9 décembre 2018

Günter Christmann Joker Nies Wolfgang Schliemann Joachim Zoepf Patrick Crossland Elke Schipper Ignaz Schick Joachim Heintz Mats Gustafsson / Jean-MarcFoussat Matthias Mahler Nicolas Souchal / Jose Lencastre Nau Quartet/ Sakoto Fuji & Joe Fonda

The art of the duo +  3 Günter Christmann Joker Nies Wolfgang Schliemann Joachim Zoepf Patrick Crossland Elke Schipper Ignaz Schick Joachim Heintz Mats Gustafsson. explico 25  


Troisième album du label explico, publié en édition limitée à 150 copies numérotées sans luxe ostentatoire, documentant l’art du duo, mais avec un plus (+). En effet, comme l’explique Christmann, le responsable d’explico dans le court texte de présentation du disque, il faut pouvoir mettre de côté le concept du duo, une formule gagnante, en réunissant deux duos pour jouer en quartet.
Le tromboniste Günter Christmann intervient dans sept des dix improvisations auxquelles il participe en jouant du violoncelle et ne prenant son trombone que dans un seul des deux quartets enregistrés. Les deux pièces restantes sont consacrées curieusement à la cithare. Intelligemment, l’album est divisé en trois parties ou séries, même si ce n’est pas indiqué formellement. Les improvisations de 1 à 4 présentent un groupe de concert enregistré en 2008 et constitué de Günter C., du percussionniste Wolfgang Schliemann, du clarinettiste - saxophoniste Joachim Zoepf et des live electronics de Joker Nies. Pour commencer, le duo percussion et sax - soprano : Schliemann et Zoepf ont enregistré un fantastique album en duo en 2005 (Zweieiige Zwillinge, Nur Nicht Nur) et leur échange présenté ici se situe dans les extrêmes. Les numéros 5, 6 et 7, enregistrés en 2016 réunissent Ignaz Schick (live – electronics), Elke Schipper( voix), Patrick Crossland (trombone) et Christmann. Ensuite et en conclusion, deux improvisations de Günter Christmann à la cithare ''entre autres'' (avec objets, sans doute) en duo avec Joachim Heintz (live electronics) et Elke Schipper. Entre ces deux pièces, un duo de Christmann au violoncelle avec Mats Gustafsson au sax ténor. Il y a toujours des idées bien précises dans les albums explico : chacune des trois séries d’improvisations contient trois improvisateurs différents jouant des live electronics. Je l’ai déjà dit, Christmann délaisse ici son trombone et invite un tromboniste pour qui il a une profonde admiration, l’américain Patrick Crossland, ici en duo avec le violoncelle du maître et un fascinant quartet avec Christmann toujours, Ignaz Schick et Elke Schipper. Très surprenants : les deux duos de Joachim Heintz et d’Elke Schipper avec la cithare dingue de Günther Christmann. Il faudrait le voir en jouer pour comprendre comment il parvient à produire ces sonorités étranges, mouvementées et irrationnelles, vagues houleuses et distordues obtenues en utilisant divers objets non mentionnés dans les notes. Outre cela, j’apprécie ici énormément son travail au violoncelle en duo avec les différents improvisateurs. Successivement Joker Nies, Joachim Zoepf, Patrick Crossland et Mats Gustafsson.  Christmann est un improvisateur du court, du bref, du concis et de la volatilité à travers sons, textures, dynamiques, accents, intensité, silences, mouvements, détails. Morceaux entre deux et quatre minutes trente. Son jeu au violoncelle adopte un mode de pensée exprimant la spontanéité au service de la forme musicale. Très remarquable et tout à fait fou, le duo avec Heintz travaillant le son bruitiste de la  cithare avec son procédé de transformation électronique du son en temps réel.
 Sa démarche personnifie la pure improvisation libre à l’opposé de la régularité (un peu conformiste) du flux et de la récurrence des phrasés, monomanie de la vitesse et de l’énergie linéaires qui est devenue le lieu commun de trop d’albums de free-music, quand ce n’est pas du remplissage. Bien sûr, j’ai du plaisir à écouter de très bons musiciens improvisateurs qui maîtrisent leur art dans le genre trio sax et batterie avec basse, piano ou guitare, une combinaison omniprésente. Mais de mon point de vue, il n’y a pas de doute. Un album comme cet art of the duo + 3 conçu et produit par Günter Christmann et composé de duos et de deux quartets offrent un résumé vivant et requérant d’échanges – partages improvisés qui se suffisent à eux-mêmes et me pousse à le réécouter deux fois entièrement plusieurs soirs de suite. Alors que d’autres albums chroniqués ici, tout – à fait méritoires, sont rangés après l’écoute attentive durant laquelle je rédige ma chronique, et parfois ad vitam aeternam. Dans art of the duo + 3, Il y a tellement d’idées, de signes, d’événements sonores, de cas de figures mélangeant coups de griffe, filets d’harmoniques,  zigzags fugaces, une variété impressionnante de coups d’archets d’une grande diversité, une expression gestuelle dans le son d’une grâce infinie, un sens de la forme instantanée d’une grande précision… Il faut aussi souligner l’excellence d’Elke Schipper, poétesse sonore – chanteuse affolante d’une grande lucidité. Ce disque permet d’entendre des artistes peu connus hors d’Allemagne comme Zoepf, Schliemann, Nies, Schick et il est à espérer que cela mettra certains sur leurs traces... La succession des dix pièces enregistrées ici (entre 2 et un peu plus de quatre minutes) et la suite de des deux séries de duos – quartet forment des enchaînements qui mettent en valeur réciproquement les trouvailles de chaque improvisation, se complètent ou offrent un contraste idéal par rapport à d’autres. Un sens du résumé, de la synthèse, une puissance de la forme à plusieurs niveaux concentrés en quelques minutes.  On est très loin de la documentation compulsive entretenue par certains producteurs qui entretiennent une sorte d’élitisme / culte de la personnalité où souvent l’aspect musical est secondaire. Avec explico, vous en avez pour votre argent et pour votre temps d’écoute disponibles. Comptant parmi les pionniers les plus fameux apparus dans les années 70 (Stevens, Bailey, Mengelberg, Parker, Bennink, Lovens, Rutherford, Van Hove, Kowald), Günter Christmann continue sa quête insatiable de vérité et d’émerveillement sans se reposer sur ses acquits et sa carrière, comme peu sont encore tentés à le faire. Et ce n° 25 de la collection en est une belle preuve.
À commander chez l’artiste qui réalise lui-même les pochettes artisanales. Editions Explico D-30851 Langenhagen Weserweg 38 Deutschland. 
  
Solution n° 5  Jean Marc Foussat Matthias Mahler Nicolas Souchal Le Fondeur de Sons LFDS 006
Matthias Mahler, trombone et Nicolas Souchal, trompette bugle se révèlent être des improvisateurs subtils issus du jazz avec une grande capacité pour l’improvisation mélodique hors des barres de mesures, cohérente et pleine d’allant. Plongé dans l’univers analogique mouvant des synthés vintage de Jean-Marc Foussat, ils poursuivent un cheminement propre fait de pulsations, de secousses mélodiques vif-éclair, de lueurs sombres, d’éclats irisés, de bourdonnements d’embouchure libérés des poncifs et bienséances. Un remarquable équilibre s’établit avec les inventions sonores de Jean-Marc Foussat, nappes volatiles, glissements de terrains, bourdons intergalactiques, boucle de bruissements percussifs, atterrissages vaisseaux intersidéraux,  message morse alien, voix de l’au-delà, pédales cinglées, grands orgues venteux et tordus, sifflements de grottes perdues au fond la croûte terrestre, échantillons de sons maritimes…. Au fil des albums, son travail a évolué, s’est raffiné, et sa démarche électronique en collaboration avec des improvisateurs acquiert une belle pertinence avec cette Solution n°5Nicolas Souchal réalise ici une remarquable performance en allant chercher les sons extrêmes de son embouchure avec une maîtrise incontestable et un lyrisme surréel. On songe à la qualité du travail de Leo Smith quand celui-ci improvisait librement dans la Company de Derek Bailey. Il est remarquablement secondé par Matthias Mahler qui tout en outrances et errances de la colonne d’air, trouve le ton juste vis-à-vis du sillon tracé par son intrépide collègue. Ces deux souffleurs sont des improvisateurs à suivre. Cette séance est marquée avant tout du sceau du continuum sonore de Jean-Marc Foussat qui nous offre avec cette Solution N°5, une  magnifique réponse aux problèmes formels posés par son dispositif électro-acoustique lorsqu’il est confronté avec des instrumentistes. Et c’est pourquoi je recommande vivement cet album, une belle réussite

José Lencastre Nau Quartet Eudamonia FMR 

Un exemple valable de quartet de free improvised free-jazz(avec quand même / peut être une idée de plan au départ). Free jazz car il s’agit d’un quartet sax alto – Jose Lencastre, piano – Rodrigo Pinheiro, contrebasse – Hernani Faustino, batterie - Joao Lencastre, tous portugais et excellemment soudés comme se doit de l’être une basse et une batterie, le piano avec le tandem basse-batterie et le sax alto qui s’envole par-dessus. Free improvised d’une certaine manière, car il n’y a pas de compositions et de thèmes reconnaissables, peut-être une vague idée de développement. Les quatre instruments sont joués en assumant leur fonctionnalité respective dans un tel quartet jazz dans le cadre d’une très grande liberté. Une forme de hiérarchie secouée par les libertés du jeu individuel et collectif. Sons et pulsations plutôt que structures rythmiques, moments en apesanteur où la basse marque une forme de temps libre et où le piano propose une improvisation lyrique marquée par la lingua franca du jazz contemporain et le batteur mouvant les balais et ensuite les baguettes de plus en plus vivement jusqu’à la fin du solo du pianiste. C’est à ce moment là qu’intervient le saxophoniste qui assez vite emporte le quartet dans un maëlstrom en sautant et rebondissant dans les intervalles et les aigus déchirants encouragés par la batterie hyperactive, les tournoiements méthodiques de Pineiro sur le clavier et les doigtés puissants de Faustino, une solide pointure. L’intérêt de ce quartet énergétique (leur précédent album  était plus contenu niveau énergie) repose sur la cohérence de leurs improvisations collectives. Les pointus en jazz de ces quarante dernières années trouveraient que le batteur pêche peut-être par la précision, malgré la profusion de son jeu surtout aux cymbales et le fait qu’il sache faire passer un haut niveau d’énergie avec une belle sensibilité. Pineiro et Hernani sont de très solides musiciens avec un sérieux background musical et un savoir faire imposant. Sous les doigts de Jose Lencastre, les gammes  et les motifs se croisent et se chevauchent dans l’ordre et son inverse avec un esprit ludique et un beau mordant au sax alto. Les fins abruptes de chaque improvisation témoignent de la fine empathie qui règne dans le Nau Quartet. La pochette indique seulement le titre de l’album, mais ne précise pas titres et durées de ces quarante minutes de musique dans laquelle les quatre improvisateurs essaient sincèrement de vivifier avec un beau résultat une formule instrumentale et une démarche habituelle dans l’univers du free jazz – free music.

Mizu Sakoto Fuji - Joe Fonda  Long Song Records

Un duo piano contrebasse de haute volée entre une pianiste sensationnelle de maîtrise et d’intensité, Sakoto Fuji  et un contrebassiste activiste à la puissance Mingusienne, Joe Fonda. Deux longues improvisations enregistrées au club De Singer le 14 octobre 2017 à la mémoire de Rik Bevernage, le responsable du club De Werf à Bruges, dont le titre du premier morceau porte le nom. Un troisième morceau provient du concert de la veille à Munich organisé par Offene Ohren. Après un départ intense mettant en valeur la puissance et l’extrême précision de la pianiste poussé par la furia du contrebassiste et un intermède élégiaque, on a droit à une superbe improvisation de contrebasse en pizzicato atypique et ensuite archet boisé grinçant de plaisir – multiphoniques mouvantes. Sakoto Fuji rentre dans le flux de Fonda en resassant des accords libres quelle finit par secouer et faire tournoyer d’une manière enthousiamante qui nous raconte une belle histoire. Dans les vagues de ces notes se cache une ligne mélodique secrète, un canevas invisible que souligne son compagnon avec une puissance hadenienne. Ce qui est remarquable dans leurs improvisations se lit comme des enchaînements spontanés de motifs qui s’échangent avec une belle liberté, une assurance infaillible et se transforment au fil des minutes dont nous ne ressentons pas la durée mais seulement le plaisir de partager leur joie de jouer et de communiquer l’un à l’autre, sons, rythmes insensés, fragments mélodiques, pulsations, idées, senteurs… Au début de Long Journey, Sakoto énonce et enjolive un modeste accord qui sert de base aux palpitations du gros violon sous les doigts complices et enchanteurs de Joe. Ils recherchent l’accord, la construction, la main de la pianiste bloquant les cordes lorsque vibre la touche de la basse. Après quelques tâtonnements feints, le groove est atteint dans des sonorités sombres et une forme ritournelle folk, prétexte d’un solo dégingandé du contrebassiste. Lorsqu’il se plie à un ostinato vif, c’est au tour de Sakoto Fuji de faire chanter le clavier avec une puissance giratoire jusqu'au relâchement final de la contrebasse. Troisième partie en mode improvisé avec le clavier préparé et des frappes légères dans les cordes de la table d’harmonie, son de cloches extrême-orientales commenté par le frottement intime et chuchotant de la contrebasse et des glissements aigus sur une corde du piano. Cette occurrence sonore presque méditative est le point de départ d’une improvisation qui part vers l’inconnu percussif, aventureux avec un point d’orgue d’une belle intensité.Ce n’est pas le moindre des caractères distinctifs de la musique de ce superbe duo. Un vrai bonheur ! 

5 décembre 2018

Karoline Leblanc Ernesto Rodrigues Nicolas Caloia/ Ivo Perelman Mat Maneri Mark Feldman Jason Hwang/ Rick Countryman Simon Tan Sabu Toyozumi / Santiago Astaburuaga

Autoschediasm Karoline Leblanc Ernesto Rodrigues Nicolas Caloia atrito – afeito o1o 100 copies.

Pour ceux qui suivent le violoniste alto Ernesto Rodrigues, c’est l’occasion de l’écouter dans une dimension esthétique  différente par rapport à ses enregistrements « lower case / réductionnistes » publiés sur son label Creative Sources : sa remarquable maîtrise sotto voce est illustrée ici dans le cadre d’une musique libre jouée avec plus de possibilités sonores, vitesse, énergie, etc... Au piano, la remarquable pianiste canadienne Karoline Leblanc qui dirige aussi le label atrito - afeito et à la contrebasse Nicolas Caloia, lui aussi canadien et membre insigne du trio In the Sea avec Tristan Honsinger et Josh Zubot. Commençant en puissance, la première improvisation (Part 1 21 :26) évolue vers un jeu raffiné, la pianiste intervenant dans la table d’harmonie et le contrebassiste ponctuant le trilogue d’une main sûre. Le violon alto étire les sonorités en faisant miroiter les timbres de ses frottements délicats dans un tournoiement énergique aux cadences renouvelées. Vers la quatorzième minute, le clavier se soulève et emporte les cordistes dans une sarabande animée, orchestrale qui culmine dans des grondements dans les graves. Le contrebassiste pousse le trio avec ses doigts puissants et des vibrations (charlie) hadeniennes. Un bel enchaînement. La Part 2 s’entame dans le questionnement de la matière sonore, les vibrations des cordes du piano actionnées (frappes, frottements furtifs, frictions éthérées) dans la table d’harmonie auquelles répondent les timbres délicats de l’alto (viola) traité de manière ingénieuse et originale. D’un état d’apesanteur attentiste, s’échafaude une construction sonore sombre basée sur un dialogue sensible d’effets sonores maîtrisés dont les affects convergent avec une belle finesse. Par la suite, on découvre un bruitisme minimaliste et expressif (Part 3  9 :13), avec une conclusion enlevée qui renvoie à l’atmosphère animée de la Part 1. Cette expressivité est due au talent des improvisateurs qui savent faire « parler » leurs instruments dans une démarche presque « réductionniste ». À noter la maîtrise du toucher de la pianiste dans les cadences qui clôturent l’album. C’est en tout point remarquable et les trois Parties offrent un panorama de plusieurs  états de l’improvisation libre avec une grande cohérence. Le contrebassiste Nicolas Caloia s’intègre parfaitement dans l’ensemble avec une belle sensibilité et un goût du détail, chose essentielle dans la pratique d’Ernesto Rodrigues. De la vraie musique improvisée aboutie, assumée qui rassemble trois sensibilités – expériences différentes pour célébrer l’écoute mutuelle active. Une belle production de Karoline Leblanc, une artiste à suivre à la trace.. 

Strings 1 Ivo Perelman Mat Maneri Mark Feldman Jason Hwang Leo Records CD LR 850

Voici encore de quoi nourrir la réflexion musicale dans le monde de l’improvisation libre. Comme le Dr Johannes Rosenberg avant moi, je soutiens que des instruments à cordes frottées de la famille des violons (violon, alto, violoncelle, contrebasse) sont faits pour jouer – improviser ensemble et ce faisant, les improvisateurs à cordes peuvent faire ainsi aboutir leur démarche de cordistes au plus profond de leur être. Dans le jazz swing et moderne (bop, modal etc), il y eut peu de violonistes par rapport aux souffleurs et aux guitaristes. Stéphane Grappelli, Stuf Smith et, puis, Leroy Jenkins et Billy Bang ou Ponty et Lockwood dans la fusion, jusqu’à l’explosion de la free music radicale : Phil Wachsmann, Malcolm Goldstein, Jon Rose et Carlos Zingaro. Enfin, quand un violoniste joue dans un quartet avec sax, basse, batterie, c’est souvent au détriment du violon, idem avec le piano (le syndrome Tchaïkosky). Et je pense que la démarche du saxophoniste ténor brésilien Ivo Perelman, qui a appris et joué le violoncelle dans une autre vie, est à cet égard très intéressante. En 1998, il avait déjà produit un mémorable album avec un quartet à cordes frottées : The Alexander Suite avec le C.T. String Quartet (Jason Hwang, Ron Lawrence, Thomas Ulrich et feu Dominic Duval Leo CD LR 258). Strings 1 propose une espèce de musique de chambre avec les violonistes Mark Feldman et Jason Hwang et l’altiste Mat Maneri, un de ses plus fidèles collaborateurs. Perelman y semble tenir le rôle dévolu au violoncelle dans le quatuor. Mais d‘un autre côté, sa voix se détache sur les cordes à cause de l’articulation et du timbre chaud - chaleureux de son souffle et de la qualité vocale qu’il donne à ses improvisations. Ses trois partenaires ont toute la latitude pour prendre autant de libertés et d’initiatives que le saxophoniste dans le fil des improvisations pour la simple et bonne raison qu’il s’agit avant tout d’improvisation tout-à-fait libre et ouverte. Bien sûr ces artistes proviennent du jazz et se situent dans cet opus autant dans le jazz d’avant-garde que dans l’improvisation libre proprement dite. Ivo Perelman confronte son lyrisme naturel et la démarche de la Company de Derek Bailey où toutes les combinaisons instrumentales d’individus se doivent d'être expérimentées. Vous conviendrez qu'un quartet avec deux violons et un alto est tout à fait inusité en jazz, même d'avant-garde. Et dans le fil des neuf improvisations enregistrées, on entend des arrangements instantanés de structures musicales qu’on pourraient assimiler par leurs formes à des œuvres composées (composition instantanées) et qui se métamorphosent insensiblement d'une dizaine de secondes à l'autre. Mais tout cela, finalement ce sont des jeux de mot, du verbiage si on considère ce qui est en jeu dans cette musique. Créer un pont sensible, émotionnel et microtonal entre la voix instrumentale de Perelman au saxophone et l’intimité profonde des violons. Le saxophoniste fait plier ses notes dans toutes les gammes de manière aussi intuitive et cohérente à l’instar d’Ornette Coleman et ses inflexions reconnaissables entre mille, en faisant songer aussi à la vocalité particulière d’Archie Shepp au ténor et le style étrangement altéré de Lol Coxhill. Il y a une saveur personnelle, chantante, élégiaque, à la fois expressionniste et introvertie par la sonorité et la diversité des timbres de ce toqué des harmoniques et du registre aigu, qu’il parvient à faire chanter comme personne, comme si le bec du ténor avait une existence propre. Chaque note est étirée à l’envi, il s’en dégage une sensualité tropicale, brésilienne à tout dire. Et on songe aussi à Ben Webster. Et quoi de plus tentant pour des violonistes d’altérer les notes légèrement, faussoyant les consonances, démontant l’harmonie avec un regard en coin, faisant glisser la hauteur des notes, chacune dans un registre intime. Mat Maneri, suite à son parcours avec son défunt père, Joe Maneri, le saxophoniste – clarinettiste microtonal par excellence, a mis au point son propre système de gammes et d’intervalles où toutes les notes sont altérées avec une extrême précision comme le font les violonistes d’Inde du Sud avec les différents ragas. D’ailleurs, on entend clairement qu’Ivo et le vieux Joe se rejoignent dans leur démarche. L’empathie Mat Maneri -  Ivo Perelman est sans doute une des plus belles choses qui soient arrivées au jazz librement improvisé de ces dix dernières années. Je ne vais pas ici affirmer que Strings 1 est un chef d’œuvre, cela n’aurait pas de sens. Il s’agit d’abord d’oser, en réunissant deux violons, un alto et un sax ténor dans l’improvisation totale. La musique de cette session fascine souvent, qu’il s’agisse d’une contribution individuelle d’un des musiciens, de l’empathie qui les réunit, de leurs dialogues quand ils se concentrent entre deux d’entre eux et cette manière de plier les notes, à les faire chanter et vibrer, ces intervalles microtonaux précis qui se se transmettent d’un violoniste à l’autre ou du sax vers Jason Hwang ou Mat Maneri, sans qu'on ne sache plus qui joue quoi. Des effets de miroirs légèrement déformants, des extrapolations lointaines du blues et de la saudade. Ce quartet s’est réuni à l’invitation d’Ivo Perelman et n’est pas un groupe régulier, si ce n’est qu’il y a une relation forte entre Perelman et Maneri. Ils ont enregistré pas mal d'albums ensemble (Two Men Walking CDLR 696, un chef d'œuvre). Aussi, ces artistes ne se contentent pas de faire miroiter quelques évidences qu’on aurait pu assaisonner avec des compositions de circonstances pour meubler la durée d’un compact. Ils préfèrent assumer le challenge d’improviser dans l’instant et la durée (il y a des pièces de 15 et 17 minutes) en recherchant de nouvelles structures, renouvelant les modes de jeux (ils se mettent à picorer comme une basse cour avec le caquetage aigu et expressif d’Ivo, par exemple) et remettant en question la fonctionnalité du violon. On peut se replonger dans une deuxième et troisième écoute de ces sensuels labyrinthes et trouver toujours d’autres motifs de plaisirs, des moments merveilleux qui avaient échappé auparavant. Très intéressant. Et en tout point unique et remarquable. 

Preludes and Prepositions Sabu Toyozumi Rick Countryman Simon Tan Chap Chap Records CPCD -013

Chap-Chap est un petit label japonais créé par Takeo Suetomi pour diffuser et documenter les improvisateurs qu’il a invités dans son club  « Café Amores »  durant les années 80 et 90 et avec qui il entretient des liens d’amitié.  Dans son catalogue, on trouve un excellent album de Leo Smith enregistré avant qu’il devienne un des artistes les plus enregistrés de la galaxie free jazz – musiques improvisées. Mais aussi un remarquable duo de Misha Mengelberg avec Sabu Toyozumi, percussionniste incontournable au Japon et dans l’Asie du Sud Est, enregistré lors d’un concert de 1994 au Café Amores. D’ailleurs, plusieurs enregistrements de Sabu recueillis par Takeo Suetomi datant de cette époque ont été publiés ces dernières années chez No Business : des duos avec Paul Rutherford, Kaoru Abe et bientôt Leo Smith et aussi un concert conjoint avec Han Bennink sur un autre label Japonais, Free Jazz in Zepp Chap Chap, lequel a aussi un album d’Evan Parker en duo avec Mototeru Yoshizawa à son catalogue. Maintenant, Chap-Chap vient à peine de publier the Center of Contradiction de Sabu Toyozumi avec le saxophoniste alto Rick Countryman et le contrebassiste Simon Tan(enregistré le 12 août 2017 à Quezon City) que voici  déjà un autre enregistrement de ce trio provenant de la même tournée. Preludes and PrepositionsLive in the Philippines at Tago Jazz Café contient trois longues improvisations enregistrées le 9 août 2017 par Alvin Cornista à Cubao, Quezon City. L’album suivant de Chap Chap que j’ai reçu dans le même envoi est consacré à Rick Countryman et le batteur suisse Christian Bucher « featuring Simon Tan et le tromboniste Isla Antinero (Extremely Live CPCD 014). La qualité du son de Preludes and Prepositions soigne assez convenablement le saxophone et la batterie au détriment de la contrebasse qui, dans le CD 2, résonne sourdement victime sans doute d’une mauvaise position de micro ou d’une amplification sommaire. Le premier cd réunit Preludes and Prepositions (40:21) et Philosopher Turtle(20:23) dans laquelle on peut entendre l’er-hu (vielle chinoise) de Sabu. Le troisième morceau marathon remplit l’entièreté du CD 2, Geography of Sound (54 :31). Vous avez compris que Chap Chap est un label du coup de cœur radical destiné à une fratrie de potes dont j’ai déjà chroniqué plusieurs des références évoquées plus haut. Je signale encore qu’on doit à Julien Palomo d’improvising beings  la primeur d’avoir publié le premier  enregistrement de Rick Countryman en trio avec Simon Tan et Christian Bucher (Acceptance - Resistance ib 53). Son intérêt a fait monter en puissance ce saxophoniste américain basé aux Philippines, on le mesure avec ces nouveaux albums publiés par Takeo Suetomi
Toute la musique du trio qui figure dans Center of Contradiction et dans Preludes and Prepositions est entièrement improvisée, illustrant la forme libre et étendue (durée !) du free jazz assumée dans la durée avec une belle consistance. Cela nous permet d’entendre les solos et interventions de Sabu Toyozumi de long en large. Il y a quelque chose de fondamental qui distingue la manière free de Sabu Toyozumi par rapport à celle de ses collègues  afro-américains comme Milford Graves ou Don Moye et Steve McCall (avec qui il avait formé un trio de batteries à Chicago en 1971) ou encore Hamid Drake. Bien qu’il soit un percussionniste agile et vif et que, malgré sa petite taille, il peut asséner des pêches percutantes parfois violentes, il y a dans son jeu quelque chose de léger, aérien, une dynamique  sonore travaillée, un cycle de frappes elliptiques alternant jeu sur la caisse claire, frappes sur la grosse caisse ou le marquage seul des pulsations sur la cymbale. Il tourne ainsi longuement autour du saxophone alto qui  s’échauffe, construisant ces lignes mélodiques avec fermeté et assurance. Ils peuvent tous trois s’arrêter pour un solo de batterie dans son style inimitable ou créer un dialogue sax-percussion en questions – réponses, jusqu’à ce que le trio reparte de plus belle. Et puis, une fois le saxophoniste complètement allumé, les avant-bras de Sabu s’agitent et des roulements multi directionnels fusent sur tous les recoins des peaux emportant tout sur son passage comme un torrent d’eau fraîche dans la montagne au plus fort de l’été sub-tropical. Après les 40 minutes intenses de Preludes, les musiciens achèvent le public en augmentant encore la décharge d’énergie dans les vingt minutes bien tassées de Philosopher Turtle après que Sabu ait enchanté le public avec sa vièle chinoise dont il laisse vibrer les cordes dans une mélodie surréelle sortie de l’infini. On sait que les structures rythmiques musicales sont liées aux spécificités linguistiques / phonétiques et à la culture (ethnique) des musiciens. Et Sabu Toyozumi, marqué par sa pratique des arts martiaux traditionnels, des exercices physiques zen et sa fréquentation du plus grand souffleur de shakuhashi du siècle précédent, Watasumi Dosõ, connaissant mal les langues européennes (français ou anglais) et bien qu’il soit un citoyen du monde ayant voyagé intensivement en Europe, Asie, Afrique et Amérique du Nord et du Sud, incarne une vision du drumming free spécifiquement japonaise. Son style se démarque de tous les autres batteurs américains ou européens. Il y aurait une étude à faire à ce sujet en relation avec la langue japonaise et ses structures sonores, sa syntaxe et le mode de pensée qui la sous-tend. Toujours est-il ,en ce qui me concerne, le style de Sabu en trio avec contrebasse et saxophone est tout aussi original que ceux de Sunny Murray, Milford Graves, Phil Wilson et quelques autres. Il y a bon nombre d’excellents batteurs free, mais Sabu Toyozumi a quelque chose de tout à fait spécial, un mélange subtil et paradoxal de sophistication  et de sauvagerie.  Avec Rick Countryman, le batteur semble avoir trouvé un rapport équivalant à celui qu’il entretenait avec le légendaire Kaoru Abe, saxophoniste alto flamboyant et extrême disparu à la fin des années 70, victime de la drogue et d’un mode de vie qui n’est pas sans rappeler celui de Charlie Parker au début des années 40 à NYC. C’est d’ailleurs Sabu qui ramena le corps de Kaoru, son ami défunt, dans l’appartement de sa mère en le portant sur ses épaules à travers la ville. Rick Countryman est un allumé de l’alto au son brûlant et au débit anguleux dans la droite ligne du free-jazz post-aylérien. Au paroxysme des échanges, son souffle rugueux fait éclater les harmoniques. On songe à Marshall Allen ou à Roscoe Mitchell. Il n’hésite pas à assumer la démesure du percussionniste nippon en augmentant régulièrement la pression dans un crescendo énergétique drôlement contrôlé et tout à fait spontané. Une vraie performance. Sans doute, on peut trouver des collègues au jeu plus complexe et plus avancé, mais Countryman est un solide client, cracheur de feu de surcroît, tout à fait à la hauteur d’un phénomène comme Sabu Toyozumi. Vraisemblablement bassiste de jazz, Simon Tan assure une présence solide, prend un excellent solo en pizz dans le CD 2et projette ses lignes de sang froid dans la mêlée avec un réel aplomb. La musique du deuxième cd (54’ 31’’) ne contient que le premier morceau du deuxième set et prolonge avec autant d’énergie et de créativité la musique du premier set avec plusieurs séquences de jeu collectif où Sabu Toyozumi fait merveille aux balais, entre autres, et Rick Countryman évoque le blues. Le solo de Simon Tan est dans la lignée des interventions du groupe. Des mélodies et le swing sont parfois évoqués dans un moment  de relaxation, interlude organique d’un continuum consumant l’énergie inextinguible du trio. Une générosité folle, sans calcul, une construction musicale enchaînée avec beaucoup de brio et de bon sens. Et un témoignage sans précédent de Sabu Toyozumi dans le feu de l’action. Un petit hic au niveau de la reproduction digitale : la contrebasse est mal enregistrée ou mal amplifiée, mais s’améliore au fil du temps. L’improvisation du trio se métamorphose dans une succession de phases qui décrivent la Geography of the Sound. Bien qu’il faille se concentrer pour avaler deux heures de cette musique, celle-ci tient la route sans que l’on se mette à bailler de la mâchoire. En effet, plutôt que de carburer à l’énergie, cette très longue improvisation parie avant tout sur la musicalité et la subtilité des échanges. Le style idiosyncratique de Sabu Toyozumi, qui fait ici dans la dentelle, inspire ces deux collègues. La partie s’achève avec quelques belles phrases apaisantes en relâchant la tension. J’aurais bien aimé entendre la suite de ce deuxième set. Peut être n’était-elle pas aussi convaincante que les improvisations précédentes ou trop explosive. Mais en fait, j'apprends qu'il n'y eut aucun deuxième set, bien que ce soit indiqué sur la pochette. Un document unique dans ce genre trio sax - basse - batterie free jazz libre (entièrement improvisé), trop souvent galvaudé par manque d’ambition, et qui se justifie dans le chef de ce trio intrépide par l’intransigeance absolue et les risques pris. 

santiago astaburuaga : la perpetuidad del esbozo # 3 by cristiàn alvear makoto oshiro hiryoki ura inexhaustible editions ie-008

Ce label slovène très pointu n’en est pas à son coup d’essai et après avoir publié d’intéressants albums en duo avec Birgit Ulher, un dialogue surprenant de Phil Minton et Carl Ludwig Hübsch, ou le tandem mystérieux de Martin Küchen & Hermann Müntzig, il se lance dans l’édition de musique composée expérimentale alternative conceptuelle. J’ignore tout du Mexicain Santiago Astaburuaga, le compositeur. Ses notes de pochette expliquent en espagnol et en anglais ses instructions aux les musiciens pour réaliser son œuvre, enregistrée à Tokyo le 10/10/2016 par Makiro Oshiro. Celui-ci est crédité kachi – kachi electromagnetic relays, prepared speaker unit, sine tones, field recordings and archives. Je vous passe plus de détails. Cristiàn Alvear : guitar, sine tones, field recordings and archives et Hiroyuki Ura : snare drum, cymbal, sine tones, field recordings, and archives. Les instructions du compositeur découpent l’œuvre destinée à deux jusque quatorze exécutants en 14 parties et le temps en segments inégaux de 5, 14, 30 et 47 secondes, comme indiqués sur un tableau visible sur la pochette. Initialement prévue pour 20, 40 ou 60 minutes, la version enregistrée de la perpetuidad del esbozo #3 s’achève à 40 :00. Durant les 20 minutes, réaliser 1, 2 ou 3 segments de chaque type de son (instrument, sine tone, field recording et archives) ou durant les 40 minutes réaliser 4, 5 ou 6 de chaque type, etc…Les enregistrements de terrain et les archives sonores sont laissées à la discrétion des musiciens ou à leur initiative. En fait, ceux – ci ont une liberté de jouer ce que bon leur semble mais aussi de faire silence, car inévitablement le nombre de segments découpant l’oeuvre ne correspond pas au nombre de segments où ils peuvent / doivent jouer. Et donc à chaque césure entre chacune ces périodes courtes, le changement de matériel sonore et d’improvisation instrumentale est abrupt et leur juxtaposition semble arbitraire. Il découle de ce processus une succession d’univers sonores, de voix  enregistrées (en japonais), de timbres, de frappes et de quasi silence qui questionne, surprend, ennuie, stimule l’écoute ou sollicite le rêve.  Une œuvre aléatoire expérimentale conceptuelle qui pourrait déboucher sur des choses surprenantes à force de la travailler. 

1 décembre 2018

Runcible Quintet : John Edwards - Marcello Magliocchi - Neil Metcalfe - Adrian Northover - Daniel Thompson/ Steve Gibbs & Christian Vasseur/ Frederik Leroux & Kris Vanderstraeten / Sophie Agnel - John Edwards & Steve Noble

The Runcible Quintet Four : John Edwards Marcello Magliocchi Neil Metcalfe Adrian Northover Daniel Thompson FMR CD489-0618 

 Pourquoi ces artistes improvisateurs travaillent-ils ensemble ? C’est parfois une question que l’on se pose sans être certain de trouver une réponse valable, car les voies de cette musique librement improvisée sont parfois – souvent impénétrables, même pour ses praticiens. Expérience, background, références, études, autodidacte, amitié, rencontre etc…. John Edwards et Adrian Northover ont joué longtemps dans le groupe B-Shop for The Poor (avec David Petts dans les années 80-90) bien avant que John ait émergé comme contrebassiste de choc avec Evan Parker, Coxhill, Butcher, Lovens etc... On les retrouve depuis peu dans les Remote Viewers avec David Petts, le compositeur du groupe. Neil Metcalfe, flûtiste de jazz webernien et un des musiciens favoris de Paul Dunmall, un des plus grands saxophonistes vivants, entretient une relation étroite avec le guitariste acoustique Daniel Thompson. Adrian qui a joué intensivement avec Daniel (deux albums à leur actif), est un saxophoniste issu du jazz (John E joue dans ses projets) et passionné par la polytonalité avec son saxophone soprano. Neil Metcalfe et lui ont réalisé que leur appétit de microtonalités (altérations minimes et précises des intervalles de notes créant de « nouvelles »  gammes ) convergeait vers une véritable synergie. Neil et Adrian ont siégé à quelques dizaines de centimètres de Lol Coxhill au sein du London Improvisers Orchestra durant une décennie et cela a sans douté été une influence. L’instrument de Neil, une flûte baroque, permet de modifier très légèrement la hauteur des notes, créant l’aura particulière de ses improvisations mélodiques inspirées du dodécaphonisme, immédiatement reconnaissables. Adrian Northover se sent donc très concerné par la subtile sensibilité du flûtiste. À la recherche de collaborateurs à la hauteur de son talent et plus particulièrement d’un percussionniste, le hasard a mis Marcello Magliocchi sur sa route, un batteur jazz professionnel et improvisateur de haut vol, Pugliese vivant près de Bari dans le talon de la botte italienne. Une fois que la crème des percussionnistes londoniens jeta son dévolu sur quelques camarades saxophonistes incontournables, cela devient compliqué et illusoire pour quelqu’un d’aussi doué (le jazz moderne, Mingus, Monk, Konitz ou Desmond ont peu de secrets pour Adrian et il souffle régulièrement avec des musiciens traditionnels d’Inde du Nord ou de Turquie). Mark Sanders joue avec Dunmall, Parker, Butcher etc… Steve Noble jouait avec Coxhill et Simon Rose, et joue avec Alan Wilkinson, Brôtzmann, Parker et Roger Turner avec Coxhill et Urs Leimgruber. Et donc, la rencontre de Northover avec le percussionniste Marcello Magliocchi en 2015 fut une aubaine pour chacun d’eux. Batteur rompu aux rythmes les plus diversifiés, MM est le compagnon de Roberto Ottaviano depuis les années 70. Il a longtemps joué dans les tournées d’Enrico Rava, et de ces pianistes italiens en or massif, Franco D’Andrea, Enrico Pieranunzi et Stefano Bollani dans le Sud de l’Italie de festivals en concerts prestigieux. On l’a entendu avec Steve Lacy (il avait 19 ans), Mal Waldron, William Parker. Marcello a développé une capacité d’improviser librement en utilisant ses talents de batteur, beaucoup de logique et sa sensibilité imaginative. On songe à l’approche de Paul Lovens ou de Martin Blume. Les paramètres sonores et la géographie de la batterie sont altérés, chamboulés et en perpétuelle mouvance. Une grosse caisse de la taille d’un tom moyen, un hi-hat miniature, une cymbale rectangulaire créée par UFIP à sa demande et des accessoires originaux. Sa gestuelle intégrée à la moindre de ses intentions en impose immédiatement. Une prolifération de sons métalliques et de crépitements délicats, de frappes millimétrées et asymétriques, amorties, finement accentuées, alternant accélérations et ralentissements de leurs fréquences – battements dans des incurvations magiques. Dans ce sous-bois bruissant de timbres feux follets insaisissables, les sautillements arachnéens des cordes de Daniel Thompson et ses timbres pointillistes s’échappant hors de toute logique guitaristique dans le flux sauvage et étonnamment maîtrisé du Runcible Quintet,  traduit sur sa guitare la déraison Magliochienne et crée un  paradoxe avec la puissance des doigts surpuissants sur la touche du magistral John Edwards, un des contrebassistes les plus physiques et le moins référentiel par rapport à tous ses illustres collègues qui font la gloire de l’instrument dans l’univers de l’improvisation libre. Les gestes tous azimuts du batteur italien sont mus par un sens infaillible du rythme et des pulsations. Cette qualité innée acquise par le travail de toute une vie, cette disposition du cœur parle à celui du contrebassiste lequel est gros comme çà. D’ailleurs, John Edwards ne joue que dans les morceaux 3 et 4 ouvrant par son absence un champ à la sagacité de Daniel Thompson dans les deux premières improvisations. À quatre, on s'enfonce dans une jungle éthérée où s'évanouissent les références. Chez ces cinq, il y a une obstination à se remettre à l’ouvrage sans faiblir et en assumant leur choix.  Ce quintet  ludique est un challenge et une mise en commun poétique des sons et des phrases musicales qui renvoient sans doute à l’idéal traqué sans faiblir par John Stevens et le Spontaneous Music Ensemble. À écouter très fort au casque, leur volume étant loin d’être excessif, insect music oblige. Vouloir jouer à cinq une musique libre multiplie les problèmes d’agencements des sons, des textures, des élans et parasite les détails du jeu de l’un ou l’autre. Comment s’accorder dans une conversation à cinq où le dénominateur commun se rétrécit en fonction des personnalités différentes et d’inévitables divergences ? Le discours individuel est tributaire de la masse critique du collectif qui occulte certaines ocurrences  ludiques, mais dans les vagues et soubresauts infinis, on découvre des perspectives folles que j’aurais souvent peine à décrire. Des formules instrumentales en duo ou en trio permettraient à chacun une plus grande lisibilité qui éclairerait leur savoir faire individuel pour sanctifier le talent de chaque « soliste », c'est une évidence. Mais pourquoi faire simple ? Avec ces cinq-là enchevêtrés - hérissés dans l'effort et leur foi de charbonnier, le jeu en vaut la chandelle. Brûlons une bougie à St Thomas… sur l’autel ses soutiers de la free-music ! 

FWWU Steve Gibbs – Christian Vasseur Jungle Gentle Jig Alina Records.

Download gratuit qui ravira tous les amateurs de guitare folle, acoustique bien sûr, mais préparée avec on ne sait quel objet (aiguilles à tricoter ?), pincée, grattée, frottée et résonnante. Steve Gibbs (Bruxelles) et Christian Vasseur  (Lille) jouent respectivement de la guitare classique 8 cordes, objets, voix (SG) et de l’archiluth 12 cordes, objets, voix (CV). Tous deux ont un solide pedigree dans le domaine de la guitare classique, contemporaine, du luth baroque etc… et ont un faible pour les extemporisations bruissantes et l’art de transformer leurs vingt cordes combinées en machine à bruit, les réaccorder dans des gammes surprenantes, et d’en jouer avec des objets insolites. S’ajoutent à leur pandémonium leurs voix inintelligibles, des moulinets au bottleneck sarcastiques. Ça frise fréquemment le bordélique, mais avec goût. Comme ce qui ressemble à une harpe déglinguée en glissandi foutraque dans Tottooed Tit Toot, jouée à quatre mains avec une synchronie télépathique. On ne va pas se référer à Derek Bailey, Fred Frith, Keith Rowe, Chadbourne ou Hans Reichel pour faire sérieux ou joli, mais constater qu’ils ont une solide imagination et surtout qu’ils jouent comme si leurs cerveaux, leur imagination et leurs gestes d’instrumentistes et ne faisaient qu’un, du moins se complètent dans leur fantaisie débridée. Sérieux s’abstenir. Chaque pièce offre une musique originale et une démarche différente avec des titres un brin surréaliste. Un super album pour découvrir les cordes pincées autrement. Pincez-vous !

Frederik Leroux & Kris Vanderstraeten zonder webben Aspen 004

Je connais le percussionniste Kris Vanderstraeten depuis des décennies, il est sans doute un des deux ou trois improvisateurs avec qui j’ai le plus joué à la guitare et ensuite chanté dans ses différentes demeures (Louvain, Heverlee, Veltem, Zichem et Herent) et dans quelques concerts des années 80, 90, etc… avant de lancer notre trio Sureau avec le contrebassiste Jean Demey. Kris est aussi un artiste graphique de grand talent. Ses dessins ont illustré quelques uns de nos / mes albums et des centaines d’affiches de concerts de jazz et de musique improvisée. À ma connaissance, c’est un des rares connaisseurs et praticiens belges d’improvisation libre à s’être impliqué sans interruption pour cette musique depuis les années 70 en s’intéressant le plus possible à la diversité de la scène. Frederik Leroux est un remarquable guitariste de jazz professionnel et enseignant qui pratique l’improvisation libre par goût et avec beaucoup d’enthousiasme. Je découvre le jeu de Kris au plus près des micros se mêlant adroitement avec les infimes détails des manipulations sonores du guitariste. C’est très fin du début jusqu’à la fin. Frederik Leroux exploite intelligemment les multiples possibilités de la guitare électrique sans élever le ton. On est plus proche ici du volume et de la dynamique de Derek Bailey, Ian Brighton ou Fred Frith que de Sonny Sharrock ou Hendrix. Tout en s’écoutant très attentivement,  les deux artistes explorent et font vivre les sons avec un sens presqu’infini du détail en jouant calmement avec une certaine douceur tout en étant relativement bruitiste. Il faut nécessairement une écoute approfondie au casque pour découvrir ces sons qui se cachent derrière les autres et qui surgissent de nulle part, parfois dans une fraction de seconde. Question dynamique, c’est un modèle du genre. Le guitariste a vraiment compris tout le parti qu’il pouvait tirer de son partenaire tant leurs improvisations s’interpénètrent avec succès. En musicien accompli, Leroux propose des idées de jeu différentes sur une ou deux plages maintenant l’attention de l’auditeur et en assurant la cohérence musicale du projet. Il y a des tonnes de percussionnistes en musique improvisée et beaucoup  sont des batteurs professionnels qui ont parfois de la peine à évacuer des relents de batterie « normale » et qui tapent  toujours un peu trop fort. Kris avait étudié les rudiments de la batterie et s’est ensuite ingénié à construire une installation personnelle atypique et évolutive. Elle est faite d’une grosse caisse assemblée avec seulement les deux peaux et leur bords collés l’un à l’autre en excluant le fût sur le quel sont montés des accessoires tels que tambour chinois, woodblock, deux toms jouets, objets métalliques, gadgets. Une caisse claire souvent amortie avec un tissu ou des plaques et une cymbale Paiste assez fine avec une résonance intime et limitée. On trouve aussi un vieux globe terrestre, une guitare électrique Hohner / Steinberger en bois brut couchée et une quantité exponentielle d’objets les plus insolites (parfois motorisés) et malgré tout le sérieux auquel il s’applique, il y a un côté humoristique pince-sans-rire un peu involontaire. Son jeu exerce une fascination indiscutée sur les connaisseurs ou les néophytes et cela lui vaut d’être fréquemment invité dans le Nord de la Belgique par plusieurs artistes et organisateurs sérieux. À mon avis, le jeu intuitif  de ce poète de la percussion, a des qualités essentielles similaires à celles des meilleurs praticiens réputés et qui crée un univers très personnel. Comme disait en français un percussionniste professionnel de l’improvisation « Kris c’est comme la pluie », dans la nature voulait-il dire. Un excellent duo qui aborde une dimension capitale dans le domaine de l’improvisation libre, la dynamique. Disponible en cd et en vynil. 

Aqisseq Sophie Agnel John Edwards Steve Noble ONJ Records

Trois parmi les improvisateurs qui comptent aujourd’hui. Sophie Agnel, piano, John Edwards, contrebasse et Steve Noble, percussions. Le travail sonore de Sophie Agnel dans les cordes du piano et leurs résonances dans la caisse est devenu une référence comme l’a souligné l’extraordinaire duo avec Phil Minton, Tasting (another timbre) il y a déjà dix ans. Edwards et Noble ont collaboré dans de nombreux projets et c’est en compagnie de la pianiste qu’ils dévoilent leur sensibilité pour le sonique, l’invention bruissante. Le trio privilégie la mise en parallèle des improvisations individuelles alimentant chacun leur propre cadence personnelle en combinant les divergences de leurs modes de jeux respectifs, créant des coïncidences inattendues. La batterie est en partie encombrée d’objets percussifs et tout courts et de cymbales et gongs que Steve Noble enfonce sur les peaux. John Edwards frotte ses cordes avec des timbres boisés et presque grinçants en faisant trembler le plancher ou percute puissamment la corde et la touche comme si c’était la grosse caisse. Tout cela convient bien aux préparations de la pianiste et aux mouvements adroits dans la table d'harmonie, entre marteaux, cordes,  étouffoirs, parois et structure métallique. L’aspect sauvage des empoignades au clavier d’Agnel pirouette des répétitions d’accords distendus ou consonants selon l’angle de vue ou des fracas soudains. Le friselis minimal côtoie la bourrasque, le perlé du toucher au clavier se mêle aux glissandi du gong et des cordes du piano et les ongles du bassiste grattent avec application une corde étranglée. Ad infinitum. Deux improvisations de 17 minutes enregistrées au Brighton Alternative Jazz Festival en septembre 2016 et un bref encore à Nickelsdorf dont il est impossible  de faire le décompte de tous les mouvements sans devoir réécouter encore avec un plaisir croissant. Album court mais qui contient les trames et la densité suffisantes pour qu’on s’égare indéfiniment dans le cheminement de leur interaction instantanée complètement ravi. 
Petite remarque : l'improvisation radicale s'invite dans une institution comme l'ONJ (Orchestre National de Jazz). Tant mieux !

29 novembre 2018

London Improvisers Orchestra / Matthias Boss & Guy-Frank Pellerin/ Michel Doneda Jack Wright Tatsuya Nakatani

London Improvisers Orchestra Twenty Years On LIO 001 Cd double



 Le London Improvisers Orchestra est à l’affiche du Café Oto ce week-end pour leur 20èmeanniversaire pour lequel a été publié ce magnifique double album avec des enregistrements récents. Plus qu’une institution comme l’ONJ français, le LJCO de Barry Guy, le Globe Unity Orchestra d’Alex von Schlippenbach ou l’Italian Instabile Orchestra, orchestres « professionnels » soutenus officiellement et/ ou invités par des acteurs culturels de poids dans le réseau des festivals de jazz contemporain au niveau européen, le London Improvisers Orchestra se définit comme un terreau communautaire à géométrie variable ancré à Londres et se produisant (au moins) une fois par mois. L’orchestre débuta en 1998 à l’initiative d’Evan ParkerSteve Beresford et quelques autres dans le sillage d’une tournée du projet Skyscrapers en Grande Bretagne sous la houlette de Lawrence Butch Morris l’année précédente, lequel faisait appel à un large panel d’improvisateurs londoniens parmi les plus actifs. Même si la plupart avaient été déçus face à la méthode Morris,  la perspective d’un orchestre collectif et communautaire sur la base de techniques de conductions fit se rassembler quelques dizaines d’improvisateurs (et pas n’importe lesquels !) chaque mois au défunt Red Rose sans discontinuer. Leur principe de fonctionnement basique prévoit que l’orchestre de chaque concert est formé avec les musiciens membres qui se présentent à la répétition de fin d’après midi, en incluant parfois des artistes de passage invités au préalable. La composition instrumentale de l’orchestre varie parfois très fort d’un concert à l’autre : avec ou sans percussionnistes, plus de clarinettes ou moins de trombone, un vibraphone ou absence d’électronique. Il est arrivé qu’il n’y ait que deux saxophonistes, mais pléthore de clarinettes, bois et flûtes, ou une section fournie de cordes (violon, alto et violoncelle) etc… rendant la sonorité du LIO imprévisible. Le comité coordinateur (élu) sélectionne les propositions de chaque « chef d’orchestre – conducteur » et l’ordre de passage pour chaque soirée. Généralement, ces Conductions sont dirigées avec des signes des deux mains comme celles codifiées et popularisées par Lawrence Butch Morris qui lui-même s’est inspiré du batteur Charles Moffett, alors résident californien. Frank Zappa avait d‘ailleurs initié ces techniques dès 1967, comme l’illustre très bien une vidéo de 1968 filmée à la BBC et postée sur Youtube. Certains collègues du LIO formulent des propositions insensées, aléatoires, combinant plusieurs points de vue ou excluant un quelconque sens de la forme ou réalisent d'extraordinaires concertos ou des pièces "contemporaines" convaincantes. 
La musique du LIO est documentée par une série de huit albums (Emanem,: http://emanemdisc.com/cd-lio.html et Psi) : Proceedings, the Hearing Continues, Freedom of the City 2002, Responses Reproduction & Reality, Separately & Together avec le Glasgow IO, Improvisations for George Riste et Lio Leo Leon, sans oublier HMS Concert sur Kurukuku RecordingsÀ ses débuts, la section de saxophones comprenait Lol Coxhill, Evan Parker, John Butcher, Harrison Smith, Adrian Northover et Caroline Kraabel, les trombones : Paul Rutherford, Alan Tomlinson et Robert Jarvis, les trompettes : Ian Smith, Harry Beckett et Roland Ramanan, les clarinettes : Alex Ward, John Rangecroft et Jacques Foschia, la flûte : Neil Metcalfe, les contrebasses : Simon H Fell, David Leahy et John Edwards, les guitares : Dave Tucker et John Bissett, au piano : Steve Beresford et Veryan Weston (lorsque Steve dirige), cello : Marcio Mattos, violon Susan Ferrar, Phil Wachsmann et Sylvia Hallett, alto : Charlotte Hug, percussions : Steve Noble, Mark Sanders, Tony Marsh ou Louis Moholo, harpe : Rhodri Davies et électronique : Pat Thomas. Terry Day aux flûtes en roseau et textes et Adam Bohman aux objets amplifiés. La caractéristique principale de cet orchestre hors du commun (le personnel ferait rêver un organisateur continental) est d’avoir bénéficié du talent et de l’imagination d’un grand nombre de Conducteurs différents qui ont apporté une multiplicité étonnante d’idées,  de procédés et de techniques. Citons Steve Beresford, Simon H Fell, Caroline Kraabel, David Leahy, Dave Tucker,  Pat Thomas, Paul Rutherford, Phil Wachsmann, Alison Blunt, Adrian Northover, Terry Day, Noel Taylor… Le LIO s’est produit sans interruption jusqu’à ce jour en assimilant un turn-over extraordinaire de musiciens. Mon ami Jacques Foschia, clarinettiste belge de haut vol et de passage dans l’orchestre en juin 2000, fut invité à en faire partie de manière permanente grâce à ses grandes compétences et son profond enthousiasme. Le « plus » de cet orchestre s’exprime au travers de l’amitié et de la convivialité qui y règnent et cela se traduit par une qualité d’écoute mutuelle et une réceptivité particulière. On veille aussi à mettre naturellement en valeur chaque individualité, parfois de manière folle, sérieuse, improbable, logique, amusée, surprenante, « contemporaine », conceptuelle, sonique, minimaliste. Leur pratique a essaimé  en Grande-Bretagne, comme à Glasgow où le GIO a lui-même enregistré des albums remarquables dont un mémorable concert conjoint avec le LIO auquel j’ai eu le plaisir d’assister (cfr CD Emanem Separately and Together). Mais aussi à Birmingham, Wuppertal, Vienne etc… Lors des Freedom of The City festival organisés par Evan Parker, Martin Davidson d’Emanem et Eddie Prévost, le LIO constituait la pièce de consistance – résistance de la plus belle soirée, le final en feu d’artifice qui criait haut et fort et …. très subtilement que la musique improvisée est surtout une musique collective.
Plus qu’un assemblage de « personnalités » connues et répertoriées qui prennent des « solos », il s’agit sans doute de l’orchestre le plus remarquable de ce type, qui focalisé sur un son d’orchestre détaillé et interactif, délivre deux heures enthousiasmantes d’une musique qui ne m’a jamais lassé tant par la grâce de la connivence collective, la capacité d’intervention sur le fil du rasoir, la diversité des approches et le sens ludique – plaisir du jeu et des sons. Après avoir siégé au Café OTO un certain temps, les voici à l’I’Klectic au sud de la Tamise où ont été enregistrées de décembre 2015 à mars 2018, les quatorze pièces à conviction de ce Twenty Years On illustré par la dessinatrice improvisée Julie Pickard qui s'installe fréquemment pour dessiner durant les concerts. Vingt ans plus tard, le personnel « instable » a fortement évolué en s’ouvrant à des improvisatrices et improvisateurs locaux talentueux qui dans la grande majorité ont un solide expérience musicale dans une belle diversité de domaines musicaux. On y a entendu le fameux joueur de pedal-steel guitar B.J. Cole, illustre musicien de studio adulé par les rock-stars. 
Des improvisations complètement libres s’enchaînent entre les conduites et à l’écoute, il est souvent impossible de distinguer s’il s’agit d’une improvisation totale ou si l’orchestre est dirigé tant les interventions individuelles et collectives sont pertinentes.  Et donc, je recommande ce double album pour la simple et bonne raison que Twenty Years On illustre tout à fait les fameuses lignes de Derek Bailey telles qu’elles sont dites par Lol Coxhill dans l’album de Company « Fictions » à propos des caractéristiques les plus essentielles de l’improvisation libre, tirées de son livre Improvisation. Its Nature and Practice in Music.  Evan Parker relate la genèse de l'orchestre dans ses notes de pochette et n'en fait plus partie, entre autres, parce qu'il habite en dehors de Londres. On sait que l’amateur informé du « continent » considère « les noms connus – notoires » pour se sentir intéressé par ce genre de démarche orchestrale. Il se fait qu'une série de personnalités incontournables de la scène internationale ont quitté l'orchestre : RIP Rutherford, Lol Coxhill et Harry Beckett, soit parce qu'ils habitent hors de Londres ou ont d'autres obligations : Evan Parker, John Edwards, Simon H Fell, Steve Noble, Mark Sanders, Pat Thomas. Dans le cas précis du LIO, il est évident que des musiciennes improvisatrices – musiciens improvisateurs qui maîtrisent leur instrument et qui ont acquis une solide expérience à s’adapter et réagir créativement font, en fait, autant l’affaire dans ce contexte que des pointures – artistes « historiques » - créateurs réputés internationalement. Certains musiciens qui semblent individuellement moins originaux d’un point de vue stylistique se révèlent être tout aussi capables d’apporter une contribution optimale dans l’instant au sein d’un tel orchestre, réalisant ou même devançant les intentions du conducteur. Aussi, chose importante, le poids de l’ego au sein de cette communauté s’évapore très vite une fois tout le monde rassemblé. J’ai assisté à plus de dix concerts entre 2000 et 2010 et créé des liens amicaux ou de connivence avec certains de ces membres. Je fus d’ailleurs l’invité « soliste » pour une conduite d’Adrian Northover en mars 2017. Bon nombre d’entre eux travaillent ensemble dans d’autres groupes de longue durée et l’orchestre est devenu un point de rencontre idéal pour de nouvelles perspectives de créations. Au delà des amitiés individuelles, un rapport relationnel aussi intense que respectueux et une solidarité bien intentionnée se sont développés au fil de deux décennies et tout cela est palpable dans la musique vivante sur scène. J'ai assisté à des concerts de quelques grands orchestres "improvisés"/ dirigés, mais je n'ai jamais ressenti aussi fortement l'intensité de l'écoute mutuelle, de la camaraderie vécue et de la connivence collective. Pour ceux qui connaissent déjà tout ou partie des albums précédents - le dernier Psi date de 2010 et HMS Concert de 2012, cet album est un document complémentaire. Après avoir fait sensation, certains concerts drainant pas mal de spectateurs dans une ville où sont programmés journellement plusieurs concerts de musique improvisée, l’intérêt avait quelque peu faibli jusqu’à ce que le LIO s’impose au Café OTO et au London Jazz Festival. Donc n’hésitez pas à découvrir Yves Charuest, Caroline Kraabel, Yoni Silver, Noel Taylor, David Leahy, Inga Eichler, Theo Zirakas, Ulf Mengersen, Neil Metcalfe, Julian Elvira, Rowland Sutherland, Douglas Benford, Adam Bohman, Ben Brown, Dave Tucker, Jerry Wigens, Cristabel Riley, Terry Day, Dave Fowler, Egesu Kaymak, John Bissett, Paolo Duarte, Sian Brie, Martin Vishnick, Klaus Bru, Sue Lynch, Adrian Northover, Harrison Smith, Caroline Kraabel, Dave Jago, Ed Lucas, Robert Jarvis, Alan Tomlinson, Loz Speyer, Dawid Frydryk, Roland Ramanan, David Aird, David Powell, Steve Beresford, Veryan Weston, Phil Wachsmann, Alison Blunt, Olivia Moore, Pei Ann Yeoh, Susan Ferrar, Sylvia Hallett et beaucoup d’autres qui ont participé à ces enregistrements ou qui étaient présents durant d’autres concerts…. La musique improvisée collective à l’état pur. Peu descriptibles, certaines séquences libèrent une folie bienvenue, d’autres font ressentir l’élan collectif. 
Ci dessous une photo prise par Jacques Foschia dans les rangs du LIO


Matthias Boss & Guy Frank Pellerin Du vent dans les cordes Setola di Maiale 3710

Violon et saxophones. Le violoniste suisse Matthias Boss et le saxophoniste franco-canadien établi en Toscane Guy Frank Pellerin, ici trustant le baryton, le ténor et le soprano ainsi que quelques percussions partagées par le violoniste sur un morceau. Graphisme de Boss sur la pochette : Burned Matches on Snow. On était  en janvier 2017 à Castiglioncello et Matthias est sorti pour fumer dans le jardin enneigé face à la mer. Le lieu de l’enregistrement un peu réduit et bordé de grandes fenêtres ouvrant vers la Méditerranée, réverbèrent un peu le son. Premier morceau, Zhaï, le baryton puissant, charnu et graveleux et le violon tranchant rebondissent dans l’espace. Se consacrant aux saxophones ténor et soprano en concert, le baryton est sollicité en studio (de fortune) donnant encore à GFP une carte de visite sonore supplémentaire par rapport à son travail personnel sur les deux autres instruments qui vont souvent de pair (Coltrane, Liebman, Evan Parker, Leimgruber). On imagine devoir voyager avec trois étuis ! Deux suffisent ! Premier morceau. Une forme d’interlude ludique pour, sans doute mettre en bouche, le plat de résistance des morceaux qui suivent : une très remarquable investigation ludique des possibles sonores, percussifs, de l’écriture automatique des extrêmes. Dans la pièce numéro 4 , Construire un Feu, Matthias Boss pulvérise l’expressivité du frêle violon au moyen d’un jeu forcené en pizzicati délirants dignes de la furie incontrôlable de Tristan Honsinger en 1977. Quand MB passe à l’archet, c’est la projection du son, disons-le, énorme qui arrache l’écoute et provoque la stupeur. Face à cette détermination qui semble incontrôlée le placide GFP fait vibrer le bocal de son baryton avec un son plein à ravir. Short Letter For The Water, le n°5 séduit pour le raffinement détaillé du jeu à l’archet du violoniste et sa capacité à augmenter et baisser le volume de chaque note en léger glissando de manière naturelle. Le soprano vise des harmoniques éphémères et fantomatiques à la subtile qualité vocale insaisissable.  Le saxophoniste est ici très convaincant et les deux improvisateurs font preuves d’écoute mutuelle et d’inventivité, maîtrisant un champ sonore étendu et les paramètres innombrables qui s’offrent à eux dans cette pratique de l’improvisation libre (totale ?). Ils assument avec brio de nombreuses implications de l’acte d’improviser. Matthias Boss se révèle ici être un phénomène du violon improvisé de la dimension de Carlos Zingaro avec un côté organique, moins policé que le très subtil Harald Kimmig. Avec Phil Wachsmann, Jon Rose, Malcolm Goldstein et les trois précités, Boss, Zingaro et Kimmig, vous obtenez le panorama complet de l’improvisation violonistique au sommet. Donc, précipitez-vous. Une rencontre violon - saxophone enregistrée à ce niveau n’est pas chose courante et Pellerin a le mérite et l’intelligence de doser et négocier ses interventions aux saxophones de manière à créer un excellent équilibre (instable) / contrepartie inventive avec les cordes de son partenaire. Si, peut-être, d’autres combinaisons instrumentales de chacun d’eux avec un partenaire "idéal" pousseraient le bouchon encore plus loin, ce duo est vraiment exceptionnel par sa puissance de feu.



Michel Doneda Jack Wright Tatsuya Nakatani From Between SOS Editions 801. 

Cet album date déjà d’un autre temps, lorsque des improvisateurs ont approfondi, prolongé, transgressé les innovations radicales d’Evan Parker, Derek Bailey, Paul Lovens, Paul Lytton, John Stevens des années septante en requérant le point de vue réductionniste, un brin minimaliste, lower case etc... Axel Dörner, Burkhard Beins, Rhodri Davies, Jim Denley, Jean-Luc Guionnet et beaucoup d’autres, influençant AMM et Keith Rowe. Marqué par cette nouvelle pratique et désireux de se situer à la pointe aiguë de toutes les possibilités de son instrument, le saxophone soprano et sopranino dont il est un maître incontesté, le français Michel Doneda s’est distingué par l’insigne pureté de sa démarche artistique. En 2003 et 2004 à Brooklyn et dans le Bronx, il a joué une de ses plus belles pages en compagnie du saxophoniste alto et soprano Jack Wright et du percussionniste Tatsuya Nakatani. From Between est la première manifestation de ce trio pas comme les autres publiée par un des nombreux micro-labels qui pullulaient à l’époque, soseditions. Emballé dans une pochette noire de papier fort brut dans lequel avaient été gravés en creux les noms des musiciens, les titres et autres informations utiles, ainsi qu’une surface polie représentant l’oreille externe et interne. Les crédits en sont à peine lisible, sauf si vous vous munissez d’une grosse loupe à la lumière du jour. À l'intérieur, un feuillet avec un beau poème. Trois morceaux : Hands Behind Hands 30 : 12 et Of Pipes and Roots 13 : 37 (Bronx may 2004 h&h studio) et ... Open the Surface to Clouds 10 : 56 (Brooklyn BPM Gallery septembre 2003)  qui éclairent comme une torche la caverne des invendus, albums disparus, enregistrements oubliés, projets d’un jour et de toujours. On se trouve alors dans une dimension plus essentielle que Contests. From Between fit un autre album sur Sprout et tourna en Europe dont un concert à Poitiers l'année suivante. À trouver et écouter d’urgence, en espérant que From Between se trouve encore dans le catalogue d’un revendeur ou dans les bacs d’un disquaire allumé.

24 octobre 2018

Alexander Frangenheim Nikolaus Neuser Richard Scott/ Jason Mears & Stephen Flinn/ Daniel Carter William Parker Matt Shipp/ Christoph Schiller & Birgit Ulher

Trialectics Alexander Frangenheim Nikolaus Neuser Richard Scott sound anatomy

Excellent trio de musique improvisée libre. Trompette : Nikolaus Neuser, contrebasse : Alexander Frangenheim, synthé modulaire : Richard Scott. Le titre, Trialectics, évoque/suggère l’idée d’un trio et de sa dialectique ou un éventuel croisement de dialectes, chacun ayant son langage musical qu’il faut croiser, confronter, transformer, faire correspondre, étendre, … entendre et écouter. Leur rencontre est remarquable par ses points de convergence, de divergence, de frictions, ses silences, l’invention, les contrastes imprévisibles,… Dans cette scène (ou ce marché), il y a trop d'enregistrements de musiques où les protagonistes jouent quasiment sans arrêt, en dévidant des paquets de notes, de sons etc… qu’il est bon de jouir, avec ce magnifique trio, d’émissions sonores spontanées, portées par le silence qui les entourent, par l’écoute, l’attention pointilleuse, la technique pointilliste, des événements sonores brefs et précis, des touches éphémères, une variété de timbres, de mouvements, de signes et une grande dynamique, qu’il s’agit là d’une récompense infinie ... après avoir tenté d’écrire à perte de vue au sujet d’une infinité d’enregistrements dont parfois on a tendance à douter de leur raison d’être. Je ne connaissais pas du tout Nicolas Neuser, le trompettiste, mais il a trouvé là deux partenaires très expérimentés. Alexander Frangenheim a un don inné dans le « core business » de l’improvisation libre stricto sensu de la tendance Christmann, Lovens, Torsten Müller, Phil Minton, Roger Turner etc… en jouant tout ce qu’il fait à bon escient et Richard Scott est un cas rare dans l’univers électronique, idéal dans ce contexte. Son sens du timing, de l’intervention dans l’instant immédiat se révèle idoine pour cette science spontanée du jeu tangentiel et de l’extension des palettes sonores dans le feu de l’action. Un must si vous voulez découvrir ce genre de musique chercheuse et que les rodomontades musclées (et expressionnistes) d’aucuns commencent à vous fatiguer. Reposez-vous en écoutant !


Irreversible motions Jason Mears & Stephen Flinn inexhaustible editions ie-012

Label sérieux et pointu se consacrant à des duos impliquant de jeunes improvisateurs (ou au moins un jeune sur les deux !) qui tentent avec succès de créer une recherche actuelle et radicale dans le domaine de l’improvisation libre. Le saxophoniste Jason Mears et le percussionniste Stephen Flinn, tous deux New Yorkais, prennent le parti-pris « laminal », voisin d’AMM, en le portant à un stade de tension, voire d’ébullition remarquable. Au fil des plages, on retrouve un lent crescendo de sons soutenus : cymbales frottées et amplifiées, harmoniques du souffle continu faisant vibrer l’anche sur un bec « brûlant », strates de sons hantés, métalliques, multiphoniques produites subrepticement, expressionnisme radical du minimalisme poussé dans ses retranchements. Jason Mears joue une ou deux notes et les étire sans frein alors que Stephen Flinn fait crisser les alliages bronze – étain  jusqu’au cri primal. Chacun des cinq morceaux contient une nouvelle phase de jeu et des agrégats sonores distinctifs qui offrent un panorama intéressant des possibilités ludiques (quand-même !) de ce duo très concentré. L’intensité de leur musique sublime entièrement leur postulat de départ : dans l’ultime pièce, the works, les harmoniques du saxophone, qu’on jugerait être aléatoire, dégage un lyrisme écorché pour finir dans des boucles respiratoires (continues) qui se chevauchent et s’entre-croisent  en enflammant l’air ambiant par dessus les vibrations bruissantes de l’installation percussive. Irreversible Motions a quelque chose d'irrévocable.

Seraphic Lights Daniel Carter William Parker Matthew Shipp Aum Fidelity Aum 106

Flûte, clarinette, trompette, saxophones ténor, alto et soprano : Daniel Carter est un bien curieux poly-instrumentiste réellement inspiré en compagnie du tandem contrebasse – piano insigne du (free) jazz libre de la Côte Est. Son gros comme çà (Mingus, Wilbur Ware) à la contrebasse : William Parker. Pianiste profondément original, spontané et savamment organisé : Matthew Shipp. Pour répondre au lyrisme modeste et secret de souffleurs aussi atypiques que Carter, le pianiste s’est inventé un univers qui découle du piano jazz (très moderne) dont il a extrapolé les paradigmes du langage (lingua franca) en recréant gammes, accords et constructions dans un tout cohérent où le lyrisme et une forme de consonance sont intégrées à une approche moderniste alternant polytonalité profondément assumée et expressivité atonale. Un sens de la scansion, de la propulsion, des variations de cadences, une densité harmonique. Matthew Shipp est le prolongateur à l’égal de pianistes visionnaires et atypiques (par rapport à la lingua franca du jazz) : Mal Waldron, Randy Weston, Jaki Byard, Borah Bergman, ou encore Lennie Tristano, Sal Mosca (qu'il affectionne particulièrement. … Sa capacité à faire varier son jeu en jonglant avec ses idées et les formes tout en les prolongeant font de lui un compositeur de l’instant par excellence. Le trio a choisi d’improviser simultanément de manière interactive sans que jamais un ou deux des musiciens « n’accompagnent l’autre. Le parti-pris d’improvisation totale est assumé jusqu’au bout, motifs mélodiques et rythmes sont le produit du jeu instantané. Le souffleur ne se pose pas en soliste, mais se place un tiers de côté faisant fluctuer son lyrisme entre apesanteur et feeling cool en laissant un espace pour les constructions étincelantes du claviériste. On entend William Parker pousser de tout son poids avec un son de contrebasse énorme comme si un géant mythique africain avait créé un multi – arc avec des branches de baobab. Avec son archet surpuissant, il tranche dans la vibration des cordages avec la puissance d’un trois-mâts poussé par les alizés de la Mer des Sargasses. Quand le bassiste suggère un accord et une cadence, elle est de suite reprise et enrichie dans une magnifique variation dans laquelle s’inscrit le souffle ému et retenu de Daniel Carter. Le pianiste a t-il à peine éclairci son jeu que les doigts du bassiste font danser et trembler de grosses notes qui chaloupent l’équipée. Un blues puissant mené par les deux compères dans des diversions surprenantes (quels voicings !) laissent échapper des râles à la clarinette serpentine et des slaps énormes des cordes sur la touche. Mais un jeu retenu s’enchaîne et divague vers d’autres incartades à l’infini. La réputation du couple Shipp-Parker n’est vraiment pas surfaite : cela « joue » comme rarement et la personnalité apaisée de Daniel Carter leur donne du champ pour récolter trouvailles sur trouvailles. Ce concert venait tout à fait à point pour illustrer les bienfaits et qualités du free-jazz afro-américain à la Tufts University, Medford, Massachusetts. Au programme : Art, Race and Politics in America. En matière de liberté musicale et de libertés tout court, mais aussi d’écoute, d’entente et respect mutuel, d’imagination et de créativité, ces trois musiciens improvisateurs sont parfaitement indiqués. Parfait exemple de ce qu’il fallait démontrer. 

Birgit Ulher – Christoph Schiller tulpe schicht brille inexhaustible editions ie-011

Cela fait quelques lustres que je ne manque pas d’écrire au sujet des albums de la trompettiste Birgit Ulher, une praticienne de l’improvisation radicale parmi les plus intéressantes parmi celles et ceux qui ont remis à plat l’improvisation libre il y a plus d’une quinzaine d’années. À force de chercher des mots et des phrases pour sa musique, j’ai le sentiment d’être à court d’idées et d’avoir le sentiment d’avoir entendu cela. Mais si je n’avais pas pris le parti d’écrire régulièrement à son propos (B.U.), ma connexion avec inexhaustible editions aurait mis ce tulpe schicht brille sur ma route après leur précédente parution d’un autre de ses albums scoriacon (Birgit Ulher & Felipe Araya ie-006). Et cela me donne l’opportunité de redécouvrir cet explorateur de l’épinette, Christoph Schiller, dont j’avais apprécié un duo intéressant avec le violoniste Harald Kimmig (sur Creative Sources). Il faut d’abord situer ce qu’est une épinette, un curieux instrument à clavier des XVI et  XVII ème siècles, proche du clavecin ou du virginal. À l’époque ces trois termes étaient souvent utilisées indifféremment, la spinette italienne ou épinette française désignait en France et en Italie cet instrument à cordes pinçées par des sautereaux (en cuir), lesquels sont actionnés par un clavier. En fait, il s’agit de la mécanisation du luth, instrument de base de la musique au Moyen-Âge, les sautereaux remplaçant l’unique plectre pour chaque corde. Les cordes sont tendues à l’oblique du clavier créant ainsi la forme oblongue de l’épinette dont le registre s’étend approximativement sur quatre octaves.  Le clavecin dit vertical a, lui, une forme de trapèze à deux angles droits côté clavier, si vous me suivez bien. La pochette n’indique pas s’il s’agit d’une épinette française ou une italienne. Tout çà pour dire que l’épinette est un instrument curieux, plein de possibilités insoupçonnées, dont l’apparence « skieve lavabo » a sûrement dû inspirer Schiller. Il se fait que mon activité d’organisateur de concerts dans le passé m’a fait participer au projet Temperaments de Jon Rose et de Veryan Weston (cfr le cd Emanem 4207 "Temperaments") où le pianiste jouait des clavecins et pianofortes (et aussi de l'orgue) accordés avec des diapasons « obsolètes » et à la mistenflute en vue d’écarter et torturer les intervalles précis de la musique tempérée.  NB : Mistenflute, c’est du Belge – Bruxellois. Comme les Français lardent leur langue de néologismes barbares anglo-saxons, je ne peux pas m’empêcher de titiller leur ignorance de « ma » culture où les mots prennent directement leur signification dès qu’on les entend même si on en ignorait l’existence.  C’est bien un peu comme cela que fonctionne l’improvisation libre : on ne comprend pas souvent comment le collègue parvient à s’exprimer comme il le fait au moment même, moment partagé en temps réel par l’un et par l’autre, mais différemment pour chacun des deux. Mais cela nous rend quand même capable de réagir au quart de tour (de manivelle). Et donc c’est comme cela que ce duo crée sa musique, mais, ici, avec un sens de la sélection des choix dans la manipulation de l’instrument et de l’émission des sons et des timbres particulièrement aigu. Aussi, ils prennent soin d’alterner leurs interventions respectives, parfois millimétrées, le temps d’un soupir ou d’une demi-portée. Une qualité percussive et détaillée au niveau du son. Et leur approche radicale bruitiste excelle à produire des sonorités surprenantes, joyeusement variées et qui subliment la grisaille apparente qui semble s’imposer si on l’écoute d’une oreille. Au casque (headphones), c’est idéal. Je dois dire que, si j’ai toujours dit que Birgit Ulher est une artiste particulièrement originale sur son instrument et que sa démarche vaut bien celles des Axel Dörner et Franz Hautzinger, deux autres révolutionnaires de la trompette et des concepts en jeu dans la musique improvisée, je dirais que Christoph Schiller est un musicien singulier et très méritant. D’abord, il faut souligner qu’un claviériste qui voyage avec son épinette, instrument rare et coûteux, mais plus léger et transportable qu’un piano, avec ou sans queue, pour se produire en concert, doit être particulièrement allumé, compte tenu des moyens formidables dont dispose un improvisateur « libre » pour présenter sa musique. Imaginez la tête d’un checkeur de bagages Ryanair avec un engin pareil. Schiller doit aller jouer en déplaçant l’épinette en voiture et se taper des centaines de km d’autoroutes (péages, vignettes et autres joyeusetés), alors que ses collègues prennent l’avion ou le train. Car vous n’imaginez quand même pas qu’un fada de musique de la Renaissance, propriétaire d’un éventuelle épinette, va laisser un pareil à Schiller « préparer » son instrument et jouer avec des objets dans les cordes. Car notre ami suisse (C.S.), il ne la ménage pas son épinette. La caisse, le ou les chevalets (française ou italienne ?), les cordes, tout semble vibrer dangereusement. Il y a là comme ustensiles, archet, cuiller, fourchette, gobelet, coupelle métallique, e-bow, et de l’électronique divergente. Et donc, nos duettistes font imploser la raison d’être de leurs instruments respectifs en explosant tous les paradigmes de jeu et de musicalité. Une caractéristique de Birgit Ulher est son sens précis du timing, qui lui vient sans doute de son travail antérieur avec des improvisateurs du calibre de Roger Turner et Uli Philipp ou de Martin Blume et Damon Smith avec lesquels elle a enregistré des albums fantastiques  : Umlaut et Sperrgut. Je le rappelle encore, aux collègues et amateurs, car la musique d’Umlaut est aussi fumante que celle de Weavers, par exemple, avec Lovens, Christmann ou Altena en 1979 (vinyle Po Torch) et que Sperrgut révèle des qualités insoupçonnées. Et comme la dame a choisi d’évoluer dans un autre univers que cette interactivité kinesthésique, jugée has been par d’aucuns, autre univers que je qualifierais de soft-noise ou lower case, ses capacités remarquables d’intervention face au temps qui s’échappe de nano-seconde en nano-seconde insufflent une dynamique bienvenue dans le développement assez linéaire (ou laminal, cfr AMM) de cette approche improvisée dont certains documents peuvent révéler qu’il s’agit parfois malheureusement d’une posture. Réduire le champ des possibilités instrumentales et musicales demande un sacré talent pour rendre ce postulat expressif, vivant et requérant pour l’attention et le plaisir de l’auditeur. Ces artistes considèrent l’art des bruits en se servant de leur instrument soit, comme un tube dont on recherche et actionne les propriétés sonores à travers les vibrations les plus insoupçonnées de la colonne d’air (Ulher) ou comme une caisse de résonance à cordes tendues objétisée, préparée et actionnée par de curieux objets, une sculpture – installation qui se fait entendre au lieu d’être vue (Schiller).  En écoutant avec attention, je réalise la puissance créative de ces artistes du bruitage et du murmure : on n’a pas l’occasion d’avoir le sentiment qu’ils se répètent beaucoup, même un peu. Leur matériau sonore est parfois recyclé, mais très souvent altéré, évolutif, transformé, recontextualisé, de nouvelles choses apparaissent, d’autres disparaissent et ressurgissent sous un autre aspect. Birgit se contente de souffler de l’air dans le tube, de percuter légèrement l’embouchure, de faire crier une faible harmonique, de tapoter une de ses étranges sourdines (plaque de cuivre à poncer) sur le pavillon, etc…. De nombreux paramètres de l’émission sont chamboulés à pas feutrés mais, paradoxalement, incisifs. Dans ce contexte, les extrapolations bruitistes parcimonieuses et parfois éthérées de Christoph Schiller prennent tout leur sens, même si, après avoir écouté de nombreux enregistrements de Birgit Ulher, la surprise initiale laisse la place à une réflexion profonde sur l’acte et l’action d’improviser avec un matériau musical, sonore, instrumental. Tout ça pour dire que ce duo de Birgit Ulher (avec Christoph Schiller) est un de ses meilleurs albums : tulpe schicht brille ...
Note : ne pouvant parvenir à écrire un nouveau pensum, je n'ai pu résister à la faire un peu potache, n'ayant pas à supporter un éditeur, ou un rédac'chef sérieux et responsable.......