Words and Music the Last Bandstand Cecil Taylor New Unit featuring Okkyung Lee, Tony Oxley, Harri Sjöström, Jackson Krall. Fundacja Sluchaj FSRCD
https://sluchaj.bandcamp.com/track/words-and-music-the-last-bandstand
Voici le dernier concert de Cecil Taylor avec son New Unit le 23 avril 2016 au Whitney Museum, NY. Pour Cecil il s’agissait de renouer avec le travail en profondeur de ses Units précédents. Cette dénomination était réservée telle un emblème de ce qui était le plus important dans sa démarche musicale. On se souvient d’Unit Structures, son album Blue Note de 1966, the Cecil Taylor Unit, un album de 1978 sur New World Records, Spring of Two Blue J’s sur son label Unit Core, réédité complètement par Oblivion Records en 2022 (The Complete, Legendary, Live Return Concert at The Town Hall NYC November 4, 1973), Dark To Themselves en 1976 publié par Enja, Live At Fat Tuesday's, February 9, 1980 First Visit et Live At Fat Tuesday's, February 10, 1980 First Visit , tous deux publiés par ezz-thetics. Ouf… tous ces enregistrements sont labellisés « Cecil Taylor Unit ».
Le concert est publié en deux parties de 35:16 et de 44:07 sur bandcamp, mais le contenu du CD ne contient qu’un seul morceau de 79 minutes reprenant les deux parties publiées séparément en digital. Cette deuxième partie commence par un poème de Cecil dit par lui-même et illustré par les excellentes interventions de chacun des instrumentistes dans une dimension musique de chambre avant-gardiste, radicale par rapport à la lingua franca du jazz « libéré ». Dans cet orchestre Tony Oxley joue exclusivement des « electronics », laissant le batteur Jackson Krall colorer percussivement les échanges entre le violoncelle de Okkyung Lee, l’électronique d’Oxley et les sax soprano et sopranino de Harri Sjöström avec le piano de Cecil dans la première partie, alors que dans la deuxième partie, la voix de Cecil disant ses poèmes avec toute son expressivité rugueuse et accentuée est prépondérante. Jackson Krall et Harri Sjöström ont auparavant joué et enregistré avec Cecil Taylor dans les deux Cd’s Qu’a et Qu’a Yuba Live at Irridium Vol.1 et Vol.2 (Cadence) et individuellement dans d’autres CD’s comme le Cecil Taylor Quintet « Lifting the Bandstand » enregistré en 1998 et publié par le même Fundacja Sluchaj avec Paul Lovens, Tristan Honsinger et Teppo Hauta – Aho. Et, bien sûr, Tony Oxley a très souventjoué et enregistré avec Cecil Taylor en duo ou trio avec William Parker et différents groupes pour le label FMP
La musique de ce New Unit tranche fort par rapport aux enregistrements successifs des groupes de Cecil Taylor jusqu’à ce jour. On est plus proche ici de la musique introspective de l’improvisation de chambre « free » « à l’européenne », encore que l’art de Cecil Taylor est basé sur une connaissance profonde de la musique contemporaine occidentale dès le départ. C’est un kaléïdoscope interactif basé sur l’imagination réactive de chaque improvisateur se complétant les uns les autres dans des ramifications arborescentes contrôlées par petites ou moyennes touches. Le jeu de piano de Taylor y est souvent moins dense, moins multidimensionnel et omniprésent que par le passé, moins disert, surtout au départ de cette composition. Un lyrisme plus évident, disons. C’était déjà la voie tracée dans un de ses derniers duos, celui enregistré en 2003 avec le contrebassiste Dominic Duval, The Last Dance publié par Cadence, dont une personne bien informée m’a suggéré que cette publication n’aurait pas été autorisée (?).
Chaque personnalité présente ici vient avec sa musique personnelle, son background et leur rencontre crée une collaboration cohérente et interactive qui se complètent tout en assumant leurs différences. Le dosage des interventions de chacune et chacun est finement mené autour du développement aérien de l’œuvre par le pianiste, son toucher et ses accents rythmiques est un ravissement. Même en jouant moins de notes que par le passé, on reconnaît immédiatement la marque de Cecil. Autour de lui, les musiciens ponctuent leurs interventions de silences et breaks. C’est d’abord la viloncelliste qui entre dans le jeu et ses frottements d’archet oscillent ou vibrionnent, se faisant entendre clairement... Harri Sjöström susurre rythmiquement dans son sax sopranino tout à l’écoute et s’envole de temps à autres. Jackson Krall multiplie les phases de jeu dans des directions presque contradictoires. Petit à petit, le jeu du pianiste s’égaie et revêt momentanément plusieurs incarnations de sa manière, ostinatos bancals, tournoiements en plein clavier, clusters qui n’appartiennent qu’à lui. Au fil du morceau, le saxophoniste est entraîné dans une sarabande de spirales aiguës fragmentées ou le piano explose ou s’élance dans des girations énergétiques ou les deux à la fois. Jackson Krall suractive et presse le pianiste alors que les cordes du violoncelle d’Okkyung Lee crissent, hululent, enflent carrément sous la pression de l’archet en pagaille. Chacun a la présence d’esprit de laisser jouer les autres par instants ou de proposer quelque chose de différent tout en signalant adroitement qu’il ou elle a saisi au vol une idée surgie de nulle part. Et quand la tension décroît, on découvre des contrastes intéressants jusqu'à ce qu'un bref duo piano batterie relance l'improvisation collective vers le haut. c'est alors qu'Oxley intervient à très bon escient avant que la tension descend jusqu'à ce que la voix de Cecil entame sa diction du poème qui couvrira les 44 minutes suivantes. Bref, on reconnaît l’identité taylorienne de la musique ... dans une autre perspective et elle mérite vraiment d'être découverte, même si vous avez déjà écouté ses nombreux albums. À recommander ...
Cecil Taylor Tony Oxley Flashing Spirits Burning Ambulance CD
https://ceciltaylor-bam.bandcamp.com/album/flashing-spirits
Le label Burning Ambulance a publié des albums passionnants comme les quatre superbes volumes de Polarity par le duo de Nate Wooley et Ivo Perelman , chroniqués ici même ou une série d’enregistrements inédits de la tournée 1985 du quartet d’Anthony Braxton avec Marylin Crispell Mark Dresser et Gerry Hemingway en Grande Bretagne que j’aurais dû couvrir dans mon blog. Mais ce duo de Cecil Taylor et de Tony Oxley déjà sold out en CD est tout à fait spécial. Il a été enregistré à l’Outside In Festival, Crawley, UK, le 3 septembre 1988 juste après la résidence de Cecil à Berlin organisée par FMP en juillet 1988. Lors de cette résidence C.T. enregistra une série de duos avec les batteurs free européens : Bennink, Oxley, Lovens, Sommer et Moholo, un résident londonien durant des décennies. Mais aussi en duo avec Derek Bailey, un trio avec Evan Parker et Tristan Honsinger et deux grands orchestres. Par la suite, on assista à une suite ininterrompue d’enregistrements de Cecil Taylor à Berlin publiés par FMP jusqu’à ces dernières années. Depuis la disparition de Cecil en 2018, trois CD’s de duos Taylor & Oxley enregistrés dans la phase plus tardive de leur collaboration ont vu le jour (labels Discus, Fundacja Sluchaj et Jazzwerkstatt). L’intérêt de ce Flashing Spirits est qu’il intervient juste après leur première rencontre (sans avoir jamais joué ensemble auparavant). On trouve chez le batteur d’alors l’engagement physique et la volatilité insensée du free-drumming à l’européenne tiré de la pratique de l’improvisation libre radicale. Extrême qualité sonore du travail des cymbales et métaux dans les passages où le pianiste expose ses différents points de départ mélodico rythmiques comme au début et à partir de la 30ème minute du plat de consistance du Concert, les 38 minutes 21 secondes de Flashing Spirits. Et entre ces deux sections, l’envolée ahurissante « à fond la caisse » (comme on dit en belgo français) qu’on retrouve super bien négociée en crescendo - decrescendo au niveau « vitesse- densité » de jeu, à vous donner le tournis au final de Flashing Spirits. À cette époque Oxley avait juste cinquante ans et Cecil cinquante – huit. Ils pouvaient se permettre de dépenser leur énergie sans compter. Je rappelle qu’âgé de plus de 60 ans, le pianiste donnait des concerts de son groupe de trois heures et plus qui laissaient complètement pantois et lessivés ses collègues nettement plus jeunes. Pour couronner le tout, deux Encores d’anthologie de 4 et 1 minutes. Évidemment le CD est sold out. J’ai dû l’écouter « hors hi-fi ». Incontournable !!
Vasco Trilla & Luis Vicente Ghost Strata Cipsela 13 CD
https://cipsela.bandcamp.com/album/ghost-strata
Le percussionniste espagnol Vasco Trilla fait parler de lui pour son utilisation d'accessoires vibrant sur les peaux, des murmures ou grondements, de tintements ou sonnailles, des timbres frictionnés ou suspendus dans le vide, frottements etc... On découvre un univers sonore percussif organique qui convient parfaitement à la recherche sonore d'un acolyte comme le trompettiste portugais Luis Vicente. Les lèvres de celui-ci créent un langage cuivré, colonne d'air compressée, suraigus outragés, effets de souffle. On aime les frottements de l'archet à même le métal sur la tranche de la cymbale vibrant sur la peau, cela siffle ou une voix d'outre tombe oscille dans l'air. Des combinaisons de frappes - peaux - métaux - cloches - gongs - à même les surfaces des tambours flottent dans l'espace élevant les effets d'air insufflé dans l'embouchure et les tubes de la trompette, pistons poussés à mi-chemin alors qu'une sorte de métallophone improvisé résonne en ritournelle. Il y aussi des sonneries infinies et un moteur actionnant une fine baguette flagellant une sonnaille à toute vitesse alors que pétarade doucement l'embouchure. Ces deux-là créent un univers sonore renouvelé à chaque pièce improvisée. C'est à la fois intrigant, poétique et peu commun qu'on ne trouve pas ailleurs. De l'inouï en quelque sorte. On se laisse séduire, il y a l'aspect ludique, machinique, des objets sonnant et se mouvant en toute indépendance et simultanément dans un chahut concerté isorythmique et les errrances de la trompette transformée en sifflet improbable ou en corne de brume. Une musique d'effets sonores poussées à son paroxysme. C'est fantastique ! Une magnifique leçon de choses bruissante. C'est bien le genre d'albums dont on ne se sépare jamais. On a entendu ces deux musiciens, comme tout un chacun, nous servir l'honorable lingua franca de la free - music. Mais ici, ils font un effort remarquable, méritant et mérité d'une invention d'associations de sons, de timbres, de vibrations, de trouvailles donnant lieu à un univers expressif esthétique tout à fait original. À recommander absolument !!
Marco Colonna Giorgio Pacorig Stefano Giust La Saggezza Degli Elefanti Setola di Maiale 5000 CD .
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM5000
Ces trois musiciens figurent parmi les improvisateurs les plus actifs et volontaires en Italie, un pays où la scène entière du free-jazz international a déferlé durant les années 70 et 80 aux côtés d’une scène locale vivace entreprenante où pullulent encore concerts, clubs et labels de disques dont Setola di Maiale s’est taillée une large place par la grâce du travail acharné de Stefano Giust, le batteur de ce super trio. Vous pensez ! Un label qui compte plus de 500 Cd’s qui couvrent quasiment toute la scène italienne, free et expérimentale de manière quasi exhaustive et nombre d’improvisateurs étrangers. Marco Colonna est un excellent clarinettiste de Rome, tant « basse » que « soprano », qui a développé un travail fantastique ces quinze dernières années. Il faut suivre ses improvisations sinueuses à la clarinette basse basée sur une connaissance profonde des harmonies complexes et chargée d’intensité et d’émotion. Aussi, son jeu est au service des deux camarades, ouvert et volatile de manière à laisser toute la latitude au pianiste Giorgio Pacorig, déjà un vieux routard de la scène avec qui Stefano a enregistré un superbe duo prémonitoire (Cosi Com’è 2024) de ce trio d’exception dont je tiens le CD en les mains. La musique traverse différentes approches émotionnelles et modes de jeux, depuis le trilogue décontracté et introspectif musique de chambre hyper bien détaillée (grand bon point à Stefano à la percussion) jusqu’à l’embardée frénétique de Il Tempo Non Ha Una Storia. On goûtera le lyrisme éperdu de Colonna à la petite clarinette face au doigtés impressionnistes lumineux de Pacorig et aux friselis racés de Giust de la pointe des baguettes dans Moha ou les tortillements et saccades qui débutent Un Oscuro Scrutare et qui finissent par tournoyer avec une belle élégance. On découvrira que l’essence du message de Paul Bley transparaît dans le jeu cristallin et distingué de Giorgio Pacorig. Stefano Giust a atteint une maturité au niveau du free drumming tant au niveau de la légèreté et de la diversité des frappes pour improviser valablement en toute liberté tout en laissant le champ libre à son collègue pianiste et au clarinettiste. Il a l’art de souligner en nuances foisonnantes mais discrètes, car il faut des nuances pour un tel pianiste. C’est naturel, organique et tous les tics de batteur ont été évacués pour laisser place à l’inspiration créative de tous les instants (cfr après la minute 5 d’Un Oscuro Scrutare). En telle compagnie, un souffleur du talent comme Marco Colonna donne le meilleur de lui-même. Certains collectionneurs auditeurs connaisseurs ne suivent quasiment que les valeurs « sûres » prescrites par les chroniqueurs, organisateurs et groupies au détriment du travail de haute qualité. Ce trio de la Sagesse des Éléphants a tout pour convaincre. Un sommet de créativité assumée, rien à jeter !
Et voici en bonus l'histoire du LP Incus 11 Balance (1973) avec Ian Brighton, Radu Malfatti , Frank Perry , Phil Wachsmann & Colin Wood qui m'a été communiquée par Ian Brighton, il y a douze ans via Facebook . Balance est un des meilleurs "anciens" enregistrements de musique improvisée libre des années 70 - 80 , absolument indispensable pour comprendre les possibilités ouvertes par cette pratique.
Évidemment, cet album mirifique que j'ai mis du temps à trouver dans les bacs, est aujourd'hui introuvable et non réédité en Cd ou vinyle
If only you knew the history of this album. The five of us had been playing for a week in Cambridge in a show called Summer Celebration at the CCAT. It was a programme of music and contemporary dance. The first half was individuals from Cambridge and the second half was our group plus improvised dancer Shelly Lea. After the last night Frank was called by Derek Bailey to go to his place in Islington as a slot had opened up on Sunday’s Musician’s Cooperative concert and he wanted us to fill it. Keith Tippet was meant to have played but he had returned from one of the Greek islands where he had been stung by some insect and could not play. We agreed and the following day turned up at Ronnie’s as a quartet as Colin Wood had left to go to Leeds where he was meant to be playing with Lol Coxhil. That is where I first met John Russell who helped me unload my car. As we were about to play there was a shout of Wait for me as Colin unexpectedly arrived carrying the cello above his head. As he slowly set up on the stage he explained that the open air concert with Lol had been cancelled due to heavy rain. However in London it was still a hot and dry summer with a packed audience at the club. Following our performance Derek Bailey spoke to myself and Trevor Taylor as said that he would like to record the music as he could not see the group lasting: there were too many different egos involved. A month later we decamped to Trevor’s studio in Southend where recording became a nightmare. There were leads all over the studio floor picking up breakthrough from the local taxi firm that had to be sorted by wrapping cooking foil around them. When we were finally ready for a take the unpredictable Colin Wood would sometimes get up and say “ I am going for a walk, it seems a nice day” or “ I am going for an Ice cream I will see you later” leaving the rest of us amazed, frustrated and tense. When he did return he kept moving his microphone in the middle of a take so we would have to start recording again. After four days of very testing attempts to get one piece of good improvisation we just had short snaps of it yet not a whole session of any decent length. It was Saturday morning and we returned to the studio to pack up our equipment. Colin had left early for another gig. So the four of us instead of packing up decided to have one more go at recording a piece of length and quality. The result: it went beautifully and became the A side, if you like and Frank wanted to call it Constellations of Force. Later Phil, myself and Trevor sorted through the rest of the recorded material to create the best of the short recorded pieces on the B side of the album. Frank got involved with design of the cover and wanted the front to represent the Ying and the Yang of improvisation providing a balance between the two forces hence the name Balance and on the rear side we included a photograph of our time in Cambridge and a poem by E.E Cummings that I thought reflected our time by the seaside of Southend. Needless to say that Colin who wasn’t involved with the production was slightly peeved that we had done something without him. I went round to Evan Parker’s house in Twickenham to agree the final touches. We had to do that because of schedules of printing and pressing. We were surprised, because on its release the album was receiving good reviews from people such as Charles Fox on Jazz Today and other Jazz oriented musical publications. Unfortunately there were only 500 vinyl recordings pressed and today they have become scarce. Nevertheless looking back over fifty years it was an experience to cherish although slightly frustrating at times. In 1976 when I was in Hamburg having Breakfast with Elvin Jones, Tony Oxley, Howard Riley and Phil Wachsmann I met saxophonist Pat Labarbera who told me that he had a copy of Balance bought from a store in San Francisco. Isn’t that odd? At the time Derek was right the about the group’s longevity as it lasted for two more gigs in 74/75 and then folded because as the individuals involved were interested in other activities. However the recorded music has survived and can be enjoyed by some 50 years later.
Consacré aux musiques improvisées (libre, radicale,totale, free-jazz), aux productions d'enregistrements indépendants, aux idées et idéaux qui s'inscrivent dans la pratique vivante de ces musiques à l'écart des idéologies. Nouveautés et parutions datées pour souligner qu'il s'agit pour beaucoup du travail d'une vie. Orynx est le 1er album de voix solo de J-M Van Schouwburg (1996 - 2005). https://orynx.bandcamp.com
28 janvier 2026
25 janvier 2026
Derek Bailey & Tony Bevan/ Daniel Studer Sebastian Strinning Daniel Weber/ Ahmed : Pat Thomas - Seymour Wright - Joel Grip - Antonin Gerbal
Derek Bailey & Tony Bevan River Monsters
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/river-monsters
Liam Stefani a rassemblé un superbe pot-pourri d’enregistrements des années 1998-1999 tirés de cassettes, Mini discs ou CDr’s documentant dix duos du guitariste Derek Bailey et du saxophoniste Tony Bevan, un spécialiste du saxophone basse. Fort heureusement, les deux premiers morceaux du 7 octobre 1999 où Derek joue de la guitare acoustique et Tony du sax basse sont assez clairs et distinctifs au niveau de la qualité de l’enregistrement. Les enregistrements solos de Derek Bailey à la six cordes acoustique « archtop » (chevalet !) sont très souvent ce que j’appelle des « compositions » structurées intentionnellement du début à la fin (cfr les « Domestic Pieces » du LP Public & Domestic Pieces rééditées sur le label Emanem en CD, « Aïda » LP Incus 40 ou « Drop Me Off at 96th » sur le label Scatter lui-même en CD). C’est absolument succulent. Bailey s’y efforce d’outrepasser les limites de la virtuosité alors que le saxophoniste ponctue sagement. Question guitare acoustique proprement dit, c’est à mon avis un sommet de l’œuvre de Bailey d’un point de vue guitaristique, alors que la coordination entre les deux improvisateurs n’a rien de folichon. Le 3ème nous ramène à un événement Company de 1988 dans lequel Bailey avait invité une multitude d’activistes free dont le très jeune Alex Ward, alors âgé de 14 ans, La Donna Smith et Davey Williams, un musicien islandais et Tony Bevan. Dans ces neuf premières minutes initiales de leur collaboration, Bevan joue du sax ténor et tente avec un sincère degré de réussite de coïncider avec les pièges méandreux des tournoiements inouïs du plectre de notre phénomène dans les sphères harmoniques. Son souffle et son articulation sursautent en glissant et étirant les notes tout en soustrayant et élidant avec précision le superflu. Aspiré par le maelstrom atonal d’une guitare soigneusement amplifiée, l’alors jeune Tony Bevan s’insère super bien tout en jouant sur la pointe des pieds alors que le guitariste encercle la quintessence d’intervalles distendus avec des harmoniques crépitantes et une sûreté rythmique étonnante. Une cassette « lettre » de réponse de Derek à une cassette envoyée par Tony où celui-ci improvise au saxophone en solo, dans laquelle il accompagne à la guitare ses commentaires verbaux que seuls des amateurs endurcis décrypteront leur sens profond et relativement caché à l’égard de la tentative musicale de son destinataire. Du pur Derek Bailey goguenard et sarcastique. Avec la guitare de DB amplifiée à la mist’en flûte et agressive à souhait , Tony Bevan livre une sacrée bataille en insufflant des accents puissants et des déchirures bruissantes de la colonne d’air face aux pilonnages saccadés de Bailey sur les frettes dans les morceaux de juillet de 1998. Voici le détail précis des morceaux :
01 and 02 recorded 07 October 1999 by Tony Bevan at 14 Downs Road, London E5 8DD. 03 recorded 04 September 1988 in a Company event at the Outside In Festival, The Hawth, Crawley. 04 undated cassette letter recorded by Derek Bailey at home in London. 05 to 07 recorded 14 January 1998 by Tony Bevan at 14 Downs Road, London E5 8DD. 08 to 10 recorded 20 July 1998 by Toby Hrycek-Robinson at Moat Studios, South London. Audio transfers by Steven Cossar / mastered by Olaf Rupp - with thanks photograph by Karen Brookman. Si Olaf Rupp (guitariste lui aussi) s’y est mis avec son talent, il ne faut pas rêver un meilleur son et celui, âpre, des sessions de 1998 convient bien à l’urgence de la musique jouée. Tony Bevan est ici à son sommet granuleux et pesant en diable. Super document !
Cut and Cue Daniel Studer Sebastian Strinning Daniel Weber Creative Sources CS869CD
Crédits : Daniel Studer Kontrabass Sebas1an Strinning Tenorsaxophon, Bassklarinet, Kontrabassklarinet Daniel Weber Schlagzeug.
https://creativesources.bandcamp.com/album/cut
Une composition de Daniel Studer, Cut and Cue (21:22) et une autre signée Studer, Strinning et Weber, Sea and Seed. Vous entendrez rarement un trio sax – contrebasse – batterie débuter de la sorte. Si ce groupe a adopté l’instrumentation rituelle du free-jazz, c’est pour mieux mettre en évidence ses possibilités créatives au niveau de structures pensées au service de la créativité sans mimiquer des habitudes bien ancrées qui font que ça lasse. Du côté du contrebassiste compositeur, on appréciera son focus sur le jeu col legno, soit des battements rapides et millimétrés du revers boisé de l’archet sur les cordes. Il commence seul et est suivi par le batteur, lui-même tout à fait remarquable dans un drive échevelé et pointilliste du bout des baguettes agitées en une profusion asymétrique. S’ajoute ensuite le souffle hachuré et mordant du souffleur au sax ténor. En fait, il s’agit d’une suite où un ou deux des trois comparses travaillent une approche très précise indiquée dans la partition dans des duos séquencés entre l’un ou l’autre et de brefs trios que soulignent des conclusions ou amorces en solo ou carrément un silence. Le souffleur alterne ses interventions en passant du sax ténor aux clarinettes basse et contrebasse d’une fois à l’autre. Un découpage du temps dans un montage précis de dialogues à la fois préconçus et instantanés/ spontanés. Pour ce faire, les trois musiciens exploitent de multiples options sonores et instrumentales. Leur expérience de l’improvisation engendre une croissance de l’empathie ludique et de la complexité des échanges au départ des éléments bien distincts du début.
Le deuxième et dernier morceau de 15:12 , Sea and Seed, est signé Daniel Studer Sebastian Strinning et Daniel Weber. Il s’agit sans doute d’une composition qui débute dans un quasi silence suivi par des sqwaïiïkkk de la pointe de la baguette sur le métal d’un cymbale ou le souffle maugréant en boucle de Strinning. Cela fluctue précautionneusement par des arrêts sur image ou des passages obligés et on transite d’un quasi minimalisme - ambiance très aérée tant pour la percussion, la contrebasse ou la clarinette contrebasse vers une activité quasi souterraine et anarchique un moment (percussion !). Clarinette contrebasse seule distillant des gargouillements suivie ensuite par quelques notes tenues à l’archet … Un contraste se crée plusieurs instants entre les vifs coups d’archets puis les grincements d’harmoniques face au jeu zen du percussionniste. Puis le silence. Un album intéressant ou des formes contingentées encapsulent avec distinction la pratique de l’improvisation libre échantillonnée avec précision et une dynamique parfaite.
Ahmed - Nickelsdorf Konfrontationen 2025.07.25. Pat Thomas (piano) - Seymour Wright (alto sax) - Joel Grip (cbasse) - Antonin Gerbal (drums)
https://www.youtube.com/watch?v=WeE1TJVppuc
Poouuhh ! Hard free atavique et tout en trippes ! Le quartet Ahmed existe depuis une dizaine d’années et est focalisé dans une relecture cryptique de la musique d’Ahmed – Abdul Malik, un grand contrebassiste de jazz moderne d’origine soudanaise. Abdul - Malik a joué et enregistré avec Thelonious Monk au Five Spot (Johny Griffin et Roy Haines), mais aussi avec Art Blakey et Randy Weston dans les années 50 et s’est tourné ensuite vers les musiques proche orientales en étudiant le qanun et l’oud (soit cithare et luth orientaux). Il a voyagé en Afrique pour des recherches ethno-musicographiques et commencé à jouer du oud déjà dans les années 50. Il participe à un concert de Coltrane au Village Vanguard en novembre 1961 dans une version d’India. Dans les années 60, il a publié une série d’albums étonnants comme Ahmed Abdul-Malik ‘s Middle Eastern Music, Sounds of Africa et The Eastern Moods of Ahmed Abdul-Malik tout en participant à des enregistrements d’outsiders d’avant-garde comme Walt Dickerson ou Ken Mc Intyre ou la chanteuse Odessa et notre cher Earl Hines, pianiste créateur du jazz dont je vénère spécialement les qualités d’improvisateur génial. Je ne sais pas si cela nous mène à ce que j’écoute pour le moment, leur concert de Nickelsdorf Konfrontationen 25 juillet 2025. Ils ont d’ailleurs publié quelques albums en vinyle ou Cd introuvables – sold out et un coffret de 5 CD, Giant Beauty qui excède ma capacité acheteuse du moment, tout frais compris. Mais avec ce concert sur Youtube vous allez être servis. Pat Thomas est un extraordinaire pianiste britannique d’origine jamaïcaine et versé dans le soufisme et la culture africaine. C’est un artiste du niveau créatif des Matthew Shipp etc… qui joue avec autant de talent et d’ouverture avec un large panel d’improvisateurs d’inspiration souvent très différentes. Ici le quartet est drivé et martelé par le batteur français Antonin Gerbal et le bassiste Joel Grip de la mouvance « Umlaut » , à la fois un collectif franco-berlinois et un label de disques risqué et passionnant. Ici ça tape et ça chauffe sauvagement. Cela me rappelle le quartet The Return of the New Thing des années 1995 – 2007 avec J.L. Guionnet, Dan Warburton, François Fuchs et Edward Perraud. Pat Thomas enragé pilonne le clavier avec une fureur qui outrepasse la folie de Kees Hazevoet, l’ornithologue néerlandais à qui les patrons de clubs et les organisateurs envoyaient des factures salées de réparation de piano (faut dire qu’il jouait avec Bennink ou Lovens ou Moholo au paroxysme de la panzer muzik teutonne). Et pour couronner le tout, il y a Seymour Wright un sax alto découvert dans la mouvance d’Eddie Prévost et Sebastian Lexer il y a quasi 25 ans. Avec la maturité et pour la cause de la musique de Ahmed, il est passé à une forme d’expressionnisme rentré, mais furibond en soufflant comme un enragé, dilatant outrageusement la matité de sa sonorité tel un borborygme articulé comme des voix d’outre-tombe. Je vous invite à vous plonger là-dedans, et surtout ceux qui sont des fanas de Brötzmann, Gustafsson ou Frank Wright, ils vont découvrir quelque chose !! Il y a une violence tellurique dans cette musique incandescente, indescriptible. Bien sûr je n’ai pas écouté les autres albums d’Ahmed. Voici le lien de Giant Beauty : https://www.discogs.com/release/30374771-%D8%A3%D8%AD%D9%85%D8%AF-Ahmed-Giant-Beauty
Bonne chance !!
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/river-monsters
Liam Stefani a rassemblé un superbe pot-pourri d’enregistrements des années 1998-1999 tirés de cassettes, Mini discs ou CDr’s documentant dix duos du guitariste Derek Bailey et du saxophoniste Tony Bevan, un spécialiste du saxophone basse. Fort heureusement, les deux premiers morceaux du 7 octobre 1999 où Derek joue de la guitare acoustique et Tony du sax basse sont assez clairs et distinctifs au niveau de la qualité de l’enregistrement. Les enregistrements solos de Derek Bailey à la six cordes acoustique « archtop » (chevalet !) sont très souvent ce que j’appelle des « compositions » structurées intentionnellement du début à la fin (cfr les « Domestic Pieces » du LP Public & Domestic Pieces rééditées sur le label Emanem en CD, « Aïda » LP Incus 40 ou « Drop Me Off at 96th » sur le label Scatter lui-même en CD). C’est absolument succulent. Bailey s’y efforce d’outrepasser les limites de la virtuosité alors que le saxophoniste ponctue sagement. Question guitare acoustique proprement dit, c’est à mon avis un sommet de l’œuvre de Bailey d’un point de vue guitaristique, alors que la coordination entre les deux improvisateurs n’a rien de folichon. Le 3ème nous ramène à un événement Company de 1988 dans lequel Bailey avait invité une multitude d’activistes free dont le très jeune Alex Ward, alors âgé de 14 ans, La Donna Smith et Davey Williams, un musicien islandais et Tony Bevan. Dans ces neuf premières minutes initiales de leur collaboration, Bevan joue du sax ténor et tente avec un sincère degré de réussite de coïncider avec les pièges méandreux des tournoiements inouïs du plectre de notre phénomène dans les sphères harmoniques. Son souffle et son articulation sursautent en glissant et étirant les notes tout en soustrayant et élidant avec précision le superflu. Aspiré par le maelstrom atonal d’une guitare soigneusement amplifiée, l’alors jeune Tony Bevan s’insère super bien tout en jouant sur la pointe des pieds alors que le guitariste encercle la quintessence d’intervalles distendus avec des harmoniques crépitantes et une sûreté rythmique étonnante. Une cassette « lettre » de réponse de Derek à une cassette envoyée par Tony où celui-ci improvise au saxophone en solo, dans laquelle il accompagne à la guitare ses commentaires verbaux que seuls des amateurs endurcis décrypteront leur sens profond et relativement caché à l’égard de la tentative musicale de son destinataire. Du pur Derek Bailey goguenard et sarcastique. Avec la guitare de DB amplifiée à la mist’en flûte et agressive à souhait , Tony Bevan livre une sacrée bataille en insufflant des accents puissants et des déchirures bruissantes de la colonne d’air face aux pilonnages saccadés de Bailey sur les frettes dans les morceaux de juillet de 1998. Voici le détail précis des morceaux :
01 and 02 recorded 07 October 1999 by Tony Bevan at 14 Downs Road, London E5 8DD. 03 recorded 04 September 1988 in a Company event at the Outside In Festival, The Hawth, Crawley. 04 undated cassette letter recorded by Derek Bailey at home in London. 05 to 07 recorded 14 January 1998 by Tony Bevan at 14 Downs Road, London E5 8DD. 08 to 10 recorded 20 July 1998 by Toby Hrycek-Robinson at Moat Studios, South London. Audio transfers by Steven Cossar / mastered by Olaf Rupp - with thanks photograph by Karen Brookman. Si Olaf Rupp (guitariste lui aussi) s’y est mis avec son talent, il ne faut pas rêver un meilleur son et celui, âpre, des sessions de 1998 convient bien à l’urgence de la musique jouée. Tony Bevan est ici à son sommet granuleux et pesant en diable. Super document !
Cut and Cue Daniel Studer Sebastian Strinning Daniel Weber Creative Sources CS869CD
Crédits : Daniel Studer Kontrabass Sebas1an Strinning Tenorsaxophon, Bassklarinet, Kontrabassklarinet Daniel Weber Schlagzeug.
https://creativesources.bandcamp.com/album/cut
Une composition de Daniel Studer, Cut and Cue (21:22) et une autre signée Studer, Strinning et Weber, Sea and Seed. Vous entendrez rarement un trio sax – contrebasse – batterie débuter de la sorte. Si ce groupe a adopté l’instrumentation rituelle du free-jazz, c’est pour mieux mettre en évidence ses possibilités créatives au niveau de structures pensées au service de la créativité sans mimiquer des habitudes bien ancrées qui font que ça lasse. Du côté du contrebassiste compositeur, on appréciera son focus sur le jeu col legno, soit des battements rapides et millimétrés du revers boisé de l’archet sur les cordes. Il commence seul et est suivi par le batteur, lui-même tout à fait remarquable dans un drive échevelé et pointilliste du bout des baguettes agitées en une profusion asymétrique. S’ajoute ensuite le souffle hachuré et mordant du souffleur au sax ténor. En fait, il s’agit d’une suite où un ou deux des trois comparses travaillent une approche très précise indiquée dans la partition dans des duos séquencés entre l’un ou l’autre et de brefs trios que soulignent des conclusions ou amorces en solo ou carrément un silence. Le souffleur alterne ses interventions en passant du sax ténor aux clarinettes basse et contrebasse d’une fois à l’autre. Un découpage du temps dans un montage précis de dialogues à la fois préconçus et instantanés/ spontanés. Pour ce faire, les trois musiciens exploitent de multiples options sonores et instrumentales. Leur expérience de l’improvisation engendre une croissance de l’empathie ludique et de la complexité des échanges au départ des éléments bien distincts du début.
Le deuxième et dernier morceau de 15:12 , Sea and Seed, est signé Daniel Studer Sebastian Strinning et Daniel Weber. Il s’agit sans doute d’une composition qui débute dans un quasi silence suivi par des sqwaïiïkkk de la pointe de la baguette sur le métal d’un cymbale ou le souffle maugréant en boucle de Strinning. Cela fluctue précautionneusement par des arrêts sur image ou des passages obligés et on transite d’un quasi minimalisme - ambiance très aérée tant pour la percussion, la contrebasse ou la clarinette contrebasse vers une activité quasi souterraine et anarchique un moment (percussion !). Clarinette contrebasse seule distillant des gargouillements suivie ensuite par quelques notes tenues à l’archet … Un contraste se crée plusieurs instants entre les vifs coups d’archets puis les grincements d’harmoniques face au jeu zen du percussionniste. Puis le silence. Un album intéressant ou des formes contingentées encapsulent avec distinction la pratique de l’improvisation libre échantillonnée avec précision et une dynamique parfaite.
Ahmed - Nickelsdorf Konfrontationen 2025.07.25. Pat Thomas (piano) - Seymour Wright (alto sax) - Joel Grip (cbasse) - Antonin Gerbal (drums)
https://www.youtube.com/watch?v=WeE1TJVppuc
Poouuhh ! Hard free atavique et tout en trippes ! Le quartet Ahmed existe depuis une dizaine d’années et est focalisé dans une relecture cryptique de la musique d’Ahmed – Abdul Malik, un grand contrebassiste de jazz moderne d’origine soudanaise. Abdul - Malik a joué et enregistré avec Thelonious Monk au Five Spot (Johny Griffin et Roy Haines), mais aussi avec Art Blakey et Randy Weston dans les années 50 et s’est tourné ensuite vers les musiques proche orientales en étudiant le qanun et l’oud (soit cithare et luth orientaux). Il a voyagé en Afrique pour des recherches ethno-musicographiques et commencé à jouer du oud déjà dans les années 50. Il participe à un concert de Coltrane au Village Vanguard en novembre 1961 dans une version d’India. Dans les années 60, il a publié une série d’albums étonnants comme Ahmed Abdul-Malik ‘s Middle Eastern Music, Sounds of Africa et The Eastern Moods of Ahmed Abdul-Malik tout en participant à des enregistrements d’outsiders d’avant-garde comme Walt Dickerson ou Ken Mc Intyre ou la chanteuse Odessa et notre cher Earl Hines, pianiste créateur du jazz dont je vénère spécialement les qualités d’improvisateur génial. Je ne sais pas si cela nous mène à ce que j’écoute pour le moment, leur concert de Nickelsdorf Konfrontationen 25 juillet 2025. Ils ont d’ailleurs publié quelques albums en vinyle ou Cd introuvables – sold out et un coffret de 5 CD, Giant Beauty qui excède ma capacité acheteuse du moment, tout frais compris. Mais avec ce concert sur Youtube vous allez être servis. Pat Thomas est un extraordinaire pianiste britannique d’origine jamaïcaine et versé dans le soufisme et la culture africaine. C’est un artiste du niveau créatif des Matthew Shipp etc… qui joue avec autant de talent et d’ouverture avec un large panel d’improvisateurs d’inspiration souvent très différentes. Ici le quartet est drivé et martelé par le batteur français Antonin Gerbal et le bassiste Joel Grip de la mouvance « Umlaut » , à la fois un collectif franco-berlinois et un label de disques risqué et passionnant. Ici ça tape et ça chauffe sauvagement. Cela me rappelle le quartet The Return of the New Thing des années 1995 – 2007 avec J.L. Guionnet, Dan Warburton, François Fuchs et Edward Perraud. Pat Thomas enragé pilonne le clavier avec une fureur qui outrepasse la folie de Kees Hazevoet, l’ornithologue néerlandais à qui les patrons de clubs et les organisateurs envoyaient des factures salées de réparation de piano (faut dire qu’il jouait avec Bennink ou Lovens ou Moholo au paroxysme de la panzer muzik teutonne). Et pour couronner le tout, il y a Seymour Wright un sax alto découvert dans la mouvance d’Eddie Prévost et Sebastian Lexer il y a quasi 25 ans. Avec la maturité et pour la cause de la musique de Ahmed, il est passé à une forme d’expressionnisme rentré, mais furibond en soufflant comme un enragé, dilatant outrageusement la matité de sa sonorité tel un borborygme articulé comme des voix d’outre-tombe. Je vous invite à vous plonger là-dedans, et surtout ceux qui sont des fanas de Brötzmann, Gustafsson ou Frank Wright, ils vont découvrir quelque chose !! Il y a une violence tellurique dans cette musique incandescente, indescriptible. Bien sûr je n’ai pas écouté les autres albums d’Ahmed. Voici le lien de Giant Beauty : https://www.discogs.com/release/30374771-%D8%A3%D8%AD%D9%85%D8%AF-Ahmed-Giant-Beauty
Bonne chance !!
23 janvier 2026
Stefano Leonardi & Antonio Bertoni/ Vasco Trilla & Liba Villavecchia/ Erhard Hirt Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues / Ivo Perelman & Leo Smith
Stefano Leonardi & Antonio Bertoni. Fuoco Sacro AUT Records
https://autrecords.bandcamp.com/album/fuoco-sacro
J’aurais dû chroniquer ce magnifique album de cet excellent duo entre le flûtiste Stefano Leonardi et du percussionniste – accessoiriste Antonio Bertoni beaucoup plus tôt. La faute en revient à Messenger de Facebook qui exige un code à caractère unique. Mais comme c’est hyper labyrinthique , cette simagrée, celui qui me communique des DL via ce canal peut parfois attendre. Surtout que les albums digitaux se succèdent. Fuoco Sacro, c’est de la super improvisation basée sur la multiplications de pulsations et des techniques de souffle percussives pour laquelle la technique d’accentuation sur l’embouchure, la projection du son et les effets de souffle sont primordiales. On a pu décrire cette approche comme étant « du folklore imaginaire » , étiquette facile , mais tout à fait légitime chez nos duettistes. En effet à ses flûtes classiques dont un flute basse Leonardi ajoute à sa panoplie les launeddas sardes (tumbu), le dilli kaval, Turc , une flûte étrusque en albâtre et un xun basse chinois, soit une sorte de gros occarina en terre cuite. Tout ce qu’il joue avec talent et sensibilité est coordonné avec les inventions rythmiques et sonores d’Antonio Bertoni. Son travail à l’archet sur un waterphone est littéralement cosmique. Il utilise aussi des instruments à cordes africains, la batterie avec sensibilité.
Parmi les instruments africains qui bourdonnent et vibrent , le guimbri entre autresn se détachent un vièle ngoni (ou njarka ?) dont il tire des agréments sur le mode pentatonique comme un véritable natif Nelle Mani (en 6). De même le kaval est parfait sous les doigts de Stefano (7 A tocchetti). On se croirait quelques parts en Anatolie pour de vrai ! Il se fait que j’ai écouté une pléthore de disques de musique traditionnelle qu’elle soit savante ou « de villages »`. Stefano Leonardi fait pleurer les harmoniques avant d’en tirer des sons « alternatifs ». S’il arrive que ceux qui s’aventurent avec des instruments d’autre cultures sont souvent superficiels ou pas trop inspirés, ces deux là touchent la timbale haut la main. Plus on avance dans l’album, plus les surprises fusent et l’émotion monte d’un cran. D’ailleurs pour la finale, deux musiciens traditionnels les rejoignent pour la dixième pièce. C’est parfaitement réussi, sincère et ouvert. Une belle découverte d’une autre facette du travail de Stefano Leonardi qui à mon avis est plus personnelle ou originale. Son collègue a vraiment beaucoup de talent. À écouter avec le plus grand plaisir.
Asebeia Vasco Trilla & Liba Villavecchia FMR CD0611-0321
https://libavillavecchia.bandcamp.com/album/asebeia
Ça fait quelque temps que ce CD a été publié (2021). J’en ai eu connaissance et une copie lorsqu’une caisse de CD’s m’est parvenue du label FMR après un premier envoi disparu. Sans doute les douanes belges, car le colis provenait de Grande – Bretagne post-Brexit. En plus, le site de FMR a cessé d’être entretenu. Bref . L’esapagnol Vasco Trilla est depuis une douzaine d’années un percussionniste assez demandé dans les sphères de la musique improvisée avec ces objets, accessoires, mobiles et son inventivité. On peut l’entendre avec Luis Vicente, Florian Stoffner, les Rodrigues père et fils, Szilard Mezei, Yedo Gibson, Don Malfon, Mars Williams et de nombreux artistes quasi-inconnus mais toujours vraiment intéressants. Liba Villavecchia est un saxophoniste ténor ou alto, mais ici au sax alto, qui fait partie de la communauté des improvisateurs de Barcelone. Il a joué et enregistré avec Agusti Fernandez et forme le groupe Hung Mung avec Trillia, le guitariste Diego Calcedo et le joueur de synthé El Pricto. Les voici en duo, et si l’album commence dans une direction free-free jazz, on entend dès le début que le souffleur a une personnalité particulière avec ses grands écarts d’intervalles en escaliers asymétriques. Mais au fil des huit morceaux intitulés avec des mots en grec comme Koinos, Eudalmonia, Platis, Akolasia, Ataraxia, etc… Le travail sur les sonorités, la décharge d’explosions- implosions, les vibrations des peaux, les sons tenus et suspendus des percussions métalliques (gongs), les contorsions, la qualité des échanges, l’acuité de la rencontre, la mise en commun de timbres qui coïncident par leurs fréquences et leurs intensités, les murmures imprévisibles l’infinitésimal dans le détail des timbres étirés, des frottements d’archet sur la tranche de cymbales ou de tam-tams, … bourdonnements – grincements. Leur éveil mutuel aux sonorités qui s’agrègent crée une profonde empathie et aboutit à la perception de forces naturelles inconnues. C’est en tout point remarquable.
Münster Erhard Hirt Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Creative Sources CS875CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/m-nster
Vous allez me dire que je couvre souvent les Rodrigues et leurs très nombreux albums sur le label Creative Sources du père Ernesto Rodrigues (alto). Mais, dans le cas précis de Münster, nous avons affaire au troisième larron, le guitariste Erhard Hirt qui dans mon jeune temps avait joué avec Paul Lytton et Wolfgang Fuchs et pas longtemps ce qui est bien dommage. À mon avis Erhard Hirt est un guitariste électrique complètement « électroniquifié » comme trop peu (ou très peu) y parviennent de manière aussi dynamique, colorée, plastique et multiforme. Et sa démarche apporte une nouvelle dimension au travail des deux cordistes , Ernesto l’altiste et Guilherme le violoncelliste, deux artistes dont je n’arrive pas à me lasser tant ils diversifient leurs jeux avec et en fonction des nombreux artistes avec qui ils enregistrent et se produisent en concert. Et même, lorsque l’on a déjà entendu Erhard Hirt auparavant (le quartet XPact, ressuscité il y a quelques années ainsi que ses deux albums précédents pour Creative Sources, Trails avec Richard Scott, Willi Kellers et Klaus Kürvers, et Weiterbauen avec Dietrich Petzold et Kürvers à nouveau), il y a toujours du neuf au tournant. Fort heureusement, Erhard Hirt est devenu plus présent avec Lytton et Stefan Keune, même si son camarade Hans Schneider nous a quittés.
La musique du trio est multiforme, kaléïdoscopique, hyper détaillée, en constante mutation morphologique dans une interpénétration rhizomique pluridimensionnelle sans qu’on puisse la labelliser. Il y a là une complexité profondément réfléchie et intensément ludique qui culminent dans les interactions des deux derniers morceaux avec des chassés croisés sauvages ou pointillistes animés.La diversité des approches sonores, le goût bruitiste, la rage et la raison froide s'entremêlent naurellement. En tout point plus que remarquable. La finesse du travail « électronique » du guitariste n’a d’égal que le raffinement des deux cordistes et leur expérience de l’improvisation collective et du dosage précis de toutes leurs interventions imaginatives. Quatre improvisations numérotées en chiffres romains pour un total de plus de 33 minutes font voyager notre perception et notre imagination dans de resplendissants paysages sonores. Une excellente réussite.
Duologues 5 Ivo Perelman & Leo Smith Ibeji Records
https://music.youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_n24c_FdmCSj-eWMtpVcBRWmkAYegXaMxo
J'apprécie particulièrement Ivo Perelman dans sa démarche de rencontre intime et profonde avec tous les "brillants invités" avec qui il grave ces magnifiques duos. À l'aube du free-jazz, Leo Smith était connu pour concerts solos tout en nuances aussi châtoyants que radicaux. On se souvient de Silence avec Braxton et Jenkins datant de 1969, le duo avec Marion Brown (etleurs petites percussions),le trio feutré avec le vibraphone de Bobby Naughton et la clarinette de Perry Robinson et ses solos énigmatiques pour qui carburait au gros rouge qui tâche des Frank Wright et Peter Brötzmann. Et c'est dans cette dimension éthérée, lyrique et exploratoire, feutrée et doucement incisive, qu'évolue cette superbe session que les deux artistes vous offrent en digital. Ils inventent de merveilleuses défragmentations mélodiques, des élans de souffles généreux sur la pointe des pieds, des échanges précis quasi concertés, des divagations poétiques, des sonorités flottantes suspendues dans l'air ambiant, des notes distendues qui s'élèvent ou meurent doucement, ou le son éclatant du pavillon qui s'assombrit de suite.Et les extrêmes aigus d'Ivo et le cuivrage moëlleux de Wadada Leo. On y entend la permanence du souffle du jazz et mille détails et sonorités intimistes, vaporeuses, cuivrées poussant l'expression instrumentale à une vocalité transcendante faite d'ombres et de lueurs, d'émotions existentielles, de brumes voilées et d'éclats suraigus, ... dérapages contrôlés, tressauts de l'inconscient. Une sorte de blues diaphane pointe de ci de là... Même à force d'écouter attentivement, on n'arrive pas en faire le tour. C'est un appel du vide qui se remplit indéfiniment. Une merveille totale !
https://autrecords.bandcamp.com/album/fuoco-sacro
J’aurais dû chroniquer ce magnifique album de cet excellent duo entre le flûtiste Stefano Leonardi et du percussionniste – accessoiriste Antonio Bertoni beaucoup plus tôt. La faute en revient à Messenger de Facebook qui exige un code à caractère unique. Mais comme c’est hyper labyrinthique , cette simagrée, celui qui me communique des DL via ce canal peut parfois attendre. Surtout que les albums digitaux se succèdent. Fuoco Sacro, c’est de la super improvisation basée sur la multiplications de pulsations et des techniques de souffle percussives pour laquelle la technique d’accentuation sur l’embouchure, la projection du son et les effets de souffle sont primordiales. On a pu décrire cette approche comme étant « du folklore imaginaire » , étiquette facile , mais tout à fait légitime chez nos duettistes. En effet à ses flûtes classiques dont un flute basse Leonardi ajoute à sa panoplie les launeddas sardes (tumbu), le dilli kaval, Turc , une flûte étrusque en albâtre et un xun basse chinois, soit une sorte de gros occarina en terre cuite. Tout ce qu’il joue avec talent et sensibilité est coordonné avec les inventions rythmiques et sonores d’Antonio Bertoni. Son travail à l’archet sur un waterphone est littéralement cosmique. Il utilise aussi des instruments à cordes africains, la batterie avec sensibilité.
Parmi les instruments africains qui bourdonnent et vibrent , le guimbri entre autresn se détachent un vièle ngoni (ou njarka ?) dont il tire des agréments sur le mode pentatonique comme un véritable natif Nelle Mani (en 6). De même le kaval est parfait sous les doigts de Stefano (7 A tocchetti). On se croirait quelques parts en Anatolie pour de vrai ! Il se fait que j’ai écouté une pléthore de disques de musique traditionnelle qu’elle soit savante ou « de villages »`. Stefano Leonardi fait pleurer les harmoniques avant d’en tirer des sons « alternatifs ». S’il arrive que ceux qui s’aventurent avec des instruments d’autre cultures sont souvent superficiels ou pas trop inspirés, ces deux là touchent la timbale haut la main. Plus on avance dans l’album, plus les surprises fusent et l’émotion monte d’un cran. D’ailleurs pour la finale, deux musiciens traditionnels les rejoignent pour la dixième pièce. C’est parfaitement réussi, sincère et ouvert. Une belle découverte d’une autre facette du travail de Stefano Leonardi qui à mon avis est plus personnelle ou originale. Son collègue a vraiment beaucoup de talent. À écouter avec le plus grand plaisir.
Asebeia Vasco Trilla & Liba Villavecchia FMR CD0611-0321
https://libavillavecchia.bandcamp.com/album/asebeia
Ça fait quelque temps que ce CD a été publié (2021). J’en ai eu connaissance et une copie lorsqu’une caisse de CD’s m’est parvenue du label FMR après un premier envoi disparu. Sans doute les douanes belges, car le colis provenait de Grande – Bretagne post-Brexit. En plus, le site de FMR a cessé d’être entretenu. Bref . L’esapagnol Vasco Trilla est depuis une douzaine d’années un percussionniste assez demandé dans les sphères de la musique improvisée avec ces objets, accessoires, mobiles et son inventivité. On peut l’entendre avec Luis Vicente, Florian Stoffner, les Rodrigues père et fils, Szilard Mezei, Yedo Gibson, Don Malfon, Mars Williams et de nombreux artistes quasi-inconnus mais toujours vraiment intéressants. Liba Villavecchia est un saxophoniste ténor ou alto, mais ici au sax alto, qui fait partie de la communauté des improvisateurs de Barcelone. Il a joué et enregistré avec Agusti Fernandez et forme le groupe Hung Mung avec Trillia, le guitariste Diego Calcedo et le joueur de synthé El Pricto. Les voici en duo, et si l’album commence dans une direction free-free jazz, on entend dès le début que le souffleur a une personnalité particulière avec ses grands écarts d’intervalles en escaliers asymétriques. Mais au fil des huit morceaux intitulés avec des mots en grec comme Koinos, Eudalmonia, Platis, Akolasia, Ataraxia, etc… Le travail sur les sonorités, la décharge d’explosions- implosions, les vibrations des peaux, les sons tenus et suspendus des percussions métalliques (gongs), les contorsions, la qualité des échanges, l’acuité de la rencontre, la mise en commun de timbres qui coïncident par leurs fréquences et leurs intensités, les murmures imprévisibles l’infinitésimal dans le détail des timbres étirés, des frottements d’archet sur la tranche de cymbales ou de tam-tams, … bourdonnements – grincements. Leur éveil mutuel aux sonorités qui s’agrègent crée une profonde empathie et aboutit à la perception de forces naturelles inconnues. C’est en tout point remarquable.
Münster Erhard Hirt Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Creative Sources CS875CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/m-nster
Vous allez me dire que je couvre souvent les Rodrigues et leurs très nombreux albums sur le label Creative Sources du père Ernesto Rodrigues (alto). Mais, dans le cas précis de Münster, nous avons affaire au troisième larron, le guitariste Erhard Hirt qui dans mon jeune temps avait joué avec Paul Lytton et Wolfgang Fuchs et pas longtemps ce qui est bien dommage. À mon avis Erhard Hirt est un guitariste électrique complètement « électroniquifié » comme trop peu (ou très peu) y parviennent de manière aussi dynamique, colorée, plastique et multiforme. Et sa démarche apporte une nouvelle dimension au travail des deux cordistes , Ernesto l’altiste et Guilherme le violoncelliste, deux artistes dont je n’arrive pas à me lasser tant ils diversifient leurs jeux avec et en fonction des nombreux artistes avec qui ils enregistrent et se produisent en concert. Et même, lorsque l’on a déjà entendu Erhard Hirt auparavant (le quartet XPact, ressuscité il y a quelques années ainsi que ses deux albums précédents pour Creative Sources, Trails avec Richard Scott, Willi Kellers et Klaus Kürvers, et Weiterbauen avec Dietrich Petzold et Kürvers à nouveau), il y a toujours du neuf au tournant. Fort heureusement, Erhard Hirt est devenu plus présent avec Lytton et Stefan Keune, même si son camarade Hans Schneider nous a quittés.
La musique du trio est multiforme, kaléïdoscopique, hyper détaillée, en constante mutation morphologique dans une interpénétration rhizomique pluridimensionnelle sans qu’on puisse la labelliser. Il y a là une complexité profondément réfléchie et intensément ludique qui culminent dans les interactions des deux derniers morceaux avec des chassés croisés sauvages ou pointillistes animés.La diversité des approches sonores, le goût bruitiste, la rage et la raison froide s'entremêlent naurellement. En tout point plus que remarquable. La finesse du travail « électronique » du guitariste n’a d’égal que le raffinement des deux cordistes et leur expérience de l’improvisation collective et du dosage précis de toutes leurs interventions imaginatives. Quatre improvisations numérotées en chiffres romains pour un total de plus de 33 minutes font voyager notre perception et notre imagination dans de resplendissants paysages sonores. Une excellente réussite.
Duologues 5 Ivo Perelman & Leo Smith Ibeji Records
https://music.youtube.com/playlist?list=OLAK5uy_n24c_FdmCSj-eWMtpVcBRWmkAYegXaMxo
J'apprécie particulièrement Ivo Perelman dans sa démarche de rencontre intime et profonde avec tous les "brillants invités" avec qui il grave ces magnifiques duos. À l'aube du free-jazz, Leo Smith était connu pour concerts solos tout en nuances aussi châtoyants que radicaux. On se souvient de Silence avec Braxton et Jenkins datant de 1969, le duo avec Marion Brown (etleurs petites percussions),le trio feutré avec le vibraphone de Bobby Naughton et la clarinette de Perry Robinson et ses solos énigmatiques pour qui carburait au gros rouge qui tâche des Frank Wright et Peter Brötzmann. Et c'est dans cette dimension éthérée, lyrique et exploratoire, feutrée et doucement incisive, qu'évolue cette superbe session que les deux artistes vous offrent en digital. Ils inventent de merveilleuses défragmentations mélodiques, des élans de souffles généreux sur la pointe des pieds, des échanges précis quasi concertés, des divagations poétiques, des sonorités flottantes suspendues dans l'air ambiant, des notes distendues qui s'élèvent ou meurent doucement, ou le son éclatant du pavillon qui s'assombrit de suite.Et les extrêmes aigus d'Ivo et le cuivrage moëlleux de Wadada Leo. On y entend la permanence du souffle du jazz et mille détails et sonorités intimistes, vaporeuses, cuivrées poussant l'expression instrumentale à une vocalité transcendante faite d'ombres et de lueurs, d'émotions existentielles, de brumes voilées et d'éclats suraigus, ... dérapages contrôlés, tressauts de l'inconscient. Une sorte de blues diaphane pointe de ci de là... Même à force d'écouter attentivement, on n'arrive pas en faire le tour. C'est un appel du vide qui se remplit indéfiniment. Une merveille totale !
4 janvier 2026
Patrizia Oliva Francesco Costa Stefano Giust / Tom Jackson & Daniel Thompson / Bertrand Gauguet & Jean – Luc Petit / Tell No Lies : Edoardo Marraffa Filippo Orefice Nicola Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini
C ro m o s oma Pa t riz ia O li va F ra nc esc o C ost a St ef a no G iu st Setola di Maiale SM 4930.
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4930
Un extrait audio youtube : https://www.youtube.com/watch?v=qG9z5kOboM0
On a pu entendre la paire Patrizia Oliva (voix) et Stefano Giust (percussions), ensemble ou séparément, dans différents contextes esthétiques. Mais rien nous préparait à un tel enregistrement en compagnie du souffleur multi-instrumentiste Francesco Costa. Le graphisme de la pochette reprenant les noms des artistes et les crédits des nombreux instruments et objets utilisés dans cette étrange et magnifique musique espace les lettres de chaque mot en césurant les mots et syllabes par des espaces vides un peu à l’instar de la conception de la musique de C RO M O S OM A. Le mastering a été confié à Ilya Belorukov, un artiste improvisateur Petersbourgeois notable pour son approche conceptuelle et minimaliste. Je ne vais pas rapporter ici la liste considérable d’instruments joués isolément avec délicatesse par les trois musiciens-enne. Cromosma est une incontestable réussite, vaguement proche d’enregistrements du Gruppo Nuova Consonanza, tout au long de 30’30’’ d’un seul tenant. Chaque artiste passe soigneusement d’un instrument à l’autre sans se coordonner au départ avec une préférence pour une prise de son rapprochée et un étalement dans le temps d’interventions isolées ou légèrement tuilées d’un instrumentarium hyper diversifié et hybride. La concentration et le placement de chaque instant de jeu aussi « zen » a demandé beaucoup de concentration et de répétitions. Cela s’anime un peu vers la fin et les actions se croisent avec une superbe lisibilité à la fin d’une trajectoire kaléidoscopique étirée dans la durée. Je cite des instruments au hasard juste pour vous faire une idée : richiami per uccelli, melodica soprano, foglio di metallo, fisarmonica giocattolo, tromba, clarinetto con tubo in silicone, piastra sonora, campane in ottone, sintetizzatore monotron foglio di plastica, tromba , conchiglie, batteria , piatti selezionati , wind gong, glockenspiel pentatonico, woodenblocks, etc… imprimés sur la pochette avec une multitude d’espaces entre les lettres comme on peut l’entendre dans cette merveilleuse et rare musique. Le label Setola di Maiale a un catalogue exponentiel et est l’œuvre éditoriale de Stefano Giust qui assure tous les graphismes de chaque CD paru ( on approche les 500 numéros). Leur travail est essentiel dans le paysage des musiques expérimentales et improvisées en Italie. Maintenant que SdM s'est impliqué dans de nombreuses sphères créatives tant italiennes qu'internationales, le label se focalise plus sur des réussites incontestatables comme celle-ci plutôt que de fonctionner comme un journal de bord de la scène péninsulaire tout azymut. Autre réalisation exceptionnelle le NONO Percussion Ens. "Excantatious" avec Giust, Cristiano Calganile et Gino Robair (!). Avec Creative Sources d’Ernesto Rodrigues, Setola di Maiale est un label unique en Europe, ouvrant son énorme catalogue à des initiatives diversifiées au possible permettant à de très nombreux artistes créatifs de s’exprimer librement sans aucune orientation précise idéologico-esthético- tasse de thé et cahier de charges pointilleux, casse-bonbon à la longue, chaque artiste créatif méritant d’être apprécié et traité selon ses propres termes. Lui et ses camarades ont multiplié les expériences dans différentes approches et perspectives musicales. Voici une œuvre qui occupe une place à part, fascinante, subtile et rare par la sensibilité et la conception peu commune. À recommander, surtout si vous voulez sortir des sentiers battus.
Tom Jackson / Daniel Thompson Dark Kitchen Confront Records Core 58
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/dark-kitchen
Je vous donne souvent des nouvelles du guitariste Daniel Thompson (Violet en solo Where the Butterflies Go avec John Edwards et le Runcible Quintet récemment). Lui et son camarade clarinettiste Tom Jackson ont une déjà longue histoire ensemble dans le Hunt at the Brook trio avec le « violiste » Benedict Taylor et ou Nauportus avec le percussionniste Vid Drasler. Après avoir entendu souvent Tom Jackson, je suis très content de noter que sa façon d’improviser a évolué en travaillant le son de l’intérieur et de multiples sonorités expressives tout en conservant son flegme britannique dans la sphère clarinette « contemporaine » dont il est un expert. Sa sonorité peut se faire lunaire, vaporeuse, suave, granuleuse, mordante ou pleine d’aspérités, de glissandi, de vibrations aiguës, acides d’harmoniques extrêmes et de spirales tuilées faisant saute mouton par dessus ou en dessous d’harmonies compexes et mouvantes, d’intervalles distendus en jouant sur la tonalité, mixant modal et atonal. Çà tombe bien que son collègue Daniel Thompson sache attendre, jouer clairsemé, profiler des zig-zags, contredire ou commenter subtilement. Mais aussi s’emballer dans des doigtés contradictoires où les intervalles et clusters se chevauchent vers les quatre points cardinaux. Ou les harmoniques qui fusent et les notes en escaliers s’espacent ou s’accélèrent subitement à la poursuite des spirales en mutation de son collègue. Quatre improvisations notées One, Two, Three, Four enregistrées le 15 avril 2023 au Dark Kitchen studio s’étalent sur 20 :38, 5 :45, 7 :17 et 7 :02. Le dialogue fonctionne et les actions des deux complices se complètent tout en divaguant ou en concluant des mouvements longs ou très courts avec de beaux effets de surprise, des sursauts accidentés. C’est très réussi et procure un grand plaisir d’écoute tant les variations et les idées abondent et s’intègrent dans des flux renouvelés. Encore chapeau au travail d'édition de l'infatigable Mark Wastell !
Radiesthésie Bertrand Gauguet / Jean – Luc Petit Unrec records CD UNREC 251 2025
https://unensemble.bandcamp.com/album/radiesth-sie
Duo saxophones alto et baryton (Bertrand Gauguet) et clarinette contrebasse et saxophone soprano (Jean-Luc Petit). 59 minutes 19 sec pour cinq morceaux en suspension dans l’air ambiant à la recherche de sons, de vibrations, de murmures, de souffles, de correspondances… les titres : Le pendule de Thot , L’effet idéomoteur, l’antenne de Lecher, L’effet Barnum, Sonusmancie. Ces deux musiciens sont membres de UN, un collectif d’improvisation radicale porté sur la recherche sonore, de nouvelles formes et de processus de création musicale. Depuis son album solo Etwa (Creative Sources) il y a si longtemps, Bertrand Gauguet a évolué dans la création d’ambiances mystérieuses retenant son souffle et les filets de sons qui fluctuent lentement dans le champ auditif. Il utilise des techniques alternatives de souffle, de configuration de l’espace buccal autour du bec et de l’anche qu’il fait vibrer dans des fréquences implosées et des textures recherchées. Les hauteurs des notes voyagent, se plient, s’élèvent de quelques commas mesurés , les timbres oscillent et se granulent avec précision, téléguidés par la coordination des mouvements du corps et de l’expiration et des positions des clés fermées ouvertes ou à peine obturées avec des doigtés qu’on pense être aléatoires. Si le baryton est un super instrument pour déraper et altérer les sons, la compagnie de la clarinette contrebasse de Jean- Luc Petit est providentielle. Depuis l’enregistrement solitaire de Matière des Souffles (improvising beings), Jean-Luc Petit s’est affirmé et a monté en puissance créative. On le constate dans ces remarquables duos avec la tromboniste Christiane Bopp (L’écorce et la Salive) et avec le percussionniste Laurent Paris (Présence). Gauguet et Petit s’enrichissent leurs différences et de leurs différences dans un échange fructueux de correspondances sonores, imbrications de timbres, d’implosions, de sons graveleux et d’harmoniques extrêmes, déchirantes ou ombreuses. Il y autant d poésie zen que de prolégomènes inférés dans ce qui se révèle être une science des sons et de leurs propriétés qui frôlent l’aléatoire et transite vers l’imprévisible. Plusieurs écoutes sont nécessaires pour pénétrer cet entrelac de timbres, fêlures et scories et se laisser guider comme dans un rêve pour y trouver un ou plusieurs chemins dans l'espace auditif parmi les forces d’attraction géodésiques et telluriques que cette musique suggère.
Mantica Tell No Lies AUT137 Edoardo Marraffa Filippo Orefice Nicola Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini + invités
https://autrecords.bandcamp.com/album/mantica
Cela doit bien être le sixième CD de Tell No Lies, assurément un des meilleurs combos européens de jazz « avec rythmes » plus « free » tout comme Die Entaüschung de Rudi Mahall Axel Dörner, Jan Roder .. et leur nouveau batteur… Si ce groupe de Bologne est un collectif soudé, le compositeur arrangeur en est le pianiste Nicola Guazzaloca qui a concocté huit compositions qui font plus qu’évoquer la géniale Brotherhood of Breath de Chris McGregor, un des plus étonnants orchestres de Jazz entre la fin des années 60 et la fin des 70. Tout comme la Brotherhood, Tell No Lies parsème son programme de séquences free totalement improvisées en guise d’introduction pour construire graduellement l’architecture du morceau qui se met en place avec une superbe rythmique chaloupée (cfr 4/ Diva), et quelle rythmique ! Le trio de base piano, Guazzaloca, basse Luca Bernard et batterie Andrea Grillini fonctionne à plein régime et ne rate aucun break. Quelle cohésion ! Frontalement, la paire de sax ténor Edoardo Marraffa et Filippo Orifice assène des riffs efficaces type kwela, mambo entre musique latino des Îles Craïbes et kwela ou highlife africain ou projette des solos rageurs, Marraffa, duettiste des Ravageurs avec Guazzaloca, double au sax sopranino. Comme la communauté des musiciens de Bologne est très soudée, s’ajoutent des potes dans plusieurs morceaux en fonction des besoins de leur écriture et des arrangements. Il faut dire que toute cette musique est superbement envoyée et que les interventions s'enchaînent à ravir. Piero Bittolo Bon, un sérieux client, intervient au sax alto dans 3 compositions et une à la flûte basse. Le Tromboniste Federico Pierantoni au trombone dans 4 pièces, Elena Maestrini fait une apparition au soprano et Federico Eterno, un solo de sax bariton en 1. Celui-ci ajoute son sax alto dans Bagai (5) à la paire de sax ténors de Flavio Bertozzi et Gianluca Varone, un copain toujours présent quand il s’agit de donner un coup de main dans cette magnifique communauté. Et le violoncelliste Francesco Guerri avec qui Guazzaloca a gravé un chef d'oeuvre , Keep Your Hands Free chroniqué ici-même le 2 janvier. Pour le plaisir de swinguer intelligemment, Tell No Lies, c’est sincère, profondément ressenti , absolument pas formaté et joyeusement efficace. Du vrai Jazz qui saute les barrières tout en swingant "original" !
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4930
Un extrait audio youtube : https://www.youtube.com/watch?v=qG9z5kOboM0
On a pu entendre la paire Patrizia Oliva (voix) et Stefano Giust (percussions), ensemble ou séparément, dans différents contextes esthétiques. Mais rien nous préparait à un tel enregistrement en compagnie du souffleur multi-instrumentiste Francesco Costa. Le graphisme de la pochette reprenant les noms des artistes et les crédits des nombreux instruments et objets utilisés dans cette étrange et magnifique musique espace les lettres de chaque mot en césurant les mots et syllabes par des espaces vides un peu à l’instar de la conception de la musique de C RO M O S OM A. Le mastering a été confié à Ilya Belorukov, un artiste improvisateur Petersbourgeois notable pour son approche conceptuelle et minimaliste. Je ne vais pas rapporter ici la liste considérable d’instruments joués isolément avec délicatesse par les trois musiciens-enne. Cromosma est une incontestable réussite, vaguement proche d’enregistrements du Gruppo Nuova Consonanza, tout au long de 30’30’’ d’un seul tenant. Chaque artiste passe soigneusement d’un instrument à l’autre sans se coordonner au départ avec une préférence pour une prise de son rapprochée et un étalement dans le temps d’interventions isolées ou légèrement tuilées d’un instrumentarium hyper diversifié et hybride. La concentration et le placement de chaque instant de jeu aussi « zen » a demandé beaucoup de concentration et de répétitions. Cela s’anime un peu vers la fin et les actions se croisent avec une superbe lisibilité à la fin d’une trajectoire kaléidoscopique étirée dans la durée. Je cite des instruments au hasard juste pour vous faire une idée : richiami per uccelli, melodica soprano, foglio di metallo, fisarmonica giocattolo, tromba, clarinetto con tubo in silicone, piastra sonora, campane in ottone, sintetizzatore monotron foglio di plastica, tromba , conchiglie, batteria , piatti selezionati , wind gong, glockenspiel pentatonico, woodenblocks, etc… imprimés sur la pochette avec une multitude d’espaces entre les lettres comme on peut l’entendre dans cette merveilleuse et rare musique. Le label Setola di Maiale a un catalogue exponentiel et est l’œuvre éditoriale de Stefano Giust qui assure tous les graphismes de chaque CD paru ( on approche les 500 numéros). Leur travail est essentiel dans le paysage des musiques expérimentales et improvisées en Italie. Maintenant que SdM s'est impliqué dans de nombreuses sphères créatives tant italiennes qu'internationales, le label se focalise plus sur des réussites incontestatables comme celle-ci plutôt que de fonctionner comme un journal de bord de la scène péninsulaire tout azymut. Autre réalisation exceptionnelle le NONO Percussion Ens. "Excantatious" avec Giust, Cristiano Calganile et Gino Robair (!). Avec Creative Sources d’Ernesto Rodrigues, Setola di Maiale est un label unique en Europe, ouvrant son énorme catalogue à des initiatives diversifiées au possible permettant à de très nombreux artistes créatifs de s’exprimer librement sans aucune orientation précise idéologico-esthético- tasse de thé et cahier de charges pointilleux, casse-bonbon à la longue, chaque artiste créatif méritant d’être apprécié et traité selon ses propres termes. Lui et ses camarades ont multiplié les expériences dans différentes approches et perspectives musicales. Voici une œuvre qui occupe une place à part, fascinante, subtile et rare par la sensibilité et la conception peu commune. À recommander, surtout si vous voulez sortir des sentiers battus.
Tom Jackson / Daniel Thompson Dark Kitchen Confront Records Core 58
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/dark-kitchen
Je vous donne souvent des nouvelles du guitariste Daniel Thompson (Violet en solo Where the Butterflies Go avec John Edwards et le Runcible Quintet récemment). Lui et son camarade clarinettiste Tom Jackson ont une déjà longue histoire ensemble dans le Hunt at the Brook trio avec le « violiste » Benedict Taylor et ou Nauportus avec le percussionniste Vid Drasler. Après avoir entendu souvent Tom Jackson, je suis très content de noter que sa façon d’improviser a évolué en travaillant le son de l’intérieur et de multiples sonorités expressives tout en conservant son flegme britannique dans la sphère clarinette « contemporaine » dont il est un expert. Sa sonorité peut se faire lunaire, vaporeuse, suave, granuleuse, mordante ou pleine d’aspérités, de glissandi, de vibrations aiguës, acides d’harmoniques extrêmes et de spirales tuilées faisant saute mouton par dessus ou en dessous d’harmonies compexes et mouvantes, d’intervalles distendus en jouant sur la tonalité, mixant modal et atonal. Çà tombe bien que son collègue Daniel Thompson sache attendre, jouer clairsemé, profiler des zig-zags, contredire ou commenter subtilement. Mais aussi s’emballer dans des doigtés contradictoires où les intervalles et clusters se chevauchent vers les quatre points cardinaux. Ou les harmoniques qui fusent et les notes en escaliers s’espacent ou s’accélèrent subitement à la poursuite des spirales en mutation de son collègue. Quatre improvisations notées One, Two, Three, Four enregistrées le 15 avril 2023 au Dark Kitchen studio s’étalent sur 20 :38, 5 :45, 7 :17 et 7 :02. Le dialogue fonctionne et les actions des deux complices se complètent tout en divaguant ou en concluant des mouvements longs ou très courts avec de beaux effets de surprise, des sursauts accidentés. C’est très réussi et procure un grand plaisir d’écoute tant les variations et les idées abondent et s’intègrent dans des flux renouvelés. Encore chapeau au travail d'édition de l'infatigable Mark Wastell !
Radiesthésie Bertrand Gauguet / Jean – Luc Petit Unrec records CD UNREC 251 2025
https://unensemble.bandcamp.com/album/radiesth-sie
Duo saxophones alto et baryton (Bertrand Gauguet) et clarinette contrebasse et saxophone soprano (Jean-Luc Petit). 59 minutes 19 sec pour cinq morceaux en suspension dans l’air ambiant à la recherche de sons, de vibrations, de murmures, de souffles, de correspondances… les titres : Le pendule de Thot , L’effet idéomoteur, l’antenne de Lecher, L’effet Barnum, Sonusmancie. Ces deux musiciens sont membres de UN, un collectif d’improvisation radicale porté sur la recherche sonore, de nouvelles formes et de processus de création musicale. Depuis son album solo Etwa (Creative Sources) il y a si longtemps, Bertrand Gauguet a évolué dans la création d’ambiances mystérieuses retenant son souffle et les filets de sons qui fluctuent lentement dans le champ auditif. Il utilise des techniques alternatives de souffle, de configuration de l’espace buccal autour du bec et de l’anche qu’il fait vibrer dans des fréquences implosées et des textures recherchées. Les hauteurs des notes voyagent, se plient, s’élèvent de quelques commas mesurés , les timbres oscillent et se granulent avec précision, téléguidés par la coordination des mouvements du corps et de l’expiration et des positions des clés fermées ouvertes ou à peine obturées avec des doigtés qu’on pense être aléatoires. Si le baryton est un super instrument pour déraper et altérer les sons, la compagnie de la clarinette contrebasse de Jean- Luc Petit est providentielle. Depuis l’enregistrement solitaire de Matière des Souffles (improvising beings), Jean-Luc Petit s’est affirmé et a monté en puissance créative. On le constate dans ces remarquables duos avec la tromboniste Christiane Bopp (L’écorce et la Salive) et avec le percussionniste Laurent Paris (Présence). Gauguet et Petit s’enrichissent leurs différences et de leurs différences dans un échange fructueux de correspondances sonores, imbrications de timbres, d’implosions, de sons graveleux et d’harmoniques extrêmes, déchirantes ou ombreuses. Il y autant d poésie zen que de prolégomènes inférés dans ce qui se révèle être une science des sons et de leurs propriétés qui frôlent l’aléatoire et transite vers l’imprévisible. Plusieurs écoutes sont nécessaires pour pénétrer cet entrelac de timbres, fêlures et scories et se laisser guider comme dans un rêve pour y trouver un ou plusieurs chemins dans l'espace auditif parmi les forces d’attraction géodésiques et telluriques que cette musique suggère.
Mantica Tell No Lies AUT137 Edoardo Marraffa Filippo Orefice Nicola Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini + invités
https://autrecords.bandcamp.com/album/mantica
Cela doit bien être le sixième CD de Tell No Lies, assurément un des meilleurs combos européens de jazz « avec rythmes » plus « free » tout comme Die Entaüschung de Rudi Mahall Axel Dörner, Jan Roder .. et leur nouveau batteur… Si ce groupe de Bologne est un collectif soudé, le compositeur arrangeur en est le pianiste Nicola Guazzaloca qui a concocté huit compositions qui font plus qu’évoquer la géniale Brotherhood of Breath de Chris McGregor, un des plus étonnants orchestres de Jazz entre la fin des années 60 et la fin des 70. Tout comme la Brotherhood, Tell No Lies parsème son programme de séquences free totalement improvisées en guise d’introduction pour construire graduellement l’architecture du morceau qui se met en place avec une superbe rythmique chaloupée (cfr 4/ Diva), et quelle rythmique ! Le trio de base piano, Guazzaloca, basse Luca Bernard et batterie Andrea Grillini fonctionne à plein régime et ne rate aucun break. Quelle cohésion ! Frontalement, la paire de sax ténor Edoardo Marraffa et Filippo Orifice assène des riffs efficaces type kwela, mambo entre musique latino des Îles Craïbes et kwela ou highlife africain ou projette des solos rageurs, Marraffa, duettiste des Ravageurs avec Guazzaloca, double au sax sopranino. Comme la communauté des musiciens de Bologne est très soudée, s’ajoutent des potes dans plusieurs morceaux en fonction des besoins de leur écriture et des arrangements. Il faut dire que toute cette musique est superbement envoyée et que les interventions s'enchaînent à ravir. Piero Bittolo Bon, un sérieux client, intervient au sax alto dans 3 compositions et une à la flûte basse. Le Tromboniste Federico Pierantoni au trombone dans 4 pièces, Elena Maestrini fait une apparition au soprano et Federico Eterno, un solo de sax bariton en 1. Celui-ci ajoute son sax alto dans Bagai (5) à la paire de sax ténors de Flavio Bertozzi et Gianluca Varone, un copain toujours présent quand il s’agit de donner un coup de main dans cette magnifique communauté. Et le violoncelliste Francesco Guerri avec qui Guazzaloca a gravé un chef d'oeuvre , Keep Your Hands Free chroniqué ici-même le 2 janvier. Pour le plaisir de swinguer intelligemment, Tell No Lies, c’est sincère, profondément ressenti , absolument pas formaté et joyeusement efficace. Du vrai Jazz qui saute les barrières tout en swingant "original" !
1 janvier 2026
Improv & sketch for humanity # 2 in Brussels curated by Quentin Stokart/ Francesco Guerri & Nicolà Guazzaloca/ Neil Metcalfe Adrian Northover Daniel Thompson John Edwards Marcello Magliocchi/ Mia Zabelka Ola Rzepka Lukasz Marciniak / Marcello Magliocchi Adrian Northover Domenico Saccente
Sessions 'Improv & sketch for humanity'-series in Brussels ‘Walter’ Werkplaats Walter label
https://werkplaatswalter.bandcamp.com/album/improv-sketch-2
This music was recorded at Werkplaats Walter on Nov. 8th, 2025. It was the second 'Improv & sketch for humanity'-series, curated by Quentin Stokart. All proceeds of the evening went to Mamas for Africa. mamasforafrica.be/en/
All proceeds from this digital release will be donated to good causes as well
SKETCH & IMPROV #2
From 00:00 to 10:00
Katrishania Renata - voice Eric Thielemans - drums Peter Jacquemyn - bass Gašper Piano - guitar
from 10:00 to 20:00
Filippo Gillono - guitar Thomas Olbrechts - saxophone Pierre Michel Zaleski - voice
from 20:00 to 30:00
Chiara Bacci - voice and effects Cristiano Elias - guitar Stan Maris - accordion Frans Van Isacker - saxophone Mattia Massolini - arbrasson
from 30:00 to 40:00
Žiga Ipavec - drums Augusto Pirodda - piano Marta Frigo - voice Giotis Damianidis - guitar
from 40:00 to 50:00
Cécile Broché - violin Joachim Devillé - trumpet Andrés Navarro García - snare Quentin Stokart – guitar
Recorded on the 8th of November 2025 at Werkplaats Walter by Johannes Bellinck.Mixed by Quentin Stokart.
Je vous mets tel quel le détail de cette session d’improvisation collective conçue et organisée par le guitariste Belge Quentin Stokart au Walter à Bruxelles pour ne pas devoir tout expliquer au niveau des faits et crédits.
Si Bruxelles semblait ne pas être « la » ville où ça se passe en musiques improvisées, il y a en effet de nombreuses initiatives et un nombre croissant de praticiens depuis le temps où Peter Jacqmyn, Mike Goyvaerts, Guy Strale et moi-même essayaient de développer une sorte de scène marginale. Réunir vingt improvisateurs différents, les faire jouer successivement dans des groupes « qui n’ont jamais joué ensemble » dans différentes approches est quelque chose de très positif. Je me suis moi-même attelé à des Festivals Rencontre où le personnel de chaque groupe était décidé quasiment sur le moment, obligeant chaque artiste à envisager possibilités et conséquences, risques et volonté de concentration vers le collectif, plutôt que vers son projet fétiche personnel. C’est autant un plaisir de la rencontre qu’une ouverture - apprentissage nécessaire pour que de tels artistes, excellents ici et à l’écoute, bonifientet évoluent. Chaque nouvelle situation (combinaison d’instruments et de personnalités) pousse l’improvisateur mis au pied du mur à évoluer et à adapter ses ressources et son imagination à créer dans l’instant avec les moyens du bord, dans l’inconnu, exigence d'une réflexion personnelle appropriée. C’est à la fois une expression artistique musicale et un essai, une tentative où, on l’entend ici, la seule soirée du 25 novembre 2025 donne lieu à cinquante minutes de musique réussie, attestant la maturité grandissante de ces improvisateurs Bruxellois. Car c’est le challenge : il faut que ça fonctionne, que chacun soit convaincu, musiciens et public. Cohérence, écoute, lisibilité, sens collectif, qualité intrinsèque individuelle indéniable et plaisir de jouer et d'écouter. L'occasion d'écouter et d'apprécier ses collègues, qui est une véritable école en soi. Passons les classements et Best of 2025 des critiques. Ce qui compte, c’est que des auditeurs qui auraient pu être présents ce jour - là aient eu quelque chose à écouter avec plaisir et intérêt et à en tirer une informationou impression positive. Il y eut par le passé à Bruxelles des moments de cafouillage dans ce genre d’entreprises. Ici, on perçoit un niveau qualitatif de conscience de la création collective qui fera dire à plusieurs : « Ah oui la musique improvisée libre, c’est super ! ». Et multigénérationnel avec la complicité de quatre dames! Et surtout, il y a la voix humaine qui se trouve à l’honneur, les instrumentistes laissant un bel espace aux chanteuses et chanteur. Bravo ! Un affaire à suivre !
Keep Your Hands Free Francesco Guerri & Nicolà Guazzaloca The Angelica & Mavarta Concerts Aut Records
https://autrecords.bandcamp.com/album/keep-your-hands-free
Dans le plus pur style multi-dimensionnel où Everything Is Allowed & Everything Can Happen un excellent duo d’improvisation libre documenté en quatre sélections dans le contenu de deux concerts donnés à Angelica – Teatro San Leonardo (Bologna) et à Centro Culturale Mavarta (Sant’Mario d’Enza, respectivement en 2022 (9:59 et 9:32 ) et en 2025 (16:24 et 10 :19). Le pianiste Nicolà Guazzaloca est sûrement un des improvisateurs parmi les plus capables et expérimentés dans son pays, l’Italie. À Bologne, il joue depuis plus trois décennies un rôle central dans l’activité musicale « improvisée – jazz d’avant-garde » mais aussi éducative et organisationnelle, entre autres à la Scuola Popolare di Musica Ivan illitch. Il contribue aussi au design et à des œuvres d’art pour les pochettes de CD’s de plusieurs labels impliqués dans l’improvisation : Amirani, Aut et Klopotek. S’il a peu joué avec des artistes internationaux ou « fait carrière » en multipliant les concerts à l’étranger, il a un talent fou pour faire monter le niveau qualitatif, l’urgence créative etc.. avec une intense sincérité dans l’instantavec quiconque qui lui semble à la hauteur. Un artiste d’exception qui sait faire surgir le meilleur avec le camarade qu’il s’est choisi et chez qui il a compris le potentiel. Surtout dans la scène dite locale ou avec des outsiders « connus » comme l’altiste Szilard Mezei, le saxophoniste Gianni Mimmo ou le pianiste Thollem Mc Donas ou moins connus comme le flûtiste Nils Gerold, les saxophonistes Trevor Tim Briscoe et Edoardo Maraffa , le batteur Stefano Giust (Mr Setola di Maiale), sans parler de son groupe de jazz Tell No Lies à la bolognaise 100%.
Parmi ses amis fidèles de sa région, il y a ce violoncelliste chercheur, Francesco Guerri dont j’avais apprécié en son temps un excellent duo autoproduit avec le guitariste Chris Iemulo. C’est le genre de gars qui en veut, s’acharne sur la matière, fait vibrer les boyaux d’un archet rageur et décline une série de cas de figures sonores avec un bel aplomb. Leurs échanges fonctionnent à merveille mettant en évidence le merveilleux doigté irrégulier, multicolore et sautillant ou austère, c’est selon, du pianiste. On est très proche de la qualité des Van Hove et Schweizer. Ces quatre pièces sont vraiment emballantes, le pianiste livrant accessoirement quelques démonstrations de son énorme talent expressif et son sens de la trouvaille qui vous laisse une marque dans la mémoire à l’instar des éclairs de génie de Fred Van Hove. Une qualité rythmique alliée à un toucher très précis dans l’univers du piano contemporain en phase avec les facéties du violoncelliste. Un art naturel de stopper les cordes en jouant au clavier avec un sens achevé de scansions spontanées chevillées aux sursauts boiteux des pizzicatos sauvages de Guerri alternés d’un ou deux mouvements élégiaques à l’archet. Le sens du dosage et l’art de passer à autre chose un moment , relâcher la tension pour s’acoquiner ensuite. Il faut les suivre un instant après l’autre, car les formes se succèdent en moins de temps qu’il faut pour le dire .. et ils ont l’art de l’exprimer tout naturellement. C’est conceptuellement remarquable et c’est joué avec une formidable conviction. Et aussi beaucoup d’émotions , de ces passages en douceur qui dilatent le temps jusqu’au silence. Et Francesco Guerri laisse de côté les violoncellismes pour jouer des filets de son, des effilades soyeuses minimalistes. Un beau duo et Your Hands Are Free !
The Runcible Quintet “Two” Neil Metcalfe Adrian Northover Daniel Thompson John Edwards Marcello Magliocchi CD auto-produit.
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/two
The Runcible Quintet nous livre le cinquième album de sa trilogie depuis leurs débuts ensemble en 2016. Une belle histoire : le percussionniste Italien Marcello Magliocchi se fait inviter à tout hasard à Londres pour quelques gigs dont deux en ma compagnie et celle de notre camarade commun Matthias Boss. Parmi ces gigs, une rencontre avec le saxophoniste Adrian Northover et le guitariste Daniel Thompson qui toure à l’avantage de tout le monde. Réalisant la veine d’avoir sous la main un percussionniste inspiré et expérimenté comme Marcello, trop peu actif dans ses Pouilles natales et das la péninsule malgré son grand talent, Adrian et Daniel suggèrent de rééditer la rencontre en rassemblant le flûtiste Neil Metcalfe, admiré par la scène British dont Dunmall, Rogers, Parker et cie , et le contrebassiste John Edwards, un des improvisateurs les plus demandés de la planète (Brötzmann, Gayle, R.Mitchell, Dunmall, Evan Parker, Sophie Agnel, Mark Sanders, Steve Noble, John Butcher et mon copain Paul Hubweber). Adrian et John sont des partenaires depuis des décennies dans B-Shop For the Poor, puis les Remote Viewers avec David Petts, bien avant que John ne joue de la contrebasse. La musique plus fluide, soyeuse et atomisée des Runcibles (proche de certaines phases du Spontaneous Music Ensemble) est faite comme un gant pour Magliocchi, Thompson et Metcalfe, ces deux là jouant en duo depuis quelques années. Mais elle convient très bien à Edwards, lequel était déjà un fan convaincu et connaisseur de l’improvisation libre radicale dès le sortir de son adolescence. Il a d’ailleurs acheté les disques Incus à leur sortie bien avant même d’explorer la contrebasse. C’est un vrai puriste toujours partant pour se prêter à une expérience avec des potes. Leur musique multiforme qui se raréfie autant qu’elle se dilate tout au long des cinq pièces enregistrées dans la Christchurch de Blackfriars au sud de la Tamise. C’est le lieu actuel des Horse Improvised Series organisées par Sue Lynch auxquelles Northover donne toute son assistance. Si une quantité intéressante d’occurrences sonores en mutation évolue sur une durée totale de plus de cinquante minutes, on n’a pas le sentiment que le temps s’éternise. Il a tendance à couler d’une source qui ne se tarit jamais et dont le flux ralentit au point de sembler statique ou s’égaie dans un chahut insaisissable mais follement lisible, tactile, vibrionnant et organique. Ça se réécoute avec attention et la délicatesse impressionniste n’est pas la moindre de leur qualité. Avec sagacité, Adrian ne s’impose pas en souffleur énergétique avec son sax soprano, mais suit le tendre flûtiste Neil Metcalfe comme son ombre. Neil, un lutin des écarts microtonaux, une lumière du lyrisme dodécaphonique webernien ludique (un des musiciens préférés de Paul Dunmall himself, Phil Gibbs et Paul Rogers, mais aussi John Stevens, Lol Coxhill, Evan Parker etc…) de la génération précédente des pionniers etc… alors que les guitariste et contrebassiste jouent leurs parties de cordistes pointillistes, gratteurs, frotteurs, pizzicateurs avec un usage bienvenu du silence. Magliocchi tique - tique - taque, crisse, râcle, vibre la résonance des peaux, scie les métaux, anime de l’intérieur sans jamais surjouer, fondu dans la masse aérée translucide, se laissant deviner … Ça semble se ressembler alors que cela ne fait qu’évoluer, se transformer, changer de perspectives, de ralentir en suspendant les sons par-dessus le vide…. Avec un travail sur la dynamique sonore fraternel, collectif télépathique. Le contraste entre l’aspect mélodique du souffle du flûtiste et les sonorités buissonnières abstraites de la basse, de la guitare et des percussions et le halo invisible du saxophone en filigrane est existentiel = de l'art pur qui vous touche par petites touches imperceptibles pour finir par submerger subtilement l'inconscient. C’est de l’art et l’improvisation libre à cinq qui accepte et intègre les différences individuelles est un jeu difficile même pour les virtuoses champions du duo (où tout est quasiment donné d’avance surtout quand le talent est là). Ici trouver une chemin commun, un territoire collectif n’est jamais gagné d’avance mais une hantise permanente. Une musique curieusement singulière.
Trio Carbon Black Heart Mia Zabelka Ola Rzepka Lukasz Marciniak Setola di Maiale SM5020
https://miazabelka.bandcamp.com/album/black-heart
Le Cœur Noir du Carbone en Trio ? Il fallait bien trouver un titre. Mais à l’écoute, on est intrigué dès le début par l’activité une peu frénétique et exploratoire crépitante de ce trio composé d’une violoniste, Mia Zabelka, de la pianiste Ola Rzepka qui « prépare » son piano et Lukasz Marciniak (le L de Lukasz est barré mais je ne connais pas le Polonais) à la guitare. Trois sensibilités différentes qui essaient de jouer ensemble de manière plus que satisfaisante. Plus qu’à l’accoutumée, Mia Zabelka étire, presse et distend le son de son violon avec une réelle fougue ou laisse l’avantage à ses deux collèges à extraire des sonorités pointillistes, fragmentées avec une vision instrospective voire implosive . Lukasz Marciniak a un réel talent pour la dynamique en percutant les cordes de sa guitare électrique, sélectionner l’usag de ses pédales et manipuler les sons dans un large éventail sans interférer maladroitement avec les incursions de la pianiste Ola Rzepka à l’intérieur des cordes et de la grande caisse de résonnance. Étonnamment, Zabelka se révèle son talent de vocaliste expérimentale sous le meilleur jour dans le cadre d’un foire d’empoigne des cordes agitées, frottées, frappées des guitare et piano emmêlées. Black Heart (28 :29), la seule longue improvisation de cet album ramassé sur lui-même et en extension permanente s’écoute comme une dérive dans un univers autant méta-musical qu’actionniste dans le bon sens du terme. Même si les jeux individuels s’interpénètrent et semblent naître l’un de l’autre tout comme l’état d’esprit de chacun transite d’une sensibilité à d’autre, il y a une étrange lisibilité dans ce charivari polymorphe et aucune hésitation à bruiter outrageusement même lorsque la violoniste déchire avec sa rage de jouer. Une belle mise en tension ludique qui évolue en permanence en se renouvelant, percutant, crissant, ou en étonnant l’auditeur par un relâchement minimaliste inattendu. On imagine très bien les auditeurs rêver et divaguer agréablement au sein d’un festival programmant un groupe « sérieux sévère spectraliste », un trio free-jazz volcanique et une diva outrageante, par exemple. Rien de tel que la diversité. Et cette excellente improvisation est tout à l’honneur de ces artistes.
Over The Edge Marcello Magliocchi Adrian Northover Domenico Saccente FMR Records FMRCD 729-0925
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/over-the-edge
Le percussionniste Marcello Magliocchi et le saxophoniste Adrian Northover sont en train d’écrire une belle histoire en multipliant des collaborations avec des musiciens tout à fait particuliers : les deux flûtistes Neil Metcalfe et Bruno Gussoni , qui souffle aussi dans des flûtes japonaises du type des shakuhashi, l guitariste acoustique Daniel Thompson, John Edwards ou Maresuke Okamoto qui joue du Contracello, et maintenant l’accordéoniste de Bari, Domenico Saccente. C’est d’ailleurs en Italie à Padova que ce concert a été enregistré, le 5 mars 2025. Comme souvent les albums d’Adrian et Marcello sont publiés par FMR dont le site semble largement en retard sur son importante production de CD’s. Onze morceaux en trio assez succints, donc, et un dernier en solo sur une sculpture sonore par Magliocchi, une de ses spécialités. Sur le compte Bandcamp se trouve le morceau du trio qui aurait dû figurer sur l’album physique. Quoi dire, sinon la réunion de deux instruments de souffle à anches, l'accordéon étant un instruments à anche LIBRES. Et c'est la liberté qui fait coîncider les jeux de Domenico Saccente, l'accordéoniste et d'Adrian Northover, le saxophoniste soprano "courbé". La connivence est évidente et leur interconnectivité au niveau de leur timbres respectifs, des spirales, ellipses sinueuses, inflexions, intervalles de notes est remarquable. Mais ils diversifient aussi leurs approches et leurs énergies alors que Marcello Magliocchi parcourt son kit minimal de batterie avec des variations de cliquetis, d'actions sonores astucieuses, discrètes ou légèrement disruptives à l'instar des Martin Blume ou Roger Turner. On suit cela avec intérêt : ces trois là savent comment ne pas se répéter et nous livrer à chaque fois une miniature de 2 ou 3 minutes, voire 5' ou 6' qui fait sens en développant un matériau différent et conférant souvent à chaque pièce son identité. Impulsivité ludique au service de créations de formes qui s'inscrivent dans notre perception ravie. Dans cet opus , Domenico Sccente est une belle révélation, et qui connaît le tandem Magliocchi - Northover par ses nombreuses apparitions enregistrées (cfr plus haut) découvrira un autre registre de leur musique. Remarquable !
https://werkplaatswalter.bandcamp.com/album/improv-sketch-2
This music was recorded at Werkplaats Walter on Nov. 8th, 2025. It was the second 'Improv & sketch for humanity'-series, curated by Quentin Stokart. All proceeds of the evening went to Mamas for Africa. mamasforafrica.be/en/
All proceeds from this digital release will be donated to good causes as well
SKETCH & IMPROV #2
From 00:00 to 10:00
Katrishania Renata - voice Eric Thielemans - drums Peter Jacquemyn - bass Gašper Piano - guitar
from 10:00 to 20:00
Filippo Gillono - guitar Thomas Olbrechts - saxophone Pierre Michel Zaleski - voice
from 20:00 to 30:00
Chiara Bacci - voice and effects Cristiano Elias - guitar Stan Maris - accordion Frans Van Isacker - saxophone Mattia Massolini - arbrasson
from 30:00 to 40:00
Žiga Ipavec - drums Augusto Pirodda - piano Marta Frigo - voice Giotis Damianidis - guitar
from 40:00 to 50:00
Cécile Broché - violin Joachim Devillé - trumpet Andrés Navarro García - snare Quentin Stokart – guitar
Recorded on the 8th of November 2025 at Werkplaats Walter by Johannes Bellinck.Mixed by Quentin Stokart.
Je vous mets tel quel le détail de cette session d’improvisation collective conçue et organisée par le guitariste Belge Quentin Stokart au Walter à Bruxelles pour ne pas devoir tout expliquer au niveau des faits et crédits.
Si Bruxelles semblait ne pas être « la » ville où ça se passe en musiques improvisées, il y a en effet de nombreuses initiatives et un nombre croissant de praticiens depuis le temps où Peter Jacqmyn, Mike Goyvaerts, Guy Strale et moi-même essayaient de développer une sorte de scène marginale. Réunir vingt improvisateurs différents, les faire jouer successivement dans des groupes « qui n’ont jamais joué ensemble » dans différentes approches est quelque chose de très positif. Je me suis moi-même attelé à des Festivals Rencontre où le personnel de chaque groupe était décidé quasiment sur le moment, obligeant chaque artiste à envisager possibilités et conséquences, risques et volonté de concentration vers le collectif, plutôt que vers son projet fétiche personnel. C’est autant un plaisir de la rencontre qu’une ouverture - apprentissage nécessaire pour que de tels artistes, excellents ici et à l’écoute, bonifientet évoluent. Chaque nouvelle situation (combinaison d’instruments et de personnalités) pousse l’improvisateur mis au pied du mur à évoluer et à adapter ses ressources et son imagination à créer dans l’instant avec les moyens du bord, dans l’inconnu, exigence d'une réflexion personnelle appropriée. C’est à la fois une expression artistique musicale et un essai, une tentative où, on l’entend ici, la seule soirée du 25 novembre 2025 donne lieu à cinquante minutes de musique réussie, attestant la maturité grandissante de ces improvisateurs Bruxellois. Car c’est le challenge : il faut que ça fonctionne, que chacun soit convaincu, musiciens et public. Cohérence, écoute, lisibilité, sens collectif, qualité intrinsèque individuelle indéniable et plaisir de jouer et d'écouter. L'occasion d'écouter et d'apprécier ses collègues, qui est une véritable école en soi. Passons les classements et Best of 2025 des critiques. Ce qui compte, c’est que des auditeurs qui auraient pu être présents ce jour - là aient eu quelque chose à écouter avec plaisir et intérêt et à en tirer une informationou impression positive. Il y eut par le passé à Bruxelles des moments de cafouillage dans ce genre d’entreprises. Ici, on perçoit un niveau qualitatif de conscience de la création collective qui fera dire à plusieurs : « Ah oui la musique improvisée libre, c’est super ! ». Et multigénérationnel avec la complicité de quatre dames! Et surtout, il y a la voix humaine qui se trouve à l’honneur, les instrumentistes laissant un bel espace aux chanteuses et chanteur. Bravo ! Un affaire à suivre !
Keep Your Hands Free Francesco Guerri & Nicolà Guazzaloca The Angelica & Mavarta Concerts Aut Records
https://autrecords.bandcamp.com/album/keep-your-hands-free
Dans le plus pur style multi-dimensionnel où Everything Is Allowed & Everything Can Happen un excellent duo d’improvisation libre documenté en quatre sélections dans le contenu de deux concerts donnés à Angelica – Teatro San Leonardo (Bologna) et à Centro Culturale Mavarta (Sant’Mario d’Enza, respectivement en 2022 (9:59 et 9:32 ) et en 2025 (16:24 et 10 :19). Le pianiste Nicolà Guazzaloca est sûrement un des improvisateurs parmi les plus capables et expérimentés dans son pays, l’Italie. À Bologne, il joue depuis plus trois décennies un rôle central dans l’activité musicale « improvisée – jazz d’avant-garde » mais aussi éducative et organisationnelle, entre autres à la Scuola Popolare di Musica Ivan illitch. Il contribue aussi au design et à des œuvres d’art pour les pochettes de CD’s de plusieurs labels impliqués dans l’improvisation : Amirani, Aut et Klopotek. S’il a peu joué avec des artistes internationaux ou « fait carrière » en multipliant les concerts à l’étranger, il a un talent fou pour faire monter le niveau qualitatif, l’urgence créative etc.. avec une intense sincérité dans l’instantavec quiconque qui lui semble à la hauteur. Un artiste d’exception qui sait faire surgir le meilleur avec le camarade qu’il s’est choisi et chez qui il a compris le potentiel. Surtout dans la scène dite locale ou avec des outsiders « connus » comme l’altiste Szilard Mezei, le saxophoniste Gianni Mimmo ou le pianiste Thollem Mc Donas ou moins connus comme le flûtiste Nils Gerold, les saxophonistes Trevor Tim Briscoe et Edoardo Maraffa , le batteur Stefano Giust (Mr Setola di Maiale), sans parler de son groupe de jazz Tell No Lies à la bolognaise 100%.
Parmi ses amis fidèles de sa région, il y a ce violoncelliste chercheur, Francesco Guerri dont j’avais apprécié en son temps un excellent duo autoproduit avec le guitariste Chris Iemulo. C’est le genre de gars qui en veut, s’acharne sur la matière, fait vibrer les boyaux d’un archet rageur et décline une série de cas de figures sonores avec un bel aplomb. Leurs échanges fonctionnent à merveille mettant en évidence le merveilleux doigté irrégulier, multicolore et sautillant ou austère, c’est selon, du pianiste. On est très proche de la qualité des Van Hove et Schweizer. Ces quatre pièces sont vraiment emballantes, le pianiste livrant accessoirement quelques démonstrations de son énorme talent expressif et son sens de la trouvaille qui vous laisse une marque dans la mémoire à l’instar des éclairs de génie de Fred Van Hove. Une qualité rythmique alliée à un toucher très précis dans l’univers du piano contemporain en phase avec les facéties du violoncelliste. Un art naturel de stopper les cordes en jouant au clavier avec un sens achevé de scansions spontanées chevillées aux sursauts boiteux des pizzicatos sauvages de Guerri alternés d’un ou deux mouvements élégiaques à l’archet. Le sens du dosage et l’art de passer à autre chose un moment , relâcher la tension pour s’acoquiner ensuite. Il faut les suivre un instant après l’autre, car les formes se succèdent en moins de temps qu’il faut pour le dire .. et ils ont l’art de l’exprimer tout naturellement. C’est conceptuellement remarquable et c’est joué avec une formidable conviction. Et aussi beaucoup d’émotions , de ces passages en douceur qui dilatent le temps jusqu’au silence. Et Francesco Guerri laisse de côté les violoncellismes pour jouer des filets de son, des effilades soyeuses minimalistes. Un beau duo et Your Hands Are Free !
The Runcible Quintet “Two” Neil Metcalfe Adrian Northover Daniel Thompson John Edwards Marcello Magliocchi CD auto-produit.
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/two
The Runcible Quintet nous livre le cinquième album de sa trilogie depuis leurs débuts ensemble en 2016. Une belle histoire : le percussionniste Italien Marcello Magliocchi se fait inviter à tout hasard à Londres pour quelques gigs dont deux en ma compagnie et celle de notre camarade commun Matthias Boss. Parmi ces gigs, une rencontre avec le saxophoniste Adrian Northover et le guitariste Daniel Thompson qui toure à l’avantage de tout le monde. Réalisant la veine d’avoir sous la main un percussionniste inspiré et expérimenté comme Marcello, trop peu actif dans ses Pouilles natales et das la péninsule malgré son grand talent, Adrian et Daniel suggèrent de rééditer la rencontre en rassemblant le flûtiste Neil Metcalfe, admiré par la scène British dont Dunmall, Rogers, Parker et cie , et le contrebassiste John Edwards, un des improvisateurs les plus demandés de la planète (Brötzmann, Gayle, R.Mitchell, Dunmall, Evan Parker, Sophie Agnel, Mark Sanders, Steve Noble, John Butcher et mon copain Paul Hubweber). Adrian et John sont des partenaires depuis des décennies dans B-Shop For the Poor, puis les Remote Viewers avec David Petts, bien avant que John ne joue de la contrebasse. La musique plus fluide, soyeuse et atomisée des Runcibles (proche de certaines phases du Spontaneous Music Ensemble) est faite comme un gant pour Magliocchi, Thompson et Metcalfe, ces deux là jouant en duo depuis quelques années. Mais elle convient très bien à Edwards, lequel était déjà un fan convaincu et connaisseur de l’improvisation libre radicale dès le sortir de son adolescence. Il a d’ailleurs acheté les disques Incus à leur sortie bien avant même d’explorer la contrebasse. C’est un vrai puriste toujours partant pour se prêter à une expérience avec des potes. Leur musique multiforme qui se raréfie autant qu’elle se dilate tout au long des cinq pièces enregistrées dans la Christchurch de Blackfriars au sud de la Tamise. C’est le lieu actuel des Horse Improvised Series organisées par Sue Lynch auxquelles Northover donne toute son assistance. Si une quantité intéressante d’occurrences sonores en mutation évolue sur une durée totale de plus de cinquante minutes, on n’a pas le sentiment que le temps s’éternise. Il a tendance à couler d’une source qui ne se tarit jamais et dont le flux ralentit au point de sembler statique ou s’égaie dans un chahut insaisissable mais follement lisible, tactile, vibrionnant et organique. Ça se réécoute avec attention et la délicatesse impressionniste n’est pas la moindre de leur qualité. Avec sagacité, Adrian ne s’impose pas en souffleur énergétique avec son sax soprano, mais suit le tendre flûtiste Neil Metcalfe comme son ombre. Neil, un lutin des écarts microtonaux, une lumière du lyrisme dodécaphonique webernien ludique (un des musiciens préférés de Paul Dunmall himself, Phil Gibbs et Paul Rogers, mais aussi John Stevens, Lol Coxhill, Evan Parker etc…) de la génération précédente des pionniers etc… alors que les guitariste et contrebassiste jouent leurs parties de cordistes pointillistes, gratteurs, frotteurs, pizzicateurs avec un usage bienvenu du silence. Magliocchi tique - tique - taque, crisse, râcle, vibre la résonance des peaux, scie les métaux, anime de l’intérieur sans jamais surjouer, fondu dans la masse aérée translucide, se laissant deviner … Ça semble se ressembler alors que cela ne fait qu’évoluer, se transformer, changer de perspectives, de ralentir en suspendant les sons par-dessus le vide…. Avec un travail sur la dynamique sonore fraternel, collectif télépathique. Le contraste entre l’aspect mélodique du souffle du flûtiste et les sonorités buissonnières abstraites de la basse, de la guitare et des percussions et le halo invisible du saxophone en filigrane est existentiel = de l'art pur qui vous touche par petites touches imperceptibles pour finir par submerger subtilement l'inconscient. C’est de l’art et l’improvisation libre à cinq qui accepte et intègre les différences individuelles est un jeu difficile même pour les virtuoses champions du duo (où tout est quasiment donné d’avance surtout quand le talent est là). Ici trouver une chemin commun, un territoire collectif n’est jamais gagné d’avance mais une hantise permanente. Une musique curieusement singulière.
Trio Carbon Black Heart Mia Zabelka Ola Rzepka Lukasz Marciniak Setola di Maiale SM5020
https://miazabelka.bandcamp.com/album/black-heart
Le Cœur Noir du Carbone en Trio ? Il fallait bien trouver un titre. Mais à l’écoute, on est intrigué dès le début par l’activité une peu frénétique et exploratoire crépitante de ce trio composé d’une violoniste, Mia Zabelka, de la pianiste Ola Rzepka qui « prépare » son piano et Lukasz Marciniak (le L de Lukasz est barré mais je ne connais pas le Polonais) à la guitare. Trois sensibilités différentes qui essaient de jouer ensemble de manière plus que satisfaisante. Plus qu’à l’accoutumée, Mia Zabelka étire, presse et distend le son de son violon avec une réelle fougue ou laisse l’avantage à ses deux collèges à extraire des sonorités pointillistes, fragmentées avec une vision instrospective voire implosive . Lukasz Marciniak a un réel talent pour la dynamique en percutant les cordes de sa guitare électrique, sélectionner l’usag de ses pédales et manipuler les sons dans un large éventail sans interférer maladroitement avec les incursions de la pianiste Ola Rzepka à l’intérieur des cordes et de la grande caisse de résonnance. Étonnamment, Zabelka se révèle son talent de vocaliste expérimentale sous le meilleur jour dans le cadre d’un foire d’empoigne des cordes agitées, frottées, frappées des guitare et piano emmêlées. Black Heart (28 :29), la seule longue improvisation de cet album ramassé sur lui-même et en extension permanente s’écoute comme une dérive dans un univers autant méta-musical qu’actionniste dans le bon sens du terme. Même si les jeux individuels s’interpénètrent et semblent naître l’un de l’autre tout comme l’état d’esprit de chacun transite d’une sensibilité à d’autre, il y a une étrange lisibilité dans ce charivari polymorphe et aucune hésitation à bruiter outrageusement même lorsque la violoniste déchire avec sa rage de jouer. Une belle mise en tension ludique qui évolue en permanence en se renouvelant, percutant, crissant, ou en étonnant l’auditeur par un relâchement minimaliste inattendu. On imagine très bien les auditeurs rêver et divaguer agréablement au sein d’un festival programmant un groupe « sérieux sévère spectraliste », un trio free-jazz volcanique et une diva outrageante, par exemple. Rien de tel que la diversité. Et cette excellente improvisation est tout à l’honneur de ces artistes.
Over The Edge Marcello Magliocchi Adrian Northover Domenico Saccente FMR Records FMRCD 729-0925
https://adriannorthover.bandcamp.com/album/over-the-edge
Le percussionniste Marcello Magliocchi et le saxophoniste Adrian Northover sont en train d’écrire une belle histoire en multipliant des collaborations avec des musiciens tout à fait particuliers : les deux flûtistes Neil Metcalfe et Bruno Gussoni , qui souffle aussi dans des flûtes japonaises du type des shakuhashi, l guitariste acoustique Daniel Thompson, John Edwards ou Maresuke Okamoto qui joue du Contracello, et maintenant l’accordéoniste de Bari, Domenico Saccente. C’est d’ailleurs en Italie à Padova que ce concert a été enregistré, le 5 mars 2025. Comme souvent les albums d’Adrian et Marcello sont publiés par FMR dont le site semble largement en retard sur son importante production de CD’s. Onze morceaux en trio assez succints, donc, et un dernier en solo sur une sculpture sonore par Magliocchi, une de ses spécialités. Sur le compte Bandcamp se trouve le morceau du trio qui aurait dû figurer sur l’album physique. Quoi dire, sinon la réunion de deux instruments de souffle à anches, l'accordéon étant un instruments à anche LIBRES. Et c'est la liberté qui fait coîncider les jeux de Domenico Saccente, l'accordéoniste et d'Adrian Northover, le saxophoniste soprano "courbé". La connivence est évidente et leur interconnectivité au niveau de leur timbres respectifs, des spirales, ellipses sinueuses, inflexions, intervalles de notes est remarquable. Mais ils diversifient aussi leurs approches et leurs énergies alors que Marcello Magliocchi parcourt son kit minimal de batterie avec des variations de cliquetis, d'actions sonores astucieuses, discrètes ou légèrement disruptives à l'instar des Martin Blume ou Roger Turner. On suit cela avec intérêt : ces trois là savent comment ne pas se répéter et nous livrer à chaque fois une miniature de 2 ou 3 minutes, voire 5' ou 6' qui fait sens en développant un matériau différent et conférant souvent à chaque pièce son identité. Impulsivité ludique au service de créations de formes qui s'inscrivent dans notre perception ravie. Dans cet opus , Domenico Sccente est une belle révélation, et qui connaît le tandem Magliocchi - Northover par ses nombreuses apparitions enregistrées (cfr plus haut) découvrira un autre registre de leur musique. Remarquable !
28 décembre 2025
Albert Ayler Quintet / Derek Bailey Han Bennink & Evan Parker Topographie/ Nuno Torres Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Alex von Schlippenbach & Willi Kellers
Nickelsdorf Nuno Torres Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Alex von Schlippenbach & Willi Kellers. Creative Sources CS873CD
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/nickelsdorf
Deuxième album de ce quintet « schlippenbachien » improbable après Conundrum publié par le même label Creative Sources d’Ernesto Rodrigues. Qui aurait pu penser au début des années 2000 qu’Alex von S. allait un jour jouer avec les deux Rodrigues père et fils, respectivement Ernesto à l’alto et Guilherme au violoncelle, tellement leur musique était radicale, « réductionniste » faite de drones, de frottements abstraits, de grincements bruitistes frôlant le silence ? Alex est un des pianistes à qui colle l’étiquette de parangon du free-jazz intense, explosif et quasiment entièrement improvisé (avec Evan Parker et Paul Lovens) et le batteur Willy Kellers a un sérieux passé avec Peter Brötzmann, Keith Tippett ou Thomas Borgmann. Il se fait que cette nouvelle musique improvisée des Burkhard Beins, Rhodri Davies, Axel Dörner, etc… semblait être née en réaction à la toute puissante énergie du free-jazz et de la complexité pointilliste et ultra détaillée de l’improvisation libre des trois décennies précédentes (Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford etc…). Mais bon peu d’années plus tard, on vit Axel Dörner jouer avec Rudi Mahall (Die Entaüschung) et Alex von Schlippenbach se joint à eux dans Monk’s Casino, leur quintet « de jazz » jouant le répertoire complet de la musique de Thelonious Monk. Donc, les étiquettes et les catégories, il vaut mieux s’en passer. J’avais chroniqué Conundrum très favorablement, notant l’interaction fine entre les cinq musiciens, interaction d’un autre type. Il s’agissait d’un enregistrement de studio et ce Nickelsdorf a été enregistré lors du festival du même nom le 26 Juillet 2025. Comme ce festival accueille assez bien d’ afficionados de free-music et des groupes, disons, plus proches de la free-music telle qu’on la connaît depuis quelques décennies, il semblerait que le batteur Willi Kellers, excellent, suggérât le swing volatile et les pulsations avec une certaine énergie, mais aussi une approche restreinte selon les phases de jeu. Il faut l’entendre tic-toquer sur les surfaces des peaux et cymbales en modifiant la dynamique, la vélocité et les cadences des frappes millimétrées. Sur une scène face à un public et immergée dans une acoustique particulière, une telle instrumentation saxophone alto, alto, violoncelle, piano et percussions peut créer des soucis d’écoute mutuelle, de balance et de différences au niveau volume sonore, batterie vs violon par exemple. Il faut ajouter au crédit d’Alex von Schlippenbach qu’il joue en laissant de l’espace pour ses collègues. Et fort heureusement, car les deux Rodrigues ne se contentent pas de tracer des lignes expressives tendues à la limite de l’expressionnisme comme, par exemple, le violoniste Michael Samson qui avait joué avec Albert Ayler lors de sa tournée européenne de 1966 et les légendaires concerts au Village publiés par Impulse. Le jeu des Rodrigues tend à faire vibrer les cordes dans un agrégat sonore boisé, irisé au travers duquel on a la sensation d’entendre les fibres du bois de la caisse de résonance frémir les harmoniques et ressentir les partiels du timbre se différencier subtilement à la limite du sotto-voce. Il faut vraiment oser. De ce point de vue, Ernesto et Guilherme se complètent comme on ne l’entend jamais ailleurs. Mais, il y a un as dans ce brelan : le saxophoniste alto Nuno Torres, le soufflant le plus proche esthétiquement du tandem Rodrigues. Pas question pour lui de faire vibrer son anche comme un killer post Ornette – Dolphy tranchant et free-jazz à souhait. Il développe une sonorité lunaire, ombrée et presqu’assourdie, introvertie qui cadre à merveille avec les deux cordistes, tout en traçant des spirales inégales, fracturées et méandreuses. Référez – vous à leur double CD Whispers in the Moonlight – In Seven Movements (Creative Sources CS849CD) : c’est un album tellement inspiré qu’on s’arrête d’écouter autre chose dans le catalogue exponentiel de Creative Sources. Et donc le jeu aéré d'Alex se situe dans le mood parfait proche de ces deux albums "Twelve Tones Tales" rendant une certaine cohérence dans leurs échanges. Ce quintet Live à Nickelsdorf est aussi un hommage à l’ouverture d’esprit d’Hans Falb, l’organisateur de ce festival de Nickelsdorf, qui vient de nous quitter inopinément. Hans était doté d’une extraordinaire ouverture d’esprit à la hauteur de l’utopie de ce quintet « Schippenbachien » qui défie tous les pronostics.
Derek Bailey Han Bennink Evan Parker Dunois April 2nd , 3rd & 5th 1981 Topographie Parisienne FOU Records 4CD Box FRCD 34-35-36-37.
https://www.fourecords.com/FR-CD34%3E37-2.htm
Nouvelle édition modifiée de Topographie Parisienne, unique rencontre en concert du guitariste Derek Bailey, du saxophoniste Evan Parker et du batteur et « alors » multi-instrumentiste Han Bennink au Dunois , 28 durant le mois d’avril 1981, sous le nom de Company, l’orchestre d’improvisation à géométrie variable de Derek Bailey, lequel se décompose en solos, duos et trios sur trois soirées fort animées. Topographie car référence au légendaire album Topography of the Lungs (Incus 1 – 1970 édité trois fois en 70 (mono ?), 1971 (stéréo) et 1977 (pochette légèrement différente, réédité en CD par Psi (2006) et plus tard en vinyle par Otoroku. Information : ce trio n’a jamais joué sur scène avant ces performances parisiennes de 1981, même s’il y eut un court set du trio DB – HB – EP lors de la Company Week de Mai 1977. Donc c’est un rare document de ces trois musiciens réunis, même s’ils ont enregistré ensemble dans d’autres contextes : Peter Brötzmann, ICP, Globe Unity, ou en duos distincts. Derek et Han ont entretenu un duo durant des années (cfr leur Lp ICP 004 et les Performances at Verity’s Place de 1972 – LP Incus 9). Quant au tandem DB – EB , on leur doit un album en duo parfaitement cohérent, d’une musique complètement révolutionnaire à l’époque. Elle faisait dire à Anthony Braxton qu’ils étaient les improvisateurs les plus intéressants et novateurs « de notre époque » (Jazz Mag 1975). Référence ultime : The London Concert - LP Incus 16 réédité par Psi en CD dans les années 2000). J’ai eu l’occasion dans ma déjà longue vie de mettre la main sur des copies de ces albums et les avoir écoutés tant et plus au point que je peux les reconnaître quasi immédiatement tant j’ai mémorisé les infinis détails de leur musique enregistrée. À l’époque, on avait très peu de documents à se mettre dans l’oreille, donc on les connaissait presque par cœur. La grande différence entre the London Concert et cet album réside dans le facteur tension et volonté d’aller au bout de leurs différences. La goguenardise de Derek Bailey aidant et le délire Benninkien alors à son zénith … écoutez par exemple le duo Bennink Parker plus tardif publié par Psi, The Grass Is Greener, on y trouve une grande cohérence et Bennink n’y joue que de la batterie. Dans son cirque d’alors, Bennink joue everything and anything. Même s’il a abandonné son installation de percussions “exotiques” ahurissante et surtout encombrante, son jeu à la batterie est toujours aussi foisonnant en dépassant tous les paramètres polyrythmiques et en organisant le chaos avec une technique hallucinante dont ’il avoue avoir découvert les principes – concepts à travers les enregistrements de Milford Graves. Par contre, les influences de Derek Bailey au niveau guitare échappe très souvent au logiciel de la critique. Ah oui; la douzième frette ! En outre, on entend le batteur jouer ici du trombone, de la clarinette basse et en Mi bémol ou émettant d’étranges bruitages. Je l’ai vu jouer du violon, du banjo, du sax soprano, du piano, du balai géant dans un piano, des radiateurs, du plancher, de la scie, du hi-hat avec une longue ficelle depuis les rideaux des coulisses. Etc… Comme Jean-Marc Foussat, l’ingé son de ces concerts d’avril 1981 était en train de déménager à l’époque de la première édition de cette boîte magique, il n’avait alors pu avoir accès à ces notes concernant ces enregistrements. Donc, l’édition première aujourd’hui « sold – out » n'indiquait que la date du 3 avril 1981. Ayant retrouvé ses notes, J-M F a réorganisé les pistes successives des trois soirées dans l’ordre de jeu sur scène des 2, 3 et 4 avril pour cette nouvelle édition. Et là , je dois dire que j’y vois le sens « organisationnel » d’Evan Parker, tout anarchiste qu’il veut être. En effet , ces trois dates avaient été arrangées par Evan lui-même et donc il a proposé le plan de jeu de ces trois soirées : CD 1 un solo de sax ténor d’EP de 10 minutes suivi d’un long trio de 41 minutes. CD 2 et CD 3 : rien que des duos : HB – EP 17’ , DB – EP, 27’, HB-EP 12’ puis DB – HB 39’ et DB – EP 12’. CD 4 Trio DB – HB – EP 46’ et EP sax soprano solo. Manque à l'appel deux solos de guitare acoustique de Derek parus dans son album solo Aïda (Incus 40). Il y a dans cet album un morceau d'anthologie qui semble simplissime mais en fait injouable. S'il y a pas mal de tensions – délires et disruptions dans les trios et duos avec Bennink, y compris des moments vraiment intrigants ou fascinants, on goûtera la variété des occurrences entre Bailey et Parker, Bailey jouant alternativement de la guitare électrique et de la guitare acoustique que ce soit avec le saxophoniste qui peut se faire ténu et étiré à l’extrême ou extrêmement volatile ou alors avec le tintamarre et les farces et attrapes du batteur hollandais. Si vous êtes passionnés d’improvisation et peu documenté – les documents disponibles réunissant ces trois – là se faisant rares – vous n’auriez pas tort de casser votre tirelire. Voici les tarifs : Europe & Monde = 55,00 €, Europe & Monde + Suivi = 60,00 € France = 50,00 €, France + Suivi = 55,00 €. Pour quatre CD’s , le coffret et les deux livrets bien documentés et soignés, vous ne serez pas volés question temps d’écoute et pour l’horizon sonore géant proposé. En plus, il faut savoir que Jean-Marc Foussat de FOU Records n’est pas subventionné et produit ces nombreux CD’s tout seul en puisant dans ses archives enregistrées qu’il a toujours faites bénévolement sans se faire payer afin que les artistes aient des témoignages. Il suffit de parcourir son catalogue sans préjugés pour s'en convaincre. Un super travail éditorial au service d’une musique explosive, volatile, dangereuse et irréductible. Bravo !
Albert Ayler Quintet Lost Performances 1966 Revisited ezz-thetics 1146
https://albertayler-ezz-thetics.bandcamp.com/album/albert-ayler-quintet-lost-performances-1966-revisited
La fin des haricots pour cet inoubliable Quintet d’Albert Ayler, le plus documenté parmi ses groupes successifs. Composé de son frère Don Ayler à la trompette, d’Albert au sax ténor, du violoniste classique hollandais Michel Samson du fidèle bassiste William Folwell et du batteur Beaver Harris avant que celui-ci ne devienne le batteur fétiche d’Archie Shepp. Beaver Harris était celui qui parmi les musiciens free connaissait Albert Ayler depuis le plus longtemps. En effet, ils se sont connus dans l’armée américaine stationnée en Allemagne des années auparavant avant qu’Albert fasse déjà sensation sur un ou deux podiums à Orléans et à Paris, car il y a des témoignages. Ces enregistrements ne sont pas vraiment des fonds de tiroir parus après les concerts de Lörrach et de la Salle Pleyel à Paris lors de la même tournée d’octobre – novembre 1966 sous l’égide de Jazz at Newport / George Wein en compagnie d’Art Blakey , Stan Getz, etc…. Ezz-thetics a aussi publié un CD contenant les concerts de Berlin et Stockholm. Ici, nous avons doit à une session studio pour une production cinématographique Munichoise, un large extrait du concert de Rotterdam à De Doelen où le quartet Cherry Ayler Peacock Murray avait déjà presté en 1964. Et le concert d’Helsinki. Une unique version de Ghosts et de Bells et en giration Our Prayer, Infinite Spirit, Truth Is Marching In, Prophet d’un concert à l’autre pour notre bonheur. Isolé , un Change Has Come. Mais parmi ces morceaux joués deux fois au cordeau, on apprécie qu’un Change Has Come question ambiance, énergie, émotion ou rage de jouer. Si le répertoire est hymnique et se réfère à ces musiques funéraires issues des pratiques musicales populaires des « funerals » Afro-Américains voisins du gospel et des fantares, le contenu émotionnel est souvent à même de déraper, exploser ou devenir élégiaque et curieusement hanté. Avant-garde , free-jazz ? Plutôt une expression qu’Albert et son frère Don voulait universelle, humaine et lyrique. L’expressionisme est à son comble mais il n’est jamais surjoué. Et la mise en place rythmique et concertée est fabuleuse. Le violoniste Michel Samson se situe alors au firmament du free-jazz, Don Ayler, le mystique a une puissance éclatante qui transcende son instrument même s’il n’y a pas de traces de virtuosité dans son jeu , mais une projection implacable révélatrice de nos névroses et de nos manques. Le batteur est free à souhait et le jeu de tous est ancré dans les fondations solides et inébranlables du contrebassiste Bill Folwell qu’on a entendu seulement qu’aux côtés d’Ayler. Stan Getz , l’a dit un jour (à Jazz Hot) : il adore la sonorité plus que chaleureuse d’Albert Ayler, le son de la foi dans le Dieu universel et surtout l’expression de son amour d’autrui. Sa sonorité était d'une pureté expressive avec un contrôle du timbre brûlant d'une puissance inouïe ; la quintessence de la musique noire afro américaine atavique au niveau de la mélodie même la plus "naïve". Cette sonorité pouvait s'éclater, se dilater, exploser et se fragmenter qu'au point que de nombreux saxophonistes free de toute obédience, formation musicale ou background culturel se sont référés à lui. Ces overtones déchirants au point de vous faire éclater d'une émotion irrépressible le jour où innocemment, vous découvrez cela un peu par hasard... un phénomène hors norme. D'un point de vue personnel, Albert Ayler avait réellement un cœur en or, une sincérité et une empathie humble voire timide. C’est un des plus grands artistes de Jazz tout styles confondus. Un tas de faiseurs actuels et contractuels qui courent les accolades et les compliments de la presse spécialisée, c’est de la gnognotte à côté. Lui, c’était un vrai révolutionnaire dans le sens humain le plus profond.
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/nickelsdorf
Deuxième album de ce quintet « schlippenbachien » improbable après Conundrum publié par le même label Creative Sources d’Ernesto Rodrigues. Qui aurait pu penser au début des années 2000 qu’Alex von S. allait un jour jouer avec les deux Rodrigues père et fils, respectivement Ernesto à l’alto et Guilherme au violoncelle, tellement leur musique était radicale, « réductionniste » faite de drones, de frottements abstraits, de grincements bruitistes frôlant le silence ? Alex est un des pianistes à qui colle l’étiquette de parangon du free-jazz intense, explosif et quasiment entièrement improvisé (avec Evan Parker et Paul Lovens) et le batteur Willy Kellers a un sérieux passé avec Peter Brötzmann, Keith Tippett ou Thomas Borgmann. Il se fait que cette nouvelle musique improvisée des Burkhard Beins, Rhodri Davies, Axel Dörner, etc… semblait être née en réaction à la toute puissante énergie du free-jazz et de la complexité pointilliste et ultra détaillée de l’improvisation libre des trois décennies précédentes (Evan Parker, Derek Bailey, Paul Rutherford etc…). Mais bon peu d’années plus tard, on vit Axel Dörner jouer avec Rudi Mahall (Die Entaüschung) et Alex von Schlippenbach se joint à eux dans Monk’s Casino, leur quintet « de jazz » jouant le répertoire complet de la musique de Thelonious Monk. Donc, les étiquettes et les catégories, il vaut mieux s’en passer. J’avais chroniqué Conundrum très favorablement, notant l’interaction fine entre les cinq musiciens, interaction d’un autre type. Il s’agissait d’un enregistrement de studio et ce Nickelsdorf a été enregistré lors du festival du même nom le 26 Juillet 2025. Comme ce festival accueille assez bien d’ afficionados de free-music et des groupes, disons, plus proches de la free-music telle qu’on la connaît depuis quelques décennies, il semblerait que le batteur Willi Kellers, excellent, suggérât le swing volatile et les pulsations avec une certaine énergie, mais aussi une approche restreinte selon les phases de jeu. Il faut l’entendre tic-toquer sur les surfaces des peaux et cymbales en modifiant la dynamique, la vélocité et les cadences des frappes millimétrées. Sur une scène face à un public et immergée dans une acoustique particulière, une telle instrumentation saxophone alto, alto, violoncelle, piano et percussions peut créer des soucis d’écoute mutuelle, de balance et de différences au niveau volume sonore, batterie vs violon par exemple. Il faut ajouter au crédit d’Alex von Schlippenbach qu’il joue en laissant de l’espace pour ses collègues. Et fort heureusement, car les deux Rodrigues ne se contentent pas de tracer des lignes expressives tendues à la limite de l’expressionnisme comme, par exemple, le violoniste Michael Samson qui avait joué avec Albert Ayler lors de sa tournée européenne de 1966 et les légendaires concerts au Village publiés par Impulse. Le jeu des Rodrigues tend à faire vibrer les cordes dans un agrégat sonore boisé, irisé au travers duquel on a la sensation d’entendre les fibres du bois de la caisse de résonance frémir les harmoniques et ressentir les partiels du timbre se différencier subtilement à la limite du sotto-voce. Il faut vraiment oser. De ce point de vue, Ernesto et Guilherme se complètent comme on ne l’entend jamais ailleurs. Mais, il y a un as dans ce brelan : le saxophoniste alto Nuno Torres, le soufflant le plus proche esthétiquement du tandem Rodrigues. Pas question pour lui de faire vibrer son anche comme un killer post Ornette – Dolphy tranchant et free-jazz à souhait. Il développe une sonorité lunaire, ombrée et presqu’assourdie, introvertie qui cadre à merveille avec les deux cordistes, tout en traçant des spirales inégales, fracturées et méandreuses. Référez – vous à leur double CD Whispers in the Moonlight – In Seven Movements (Creative Sources CS849CD) : c’est un album tellement inspiré qu’on s’arrête d’écouter autre chose dans le catalogue exponentiel de Creative Sources. Et donc le jeu aéré d'Alex se situe dans le mood parfait proche de ces deux albums "Twelve Tones Tales" rendant une certaine cohérence dans leurs échanges. Ce quintet Live à Nickelsdorf est aussi un hommage à l’ouverture d’esprit d’Hans Falb, l’organisateur de ce festival de Nickelsdorf, qui vient de nous quitter inopinément. Hans était doté d’une extraordinaire ouverture d’esprit à la hauteur de l’utopie de ce quintet « Schippenbachien » qui défie tous les pronostics.
Derek Bailey Han Bennink Evan Parker Dunois April 2nd , 3rd & 5th 1981 Topographie Parisienne FOU Records 4CD Box FRCD 34-35-36-37.
https://www.fourecords.com/FR-CD34%3E37-2.htm
Nouvelle édition modifiée de Topographie Parisienne, unique rencontre en concert du guitariste Derek Bailey, du saxophoniste Evan Parker et du batteur et « alors » multi-instrumentiste Han Bennink au Dunois , 28 durant le mois d’avril 1981, sous le nom de Company, l’orchestre d’improvisation à géométrie variable de Derek Bailey, lequel se décompose en solos, duos et trios sur trois soirées fort animées. Topographie car référence au légendaire album Topography of the Lungs (Incus 1 – 1970 édité trois fois en 70 (mono ?), 1971 (stéréo) et 1977 (pochette légèrement différente, réédité en CD par Psi (2006) et plus tard en vinyle par Otoroku. Information : ce trio n’a jamais joué sur scène avant ces performances parisiennes de 1981, même s’il y eut un court set du trio DB – HB – EP lors de la Company Week de Mai 1977. Donc c’est un rare document de ces trois musiciens réunis, même s’ils ont enregistré ensemble dans d’autres contextes : Peter Brötzmann, ICP, Globe Unity, ou en duos distincts. Derek et Han ont entretenu un duo durant des années (cfr leur Lp ICP 004 et les Performances at Verity’s Place de 1972 – LP Incus 9). Quant au tandem DB – EB , on leur doit un album en duo parfaitement cohérent, d’une musique complètement révolutionnaire à l’époque. Elle faisait dire à Anthony Braxton qu’ils étaient les improvisateurs les plus intéressants et novateurs « de notre époque » (Jazz Mag 1975). Référence ultime : The London Concert - LP Incus 16 réédité par Psi en CD dans les années 2000). J’ai eu l’occasion dans ma déjà longue vie de mettre la main sur des copies de ces albums et les avoir écoutés tant et plus au point que je peux les reconnaître quasi immédiatement tant j’ai mémorisé les infinis détails de leur musique enregistrée. À l’époque, on avait très peu de documents à se mettre dans l’oreille, donc on les connaissait presque par cœur. La grande différence entre the London Concert et cet album réside dans le facteur tension et volonté d’aller au bout de leurs différences. La goguenardise de Derek Bailey aidant et le délire Benninkien alors à son zénith … écoutez par exemple le duo Bennink Parker plus tardif publié par Psi, The Grass Is Greener, on y trouve une grande cohérence et Bennink n’y joue que de la batterie. Dans son cirque d’alors, Bennink joue everything and anything. Même s’il a abandonné son installation de percussions “exotiques” ahurissante et surtout encombrante, son jeu à la batterie est toujours aussi foisonnant en dépassant tous les paramètres polyrythmiques et en organisant le chaos avec une technique hallucinante dont ’il avoue avoir découvert les principes – concepts à travers les enregistrements de Milford Graves. Par contre, les influences de Derek Bailey au niveau guitare échappe très souvent au logiciel de la critique. Ah oui; la douzième frette ! En outre, on entend le batteur jouer ici du trombone, de la clarinette basse et en Mi bémol ou émettant d’étranges bruitages. Je l’ai vu jouer du violon, du banjo, du sax soprano, du piano, du balai géant dans un piano, des radiateurs, du plancher, de la scie, du hi-hat avec une longue ficelle depuis les rideaux des coulisses. Etc… Comme Jean-Marc Foussat, l’ingé son de ces concerts d’avril 1981 était en train de déménager à l’époque de la première édition de cette boîte magique, il n’avait alors pu avoir accès à ces notes concernant ces enregistrements. Donc, l’édition première aujourd’hui « sold – out » n'indiquait que la date du 3 avril 1981. Ayant retrouvé ses notes, J-M F a réorganisé les pistes successives des trois soirées dans l’ordre de jeu sur scène des 2, 3 et 4 avril pour cette nouvelle édition. Et là , je dois dire que j’y vois le sens « organisationnel » d’Evan Parker, tout anarchiste qu’il veut être. En effet , ces trois dates avaient été arrangées par Evan lui-même et donc il a proposé le plan de jeu de ces trois soirées : CD 1 un solo de sax ténor d’EP de 10 minutes suivi d’un long trio de 41 minutes. CD 2 et CD 3 : rien que des duos : HB – EP 17’ , DB – EP, 27’, HB-EP 12’ puis DB – HB 39’ et DB – EP 12’. CD 4 Trio DB – HB – EP 46’ et EP sax soprano solo. Manque à l'appel deux solos de guitare acoustique de Derek parus dans son album solo Aïda (Incus 40). Il y a dans cet album un morceau d'anthologie qui semble simplissime mais en fait injouable. S'il y a pas mal de tensions – délires et disruptions dans les trios et duos avec Bennink, y compris des moments vraiment intrigants ou fascinants, on goûtera la variété des occurrences entre Bailey et Parker, Bailey jouant alternativement de la guitare électrique et de la guitare acoustique que ce soit avec le saxophoniste qui peut se faire ténu et étiré à l’extrême ou extrêmement volatile ou alors avec le tintamarre et les farces et attrapes du batteur hollandais. Si vous êtes passionnés d’improvisation et peu documenté – les documents disponibles réunissant ces trois – là se faisant rares – vous n’auriez pas tort de casser votre tirelire. Voici les tarifs : Europe & Monde = 55,00 €, Europe & Monde + Suivi = 60,00 € France = 50,00 €, France + Suivi = 55,00 €. Pour quatre CD’s , le coffret et les deux livrets bien documentés et soignés, vous ne serez pas volés question temps d’écoute et pour l’horizon sonore géant proposé. En plus, il faut savoir que Jean-Marc Foussat de FOU Records n’est pas subventionné et produit ces nombreux CD’s tout seul en puisant dans ses archives enregistrées qu’il a toujours faites bénévolement sans se faire payer afin que les artistes aient des témoignages. Il suffit de parcourir son catalogue sans préjugés pour s'en convaincre. Un super travail éditorial au service d’une musique explosive, volatile, dangereuse et irréductible. Bravo !
Albert Ayler Quintet Lost Performances 1966 Revisited ezz-thetics 1146
https://albertayler-ezz-thetics.bandcamp.com/album/albert-ayler-quintet-lost-performances-1966-revisited
La fin des haricots pour cet inoubliable Quintet d’Albert Ayler, le plus documenté parmi ses groupes successifs. Composé de son frère Don Ayler à la trompette, d’Albert au sax ténor, du violoniste classique hollandais Michel Samson du fidèle bassiste William Folwell et du batteur Beaver Harris avant que celui-ci ne devienne le batteur fétiche d’Archie Shepp. Beaver Harris était celui qui parmi les musiciens free connaissait Albert Ayler depuis le plus longtemps. En effet, ils se sont connus dans l’armée américaine stationnée en Allemagne des années auparavant avant qu’Albert fasse déjà sensation sur un ou deux podiums à Orléans et à Paris, car il y a des témoignages. Ces enregistrements ne sont pas vraiment des fonds de tiroir parus après les concerts de Lörrach et de la Salle Pleyel à Paris lors de la même tournée d’octobre – novembre 1966 sous l’égide de Jazz at Newport / George Wein en compagnie d’Art Blakey , Stan Getz, etc…. Ezz-thetics a aussi publié un CD contenant les concerts de Berlin et Stockholm. Ici, nous avons doit à une session studio pour une production cinématographique Munichoise, un large extrait du concert de Rotterdam à De Doelen où le quartet Cherry Ayler Peacock Murray avait déjà presté en 1964. Et le concert d’Helsinki. Une unique version de Ghosts et de Bells et en giration Our Prayer, Infinite Spirit, Truth Is Marching In, Prophet d’un concert à l’autre pour notre bonheur. Isolé , un Change Has Come. Mais parmi ces morceaux joués deux fois au cordeau, on apprécie qu’un Change Has Come question ambiance, énergie, émotion ou rage de jouer. Si le répertoire est hymnique et se réfère à ces musiques funéraires issues des pratiques musicales populaires des « funerals » Afro-Américains voisins du gospel et des fantares, le contenu émotionnel est souvent à même de déraper, exploser ou devenir élégiaque et curieusement hanté. Avant-garde , free-jazz ? Plutôt une expression qu’Albert et son frère Don voulait universelle, humaine et lyrique. L’expressionisme est à son comble mais il n’est jamais surjoué. Et la mise en place rythmique et concertée est fabuleuse. Le violoniste Michel Samson se situe alors au firmament du free-jazz, Don Ayler, le mystique a une puissance éclatante qui transcende son instrument même s’il n’y a pas de traces de virtuosité dans son jeu , mais une projection implacable révélatrice de nos névroses et de nos manques. Le batteur est free à souhait et le jeu de tous est ancré dans les fondations solides et inébranlables du contrebassiste Bill Folwell qu’on a entendu seulement qu’aux côtés d’Ayler. Stan Getz , l’a dit un jour (à Jazz Hot) : il adore la sonorité plus que chaleureuse d’Albert Ayler, le son de la foi dans le Dieu universel et surtout l’expression de son amour d’autrui. Sa sonorité était d'une pureté expressive avec un contrôle du timbre brûlant d'une puissance inouïe ; la quintessence de la musique noire afro américaine atavique au niveau de la mélodie même la plus "naïve". Cette sonorité pouvait s'éclater, se dilater, exploser et se fragmenter qu'au point que de nombreux saxophonistes free de toute obédience, formation musicale ou background culturel se sont référés à lui. Ces overtones déchirants au point de vous faire éclater d'une émotion irrépressible le jour où innocemment, vous découvrez cela un peu par hasard... un phénomène hors norme. D'un point de vue personnel, Albert Ayler avait réellement un cœur en or, une sincérité et une empathie humble voire timide. C’est un des plus grands artistes de Jazz tout styles confondus. Un tas de faiseurs actuels et contractuels qui courent les accolades et les compliments de la presse spécialisée, c’est de la gnognotte à côté. Lui, c’était un vrai révolutionnaire dans le sens humain le plus profond.
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