2 décembre 2022

Seppe Gebruers Playing with Standards/ Christoph Gallio Dominique Girod & Dieter Ulrich/ Guilherme Rodrigues Acoustic Reverb

Playing with Standards Seppe Gebruers el Negocito Records 3CD eNR 116,117 & 118
https://elnegocitorecords.com/
Un peu de patience : l'album n'est pas encore en ligne sur le compte bandcamp d'el Negocito, mais voici de quoi vous informez https://rataplanvzw.be/e/seppe-gebruers-playing-with-standards
https://www.youtube.com/watch?v=xgzLkVvNZ14&t=5s

Rassurez – vous ! Vous avez bien lu : Playing with Standards ! Mais ce n’est pas ce que vous pourriez penser ou imaginer. Une explication s’impose. Pianiste improvisateur pointu et engagé dans « l’avant-garde » , le belge Seppe Gebruers a enregistré ce projet de longue haleine avec DEUX pianos accordés au quart de ton. Cela veut dire que l’ensemble des cordes de chacun des deux pianos est accordé à un quart de ton l’un de l’autre, créant ainsi une curieuse dissonance. On l’a entendu récemment à Gand lors d’un concert en duo avec le pianiste Charlemagne Palestine, tous deux aux prises avec quatre pianos accordés en quart de ton, une occasion unique de rentrer dans cet univers de claviers microtonaux. Se dit microtonale, une échelle de notes utilisant des intervalles plus courts que le demi-ton. Il se fait que j’invite personnellement le guitariste Pascal Marzan et sa guitare microtonale dix cordes accordée au tiers de ton (et sixième de ton, bien sûr) à Bruxelles pour un concert le 6 décembre prochain !. Donc je me sens un peu concerné.
Si j’ai beaucoup aimé le concert en duo de Gand, rien ne me préparait à ce magnifique ouvrage en trois albums compacts. C’est tout simplement, un des événements discographiques les plus convaincants de l’histoire des musiques improvisées concernant le piano lui-même. J’ai beaucoup écouté live et en disque Fred Van Hove, un phénomène extraordinaire et quand j’entends d’autres pianistes qui ont une démarche voisine je me dis que j’ai eu la chance peu commune de l’avoir rencontré et écouté au fil des décennies.
Et ce que j’apprécie dans la démarche radicale de Seppe Gebruers, un homme modeste et un peu introverti, c’est son indépendance d’esprit par rapport aux "-ismes" et que sa trajectoire qui s’annonce dans ce projet, ne ressemble à aucune autre.
D'ailleurs, il existe un Playing with Standards Trio avec Paul Lytton himself à la batterie, c'est tout dire. Dans ces trois albums, Seppe « ne joue pas les standards », mais il joue « avec ». Commençant à enfoncer les touches une à une ou deux à deux avec précaution, il entend un enchaînement de notes et, soudainement, les intervalles de la mélodie ou des fragments des harmonies d’un Standard du répertoire jazz lui viennent à l’esprit. Sous ses doigts, on en perçoit le « fantôme », une partie de la trame, un zeste de mélodie suggérée au milieu des dissonances, des clusters, en travers du phrasé et des interactions entre ces notes microtonales qui font coïncider fugacement des intervalles tempérés. Parfois, il faut faire un effort d’imagination ou de perceptions, ou alors, comme dans la « version » de Just A Gigolo, c’est Monk lui-même qui apparaît, et là, c’est digne de, ou même plus fort que, notre cher Misha Mengelberg disparu il y a quelques temps. En ce qui me concerne, c’est contagieux. Avec When You wish Upon a Star, et In The Wee Small Hours qui inaugurent le CD 1, c’est le répertoire de la période swing, l’époque de Billie et Lester. Après Just a Gigolo , on a droit à trois « versions » de You and the Night and The Music à la suite l’une de l’autre . Il joue aussi (Playing With) avec des intermezzos, Just Friends et, curieusement, La Vie En Rose chantée autrefois par Satchmo. Le CD 2 contient 8 fois une évocation de Never Let Me Go dont la première est enmanchée avec l’idée de What Is This Thing Called Love, mais il la ratrappe à chaque fois et encore 7 fois de suite en se posant encore la question What is This Thing Called Love ? Sous son dehors de bon élève rangé, Seppe a une forme d’humour à froid qui se décèle comme il se doit chez un Gantois pur jus. Distingué, le gentleman. Bye Bye Blackbyrd et The Folks Who Live On The Hill pour (en) finir. Chaque "version" ludique d'un de ces Standards est souvent très différente des précédentes. Au fil des plages, la sauce prend de mieux en mieux et la musique épaissit son mystère, enfume ses arcanes, délivre son message empoisonné. Never Entered My Mind : c’est bien ce qui se passe ici littéralement, on est médusé et … Born To Be Blue après The Days of Wine and Roses, car Everything Happens To Me. Un hymne de Bird coup sur coup en tryptique maudit : Donna Lee et soudainement des fantômes ressurgissent : Everything Happens To Me et Never Let Me Go à nouveau au milieu des touches et des résonnances. Car, c’est bien un des points importants de son travail : Seppe laisse résonner les cordes des deux pianos créant des empathies de sonorités décoiffantes, surréelles, vibrantes au bord du grincement métallique ou d'un brouillard polytonal. Il y a bien sûr des moments plus grisants que d’autres, mais pour arriver à ces résultats incontournables et irrévocables, l’artiste a dû se mettre en péril, solliciter toutes ses ressources, écouter les deux instruments simultanément et leurs vibrations parfois imprévisibles, tergiverser, communier avec elles, découvrir l’étendue de potentialités qui s’échappent, s’en souvenir, tâcher de les recontextualiser, laisser venir à lui les souvenirs de ces chansons d’un autre temps, celui de son apprentissage du jazz et de sa pratique journalière, celui des disques entendus, parfois entrevus en ouvrant une porte… Un cheminement improbable, obsessionnel, exhaustif comme s’il ne voulait rien en perdre. Le Petit Poucet et ses nombreux petits galets usés par le ressac et serrés au fond de ses poches.
Je conseille à tous les fadas de musique contemporaine ou improvisée, les fanas des pianistes hors-cadre tels Paul Bley, Misha Mengelberg, Ran Blake, Fred Van Hove, Jacques Demierre, les expérimentateurs de tout poil, d’essayer d’acquérir ce triple CD Playing with Standards et surtout d’en écouter ne fut ce que quelques morceaux un instant et puis un des CD’s à la file (et le 2ème , enfin le 3ème) et y revenir de temps à autre jusqu’à ce que l’ensemble de l’oeuvre s’insinue définitivement dans votre perception et transforme votre imagination, votre jeu de références. Parce que l’aspect le plus authentiquement « free-music » radicale, c’est le son ! Une sonorité fluide (cfr I Wish Upon a Star en ligne ici plus haut)mais qui peut souvent se révéler brute, terrienne, magmatique, assonnante - dissonnante ... Et une technique qui évacue le virtuosisme pour laisser vibrer les sons dans toutes leurs occurrences, leurs interférences troubles,sauvages comme si les deux carcasses métalliques de cordes tendues à craquer faisaient partie d’un environnement où l’industrie pianistique est revenue à l’état de nature. On peut découvrir un esprit voisin dans les recherches du pianiste Suisse Jacques Demierre. J’imagine encore Paul Lovens (avec qui Seppe a enregistré) déjeunant très à son aise et, quatre heures durant, passant et repassant vingt-trois fois Just a Gigolo et douze fois Everything Happens To Me en comptant les mesures avec ses doigts refermés percutant la surface de la table.
Un triple album indispensable à toute discothèque de « free-music » qui ne tolère que l’essentiel, le magique et l’imprévu. Une somme ! Il faut absolument que Seppe Gebruers puisse jouer un peu partout et ailleurs car son travail apporte de l'eau au grand moulin de la créativité la plus pointue pour qu'il puisse bonifier au fil des performances.
PS : Et chapeau à el Negocito Records et à Rogé pour la publication de ce recueil, emballé très originalement avec trois œuvres d’art inclues) …

Christoph Galio Dominique Girod Dieter Ulrich Day and Bus Creative Sources CS 720 CD
https://www.gallio.ch/percasogallioon-otherlabels/other-labels/day-bus/
Day and Bus est dans la lignée continuation du trio Day and Taxi, une incontournable enseigne du free helvétique animé depuis des lustres par le saxophoniste – compositeur Christoph Gallio, avec, entre autres, Girod et Ulrich. Gallio y joue comme d’habitude les saxophones soprano et alto, plus le C-melody. Deux saxophones et deux faces de son talent, le couineur anguleux et pointu-pointilliste au soprano quasi coxhillien dont les doigtés se chevauchent plus que de raison et le rentre-dedans expressionniste à l’alto chauffé à blanc et l’anche sans doute chauffée au briquet pour en durcir le tranchant. Car sa sonorité tranche comme la lame d’un bûcheron et les deux acolytes le poussent et le taraudent. Et surgit ensuite le C-melody sax, un ténor contrefait. Contrebassiste puissant et efficace, à ses côtés depuis des décennies (Day and Taxi), Dominique Girod soutient les incartades du souffleur comme du pain béni et le batteur, Dieter Ulrich, est un homme à tout faire de talent dans la free-music helvétique, subtil, à l’écoute et tout terrain. Une longue suite improvisée enregistrée le 18 mai 2021 au studio The Zoo à Berne durant une performance mémorable de 32 minutes 32 secondes. Fort heureusement, cette heureuse initiative est publiée avec son allure bon enfant, ses déchirures et sa superbe. Le « free » free-jazz ne supporte pas la complaisance, la redondance, la fausse liberté pour en revendiquer sa raison d’être. Day and Bus, sous sa dénomination anodine , cache bien son jeu : arcbouté, dru, sauvage, mordant, subtil et sans façon, le trio incarne cette musique vivante, sauvage, entière qui improvise sa survie, collective, cohérente mais délirante, obstinée et explosive sans forcer le trait. Les variations, changements de cap et de décor renouvellent constamment le décor et la moëlle des os, la candeur des gestes et leur inspiration instantanée. Je vote pour !

Acoustic Reverb Guilherme Rodrigues solo Creative Sources CS 762 CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/acoustic-reverb

Ce n’est pas le premier album solo du violoncelliste portuguais Guilherme Rodrigues. Acoustic Reverb,tout un programme, fait suite à Cascata (chroniqué dans ces lignes) et se compose de 58 (oui, cinquante huit) miniatures enregistrées dans onze églises de Berlin : Passionskirche, Magdalenenkirche, Christuskirche, Herz-Jesu-Kirche, Evangelische Stephanus-Kirchegemeinde, St Christophorus Kirche, Ms Heimatland, Zwinglikirche, Sophienkirche, Zionskirche and Marthakirche. Chaque morceau porte le nom de la Kirche où elle a été enregistrée et est numérotée en chiffres romains jusque LVIII. Il s’agit d’un beau travail sur la qualité du son, de son grain particulier dans l’espace réverbérant de l’Église avec ses dalles de pierre ou de marbre et ses voûtes. Une multiplicité de formes, une qualité de silence et les résonnances particulières qui ronronnent lorsque les notes graves sont frottées par – dessus la touche ou vrillent l’acoustique lorsque l’archet frotte tout près du chevalet. La manière et la pratique de Guilherme Rodrigues sillonnent plusieurs domaines musicaux : minimaliste, expérimental, classique, improvisé; ou elles évoquent le polyphonique, le médiéval, le chant naturel ou ce que vos références suggéreront. Disons qu’il s’agit du violoncelle universel et d’un tour de force. En effet, concevoir instantanément autant de pièces réussies, dont la forme est concentrée dans une durée brève entre une et deux minutes, dans un laps de temps relativement court (Mai 2022) est la marque d’un grand talent et d’une belle inspiration. On peut s’hasarder à citer Telemann, Bach, Webern, Scelsi, Xenakis et les créations de Sigfried Palm il y a un demi-siècle, mais aussi, pourquoi pas, le chant des baleines ou Terry Riley. Le chant de l’âme en tout cas. J’aime ces staccatos flûtés, ces fragments de mélodie qui s’élancent le long d’une colonne, ces graves vibrants et ces aigus crissant maîtrisés comme un chant d’oiseau. Voilà de quoi écouter en profondeur, réécouter et piocher au hasard des 58 plages de l'album. Un bijou aux très nombreuses facettes qui révèlent leurs secrets au goutte à goutte. Bravo !

28 novembre 2022

Pascal Marzan Solo & Duo w JJ Duerinckx on Tuesday 6 December 8PM/ Paul Hubweber & John Edwards Duo + JJ Duerinckx Solo on Sunday 10th December 8PM @ Haekem Theatre Brussels Contemporary Improvised Music Series

Reed Rapture in Brooklyn Ivo Perelman w. Vinny Golia Jon Irabagon Dave Liebman Tim Berne Joe Lovano Joe McPhee James Carter Roscoe Mitchell Colin Stetson Lotte Anker David Murray & Ken Vandermark/ Markus Eichenberger - Christoph Gallio/ Tell No Lies Edoardo Marraffa Filippo Orefice Nicolà Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini

Reed Rapture in Brooklyn Ivo Perelman
https://ivoperelman.bandcamp.com/album/reed-rapture-in-brooklyn

Ivo Perelman tenor sax in duo on 12 CD's with:
Vinny Golia: soprillo, clarinet, basset horn, alto clarinet
Jon Irabagon : slide soprano sax , sopranino sax
Dave Liebman: soprano sax
Tim Berne: alto sax
Joe Lovano: C melody sax, F soprano sax
Joe McPhee: tenor sax
James Carter: baritone sax
Roscoe Mitchell: bass sax
Colin Stetson: contrabass sax, tubax
Lotte Anker: soprano, alto sax
David Murray: bass clarinet
Ken Vandermark: clarinet
Recorded, Mixed and Mastered by Jim Clouse at Park West Studios, Brooklyn, NY
Avec une telle assemblée de douze saxophonistes / clarinettistes de jazz (contemporain , free, …) américains (et une danoise !) aussi remarquables, voire légendaires, le Brésilien Ivo Perelman vient de monter un coup médiatique sans précédent en publiant un coffret de 12 CD contenant uniquement des duos improvisés, chaque compact documentant les échanges de chacun d’entre eux avec Ivo qui joue ici exclusivement du sax ténor. On ne l’entend d’ailleurs jamais qu’au sax ténor dans les innombrables albums qu’il a enregistré avec Matt Shipp, Michal Bisio, William Parker, Whit Dickey, Gerard Cleaver, Joe Morris, Mat Maneri, Bobby Kapp ou Andrew Cyrille… Tous basés sur la libre improvisation spontanée , sans thème, structure ou composition. Improvisation lyrique d’essence jazz qui découle des avancées d’un Albert Ayler et qui profite de l’expérience accumulée par les sax ténor les plus cruciaux : Coltrane, Rollins, Gordon, Getz, Mobley, etc… Ces dernières années, il s’est concentré dans des projets de duos ou de groupes avec des violonistes, altistes et violoncellistes (Mat Maneri, Mark Feldman, Hank Roberts, Phil Wachsmann, Benedict Taylor…) des guitaristes (Joe Morris et Pascal Marzan) et un clarinettiste basse, Rudi Mahall. Ce duo avec Rudi Mahall publié par Leo Records était sa première tentative de dialogue enregistré avec un instrument à anche, tellement réussie qu’un double CD fut produit. Une autre expérience enregistrée eut lieu avec le clarinettiste Chicagoan Jason Stein et est assez remarquable.
Il faut insister sur le fait qu’Ivo se consacre exclusivement à la musique improvisée telle qu’il la conçoit sans jamais rien concéder à des opportunités aux côtés de collègues qui ne correspondent pas à sa démarche basée sur l’improvisation libre d’égal à égal avec un ou plusieurs partenaires. Échanges - dialogues basés sur une écoute mutuelle intense et l’imagination dans les formes, couleurs et intensités. En invitant tous ses saxophonistes et clarinettistes « de rêve », Ivo avait une solide idée dans la tête. On retrouve donc ici la propension des improvisateurs afro-américains à enregistrer des duos à l’ère Braxton, Lewis, Lacy, Mitchell, Lake etc… des « créatives » années 70, avant que le post-bop retourne en force dans les années 80. Sans doute, pour diversifier les très nombreux duos sélectionnés et publiés ici, il a demandé à chacun d’eux, très souvent des multi-instrumentistes, de jouer un des instruments pour lesquels chaque collègue a une affinité particulière et qui pourrait complémenter intelligemment la sonorité de chaque duo ou contraster avantageusement celle du ténor. Le seul autre saxophone ténor de cette expérience est celui de Joe McPhee, le quel joue du soprano, de l’alto, de la clarinette et de la trompette. Il a bien eu raison, car c’est sur cet instrument que personnellement je préfère Joe (ah ce LP Ténor - Hat Hut C de ma jeunesse écouté des dizaines de fois, usé et racheté à nouveau !). Tim Berne joue aussi (bien naturellement) du sax alto, Dave Liebman du sax soprano (auquel il s’est consacré exclusivement durant des années), Joe Lovano du C Melody sax, Roscoe Mitchell du sax basse, David Murray de la clarinette basse, James Carter du baryton, Colin Stetson du sax contrebasse et du tubax, Ken Vandermark de la clarinette. Étrangement Joe Irabagon, ténor sax très impressionnant de son état, est ici au sopranino et joue même du slide soprano sax (!) et le poly-multi instrumentiste Vinny Golia a déniché un soprillo dans sa panoplie. Ainsi, sont revisités tous les instruments à anche des familles du saxophone et de la clarinette en compagnie du sax ténor joué par notre brésilien.
Aussi, la musique jouée par chaque duo correspond à la personnalité musicale de chaque invité, univers dans lequel Ivo Perelman se moule adroitement, diversifiant ainsi sa pratique et son expérience. D’un autre côté chaque invité joue un instrument spécifique afin d’élargir la palette globale d’un projet collectif dans lequel chaque improvisateur a un rôle à jouer, s’effaçant au sein de la grande famille des souffleurs de jazz. On trouve des similitudes avec les Company de Derek Bailey où les musiciens s’essayent à l’improvisation « totale » basée sur l’écoute mutuelle et une interaction instantanée et spontanée en relation avec le background et le « langage » de chaque intervenant et sa capacité et sa volonté d’explorer l’inconnu. La « jam-session » ou rencontre informelle est à la fois une tradition dans la musique de jazz et une des sources de son évolution vers sa modernité révolutionnaire en absorbant de nouvelles techniques compositionnelles, harmoniques et instrumentales jusqu’à ce que ce dernier enfante l’univers de la libre improvisation. Même à l’époque où les musiciens de jazz jouaient et enregistraient des œuvres relativement formelles et structurées avec rythmes réguliers, harmonies occidentales, barres de mesures etc…, nombre de musiciens s’essayaient en privé à jouer spontanément hors des sentiers battus en repoussant plus loin la logique et les limites de leur imaginaire. Dès les années cinquante, on en trouve des traces au hasard de disques de Giuffre, Tristano ou Mingus, jusqu’à ce que tout explose avec Cecil Taylor, Albert Ayler et Coltrane.
À propos de ce projet Reed Rapture, Ivo Perelman a exprimé clairement le sentiment et l’idée qu’à travers ces douze rencontres, il retrouvait le message de ses aînés les plus chers (Bird, Trane, Newk, Bean, Ben the Frog, Pres, Hank, Stan, Albert, Book…) par le truchement de ses collègues qui ont absorbé des éléments et des aspects du travail des anciens qui lui auraient échappé. Une mise en commun d’un savoir artisanal intime par-delà les générations autant que l’urgence de l’exploration de nouvelles correspondances sonores et poétiques, processus exacerbé par l’exigence que pose le choix des instruments pour chacun des intervenants et leur variété. Et aussi une propension à attraper le tournis dans les méandres incertains de ces souffles continus jusqu’à plus soif !
En écoutant chaque rencontre, piochant les morceaux un peu au hasard dû au fait que l’application QuickTime Player ne bénéficie pas de la possibilité de créer une playlist pour chaque duo, je suis ébahi par la profonde sincérité de tous. Chacun s’adonne à ce jeu de tout son cœur en essayant avec beaucoup d’énergie mentale et de concentration à donner le meilleur de lui-même. Oubliant sans doute son image d’artiste catalogué, la nature de son travail d’artiste « professionnel » impliqué dans des projets précis dont il espère retirer quelques revenus, sa trajectoire musicale, des personnalités comme David Murray, Joe Lovano ou James Carter étonneront leurs supporters. Il suffit d’entendre Tim Berne écraser méthodiquement une harmonique et ensuite insuffler un timbre diaphane sans qu’on puisse deviner qu’il s’agit d’un sax alto ou les secs coups de langue de David Murray qui enfantent une comptine infinie. Ou un Joe Lovano qui désarticule ses réflexes de souffleur biberonné au post-bop moderniste. Vous trouverez ici le caractère de chaque instrument à toutes les sauces et l’immense capacité du souffleur Brésilien à « rester lui-même », c’est-à-dire jouer « de tout » sans se trahir, face aux propositions musicales des autres duettistes et nous montrer de quoi il est capable face à ce foisonnement d’idées. D’autre part, les invités sont tous forcés de tenir compte de la prédilection de Perelman à étirer et moduler les harmoniques aiguës au-delà d’un registre « raisonnable ». C’est parfait pour la « petite clarinette » volubile de Ken Vandermark et très contrasté pour le sax basse de Roscoe Mitchell dans un dialogue tangentiel troué de silences qui dure 39 minutes où son sens de l’écoute et sa science de l’empâtement du son de cet énorme saxophone font merveille. L'angularité rageuse de Lotte Anker contraste avec la sinuosité d'un Joe Lovano. Une fois que les repères les plus évidents se révèlent au fil de la rencontre, chaque duettiste est sommé d’aller plus loin, d’imaginer des variations et de renouveler le paysage sonore pour ne pas (s’)ennuyer et fatiguer l’auditeur. Et je dois dire qu’ils ne s’en sortent plutôt bien dans le cadre d’une session de studio relativement minutée. Il s’agit de créateurs professionnels qui ont l’énergie de créer instantanément à un moment donné au milieu des aléas de la vie, des tournées et des usantes attentes infinies (gare, aéroport, taxi, bar, trottoir, backstage, chambre d’hôtel), face à de nouveaux challenges.
Ces douze rencontres vous apporteront leurs doses d’énergies, de ravissements, de découvertes et de surprises - c’est bien le moins qu’on puisse attendre de cette suite presqu’infinie de rencontres librement improvisées - en n’hésitant pas à conserver les pièces points de départ, esquisses et tentatives qui entraînent des déclics vers des instants passionnés et fascinants, tel un carnet de bord de l’utopie et retraçage de l’inspiration évolutive. Je vous laisse maintenant là avec mon texte et vos réflexions, car j'ai du pain sur la planche : écoute exhaustive des douze albums de Reed Rapture dont une des choses les pas moins fascinantes est de constituer un sacré pensum pour jazz-critic en mal de copie. Sera publié en coffret et, parait-il, séparément en CD's "single".

Voici, pour brouiller les pistes un duo d'anches complètement à l'opposé du spectre sonore et de l'inspiration de Reed Rapture :
Markus Eichenberger - Christoph Gallio Unison Polyphony ezz-thetics 1038
https://eichenberger.li/tontraeger/

Ce n’est pas la première fois que le clarinettiste suisse Markus Eichenberger enregistre pour ezz thetics / hatology. Son précédent album Suspended (2018) le réunissait avec le contrebassiste Daniel Studer, membre influent du duo de contrebasses Studer – Frey et du String Trio avec Harald Kimmig & Alfred Zimmerlin deux parmi mes groupes (suisses) préférés aux côtés du tandem Urs Leimgruber et Jacques Demierre, ou des individualités comme Charlotte Hug et Florian Stoffner. Le voici avec un autre Suisse impliqué depuis des décennies dans cette scène improvisée / free jazz helvétique : le saxophoniste Christoph Gallio (Day and Taxi), ici au soprano et au C-melody sax pour le dernier morceau.
Unison et Polyphony : voilà un bien curieux antagonisme. En variant légèrement la hauteur, la dynamique et le timbre de leurs notes à l’unisson, les deux souffleurs instaure une curieuse polyphonie minimaliste. À l’écoute, on dira qu’il s’agit d’une démarche conceptuelle, mais les titres des 10 morceaux révèlent leur état d’esprit empreint d’une forme de détachement descriptif : New Ways, When the Day is Short, When the Day is Long, How To Sleep Better, How Does My Cat Think, Strange Cave System, Gift of The Artists, Update, A Walkable Swamp, The Balance of a Clay Figure, quasi tous aussi non-sensiques. Une musique improbable défile, poseuse de questions, ignorante des réponses, traitant le son en dégradé avec de longues notes tenues parsemées de silence, notes qu’ils décalent minutieusement par un heureux hasard avec de timides pas de côté, entretenant un son diaphane et des légers et curieux hoquets parsemés de fragments de phrase. Plusieurs des 10 morceaux s’interrompent par surprise et s’immobilisent au bord du silence. Travail sur la dynamique. Le dialogue s’imbrique petit à petit au hasard d’un des morceaux et disparaît pour laisser place à cet Unison, suave idée fixe du projet. Une narration intuitive à propos de tout et de rien qui change nos habitudes et suggère une Polyphonie imaginaire dont quelques éléments s’invitent subrepticement dans le décor. La virtuosité si chère aux poids lourds du saxophone et de la clarinette est évacuée au profit d’une leçon de chose somme toute poétique et improbable.

Tell No Lies : Hide Nothing Edoardo Marraffa Filippo Orefice Nicolà Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini Aut Records Aut083.
https://www.autrecords.com/store/tell-no-lies-hide-nothing/
Le quatrième cédé de ce quintet de jazz qui n’a rien d’autre à raconter que la vérité et pour cette occasion, rien à cacher ! Leur musique est chaloupée à souhait et fait songer au fabuleux Brotherhood of Breath de Chris Mc Gregor, fortement imprégnée de rhumba, d’influence latines et proche de la musiques kwela d’Afrique du Sud. Et bien sûr avec les deux acolytes du duo Les Ravageurs, le saxophoniste ténor Edoardo Marraffa et Nicolà Guazzaloca, il faut s’attendre à des dérapages free qui enrichissent leur musique. Nicolà est un de mes pianistes « free » préférés en Europe. Les labels Aut et Amirani ont publié plusieurs albums incontournables de Nicolà en solo (Tecniche Arcaïche et Tecniche Archaïche Live) ainsi que le trio avec Tim Trevor-Briscoe au saxophone et Szilard Mezei à l’alto, une référence dans l’improvisation. Et bien sûr le duo avec Marraffa ( Les Ravageurs sur Klopotec).
Ayant commencé sa carrière dans le jazz moderne pour bifurquer dans l’improvisation libre, Nicolà Guazzaloca a mis au point de superbes compositions sorties tout droit des townships que les Tell No Lies jouent aussi impeccablement que spontanément (et joyeusement). Filippo Orefice et E.Marraffa (sax ténor), Luca Bernard (contrebasse, Andrea Grillini (batterie) et le pianiste forment un groupe très soudé et sont rejoints par d’autres instrumentistes sur quelques morceaux comme le saxophoniste baryton Christian Ferlaino et le tromboniste Federico Pierantoni ou encore le violoncelliste Francesco Guerri, partenaire d’un autre duo avec Guazzaloca. Neuf compositions bien charpentées dont quatre sont enchaînées en medley (Pachenia/ Pomposa et Medea/ Levante) pour des durées moyennes entre cinq et huit minutes. Musique entraînante et inspirée avec un son et des couleurs distinctives, des breaks et des solos free, des nuances dans le traitement de l’improvisation, rythmes impairs. Et les thèmes sont exquis et chantants à souhait : la rhumba à l’état pur ! Les intervenstions des souffleurs du groupe et invités sont complètement en phase avec la sensibilité et l’esprit de la musique tout en improvisant en décalage free. Chaque intervention détonnante free du pianiste vaut son pesant de mangues et d’ananas, coïncidant précisément avec la pulsation. Bref, voilà de quoi ravir le public de festivals comme Moers, Willisau, Wels, Banlieues Bleues, etc.. pour trouver une réponse enthousiasmante à la question de Prunelle dans les gags de Lagaffe : « Et si on danse ? » . Les deux ténors rivalisent dans Malatesta, premier morceau du CD où le batteur chahute la rythmique en bousculant le groupe et où le pianiste commet un virevoltant raid cubain bien saccadé sur les touches. Je vous dis que ça : avec le sérieux des Tell No Lies, pas de bobards, on s’amuse !

19 novembre 2022

Sergio Armaroli Veli Kujala Harri Sjöström Giancarlo Schiaffini / Danny Kamins Vinny Golia Garrett Wingfield/ Jürg Solothurmann & Josep Maria Balanyà/ Udo Schindler & Michel Wintsch

Sergio Armaroli Veli Kujala Harri Sjöström Giancarlo Schiaffini Windows & Mirrors Milano DialoguesLeo Records CR LR 931.
https://harrisjostrom.bandcamp.com/album/windows-mirrors

Sergio Armaroli est un excellent vibraphoniste italien découvert auprès de musiciens essentiels tels que les percussionnistes Andrea Centazzo, Roger Turner et Fritz Hauser, le saxophoniste finlandais Harri Sjöström et le tromboniste Giancarlo Schiaffini. Voici que s’ajoute à cette liste un compatriote de Sjöström, l’accordéoniste Veli Kujala qui avait participé à l’enregistrement des superbes Soundscapes Festival #3 réunies dans un double CD Fundacja Sluchaj avec un aéropage impressionnant (Sjöström, leur instigateur, Phil Wachsmann, Giancarlo Schiaffini, Sebi Tramontana, Floros Floridis Lawrence Casserley, Emilio Gordoa, Matthias Bauer, Wilbert de Joode, Matthias Bauer, Dag Magnus Narvesen, Kalle Kalima…) que je me suis fait le plaisir de chroniquer ici, il y a quelques mois. Partie remise dans un quartette de chambre aérien et éthéré avec trois des précités. Harri Sjöström a fait l’extraordinaire expérience de jouer régulièrement avec Cecil Taylor et travaille depuis des décennies avec Paul Lovens et Phil Wachsmann. Veli Kujala est un prodige de l’accordéon et Giancarlo Schiaffini est un pionnier de l’improvisation libre au trombone depuis les sixties au même titre que Paul Rutherford. Le travail de ce quartet atypique (sax soprano ou sopranino, trombone, vibraphone et accordéon) se focalise sur une musicalité distinguée, raffinée, chaque musicien se situant dans une position égalitaire dans le champ auditif. Rien de tel pour stimuler l’écoute mutuelle en partageant les rôles, les interventions et les initiatives dans une démarche d’équilibres instables et mouvants lors de dix improvisations intitulées Windows #1 jusque #5 et Mirrors #1 à #5. Ici le verre, matière translucide, accède à la lumière extérieure ou reflète votre image … ou votre action musicale. Une dimension mélodique free s’ébauche dans les articulations obliques et légèrement vocalisées du souffleur au sax soprano ou sopranino contrebalancées par les effets de coulisse, lèvres et sourdines de Giancarlo Schiaffini au trombone. Une dimension harmonique éthérée s’insère adroitement entre les souffles conjoints ou centrifuges, la face percussive et cristalline du vibraphone et celle venteuse et mystérieuse de l’accordéon. Les jeux respectifs de Veli Kujala et Sergio Armaroli se complètent étrangement de manière inattendue. Le son du vibraphone peut presque s’éteindre au bord du silence lorsque le timbre du trombone s’étire dans de longues notes soutenues discrètement dans le grave (Windows #2). La déambulation presque chaotique de Windows #3 s’appuie sur de vifs accents partagés entre l’articulation en soubresauts du sax soprano et les virevoltes subtiles du vibraphone, l’accordéon soufflant des contrepoints sinueux par intermittence. L’intérêt profond de la démarche collective de ce quartet d’exception tient dans une succession très habile d’univers différents d’une pièce à l’autre, chacune ayant ses caractéristiques propres comme s’il s’agissait de compositions aux éléments structurels et semi- formels bien définis. L'auditeur les reconnaît immédiatement lorsqu’il zappe d’un morceau à l’autre ou lorsque notre écoute s’estompe pour se ressaisir durant le morceau suivant. Une application ludique des principes issus du Pierrot Lunaire de Schönberg en roue libre. La sonorité de Sjöström est exquise, charnelle et éthérée et fait écho au timbre caractéristique vocalisé, aux glissandi et froncements du pavillon de Schiaffini, sans nul doute une des paires saxophone – trombone les plus mémorables depuis l’époque lointaine Lacy – Rudd des Schooldays. Leurs interactions conjointes, parallèles ou frontales avec l’accordéon mystérieux de Kujala et le vibraphone d’Armaroli , tout en légèreté, sont simplement providentielles et défient les lois de la pesanteur et de la géométrie dans l’espace. Comme quoi l’improvisation est à la base de la création de formes musicales qu’on croirait composées et partiellement préméditées. Laissons la réponse à cette suggestion en suspens, la musique parle pour elle-même. Tout l'intérêt de leurs superbes intervenstions individuelles réside dans leur agencement dans l'espace et le temps. C’est véritablement du grand art et on songe parfois aux mobiles de Calder.

The Ojai Sessions Danny Kamins Vinny Golia Garrett Wingfield
https://dannykaminsvinnygoliagarrettwingfield.bandcamp.com/album/the-ojai-sessions
Danny Kamins Alto & Baritone saxophones Vinny Golia Sopranino Soprano & Baritone saxophones Garrett Wingfield Alto Tenor & Baritone saxophones
Trio de saxophones à la gloire du sax baryton ! En effet, les trois souffleurs se partagent la gamme des saxophones de l’aigu au grave : Vinny Golia s’attribue le soprano et le sopranino, Danny Kamins, l’alto, Garrett Wingfield le ténor et l’alto et tous trois font allégeance au saxophone baryton. Une belle volière de souffles, de pépiements, de morsures free, de spirales intenses, d’articulations fragmentées, de soupirs délicats, de battements d’anche, de quintoiements, de longues notes tenues en suspension, de grondements impétueux…. Avec tous ces matériaux diversifiés et techniques inspirées, se construit patiemment une belle variété de formes collectives et instantanées et un réseau de connivences durant sept improvisations. Un très bel ouvrage qui dépasse les qualités intrinsèques des trois solides souffleurs pour atteindre une dimension ludique et auditive mutuelle optimale comme si des rêves inachevés s’interpénètrent les uns aux autres pour créer des narratifs imaginaires fait de sons, de bruissements, de mélodies fugaces, de canons et de staccatos rageurs. Pour notre plus grand plaisir, le trio s’essaye à faire coïncider différentes approches d’effets de souffles simultanément (Part IV), créant ainsi une vision kaléidoscopique de sonorités. Notes tenues, ostinati, growls, stridences, échelles de notes élégiaques ou en staccato, parties disjointes ou conjointes, structures mobiles, spirales, boucles : en sélectionnant un élément parmi ces matériaux formels chacun des saxophonistes tient un rôle défini un court moment pour l’échanger ensuite dans un infini chassé-croisé, jeu de passe-passe tourneboulant où les variations importantes de dynamique jouent un rôle majeur dans l’étendue des registres de timbre, fréquences et sonorités. Y aurait-il un plan préconçu pour ces pièces qui s’emboîtent à merveille ? Leurs flux semblent couler naturellement comme l’eau d’une source, jaillir comme un torrent ou s’écouler où bon lui semble. En utilisant des micro-structures bien définies au départ et dont les agencements et corrélations sont ouvertes, les trois souffleurs créent un univers sonore fantasmagorique et finissent par faire éclater et saturer les colonnes d’air (Part VII). Pour en saisir toute la finesse, Il faut bien se repasser ces sept merveilles plusieurs fois d’affilée et je m’y applique avec beaucoup de plaisir. Une réussite en tous points remarquable et somme toute, vraiment rare.

Pour finir , deux duos piano – saxophone.

Natural Born Inventions Jürg Solothurmann & Josep Maria Balanyà Creative Works CW 1065.
https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1065ccd/

Duo d’improvisation entre le saxophoniste suisse Jürg Solothurmann et le pianiste catalan Josep-Maria Balanyà. Neuf morceaux bien calibrés étalent avantageusement les capacités musicales des deux improvisateurs principalement en duo, deux d’entre eux étant dévolu à un solo de chacun. Si leur musique appartient à la lingua franca de la free music, on trouve ici de quoi largement étancher notre soif d’écoute et de plaisir à plusieurs niveaux. La musicalité et l’inspiration est au rendez-vous. Josep-Maria Balanyà est un excellent pianiste qui a digéré toute cette musique vingtiémiste et la pratique contemporaine et jazzique du grand piano dans plusieurs acceptions et « écoles » et de cette expérience, il crée sa musique avec une vraie cohérence et une richesse inspirée. Bref, en suivant ces doigts défiler sur les touches blanches et noires ou parfois plonger dans la table d’harmonie, l’auditeur n’a pas le temps de s’ennuyer. Son jeu foisonnant plein d’idées fournit une nourriture sonore et spirituelle à son camarade, souffleur inspiré et subtil et mélodiste inné qui apprécie autant un timbre soyeux que les vrilles énergiques du free-jazz. Une fois qu’on a identifié le territoire des deux musiciens et leurs belles capacités de dialogue instantané, s’impose le contenu profond de leur musique et une mise en commun d’idées, de formes, d’approches, de timbres, de sons (et même de sons vocaux !) qu’ils associent de manière stimulante, intelligemment contrastée dans des échanges ludiques et des « questions – réponses » en forme de cadavres exquis. Ou aussi les vagues de notes du pianiste et les spirales du saxophoniste dans Face to Face qui aboutissent à un joyeux thème final. Suit immédiatement ce From Above minimaliste où le silence est au départ l’élément déterminant avec quelques aigus murmurés par le souffleur et des notes perlées et savamment différenciées par J-M B ouvrant ainsi une autre approche sonore enrichissant le panorama de leurs échanges. Chaque morceau apporte un éclairage nouveau, une atmosphère différente, une part de mystère dévoilé avec patience et minutie. Comme s’ils avaient gardé et entretenu les espoirs utopistes d’une « nouvelle musique » qui avait enflammé leur jeunesse. On entend ici toute la vitalité de la free-music d’antan à l’état neuf par deux artistes qui essayent de donner le meilleur d’eux-mêmes en multipliant les meilleures facettes de leurs recherches musicales et en les associant adroitement avec celles de son camarade, vice et versa.

Udo Schindler & Michel Wintsch le démon de l’analogie FMRCD630-0422
https://arch-musik.de/project/udo-schindler-michel-wintsch-le-demon-de-lanalogie/

Duo improvisé entre l’excellent pianiste suisse Michel Wintsch et le souffleur allemand Udo Schindler aux clarinettes et saxophones enregistré le 30 septembre 2016 au 67ème Salon für Klang+Kunst à Krailing/ Munich. C’est sans doute le onzième album d’Udo Schindler pour le label FMR et sûrement un des plus convaincants et inspirés. Sa dédicace aux mots de Stéphane Mallarmé sont à la base des 8 titres de cette série d’improvisations lucides et concentrées. Il y a trois flagrantes fautes d’orthographe dans ces textes en français. Mais à l’intention des deux artistes et des lecteurs, voici la première phrase du poème de Mallarmé : « le Démon de l’Analogie » (1/ 6 :13) Des paroles (2/ 9:16) inconnues (3/ 2:22 ) chantèrent-elles (4/ 5 :07), sur vos lèvres (5/ 2:15) lambeaux maudits (6/ 6 :30) d’une phrase (7/ 8:27) absurde ? (8/ 1 :53). On retrouve dans ce duo la simplicité allusive et symboliste du poète. Michel Wintsch n’est pas un nouveau venu et a un solide parcours avec Gerry Hemingway et le contrebassiste Banz Oester (trio WHO) et avec Christian Weber et Christian Wolfath (trio WWW) trios avec lesquels il a gravé pour Leo Records, Hatology et Monotype de superbes albums de jazz d’avant-garde inspiré par la pratique du classique contemporain. Un pianiste de haut vol. Dans cet album très achevé s’établit un beau contraste entre son jeu pianistique virtuose un peu cérébral et le goût pour les sonorités free mordantes et l’action ludique. Cette dualité assumée dans le vécu individuel de l’improvisation et des échanges émotionnels confèrent à la rencontre tout son sel, sa dimension humaine. Udo Schindler se débat avec sa colonne d’air, les clés et l’embouchure pour exprimer l’essentiel d’un ressenti dans sa profondeur en recherchant des vibrations particulières du jeu du saxophone : growls, chuintages, saturations, expressionisme. La courte pièce finale "absurde" nous le fait entendre à la clarinette basse, instrument que j’avais beaucoup apprécié dans son superbe duo (de clarinettes basses) avec Ove Volquartz : Tales About Exploding Trees and Other Absurdities / FMRCD598-0920. Depuis quelques années Udo Schindler multiplie les enregistrements avec un grand nombre d’improvisateurs de manière exponantielle. Tout comme le CD précité en compagnie de Volquartz, voici un opus qu’ il ne faut pas hésiter à écouter.

10 novembre 2022

Toshinori Kondo & Henry Kaiser with Greg Goodman and John Oswald / Stefania Ladisa Marcello Giannandrea & Marcello Magliocchi/Lori Freedman & Scott Thompson / Don Malfon Florian Stoffner Vasco Trilla /

Renzoku Jump Toshinori Kondo Henry Kaiser Greg Goodman John Oswald
Henry Kaiser remembers Toshinori Kondo (1948 – 2022)

https://henrykaiser.bandcamp.com/album/renzoku-jump-henry-kaiser-remembers-toshinori-kondo-1948-2020

Alléchante constellation d’improvisateurs de choc révélés vers 1978 – 1980 dans le sillage de John Zorn, Eugene Chadbourne et Andrea Centazzo, mais aussi Evan Parker, Derek Bailey, Paul Lovens ou Roger Turner. Et cela en hommage au trompettiste disparu, Toshinori Kondo, celui qui fut le trompettiste le plus flamboyant et le plus spectaculaire de la scène improvisée libre au début des années 80. Il suffit d’écouter de vieux vinyles comme The Last Supper, le génial duo avec Paul Lovens (Po Torch PTR JWD 9) et Moose and Salmon (avec le guitariste Henry Kaiser et le saxophoniste John Oswald en 1980), ou encore « Protocol » (Metalanguage 102 - 1978) dont la face consacrée au duo Kaiser Kondo est partiellement reproduite ici en 2/,3/ et 4/. D’un point de vue improvisation libre, on tique un peu avec le long duo de Kaiser et Kondo qui s’étend au long des 17 minutes Light in the Shade avec force effets sonores électroniques , fort bien faits (hyper – pro), créant un décor sonore raffiné un brin new – age qui se laisse écouter et correspond à une autre facette de ces deux musiciens. Passé ce prélude, on a droit à la genèse de la collaboration entre le trompettiste nippon fou , spécialiste en arts martiaux, et le guitariste insaisissable as de la plongée sous-marine et fan notoire du Grateful Dead. Ces trois perles d’un autre temps, sont à classer au même rayon que le légendaire duo Evan – Derek intitulé the London Concert (Incus 16 , la plaque 4x4 au carré de l’impro libre) pour sa folie ludique et son insolence. Trois miniatures sauvages enfin rééditées à ne pas rater, même si trop brèves (1 :32, 02 :39, 4 :16), excellents comprimés contre la dépression post-free régurgitée et dég….
Suit un Live in San José de 25 :23 où le trompettiste s’essaie à son lyrisme lunatique et ses scories sonores (aïe les lèvres) face aux effets électro-acoustiques du guitariste et claviériste Greg Goodman, le même qui enregistra Abracadabra en duo avec Evan Parker (Metalanguage – The Beak Doctor). Enregistré en 1980, ce Live offre une perspective affolante du trompettiste physiquement le plus audacieux du monde. Exposer ses lèvres à ce point relève presque du masochisme, tant la pression et les risques physiques sont réels. Mais écoutez cela , vous allez être tétanisés, surtout si vous avez tâté un tant soit peu une embouchure. Démentiel ! Pour se souvenir de Toshinori Kondo, c’est tout à fait providentiel et on bénéficie des inventions de ses deux acolytes. Ensuite le trio Kondo, Kaiser avec le saxophoniste John Oswald rééditant les merveilles de Moose and Salmon de l’année précédente (LP de 1978 sur Music Gallery Editions) sous le titre Salmon Plus Moose in Toronto, extrait de concert de 14 :54 enregistré en 1979. Pour finir un duo récent la paire Kaiser-Kondo enregistré en 2020 où on réalise que les deux improvisateurs n’ont pas perdu le cap et leurs moyens sonores, avec autant de finesse et de subtilités que de rage froide radicale. Quel trompettiste incroyable avec ses vocalisations excessivement délirantes face au profil cool du savant fou de la guitare aux inombrables pédales d'effets ! À recommander donc, non seulement pour l’extraordinaire Toshinori Kondo, mais aussi pour le travail électro-acoustique novateur d’Henry Kaiser à la six cordes et les interventions uniques de Goodman et d’Oswald.

SE Stefania Ladisa Marcello Giannandrea & Marcello Magliocchi Plus Timbre
https://plustimbre.bandcamp.com/album/se
Un trio atypique multi-générationnel ! Stefania Ladisa au violon, Marcello Giannandrea au basson et le vétéran Marcello Magliocchiaux percussions. Tous les trois de la région de Bari dans les Pouilles. D’abord, il faut dire que les graves sinueux du basson et ses aigus glissants intrigants questionnent tout de suite. La violoniste strie le décor avec son archet grinçant, folichon , affolant ou subreptice alors que le batteur secoue l’ordonnancement en chahutant relativement discrètement les peaux et accessoires et diversifiant obsessionnellement frappes, chocs, touchers, rebonds, roulements dans la veine « post Bennink » qui fait songer aux Lovens, Lytton et Turner des temps heureux de l’impro libre radicale et qui se distingue du courant free des batteurs assez conventionnels qui se libèrent du tempo sans remettre en question l’approche sonore et le matériau physique en le grattant, le frottant, faisant résonner le métal sur les peaux ou frottant celui-ci avec un archet. Plus free que free, Marcello est un orfèvre en la matière. Dans le jeu de Marcello il y a une dimension faussement aléatoire « chaotique » bruitiste et un sens de l’espace, celle-ci donne une perspective orchestrale inédite aux inventions soniques délirantes de l’autre Marcello (Giannandrea) : vagissements, bourdonnements, bougonnements, aigus gauchis autour desquels la violoniste crée un contrepoint sauvage et presque sadique, torturant les textures de son violon « bien élevé » rendu à l’état de nature, la stridence d’un ébéniste. Et comme ils parviennent habilement à varier les plaisirs, les approches et les agrégats de sons dans l’instant et le flux ludique durant quatre longues ou moins longues improvisations, on n’a pas le temps de s’ennuyer avec ces deux flibustiers du conservatoire et ce percussionniste qui joue au chat et à la souris avec ses caisses et cymbales, éclaircies, assourdies, raclées, piquetées etc… Vraiment réjouissant et même fantastique.

Lori Freedman & Scott Thompson Amber Clean Feed CF606 CD
http://lorifreedman.com/fr/album/6444/amber/amber
http://lorifreedman.com http://www.scottthomson.ca/trombone/

Duo clarinettes (Bb & bass – Lori Freedman) et trombone (Scott Thompson) enregistré le 3 juin 2021 à Montréal et engagé dans l’improvisation collective. Reconnue dans la scène internationale, Lori Freedman excelle dans l’interprétation d’œuvres contemporaines (Brian Ferneyhough ou Richard Barrett) et a sillonné les festivals et les salles de concerts avec Queen Mab, un trio avec la violonist Ig Henneman et la pianiste Marylin Lerner. Le tromboniste Scott Thompson doit à son mentor Roswell Rudd un amour inconsidéré pour le trombone révérant l’inventivité et la liberté intérieure de feu Paul Rutherford. Il a enregistré un superbe trio en compagnie de Roger Turner et du guitariste Arthur Bull, Monicker (Ambiances Magnétiques. Les deux musiciens partagent leur excellent duo en confrontant leurs deux expériences individuelles et leur imagination. Je dois dire que leur empathie et la sensibilité interactive tient compte de leurs différences et leurs appétits respectifs pour établir un dialogue intéressant entre toutes leurs idées de jeu, le flux spontané et contrasté de leurs trouvailles. Entre eux , se développent au fil de sept improvisations aux titres alambiqués (Sesquiterpenoids, Glessite, Cadinene, Zanzibaric etc...), une recherche de l’improbable, de l’invention subtile. Lori Freedman tire de sa clarinette Bb, des sons pointus, sussurés du bout des lèvres, dents serrées avec une précaution d’où est quasi bannie l’expressionnisme, sauf quand son articulation s’enflamme (un peu) comme dans Zanzibaric. Elle se concentre sur des harmoniques suraigües, des sifflements contrôlés, des multiphoniques éteintes ou des vocalisations d’une manière modeste sans jamais en faire trop tant elle est concentrée sur le sens profond des choses, cachant sa virtuosité naturelle. À la clarinette basse, elle sculpte méthodiquement growls et harmoniques, révélant le côté obscur de la mécanique de l’instrument et de sa colonne d’air. Avec un partenaire comme Scott Thompson on a droit à la panoplie des sons curieux du trombone, instrument auquel sourdines, vocalisations et effets de souffle explosent littéralement la logique pour en faire une machine à sons d’où n’est pas exclue une forme intelligente de lyrisme détaché et sinueux entre les intervalles « corrects » des gammes empilées et recroisées à l’envi. Complexe, joyeux et désenchanté à la fois, il s’évertue à maintenir un port de voix aussi longtemps que possible jusqu’à ce qu’il se laisse aller dans une gestuelle dégingandée ou une désarticulation fébrile de notes éclatées (Highgate Copalite). On songe à notre cher tromboniste Paul Rutherford, disparu il y a quelques années, ou à mon ami Paul Hubweber. On peut donc suivre leurs échanges avec intérêts, une passion certaine, même si il y a quelque chose de cérébral dans leur démarche. De toute manière, si vous n’avez jamais beaucoup écouté de l’impro libre « classe », vous allez être servi.

A Tiny Bell and His Restless Friends Don Malfon Florian Stoffner Vasco Trilla Spontaneous Music Tribune Series
https://multikultiproject.bandcamp.com/album/a-tiny-bell-and-its-restless-friends

Dès les premiers sons de la guitare électrique de Florian Stoffner, on songe immédiatement au Derek Bailey « arrivé à maturité » au début des années 70 et « première manière », celui qui explorait systématiquement toutes les possibilités sonores résonnantes sur la mécanique de l’instrument (harmoniques, effets de pédale de volume, un doigt sur les cordes derrière le chevalet, étouffements, glissandi curieux, stridences, etc…) en veillant à éviter l’effet constant de « drone » (dixit Derek) et à constamment transformer son discours. Don Malfon sollicite les articulations forcenées et des vocalisations mordantes ou glissantes de l’anche et de la colonne d’air de son saxophone. Quant à Vasco Trilla, le « free-drumming » cher aux Turner et Lovens est pour lui une seconde nature avec un sens du bruissement et de la dynamique atavique. Celle qui crée un espace immense à ses collègues tout en s’insérant dans leurs vibrations sonores, certaines inouïes, avec ses ustensiles vibrant et crépitant sur les peaux et dont il est complètement obsédé. Peut-être que ces trois musiciens ne sont pas des génies et qu’ils marchent dans les traces de leurs aînés d’il y a un demi-siècle. Mais on ne va pas s’en plaindre, car la communication et l’invention partagée est ici au zénith, exploitant des trouvailles pour faire bruisser, bourdonner et intriguer toutes les ressources sonores quasi -infinies de leurs instruments respectifs donnant l’impression qu’on n’entend pas cela tous les jours. Ce qui importe ici, c’est une intrication symbiotique du disparate, du sensible, des inventions sonores qui s’interpénètrent au point que nos sens les perçoivent comme une machine merveilleuse, une mise en commun utopique. Congruences apparemment aléatoires, mais en fait nées d’une volonté et d’une écoute mutuelle inébranlables. Ils tentent d’allonger la sauce en renouvelant les ingrédients au fil des neuf improvisations enregistrées en studio à Barcelone et ils y parviennent assez bien, tâche ardue lorsqu’il s’agit d’une première rencontre. Cela les mène à se métamorphoser complètement en nous perdant dans les limbes d’un rêve à demi-éveillé. Qui joue quoi ?? L’improvisation libre ne finit pas de nous réveiller dans un autre monde, à une autre vie et les moyens interactifs que Don Malfon, Florian Stoffner et Vasco Trilla actionnent presqu’inconsciemment, imaginativement ne peuvent être appris, appréhendés qu’après un apprentissage intime, personnel, hors de tout champ scolaire ou académique. Des improvisateurs authentiques.

7 novembre 2022

OM 50 Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Fredy Studer / Philipp Wachsmann Neil Metcalfe Emil Karlsen/ Sam Andreae David Birchall Otto Willberg

OM Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Fredy Studer OM50 Intakt CD388
https://omintakt.bandcamp.com/album/50

Pochette colorée de Niklaus Troxler à l’occasion du disque anniversaire de 50 années du quartet OM, une valeur sûre des circuits du jazz contemporain des années septante. Composé du saxophoniste Urs Leimgruber, du guitariste électrique Christy Doran, du bassiste Bobby Burri et du batteur Fredy Studer. Mais voici que celui-ci vient nous quitter à peine que leur intrigant compact « OM50 » soit imprimé. Fredy, un élève du grand Pierre Favre, fut, tout comme son professeur, appointé par la société Paiste comme « démonstrateur » consultant, c’est dire le professionnalisme du bonhomme, percussionniste demandé par de nombreux improvisateurs internationaux. La musique d’OM se situait adroitement entre l’Art-Rock, le free-jazz, le mouvement d’improvisation européenne et le contemporain. Ils ont publié quelques albums novateurs à l’époque sur le label ECM – Japo qui était alors le sub-label improvisation – avant-garde « free » de la légendaire marque Munichoise (Globe Unity, Dollar Brand, AMM, Elton Dean, Trevor Watts, Ken Hyder etc…). Il faut citer au moins deux albums : Kirikuki et Rautionaha. Urs Leimgruber est devenu au fil du temps un des saxophonistes improvisateurs « radicaux » parmi les plus remarquables, spécialiste du soprano tout comme Evan Parker, Lol Coxhill et Michel Doneda. Le consensus collectif d’OM fait coïncider les quatre personnalités musicales du groupe dans un ensemble aussi volontairement hybride, presque disparate que profondément cohérent. Le guitariste Christy Doran triture sa guitare électrique comme une source sonore électro-acoustique avec un savant dosage d’effets en en extrapolant leurs combinaisons. Il apporte au groupe une tendance « free-rock » acide en cisaillant la matière sonore hérissée par une amplification saturée. Le batteur peut se complaire dans des scansions primales (P-M-F/B signé Burri ou Interholz bei Kiew de Studer) ou effriter et exacerber la tension au sein du groupe en variant et décalant les frappes en rafales, secousses et roulements saccadés. Le deuxième morceau, Fast line écrit par Doran, s’ouvre et se ferme par un thème en spirale brisée, interjections concentrées et enlacées, mues par un tempo hyper-rapide projetant le groupe dans des interactions virulentes et minutieuses. Le bassiste peut très bien pulser avec puissance ou se joindre à la folie ambiante. A Frog Jumps signé Leimgruber, témoigne de son goût pour une recherche sonore épurée dans laquelle chaque musicien insère tour à tour les timbres les plus rares dans une suite très lisible de cadavres exquis, où prédomine la résonance du silence. Cet exercice plus austère est suivi par Diamonds on White Fields de Doran, au rythme binaire légèrement funky tout droit sorti du Silent Way de Miles, avec la contrebasse obstinée de Burri sur une ou deux notes et le jeu pointu aux harmoniques très fines de Leimgruber. Mais cet exercice est mis en suspens par de nouvelles recherches sonores , jusqu’à ce que le jeu des pulsations reprennent ses droits dans une manière rock psyché sonique avec les bidouillages sonores de la paire Burri-Doran et les extrêmes déchirants du sax soprano. Bref, chaque morceau a son identité et son parcours spécifiques, ses colorations et ses intentions de départ aussi précises qu’ouvertes sur l’aventure avec un grand A , ou mieux, un superbe OM. Parmi les groupes cultes du rock d’avant-garde et expérimental, OM tient une place à part aux côtés d’Henry Cow, Univers Zéro, Etron Fou, This Heat, Can, etc… même s’il est connoté plus (free) jazz que « rock ». Bien qu’OM a eu en fait une existence intermittente depuis les années 70, le groupe n’a pas perdu son identité musicale et sa créativité où les univers improvisés radicaux, les sonorités électriques et la pulsation rock s’interpénètrent et s’enrichissent . Et donc si mon évocation rencontre un écho chez vous, leur dernier album pourra très bien vous convaincre.

Neil Metcalfe Phil Wachsmann Ed Karlsen Spaces Unfolding : The Way We Speak Bead Records. https://beadrecords.bandcamp.com/album/the-way-we-speak

Le légendaire label Bead records créé au début des seventies par Peter Cusack, Philipp Wachsmann, Richard Beswick et qui documenta les premiers ébats de David Toop , Paul Burwell, Alterations et du trio Chamberpot (ça ne s’invente pas !) reprend des couleurs et est disponible via l’aussi légendaire plateforme de distribution No Man’s Land. Le percussionniste Emil Karlsen et le violoniste Phil Wachsmann s’étaient déjà associés avec l’électronicien Martin Hackett pour le premier CD Bead Records new look auquel s’est adjoint le jeune percussionniste norvégien. Le flûtiste Neil Metcalfe souffle dans un vieil instrument en bois noir, baroque semble-t-il, et en ajuste étrangement l’embouchure sur le corps de l’instrument pour en étirer subtilement les intervalles de ses gammes. Un musicien inspiré et unique, très apprécié par des improvisateurs de référence comme Paul Rogers, Paul Dunmall, Evan Parker, Tony Marsh, Adrian Northover et des guitaristes pointus et rares comme Roger Smith, Daniel Thompson, Phil Gibbs… Avec le violoniste Phil Wachsmann , musicien favori et collaborateur incontournable des Barry Guy, Tony Oxley, Derek Bailey, Fred Van Hove, Paul Rutherford, Radu Malfatti etc… se crée un rapport musical de haut niveau et une empathie raffinée dans les tracés mélodiques et des parfums merveilleux qu’ils suscitent dans la perception auditive. Leur parcours est aussi semé d’accidents sonores placés subrepticement entre des développements éthérés minutieux. Le jeu presque et faussement suave du violoniste suggère des intentions insaisissables, mystérieuses. La qualité exceptionnelle de son timbre à l’archet l‘autorise à crédibiliser la consonnance, le dodécaphonisme, l’atonalité ou le sonore pointilliste dans un même élan, au sein de la même improvisation. Un cas ! Et aussi une influence incontournable sur toute une génération d’improvisateurs, même s’il n’a jamais joué le rôle d’un guru comme plusieurs de ses confrères. Un sens de l’écoute et de l’invention. Dans leurs exercices ici enregistrés, Wachsmann joue la partition intérieure la plus parfaite qui se peut pour créer la symbiose ou anticiper les échanges avec son camarade flûtiste, lequel manifeste une belle capacité d’invention lorsque le violoniste lui pose des questions devinettes. Et pour emballer le tout, Emil Karlsen développe une percussion allusive, elliptique, discrète toute en finesse et sens du détail tout en offrant un espace auditif idéal pour qu’éclose cette remarquable musique de chambre aux formes éphémères. Un léger cliquetis ou deux petits coups sur un woodblock ou sur le rebord de la caisse claire suffisent. Ou des roulements rapides et décalés sur ses peaux d’une remarquable variété de frappes, chocs et touchers, chaque son se distinguant clairement des autres avec une superbe précision. Son jeu se diversifie lorsqu’il est confronté aux errements sonores de Neil frictionnant délicatement la colonne d’air. La musique s’étale avantageusement en deux suites : Spaces Unfolding Part 1 & Part 2, chacune introduisant et clôturant l’album autour des Part 1, Part 2 et Part 3 de l’autre suite, The Way We Speak. Et quel flûtiste inspiré aux gammes minutieusement élastiques, déplaçant de quelques commas savamment calculés et spontanément maîtrisés, ces écarts s’impriment dans la texture de la flûte, un modèle noir peu courant d’un format plus épais que la flûte classique moderne en alliage et teinte argentée . Sa sonorité est lumineuse, aérienne et son sens du développement zig-zaguant d’entrelacs mélodiques et de notes étranges en suspension, fait une bonne part à un lyrisme mystique, secret, imprimant des accents particuliers et ces détails infimes qui personnalise son jeu limpide. On le reconnaît entre mille, sans qu’il ait à gauchir son timbre avec des effets appuyés et des triples croches rigides. L’équilibre instable entre les trois improvisateurs donne naissance à une multitude de perspectives imbriquées dans une architecture organique en mouvement qui font songer aux mobiles de Calder ou aux rouages dé-cadencés d’une horlogerie utopique. L’improvisation est totale bien que les techniques de jeu utilisées n’appartiennent pas vraiment à la catégorie des techniques dites étendues, texturales ou pointillistes etc… L’inspiration, elle, est d’un calibre rare, celle qui ne rentre pas dans un format apprêté ou une catégorie répertoriée. Une magnifique session hyper-musicale.


Sam Andreae David Birchall Otto Willberg Hair In the Chimney HeavyPetting Time 04 / Vernacular 04
https://heavypettingtime.bandcamp.com/album/hair-in-the-chimney

Vernacular est le label sur lequel j’ai découvert un mémorable album de Richard Scott avec son Lightning Ensemble dans lequel officient le guitariste acoustique – sonique David Birchall et … tiens donc, le saxophoniste Sam Andreae à ses moments perdus dans deux ou trois morceaux. Les revoici avec le contrebassiste Otto Willberg avec qui Birchall et le batteur Phil Marks (de Bark ! groupe-culte fondé par le même Richard Scott il y plus de deux décennies) avaient gravé Spitting Feathers sur Black & White Cat Press. Tout ça pour dire que si votre attention reste figée sur les cinq mêmes labels, vous allez finir par tourner en rond. Esthétique pointilliste détaillée, effets de souffle éthérés et compressions étouffées du saxophoniste, zigzags et griffures pointillistes ou texturales à la guitare acoustique, vrombissements et grincements à la contrebasse. Une cohérence remarquable dans le droit fil de ces groupes de free – music britanniques apparemment imprégnés de Webern, Xenakis, Stockhausen etc … mais en fait complètement impliqués dans le partage collectif et sensible des sons et dynamiques que recèlent leurs instruments une fois qu’on se met à en traquer les secrets, les possibilités dans un équilibre fragile, éclatement des paramètres de la pratique instrumentale en marge de nombreuses convenances. Au cœur des bruitages et de cette ascèse aussi extrêmement détaillée au niveau des sonorités et textures qu’échevelée, l’auditeur à l’oreille affutée décèle bien des correspondances harmoniques, gestuelles, émotionnelles, qui impriment et suggèrent dans notre perception et notre imagination des formes en devenir constant, celles d’une composition instantanée où les efforts ludiques de l’un s’inscrivent comme une sorte de partition pour l’autre. British un jour, British toujours.

23 octobre 2022

Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin Quentin Rollet/ Stan Maris Andreas Bral Viktor Perdieus/ Richard Duck Baker/ Gabriele Cancelli Cene Resnik Giorgio Pacorig Stefano Giust

Haut-Cœur Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin Quentin Rollet FOU Records
https://fourecords.bandcamp.com/album/haut-c-ur
https://www.fourecords.com/FR-CD42.htm

Encore un bel enregistrement de musique utopiste, improvisée certes, et où deux instrumentistes opiniâtres, le saxophoniste Quentin Rollet et la joueuse de vielle à roue – chanteuse Emmanuelle Parrenin s’infiltrent dans les vagues et strates électroniques de l’antique synthé AKS de Jean-Marc Foussat. JMF intervient aussi avec sa voix dont il transforme le son électroniquement, EP vocalise majestueusement comme une fée venue d’un autre temps, terrienne et éthérée à la fois. QR qui souffle dans son alto et son sopranino de curieux effets sonores agrémente l’ensemble de « petite électronique » laquelle crée des correspondances texturales avec le flux du synthé et les résonances cordiales et sympathiques de la vielle à roue. Pour rappel, c’est la giration d’une roue par-dessous les cordes qui les met en vibration sonore avec ce timbre nasillard caractéristique. Emmanuelle se concentre sur un jeu oscillant ou tournoyant comme un murmure dans les feuilles des arbres tout en livrant quelques surprises sonores. L’étendue des registres du synthé de Jean – Marc s’est singulièrement étoffée, et offre souvent des effets inouïs qu’ils soient sourds et orageux, frémissants ou diffus, parfois au bord de murmures simulant des glissandi offrant à ces camarades à l’écoute de créer des sonorités en empathie qui touche au sensible magique. Le saxophoniste alterne des froissements de la colonne d’air et des boucles de notes en vrille. Une atmosphère planante truffée de riches agrégats sonores, de scories bruissantes, de tournoiements imperceptibles Quatre improvisations nommées « à Fleur » , « à Corps », « à Vif » , « Amour » s’étageant dans des durées de 8 à 16 minutes dans une poésie de partage, de collusion, d’improbables cohérences dans un no man’s land de formes qui s’évanouissent ou aboutissent aux instants de chaos de l’Amour. Dans la pochette intérieure, l’auditeur peut lire des lignes du poète Robert Desnos, extraites de son « La Poésie ou l’Amour ». On ne pourrait trouver un texte aussi proche de la musique qui s’est jouée ce 23 avril 2022 à la Boutique des Allumés du Jazz. Ce n’est pas le premier album réunissant ces trois artistes l’un à l’autre avec l’un ou l’autre collègue inspiré (Foussat – Christian & Q. Rollet dans "Entrée des Puys de Grêle" et Bopp-Foussat-Parrenin dans "Nature Still", parus tous deux chez FOU Records), et ce dernier, Haut-Cœur, peut-être plus convaincant apporte sa part de mystères, face cachée d’un astre inconnu, mais bien présent.
Je ne peux m’empêcher de reproduire ici les mots de Desnos :
Qu’une catastrophe tumultueuse ruine tous les paravents et les circonstances et les voilà, grains de sable perdus dans une plaine plate, réunis par l’imaginaire ligne droite qui relie tout être à n’importe quel autre être. Le temps ni l’espace, rien ne s’oppose à ces relations idéales. Vie bouleversée, contraintes mondaines, obligations terrestres, tout s’écroule. Les humains n’en sont pas moins soumis aux mêmes dés arbitraires.
Dans le désert, perdu, irrémédiablement perdu, l’explorateur casqué de blanc se rend compte enfin de la réalité des mirages et des trésors inconnus, les faunes rêvées, les flores invraisemblables constituent le paradis sensuel où il évoluera désormais, épouvantail sans moineaux, tombeau sans épitaphe, homme sans nom, tandis que, formidable déplacement, les pyramides révèlent les dés cachés sous leur masse pesante et posent à nouveau le problème irritant de la fatalité dans le passé et de la destinée dans le futur.
Un beau projet !!

Ocean Eddie Stan Maris Andreas Bral Viktor Perdieus el Negocito eNR 106
https://elnegocito.bandcamp.com/album/ocean-eddie

El Negocito est le bras armé digital – discographique de l’organisation gantoise Citadelic – Negocito animée par l’infatigable Rogé « Negocito » , patron de brasserie tourné allumé du Jazz et des musiques improvisées. Le catalogue du label est relativement éclectique entre jazz contemporain pointu, free-jazz sans concession, folklore imaginaire, improvisation libre, et aussi à mi-chemin entre toutes ces tendances. Un peu à l’image de la programmation diversifiée des concerts et festivals « Citadelic » qui ont lieu régulièrement au Citadelle Park de Gand à l'intérieur du SMAK, le très remarquable musée d’art contemporain communal ou dans d’autres lieux. Ocean Eddie réunit un trio atypique pour une musique aérée, subtile, pleine d’ambiances mystérieuses. L’accordéoniste Stan Maris (fils de Bart, le super trompettiste national), le pianiste Andreas Bral, aussi à l’harmonium, et le saxophoniste Viktor Perdieus nous livrent ici onze compositions - improvisations multiformes qui brassent plusieurs inspirations (jazz « konitzien », folk européen, classique contemporain, improvisation aventureuse, imagination sonore) autour de l’idée d’une île au milieu de l’océan et des forces maritimes des courants océaniques. Ocean Eddie signifie ici , je cite : When circular currents coexist within larger ocean movements, they are sometimes referred to as eddies. Equal bodies competing for limited space and impact.. J’ai moi-même initié un album intitulé Isla Decepcion avec notre trio Sverdrup Balance avec Lawrence Casserley et Yoko Miura, Sverdrup étant l’unité de mesure du déplacement des courants océaniques, pour faire court. Il y a donc une similitude dans les approches respectives d’un point de vue conceptuel. Ces courants qui se croisent dans l’océan font allusion à l’imbrication des jeux respectifs de chacun en jouant les parties écrites dont l’exécution ludique s’alterne et s’échange organiquement et spontanément d’un instrumentiste à l’autre au fil de chaque morceau dans sa durée. Cela peut paraître compliqué, mais en fait ce processus au sein du groupe se révèle tout à fait musical, naturel, les paysages mélodiques s’interpénétrant aussi bien visuellement qu’auditivement. Si le matériau est principalement mélodique, c’est la combinaison toujours renouvelée des éléments « composés » dans des formes composites, tournoyantes et en mouvement perpétuel (avec un zeste de swing) qui fait de leurs curieuses et inventives métamorphoses, bien plus qu’un exercice de style : l’affirmation d’une poésie musicale. L’accordéon est rendu à sa condition d’instrument de souffle en symbiose avec le timbre dégagé et suave du saxophone doublant les comptines irrésolues du pianiste dans une dimension orchestrale (de chambre). L’excellente coordination du trio et leur inspiration collective crée une belle musique populaire qui si elle doit sembler relativement familière au commun des mortels peu au fait de « l’avant-garde », leur musique les emmène irrésistiblement dans un beau voyage entre vagues, embruns, nuages, brises, alizés, îles inconnues et l’horizon toujours repoussé. Remarquable !

Costa Contra Dance Richard Duck Baker confront recordings confront core series 26
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/contra-costa-dance

Étonnament, Confront Recordings,le label d’avant-garde “improvisation radicale » et art sonore du violoncelliste – multi instrumentiste Mark Wastell, publie u superbe album solo du guitariste « fingerstyle » Richard Duck Baker. Ce très rare guitariste aux cinq doigts de la main droite joue un éventail extraordinaire de musiques folk (irlandais etc…), jazz en couvrant tout le spectre stylistique du ragtime au swing, du bebop monkien au free-jazz, de l’improvisation contemporaine, ayant joué et enregistré avec Roswell Rudd, John Zorn, Michael Moore, Derek Bailey, Eugene Chadbourne, Ben Goldberg etc…. Il fit partie du cercle étroit des guitaristes folk – blues – ragtime Stefan Grossmann et Bert Jansch… et enregistra deux albums solo de compositions de Thelonious Monk et du pianiste Herbie Nicols (à la demande de John Zorn), un exercice ardu s’il en est. Son répertoire jazz à lui seul est absolument œcuménique. Mais ô combien musical ! Jelly Roll Morton, Duke Ellington, Horace Silver, Dollar Brand, Ornette Coleman, Benny Golson, Tina Brooks, Clifford Brown, Oscar Pettiford, Eddie Durham (le premier guitariste électrique chez Basie), et le Take the A Train de Billy Strayhorn ! Son Duck Baker trio avec le contrebassiste John Edwards et le clarinettiste Alex Ward a gravé les albums de jazz moderne parmi les plus curieux de la planète (Amnesia in Trastevere et Déjà Vouty) avec ses compositions originales étonnamment swinguantes et alambiquées inspirées par le fabuleux Herbie Nicols (encore lui). Confront venait de publier Cumino in My Cucina en duo avec le guitariste Mike Cooper (un compagnon de Lol Coxhill !) est une merveille de dialogue improvisé libre à deux guitares. Duck a publié deux albums « improvisés free » en solitaires dont un chez Emanem (outside) avec ses remarquables compositions. Emanem a encore réédité avec des bonus pantelants le légendaire Guitar Trio (acoustique) avec Eugene Chadbourne et Randy Hutton, trio qui apparaît dans un tout récent CD Tzadik de John Zorn (Fencing 1978 Game Pieces) chroniqué plus haut. Alors, ici, nous retournons aux sources de son art.
Costa Contra Dance offre des compositions jamais enregistrées et deux versions neuves de ses chevaux de bataille , comme ce mystérieux Holding Pattern à couper le souffle et ce fantastique Keep It Under Your Heart (cfr l’album Opening the Eyes of Love/ Acoustic Music) qui accroche l’oreille avec son swing infernal. Le toucher des cordes nylon du bout des doigts nus sans plectre est raffiné au maximum même à des cadences virevoltantes. Clarté cristalline de chaque note ciselée avec l’intensité voulue qui ,elle-même, confère une autre identité à ces reprises de standards et magnifie leur incarnation, joyeuse et mélancollique à la fois. Comptines, ballades, blues swingant joués avec une assurance magistrale et naturelle. Il suffit d’écouter son Holding Pattern pour se convaincre de son jeu cristallin qui se joue de tous les changements abrupts de tempos et les accélère de manière échevelée en respectant les césures implacables des barres de mesure tout en conservant imperturbablement l’expressivité suave et précieuse de ses doigtés. Le jeu fingerstyle a été il y a longtemps une technique partagée par les premiers guitaristes (souvent) afro-américains « folk » - « blues » - « ragtime » - « blue grass », il y a une centaine d’années (Blind Blake, par exemple). Au fil des décennies, cette approche de la guitare aux doigts nus de la main droite a été quasiment abandonnée au profit de l’usage systématique des plectres attachés aux phalanges ou maintenus entre l’index et le pouce dans la pratique des musiques populaires en standardisant la notion « d’accompagnement » en séparant les rôles de la rythm guitar et de la lead guitar. Les guitaristes jazz et blues « fingerstyle » sont devenus une espèce rarissime que notre ami Duck fédère avec son talent visionnaire. La question du rythme est primordiale et il faut l’assurer en la coordonnant au micron près avec la base harmonique et les éléments mélodiques avec les cinq doigts de la main gauche appliqués sur trois ou quatre frettes . Ce faisant, Duck est forcé, par exemple, à reconstruire des compositions de jazz ou de musiques populaires de toutes les époques , en leur conférant une vie indépendante. Par rapport à la guitare folk acoustique, l'utilisation de la six cordes nylon par Duck Baker dans l'interpération des morceaux qu'il joue en donne des sentiments, des couleurs, des suggestions imagées, un langage du coeur, soit une expression toute différente qu'avec une Martin aux cordes d'acier. Fascinant !
Mark Wastell a été bien inspiré de sortir ce très beau témoignage de l’art fingerstyle de Duck Baker, un artiste contemporain qui a commencé sa carrière dans les années 70, car quoi qu’il fasse il est un artiste unique en son genre (difficile à définir) et un génie de la guitare qui swingue ou avec laquelle il écartèle les conventions et les automatismes, ce qui justifie sa présence dans mon blog. Hugh !

Gabriele Cancelli Cene Resnik Giorgio Pacorig Stefano Giust Mahakaruna Quartet life practice Setola di Maiale SM 4360
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4360

Les notes de pochette indiquent : Free Improvised Quartet Music. À l’écoute, on pourrait qualifier cet enregistrement de « free » free-jazz où les deux souffleurs, Cene Resnik au sax ténor et Gabriele Cancelli, le trompettiste, alternent leurs interventions échevelées dans un dialogue constant, imbriquant leurs spirales brisées et leurs fragments mélodiques en échangeant idées et inspirations désarticulant comme un pantin, l’ordonnancement du phrasé jazz moderne. Le batteur, Stefano Giust fractionne et décale des tempi imaginaires en roulements / battements déconcertés et d’élastiques pulsations mouvantes, alors que le claviériste, Giorgio Pacorig, muni de son piano Rhodes (+ électronique) invoque – évoque le Zawinul psyché de chez Miles électrique et un Sun Ra énigmatique. Ce concert du 6 septembre 2020 au Jazzmatec Festival s’étale dans un territoire où l’expérimental rejoint le jazz libre et le désordre instigué trouve son point de gravité (listen – sniff)) au-delà d’une perception « normale », suggérant ainsi un équilibre précaire, un univers utopique où les forces centrifuges se rejoignent à travers une écoute aléatoire. Ces aléas impromptus se résolvent auditivement dans la paisible communion inventive de savor (10 :12) ou d'offer (6:10), point de départ vers une recherche plus aiguë, une présence spontanée, contradictoire et angulaire ou porte vers l'indéfini. Ce qui aurait pu aboutir à un album « free » de plus, devient petit à petit un testament onirique, un essai de débrouillardise, un sentiment marqué par l’improvisation… questions sans réponses, échappées vers l’inconnu, lointain ou proche. Le batteur se fait discret créant un espace pour les volutes insistantes des soufflants et les dérapages électrogènes raffinés et sauvages du claviériste tout en donnant le tournis déconstructeur avec ce drumming free particulier, constamment et sciemment déséquilibré. Une belle équipée comme souvent chez Setola di Maiale (oeuvre utopiste du génial Stefano Giust). Life Practice !