspiré. On imagine ce qu'il pourrait advenir des frasques du groupe hors des limitations des sillons d'une face de disque 33 tours pour chacune des quatre compositions d'Ahmed Abdul Malik. Et il faut rendre grâce au pianiste Pat Thomas, un artiste intègre et focalisé essentiellement sur sa démarche à la fois personnelle et collective, sans qu’il doive se sentir obligé de se profiler auprès de tous les « ténors » médiatisés de la free-music. Voici un artiste hyper-original de première grandeur qui n’a rien à envier « aux plus grands ». Son jeu au piano est un défi à l’histoire du jazz même free et est foncièrement original. Aussi trop complexe pour en identifier les sources et « influences » . Il provient d’une scène britannique qui a vu grandir les Stan Tracey, Keith Tippett, Howard Riley et Veryan Weston au fil des décennies, des artistes uniques. On peut dire que Pat Thomas en a pris de la graine en ne devant rien à personne question "filiation" , "influence". De même, on (a) dit cela pour Cecil Taylor, Paul Bley, Fred Van Hove, Thelonious Monk, Mal Waldron, Earl Hines ou Matt Shipp
Dans le contexte d[Ahmed], il faut applaudir le travail quasi-souterrain du bassiste Joel Grip, un pilier des scènes Berlinoises et Suédoises, qui s’échine ici à renforcer et consolider les inventions de ces trois zèbres de collègues avec un solide aplomb et un très bon sens des perspectives. Il faut savoir se concentrer sur l’écoute de ces lignes de basse et son jeu à l’archet, éminemment créatives. Aussi, ce quartet est un excellent exemple comment de simples artisans de la cause de la free-music et du jazz d’avant-garde arrivent à se surpasser au sein d’un vrai collectif pour créer un univers musical top-notch au niveau créatif des artistes les plus vénérés dont la plupart nous ont quitté ces dernières années. Au lieu de tirer les ficelles des réseaux pour livrer une trop fade lingua-franca du free qui vous laissera perplexe au fil des ans et des décennies, une fois avoir "tout" écouté. Suivez le guide, voici un groupe vraiment exemplaire à plein d’égards.

Gianni Mimmo the Lonesome Thing Rosebud Relevant RRR1
https://www.rosebudrelevant.com/record/the-lonesome-thing
https://soundcloud.com/amiranirecords/exceller-esteem

Nouveau label Rosebud Relevant Records pour Gianni Mimmo, l’exclusif saxophoniste soprano italien et responsable d’Amirani, un label exemplaire depuis 2007. Il y a laissé de superbes traces de son évolution, autant d'enregistrements fort requérents dans un véritable crescendo qualitatif et créatif. Influencé et inspiré par Steve Lacy, Gianni Mimmo s’est lancé dans l’improvisation libre « sans compositions » tout en maintenant un lyrisme singulier subtilement « polymodal » et maîtrisant une solide technique sur un instrument ardu, le saxophone « droit » soprano dont la justesse des notes demande une précision hardie et malaisée pour le commun des mortels du souffle. Ce deuxième opus solitaire depuis l’initial One Way Ticket de 2005 (Amirani), marque clairement tous les progrès réalisés au niveau de l’expressivité, de la qualité du souffle, de l’assurance dans l’établissement de formes. C’est aussi un aboutissement de tout un travail de rencontres et d’échanges associatifs avec des artistes pointus comme les pianistes Gianni Lenoci, Yoko Miura et Nicola Guazzaloca (graphiste attitré d’Amirani), des souffleurs Ove Volquartz et Harri Sjöström, des guitaristes John Russell et Garrison Fewell, des violoncelllistes Daniel Levin et Hannah Marshall, de Lawrence Casserley et son live signal-processing, etc… Ces fructueuses aventures et son travail de producteur ont muri son savoir-faire et cet album solitaire en est un fabuleux thermomètre à la gloire des rhizomes polymodaux chers à Steve Lacy. On n’a plus qu’à se laisser emporter dans cet univers fait de songes, de sonorités terriennes et élégiaques, ce sens inné des proportions t de la matière du souffle effilé, distendu en équilibre instable entre silence et les intervalles les plus remarquables de la toile d’araignée harmonique infinie magnifiée par un chant d’oiseau des îles. Steve Lacy a disparu et si vous voulez aujourd’hui vous replonger dans son univers en « vivant » - face à face vous n’avez rien d’autre à faire que d’écouter ce « re » créateur d’exception. Lacy était bien sûr inimitable (tout comme son ami Lol Coxhill, autre maître du soprano) tout en légèreté et subtilité. En bonus, A Flower is a Lonesome Thing de Strayhorn et trois compositions de Steve Lacy déclinées avec le plus grand des bonheurs : Esteem (issue du cycle the Way), Sideline (créée avec Michael Smith en 1976 dans l’album Sidelines / IAI) et Utah. Tous les autres morceaux joués ici participent du même moule fondateur .. en extension continue.
PS : j’ai entendu le qualificatif de « copieur » au sujet de Mimmo . Je réponds à quiconque : Qui d’autre est aussi expert dans la musique essentielle de Steve Lacy ? . Ou alors jetez aussi aux orties les « élèves » de Coltrane parmi lesquels Phaorah Sanders, Evan Parker, Paul Dunmall etc.. . Mais quiconque a travaillé dur la musique de Steve ou de Trane 7/7 quotidiennement prendra spontanément la mesure d’un artiste comme Gianni Mimmo : exceptionnelle !

Udo Schindler Uwe Oberg Schädel-Magie FMRCD738 – 0126
Vidéo du concert 6 Décembre 2024 à Krailing/ Munich.
https://www.youtube.com/watch?v=uQSlmOeGqSw

Merci à Udo Schindler de m’envoyer quelques CD’s du label FMR que j’arrive péniblement à recevoir à cause des mesures Brexit et des frais de la Douane belge et de l’inertie de leur website. Dans cet album notre multi-instrumentiste germanique, Udo Schindler joue des clarinettes mi-bémol, basse et contrebasse et de la flûte alto, ce qui apporte une vraie cohérence aux quatre improvisations successives. Face à lui, le pianiste Uwe Oberg, entendu avec Evan Parker, Rudi Mahall, Xu Feng Xia, Georg Wolf, Jörg Fischer, Frank -Paul Schubert etc… J’apprécie beaucoup ce pianiste : il sait étendre les particularités de son jeu en créant de multiples atmosphères très variées issues autant du piano moderne « contemporain », que du free-jazz avec une réelle qualité de toucher, une belle angularité monko-dodécaphonique et un jeu « dans les cordes » bien calibré. Quant à Udo Schindler, il a été entendu et a enregistré avec bon nombre d’artistes de premier plan comme Wilbert De Joode, Damon Smith, Ernesto Rodrigues, Jaap Blonk, Ove Volquartz et des guitaristes curieux comme Andreas Willers et Gunnar Geisse. Sa discographie est exponentielle. Alors ce duo qui totalise 40:47 consiste en une belle trame existentielle, une ossature de qualité (Schäde-Magie = Skull-Magic) qui se décline avec de la suite dans les idées. Parmi ces idées, on trouve des mots curieux et difficilement traduisibles du poète Les deux duettistes nous emmènent dans un dialogue de qualité, la réflexion musicale et formelle dans les mains du pianiste et l’efflorescence sensuelle ou expressive parfois folichonne du souffle appliqué du clarinettiste. Celui-ci aime à mordre et déformer/ contorsionner les aigus et harmoniques quand le claviériste fait chanter un carillon de résonnances de cordes adroitement bloquées dans ce remarquable Stimziegelde 15 :56, un beau plat de résistance que j’apprécie beaucoup. Son travail dans Nachtmaschine (5 :34) au milieu des cordages du piano est tout à fait original , peu commun comme une série de boîtes à musiques délirantes auquel Udo répond avec une belle créativité. Un très bon album en duo dont les aléas se renouvellent adroitement. Super !!
TATZLWURM Antonio Bertoni Massimo De Mattia Stefano Leonardi AUT Records 14-4
https://autrecords.bandcamp.com/album/tatzlwurm

Un autre album du tandem Antonio Bertoni – Stefano Leonardi (qui nous a livré le fabuleux Fuoco Sacro sur le même label AUT Records), mais cette fois-ci, avec le remarquable flûtiste Massimo De Mattia, lui-même auteur d’excellents enregistrements pour le label Setola di Maiale. Leonardi et De Mattia se partagent les flûtes jouées ici : les instruments « ethniques » et la flûte pour le premier ; la flûte et la flûte alto classiques pour le deuxième. Comme instruments « ethniques », on peut citer le xun basse chinois, le dilli kaval turc, le kaval moldave à sept trous, le sulittu sarde, cher au Campidanu de Cagliari. Quant à Antonio Bertoni, il manie le Guembri, le violoncelle, la percussion « à mains » et le bolon, une harpe luth à trois cordes du Mali semblable au n’koni.
Tout comme pour le précédent CD Fuoco Sacro, nous avons droit une superbe musique qu’on pourrait qualifier valablement de « folklore imaginaire » proche de ces musiques traditionnelles développées dans des cultures asiatiques ou africaines. Cela pourrait être un cliché ou un « dérivé » facile…. Mais l’inspiration, le sens de l’improvisation et de la recherche sonore des trois musiciens créent une magnifique empathie, un univers musical particulier, un partage musical visionnaire et créatif. La conjugaison du lyrisme, des audaces et des sonorités des deux flûtistes est fascinante, étirant les possibilités expressives parfois mystérieuses pour en faire une musique de transes, d’élévation spirituelle ou sensitive enivrante. Les notes et les timbres sont systématiquement glissée, vocalisée subtilement, interférant leurs auras dans l’action des deux souffleurs respectifs comme si leurs cerveaux étaient branchés sur la même fascinante inspiration, les mêmes écarts / intervalles de notes et couleurs / vibrations musicales fusionnelles. Tout à fait dans l’esprit de cette musique et confirmant la réussite de Fuoco Sacro, on se félicite du guembri d’Antonio Bertoni de ses pizzicati fugaces au cello, et ses percussions sauvages multiples. L’étrangeté de leur musique est exprimée par le dessin noir, blanc, gris d’un étrange serpent à tête de mammifère imaginaire reproduit sur la pochette et dans un insert à l’aquarelle de plus grande dimension en papier glacé plié et fiché dans le rabas de l’élégant digipack. Un superbe support graphique pour une curieuse et magnifique musique hors des sentiers battus.


La flûte sulittu de Sardaigne comme celle jouée par Stefano Leonardi.