Cecil Taylor Unit Jimmy Lyons Sam Rivers Cecil Taylor Andrew Cyrille Live at Antioch College April 3 , 1971 video youtube
https://www.youtube.com/watch?v=wDB3_2QguNg
Photo Christian Rose/ Roger Viollet.
Au fil de sa longue carrière d’inventeur du free – jazz, l’UNIT de Cecil Taylor et ses autres groupes a bénéficié du concours permanent de musiciens clés. On peut citer les batteurs Dennis Charles, Sunny Murray, Andrew Cyrille, Shannon Jackson, Tony Oxley…. Au niveau des saxophones, il y eut Steve Lacy, Jimmy Lyons jusqu’en 1986 et on a tendance à l’oublier, Sam Rivers entre 1969 et 1971, peut – être un peu plus tard. Cet enregistrement de 1971 rend à mon avis vraiment justice au talent et rôle joué par Sam Rivers à capacité semblable et « poids égal » à celui de Jimmy Lyons dans le « C.T. Unit ». Aussi à mon avis les sélections des enregistrements de la Fondation Maeght de 1969 parues dans les trois albums du label Shandar sont (un peu) moins bien réussies que ce concert survenu plus tard dans l’évolution de cette Unit de Cecil Taylor. Idem le nouveau CD Fragments du même groupe. La disposition de chaque instrumentiste face aux micros et à travers le mixage est plus réaliste. Sam Rivers est une saxophoniste très particulier aussi pianiste et altiste (viola) et un connaisseur très pointu des modes musicaux, habilité à construire des structures complexes dans ces improvisations. Un autre saxophoniste important a contribué à la musique de Cecil Taylor durant de nombreuses années : le finnois Harri Sjöström aux sax soprano et sopranino. Donc je recommande votre curiosité à l’égard de cet enregistrement du concert du Cecil Taylor Unit à l'Antioch College qui eut un vrai retentissement aux USA à cette époque.
Voici les notes du preneur de son Don Giller qui a publié cet enregistrement sur youtube.
I vividly remember that Saturday, April 3, 1971. The Spring quarter at Antioch College had just begun earlier that week; I had flown into Dayton, Ohio, the previous Monday and had gotten a ride to campus. It was the last quarter of my second year there, having recently turned 20. I didn't know what I was in for when the college's radio station, WYSO-FM, asked me to record Saturday's day and night concerts in Kelly Hall. The afternoon featured the Lake Mendota Players of the University of Wisconsin Jazz Ensemble, organized by Cecil Taylor, then that school's Artist in Residence. Their performance lasted for two hours with a short break at the 94-minute mark. I then spent the next two hours making a dub for them. There was barely time to hit the school cafeteria for dinner when I had to return to Kelly Hall and set up the microphones for the evening's concert featuring Cecil Taylor's Unit. The players were: Cecil Taylor (age 42), piano Jimmy Lyons (39), alto saxophone Sam Rivers (47), tenor and soprano saxophones, and flute Andrew Cyrille (31), drums That performance lasted for an uninterrupted 1 hour and 46 minutes. I stayed up all night twice dubbing the evening's tapes, one for the radio station and another for the Unit. I kept the masters. Then dreamt about what I had heard all day and night for the three hours I had managed to salvage for sleep. Early the next morning I gave the second dub to Sam Rivers as the group was leaving the Antioch Inn where they had stayed overnight. I remember Sam asking, "You dubbed this all night?" "I did." Smiling, Sam said, "You poor guy." It was quite an introduction to a music genre heretofore unknown to me, and I didn't quite know what to make of it. But our beloved college music professor, John Ronsheim, championed Cecil's music ever since the two had met and become friends while students at the New England Conservatory of Music in the late '40s/early '50s. It may have been this concert that, years later, John would describe to one of his students, Hilary Strain, as "the perfect music example of hysteria." It was the following Winter 1972, after Cecil had moved to Antioch the previous Fall as its Artist in Residence, when I would frequently hang out in Kelly Hall and listen to Antioch's own Cecil-led ensemble rehearse there three to four hours a night, five nights a week, and I would finally begin to "get" it. I saw the charts: This wasn't random, "free," chaos; this was tightly-composed "clusters" upon which the players would vamp. For this 1971 performance, I used a Gately 6-channel portable mixer that could be carried as an attaché case; the only panning options were Hard Left, Hard Right, and Center. I positioned two microphones inside the grand piano, two around the drums, and one each for Jimmy and Sam. All fed into a portable Sony TC-770 1/2-track reel-to-reel. (I found images of both online and have included them at the end of this video.) I sat alone by a small table below the front of the stage commonly called the orchestra pit, headphones attached. The performance took four tape reels, which resulted in seconds-long gaps between each while changing them as quickly as I could. I've edited them together here so that the gaps are undetectable. There are no photos of the performance, so I've extracted online images mostly from around the same time period. I hadn't listened to these tapes for over 53 years until recently digging them out from my reel-to-reel collection to digitize. The music is extraordinary, and it captures these musicians in the prime of their lives. It may be their finest live performance, both musically and sonically. Of the Unit, only Andrew Cyrille is still with us, today at 84. Jimmy Lyons passed away in 1986 at 54, Sam Rivers in 2011 at 88, and Cecil Taylor in 2018, age 89. The Antioch photos of the Main Building and Kelly Hall were taken a few years ago by Louise Champagne, Laura Gwennyth, Shannon McCarville, and Bruce Schumacher.
Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Ulf Mengersen & Wolfgang Seidel Obsidian Radiance Creative Sources Recordings CS907CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/obsidian-radiance
Les deux Rodrigues, Ernesto et Guilherme, respectivement alto & crackle box et violoncelle se sont adjoints le contrebassiste Ulf Mergensen, avec qui ils ont déjà enregistré, et l’électronicien Wolfgang Seidel. Obsidian Radiance est le dernier des innombrables enregistrements du tandem Rodrigues avec d’autres musiciens et met en évidence la musique d’instruments à cordes frottées de la famille des violons dans le cadre de l’improvisation totale, à laquelle s’ajoute ici une dimension électronique dans le chef de Wolfgang Seidel et l’utilisation par Ernesto du légendaire crackle-box de feu Michel Waiszwicz. Le crackle – box est un petit instrument bricolé dans la première partie des années septante avec un sorte de boîte à cigares sur laquelle on a collé deux fois quatre points de contact pour les doigts qui en glissant, s’appuyant ou s’écartant de ces carrés fatidiques modulent un ou des sons électroniques sifflant et oscillant dans de multiples fréquences… du grave craquelant aux glissandi des extrêmes aigus. Vendu à un prix démocratique et facile à manipuler, le crackle-box a été adopté par de nombreux musiciens improvisateurs autour de Derek Bailey, Steve Lacy, Günter Christmann, Han Bennink ou Steve Beresford comme instrument d’appoint. On l’entend d’ailleurs siffler et onduler à mi-parcours d’une seule longue improvisation de 32 :38 intitulée Nether (soit bas, inférieur ou souterrain). Cet unique « long » morceau se développe autour de multiples modes de jeux de frottements d’archets sur les cordes qui percutent, grincent, sifflent, bourdonnent, hoquètent, glissent, frictionnent les fréquences et les timbres, alors que l’électronique s’agrège, glougloute, construit un univers en parallèle qui se fait l’écho fantomatique des actions des cordistes comme dans les minutes 24 à 32 et un peu plus d’un mouvement suspendu en crescendo – decrescendo qui se révèle riche en harmoniques. En la réécoutant on saisit clairement des phases de jeu distinctes construites spontanément, mais très judicieusement. Mention très bien à Wolfgang Seidel qui s'intègre intelligemment dans ce trio de cordes lui donnant une autre dimension. Ce n'est pas la première fois qu'Ulf Mergensen joue avec Ernesto et co et on apprécie sa présence. Le tandem Rodrigues est rompue à l'art de la cohérence dans la disruption, l'élégance elliptique et l'énergie diffuse. Une improvisation collective de la galaxie Rodrigues qui se distingue encore de leurs tout précédents albums. On a beau écouter leurs nombreux albums impliqués dans cette esthétique très précise, on conclut qu'à chaque fois leurs groupes successifs dévoilent une autre facette de leur univers qui s'étend inexorablement au fil des parutions grâce aussi à ces excellents collègues conviés dans ces recherches exploratoires de sonorités et modes de jeux.
HiBiKi Trio les gestes effacés Thierry Waziniak Yuko Oshima Makoto Sato Intrication TRI 009 CD
https://waziniakthierry.bandcamp.com/album/les-gestes-effac-s-2
Le percussionniste français Thierry Waziniak continue la documentation sonore de ses recherches musicales sur son micro-label Intrication et comme je raffole de ces micro-labels auto-produits par des musiciens improvisateurs qui sont le sel de la terre de la planète improvisée dite « libre ».
Dans son petit catalogue, on dénote la participation de Michel Doneda, Marie Takahashi, Baptiste Vayer, aussi preneur de son et designer graphique du label, Isabelle Duthoit, Franz Hautzinger, Pascal Bréchet, Phil Gibbs, Dominic Lash et moi-même.
Pour cet album les gestes effacés, Thierry Waziniak s’est associé avec deux percussionnistes japonais résidents en France, la batteuse Yuko Oshima que j’avais appréciée aux côtés d’Audrey Lauro et Pak Yan Lau, et le vétéran Makoto Sato entendu fréquemment avec Itaru Oki, Abdou Bennani, Alan Silva, Jean-Marc Foussat, Jean-François Pauvros… Et de cette rencontre surgit un excellent trio de batteries free enregistré le 28 septembre 2024, HiBiKi trio et ces gestes effacés qui animent les sons, frappes, roulements, vibrations, balais, crépitements, frottements de cymbales à l’archet, ou de la mailloche sur la peau comme dans le premier morceau « Les gestes effacés ». Le tout est distillé dans une atmosphère concertée, avec des actions littéralement coordonnées entre chacun/chacune des trois percussionnistes quelles que soient les techniques utilisées et les rythmes/ pulsations. On se demande s’il s’agit bien d’un trio ? Mais on dira qu’ils jouent comme un seul homme ou femme (!), tant l’ensemble complet et ses neufs formes musicales sonnent comme le fruit de la plus profonde communion .. gestuelle, instrumentale, sensitive et émotionnelle. Très souvent impossible de distinguer quel percussionniste on entend. La plupart des morceaux se concentrent autour des trois – quatre minutes, deux morceaux attaignent les 7 minutes et un seul va au-delà des 10. Et donc la pensée musicale se focalise et se concentrent sur des matériaux précis et des atmosphères rares. Waziniak ajoute de l’électronique dans certains morceaux et Oshima chante dans « Trois ombres sur la pluie droite » et « Au Centre du Jardin » dans la tradition musicale japonaise et aussi dans les « Mille cavernes humaines ». Et ça c’est vraiment merveilleux et authentique. Surtout que les musiciens ont inséré deux courts poèmes haïku, extraits du recueil « De nul lieu et du Japon » du poète Jacques Dupin, dans le premier morceau « Les gestes effacés » et le septième, « La résolution des osselets ». Ce trio HiBiKi travaille au fil des pièces autant sur le sens musical que sur la présence du silence, les combinaisons rythmiques, la quête des sons rares et leur fine juxtaposition, le foisonnement, les cliquetis épars, les trouvailles, etc… et un magnifique sens rythmique. C’est d’une part, de la très belle batterie où la présence d’un batteur ou l’autre s’éclipse par rapport à la formidable coopération des trois artistes et d’autre part, une œuvre musicale de haut niveau, toutes obédiences « improvisées libres » ou jazz d’avant-garde confondues. Chaque morceau recèle un aspect musical, une inspiration, un croisement d’idées, une qualité dynamique, une profonde connivence. Ça se réécoute volontiers tant chaque instant compte et qu’il n’y a aucun gaspillage d’énergie et d’invention. Une belle merveille.
Danny Thompson ‘s Whatever on The Road 1989 – 1992 – 1993 Jazz in Britain JIB 94 S CD Triple CD + livret.
https://jazzinbritain1.bandcamp.com/album/on-the-road
Dans la musique Populaire britannique des sixties, il y eut la British invasion des Beatles suivie par le British Blues Boom des John Mayall, Rolling Stones, Fleetwood Mac etc… Le premier document audio du Blues Britannique est l’album du groupe d’Alexis Korner, Blues Incorporated « R&B at The Marquee » (RCA 1962) et son bassiste était Danny Thompson. Parmi les musiciens de Blues Incorporated, il y eut Charlie Watts, Jack Bruce, Dick Heckstall-Smith, Ginger Baker et le chanteur Long John Baldry. Danny Thompson dirigea ensuite un trio avec John McLaughlin et créa le légendaire groupe folk Pentangle avec les guitaristes John Renbourn et Bert Jansch et la chanteuse Jacqui Mc Shee (1967-1973). Pentangle n’hésitait pas à truffer son répertoire de compositions de Mingus. Danny avait la réputation d’être le Charlie Haden britannique à cause de la puissance de son jeu. Il est l’aîné d’une impressionnante lignée de contrebassiste issus de la scène britannique : Richard Thompson, Ron Matthewson, Dave Green, Jeff Clyne, David Holland, Barry Guy, Harry Miller, Chris Laurence, Paul Rogers, Simon H. Fell, John Edwards. Il accompagna souvent Tubby Hayes, le sax ténor post bop anglais par excellence et travailla aussi avec John Stevens, un des fondateurs de la scène free-jazz – improvisation britannique. Par la suite, il joua et enregistra régulièrement avec John Martyn et Richard Thompson pour de nombreuses tournées et albums. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Dès la fin ces années 80, en 1988, il créa son propre groupe entre folk et jazz moderne et l’appela Whatever pour signifier quelque soit le « style », il joue de la musique au-delà des étiquettes et solidement musicale ! Tout leur répertoire est inspiré par des formes musicales provenant des musiques traditionnelles suédoises, irlandaises, britanniques, balkaniques ou proche - orientales et les rythmes compliqués qui vont avec. À ces éléments folk s’ajoutent des improvisations fortement influencées par le jazz moderne, modal ou même free. Whatever est au départ un trio sans batterie : contrebasse (Danny Thompson) , guitare électrique (Bernie Holland) et saxophone et bagpipes (Tony Roberts). On songe au trio de Jimmy Giuffre avec Jim Hall et Ralph Pena. Au fil des ans les guitaristes se succédèrent : Bernie Holland vint travailler avec Elton John et il y eut John Etheridge, Gary Boyle et Dylan Fowler. Aussi Danny Thompson engagea un souffleur supplémentaire dès 1989: Paul Dunmall aux saxophones soprano, baryton et ténor. Celui-ci explique que tout professionnel qu’il était déjà, ce saxophoniste virtuose a dû travailler dur pour maîtriser les rythmes particuliers et difficiles des compositions du groupe sans batterie. C’est à partir de cet engagement que commence cette série d’enregistrements avec cinq musiciens dans le Disc 1 (enreg. octobre 1989 en tournée) : aux guitares John Etheridge et Gary Boyle, tous deux « étiquetés jazz-rock » , Tony Roberts aux clarinette basse, sax ténor, flûte et Northumbrian pipes et Paul Dunmall sax soprano, baryton et ténor. Et bien sûr l’unique contrebasse de Danny Thompson pour mener le drive du quintet avec le très fluide comping du guitariste. Les compositions sont signées Thompson, Holland et Roberts et certaines sont des arrangements de chansons traditionnelles. Avec Dunmall à bord, il se dégage une présence « coltranienne » au sax soprano et les deux guitaristes « accompagnent » alternativement dans l’idiome jazz moderne évolué et improvisent avec une étonnante fluidité dans « Minor Escapade ». Le Disc 2 contient d’autres versions des morceaux précédents à deux exceptions près dont un morceau évoquant Beirut, avec une meilleure qualité d’enregistrement (Festival de Bath 3 Mai 1992) et le quartet Thompson Dunmall Roberts Etheridge. Si le phrasé d’Etheridge improvisateur se réfère en partie l’expérience du jazz rock, le travail du ou des guitaristes est imprégné au niveau du son global du groupe est entièrement jazz avec une efficace fluidité rythmique plus proche des pianistes comme Mc Coy Tyner ou l’école Bill Evans. D’ailleurs, on entend clairement l’évolution spiralée plus raffinée de John Etheridge entre le Disc 1 de 1989 avec Gary Boyle et le Disc 2 de 1992. Aussi Roberts en connaît un rayon question sax ténor, il a écouté Wayne, mais aussi Sonny Rollins, ce qui est normal car le saxophoniste Tubby Hayes avec qui Danny a souvent joué, a laissé une influence et une forte impression sur de nombreux souffleurs. Quand à Dunmall, il en profite pour développer son talent au sax soprano avec une superbe agilité, une puissance étonnante et de belles idées mélodiques tout en forçant le trait avec une véritable rage de jouer. Le contrebassiste excelle à faire tnir tout l'édifice ensemble en jouant épuré de manière à libérer l'essence de la musique dans une énergie excemment équilibrée.
Le Disc 3 est un peu spécial grâce à la A38 Suite enregistrée à Exeter le 2 juin 1993 par le quintet de Whatever : avec l’équipe Thompson-Roberts-Dunmall à laquelle s’est ajoutée le guitariste Dylan Fowler, qui joue aussi de l’hautbois, et le violoniste Peter Knight qui fut membre du groupe folk rock Steeleye Span ainsi que du Moiré Drum Orchestra de Trevor Watts. Peter a même enregistré un duo de free libre avec Trevor Watts pour le micro-label Hi4Head. Cette suite a été composée par Tony Roberts en hommage à la route qui traverse le sud ouest de l’Angleterre depuis le sud des Cornouailles en direction du centre nord de l’Angleterre en traversant Exeter, Bristol, Gloucester jusque dans le Comté de Nottingham dans les Midlands. Une partie du tronçon a été supplantée par l’autoroute M5. Cette route représentait pour beaucoup d’Anglais la route des vacances vers le Devon et les Cornouailles depuis le nord industriel. On voyage ici dans la mémoire des musiques traditionnelles Britanniques : les compositions de Tony Roberts sollicitent les pas de danses traditionnelles historiques ou imaginaires aidé en cela par la présence du violoniste Peter Knight croisant sa sonorité avec les pipes et le saxophone soprano et le jeu d’accords biaisés de Dylan Fowler, la contrebasse de Thompson jouant subtilement le rôle de contrepoids, les improvisations du violon ou d’un souffleur se succèdent brièvement alors que le thème se met à tournoyer irrégulièrement en discontinuant adroitement. Il y a musique folk et musique folk, mais de la musique folk de ce tonneau passe très bien entre un disque de Trane, un autre de musique grecque de villages (j’en ai de précieuses anthologies en vinyle) : on est ici chaleureusement gâté par une musique à la fois grave, enjouée, imbriquant un éventail de contrepoints, de mélodies, de contrechants et d’enrichissements thématiques qui finissent par renouveler la trame du morceau. Mon avis , bon nombre de jazzmen contemporains actifs ces dernières quarante années et qui courent les bons cachets pourraient en prendre de la graine. Il y a là pour un groupe qui se réclame d’une esthétique Whatever entre folk et jazz, une attitude de « sérieux » qui refuse la facilité et illustre avant tout une ambition purement musicale. Le Groupe US Oregon a longtemps été une référence importante dans ce croisement jazz et musiques folk et « du monde » et a parié sur un échantillonnage brillant des inspirations et des approches d’un morceau à l’autre sans doute par souci d’efficacité.
La collaboration étroite des musiciens de Whatever mise essentiellement sur un son de groupe qui étend son éventail de formes, de rythmes, de possibilités instrumentales d’un seul tenant en créant une identité multiforme qui évolue sur la durée d’un concert avec une complexité modale dont le fil et toutes ses variations semble se dévider presqu’à l’infini mettant chaque instrument en valeur de manière égale, chacun des musiciens jouant la voix lead à tour de rôle, en servant la mélodie ou l’improvisation subséquente la plus adéquate à son instrument. Mention particulière pour Steve Knight aussi « joli » que fantaisiste. Les pipes de Roberts et de Dunmall mêlant leurs couleurs particulières qui se font l’écho de la musique jouée auparavant tout en évoquant une volière qui elle donne naissance à un magnifique morceau polyphonique et dansant qui tourne sur lui-même en déclinant de subtiles variations sur une rythmique complexe et des accords de guitare décalés. Et le contrebassiste qui fait ici rarement un solo, est tout aussi discret que d’une sûreté absolue, soulevant le son du groupe de terre. Toute cette A 38 est une solide pièce de musique dans lequel les improvisateurs Fowler à la guitare, Knight au violon et les deux souffleurs rivalisent d’originalité tout en donnant une leçon de jazz créatif. Point besoin de batterie, la collusion des musiciens font que les contrepoints, l'art du tuilage et les improvisations swinguent et balancent en roue libre… Un étonnant coffret que j’ai pu agripper avant qu’il ne soit sold-out comme le triple cd que Jazz In Britain a consacré à Mujician, soit le quartet de Keith Tippett, Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin. Il y a de belles choses à suivre chez Jazz In Britain et à défaut d'avoir pu mettre la main sur Mujician, j'ai pensé que ce Wahtever On the Road de Danny Thompson est une belle matière à réflexion. C'est sans doute suite à cette expérience que le duo des Paul Dunmall et Rogers ont initié leur duo "Folks" basé qur ces musiques traditionnelles britanniques.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com Below new album of Larry Stabbins due to be issued soon !!
1 novembre 2026
Cecil Taylor Unit avec Jimmy Lyons Sam Rivers et Andrew Cyrille/ Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Ulf Mengersen & Wolfgang Seidel/ Thierry Waziniak Yuko Oshima Makoto Sato/ Danny Thompson ‘s Whatever on The Road 1989 - 1993 w. Tony Roberts Paul Dunmall, John Etheridge, Gary Boyle, Peter Knight, Dylan Fowler
29 octobre 2026
Simon Rose Jonas Gerigk/ Sergio Armaroli & Udo Schindler/ Paul Dunmall John Adams Roberto Bellatalla Mark Sanders/ Red List Ensemble Vojta Drnek Mia Dyberg Ernesto Rodrigues Kai Fagaschinski Guilherme Rodrigues Matthias Müller Klaus Kürvers Richard Scott Sofia Borges
On Angel Hill Simon Rose & Jonas Gerigk scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/track/on-angel-hill
Deux instruments graves explorés à fleur de peau et au fonds des tripes. Simon Rose est un pur produit de la scène improvisée londonienne, compagnon des Mark Sanders, Steve Noble et feu Simon H Fell. Son trio Badland dans lequel il jouait alors du sax soprano, puis alto avec Fell, Sanders ou Noble ,a fini par le révéler, entre autres avec un superbe CD publié par Emanem. Depuis lors émigré à Berlin et passé au sax baryton, il quitte l’orbite qui reliait sa démarche au free-jazz pour explorer ce nouvel instrument de souffle grave dans toutes ses possibilités sonores, faisant du grognement grainé et presque boisé, les variations d’harmoniques et de growls en respiration circulaire la matière de sa musique tant en solo qu’avec d’autres souffleurs tels Philippe Lemoine ou Michel Doneda. Récemment découvert dans un nouvel album produit par le label Confront de Mark Wastell, Jonas Gerigk est un intrigant contrebassiste appliqué à faire résonner sa contrebasse comme une machine à sons avec un réel talent. Au Crépuscule, le CD publié par Confront en 2024 le met en présence de la pianiste Anaïs Tuerlinck et du légendaire percussionniste Berlinois Burkhard Beins. J’avais écrit alors : « On rêve face à cette précision sonore alliée à une variété de timbres, d'intensités et de textures plus que remarquables. Leur tension intense focalise notre attention sans jamais trahir un quelconque empressement ou la moindre excitation ». Ici, on ne rêve pas tout à fait, on déambule éveillé autour d’une sculpture sonore mouvante, ondulée, frémissante à la recherche des moindres recoins des deux instruments métamorphosés en machines bruissantes. Un très bon point aussi pour le jeu en pizzicato pour lequel Gerigk maîtrise une forme de puissance tranquille et une belle projection. Au-delà de leurs évidentes qualités musicales et instrumentales, il y a non seulement une écoute mutuelle profonde et un lyrisme qui coule de la plénitude à l’intensité, mais aussi une capacité de tenir un narratif sur la distance de 44 :28 d’un seul jet, un parcours évolutif renouvelant constamment les sonorités, les vibrations, la matière sonore, les touchers /frottements/ percussions sur les cordes et la caisse de la contrebasse et le transit du souffle dans les tubes et ses orifices … Ce n’est pas un mince affaire de créer une longue pièce de musique aussi réussie de trois quart d'heure, c’est du grand art par lequel de très nombreux amateurs de free-music ne pourront qu’être séduits. Le travail sur les textures sonores promus au rang des Beaux – Arts. Je ne peux que me référer à cette appellation (Beaux-Arts), car c’est dans le Hall d’animation des Beaux-Arts de Bruxelles (Hall dont les structures tubulaires et les praticables moquettés ont disparu il y aura presque quarante ans) que j’ai pu découvrir l’improvisation libre en m’asseyant à deux ou trois mètres des musiciens m’imbibant de chaque instant et de la moindre goutte de sons, … il y a des décennies. Au fil de celles-ci on découvre toujours un approfondissement des sensibilités, des démarches et des croisements fertiles et indéfinis comme sur cette montagne de l’ange.
Sergio Armaroli & Udo Schindler Transalpine Soundbridges Fundacja Sluchaj FSR 04/2025
https://sluchaj.bandcamp.com/album/transalpine-sound-bridges-munich-milano-2cd
Fundacja Sluchaj documente la free music oscillant entre le free-jazz de haute tenue et innovantet l’improvisation libre plus aventureuse. Le label avait déjà documenté le CD d’Udo Schindler avec le contrebassiste Paul Rogers (featuring Eric Zwang Andersson), musicien qu’on retrouve au catalogue FSR avec un album en solo , Peace and Happiness et Wildlife, un trio de Paul Dunmall avec Mark Sanders. Juste pour vous mettre l’eau à la bouche. Je n’ai seulement chroniqué que ce solo Peace et Happiness, mais ici je me rattrape avec cette rencontre transalpine entre ce remarquable vibraphoniste qu’est Sergio Armaroli et notre Udo Schindler, un multi instrumentiste qui n’a pas froid aux yeux. Ces deux CD’s contiennent dix improvisations dans lesquelles le souffleur alterne ses instruments : saxophone soprano, flûtes, clarinettes et cornet. Qu’il essaie de jouer du cornet convenablement avec une belle inspiration free-jazz naturelle est en soit vraiment méritant. Le cornet étant un instrument difficile dont jouait Louis Armstrong il y a un siècle, Bobby Bradford étant la référence ultime avec aussi Lawrence Butch Morris. Il se défend tout autant à la clarinette basse qu’il fait grailler à souhait ou vibrer les sons graves avec un magnifique sens lyrique. Et fort heureusement, le vibraphoniste Sergio Armaroli, entendu avec Harri Sjöström, Andrea Centazzo, Barry Guy, Pierre Favre ou Fritz Hauser, concourt avec sa délicatesse cristalline, mais ferme et cette propension onirique, soit une contrepartie essentiellement poétique face aux déambulations de la clarinette basse, l’apesanteur chaleureuse de la flûte ou la colloquialité bleutée du cornet (sorry, si je plie les mots hors du champ académique de la langue française, je suis Belge). Deux personnalités aux backgrounds et cheminements différents une fois réunis, ont, sans le chercher ou le vouloir, la capacité de créer un contraste, une complicité curieuse, une affinité qui n’était pas escomptée au départ. C’est tout le charme de l’improvisation libre et c’est un peu ça qui rend cette rencontre attachante. En lui-même, Armaroli s’affirme comme un vibraphoniste maîtrisant les harmonies les plus étendues et complexes avec un toucher exceptionnel aux plus belles couleurs azur provenant de cieux multiples et éloignés. L’on sait que le bleu du ciel diffère selon les latitudes et la quantité d’eau contenue dans l’atmosphère. Aussi, Armaroli a une superbe aisance polyrythmique faisant chevaucher les congruences modales ou dodécaphoniques avec un lyrisme inouï. Face à cet étalement de splendeurs sonores – les lamelles de métal chantent comme des voix célestes ou fantomatiques- , les pérégrinations des instruments à vent acquièrent une saveur charnelle, poétique. N’ayant pu réussir à se retrouver physiquement face à face, ils ont décidé d’enregistrer ce duo à distance et à des moments différents : printemps 2024 pour Armaroli et septembre 2024 pour Schindler. Félicitations ! Vraiment touchant…
Paul Dunmall John Adams Roberto Bellatalla Mark Sanders Jazz Suite Outcome of Choice FMR Records FMRCD0714-0125
Quatre parties d’une Jazz suite intitulée Outcome of Choice composée par le saxophoniste Paul Dunmall, ici uniquement au sax ténor et en compagnie d’une véritable Dreamteam prise sur le fait par une cassette d’ Andy Isham le 26 Février 1999 à la Custard Factory de Birmingham. Le batteur incontournable, Mark Sanders, s’affirmait alors comme le drummer à suivre tout comme son copain Steve Noble. À la basse, un redoutable client, l’italien Roberto Bellatalla, basé dans la communauté jazz et improvisation londonienne, est un pilier du groupe du batteur Louis Moholo avec lequel le Sud Africain va tourner en Afrique du Sud et dans toute l’Europe. Bellatalla est aussi le bassiste de Dreamtime avec des durs comme le peintre Gary Curson qui joue du sax alto, le tromboniste Nick Evans, le trompettiste Jim Dvorak et le batteur – maçon Jim Lebaigue, groupe auquel s’associe très souvent Keith Tippett en personne. Le groupe fétiche de Keith a justement Paul Dunmall comme saxophoniste. Tout ça sent la Brotherhood of Breath à plein nez. Le quatrième larron est un super guitariste free, John Adams qui joua quelques années avec Dunmall avant de disparaître de la scène. Mais quel guitariste ! Hatology avait d’ailleurs publié un CD de Dunmall en trio avec Sanders et John Adams. Pour beaucoup de « vrais connaisseurs » , Dunmall est le (modeste) parangon du post coltranisme éclairé. Une fois invité au Vision Festival organisé à NYC par la bande à William Parker et Patricia Nicholson (soit la mouvance Charles Gayle, David S Ware, Matt Shipp, Rob Brown, etc…) , Paul Dunmall joua le dernier set du festival avec Andrew Cyrille et Henry Grimes, parce qu’il est absolument extraordinaire. Si, fréquemment, Dunmall pratique un free jazz complètement improvisé, il lui arrivait d’écrire des compositions pour ses groupes : c’est le cas ici et c’est vraiment exemplaire. Ça swingue sauvagement et ça déchire ! Le son du sax est furieux ,intense, bardé de spirales hachées et d’harmoniques tranchantes, enflammées, mordantes et de graves fracturés par la braise du souffle. Le guitariste invente un slalom entre les harmonies sur base de pulsations survoltées et de fracas d’accords déjantés. Il y en a un qui s’accroche avec une poigne de fer, c’est l’intraitable Bellatalla et malgré le son cassette amorti, Mark Sanders emporte le tout comme un torrent de montagne qui rebondit sur les accidents du terrain. Il nous gratifie d’un solo de batterie polyrythmique qui introduit une autre composition tout à fait différente d’obédience folk où le guitariste, le bassiste et le saxophoniste dévoilent toute leur complicité et qui enchaîne sur un autre thème plus enlevé qui donne l’occasion à John Adams à se singulariser. À sa connaissance expérimentée du jazz moderne, il ajoute un sens du risque et des pirouettes tout en gardant le feeling et la marque élastique mais sûre du tempo d’enfer. Un client je vous dis. Si la musique oscille entre free « coltranien » et post-bop modal à toutes embardées, il y a là rien de ce jazz propre sur soi « dans le coup » , mais plutôt mordant, follement énergétique, tourbillonnant avec les triples détachés injouables et la puissance de feu du souffle brûlant de cet extraordinaire saxophoniste (quelle sonorité !), aussi maître de soi et de son souffle ahurissant qu’explosif au bord de la transe. Il suffit d’écouter la dernière partie où il arrose carrément au lance-flammes et où son lieutenant guitariste passe les lambeaux d’harmonies à la tronçonneuse. Les CD’s de Dunmall et co sont innombrables (labels SLAM, FMR, RARE MUSIC ET DUNS Ltd Edition et d’autres) : il publie plus d’albums qu’il ne joue de concerts et c’est un des rares saxophonistes de jazz libre dont les disques s’empilent sur mes étagères sans discontinuer.
Fabrica de Lanificios Red List Ensemble Creative Sources CS CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/fabrica-de-lanificios
Vojta Drnek – accordion, Mia Dyberg - alto sax, Ernesto Rodrigues – violin, Kai Fagaschinski – clarinet, Guilherme Rodrigues – cello, Matthias Müller – trombone, Klaus Kürvers - double bass, Richard Scott - modular synth, Sofia Borges – percussion.
Non contents de multiplier les groupes avec un nombre exceptionnel d’improvisateurs de toute provenance en Europe de publier des centaines de CD’s d’improvisation depuis plus de 25 ans, l’altiste Ernesto Rodrigues, ici au violon et son fils Guilherme ont initié plusieurs groupes de grande taille ou de taille moyenne dans leur pays au Portugal. Comme Guilherme réside à Berlin, il a pris l’initiative de réunir neuf musiciennes ou musiciens de générations différentes pour former un orchestre d’improvisation dans cette ville. Chacun s’agrège et alterne ses interventions respectives pour créer un flux de sonorités et de trouvailles sonores qui coexistent, suggèrent des changements de registres, de textures, de dynamiques, passant de la profusion au minimalisme, d’éclatements déconcertants à des instants suspendus dans la durée tout en cherchant une évolution permanente. En cela, les improvisateurs sont inspirés par une instrumentation et des personnalités subtilement sélectionnés, trois cordes frottées : violon, violoncelle et contrebasse, un sax alto, un trombone et une clarinette, un accordéon, un synthé modulaire et des percussions. La variété impressionnante de sons, de timbres, d’approches individuelles, unissons ou contrastes marqués, est saisissante et leurs métamorphoses constantes rendent leurs exercices ludiques stimulants, attractifs, constructifs au niveau formel sans égarements, redites ou effets nuls. C’est tout à fait remarquable pour ces artistes qui se focalisent dans les techniques alternatives et exploratoires de leurs instruments. Trois morceaux dont la durée respective s’allonge d’un numéro à l’autre : I : 13 :10, II : 16 :29 et III : 25 :35 sans jamais faiblir. La musique évoque la musique contemporaine d’avant-garde et la complicité évidente fait que chaque individualité y trouve une place où elle peut s’exprimer selon ses conceptions propres tout en agissant comme une partie intégrante de l’ensemble. Un excellent exemple de cette démarche collective égalitaire ou tout le monde, compose, improvise, dirige, écoute, participe en toute liberté et avec respect et créativité, sans le moindre égo et ni la faconde "soliste". Et pour cela, je tire mon coup de chapeau ! Il faut dire que Berlin est devenue la capitale de l’improvisation libre au même titre que Londres. Plusieurs musiciens impliqués ici sont des incontournables de cette scène berlinoise et se prêtent volontiers à de nombreuses expériences pour le plaisir de jouer et de la découverte en entraînant de nouveaux venus et des artistes étrangers dans cette démarche innovante.
https://scatterarchive.bandcamp.com/track/on-angel-hill
Deux instruments graves explorés à fleur de peau et au fonds des tripes. Simon Rose est un pur produit de la scène improvisée londonienne, compagnon des Mark Sanders, Steve Noble et feu Simon H Fell. Son trio Badland dans lequel il jouait alors du sax soprano, puis alto avec Fell, Sanders ou Noble ,a fini par le révéler, entre autres avec un superbe CD publié par Emanem. Depuis lors émigré à Berlin et passé au sax baryton, il quitte l’orbite qui reliait sa démarche au free-jazz pour explorer ce nouvel instrument de souffle grave dans toutes ses possibilités sonores, faisant du grognement grainé et presque boisé, les variations d’harmoniques et de growls en respiration circulaire la matière de sa musique tant en solo qu’avec d’autres souffleurs tels Philippe Lemoine ou Michel Doneda. Récemment découvert dans un nouvel album produit par le label Confront de Mark Wastell, Jonas Gerigk est un intrigant contrebassiste appliqué à faire résonner sa contrebasse comme une machine à sons avec un réel talent. Au Crépuscule, le CD publié par Confront en 2024 le met en présence de la pianiste Anaïs Tuerlinck et du légendaire percussionniste Berlinois Burkhard Beins. J’avais écrit alors : « On rêve face à cette précision sonore alliée à une variété de timbres, d'intensités et de textures plus que remarquables. Leur tension intense focalise notre attention sans jamais trahir un quelconque empressement ou la moindre excitation ». Ici, on ne rêve pas tout à fait, on déambule éveillé autour d’une sculpture sonore mouvante, ondulée, frémissante à la recherche des moindres recoins des deux instruments métamorphosés en machines bruissantes. Un très bon point aussi pour le jeu en pizzicato pour lequel Gerigk maîtrise une forme de puissance tranquille et une belle projection. Au-delà de leurs évidentes qualités musicales et instrumentales, il y a non seulement une écoute mutuelle profonde et un lyrisme qui coule de la plénitude à l’intensité, mais aussi une capacité de tenir un narratif sur la distance de 44 :28 d’un seul jet, un parcours évolutif renouvelant constamment les sonorités, les vibrations, la matière sonore, les touchers /frottements/ percussions sur les cordes et la caisse de la contrebasse et le transit du souffle dans les tubes et ses orifices … Ce n’est pas un mince affaire de créer une longue pièce de musique aussi réussie de trois quart d'heure, c’est du grand art par lequel de très nombreux amateurs de free-music ne pourront qu’être séduits. Le travail sur les textures sonores promus au rang des Beaux – Arts. Je ne peux que me référer à cette appellation (Beaux-Arts), car c’est dans le Hall d’animation des Beaux-Arts de Bruxelles (Hall dont les structures tubulaires et les praticables moquettés ont disparu il y aura presque quarante ans) que j’ai pu découvrir l’improvisation libre en m’asseyant à deux ou trois mètres des musiciens m’imbibant de chaque instant et de la moindre goutte de sons, … il y a des décennies. Au fil de celles-ci on découvre toujours un approfondissement des sensibilités, des démarches et des croisements fertiles et indéfinis comme sur cette montagne de l’ange.
Sergio Armaroli & Udo Schindler Transalpine Soundbridges Fundacja Sluchaj FSR 04/2025
https://sluchaj.bandcamp.com/album/transalpine-sound-bridges-munich-milano-2cd
Fundacja Sluchaj documente la free music oscillant entre le free-jazz de haute tenue et innovantet l’improvisation libre plus aventureuse. Le label avait déjà documenté le CD d’Udo Schindler avec le contrebassiste Paul Rogers (featuring Eric Zwang Andersson), musicien qu’on retrouve au catalogue FSR avec un album en solo , Peace and Happiness et Wildlife, un trio de Paul Dunmall avec Mark Sanders. Juste pour vous mettre l’eau à la bouche. Je n’ai seulement chroniqué que ce solo Peace et Happiness, mais ici je me rattrape avec cette rencontre transalpine entre ce remarquable vibraphoniste qu’est Sergio Armaroli et notre Udo Schindler, un multi instrumentiste qui n’a pas froid aux yeux. Ces deux CD’s contiennent dix improvisations dans lesquelles le souffleur alterne ses instruments : saxophone soprano, flûtes, clarinettes et cornet. Qu’il essaie de jouer du cornet convenablement avec une belle inspiration free-jazz naturelle est en soit vraiment méritant. Le cornet étant un instrument difficile dont jouait Louis Armstrong il y a un siècle, Bobby Bradford étant la référence ultime avec aussi Lawrence Butch Morris. Il se défend tout autant à la clarinette basse qu’il fait grailler à souhait ou vibrer les sons graves avec un magnifique sens lyrique. Et fort heureusement, le vibraphoniste Sergio Armaroli, entendu avec Harri Sjöström, Andrea Centazzo, Barry Guy, Pierre Favre ou Fritz Hauser, concourt avec sa délicatesse cristalline, mais ferme et cette propension onirique, soit une contrepartie essentiellement poétique face aux déambulations de la clarinette basse, l’apesanteur chaleureuse de la flûte ou la colloquialité bleutée du cornet (sorry, si je plie les mots hors du champ académique de la langue française, je suis Belge). Deux personnalités aux backgrounds et cheminements différents une fois réunis, ont, sans le chercher ou le vouloir, la capacité de créer un contraste, une complicité curieuse, une affinité qui n’était pas escomptée au départ. C’est tout le charme de l’improvisation libre et c’est un peu ça qui rend cette rencontre attachante. En lui-même, Armaroli s’affirme comme un vibraphoniste maîtrisant les harmonies les plus étendues et complexes avec un toucher exceptionnel aux plus belles couleurs azur provenant de cieux multiples et éloignés. L’on sait que le bleu du ciel diffère selon les latitudes et la quantité d’eau contenue dans l’atmosphère. Aussi, Armaroli a une superbe aisance polyrythmique faisant chevaucher les congruences modales ou dodécaphoniques avec un lyrisme inouï. Face à cet étalement de splendeurs sonores – les lamelles de métal chantent comme des voix célestes ou fantomatiques- , les pérégrinations des instruments à vent acquièrent une saveur charnelle, poétique. N’ayant pu réussir à se retrouver physiquement face à face, ils ont décidé d’enregistrer ce duo à distance et à des moments différents : printemps 2024 pour Armaroli et septembre 2024 pour Schindler. Félicitations ! Vraiment touchant…
Paul Dunmall John Adams Roberto Bellatalla Mark Sanders Jazz Suite Outcome of Choice FMR Records FMRCD0714-0125
Quatre parties d’une Jazz suite intitulée Outcome of Choice composée par le saxophoniste Paul Dunmall, ici uniquement au sax ténor et en compagnie d’une véritable Dreamteam prise sur le fait par une cassette d’ Andy Isham le 26 Février 1999 à la Custard Factory de Birmingham. Le batteur incontournable, Mark Sanders, s’affirmait alors comme le drummer à suivre tout comme son copain Steve Noble. À la basse, un redoutable client, l’italien Roberto Bellatalla, basé dans la communauté jazz et improvisation londonienne, est un pilier du groupe du batteur Louis Moholo avec lequel le Sud Africain va tourner en Afrique du Sud et dans toute l’Europe. Bellatalla est aussi le bassiste de Dreamtime avec des durs comme le peintre Gary Curson qui joue du sax alto, le tromboniste Nick Evans, le trompettiste Jim Dvorak et le batteur – maçon Jim Lebaigue, groupe auquel s’associe très souvent Keith Tippett en personne. Le groupe fétiche de Keith a justement Paul Dunmall comme saxophoniste. Tout ça sent la Brotherhood of Breath à plein nez. Le quatrième larron est un super guitariste free, John Adams qui joua quelques années avec Dunmall avant de disparaître de la scène. Mais quel guitariste ! Hatology avait d’ailleurs publié un CD de Dunmall en trio avec Sanders et John Adams. Pour beaucoup de « vrais connaisseurs » , Dunmall est le (modeste) parangon du post coltranisme éclairé. Une fois invité au Vision Festival organisé à NYC par la bande à William Parker et Patricia Nicholson (soit la mouvance Charles Gayle, David S Ware, Matt Shipp, Rob Brown, etc…) , Paul Dunmall joua le dernier set du festival avec Andrew Cyrille et Henry Grimes, parce qu’il est absolument extraordinaire. Si, fréquemment, Dunmall pratique un free jazz complètement improvisé, il lui arrivait d’écrire des compositions pour ses groupes : c’est le cas ici et c’est vraiment exemplaire. Ça swingue sauvagement et ça déchire ! Le son du sax est furieux ,intense, bardé de spirales hachées et d’harmoniques tranchantes, enflammées, mordantes et de graves fracturés par la braise du souffle. Le guitariste invente un slalom entre les harmonies sur base de pulsations survoltées et de fracas d’accords déjantés. Il y en a un qui s’accroche avec une poigne de fer, c’est l’intraitable Bellatalla et malgré le son cassette amorti, Mark Sanders emporte le tout comme un torrent de montagne qui rebondit sur les accidents du terrain. Il nous gratifie d’un solo de batterie polyrythmique qui introduit une autre composition tout à fait différente d’obédience folk où le guitariste, le bassiste et le saxophoniste dévoilent toute leur complicité et qui enchaîne sur un autre thème plus enlevé qui donne l’occasion à John Adams à se singulariser. À sa connaissance expérimentée du jazz moderne, il ajoute un sens du risque et des pirouettes tout en gardant le feeling et la marque élastique mais sûre du tempo d’enfer. Un client je vous dis. Si la musique oscille entre free « coltranien » et post-bop modal à toutes embardées, il y a là rien de ce jazz propre sur soi « dans le coup » , mais plutôt mordant, follement énergétique, tourbillonnant avec les triples détachés injouables et la puissance de feu du souffle brûlant de cet extraordinaire saxophoniste (quelle sonorité !), aussi maître de soi et de son souffle ahurissant qu’explosif au bord de la transe. Il suffit d’écouter la dernière partie où il arrose carrément au lance-flammes et où son lieutenant guitariste passe les lambeaux d’harmonies à la tronçonneuse. Les CD’s de Dunmall et co sont innombrables (labels SLAM, FMR, RARE MUSIC ET DUNS Ltd Edition et d’autres) : il publie plus d’albums qu’il ne joue de concerts et c’est un des rares saxophonistes de jazz libre dont les disques s’empilent sur mes étagères sans discontinuer.
Fabrica de Lanificios Red List Ensemble Creative Sources CS CD
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/fabrica-de-lanificios
Vojta Drnek – accordion, Mia Dyberg - alto sax, Ernesto Rodrigues – violin, Kai Fagaschinski – clarinet, Guilherme Rodrigues – cello, Matthias Müller – trombone, Klaus Kürvers - double bass, Richard Scott - modular synth, Sofia Borges – percussion.
Non contents de multiplier les groupes avec un nombre exceptionnel d’improvisateurs de toute provenance en Europe de publier des centaines de CD’s d’improvisation depuis plus de 25 ans, l’altiste Ernesto Rodrigues, ici au violon et son fils Guilherme ont initié plusieurs groupes de grande taille ou de taille moyenne dans leur pays au Portugal. Comme Guilherme réside à Berlin, il a pris l’initiative de réunir neuf musiciennes ou musiciens de générations différentes pour former un orchestre d’improvisation dans cette ville. Chacun s’agrège et alterne ses interventions respectives pour créer un flux de sonorités et de trouvailles sonores qui coexistent, suggèrent des changements de registres, de textures, de dynamiques, passant de la profusion au minimalisme, d’éclatements déconcertants à des instants suspendus dans la durée tout en cherchant une évolution permanente. En cela, les improvisateurs sont inspirés par une instrumentation et des personnalités subtilement sélectionnés, trois cordes frottées : violon, violoncelle et contrebasse, un sax alto, un trombone et une clarinette, un accordéon, un synthé modulaire et des percussions. La variété impressionnante de sons, de timbres, d’approches individuelles, unissons ou contrastes marqués, est saisissante et leurs métamorphoses constantes rendent leurs exercices ludiques stimulants, attractifs, constructifs au niveau formel sans égarements, redites ou effets nuls. C’est tout à fait remarquable pour ces artistes qui se focalisent dans les techniques alternatives et exploratoires de leurs instruments. Trois morceaux dont la durée respective s’allonge d’un numéro à l’autre : I : 13 :10, II : 16 :29 et III : 25 :35 sans jamais faiblir. La musique évoque la musique contemporaine d’avant-garde et la complicité évidente fait que chaque individualité y trouve une place où elle peut s’exprimer selon ses conceptions propres tout en agissant comme une partie intégrante de l’ensemble. Un excellent exemple de cette démarche collective égalitaire ou tout le monde, compose, improvise, dirige, écoute, participe en toute liberté et avec respect et créativité, sans le moindre égo et ni la faconde "soliste". Et pour cela, je tire mon coup de chapeau ! Il faut dire que Berlin est devenue la capitale de l’improvisation libre au même titre que Londres. Plusieurs musiciens impliqués ici sont des incontournables de cette scène berlinoise et se prêtent volontiers à de nombreuses expériences pour le plaisir de jouer et de la découverte en entraînant de nouveaux venus et des artistes étrangers dans cette démarche innovante.
24 octobre 2026
Trio Sowari Phil Durrant Bertand Denzler Burkhard Beins/ Ken Ikeda Roger Turner/ Improvviso Fantasia Manifesto 25 Daniel Kienzy Giuseppe Giuliano Alexander Perov Sylvano Bussotti Yuri Kasparov / Ernesto Rodrigues Jung-Jae Kim Guilherme Rodrigues Eric Bauer Stephen Flinn
Trio Sowari Further Reflections Phil Durrant Bertand Denzler Burkhard Beins Shrike Records SRL 027
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/further-reflections
Le label Londonien Shrike Records fait son petit bonhomme de chemin alliant la diversité esthétique et la haute qualité musicale et créant ainsi une convergence d’intérêts solidaires davantage que l’illustration d’un nouveau « isme » lequel, si on considère la direction musicale du Trio Sowari initiée il y a quasiment un…. quart de siècle, au moment même où le compositeur pianiste Veryan Weston a enregistré son chef d’œuvre modal Tessellations articulant 53 modes pentatoniques dont la parution suit immédiatement Further Reflections du Trio Sowari chez Shrike. Ce trio tire son origine des rencontres d’improvisateurs innovants au tout début des années 2000 sous les auspices du Réductionnisme, du London New Silence, du lower case et du prolongement du travail d’AMM. Le saxophoniste suisse Bertrand Denzler s’est fait connaître au sein du groupe français Hubbub dont les disques ont été publiés par Matchless, le label d’Eddie Prévost d’AMM. À cette époque, les musiciens Berlinois Axel Dörner, Burkhard Beins, Michael Renkel se sont rapprochés des improvisateurs radicaux Londoniens, Rhodri Davies, Mark Wastell, John Butcher, Phil Durrant, qui lui a travaillé avec le parangon du « silence » Radu Malfatti, et d’autres comme le grec Nikos Veliotis ou l’argentin Lucio Capece. De cette prise de conscience d’alors, ont surgi des groupes tels que The Sealed Knot, IST, Broken Consort, SLW, Activity Center, le moyen orchestre Phosphor et Trio Sowari. Beins a joué souvent au sein de The Sealed Knot avec Rhodri Davies et Mark Wastell, des proches de Phil Durrant ainsi que le rôle majeur de Bertand Denzler dans Hubbub. Son travail faisait de lui un compagnon idéal avec sa capacité à explorer les interférences des vibrations de la colonne d’air et des jeux de souffle et de positions des clés du saxophone ténor dans une approche dénuée d’expressionnisme vocalisé, introspective et exploratoire, faisant entendre les murmures et les difractions du souffle et de l’air dans le tube de l’instrument. Parallèlement, les sons délicatement vibratoires et légèrement rebondissants, les oscillations électroniques du dispositif du synthé analogique semi-modulaire accompagné de live electronics actionnés par Phil Durrant offrent une répartie adroite, élastique et subtilement focalisée à la démarche épurée de Bertrand Denzler. Le troisième larron du Trio Sowari est l’énigmatique Burkhard Beins avec sa mini - batterie de percussions réduite, son jeu « free-drumming » épuré et aéré, qui agite avec précaution le trio tout en laissant un grand espace d’expression à ces deux collègues (Miroir Noir 18:57). Ou alors, à l’aide d’un archet, il frotte l’extrémité d’une cymbale ou muni d’une mailloche fait vibrer lentement un gong dont le son s’agrège à celui sourd, obscur et soutenu en drone du synthé analogique de Durrant (Zeit 16:32). Un autre long morceau Scratches and Scars concentre sur sa longue durée (22 :49) les spécificités superbement enregistrées de ce trio Sowari qui n’a fait que se bonifier au fil de nombreuses années depuis leur premier CD Sowari publié par le label français Potlatch, associé lui aussi à ce mouvement issu de l’improvisation libre. Pour conclure, un excellent document pour apprécier une belle démarche magistralement réalisée. Chacun des trois morceaux développe une atmosphère propre, des équilibres d’énergies et de recherches de timbres agrégés les uns aux autres avec autant de subtilité que de cohérence sonore.
Ken Ikeda Roger Turner in Asura in Spring Ftarri - ftarri-845
https://ftarrilabel.bandcamp.com/album/an-asura-in-spring
Ken Ikeda est un intéressant musicien et chercheur électronique impliqué dans l’improvisation libre qui a séjourné plusieurs années à Londres . Il y a été un proche de la mouvance d’Eddie Prévost ; jouant et enregistrant avec le tromboniste Edward Lucas, l’électronicien Daniel Kordik, Ute Kanngiesser, David Toop ou Eddie Prévost, il se révèle comme un excellent improvisateur avec son synthé DX, aussi méthodique, qu’inspiré et ouvert et favorise des sons et des fréquences épurées et éthérées. Sa confrontation en duo avec Roger Turner est, en fait, un sommet au niveau créatif. Le percussionniste British est un pionnier de l’improvisation libre aussi curieux de sonorités que magistral au niveau des rythmes et des pulsations que de l’infini dosage des frappes et autres manipulations. ce qui lui donne un sens du timing exceptionnel allié à une extrême finesse. La coexistence créative de ces deux artistes dans le feu de l’action est tout bonnement providentielle, chacun jouant dans son registre avec ses lubies tout en créant un espace d’expression l’un pour l’autre dans un mode d’interactivité oblique sans ingérence forcée ou clin d’œil trop évident. La qualité de l’écoute mutuelle est optimale, sans « signaux » trop évidents, ni d’émulations faciles où l’un « imite » l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Ce sont des échanges très subtils. Ken Ikeda fait osciller les sons électroniques suspendus et rebondissants dans l’espace avec un sens du timing bien différent que celui du percussionniste, crédité ici : snare drum, floor tom, hi-hat, cymbals soit une batterie minimaliste dont il tire une variété impressionnante de sons, timbres, frappes, métalliques sou sur les peaux avec une sens rythmique obsessionnel, parfois volubile, mais tout en nuances voire délicatesse, sans jamais envahir l’espace sonore . Il faut noter que dans d’autres contextes, Roger peut rivaliser avec Han Bennink ou Milford Graves dans le genre frappadingue, tout comme il est le parfait compagnon d’un vocaliste aussi pointu et essentiel que Phil Minton sans microphone. Mais il est surtout un improvisateur libre « historique » intraitable au niveau de la sincérité de la démarche et de son acuité dans l’instant avec quiconque partage la scène en sa compagnie. On l’entend d’ailleurs souvent avec des artistes peu connus qui aiguisent sa curiosité et sa volonté de prise de risques et surtout au Japon. Au niveau de l’électronique et des synthés, Ken Ikeda est un artiste de haut niveau, égal à nos Phil Durrant, Richard Scott, Thomas Lehn, Richard Barrett, etc… avec une approche plus zen, hyper lisible et immédiatement reconnaissable. Et ensemble, ces deux musiciens forment un duo qui fonctionne magistralement durant deux longues improvisations de 26 et 25 minutes dont il n’y pas une seule seconde à retirer. Leurs jeux individuels se nourrissent de leurs différences et de leurs sensibilités personnelles. Une parfaite réussite et une magnifique découverte.
Improvviso Fantasia Manifesto 25 Daniel Kienzy Giuseppe Giuliano Alexander Perov Sylvano Bussotti Yuri Kasparov Setola di Maiale SM 5100 CD
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5100
Enregistrées à l’Università degli Studi di Roma Tor Vergata ou au TNT Tower Studio de Rome ainsi qu’au Studio Nova Musica de Paris par le saxophoniste Daniel Kienzy en ce qui concerne la composition Nocturne pour un saxophoniste , du compositeur Giuseppe Giuliano à qui l’on doit aussi Nebelstreif et Manifesto 25. Deux compositeurs Russes contribuent chacun une composition : Aggregate States d’Alexander Perov et Gli Specchi si guardano l’un l’altro de Yuri Kasparov et une composition de Sylvano Bussotti de 1978, Lachrimae. Participent à l’enregistrement outre Kienzy qui ne joue que dans le Nocturne précité, les membres de Improvviso Fantasia : Manuela Galizia voix, Giuseppe Giuliano piano & electronics, Johny Lapio trompette, Gabriel Bechin, clarinette en si et clarinette basse, Federico Scalas guitare électrique et contrebasse, Stefano Giust percussions, Pietro Pompei percussions et Giancarlo Schiaffini trombone. Ce Nocturne Matinal est une pièce étonnante enregistrée sur plusieurs pistes avec différentes techniques de souffle avec ou sans bec qui offre un réel intérêt pour tous ceux qui sont braqués saxophone suite à l’écoute de Braxton, Lacy ou Evan Parker. Daniel Kienzy est lui-même un grand nom du saxophone contemporain depuis de nombreuses décennies. C’est donc un grand plaisir à le retrouver ici grâce au réel talent de compositeur de Giuseppe Giuliano qui est ici l’animateur et responsable de ce projet. Les deux compositeurs russes ont été invités à collaborer dans une action commun en faveur de la paix (fort heureusement …). La contribution d’Alexander Perov , Aggregate States (14 :43), porte bien son titre tant les actions et phrases imbriquées de chacun des musiciens , piano , trompette, clarinette basse, trombone, guitare électrique et percussions s’agrègent à merveille dans une dimension qui se rapproche de l’improvisation collective avec un superbe équilibre des forces et des attirances soniques. Remarquable. C’est aussi l’impression profonde qu’on reçoit à l’écoute de Manifesto 25 avec un ensemble puis réduit où Giancarlo Schiaffini ajoute un tuba face à la percussion, l’électronique et la contrebasse. Lachrimae de Bussotti (12 :41 voit les instrumentistes entourer en se succédant ou se croisant élégamment autour de la voix agile, expressive et « parlante » de Manuela Galizia que j’apprécie pour son naturel et sa faculté à habiter le texte sous ses différentes facettes avec une émotion retenue et un lyrisme sincère et intense sous l’épiderme. On retrouve sa voix magistrale dans la composition de Yuri Kasparov articulée sur des motifs rythmiques liés à la danse , ostinatos décalés qui se chevauchent ou dérapent un instant pour être relancés par d’autres instruments ou orientés par d’autres narratifs exploitant de nouvelles scansions rythmiques et de changements de pulsations où chaque instrument de l’ensemble au complet intervient à différents moments cruciaux dont la clarinette en solitaire à laquelle répond successivement piano, trombone et guitare avec de subtils décalages. Si cette pièce de 8’14’’ semble être de facture plus « conventionnelle », son exécution précise démontre le savoir faire et la classe de ImprovvisoFantasia et de ses excellents musiciens. Une pièce réussie autant que les autres. Je reviens sur la deuxième composition de Giuliano , Nebelstreif interprétée par un trio trompette clarinette basse et percussions, un modèle d’épure chambriste qui offre une autre perspective entre la pièce Nocturne Matinal jouée par Kienzy et les compositions suivantes qui si elles sont signées par quatre compositeurs différents ont un air de famille qui crée une émulation au sein de l’ensemble pour chacun des instrumentistes, tous vraiment remarquables. Un très bon album de musique dite « contemporaine » occidentale qui mérite d’être écouté car il y a bien des choses à en retirer.
Crossing the Floor Ernesto Rodrigues Jung-Jae Kim Guilherme Rodrigues Eric Bauer Stephen Flinn Creative Sources CS CD
Ernesto Rodrigues – viola Jung-Jae Kim - tenor saxophone Guilherme Rodrigues – cello Eric Bauer – electronics Stephen Flinn – percussion
https://creativesources.bandcamp.com/album/crossing-the-floor
Musique exploratoire tremblante, soutenue, inspiration spectrale, les sonorités extrêmes et fantomatiques s’agrégeant successivement en abandonnant une ou deux ressources sonores intangibles et en additionnant d’autres créent un lent mouvement vers un lent crescendo que le temps ne mesure pas même lorsque le silence affleure comme dans Landscape. La qualité des musiciens débouche sur le renouvellement de cette formule minimaliste dans une dynamique et une approche différente d’un morceau à l’autre, en sollicitant frottements discrets, scintillements métalliques, murmures de la colonne d’air implosée, ostinatos mécaniques sur les cordes, flottement de drones impalpables. Soigneusement, chacun instille à tour de rôle une nouvelle technique de jeu , un timbre particulier, un écho parasite dans le pot commun le plus discrètement du monde pour transformer le caractère de chacune des cinq pièces … compositions instantanées, improvisations ? Réductionnisme ou minimalisme horizontal. Cette musique flotte dans l’espace évolue comme un fil tendu par-dessus un abîme ou dans un ciel brumeux. Parfois, une voix souffle, du métal est titillé, un grondement lointain s’élève puis s’éteint et des vibrations s’ajoutent, un léger battement oscille, des lèvres sussurent dans le bec du sax, un gong tremble …. Une musique indéfinissable, un moment qui s’éternise en se métamorphosant en gaz, liquide, poussière, vent, nature respirant dans l’ombre ou au soleil. Un peu d’anarchie sur la caisse du violoncelle fait naître des frottements presque silencieux au moment où le silence survient un instant entre chaque séquence de Blood revisitée par une variation des bruissements. À l’intention recherchée, s’ajoute une dimension aléatoire, recherche de l’inconnu ou du mystère. Ernesto et Guilherme Rodrigues ont eu un rôle crucial dans l'établissement et le développement de cette musique lower case "réductionniste" il y a 25 ans déjà, au travers de leurs nombreux concert et leus inombrables enregistrements pour leur label Creative Sources. Même s'ils excellent à se confronter à d'autres "types d'improvisations, ils ont un art consommé à prolonger valablement cette démarche avec d'excellents artistes comme le percussionniste Stephen Flinn ou ce saxophoniste apparu récemment, Jung-Jae Kim et l'électronicien Eric Bauer sur une même longuer d'onde. À écouter en concert pour mesurer et goûter leur musique qui semble immobile mais toujours en mouvement ... lent !
https://shrikerecords.bandcamp.com/album/further-reflections
Le label Londonien Shrike Records fait son petit bonhomme de chemin alliant la diversité esthétique et la haute qualité musicale et créant ainsi une convergence d’intérêts solidaires davantage que l’illustration d’un nouveau « isme » lequel, si on considère la direction musicale du Trio Sowari initiée il y a quasiment un…. quart de siècle, au moment même où le compositeur pianiste Veryan Weston a enregistré son chef d’œuvre modal Tessellations articulant 53 modes pentatoniques dont la parution suit immédiatement Further Reflections du Trio Sowari chez Shrike. Ce trio tire son origine des rencontres d’improvisateurs innovants au tout début des années 2000 sous les auspices du Réductionnisme, du London New Silence, du lower case et du prolongement du travail d’AMM. Le saxophoniste suisse Bertrand Denzler s’est fait connaître au sein du groupe français Hubbub dont les disques ont été publiés par Matchless, le label d’Eddie Prévost d’AMM. À cette époque, les musiciens Berlinois Axel Dörner, Burkhard Beins, Michael Renkel se sont rapprochés des improvisateurs radicaux Londoniens, Rhodri Davies, Mark Wastell, John Butcher, Phil Durrant, qui lui a travaillé avec le parangon du « silence » Radu Malfatti, et d’autres comme le grec Nikos Veliotis ou l’argentin Lucio Capece. De cette prise de conscience d’alors, ont surgi des groupes tels que The Sealed Knot, IST, Broken Consort, SLW, Activity Center, le moyen orchestre Phosphor et Trio Sowari. Beins a joué souvent au sein de The Sealed Knot avec Rhodri Davies et Mark Wastell, des proches de Phil Durrant ainsi que le rôle majeur de Bertand Denzler dans Hubbub. Son travail faisait de lui un compagnon idéal avec sa capacité à explorer les interférences des vibrations de la colonne d’air et des jeux de souffle et de positions des clés du saxophone ténor dans une approche dénuée d’expressionnisme vocalisé, introspective et exploratoire, faisant entendre les murmures et les difractions du souffle et de l’air dans le tube de l’instrument. Parallèlement, les sons délicatement vibratoires et légèrement rebondissants, les oscillations électroniques du dispositif du synthé analogique semi-modulaire accompagné de live electronics actionnés par Phil Durrant offrent une répartie adroite, élastique et subtilement focalisée à la démarche épurée de Bertrand Denzler. Le troisième larron du Trio Sowari est l’énigmatique Burkhard Beins avec sa mini - batterie de percussions réduite, son jeu « free-drumming » épuré et aéré, qui agite avec précaution le trio tout en laissant un grand espace d’expression à ces deux collègues (Miroir Noir 18:57). Ou alors, à l’aide d’un archet, il frotte l’extrémité d’une cymbale ou muni d’une mailloche fait vibrer lentement un gong dont le son s’agrège à celui sourd, obscur et soutenu en drone du synthé analogique de Durrant (Zeit 16:32). Un autre long morceau Scratches and Scars concentre sur sa longue durée (22 :49) les spécificités superbement enregistrées de ce trio Sowari qui n’a fait que se bonifier au fil de nombreuses années depuis leur premier CD Sowari publié par le label français Potlatch, associé lui aussi à ce mouvement issu de l’improvisation libre. Pour conclure, un excellent document pour apprécier une belle démarche magistralement réalisée. Chacun des trois morceaux développe une atmosphère propre, des équilibres d’énergies et de recherches de timbres agrégés les uns aux autres avec autant de subtilité que de cohérence sonore.
Ken Ikeda Roger Turner in Asura in Spring Ftarri - ftarri-845
https://ftarrilabel.bandcamp.com/album/an-asura-in-spring
Ken Ikeda est un intéressant musicien et chercheur électronique impliqué dans l’improvisation libre qui a séjourné plusieurs années à Londres . Il y a été un proche de la mouvance d’Eddie Prévost ; jouant et enregistrant avec le tromboniste Edward Lucas, l’électronicien Daniel Kordik, Ute Kanngiesser, David Toop ou Eddie Prévost, il se révèle comme un excellent improvisateur avec son synthé DX, aussi méthodique, qu’inspiré et ouvert et favorise des sons et des fréquences épurées et éthérées. Sa confrontation en duo avec Roger Turner est, en fait, un sommet au niveau créatif. Le percussionniste British est un pionnier de l’improvisation libre aussi curieux de sonorités que magistral au niveau des rythmes et des pulsations que de l’infini dosage des frappes et autres manipulations. ce qui lui donne un sens du timing exceptionnel allié à une extrême finesse. La coexistence créative de ces deux artistes dans le feu de l’action est tout bonnement providentielle, chacun jouant dans son registre avec ses lubies tout en créant un espace d’expression l’un pour l’autre dans un mode d’interactivité oblique sans ingérence forcée ou clin d’œil trop évident. La qualité de l’écoute mutuelle est optimale, sans « signaux » trop évidents, ni d’émulations faciles où l’un « imite » l’autre, si vous voyez ce que je veux dire. Ce sont des échanges très subtils. Ken Ikeda fait osciller les sons électroniques suspendus et rebondissants dans l’espace avec un sens du timing bien différent que celui du percussionniste, crédité ici : snare drum, floor tom, hi-hat, cymbals soit une batterie minimaliste dont il tire une variété impressionnante de sons, timbres, frappes, métalliques sou sur les peaux avec une sens rythmique obsessionnel, parfois volubile, mais tout en nuances voire délicatesse, sans jamais envahir l’espace sonore . Il faut noter que dans d’autres contextes, Roger peut rivaliser avec Han Bennink ou Milford Graves dans le genre frappadingue, tout comme il est le parfait compagnon d’un vocaliste aussi pointu et essentiel que Phil Minton sans microphone. Mais il est surtout un improvisateur libre « historique » intraitable au niveau de la sincérité de la démarche et de son acuité dans l’instant avec quiconque partage la scène en sa compagnie. On l’entend d’ailleurs souvent avec des artistes peu connus qui aiguisent sa curiosité et sa volonté de prise de risques et surtout au Japon. Au niveau de l’électronique et des synthés, Ken Ikeda est un artiste de haut niveau, égal à nos Phil Durrant, Richard Scott, Thomas Lehn, Richard Barrett, etc… avec une approche plus zen, hyper lisible et immédiatement reconnaissable. Et ensemble, ces deux musiciens forment un duo qui fonctionne magistralement durant deux longues improvisations de 26 et 25 minutes dont il n’y pas une seule seconde à retirer. Leurs jeux individuels se nourrissent de leurs différences et de leurs sensibilités personnelles. Une parfaite réussite et une magnifique découverte.
Improvviso Fantasia Manifesto 25 Daniel Kienzy Giuseppe Giuliano Alexander Perov Sylvano Bussotti Yuri Kasparov Setola di Maiale SM 5100 CD
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5100
Enregistrées à l’Università degli Studi di Roma Tor Vergata ou au TNT Tower Studio de Rome ainsi qu’au Studio Nova Musica de Paris par le saxophoniste Daniel Kienzy en ce qui concerne la composition Nocturne pour un saxophoniste , du compositeur Giuseppe Giuliano à qui l’on doit aussi Nebelstreif et Manifesto 25. Deux compositeurs Russes contribuent chacun une composition : Aggregate States d’Alexander Perov et Gli Specchi si guardano l’un l’altro de Yuri Kasparov et une composition de Sylvano Bussotti de 1978, Lachrimae. Participent à l’enregistrement outre Kienzy qui ne joue que dans le Nocturne précité, les membres de Improvviso Fantasia : Manuela Galizia voix, Giuseppe Giuliano piano & electronics, Johny Lapio trompette, Gabriel Bechin, clarinette en si et clarinette basse, Federico Scalas guitare électrique et contrebasse, Stefano Giust percussions, Pietro Pompei percussions et Giancarlo Schiaffini trombone. Ce Nocturne Matinal est une pièce étonnante enregistrée sur plusieurs pistes avec différentes techniques de souffle avec ou sans bec qui offre un réel intérêt pour tous ceux qui sont braqués saxophone suite à l’écoute de Braxton, Lacy ou Evan Parker. Daniel Kienzy est lui-même un grand nom du saxophone contemporain depuis de nombreuses décennies. C’est donc un grand plaisir à le retrouver ici grâce au réel talent de compositeur de Giuseppe Giuliano qui est ici l’animateur et responsable de ce projet. Les deux compositeurs russes ont été invités à collaborer dans une action commun en faveur de la paix (fort heureusement …). La contribution d’Alexander Perov , Aggregate States (14 :43), porte bien son titre tant les actions et phrases imbriquées de chacun des musiciens , piano , trompette, clarinette basse, trombone, guitare électrique et percussions s’agrègent à merveille dans une dimension qui se rapproche de l’improvisation collective avec un superbe équilibre des forces et des attirances soniques. Remarquable. C’est aussi l’impression profonde qu’on reçoit à l’écoute de Manifesto 25 avec un ensemble puis réduit où Giancarlo Schiaffini ajoute un tuba face à la percussion, l’électronique et la contrebasse. Lachrimae de Bussotti (12 :41 voit les instrumentistes entourer en se succédant ou se croisant élégamment autour de la voix agile, expressive et « parlante » de Manuela Galizia que j’apprécie pour son naturel et sa faculté à habiter le texte sous ses différentes facettes avec une émotion retenue et un lyrisme sincère et intense sous l’épiderme. On retrouve sa voix magistrale dans la composition de Yuri Kasparov articulée sur des motifs rythmiques liés à la danse , ostinatos décalés qui se chevauchent ou dérapent un instant pour être relancés par d’autres instruments ou orientés par d’autres narratifs exploitant de nouvelles scansions rythmiques et de changements de pulsations où chaque instrument de l’ensemble au complet intervient à différents moments cruciaux dont la clarinette en solitaire à laquelle répond successivement piano, trombone et guitare avec de subtils décalages. Si cette pièce de 8’14’’ semble être de facture plus « conventionnelle », son exécution précise démontre le savoir faire et la classe de ImprovvisoFantasia et de ses excellents musiciens. Une pièce réussie autant que les autres. Je reviens sur la deuxième composition de Giuliano , Nebelstreif interprétée par un trio trompette clarinette basse et percussions, un modèle d’épure chambriste qui offre une autre perspective entre la pièce Nocturne Matinal jouée par Kienzy et les compositions suivantes qui si elles sont signées par quatre compositeurs différents ont un air de famille qui crée une émulation au sein de l’ensemble pour chacun des instrumentistes, tous vraiment remarquables. Un très bon album de musique dite « contemporaine » occidentale qui mérite d’être écouté car il y a bien des choses à en retirer.
Crossing the Floor Ernesto Rodrigues Jung-Jae Kim Guilherme Rodrigues Eric Bauer Stephen Flinn Creative Sources CS CD
Ernesto Rodrigues – viola Jung-Jae Kim - tenor saxophone Guilherme Rodrigues – cello Eric Bauer – electronics Stephen Flinn – percussion
https://creativesources.bandcamp.com/album/crossing-the-floor
Musique exploratoire tremblante, soutenue, inspiration spectrale, les sonorités extrêmes et fantomatiques s’agrégeant successivement en abandonnant une ou deux ressources sonores intangibles et en additionnant d’autres créent un lent mouvement vers un lent crescendo que le temps ne mesure pas même lorsque le silence affleure comme dans Landscape. La qualité des musiciens débouche sur le renouvellement de cette formule minimaliste dans une dynamique et une approche différente d’un morceau à l’autre, en sollicitant frottements discrets, scintillements métalliques, murmures de la colonne d’air implosée, ostinatos mécaniques sur les cordes, flottement de drones impalpables. Soigneusement, chacun instille à tour de rôle une nouvelle technique de jeu , un timbre particulier, un écho parasite dans le pot commun le plus discrètement du monde pour transformer le caractère de chacune des cinq pièces … compositions instantanées, improvisations ? Réductionnisme ou minimalisme horizontal. Cette musique flotte dans l’espace évolue comme un fil tendu par-dessus un abîme ou dans un ciel brumeux. Parfois, une voix souffle, du métal est titillé, un grondement lointain s’élève puis s’éteint et des vibrations s’ajoutent, un léger battement oscille, des lèvres sussurent dans le bec du sax, un gong tremble …. Une musique indéfinissable, un moment qui s’éternise en se métamorphosant en gaz, liquide, poussière, vent, nature respirant dans l’ombre ou au soleil. Un peu d’anarchie sur la caisse du violoncelle fait naître des frottements presque silencieux au moment où le silence survient un instant entre chaque séquence de Blood revisitée par une variation des bruissements. À l’intention recherchée, s’ajoute une dimension aléatoire, recherche de l’inconnu ou du mystère. Ernesto et Guilherme Rodrigues ont eu un rôle crucial dans l'établissement et le développement de cette musique lower case "réductionniste" il y a 25 ans déjà, au travers de leurs nombreux concert et leus inombrables enregistrements pour leur label Creative Sources. Même s'ils excellent à se confronter à d'autres "types d'improvisations, ils ont un art consommé à prolonger valablement cette démarche avec d'excellents artistes comme le percussionniste Stephen Flinn ou ce saxophoniste apparu récemment, Jung-Jae Kim et l'électronicien Eric Bauer sur une même longuer d'onde. À écouter en concert pour mesurer et goûter leur musique qui semble immobile mais toujours en mouvement ... lent !
19 octobre 2026
Yumiko Tanaka & Roger Turner/ Jason Kahn Phil Durrant Mark Wastell Caius Williams/ Ernesto Rodrigues Chris Jonas Irene Aranda, Guilherme Rodrigues Kriton Beyer/ Alex Frangenheim & Stefan Keune /
Yumiko Tanaka & Roger Turner at OTOOTO OTOOTO0010-202601 CD
Pas encore de lien audio disponible ! Mais voici les rectos et versos de la pochette du CD at OTOOTO publié par le label du même nom
En effet, sa parution toute récente ne figure pas sur le compte bandcamp du label japonais OTOOTO, lui-même lié à un lieu de concerts expérimental et free music à Higashikitazawa, Tokyo : https://oto-oto.bandcamp.com/ Parmi les artistes publiés : Tetuzi Akiyama et Otomo Yoshihide. Dommage, parce que souvent avec le percussionniste Roger Turner, on a très souvent affaire à de magnifiques surprises assez à l’écart du mainstream des improvisateurs « importants ».
Nombre de ses enregistrements récents ont été enregistrés au Japon avec des artistes du cru, parfois peu connus ou dans une rencontre aussi disparate que celle de . Yumiko Tanaka est une instrumentiste spécialisée dans les instruments traditionnels japonais et est une artiste universellement reconnue pour son travail artistique qu'universitaire dans la recherche instrumentale et historique de la tradition japonaise. Elle est créditée gidayū shamisen et electric taishōgoto. Le shamisen est un instrument à cordes type luth à long manche à quatre cordes et touche lisse avec une petite caisse de résonance plus ou moins carrée, emblématique de la musique traditionnelle Japonaise. Il est utilisé pour accompagner les chanteurs/teuses ou les flûtistes. Le taishōgoto est une sorte de cithare « koto » à touches, actionnées comme un clavier et disposée dans un boîtier rectangulaire en bois disposée à même le sol. Curieusement cet instrument a été adopté dans la musique traditionnelle baloutche sous le nom de benjo. Son approche est à la fois délicate, décalée, aérienne avec un sens du timing impressionnant où l'intervalle de silence entre chaque pincée de corde et sa résonance est dosé et mesuré avec une infaillible précision tout aussi expressive que la vibration de l'air dans la nature ou un jardin japonais traditionnel
Roger Turner figure parmi les percussionnistes improvisateurs de premier ordre comme Paul Lovens ou Steve Noble. Après une longue carrière commencée dans les années septante, il ne se résout pas jouer les utilités avec ses collègues les plus demandés et cherche avant tout à se produire en créant la surprise dans des collaborations souvent atypiques en se concentrant sur l’expressivité insoupçonnée de la pure percussion intensément imaginative. Yumiko Tanaka ne correspond pas tout à fait à l’image qu’on se fait d’une improvisatrice radicale même si son jeu est situé hors du temps en pleine poésie. Je l’entends au début du disque jouant d’un instrument de percussion durant le premier morceau ou finissant le deuxième avec un curieux instrument à vent. Les deux artistes créent une continuelle et curieuse interaction communicative tout en restant chacun dans leur univers. Roger manie aussi volontiers des traits épurés frappant, grattant et frottant la surface de ses instruments tout en décomposant avec une extraordinaire précision la gestuelle du percussionniste en créant des variations expressives.Chaque frappe se distingue de la précédente avec sa propre dynamique, l'expressivité de chaque son contient sa propre identité. Les vibrations des cymbales sont aussi sa marque de fabrique. Ses enchaînements de frappes évoluent à chaque instant en invoquant les rythmes et pulsations. Il fait aussi vibrer des sonorités métalliques par toutes sortes de moyens parmi les moins évidents à retracer. C’est un véritable obsédé des rythmes capable de coordonner des actions sonores les plus variées et surprenantes et des résonances qui sont parfois très éloignées les unes des autres alors que sa collègue divague parmi des cordes pincées délirantes, une jeu à l'apparence erratique délicieusement décalé. Cette musique fortement atypique nous mène dans un univers onirique, parmi des improvisations de la dernière chance à l’abri des codes usités dans l’avant-garde. Une communion instantanée à la fois zen et enfiévrée.
Where the stars Jason Kahn Phil Durrant Mark Wastell Caius Williams Editions label - Editions 022 CD
https://jasonkahn.bandcamp.com/album/where-the-stars
Le percussionniste et spécialiste des field recordings etc…, Jason Kahn s’exprime ici avec sa voix acoustique « transformée » , Phil Durrant avec des objets amplifiés et de l’électronique et Mark Wastell à la percussion. Chacun de ces trois improvisateurs ont mis un jour de côté leurs instruments initiaux pour un autre médium. Phil Durrant jouait du violon et s’est mis à la mandoline et au mandocello, il y a plusieurs années. Quant à Mark Wastell, il joue toujours du violoncelle et avait aussi adopté la contrebasse et l’électronique. Aujourd’hui, ils’affirme comme percussionniste. Le contrebassiste Caius Williams s’est joint à eux. Where the Stars documente une belle démarche introspective dans un univers sonore diffus, ramifié à l’extrême, bruissant, chaque musicien adoptant une démarche précise et focalisée pour s’amalgamer avec fluidité dans des entrelacs infinis entre le textural, le pointillisme, la grisaille iridescente, le vibratile et une dose de mystère. Comme si des philosophes de l’impossible tentaient de ressusciter l’improvisation libre radicale dans une dimension plus ouverte en faisant abstraction des ismes. Jason Kahn joue des propriétés sonores de la bouche, des lèvres, des joues, de la langue, du gosier, des cordes vocales inspirant, soufflant, susurrant, gargouillant discrètement et se fait entendre entre les frottements de la contrebasse et les bruitages curieux des objets amplifiés, alors que Mark Wastell se fait entendre clairement et distinctement en faisant tinter ses cymbales et accessoires métalliques en frôlant les peaux de ses deux ou trois tambours et scintiller la surface grattée de ces cymbales. Un filet d’air et un souffle subtilement dosé suffit à Jason pour faire frétiller et gargouiller des bruits légèrement dans son espace buccal comme si c’était une machine à sons discrète ou percuter des coups de langue. Le contrebassiste intervient dans les espaces comme un fantôme. Et que dire de Phil Durrant quand il manipule des objets métalliques dont un curieux ressort oblong à proximité d’un microcontact tout en altérant ou augmentant la résonnance métallique affirmant une dimension presque microtonale. Il spatialise aussi des oscillations électroniques avec une magnifique précision Le quartet prend tout son temps pour faire entendre des fragiles rhizomes. L’objétisation de la voix et des organes vocaux / buccaux est tout à fait efficiente au sein de cette musique qu’on qualifierait d’abstraite. Le vocaliste Jason Kahn a mis au point la solution optimale pour agencer les registres de sa voix à ceux de ses collègues, légitimant sa démarche, une voie difficile qu’il agrémente avec une belle extension de ses possibilités sans jamais déraper, partageant intimement la sensibilité de ses collègues. Mark Wastell introduit le concept de sonnailles, celle des troupeaux d’alpages. Mais aussi, crée un momentum imprévisible en faisant crier un ou des gongs avec un intense frottement d’archet qui éclate comme un orage solaire, brisant la quiétude de la musique, l’instant nécessaire… Si l’oreille est happée par la richesse sonore, le cerveau n’arrive plus à décompter ces sublimes métamorphoses des interactions sonores ou de leur étagement, étant toutes clairement audibles les unes par rapport aux autres tout en s’affirmant comme un tout homogène, cohérent … et subtilement différencié par plusieurs niveaux d’écoute et d’intensités. Je dois dire, qu’ici, la qualité de l’improvisation libre est au sommet, sans étalage « virtuose » mais d’un créativité sonore sublimement contrôlée autant que visiblement spontanée. Un super album fait de pièces bien distinctes qui enrichissent le fil de l’écoute !
Nunatak Ernesto Rodrigues Chris Jonas Irene Aranda, Guilherme Rodrigues Kriton Beyer Creative Sources CS CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/nunatak
Quintet assez hard dans l’univers des Rodrigues père et fils ( Guilherme cello et Ernesto viola + crackle box) en compagnie du souffleur lunaire Chris Jonas (sax soprano), de la pianiste Irene Aranda fourrant des objets parmi les cordes de son instrument et de Kriton Beyer au daxophone, l’instrument créé par Hans Reichel qu’il transforme en objet sonore bruitiste. J’aime à la fois l’emportement collectif du quintet que les interventions individuelles précises qui se croisent hardiment dans des registres et des dynamiques diversifiées ou même contradictoires. Celles-ci sont le sel des échanges interactifs qui veillent systématiquement à courir plusieurs lièvres à la fois avec brio, un certain activisme ludique intense qui s’imbrique adroitement jusque dans de magnifiques dérapages assez fous. Un praticien de l’improvisation qui aimait autre fois les théories avait avancé il y a longtemps le « concept » de musique heuristique. On y est. Ernesto m’a fait un clin d’œil pour cette nouvelle production Creative Sources. Il a bien raison …. Ce Nunatak en trois parties est en fait une toute nouvelle occurrence dans l’odyssée Créative Sources/ E&G Rodrigues et cie qui ne ressemble à rien à ce que j’ai déjà écouté parmi leur production exponentielle. Il y a d’ailleurs des passages du coq à l’âne qui valent leur pesant de canard… ça canarde parfois allègrement . Absolument fantastique, surtout si vous connaissez mal toute l’étendue des possibilités et des enregistrements de free – music « totalement » libre.
New Traces Alex Frangenheim & Stefan Keune scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/new-traces
Splendide duo entre le contrebassiste Alexander Frangenheim & le saxophoniste Stefan Keune, un spécialiste des sax sopranino, soprano, alto et ténor qui parvient à maîtriser son style très particulier, explosif, pointilliste, fragmenté à outrance par de multiples coups de langue sur le bord de l’anche, doigtés croisés, atonal en diable projetant des interjections vitrioliques vocalisées ou des harmoniques happées au vol, très physique et d’une extraordinaire subtilité/ fluidité dans l’utilisation de techniques alternatives. Tout cela fait de lui un des plus dignes héritiers originaux de la mouvance Evan Parker où ont convergé Urs Leimgruber, Michel Doneda, Mats Gustafsson, John Butcher et Harri Sjöström… Alex Frangenheim se définit comme un véritable sculpteur des vibrations, sonorités, textures, harmoniques, et dérapages de fréquences des quatre cordes de la touche et du corps de la contrebasse sous la pression de l’archet dans de multiples intensités, dynamiques, actions virevoltantes avec la vitesse de l’éclair. Il faut noter leur cousinage à travers de personnalités essentielles parmi les pionniers de l’improvisation libre radicale (collective) qui ont pointé le nez aux débuts des années soixante. Stefan a été révélé en compagnie du guitariste John Russell, lequel était un proche de Paul Lovens et du tromboniste Günter Christmann dont Alexander Frangenheim est devenu le contrebassiste le plus proche, co-éditant les CD’s Edition Explico de Günter en joint venture avec son propre label Concepts of Doing. Récemment encore, Alex a enregistré avec Roger Turner qui a lui-même travaillé et enregistré avec John Russell. Ce qui est formidable dans ce duo réside dans le fait que chacun joue à fond dans ses propres registres, l’un dans les cordes frottées et l’autre dans la fragmentation obsessive de la colonne d’air. Une forme de contraste dans l’hyper activité ludique qui à certains points précis s’évanouit dans une complicité instantanée et fugitive qui laisse transparaître une écoute profonde. Deux improvisateurs de cette qualité se bonifient intensément dans leur face à face : ils jouent tellement bien, jonglant avec les sons inouïs, que c’est un plaisir à jouïr de leur coexistence, de leurs passages dialogués et de leur soudaine fuite en avant, sauts de côté ou convergences imaginatives. Des idées fusent, des bruitages surgissent un moment, des chocs réveillent l’auditeur. Toutes les manières d’agripper les cordes de la contrebasse sont sollicitées autant que les variations de l’air comprimé dans le tube. D’une oreille éloignée, on a peut être le sentiment que cette musique ultra-volatile a une apparence statique, parce qu’apparemment de nombreux sons semblent se répéter inlassablement. Mais c’est comme un feu alimenté par des brindilles, des fragments de branches, d’écorces, de copeaux de bûches ou de rondins tailladés…. Et ces flammes s’entortillent, spiralent à outrance miroitant un arc-en-ciel. Une oreille aiguisée et une imagination auditive fertile sera inévitablement happée par le flux haletant et sans fin par leurs onze échanges électrisés.
Pas encore de lien audio disponible ! Mais voici les rectos et versos de la pochette du CD at OTOOTO publié par le label du même nom
En effet, sa parution toute récente ne figure pas sur le compte bandcamp du label japonais OTOOTO, lui-même lié à un lieu de concerts expérimental et free music à Higashikitazawa, Tokyo : https://oto-oto.bandcamp.com/ Parmi les artistes publiés : Tetuzi Akiyama et Otomo Yoshihide. Dommage, parce que souvent avec le percussionniste Roger Turner, on a très souvent affaire à de magnifiques surprises assez à l’écart du mainstream des improvisateurs « importants ».
Nombre de ses enregistrements récents ont été enregistrés au Japon avec des artistes du cru, parfois peu connus ou dans une rencontre aussi disparate que celle de . Yumiko Tanaka est une instrumentiste spécialisée dans les instruments traditionnels japonais et est une artiste universellement reconnue pour son travail artistique qu'universitaire dans la recherche instrumentale et historique de la tradition japonaise. Elle est créditée gidayū shamisen et electric taishōgoto. Le shamisen est un instrument à cordes type luth à long manche à quatre cordes et touche lisse avec une petite caisse de résonance plus ou moins carrée, emblématique de la musique traditionnelle Japonaise. Il est utilisé pour accompagner les chanteurs/teuses ou les flûtistes. Le taishōgoto est une sorte de cithare « koto » à touches, actionnées comme un clavier et disposée dans un boîtier rectangulaire en bois disposée à même le sol. Curieusement cet instrument a été adopté dans la musique traditionnelle baloutche sous le nom de benjo. Son approche est à la fois délicate, décalée, aérienne avec un sens du timing impressionnant où l'intervalle de silence entre chaque pincée de corde et sa résonance est dosé et mesuré avec une infaillible précision tout aussi expressive que la vibration de l'air dans la nature ou un jardin japonais traditionnel
Roger Turner figure parmi les percussionnistes improvisateurs de premier ordre comme Paul Lovens ou Steve Noble. Après une longue carrière commencée dans les années septante, il ne se résout pas jouer les utilités avec ses collègues les plus demandés et cherche avant tout à se produire en créant la surprise dans des collaborations souvent atypiques en se concentrant sur l’expressivité insoupçonnée de la pure percussion intensément imaginative. Yumiko Tanaka ne correspond pas tout à fait à l’image qu’on se fait d’une improvisatrice radicale même si son jeu est situé hors du temps en pleine poésie. Je l’entends au début du disque jouant d’un instrument de percussion durant le premier morceau ou finissant le deuxième avec un curieux instrument à vent. Les deux artistes créent une continuelle et curieuse interaction communicative tout en restant chacun dans leur univers. Roger manie aussi volontiers des traits épurés frappant, grattant et frottant la surface de ses instruments tout en décomposant avec une extraordinaire précision la gestuelle du percussionniste en créant des variations expressives.Chaque frappe se distingue de la précédente avec sa propre dynamique, l'expressivité de chaque son contient sa propre identité. Les vibrations des cymbales sont aussi sa marque de fabrique. Ses enchaînements de frappes évoluent à chaque instant en invoquant les rythmes et pulsations. Il fait aussi vibrer des sonorités métalliques par toutes sortes de moyens parmi les moins évidents à retracer. C’est un véritable obsédé des rythmes capable de coordonner des actions sonores les plus variées et surprenantes et des résonances qui sont parfois très éloignées les unes des autres alors que sa collègue divague parmi des cordes pincées délirantes, une jeu à l'apparence erratique délicieusement décalé. Cette musique fortement atypique nous mène dans un univers onirique, parmi des improvisations de la dernière chance à l’abri des codes usités dans l’avant-garde. Une communion instantanée à la fois zen et enfiévrée.
Where the stars Jason Kahn Phil Durrant Mark Wastell Caius Williams Editions label - Editions 022 CD
https://jasonkahn.bandcamp.com/album/where-the-stars
Le percussionniste et spécialiste des field recordings etc…, Jason Kahn s’exprime ici avec sa voix acoustique « transformée » , Phil Durrant avec des objets amplifiés et de l’électronique et Mark Wastell à la percussion. Chacun de ces trois improvisateurs ont mis un jour de côté leurs instruments initiaux pour un autre médium. Phil Durrant jouait du violon et s’est mis à la mandoline et au mandocello, il y a plusieurs années. Quant à Mark Wastell, il joue toujours du violoncelle et avait aussi adopté la contrebasse et l’électronique. Aujourd’hui, ils’affirme comme percussionniste. Le contrebassiste Caius Williams s’est joint à eux. Where the Stars documente une belle démarche introspective dans un univers sonore diffus, ramifié à l’extrême, bruissant, chaque musicien adoptant une démarche précise et focalisée pour s’amalgamer avec fluidité dans des entrelacs infinis entre le textural, le pointillisme, la grisaille iridescente, le vibratile et une dose de mystère. Comme si des philosophes de l’impossible tentaient de ressusciter l’improvisation libre radicale dans une dimension plus ouverte en faisant abstraction des ismes. Jason Kahn joue des propriétés sonores de la bouche, des lèvres, des joues, de la langue, du gosier, des cordes vocales inspirant, soufflant, susurrant, gargouillant discrètement et se fait entendre entre les frottements de la contrebasse et les bruitages curieux des objets amplifiés, alors que Mark Wastell se fait entendre clairement et distinctement en faisant tinter ses cymbales et accessoires métalliques en frôlant les peaux de ses deux ou trois tambours et scintiller la surface grattée de ces cymbales. Un filet d’air et un souffle subtilement dosé suffit à Jason pour faire frétiller et gargouiller des bruits légèrement dans son espace buccal comme si c’était une machine à sons discrète ou percuter des coups de langue. Le contrebassiste intervient dans les espaces comme un fantôme. Et que dire de Phil Durrant quand il manipule des objets métalliques dont un curieux ressort oblong à proximité d’un microcontact tout en altérant ou augmentant la résonnance métallique affirmant une dimension presque microtonale. Il spatialise aussi des oscillations électroniques avec une magnifique précision Le quartet prend tout son temps pour faire entendre des fragiles rhizomes. L’objétisation de la voix et des organes vocaux / buccaux est tout à fait efficiente au sein de cette musique qu’on qualifierait d’abstraite. Le vocaliste Jason Kahn a mis au point la solution optimale pour agencer les registres de sa voix à ceux de ses collègues, légitimant sa démarche, une voie difficile qu’il agrémente avec une belle extension de ses possibilités sans jamais déraper, partageant intimement la sensibilité de ses collègues. Mark Wastell introduit le concept de sonnailles, celle des troupeaux d’alpages. Mais aussi, crée un momentum imprévisible en faisant crier un ou des gongs avec un intense frottement d’archet qui éclate comme un orage solaire, brisant la quiétude de la musique, l’instant nécessaire… Si l’oreille est happée par la richesse sonore, le cerveau n’arrive plus à décompter ces sublimes métamorphoses des interactions sonores ou de leur étagement, étant toutes clairement audibles les unes par rapport aux autres tout en s’affirmant comme un tout homogène, cohérent … et subtilement différencié par plusieurs niveaux d’écoute et d’intensités. Je dois dire, qu’ici, la qualité de l’improvisation libre est au sommet, sans étalage « virtuose » mais d’un créativité sonore sublimement contrôlée autant que visiblement spontanée. Un super album fait de pièces bien distinctes qui enrichissent le fil de l’écoute !
Nunatak Ernesto Rodrigues Chris Jonas Irene Aranda, Guilherme Rodrigues Kriton Beyer Creative Sources CS CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/nunatak
Quintet assez hard dans l’univers des Rodrigues père et fils ( Guilherme cello et Ernesto viola + crackle box) en compagnie du souffleur lunaire Chris Jonas (sax soprano), de la pianiste Irene Aranda fourrant des objets parmi les cordes de son instrument et de Kriton Beyer au daxophone, l’instrument créé par Hans Reichel qu’il transforme en objet sonore bruitiste. J’aime à la fois l’emportement collectif du quintet que les interventions individuelles précises qui se croisent hardiment dans des registres et des dynamiques diversifiées ou même contradictoires. Celles-ci sont le sel des échanges interactifs qui veillent systématiquement à courir plusieurs lièvres à la fois avec brio, un certain activisme ludique intense qui s’imbrique adroitement jusque dans de magnifiques dérapages assez fous. Un praticien de l’improvisation qui aimait autre fois les théories avait avancé il y a longtemps le « concept » de musique heuristique. On y est. Ernesto m’a fait un clin d’œil pour cette nouvelle production Creative Sources. Il a bien raison …. Ce Nunatak en trois parties est en fait une toute nouvelle occurrence dans l’odyssée Créative Sources/ E&G Rodrigues et cie qui ne ressemble à rien à ce que j’ai déjà écouté parmi leur production exponentielle. Il y a d’ailleurs des passages du coq à l’âne qui valent leur pesant de canard… ça canarde parfois allègrement . Absolument fantastique, surtout si vous connaissez mal toute l’étendue des possibilités et des enregistrements de free – music « totalement » libre.
New Traces Alex Frangenheim & Stefan Keune scatter archives digital
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/new-traces
Splendide duo entre le contrebassiste Alexander Frangenheim & le saxophoniste Stefan Keune, un spécialiste des sax sopranino, soprano, alto et ténor qui parvient à maîtriser son style très particulier, explosif, pointilliste, fragmenté à outrance par de multiples coups de langue sur le bord de l’anche, doigtés croisés, atonal en diable projetant des interjections vitrioliques vocalisées ou des harmoniques happées au vol, très physique et d’une extraordinaire subtilité/ fluidité dans l’utilisation de techniques alternatives. Tout cela fait de lui un des plus dignes héritiers originaux de la mouvance Evan Parker où ont convergé Urs Leimgruber, Michel Doneda, Mats Gustafsson, John Butcher et Harri Sjöström… Alex Frangenheim se définit comme un véritable sculpteur des vibrations, sonorités, textures, harmoniques, et dérapages de fréquences des quatre cordes de la touche et du corps de la contrebasse sous la pression de l’archet dans de multiples intensités, dynamiques, actions virevoltantes avec la vitesse de l’éclair. Il faut noter leur cousinage à travers de personnalités essentielles parmi les pionniers de l’improvisation libre radicale (collective) qui ont pointé le nez aux débuts des années soixante. Stefan a été révélé en compagnie du guitariste John Russell, lequel était un proche de Paul Lovens et du tromboniste Günter Christmann dont Alexander Frangenheim est devenu le contrebassiste le plus proche, co-éditant les CD’s Edition Explico de Günter en joint venture avec son propre label Concepts of Doing. Récemment encore, Alex a enregistré avec Roger Turner qui a lui-même travaillé et enregistré avec John Russell. Ce qui est formidable dans ce duo réside dans le fait que chacun joue à fond dans ses propres registres, l’un dans les cordes frottées et l’autre dans la fragmentation obsessive de la colonne d’air. Une forme de contraste dans l’hyper activité ludique qui à certains points précis s’évanouit dans une complicité instantanée et fugitive qui laisse transparaître une écoute profonde. Deux improvisateurs de cette qualité se bonifient intensément dans leur face à face : ils jouent tellement bien, jonglant avec les sons inouïs, que c’est un plaisir à jouïr de leur coexistence, de leurs passages dialogués et de leur soudaine fuite en avant, sauts de côté ou convergences imaginatives. Des idées fusent, des bruitages surgissent un moment, des chocs réveillent l’auditeur. Toutes les manières d’agripper les cordes de la contrebasse sont sollicitées autant que les variations de l’air comprimé dans le tube. D’une oreille éloignée, on a peut être le sentiment que cette musique ultra-volatile a une apparence statique, parce qu’apparemment de nombreux sons semblent se répéter inlassablement. Mais c’est comme un feu alimenté par des brindilles, des fragments de branches, d’écorces, de copeaux de bûches ou de rondins tailladés…. Et ces flammes s’entortillent, spiralent à outrance miroitant un arc-en-ciel. Une oreille aiguisée et une imagination auditive fertile sera inévitablement happée par le flux haletant et sans fin par leurs onze échanges électrisés.
1 octobre 2026
The Remote Viewers : Steve Beresford John Edwards Adrian Northover David Petts/Matthew Shipp et William Parker/ Marteau Rouge Jean-François Pauvros Jean-Marc Foussat Makoto Sato Daunik Lazro/ Sam Childs & Evan Palmer
The Remote Viewers winter library vol 1 Steve Beresford John Edwards Adrian Northover David Petts. RV 24
https://www.theremoteviewers.com/
Les saxophonistes David Petts et Adrian Northover repectivement ténor et soprano courbé sont le noyau de base des The Remote Viewers, un groupe intrigant qui a publié plusieurs albums pour Leo Records avec la saxophoniste chanteuse Louise Petts. Depuis plusieurs années, ils opèrent en trio avec le contrebassiste John Edwards avec qui ils formaient il y a une trentaine d’années B-Shops for the Poor. À ce duo ou trio dont le répertoire est composé par David Petts se sont ajoutés plusieurs musiciens et musiciennes comme Mark Sanders, Sue Lynch ou Caroline Kraabel, spécialement sur leur propre label RV. Curieusement pour leur xième et dernier album (la référence est RV 24) ils se sont adjoints le pianiste Steve Beresford ici seulement aux objects and toys. Il faut dire que Steve comme tous les improvisateurs londoniens aiment à jouer dans tous les lieux dédiés à cette musique improvisée à Londres, lesquels n’ont pas toujours de piano. Il a développé une activité musicale aux moyens d’objets, de jouets et d’instruments électroniques low-fi qu’il manipule dans une perspective bruitiste et anarchiste. Même s’ils peuvent divaguer dans l’expérimentation, la musique des Remote Viewers composée par David Petts est précise, thématique, anguleuse, un peu minimaliste et inspirée de loin par Thelonious Monk ou Steve Lacy avec une dimension contemporaine et de remarquables voicings aux saxophones ténor et soprano parsemés d’écarts libertaires librement improvisés par les deux souffleurs et le contrebassiste. Leur univers est ici corrodé et effrité par l’activité sonore marginale bruissante et crépitante de Steve Beresford. Je pense l’entendre aussi jouer du flageolet (?!) ou faire siffler avantageusement un accessoire ou un jouet élctroniquou encore grincer une ficelle autour d’un instrument sonore en bois…. Il y a un côté nostalgique dans cette espèce de swing moderniste aux rythmes décalés et étranges ostinatos en boucle aux riffs faussement répétitifs,… ces apartés free hors du tempo bancal d’une ritournelle ébréchée. C’est très plaisant et tout à fait à l’écart des tendances du jazz contemporain, séduisant et original. La présence charnelle et volontaire de John Edwards à la contrebasse ajoute du piment avec ses incartades sur la touche, frictions des cordes, doigts recroquevillés et intensément agrippés aux cordes assourdies dans un art « boisé » qui révèle toute une face cachée de son gros violon. Enregistré dans la Christchurch de Blackfriars près des quais sud de la Tamise le 21-12-25 ces winter library sont numérotées 1-14-5-7-20 avec des durées de 10’04’’, 4’01’’, 11’38’’, 7’49’’, 7’34’’. Adorable !
Matthew Shipp et William Parker A Whole System Tao Forms TAO 22
https://taoforms.bandcamp.com/
Cette paire piano – contrebasse incontournable du jazz contemporain « free » se trouve au centre d’une constellation qui relie des artistes de première grandeur comme feu David S Ware, Mat Maneri, Ivo Perelman, Daniel Carter, Whit Dickey et Gerald Cleaver etc…. Et pourtant s’ils jouent si souvent ensemble en parfaite entente, leur personnalités musicales respectives sont bien distinctes. Comme l’indique le titre, la musique du pianiste Matthew Shipp se base sur un système entier complexe au niveau harmonique et rythmique issu du piano jazz et de la musique moderniste du XXème siècle. Il est l’élève de Dennis Sandole, le professeur de Coltrane, un as de la théorie musicale créative. Comme pianiste créatif, Shipp insère son parcours musical dans une filiation de musiciens compositeurs qu’il décrit comme étant la Black Mystery School : celle des outsiders comme Thelonious Monk, Herbie Nicols, Randy Weston, Mal Waldron, Cecil Taylor, Jaki Byard, Lennie Tristano et Sal Mosca. Sa musique développe une dimension architecturale, faite de multiples perspectives, d’enjambées arquées, de voûtes audacieuses, se balançant dans l’espace, tournoyant sur elles mêmes ou s’échelonnant dans des dimensions métamorphosées par un sens du mouvement perpétuel, rotatoire… A Whole System! Il y a là une démarche savante et intellectuelle profonde qui a l’art de s’échapper à certains moments dans le tourbillon de l’improvisation par une accumulation de croisements d’accords, de voicings, de doigtés sautillants dont les cadences et pulsations oscillent au fil des centièmes de secondes. Les battements rhytmiques des marteaux font tinter les câbles métalliques tendus dans la caisse de résonnance et la mécanique du grand piano alors que la démarche de William Parker fait vibrer le bois de son grand violon comme si c’étaient les profondes racines et les branches dressées vers le ciel d’un grand arbre d’Afrique de l’ouest. C’est d’ailleurs la photo d’un tel arbre qui figure sur la pochette du premier album de William Parker, Through Acceptance of the Mistery Peace (Centering 1980). Aussi, William a beaucoup joué (et enregistré) avec Cecil Taylor dont les compositions complexes ont la forme d’une arborescence… Dans son jeu à l’archet, on entend se tordre les lianes, gémir les branches, chanter la texture boisée, le son enfler comme la sève abondante fait gonfler l’écorce…. Son approche dans l’improvisation face au piano est intensément organique, boisée, vivante, truffée d’harmoniques et de glissandi ligneux qui font chanter la matière sous toutes ses colorations. Un véritable poète des sonorités à la diction irrégulière, la gestuelle terrienne… un musicien lyrique qui fonctionne au feeling et à l’amitié éperdue pour le talent de l’autre. Visuellement, ces deux-là semblent être aussi dissemblables que possibles, mais c’est pas seulement l’empathie qui fait que ce duo fonctionne comme les cinq doigts de la main et les vibrations du cœur, c’est leur coexistence créative qui font que ce qui rationnellement semble un contraste très marqué, forme un entité qui projette les qualités de chacun d’eux en les renforçant au point d’en consacrer l’évidence, la lumière et l’ombre. Une qualité très rare dans un duo, même s'ils vos diront qu'ls ne font que leur job. William Parker joue en toute indépendance créant un flux de sons et de vibrations très personnels comme s’il ne s’arrimait pas aux formes, aux ostinatos, aux angles et aux dimensions de l’architecture du pianiste. Mais on entend leur écoute mutuelle par les accents, des tonalités fugaces, des détails à peine perceptibles. Les vrilles, glissades et pizzicatis expressifs di contrebassiste entoure les phases de jeu de Matthew Shipp de sortilèges qui font sublimer notre perception du travail dense et des danses étonnamment chaloupées et parfois cascadantes du pianiste. Ces deux artistes s’éclairent mutuellement d’un jour particulier et vont bien au-delà de la connivence. De la magie ! Je vous passe le menu de chacune des six compositions admirablement construites et livrées avec une réelle dose de spontanéité à leurs instants cruciaux, si ce n’est que leur succession dans la durée à l’allure d’une magnifique suite, d’un cheminement vers l’infini.
Marteau Rouge : Jean-François Pauvros Jean-Marc Foussat Makoto Sato Daunik Lazro FOU Records FR-CD 70
https://fourecords.com/FR-CD70.htm
Marteau Rouge est au départ, je crois, un groupe réunissant le guitariste électrique – noise Jean-François Pauvros, Jean-Marc Foussat au synthé AKS (vintage !) + voix et jouets, le batteur Makoto Sato. Au fil du temps, Marteau Rouge s’est adjoint rien moins que Keiji Haino (Concert à Luz 2009 FR-CD 45) et Evan Parker (Gift / FR-CD 51 et Marteau Rouge /In Situ). Les voici avec leur camarade Daunik Lazro au sax ténor avec des morceaux plus courts et une démarche (tout à fait librement improvisée) moins intense au niveau décibels et foisonnement volcanique » que sur les albums précités, mais avec l’avantage d’une excellente lisibilité. Daunik Lazro fut une légende du sax alto free incandescent, tranchant et allumé durant les années 70 et 80 ; puis passé au baryton dans un autre registre tout aussi original, il est devenu comme on l’entend ici un vrai poète du sax ténor à la fois intensément lyrique par moments ou frictionnant la colonne d’air pour faire vibrer sa vocalité cachée entre les notes avec chouintements, gargouilles et harmoniques colorées. Un vrai sax ténor « free-improvisation » authentique. On appréciera le travail subtil et économe en déséquilibre permanent du batteur Makoto Sato (un vrai drummer free et aussi poète que Daunik). Les deux phénomènes des vibrations électroïdes et aspérités noise, Pauvros et Foussat s’emballent à tour de rôle ou attendent leur tour pour placer des sonorités folles, hullulantes pour l’un ou déchirantes pour l’autre. Ces quatre là ont la faculté de perpétrer des changements de décors impromptus, de divaguer un instant pour ensuite divulguer un message éclairant, ou changer de cap avec sagacité. La désorganisation instantanée autant que l'esprit d'équipe et le sens du relais d'une lubie à l'autre. Aussi, la voix du souffle de Daunik enrichit la performance par des narratifs, alors que le trio en cadre spontanément la folle architecture et le parcours aux apparences accidentées et aléatoires … Même si chacun des albums de Marteau Rouge ne doit pas être comparés l’un à l’autre, j’avoue que j’aime (beaucoup) ce dernier opus avec Daunik Lazro autant que les autres avec Haino ou Parker.
b>Sam Childs & Evan Palmer SamChilds & Evan Palmer auto production.
https://evanpalmer.bandcamp.com/album/sam-childs-and-evan-palmer
Un bien séduisant duo saxophone ténor et soprano (Sam Childs) et contrebasse (Evan Palmer) librement improvisé et lyriquement free. Evan Palmer joue avec ces cinq doigts de la main droite en faisant vibrer la tension des cordes tout en les percutant sur la touche tout en doublant ou triplant le tempo avec autant de puissance et de nuances avec de magnifiques effets expressifs ludiques en constante rotation. Son collègue souffle en tordant le son, canardant avec le bec sous pression, ou soufflant à peine en déconstruisant adroitement son jeu. Il y a là une belle invention, une forme de tendresse, des volutes mordantes et toute une panoplie d’approches à la contrebasse en s’accordant intérieurement aux moods du moment. Au fil des minutes, la finesse et la qualité du dialogue se renforce et l’identité de leur rencontre se dévoile comme dans ce deuxième morceau où intervient le sax soprano qui picore comme un curieux volatile. Il essaie vraiment avec audace, ce Sam Childs en complete communion sauvage avec Evan Palmer qui percute sa contrebasse comme un dératé et manie l’archet comme un grand. En fait, il y a là de multiples aspects du jeu créatif de la contrebasse qui représente une belle somme des possibilités de l’instrument. Cette free-music de haut tonnage se partage entre rage déconstruite et invention mélodique libertaire. Elle mérite d’être entendue pour le plaisir sensitif tant que pour son emportement communicatif (le sax ténor expressionniste et subtil de Childs y est pour quelque chose). Un excellent duo orienté vers la recherche de sons, de formes multiples et d’articulations expressives et sensuelles qui évoluent dans l’instant sans se rejouer. Un album à parcourir à plusieurs reprises pour en découvrir les recoins et les enchaînements de leurs belles improvisations.
https://www.theremoteviewers.com/
Les saxophonistes David Petts et Adrian Northover repectivement ténor et soprano courbé sont le noyau de base des The Remote Viewers, un groupe intrigant qui a publié plusieurs albums pour Leo Records avec la saxophoniste chanteuse Louise Petts. Depuis plusieurs années, ils opèrent en trio avec le contrebassiste John Edwards avec qui ils formaient il y a une trentaine d’années B-Shops for the Poor. À ce duo ou trio dont le répertoire est composé par David Petts se sont ajoutés plusieurs musiciens et musiciennes comme Mark Sanders, Sue Lynch ou Caroline Kraabel, spécialement sur leur propre label RV. Curieusement pour leur xième et dernier album (la référence est RV 24) ils se sont adjoints le pianiste Steve Beresford ici seulement aux objects and toys. Il faut dire que Steve comme tous les improvisateurs londoniens aiment à jouer dans tous les lieux dédiés à cette musique improvisée à Londres, lesquels n’ont pas toujours de piano. Il a développé une activité musicale aux moyens d’objets, de jouets et d’instruments électroniques low-fi qu’il manipule dans une perspective bruitiste et anarchiste. Même s’ils peuvent divaguer dans l’expérimentation, la musique des Remote Viewers composée par David Petts est précise, thématique, anguleuse, un peu minimaliste et inspirée de loin par Thelonious Monk ou Steve Lacy avec une dimension contemporaine et de remarquables voicings aux saxophones ténor et soprano parsemés d’écarts libertaires librement improvisés par les deux souffleurs et le contrebassiste. Leur univers est ici corrodé et effrité par l’activité sonore marginale bruissante et crépitante de Steve Beresford. Je pense l’entendre aussi jouer du flageolet (?!) ou faire siffler avantageusement un accessoire ou un jouet élctroniquou encore grincer une ficelle autour d’un instrument sonore en bois…. Il y a un côté nostalgique dans cette espèce de swing moderniste aux rythmes décalés et étranges ostinatos en boucle aux riffs faussement répétitifs,… ces apartés free hors du tempo bancal d’une ritournelle ébréchée. C’est très plaisant et tout à fait à l’écart des tendances du jazz contemporain, séduisant et original. La présence charnelle et volontaire de John Edwards à la contrebasse ajoute du piment avec ses incartades sur la touche, frictions des cordes, doigts recroquevillés et intensément agrippés aux cordes assourdies dans un art « boisé » qui révèle toute une face cachée de son gros violon. Enregistré dans la Christchurch de Blackfriars près des quais sud de la Tamise le 21-12-25 ces winter library sont numérotées 1-14-5-7-20 avec des durées de 10’04’’, 4’01’’, 11’38’’, 7’49’’, 7’34’’. Adorable !
Matthew Shipp et William Parker A Whole System Tao Forms TAO 22
https://taoforms.bandcamp.com/
Cette paire piano – contrebasse incontournable du jazz contemporain « free » se trouve au centre d’une constellation qui relie des artistes de première grandeur comme feu David S Ware, Mat Maneri, Ivo Perelman, Daniel Carter, Whit Dickey et Gerald Cleaver etc…. Et pourtant s’ils jouent si souvent ensemble en parfaite entente, leur personnalités musicales respectives sont bien distinctes. Comme l’indique le titre, la musique du pianiste Matthew Shipp se base sur un système entier complexe au niveau harmonique et rythmique issu du piano jazz et de la musique moderniste du XXème siècle. Il est l’élève de Dennis Sandole, le professeur de Coltrane, un as de la théorie musicale créative. Comme pianiste créatif, Shipp insère son parcours musical dans une filiation de musiciens compositeurs qu’il décrit comme étant la Black Mystery School : celle des outsiders comme Thelonious Monk, Herbie Nicols, Randy Weston, Mal Waldron, Cecil Taylor, Jaki Byard, Lennie Tristano et Sal Mosca. Sa musique développe une dimension architecturale, faite de multiples perspectives, d’enjambées arquées, de voûtes audacieuses, se balançant dans l’espace, tournoyant sur elles mêmes ou s’échelonnant dans des dimensions métamorphosées par un sens du mouvement perpétuel, rotatoire… A Whole System! Il y a là une démarche savante et intellectuelle profonde qui a l’art de s’échapper à certains moments dans le tourbillon de l’improvisation par une accumulation de croisements d’accords, de voicings, de doigtés sautillants dont les cadences et pulsations oscillent au fil des centièmes de secondes. Les battements rhytmiques des marteaux font tinter les câbles métalliques tendus dans la caisse de résonnance et la mécanique du grand piano alors que la démarche de William Parker fait vibrer le bois de son grand violon comme si c’étaient les profondes racines et les branches dressées vers le ciel d’un grand arbre d’Afrique de l’ouest. C’est d’ailleurs la photo d’un tel arbre qui figure sur la pochette du premier album de William Parker, Through Acceptance of the Mistery Peace (Centering 1980). Aussi, William a beaucoup joué (et enregistré) avec Cecil Taylor dont les compositions complexes ont la forme d’une arborescence… Dans son jeu à l’archet, on entend se tordre les lianes, gémir les branches, chanter la texture boisée, le son enfler comme la sève abondante fait gonfler l’écorce…. Son approche dans l’improvisation face au piano est intensément organique, boisée, vivante, truffée d’harmoniques et de glissandi ligneux qui font chanter la matière sous toutes ses colorations. Un véritable poète des sonorités à la diction irrégulière, la gestuelle terrienne… un musicien lyrique qui fonctionne au feeling et à l’amitié éperdue pour le talent de l’autre. Visuellement, ces deux-là semblent être aussi dissemblables que possibles, mais c’est pas seulement l’empathie qui fait que ce duo fonctionne comme les cinq doigts de la main et les vibrations du cœur, c’est leur coexistence créative qui font que ce qui rationnellement semble un contraste très marqué, forme un entité qui projette les qualités de chacun d’eux en les renforçant au point d’en consacrer l’évidence, la lumière et l’ombre. Une qualité très rare dans un duo, même s'ils vos diront qu'ls ne font que leur job. William Parker joue en toute indépendance créant un flux de sons et de vibrations très personnels comme s’il ne s’arrimait pas aux formes, aux ostinatos, aux angles et aux dimensions de l’architecture du pianiste. Mais on entend leur écoute mutuelle par les accents, des tonalités fugaces, des détails à peine perceptibles. Les vrilles, glissades et pizzicatis expressifs di contrebassiste entoure les phases de jeu de Matthew Shipp de sortilèges qui font sublimer notre perception du travail dense et des danses étonnamment chaloupées et parfois cascadantes du pianiste. Ces deux artistes s’éclairent mutuellement d’un jour particulier et vont bien au-delà de la connivence. De la magie ! Je vous passe le menu de chacune des six compositions admirablement construites et livrées avec une réelle dose de spontanéité à leurs instants cruciaux, si ce n’est que leur succession dans la durée à l’allure d’une magnifique suite, d’un cheminement vers l’infini.
Marteau Rouge : Jean-François Pauvros Jean-Marc Foussat Makoto Sato Daunik Lazro FOU Records FR-CD 70
https://fourecords.com/FR-CD70.htm
Marteau Rouge est au départ, je crois, un groupe réunissant le guitariste électrique – noise Jean-François Pauvros, Jean-Marc Foussat au synthé AKS (vintage !) + voix et jouets, le batteur Makoto Sato. Au fil du temps, Marteau Rouge s’est adjoint rien moins que Keiji Haino (Concert à Luz 2009 FR-CD 45) et Evan Parker (Gift / FR-CD 51 et Marteau Rouge /In Situ). Les voici avec leur camarade Daunik Lazro au sax ténor avec des morceaux plus courts et une démarche (tout à fait librement improvisée) moins intense au niveau décibels et foisonnement volcanique » que sur les albums précités, mais avec l’avantage d’une excellente lisibilité. Daunik Lazro fut une légende du sax alto free incandescent, tranchant et allumé durant les années 70 et 80 ; puis passé au baryton dans un autre registre tout aussi original, il est devenu comme on l’entend ici un vrai poète du sax ténor à la fois intensément lyrique par moments ou frictionnant la colonne d’air pour faire vibrer sa vocalité cachée entre les notes avec chouintements, gargouilles et harmoniques colorées. Un vrai sax ténor « free-improvisation » authentique. On appréciera le travail subtil et économe en déséquilibre permanent du batteur Makoto Sato (un vrai drummer free et aussi poète que Daunik). Les deux phénomènes des vibrations électroïdes et aspérités noise, Pauvros et Foussat s’emballent à tour de rôle ou attendent leur tour pour placer des sonorités folles, hullulantes pour l’un ou déchirantes pour l’autre. Ces quatre là ont la faculté de perpétrer des changements de décors impromptus, de divaguer un instant pour ensuite divulguer un message éclairant, ou changer de cap avec sagacité. La désorganisation instantanée autant que l'esprit d'équipe et le sens du relais d'une lubie à l'autre. Aussi, la voix du souffle de Daunik enrichit la performance par des narratifs, alors que le trio en cadre spontanément la folle architecture et le parcours aux apparences accidentées et aléatoires … Même si chacun des albums de Marteau Rouge ne doit pas être comparés l’un à l’autre, j’avoue que j’aime (beaucoup) ce dernier opus avec Daunik Lazro autant que les autres avec Haino ou Parker.
b>Sam Childs & Evan Palmer SamChilds & Evan Palmer auto production.
https://evanpalmer.bandcamp.com/album/sam-childs-and-evan-palmer
Un bien séduisant duo saxophone ténor et soprano (Sam Childs) et contrebasse (Evan Palmer) librement improvisé et lyriquement free. Evan Palmer joue avec ces cinq doigts de la main droite en faisant vibrer la tension des cordes tout en les percutant sur la touche tout en doublant ou triplant le tempo avec autant de puissance et de nuances avec de magnifiques effets expressifs ludiques en constante rotation. Son collègue souffle en tordant le son, canardant avec le bec sous pression, ou soufflant à peine en déconstruisant adroitement son jeu. Il y a là une belle invention, une forme de tendresse, des volutes mordantes et toute une panoplie d’approches à la contrebasse en s’accordant intérieurement aux moods du moment. Au fil des minutes, la finesse et la qualité du dialogue se renforce et l’identité de leur rencontre se dévoile comme dans ce deuxième morceau où intervient le sax soprano qui picore comme un curieux volatile. Il essaie vraiment avec audace, ce Sam Childs en complete communion sauvage avec Evan Palmer qui percute sa contrebasse comme un dératé et manie l’archet comme un grand. En fait, il y a là de multiples aspects du jeu créatif de la contrebasse qui représente une belle somme des possibilités de l’instrument. Cette free-music de haut tonnage se partage entre rage déconstruite et invention mélodique libertaire. Elle mérite d’être entendue pour le plaisir sensitif tant que pour son emportement communicatif (le sax ténor expressionniste et subtil de Childs y est pour quelque chose). Un excellent duo orienté vers la recherche de sons, de formes multiples et d’articulations expressives et sensuelles qui évoluent dans l’instant sans se rejouer. Un album à parcourir à plusieurs reprises pour en découvrir les recoins et les enchaînements de leurs belles improvisations.
25 septembre 2026
Steve Hubback solo / Marlies Debacker Gunda Gottschalk Joachim Zoepf/ Paul Dunmall Paul Rogers Tony Levin / Pierre Favre & Sergio Armaroli Andrea Centazzo Francesca Gemmo
The Last Free City Steve Hubback FMRCD695-0524
FMR continue à publier régulièrement des albums liées à différentes esthétiques : free-jazz, musique improvisée libre, musiques expérimentales, jazz contemporain ou composition contemporaine… etc… d’artistes méconnus ou avec une belle notoriété comme Trevor Watts, Keith Tippett ou Paul Dunmall, malgré le fait que leur site web n’est plus mis à jour. Parmi les habitués du label du percussionniste Trevor Taylor, il faut attirer l’attention sur ce percussionniste britannique qui réside un peu partout, sauf en Grande – Bretagne, et développe une fascinante musique à base de percussions dont il a conçu le matériel et la disposition instrumentale avec une belle imagination. Entre la percussion contemporaine et de multiples installations de sculptures sonores visuellement peu communes d’instruments métalliques ou tambours qu’il a conçus et créés lui-même. The Last Free City (morceau N°1) est une superbe démonstration des possibilités vibratoires des percussions métalliques avec de curieux alliages, cymbales de toutes dimensions aux surfaces ouvrées avec un extraordinaire souci du détail. Frottées à l’archet ou avec des mailloches spéciales, ses instruments chantent littéralement dans l’espace produisant des oscillations sonores irisées et scintillantes truffées d’harmoniques d’un raffinement rare et des agrégats de frappes carillonnantes où sa science des rythmes fait merveille. Il faut un art consommé de la frappe percussive pour assembler de telles sonorités dans un tout aussi cohérent avec un découpage des pulsations aussi seyant et un decrescendo continu au niveau du volume et des fréquences réalisé avec une belle précision. Ceux qui trouveraient cette Dernière Libre Cité de plus de 16 minutes trop « planante », n’ont qu’à jeter une oreille sur le N°2 «The Workshop of Amazing Creations », une belle et courte pièce de « free-drumming » en solo qui découle des conceptions de batteurs tels Pierre Favre ou Andrea Centazzo, etc… et des percussions africaines. Sa faculté à croiser les pulsations et résonances dans une élégante polyrythmie profuse et lisible, est l’apanage des grands batteurs. La classe ! Le N°3 The Last Free (2’25’’) conclut sensiblement avec des percussions métalliques qui évoluent délicatement dans l’espace , chaque frappe étant soigneusement dosée comme les quelques mots d’un poème au bord du silence.Steve Hubback a joué et enregistré avec le saxophoniste Norvégien Frode Gjerstad, un autre habitué du label FMR et le collectif Metal Moves. Mais aussi avec les saxophonistes Ad Peijnenburg et Dietmar Diesner (un vrai original !) et dans un projet avec Andrea Centazzo. Je pense qu’un concert solo de Steve Hubback doit être un événement percussif et musical de première grandeur.
All you can hear Marlies Debacker Gunda Gottschalk Joachim Zoepf Acheulian Handaxe AHA 2601
https://handaxe.bandcamp.com/album/all-you-can-hear
Superbe trio sans concession illustrant pour le meilleur l’inventivité instantanée et la complexité de l’improvisation radicale. L’album est présenté dans les notes de pochette par les réflexions subtiles de Félix Klopotec. On a droit à neuf annäherung numérotées de 1 à 9 pour différentes durées de presque trois minutes jusqu’à plus de 6 minutes avec le deuxième morceau qui développe un entrelacs d’idées et d’humeurs sur 12 :45. La pianiste belge Marlies Debacker a récemment publié un album solo , Shimmer (https://sirulita.bandcamp.com/album/shimmer) qui augure bien de développements musicaux futurs plus qu’intéressants. Avec ces deux personnalités incontournables de la scène allemande que sont la violoniste Gunda Gottschalk et le clarinettiste basse (ici) Joachim Zoepf, elle ne pouvait pas trouver meilleure équipe pour aller au fond des choses. S’adonner à l’improvisation libre à la fois radicale, ouverte, sincère. Celle-ci puise son inspiration dans toutes les possibilités sonores et expressives qu’on peut tirer de l’exploration ludique et d’une pratique non conventionnelle d’instruments de musique dans une perspective de construction collective d’un univers musical multiforme et une expression spontanée dans l’instant. Je suis charmé de redécouvrir Gunda Gottschalk dans une approche plus introspective et chatoyante pleine d’infinies nuances irisées qu’à l’époque de ses collaborations avec Peter Kowald, Peter Jacquemyn et Ute Völker, entre autres ou encore Xu Feng Xia. Quand au souffleur Joachim Zoepf, il a un long passé d’improvisateur avec Hans Schneider, Martin Theurer, Wolfgang Schliemann, Günther Christmann et récemment dans Ensemble A avec Anaïs Tuerlink et Ignaz Schick. Ces deux improvisateurs font partie de cette vivace scène improvisée allemande dont les membres sont aussi talentueux que peu « reconnus » à l’export. Le trio inaugure cet excellent album par un numéro enlevé hyper-(inter)actif et complexe qui illustre pour beaucoup le concept de musique improvisée libre radicale « pointilliste ». Mais dès le deuxième morceau, c’est avec un grand raffinement qu’ils opèrent une véritable sculpture sonore collective dans laquelle on distingue les tribulations ensauvagées de l’archet sur les cordes parmi la percussion insistante de la pianiste dans les parties internes du piano, cordes, armatures métalliques, marteaux frappant les cordes bloquées et les interjections sursautantes et précisément dosées du clarinettiste basse. Chaque pièce offre une dynamique et une qualité sonore bien différenciée d’un morceau à l’autre, comme avec ces effets de cloches au piano et ces contorsions boisées de la sonorité du violon par les frottements sinusoïdaux de l’archet se mouvant en liberté totale avec ses harmoniques oscillantes auxquelles répond en une fraction de seconde le bourdonnement de la clarinette basse à l’instant précis où le souffleur complète un éclat de notes de sa collègue en les rejouant avec une autre prespective …... . Défile un nombre conséquent d’occurrences sonores individuelles qui combinées actionnent et nourrissent un sens collectif, un cohérence quasi miraculeuse. La pianiste Marlies Debacker a un talent inné pour intégrer en profondeur cette symbiose sonore peu commune avec ses deux acolytes aussi expérimentés par des décennies de pratique et de recherche. C’est plus que réussi, il y a vraiment une part de magie qui apparaît et transfigure une bonne partie de ces enregistrements sans que la musique soit un instant redondante, mais grondante et confondante. Bravo !
Superbe trio sans concession illustrant pour le meilleur l’inventivité instantanée et la complexité de l’improvisation radicale. L’album est présenté dans les notes de pochette par les réflexions subtiles de Félix Klopotec. On a droit à neuf annäherung numérotées de 1 à 9 pour différentes durées de presque trois minutes jusqu’à plus de 6 minutes avec le deuxième morceau qui développe un entrelacs d’idées et d’humeurs sur 12 :45. La pianiste belge Marlies Debacker a récemment publié un album solo , Shimmer (https://sirulita.bandcamp.com/album/shimmer) qui augure bien de développements musicaux futurs plus qu’intéressants. Avec ces deux personnalités incontournables de la scène allemande que sont la violoniste Gunda Gottschalk et le clarinettiste basse (ici) Joachim Zoepf, elle ne pouvait pas trouver meilleure équipe pour aller au fond des choses. S’adonner à l’improvisation libre à la fois radicale, ouverte, sincère. Celle-ci puise son inspiration dans toutes les possibilités sonores et expressives qu’on peut tirer de l’exploration ludique et d’une pratique non conventionnelle d’instruments de musique dans une perspective de construction collective d’un univers musical multiforme et une expression spontanée dans l’instant. Je suis charmé de redécouvrir Gunda Gottschalk dans une approche plus introspective et chatoyante pleine d’infinies nuances irisées qu’à l’époque de ses collaborations avec Peter Kowald, Peter Jacquemyn et Ute Völker, entre autres ou encore Xu Feng Xia. Quand au souffleur Joachim Zoepf, il a un long passé d’improvisateur avec Hans Schneider, Martin Theurer, Wolfgang Schliemann, Günther Christmann et récemment dans Ensemble A avec Anaïs Tuerlink et Ignaz Schick. Ces deux improvisateurs font partie de cette vivace scène improvisée allemande dont les membres sont aussi talentueux que peu « reconnus » à l’export. Le trio inaugure cet excellent album par un numéro enlevé hyper-(inter)actif et complexe qui illustre pour beaucoup le concept de musique improvisée libre radicale « pointilliste ». Mais dès le deuxième morceau, c’est avec un grand raffinement qu’ils opèrent une véritable sculpture sonore collective dans laquelle on distingue les tribulations ensauvagées de l’archet sur les cordes parmi la percussion insistante de la pianiste dans les parties internes du piano, cordes, armatures métalliques, marteaux frappant les cordes bloquées et les interjections sursautantes et précisément dosées du clarinettiste basse. Chaque pièce offre une dynamique et une qualité sonore bien différenciée d’un morceau à l’autre, comme avec ces effets de cloches au piano et ces contorsions boisées de la sonorité du violon par les frottements sinusoïdaux de l’archet se mouvant en liberté totale avec ses harmoniques oscillantes auxquelles répond en une fraction de seconde le bourdonnement de la clarinette basse à l’instant précis où le souffleur complète un éclat de notes de sa collègue en les rejouant avec une autre perspective … . Défile un nombre conséquent d’occurrences sonores individuelles qui combinées actionnent et nourrissent un sens collectif, un cohérence quasi miraculeuse. La pianiste Marlies Debacker a un talent inné pour intégrer en profondeur cette symbiose sonore peu commune avec des acolytes aussi expérimentés par des décennies de pratique et de recherche. C’est plus que réussi, il y a vraiment une part de magie qui apparaît et transfigure une bonne partie de ces enregistrements sans que la musique soit un instant redondante, mais grondante et confondante. Bravo !
Paul Dunmall Paul Rogers Tony Levin The Good Feelings 577 Records 5891.
https://pauldunmall577.bandcamp.com/album/the-good-feelings
Ce trio sax ténor et soprano et clarinettes (Dunmall) / contrebasse (Rogers) / batterie (Levin) rassemble trois amis qui forment aussi le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett. Comme ce quartet n’a pas toujours trouvé les engagements auxquels sa musicalité et son énergie , sans parler de la notoriété indubitable de ses membres, il est arrivé très souvent que Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin enregistre en trio et écume les clubs britanniques sous l’appellation the Deep Joy trio, portant l’excitation du free – jazz « post-coltranien » à son sommet dans une multiplicité d’inspirations. Ainsi si the Good Feelings illustre avec beaucoup d’âme le jazz libertaire avec un souffle chaleureux et spiralé à souhait au sax ténor, le deuxième morceau , Tamarisk (6 :32) est une gâterie impressionniste d’obédience à la fois folk et improvisée librement à l’archet sur cette étonnante contrebasse à sept cordes et cordes sympathiques par le maestro Paul Rogers plongeant dans les graves boisés et face à la clarinette basse ondoyante de Paul Dunmall. C’est avec un belle vélocité que les doigtés du contrebassiste parcourent les cordes en solo jusqu’à solliciter des harmoniques pour introduire le sax soprano élégiaque de son camarade et entamer un beau dialogue mélodique en faisant vibrer les graves colorés par la vibration de chaque corde sympathique qui correspondent aux notes jouées. On n’a quà louer le phrasé lyrique et l’aisance mélodique de Dunmall dans toutes les ellipses et spirales qui virevoltent dans l’espace animées par le drumming libre et multirythmique de Tony Levin dans les 23 minutes de Levosphère. Ces trois improvisateurs accomplis sont avant tout des jazzmen qui jouent le jeu de la libre improvisation « totale » en donnant l’impression aux auditeurs qu’ils soient occasionnels ou afficionados convaincus que leur musique spontanée est développée selon un tracé prédestiné, une sorte de suite préconçue tant leur musique est cohérente, unifiée, interactive au détail prêt. La fluidité élégiaque du début du morceau émanant de Paul Dunmall s’enhardit la sonorité devenant plus charnelle, épaisse, vivante, intense. Mais bon sang d’improvisateur libre ne saurait mentir, l’ensauvagement free audacieux et interactif et les incartades en frottements oscillants, appuyés ou dérapants à l’archet sur les cordes entraînent le souffleur à commenter ces spirales boisées à la clarinette en si bémol jusqu’à ce que le duo s’égaye dans une nature pastorale toute en nuances suaves. Chaque morceau est d'une facture et d'une inspiration différentes Le quatrième morceau nous mène dans un univers proche du jazz, le sax ténor déployant une sonorité et des fragments de phrases issues du post bop coltranien évoluant en escaliers eschériens mesurés et contre-mesurés par le jeu au départ discret et polyrythmique chaloupé de Tony Levin. Celui-ci monte en puissance avec un crescendo profus auquel répondent les tournoiements de guirlandes de notes chaleureuses et cascadantes de Dunmall au ténor… (ah ! les triples détachés du souffleur aussi cool que frénétique) ...le swing revient avec la basse puissante de Rogers maintenant un puissant drive et marquant le centre des pulsations enchevêtrées du batteur Tony Levin, un client incontournable de la polyrythmie accidentée face à un Rogers .... lequel sciant soudainement ses cordes scintillantes … dans une narration peu prévisible (Dead Stop.16 :12) et le sens du trilogue. Voici un excellent de ce trio DEEP JOY dont le testament ultime est un quadruple CDr paru il y a bien des années chez Duns Limited à 80 copies, une somme inégalable enregistrée durant les années 90 dont le dernier chant du cygne est ce The Good Feelings.
Pierre Favre & Sergio Armaroli Andrea Centazzo Francesca Gemmo The Art of Sound(s) First Visit Series ezz-thetics 118
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/the-art-of-sound-s
Huit mouvements percussifs sous le titre The Art of Sound(s), au singulier et au pluriel, le son (un son) et sa matière se singularisent et l’ensemble sonore forme un tout audible dans une multiplicité de parties qui surgissent, durent un instant et disparaissent dans le silence. Les musiciens improvisateurs donnent à la fois une signification à une seule émission sonore et à une série consécutive de touchers, de frappes etc… un peu comme dans la nature la relation entre une goutte de pluie et le vent, la gravité, le nuage, la vapeur, la température, la pression atmosphérique, les rayons du soleil. Si la musique classique ou contemporaine écrite contient une somme interactive d’éléments préétablis (composés, décrits et délimités), la pratique de l’improvisation « totale » ou « libre » consiste à créer ces éléments dans l’instant, mais pas particulièrement « ex-nihilo » plutôt par l’écoute mutuelle et une interactivité spontanée conditionnée par l’expérience, les inspirations, influences, l’imagination, le sens de la création collective et autres innombrables facteurs, émotions, sentiments, intuitions etc… Au-delà des mots, des concepts et descriptions, rien d’autre ne peut mieux formuler ces processus que l’écoute attentive lors d’un concert ou par le biais d’un enregistrement. D’ailleurs, cette musique improvisée doit beaucoup aux capacités d’enregistrements et d’audition de ceux-ci qu’ils soient considérés comme des manifestes (enregistrements légendaires) ou passés inaperçus par les médias spécialisés, commentateurs, auditeurs infomés, musiciens, organisateurs, groupies et collectionneurs.
Cet Art of Sound(s) réunit deux percussionnistes insignes des musiques improvisées qui ont eu un remarquable rôle de pionniers. Pierre Favre rencontre ici un de ses élèves les plus proches, Andrea Centazzo et tous deux aiment à s’entourer d’une gamme complète de percussions dites conventionnelles, tambours, caisse claire, grosses caisses, toms, timbales, et une collection impressionnante de cymbales étagées du grave à l’aigu, de gongs de différentes dimensions et de nombreux accessoires le tout largement réparti dans l’espace scénique. Leurs techniques de frappes découlent de la percussion enseignée dans les conservatoires tout autant que celle issue du jazz moderne. En compagnie de la pianiste Francesca Gemmo et du vibraphoniste Sergio Armaroli, ils développent une musique collective focalisée sur différents aspects de la percussion chacun jouant de baguettes, balais, mailloches, marteaux etc… qui se diversifie dans chacun des huit mouvements. Ceux-ci mettent en valeur consécutivement et alternativement une qualité et caractère particuliers autour d’un aspect, profusion de pulsations, perception du silence entre chaque son, dynamique et couleurs, sens de l’espace, interactivité instantanée, surprise, introversion, divergences, unisson, crescendo sinueux. Étonnamment, chaque pièce trouve sa respiration, son identité, le centre de gravité autour duquel chaque instrumentiste se meut, une voie métamorphique, un sens de la narration, un taux croissant d’ébullition. La voix singulière du vibraphoniste Sergio Armaroli et la qualité de son toucher apporte un éclairage et une inspiration mélodique qui élargit le spectre sonore du quartet vers une luminosité radieuse, rendant les opérations plus lisibles. L’entente entre ce dernier et la pianiste Francesca Gemmo est à la fois dynamique, ludique et gémellaire. Surtout, les deux individualités musicales d’Andrea Centazzo et de Pierre Favre opèrent collectivement comme s’ils jouaient l’unique et même partie de chaque mouvement, sans qu’on puisse vraiment distinguer lequel des deux jouent ce qu’on entend. Cette complémentarité ludique et leurs intuitions concertées, divergentes ou disruptives sont à la fois fluides, espacées ou profuses tout en créant une espace ouvert pour les deux instruments accordés, le piano et le vibraphone. Si l’inspiration musicale du quartet balaie des approches esthétiques assez étendues, disons, mélodiques, rythmiques pointées ou libres, lyriques, abstraites, sonores, accidentées ou spacieuses, son identité ne ressemble qu’à elle-même et à son propre mode de fonctionnement. Il y a là un véritable sens de la douceur dans un mode énergique, la tendresse sans la mièvrerie, la puissance sans l’insistance démonstrative et une véritable intelligence des formes, du mouvement perpétuel et de l’infinie subtilité. Si cette musique n’a pas la velléité de « révolutionner », elle exprime avant tout un bonheur d’écoute avec une rare qualité d’expression musicale et émotionnelle. C’est un peu le genre d’album qu’un Paul Bley aurait pu concevoir et cela avec une qualité d’interplay, de communication sensitive à laquelle ce pianiste nous a habitué. Grandiose.
Sorry de n'avoir pas écrit/ publié plus de chroniques, mais suite à une réaction malencontreuse de mon portable, le document word contenant plusieurs textes prêts à être publiés a été effacé. J'ai dû réécrire certains d'entre eux avec d'autres mots et pris plusieurs journées de retard. La suite va venir inecessammant sous peu !
FMR continue à publier régulièrement des albums liées à différentes esthétiques : free-jazz, musique improvisée libre, musiques expérimentales, jazz contemporain ou composition contemporaine… etc… d’artistes méconnus ou avec une belle notoriété comme Trevor Watts, Keith Tippett ou Paul Dunmall, malgré le fait que leur site web n’est plus mis à jour. Parmi les habitués du label du percussionniste Trevor Taylor, il faut attirer l’attention sur ce percussionniste britannique qui réside un peu partout, sauf en Grande – Bretagne, et développe une fascinante musique à base de percussions dont il a conçu le matériel et la disposition instrumentale avec une belle imagination. Entre la percussion contemporaine et de multiples installations de sculptures sonores visuellement peu communes d’instruments métalliques ou tambours qu’il a conçus et créés lui-même. The Last Free City (morceau N°1) est une superbe démonstration des possibilités vibratoires des percussions métalliques avec de curieux alliages, cymbales de toutes dimensions aux surfaces ouvrées avec un extraordinaire souci du détail. Frottées à l’archet ou avec des mailloches spéciales, ses instruments chantent littéralement dans l’espace produisant des oscillations sonores irisées et scintillantes truffées d’harmoniques d’un raffinement rare et des agrégats de frappes carillonnantes où sa science des rythmes fait merveille. Il faut un art consommé de la frappe percussive pour assembler de telles sonorités dans un tout aussi cohérent avec un découpage des pulsations aussi seyant et un decrescendo continu au niveau du volume et des fréquences réalisé avec une belle précision. Ceux qui trouveraient cette Dernière Libre Cité de plus de 16 minutes trop « planante », n’ont qu’à jeter une oreille sur le N°2 «The Workshop of Amazing Creations », une belle et courte pièce de « free-drumming » en solo qui découle des conceptions de batteurs tels Pierre Favre ou Andrea Centazzo, etc… et des percussions africaines. Sa faculté à croiser les pulsations et résonances dans une élégante polyrythmie profuse et lisible, est l’apanage des grands batteurs. La classe ! Le N°3 The Last Free (2’25’’) conclut sensiblement avec des percussions métalliques qui évoluent délicatement dans l’espace , chaque frappe étant soigneusement dosée comme les quelques mots d’un poème au bord du silence.Steve Hubback a joué et enregistré avec le saxophoniste Norvégien Frode Gjerstad, un autre habitué du label FMR et le collectif Metal Moves. Mais aussi avec les saxophonistes Ad Peijnenburg et Dietmar Diesner (un vrai original !) et dans un projet avec Andrea Centazzo. Je pense qu’un concert solo de Steve Hubback doit être un événement percussif et musical de première grandeur.
All you can hear Marlies Debacker Gunda Gottschalk Joachim Zoepf Acheulian Handaxe AHA 2601
https://handaxe.bandcamp.com/album/all-you-can-hear
Superbe trio sans concession illustrant pour le meilleur l’inventivité instantanée et la complexité de l’improvisation radicale. L’album est présenté dans les notes de pochette par les réflexions subtiles de Félix Klopotec. On a droit à neuf annäherung numérotées de 1 à 9 pour différentes durées de presque trois minutes jusqu’à plus de 6 minutes avec le deuxième morceau qui développe un entrelacs d’idées et d’humeurs sur 12 :45. La pianiste belge Marlies Debacker a récemment publié un album solo , Shimmer (https://sirulita.bandcamp.com/album/shimmer) qui augure bien de développements musicaux futurs plus qu’intéressants. Avec ces deux personnalités incontournables de la scène allemande que sont la violoniste Gunda Gottschalk et le clarinettiste basse (ici) Joachim Zoepf, elle ne pouvait pas trouver meilleure équipe pour aller au fond des choses. S’adonner à l’improvisation libre à la fois radicale, ouverte, sincère. Celle-ci puise son inspiration dans toutes les possibilités sonores et expressives qu’on peut tirer de l’exploration ludique et d’une pratique non conventionnelle d’instruments de musique dans une perspective de construction collective d’un univers musical multiforme et une expression spontanée dans l’instant. Je suis charmé de redécouvrir Gunda Gottschalk dans une approche plus introspective et chatoyante pleine d’infinies nuances irisées qu’à l’époque de ses collaborations avec Peter Kowald, Peter Jacquemyn et Ute Völker, entre autres ou encore Xu Feng Xia. Quand au souffleur Joachim Zoepf, il a un long passé d’improvisateur avec Hans Schneider, Martin Theurer, Wolfgang Schliemann, Günther Christmann et récemment dans Ensemble A avec Anaïs Tuerlink et Ignaz Schick. Ces deux improvisateurs font partie de cette vivace scène improvisée allemande dont les membres sont aussi talentueux que peu « reconnus » à l’export. Le trio inaugure cet excellent album par un numéro enlevé hyper-(inter)actif et complexe qui illustre pour beaucoup le concept de musique improvisée libre radicale « pointilliste ». Mais dès le deuxième morceau, c’est avec un grand raffinement qu’ils opèrent une véritable sculpture sonore collective dans laquelle on distingue les tribulations ensauvagées de l’archet sur les cordes parmi la percussion insistante de la pianiste dans les parties internes du piano, cordes, armatures métalliques, marteaux frappant les cordes bloquées et les interjections sursautantes et précisément dosées du clarinettiste basse. Chaque pièce offre une dynamique et une qualité sonore bien différenciée d’un morceau à l’autre, comme avec ces effets de cloches au piano et ces contorsions boisées de la sonorité du violon par les frottements sinusoïdaux de l’archet se mouvant en liberté totale avec ses harmoniques oscillantes auxquelles répond en une fraction de seconde le bourdonnement de la clarinette basse à l’instant précis où le souffleur complète un éclat de notes de sa collègue en les rejouant avec une autre prespective …... . Défile un nombre conséquent d’occurrences sonores individuelles qui combinées actionnent et nourrissent un sens collectif, un cohérence quasi miraculeuse. La pianiste Marlies Debacker a un talent inné pour intégrer en profondeur cette symbiose sonore peu commune avec ses deux acolytes aussi expérimentés par des décennies de pratique et de recherche. C’est plus que réussi, il y a vraiment une part de magie qui apparaît et transfigure une bonne partie de ces enregistrements sans que la musique soit un instant redondante, mais grondante et confondante. Bravo !
Superbe trio sans concession illustrant pour le meilleur l’inventivité instantanée et la complexité de l’improvisation radicale. L’album est présenté dans les notes de pochette par les réflexions subtiles de Félix Klopotec. On a droit à neuf annäherung numérotées de 1 à 9 pour différentes durées de presque trois minutes jusqu’à plus de 6 minutes avec le deuxième morceau qui développe un entrelacs d’idées et d’humeurs sur 12 :45. La pianiste belge Marlies Debacker a récemment publié un album solo , Shimmer (https://sirulita.bandcamp.com/album/shimmer) qui augure bien de développements musicaux futurs plus qu’intéressants. Avec ces deux personnalités incontournables de la scène allemande que sont la violoniste Gunda Gottschalk et le clarinettiste basse (ici) Joachim Zoepf, elle ne pouvait pas trouver meilleure équipe pour aller au fond des choses. S’adonner à l’improvisation libre à la fois radicale, ouverte, sincère. Celle-ci puise son inspiration dans toutes les possibilités sonores et expressives qu’on peut tirer de l’exploration ludique et d’une pratique non conventionnelle d’instruments de musique dans une perspective de construction collective d’un univers musical multiforme et une expression spontanée dans l’instant. Je suis charmé de redécouvrir Gunda Gottschalk dans une approche plus introspective et chatoyante pleine d’infinies nuances irisées qu’à l’époque de ses collaborations avec Peter Kowald, Peter Jacquemyn et Ute Völker, entre autres ou encore Xu Feng Xia. Quand au souffleur Joachim Zoepf, il a un long passé d’improvisateur avec Hans Schneider, Martin Theurer, Wolfgang Schliemann, Günther Christmann et récemment dans Ensemble A avec Anaïs Tuerlink et Ignaz Schick. Ces deux improvisateurs font partie de cette vivace scène improvisée allemande dont les membres sont aussi talentueux que peu « reconnus » à l’export. Le trio inaugure cet excellent album par un numéro enlevé hyper-(inter)actif et complexe qui illustre pour beaucoup le concept de musique improvisée libre radicale « pointilliste ». Mais dès le deuxième morceau, c’est avec un grand raffinement qu’ils opèrent une véritable sculpture sonore collective dans laquelle on distingue les tribulations ensauvagées de l’archet sur les cordes parmi la percussion insistante de la pianiste dans les parties internes du piano, cordes, armatures métalliques, marteaux frappant les cordes bloquées et les interjections sursautantes et précisément dosées du clarinettiste basse. Chaque pièce offre une dynamique et une qualité sonore bien différenciée d’un morceau à l’autre, comme avec ces effets de cloches au piano et ces contorsions boisées de la sonorité du violon par les frottements sinusoïdaux de l’archet se mouvant en liberté totale avec ses harmoniques oscillantes auxquelles répond en une fraction de seconde le bourdonnement de la clarinette basse à l’instant précis où le souffleur complète un éclat de notes de sa collègue en les rejouant avec une autre perspective … . Défile un nombre conséquent d’occurrences sonores individuelles qui combinées actionnent et nourrissent un sens collectif, un cohérence quasi miraculeuse. La pianiste Marlies Debacker a un talent inné pour intégrer en profondeur cette symbiose sonore peu commune avec des acolytes aussi expérimentés par des décennies de pratique et de recherche. C’est plus que réussi, il y a vraiment une part de magie qui apparaît et transfigure une bonne partie de ces enregistrements sans que la musique soit un instant redondante, mais grondante et confondante. Bravo !
Paul Dunmall Paul Rogers Tony Levin The Good Feelings 577 Records 5891.
https://pauldunmall577.bandcamp.com/album/the-good-feelings
Ce trio sax ténor et soprano et clarinettes (Dunmall) / contrebasse (Rogers) / batterie (Levin) rassemble trois amis qui forment aussi le quartet Mujician avec le pianiste Keith Tippett. Comme ce quartet n’a pas toujours trouvé les engagements auxquels sa musicalité et son énergie , sans parler de la notoriété indubitable de ses membres, il est arrivé très souvent que Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin enregistre en trio et écume les clubs britanniques sous l’appellation the Deep Joy trio, portant l’excitation du free – jazz « post-coltranien » à son sommet dans une multiplicité d’inspirations. Ainsi si the Good Feelings illustre avec beaucoup d’âme le jazz libertaire avec un souffle chaleureux et spiralé à souhait au sax ténor, le deuxième morceau , Tamarisk (6 :32) est une gâterie impressionniste d’obédience à la fois folk et improvisée librement à l’archet sur cette étonnante contrebasse à sept cordes et cordes sympathiques par le maestro Paul Rogers plongeant dans les graves boisés et face à la clarinette basse ondoyante de Paul Dunmall. C’est avec un belle vélocité que les doigtés du contrebassiste parcourent les cordes en solo jusqu’à solliciter des harmoniques pour introduire le sax soprano élégiaque de son camarade et entamer un beau dialogue mélodique en faisant vibrer les graves colorés par la vibration de chaque corde sympathique qui correspondent aux notes jouées. On n’a quà louer le phrasé lyrique et l’aisance mélodique de Dunmall dans toutes les ellipses et spirales qui virevoltent dans l’espace animées par le drumming libre et multirythmique de Tony Levin dans les 23 minutes de Levosphère. Ces trois improvisateurs accomplis sont avant tout des jazzmen qui jouent le jeu de la libre improvisation « totale » en donnant l’impression aux auditeurs qu’ils soient occasionnels ou afficionados convaincus que leur musique spontanée est développée selon un tracé prédestiné, une sorte de suite préconçue tant leur musique est cohérente, unifiée, interactive au détail prêt. La fluidité élégiaque du début du morceau émanant de Paul Dunmall s’enhardit la sonorité devenant plus charnelle, épaisse, vivante, intense. Mais bon sang d’improvisateur libre ne saurait mentir, l’ensauvagement free audacieux et interactif et les incartades en frottements oscillants, appuyés ou dérapants à l’archet sur les cordes entraînent le souffleur à commenter ces spirales boisées à la clarinette en si bémol jusqu’à ce que le duo s’égaye dans une nature pastorale toute en nuances suaves. Chaque morceau est d'une facture et d'une inspiration différentes Le quatrième morceau nous mène dans un univers proche du jazz, le sax ténor déployant une sonorité et des fragments de phrases issues du post bop coltranien évoluant en escaliers eschériens mesurés et contre-mesurés par le jeu au départ discret et polyrythmique chaloupé de Tony Levin. Celui-ci monte en puissance avec un crescendo profus auquel répondent les tournoiements de guirlandes de notes chaleureuses et cascadantes de Dunmall au ténor… (ah ! les triples détachés du souffleur aussi cool que frénétique) ...le swing revient avec la basse puissante de Rogers maintenant un puissant drive et marquant le centre des pulsations enchevêtrées du batteur Tony Levin, un client incontournable de la polyrythmie accidentée face à un Rogers .... lequel sciant soudainement ses cordes scintillantes … dans une narration peu prévisible (Dead Stop.16 :12) et le sens du trilogue. Voici un excellent de ce trio DEEP JOY dont le testament ultime est un quadruple CDr paru il y a bien des années chez Duns Limited à 80 copies, une somme inégalable enregistrée durant les années 90 dont le dernier chant du cygne est ce The Good Feelings.
Pierre Favre & Sergio Armaroli Andrea Centazzo Francesca Gemmo The Art of Sound(s) First Visit Series ezz-thetics 118
https://first-archive-visit.bandcamp.com/album/the-art-of-sound-s
Huit mouvements percussifs sous le titre The Art of Sound(s), au singulier et au pluriel, le son (un son) et sa matière se singularisent et l’ensemble sonore forme un tout audible dans une multiplicité de parties qui surgissent, durent un instant et disparaissent dans le silence. Les musiciens improvisateurs donnent à la fois une signification à une seule émission sonore et à une série consécutive de touchers, de frappes etc… un peu comme dans la nature la relation entre une goutte de pluie et le vent, la gravité, le nuage, la vapeur, la température, la pression atmosphérique, les rayons du soleil. Si la musique classique ou contemporaine écrite contient une somme interactive d’éléments préétablis (composés, décrits et délimités), la pratique de l’improvisation « totale » ou « libre » consiste à créer ces éléments dans l’instant, mais pas particulièrement « ex-nihilo » plutôt par l’écoute mutuelle et une interactivité spontanée conditionnée par l’expérience, les inspirations, influences, l’imagination, le sens de la création collective et autres innombrables facteurs, émotions, sentiments, intuitions etc… Au-delà des mots, des concepts et descriptions, rien d’autre ne peut mieux formuler ces processus que l’écoute attentive lors d’un concert ou par le biais d’un enregistrement. D’ailleurs, cette musique improvisée doit beaucoup aux capacités d’enregistrements et d’audition de ceux-ci qu’ils soient considérés comme des manifestes (enregistrements légendaires) ou passés inaperçus par les médias spécialisés, commentateurs, auditeurs infomés, musiciens, organisateurs, groupies et collectionneurs.
Cet Art of Sound(s) réunit deux percussionnistes insignes des musiques improvisées qui ont eu un remarquable rôle de pionniers. Pierre Favre rencontre ici un de ses élèves les plus proches, Andrea Centazzo et tous deux aiment à s’entourer d’une gamme complète de percussions dites conventionnelles, tambours, caisse claire, grosses caisses, toms, timbales, et une collection impressionnante de cymbales étagées du grave à l’aigu, de gongs de différentes dimensions et de nombreux accessoires le tout largement réparti dans l’espace scénique. Leurs techniques de frappes découlent de la percussion enseignée dans les conservatoires tout autant que celle issue du jazz moderne. En compagnie de la pianiste Francesca Gemmo et du vibraphoniste Sergio Armaroli, ils développent une musique collective focalisée sur différents aspects de la percussion chacun jouant de baguettes, balais, mailloches, marteaux etc… qui se diversifie dans chacun des huit mouvements. Ceux-ci mettent en valeur consécutivement et alternativement une qualité et caractère particuliers autour d’un aspect, profusion de pulsations, perception du silence entre chaque son, dynamique et couleurs, sens de l’espace, interactivité instantanée, surprise, introversion, divergences, unisson, crescendo sinueux. Étonnamment, chaque pièce trouve sa respiration, son identité, le centre de gravité autour duquel chaque instrumentiste se meut, une voie métamorphique, un sens de la narration, un taux croissant d’ébullition. La voix singulière du vibraphoniste Sergio Armaroli et la qualité de son toucher apporte un éclairage et une inspiration mélodique qui élargit le spectre sonore du quartet vers une luminosité radieuse, rendant les opérations plus lisibles. L’entente entre ce dernier et la pianiste Francesca Gemmo est à la fois dynamique, ludique et gémellaire. Surtout, les deux individualités musicales d’Andrea Centazzo et de Pierre Favre opèrent collectivement comme s’ils jouaient l’unique et même partie de chaque mouvement, sans qu’on puisse vraiment distinguer lequel des deux jouent ce qu’on entend. Cette complémentarité ludique et leurs intuitions concertées, divergentes ou disruptives sont à la fois fluides, espacées ou profuses tout en créant une espace ouvert pour les deux instruments accordés, le piano et le vibraphone. Si l’inspiration musicale du quartet balaie des approches esthétiques assez étendues, disons, mélodiques, rythmiques pointées ou libres, lyriques, abstraites, sonores, accidentées ou spacieuses, son identité ne ressemble qu’à elle-même et à son propre mode de fonctionnement. Il y a là un véritable sens de la douceur dans un mode énergique, la tendresse sans la mièvrerie, la puissance sans l’insistance démonstrative et une véritable intelligence des formes, du mouvement perpétuel et de l’infinie subtilité. Si cette musique n’a pas la velléité de « révolutionner », elle exprime avant tout un bonheur d’écoute avec une rare qualité d’expression musicale et émotionnelle. C’est un peu le genre d’album qu’un Paul Bley aurait pu concevoir et cela avec une qualité d’interplay, de communication sensitive à laquelle ce pianiste nous a habitué. Grandiose.
Sorry de n'avoir pas écrit/ publié plus de chroniques, mais suite à une réaction malencontreuse de mon portable, le document word contenant plusieurs textes prêts à être publiés a été effacé. J'ai dû réécrire certains d'entre eux avec d'autres mots et pris plusieurs journées de retard. La suite va venir inecessammant sous peu !
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