31 janvier 2021

Cecil Taylor Harri Sjöström Tristan Honsinger Teppo Hauta Aho Paul Lovens/ Donatello Pisanello/Witold Oleszak with Luis Vicente and Vasco Trilla/ Sandy Ewen Damon Smith Weasel Walter/ Dan Clucas Jeb Bishop Damon Smith Matt Crane

Lifting the Band Stand Cecil Taylor Harri Sjöström Tristan Honsinger Teppo Hauta Aho Paul Lovens. Fundacja Sluchaj.
https://sluchaj.bandcamp.com/album/lifting-the-bandstand


Absolument incontournable !! Surtout qui aime Cecil Taylor et qui comprend ses intentions et les contextes de sa musique en concert. Mis à part le duo Bailey -Taylor, les duos de Cecil avec Bennink et Lovens et le trio avec Honsinger et Parker pour FMP (1988), c’est bien un des rares enregistrements où Cecil Taylor joue et improvise librement autre chose que ses propres compositions et qu’il participe à un groupe d’improvisateurs « entièrement libres » au-delà d’un duo. Et cela dix ans après l’événement FMP à Berlin. C’est donc enregistré au festival de Tampere en 1998 et le titre fait référence à un conseil de Monk à Steve Lacy : Lift The Bandstand ! Quand deux improvisateurs improvisent librement en duo, la confrontation et l’écoute mutuelle font qu’une construction, une logique un fil conducteur les réunissent. La part de risque et de déraillage, la probabilité de « ratage » y est nettement moins élevée que dans un quintet comme celui-ci. Au piano : Cecil Taylor, à la contrebasse : Teppo Hauta – Aho, au violoncelle : Tristan Honsinger, au saxophone soprano : Harri Sjöström et la batterie : Paul Lovens ! Cela aurait pu être une véritable fiasco. Mais, fort heureusement, c’est musicalement plus intéressant que les autres albums précités en raison de la variété des approches individuelles qui s’agrègent, se croisent, accélèrent , se dépassent, se contredisent, jouent au chat et à la souris. Et il faut saluer ici la prestation extraordinaire, unique en son genre, de Paul Lovens dont la démarche s’inscrit le mieux du monde dans cet univers entièrement improvisé où « everything can happen, nothing is allowed ». L’extraordinaire inspiration ludique sur toutes les parties de sa batterie, les variations infinies et les espaces sonores où Lovens semble jouer à peine créent une série de perspectives très variées de la sonorité et de l’activité du groupe. Il y a bien sûr le swing à la base et l’explosion quasi-totale de la définition de la batterie. Et toutes ses disruptions et trouvailles percussives enrichissent le flux de la musique. Il faut dire que Paul a acquis une expérience inégalée avec Alex von S et Evan Parker dans les centaines de concerts du trio depuis les années 70. Sans s'imposer, il inscrit des signaux marquants qui stimulent l'écoute et renvoie au son d'ensemble. Le cheminement du quintet traverse des passages qui fleurent bon cette musique presque lower case qui apparaîtra l'année suivante à Berlin. Tristan Honsinger a souvent joué avec Paul Lovens, quelques fois Cecil Taylor et sans doute avec les deux finlandais. Mais ceux-ci, Harri Sjöström et Teppo Hauta Aho ont travaillé avec Lovens dans un groupe tout à fait singulier quelques années aupravant : Quintet Moderne (avec aussi Phil Wachsmann et le tromboniste Jari Hongisto, puis Paul Rutherford. Ce groupe dont on connaît un seul album (Ikkunan Takaina - Bead records) se concentrait essentiellement sur l'exploration sonore épurée à la limite du silence avec un sentiment d'implosion de l'énergie du free-jazz qu'ils prennent radicalement à revers. Un deuxième album d'une face fut même publié par Po Torch (label de Lovens) avec un seul court morceau de 3'33'' avec le timbre désenchanté de Rutherford. C'est cet esprit d'aventure qui transparaît ici.
Un groupe égalitaire. Dans les notes de pochette, le producteur a eu l’intelligence d’inclure un aveu singulier , une réflexion du pianiste : Ce n’est pas MON GROUPE mais VOTRE groupe. Donc, l’indication Cecil Taylor Quintet qui figure sur la pochette est en fait un argument de vente. Vers la fin de la deuxième partie Cecil se met a vociférer un poème (comme dans la première partie). On entend Tristan Honsinger avec son son éléphantesque jouer en utilisant la gamme Pelog des Gamelan balinais, musique que vénère particulièrement Taylor. Écoutez les Gong Kebyar du XXème siècle et vous comprendrez où Cecil a été chercher son inspiration. Dynamité par le pianiste déchaîné et le farfadet de la batterie, Harri Sjöström souffle au maximum dans son bec en contorsionnant et étirant sa sonorité à la limite de la déflagration. Le contrebassiste, Teppo Hauta Aho, un compositeur réputé dans les pays nordiques, fait gronder et grincer sa contrebasse comme si c’était un arbre de l’Ituri dont les pygmées découpaient l’écorce pour se fabriquer des pagnes (il y a très longtemps). On retrouve là aussi toute l’énergie et l’élégance du Cecil Taylor des grands jours. Bref, c’est assez extraordinaire.

Donatello Pisanello Organetto Diatonico 8 Bassi Setola di Maiale

Setola di Maiale est depuis quasiment trois décennies le point de ralliement des improvisateurs et jazzmen d’avant-garde originaux en Italie. Donatello Pisanello s’affirme encore une fois comme un solide accordéoniste inspiré par de nombreuses musiques qu’il semble ardu d'en déterminer l’origine, si ce n’est par l’écho lancinant d’un tango imaginaire et de musiques populaires dont il extrapole et mélange les sources dans un univers personnel. Favorisant des ostinati appuyés en secousses, il insère des décalages, des harmonies étranges, des contrepoints dans douze "OPS" numérotés de 01 à 12 qui s’enfilent comme des successions de couches organiques. Une fois happé par ce mouvement de va et vient et de marées accélérées, il introduit des formes torsadées qui s’interpénètrent ou dialoguent. Il suffit d’écouter ses OPS 10 et 11 pour devenir entièrement fasciné par ces ondulations et ces girations agrégées à un flux infini qui miroite dans l’espace du studio et suggère une danse inconnue… La 12 finale surpasse encore l’intensité perçue jusque-là. Voilà une musique d’origine incertaine … populaire, imaginaire, atypique, perdue, retrouvée… prompte à nous faire rêver une fois le soleil tôt retiré au-delà de l’horizon. La pochette contient au recto une œuvre multicolore et dessinée par l’artiste qui correspond vraiment bien avec sa création musicale. Tout bonnement chaleureuse, solaire, humaine.

Spontaneous Live Series 001 Witold Oleszak with Luis Vicente and Vasco Trilla Spontaneous Music Tribune / Dragon

D’ autres enregistrements émanant du 1er Spontaneous Music Festival 2018 au Dragon Klub à Poznan. Witold Oleszak est un excellent pianiste improvisateur qui déploie son inventivité autant sur le clavier avec un art consommé pour en bloquer certaines cordes que dans la table d’harmonie qu’il explore insatiablement. Dans cet album assez vif, il est confronté successivement au trompettiste Luis Vicente et au percussionniste Vasco Trilla, tous deux portugais et qui comptent parmi les « jeunes » improvisateurs en vue. Les deux premières improvisations sont l’occasion de découvrir la démarche incisive et sonique de Luis Vicente, dont j’ai pu apprécier le talent plus mélodique et proche du jazz dans des enregistrements comme Clocks and Clouds et Fail Better. Un véritable dialogue s’établit entre Oleszak et Vicente où chacun explore les possibilités sonores de son instrument en se faisant l’écho des recherches de l’autre tout en faisant évoluer inlassablement leurs trouvailles. Dans le #2, on appréciera la démarche pointilliste et presqu’onirique du pianiste dans le #2 et les bourdonnements vocalisés dans le suraigu et les staccatos lèvres serrées dans ce registre extrême de la trompette. Treize minutes parfaitement réussies où les deux improvisateurs voyagent dans des occurrences sonores variées avec un sens profond des enchaînements et une empathie remarquable. Trois autres séquences avec les percussions préparées et objets bruissant de Vasco Trilla et la table d’harmonie investie par Witold Oleszak . Celui-ci commence par faire gémir le piano avec des glissandi sur les cordes, résonner les marteaux sur des cordes bloquées… alors que l’attirail de Trilla tremble, gronde, grince. Les deux musiciens transforment insensiblement le paysage sonore de seconde en seconde jusqu’à une mutation complète. Entre autres, des tintements métalliques cristallins qui semblent surgir de nulle part. Il s’en suit un développement collectif absolument remarquable aussi instantané que coordonné qui relance constamment l’attention par la richesse et la multiplicité des sonorités, des timbres, de leurs imbrications. En tous points remarquable.

Sandy Ewen Damon Smith Weasel Walter ugexplode ug79

Excellent et suprenant trio guitare trafficotée et bruitiste (Sandy Ewen), contrebasse frictionnée et préparée (Damon Smith) et percussions éclatées (Weasel Walter). Enregistré en 2018 et publié en 2020, ce document atteste de la maturité à laquelle ce batteur improbable et expressionniste issu du punk hardcore noise est parvenu après de multiples expériences et des centaines de concerts au point de vue de l’improvisation libre. Damon Smith est un contrebassiste très expérimenté ayant partagé la scène et enregistré avec la crème des improvisateurs les plus en vue. Sandy Ewen est une remarquable guitariste qui développe une dimension sonore bruitiste superbement détaillée et précise. Elle collabore étroitement dans plusieurs projets avec Damon Smith, lequel a souvent joué avec ce batteur phénomène. Quelque soit l’achèvement instrumental de Walter, intrinsèquement un très solide batteur, j’avais trouvé que dans des enregistrements antérieurs, il avait une tendance à surjouer au-delà du plausible. Mais ce trio Sandy Ewen/ Damon Smith/ Weasel Walter s’avère aussi radical que remarquablement équilibré tout en étant extrême. Sans parler de la position des micros qui expose les détails des manipulations sonores improbables auxquelles d’adonnent les trois improvisateurs. La combinaison des instruments, des pratiques et des individualités, les réactions et intuitions de chacun et la tension que celles-ci dégagent font que cet enregistrement de quatre improvisations bien calibrées tient la route et, même, leur cheminement crée un univers particulier, grouillant, sonique, abrasif… toujours sur le point d’imploser au bord d’un trou noir.

Universal or Directional Dan Clucas Jeb Bishop Damon Smith Matt Crane Balance point Acoustics bpaltd10010


Quartet cornet (Dan Clucas), trombone (Jeb Bishop), contrebasse (Damon Smith), batterie (Matt Crane), configuration instrumentale à laquelle j’adhère tout de suite surtout lorsque j’entends ces quatre musiciens dès les premières secondes plonger dans l’improvisation qui explore les timbres et les sonorités dans un subtil dialogue interactif où chaque instrumentiste s’exprime à part égale par rapport aux autres. Aucun « soliste » , aucun accompagnateur… Au fil de neuf improvisations bien calibrées, mais tout autant échevelées, la musique collective se développe et se renouvelle créant bien des paysages touffus ou déchiquetés, des ambiances lyriques ou des implosions introspectives. Les deux souffleurs ont des registres voisins et complémentaires alternant et mêlant leurs échappées dans l’apesanteur. À leur volonté de recherche sonore, ils ajoutent des accents soulful et des relents de blues. Le contrebassiste à l’archet agile et striant fait le lien avec les froissements jumelés des cuivres. Ou alors, c’est un son gros comme çà qui ancre le groupe dans une dimension terrienne. Les frappes, grattages et frottements aux percussions soulignent et renforcent la volatilité des échanges tout en ouvrant le jeu de l’ensemble, permettant ainsi une parfaite lisibilité du moindre détail des improvisations de chaque musicien. Il y a une profonde dimension intimiste à leur quête ludique qui s’écoute de bout en bout avec un réel ravissement. L’entente de qualité au sein de ce collectif soudé dans une musique aussi libre de nombreuses conventions et ouverte à tous les dérapages confère en fait une dose d’authenticité et de crédibilité à leurs trouvailles.

20 janvier 2021

Lisa Cameron Damon Smith Alex Cunningham/ Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin/ Witold Oleszak & Roger Turner/Nicolas Souchal Michael Nick Daunik Lazro Jean-Luc Capozzo/ Chris Cundy : Cardew de Leeuw Cage Chrysakis

Lisa Cameron Damon Smith Alex Cunningham Dawn Throws Its First Knife Balance Point Acoustics BPALTD 11011
https://balancepointacoustics.bandcamp.com/album/dawn-throws-its-first-knife-bpaltd-11011

Le contrebassiste Damon Smith documente inlassablement ses différentes aventures avec de nombreux compagnons aussi engagés que lui. En ces temps où de nombreux auditeurs et artistes demandent à ce que des femmes soient mieux entendues et appréciées, on ne peut que saluer que ce projet en trio soit l’initiative d’une percussionniste, Lisa Cameron, denrée très rare dans cette scène improvisée où on entend plus souvent des dames chanteuses, pianistes, violonistes ou flûtistes et qu’avec le contrebassiste (Damon Smith), se distingue un violoniste audacieux, Alex Cunningham. On va peut-être suggérer que je suis un blasé ou un élitiste quand j’écris que je démontre plus de curiosité et d’empressement à écouter et chroniquer un trio percussions avec cordes, ici violon et contrebasse. En effet, les groupes avec anches, contrebasse et batterie pullulent et j’en ai eu ma dose en cinquante années d’écouteur assidu. L’aube jette son premier couteau et la direction de la lame nous emmène sur les plages actives de l’improvisation totale, bruissante, audacieuse, où les trois improvisateurs explorent à la fois les propriétés physiques et sonores de leurs instruments et les échanges désirés ou fortuits où les entraînent leur écoute mutuelle et leur passion. Violon et contrebasse ont un réel univers de frottements, vibrations et harmonies libérées à partager et étirer jusqu’à plus soif. La présence dynamique et sensible de la percussionniste, ses silences et son faufilage dans les interstices apportent une dimension dramatique et chaleureuse aux évolutions du trio. Il y a une magnifique équilibre entre des courts passages où on entend clairement la qualité palpable « conventionnelle » de leur travail instrumental sous-tendant des suggestions mélodiques et harmoniques et cette recherche insatiable de sonorités expressives obtenues par leur imagination et leur expérience. Transhumance spontanée entre le free-jazz et ses limites vers l’invention improvisée libre, écriture automatique, projection subjective d’émotions et de réflexes déconditionnés par la surprise de l’instant partagé. Un excellent album qui convaincra ceux qui seraient tentés de venir les écouter en public, parce que c’est le but.

Christiane Bopp Jean-Marc Foussat Emmanuelle Parrenin Nature Still Fou Records FR-CD 40
https://www.fourecords.com/FR-CD40.htm

Leur formule instrumentale audacieuse, dans le flux incessant d’albums de free-music, m’a fait directement sursauter de joie : Christiane Bopp au trombone et à la voix, Emmanuelle Parrenin aux vielles et à la voix et Jean-Marc Foussat au synthé AKS et à la voix. Les notes de pochette n’indiquent de quelles vielles il s’agit et il n’y a pas d’image des musiciennes.cien. Qu’importe « les langages » du groupe dont l’identité libertaire s’affirme indifférenciée mais ouverte autant une forme d’ « ambient » subtile et des actions instrumentales. Pas de « isme », donc. Mais de la free-music pur jus dans une construction collective précautionneuse, aussi anarchique que méthodique et une qualité sonore haut de gamme. Ce qui veut dire, sensibilité, délicatesse et aussi affirmation que tout est possible. Trois improvisations autour des dix minutes et une plus longue de 22 minutes développent des climats sonores sensuels, feutrés ou menaçants, empreints de détachement, de nuances, de couleurs, de vibrations, formant chaque fois un tout, avec une réelle cohérence. Des étirements de sons troublants et fantomatiques, la proximité fascinante du souffle au trombone et des notes lancinantes de la vielle crée un univers imaginaire où le joueur de synthé AKS s’infiltre avec autant de discrétion que de sûreté (Nature Morte et Nature Live). Trois corps concentrés sur une seule voix. Dans Still Morte s’exprime un changement de cap, la construction semble plus élaborée, la sensibilité plus aiguë avec ce sens inné des petites touches qui créent un paysage mouvant, espace-temps du partage profond des émotions et des connivences. L’art subtil des glissandi et de la pluralité des voix agrégées, naturelles, imitées ou digitales. Ces dernières années, de nombreuses voix insistent pour que des femmes improvisatrices soient mieux considérées et représentées. Voilà justement, une belle pièce au dossier. J-M Foussat avait déjà consacré deux beaux albums FOU au talent de la tromboniste Christiane Bopp. On la retrouve de manière surprenante dans ce trio atypique avec cette artiste « folk » légendaire des années septante, Emmanuelle Parrenin, dans un univers sonore fascinant qui échappe à l’étiquetage et à la facilité.

Witold Oleszak & Roger Turner Spontaneous Live Series 003 Spontaneous Music Tribune


Spontaneous Music Tribune est un webzine spécialisé dans les musiques improvisées, jazz et expérimentales. Et cette série, Spontaneous Live Series documentent les concerts que l’équipe de S.M.T. organise au Dragon Social Club. Un plus en plus grand nombre de musiciens se sont engagés dans ce mouvement de libre improvisation de manière exponentielle, très souvent avec un talent instrumental ou musical indéniable. Comme le disait si bien mon ami le pianiste Veryan Weston, la musique improvisée libre est un genre difficile. Il entend par là qu’il n’est pas si simple, même quand on un talent indéniable en tant que musicien, de faire sens de manière irrévocable dans ce type de musique. Et c’est bien ce à quoi je pense quand j’écoute Roger Turner. Voilà quelqu’un qui incarne cette musique à 200 % par le moindre de ses gestes. Depuis plusieurs années, il a trouvé en Witold Oleszak, lui-même un remarquable pianiste, un excellent partenaire : ensemble ils se mettent mutuellement en valeur et stimulent leurs imaginations respectives. Les baguettes de Turner se déplacent sur les surfaces de ses tambours en frottant, grattant, piquetant des accessoires déposés sur les peaux dont il fait résonner la tension dans une belle diversité de frappes et de timbres. Son activité percussive improbable, on l’entend bouger des objets, les laisser retomber, gratter leur superficie , coincer ces cymbales sur les peaux etc.. trouve un écho dans l’exploration à la fois méthodique et erratique de la carcasse du piano, les cordages, les parties métalliques du piano d’Oleszak, marteaux relevés et ondoyant sur les câbles bloqués ou relâchés… et de soudaines grappes de notes. Ces deux là transitent quasi magiquement par une variété de climats, de tensions, de légèretés et de frénésies, créant un voyage parmi les sons découverts dans l’instant. Roger Turner a développé une conception et une pratique de « micro-percussions » dynamique qui occupe une place déterminée et relativement discrète dans l’espace sonore et cela dans le but de jouer au plus fin, au plus précis dans le chef du pianiste qui renouvelle constamment son stock de sonorités et d’approches du clavier. Les sons et les timbres de chacun s’interpénètrent, s’intègrent dans un kaléidoscope cinétique, sollicitant une kinesthésie du geste musical dans les moindres recoins de leurs instruments. Depuis leur premier album « Over the Title » pour Free Form Association, leur duo s’est aiguisé, bonifié pour le plus grand plaisir de mes oreilles. Je m’en étais déjà rendu compte en écoutant leur deuxième CD Fragments of Part… Félicitations à Andrezj Nowak pour son excellent travail d’édition.

Neigen Nicolas Souchal Michael Nick Daunik Lazro Jean-Luc Capozzo ayler records AYLLCD-162
https://ayler-records.bandcamp.com/album/neigen

Cela fait un certain nombre d’années qu’Ayler Records, autrefois un label suédois dédié au free-jazz afro-américain, a déménagé en France et documente principalement des musiciens français. Deux trompettistes et buglistes, Nicolas Souchal et Jean-Luc Capozzo, un saxophoniste ténor et baryton, Daunik Lazro, et un violoniste, Michael Nick, aussi crédité electro-acoustic octave violin. Neuf improvisations collectives entre inventions mélodiques, recherches de timbre et interactions subtiles pointant entre les trois – quatre minutes jusque les neufs avec une volonté affirmée de moduler et de varier les effets et les climaxes sur la durée.
Les notes de pochette expliquent: Neigen : du verbe allemand : tendre vers. En tant qu’improvisateurs, nous aspirons à l’imprévisible, dans une relation de confiance réciproque. Chacun, arc-bouté sur l’instant, est habité par la mémoire d’innombrables musiques jouées, entendues, rêvées. Et déterminé par la pratique instrumentale, l’expérience acquise, ainsi que par un instinct et une pensée propre. Cette tension implique de savoir déjouer certains écueils et chausse-trapes déjà repérés, d’éviter le déjà-dit. Les trouvailles, comme pépite à l’orpailleur, adviennent par surprise, par chance, car l’invention ne se décrète pas. D’où : rester attentif à ses nombreuses épiphanies. Tendre vers ces moments suspendus où l’on s’abandonne à cette magie qui nous traverse, dont nous devenons les récepteurs, les corps producteurs. Cultiver l’appétence pour ces plateaux d’intensité où l’on expérimente, parfois de manière fugitive, une connexion intuitive entre musiciens reliés par un fil d’ordre télépathique.
On ne pourrait mieux dire pour caractériser ce magnifique ensemble qui incarne superbement et valablement l’improvisation libre, libre de toute préconception, de « direction » esthétique théorisée, etc… et qui démontre comment faire coïncider différents aspects de ces musiques « improvisées » dans un tout cohérent et ouvert aux sensibilités et aux initiatives. Il faut insister sur la combinaison instrumentale rare, motif supplémentaire d’intérêt. Occurrences extrêmes, expressivité sauvage et/ou lyrique, équilibre et fuite en avant, tensions et apaisement, bourdonnements, borborygmes, vibrations étranges, aigus volatiles, une multitude d’approches se combinent, se défont et à chaque morceau on reconsidère la voie à suivre, l’échappée et le but. Et même, Neigen se réécoute avec un plaisir accru.

Chris Cundy Mountains John Cage Cornelius Cardew Ton de Leeuw & Thanos Chrysakis Aural Terrains 2020
https://www.auralterrains.com/releases/44

Une fois n’est pas coutume, de la musique composée. Chris Cundy est un superbe clarinettiste basse (principalement) qui se partage entre l’improvisation radicale et la composition. On l’a trouvé dans plusieurs albums intéressants ou passionnants publiés par Aural Terrains, le label du compositeur Thanos Chrysakis. Dans ces différents albums réalisés à l’initiative de Thanos auxquels participent ils participent tous les deux, il y a une constante : la clarinette basse et l’utilisation de l’électronique. Chrysakis et Cundy, étant des improvisateurs convaincus, on dira que le choix de compositeurs comme John Cage et Cornelius Cardew tombe sous le sens. Solo with three accompaniment de Cardew (1964) n’est pas à proprement parler une pièce pour clarinette basse, mais plutôt une invitation pour un soliste à créer un parcours avec des points de repères sonores adjacents. Mountains (1977) de Ton de Leeuw est une musique pour bande magnétique où le clarinettiste basse grimpe des sommets imaginaires autour d’un drone oscillant (18’11’’). Remarquable ! Comme il se doit avec Thanos Chrysakis qui a déjà consacré des pièces à plusieurs clarinettes basses et anches, Frytoria (2019) est conçu pour cinq clarinettes qui emmêlent graves, bourdonnements, harmoniques, percussions de clapets, etc… dans une polyphonie fascinante et des moments fragiles durant 12’50’’. C’est à mon avis une des pièces dont je perçois le mieux les intentions, la gravité, l’audace et la cohérence. D’autres Mountains (1977) de Cardew, à nouveau, pour clarinette basse seule en quatre Variations numérotées de I à V (2’50’’, 5’32’’, 2’25’’, 3’35’’). L’intérêt de l’album y est renforcé par le travail magnifique et très inspiré qui rend grâce à cet instrument souvent sollicité et aux propositions mélodiques de Cardew dans sa phase « anti-impérialiste ». S’il faut resituer cette musique de Cardew dans l’évolution de la musique improvisée, on songe à l’appellation folklore imaginaire, exécuté avec grande précision et une réelle musicalité. Chaque son compte, comme si le compositeur était le comptable de la moindre seconde, du moindre instant. On appréciera les multiphoniques et la respiration de la Variation II intégrées dans une remarquable narration dont on goûte le moindre instant sans aucune réitération et où plusieurs approches (techniques) sonores se succèdent. La Cadenza qui suit (Variation III) coule de source en rebondissant sur les étagements des intervalles, prolongée par une forme de gigue décalée (Variation IV). Le Five de John Cage (5‘05’’) avec ces cinq clarinettes basses est le point d’orgue final qui nous envoie avec ses notes tenues et voicings indéterminés des questions sans réponse. Une belle réussite et félicitations à Thanos Chrysakis et à Chris Cundy qui a su incarner l’esprit de ces compositions.

3 janvier 2021

Paul Lovens & Florian Stoffner/ Frank Paul Schubert Alex von Schlippenbach & Martin Blume/ Mats Gustafsson & Sabu Toyozumi / The Remote Viewers

Paul Lovens & Florian Stoffner Tetratne ezz-thetics 1026
https://www.nrwvertrieb.de/products/0752156102625

Le vieux label Hat Hut / Hat Art / Hatology a fait peau neuve depuis quelques temps : prénommé ezz-thetics du nom d’un album génial de George Russell avec un Round About Midnight d’anthologie et un exceptionnel Eric Dolphy en soliste. Voici l’anecdote : Paul Lovens, Paul Lytton et Wolfgang Fuchs logeaient chez moi durant le Festival Percussion – Improvisation en février 1986 à Bruxelles. Au petit déjeuner, je propose d’écouter quelques albums de jazz : Paul Lovens me suggère d’écouter le pirate de Rollins à la Mutualité en 1965 avec Art Taylor et Paul Lytton recommande les Berlin Concerts d’Eric Dolphy, entre autres, aussi pour les solos de Benny Bailey. Des connaisseurs ! Je mets sur la platine une compile Milestones de George Russell qui reprend les perles d’Ezz-thetics (avec Dolphy, David Baker au trombone, Don Ellis, Steve Swallow à la contrebasse et le batteur Joe Hunt) et je leur fais écouter cette version extraordinaire de Round Midnight où Eric Dolphy prend un solo de plus en plus zig-zagant. Paul Lovens qui est un écouteur obsessionnel demande de le réécouter au moins une demi-douzaine de fois en comptant le rythme avec ses phalanges retournées sur le bord de la table avec un découpage rythmique magique. C’est cette magie que je retrouve dans ce duo extraordinaire face à la guitare électrique avec effets et pédales de Florian Stoffner, qui n’était sans doute pas encore né lors de cette réunion à mon domicile. Les afficionados doivent sans doute regretter que Derek Bailey n’ait jamais enregistré avec Paul Lovens, le prince de la percussion librement improvisée.
Rassurons – les avec ce Tetratne, on tient un véritable trésor digne d’être comparé à un duo avec D.B. Florian & Paul ont déjà été entendus dans le superbe Mein Freund Der Baum avec Rudi Mahall, un rare zèbre de la clarinette basse qui se hausse à la mesure d’Eric Dolphy. Quelle coïncidence ! Florian Stoffner sélectionne soigneusement ses effets électroniques et parmi les infinies possibilités sonores via ces pédales rassemblées en rack qui lui font faire plus d’efforts avec ses pieds, ses genoux et ses mollets qu’avec ses doigts et ses mains sur le manche. Il s’agit d’une démarche cohérente et pointilleuse sans effusion ni explosion logorrhéique (comme cela arrive souvent avec ces engins) qui contrebalance le jeu hyper précis, faussement aléatoire et épuré jusqu’à l’ascèse de Paul Lovens. On entend les ustensiles et baguettes frotter et percuter légèrement les surfaces amorties des tambours, woodblocks, cymbales posées à même les peaux. Il imprime des hauteurs clairement définies à chaque frappe répondant à la quasi vocalité des timbres du guitariste, lequel développe une dynamique sonore d’une parfaite lisibilité. Sa démarche est bruitiste, mais elle se réfère à des intervalles et des une expressivité instrumentale chaleureuse et suprêmement explicite qu’on en oublie toute la pagaille électronique des boutons, voyants, câbles, pressoirs, potentiomètres, préamplis, que sais-je encore, souvent coupables d’une bouillie sonore indigeste chez nombre de praticiens. Bref , je ne vous le fais pas dire, mais ces trente-quatre minutes concentrées en font l’album (ou un des albums) en duo par excellence de ces dernières années. Notes de pochette d’Evan Parker.

Forge Frank Paul Schubert – Alexander von Schlippenbach – Martin Blume Relative Pitch RPR 1117
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/forge

Rassurez-vous ! Les nostalgiques du trio Schlippenbach – Lovens – Parker ne perdent rien au change tant ces deux acolytes du légendaire pianiste sont non seulement à la hauteur de la tâche, mais ils proposent une manière de jouer dans cette combinaison tout aussi valable. Martin Blume est batteur – percussionniste exceptionnel avec une liste de magnifiques enregistrements « modèles » en compagnie John Butcher, Georg Gräwe et Hans Schneider (Frisque Concordance), Phil Wachsmann, Axel Dörner, Marcio Mattos et Jim Denley (Lines), Phil Minton et Marcio Mattos (Axon et un deuxième Axon avec Fred Van Hove en plus), Phil Wachsmann en duo (Pacific 2003), Birgit Uhler et Damon Smith (Sperrguht), et avec Achim Kaufmann, Frank Paul Schubert, Luk Houtkamp, Simon Nabatov etc… de belles réussites. Son jeu est ultra-précis, sensible, complètement libre, logique, avec un sens de l’écoute mutuelle et une merveilleuse technique. Son sens de la dynamique est proverbial. Frank Paul Schubert est un saxophoniste alto et soprano lyrique et impliqué dans un jeu complexe et zig-zaguant en usant de savants substrats harmoniques avec goût et une fougue ludique. Nous l’avons déjà découvert avec Schlippenbach, Paul Hubweber, Clayton Thomas et Willy Kellers (Intricacies/No Business) et Martin Blume et le contrebassiste Dieter Manderscheid (Spindrift/Leo), sa présence n’étant pas le moindre intérêt de ces rencontres narrées déjà sur ce blog. Le jeu irrégulier de Blume sur les ustensiles et les tambours amortis ouvre le champ sonore au pianiste qui, lui, dose littéralement son jeu avec des enchaînements d’accords sans résolution et tout en ouverture afin de permettre au souffleur de jouer dans l’intensité voulue, c’est-à-dire entre mezzo piano et mezzo forte. Cela lui permet d’imprimer des inflexions et des accents qui donnent tout le sens voulu à ses improvisations. Un power trio avec une puissance introspective. Le drive cyclique des doigtés d’Alex von Schlippenbach reste toujours du meilleur effet, il suit son chemin sinueux et accidentée dans les crêtes des extrapolations d’accords, cette polytonalité ambigüe et généreuse qui nourrit les ébats du saxophoniste. Son discours pianistique s’ouvre instantanément aux suggestions de ses collègues manifestant sa grande ouverture d’esprit et son sens coopératif avec quiconque joue avec lui, alors que l’aspect monolithique de sa démarche ferait penser le contraire. Il ne se pense pas comme un « soliste » , mais plutôt comme un musicien collectif, de la même manière qu’il s’est consacré à son Globe Unity Orchestra, une véritable apostolat du point de vue humain et logistique. La complémentarité, la tension et la diversité des sonorités et des jeux improvisés font de Forge un réel plaisir d’écoute. Une fois le trio lancé, Forge (47:30) atteint des sommets et un point de non-retour dans la combustion des énergies et des idées avec un passage presque romantique au piano et un solo anguleux de FPS. Une coda monkienne nous ramène sûrement sur terre (Forgin The Work , 6 :47). Un super album free avec tous les avantages de la liberté et zéro déchet.

Mats Gustafsson & Sabu Toyozumi Hokusai No Business LP (disponible en CD)
http://nobusinessrecords.com/hokusai.html

Que voulez-vous ? J’ai commandé le vinyle d’Hokusai au lieu du compact. Il y a un peu moins de musique à écouter et, sérieusement, c’est peut être mieux : on a sans doute droit à l’essentiel. En effet, Mats Gustafsson publie énormément et dans ce duo avec le percussionniste Sabu Toyozumi enregistré les 11 et 12 juin 2018, il se focalise sur un de ses meilleures spécialités : les staccatos – coups maniaques sur le bec et l’anche. Cela fonctionne extrêmement bien avec l’esprit et la manière de son acolyte un homme avec qui la planète improvisation a fait de nombreuses tournées au Japon : Brötzmann, Derek Bailey, Evan Parker, John Russell, Leo Smith, Paul Rutherford, Misha Mengelberg, Fred Van Hove, Peter Kowald, Barre Phillips, Tristan Honsinger etc... Le batteur fait mouvoir en permanence le centre de gravité et la fréquence de ses frappes tout en maintenant un synchronisme atavique avec les accents marqués par le saxophoniste. L’échange d’énergies a lieu aussi bien à bas volume (le début quasi silencieux de Sunflower que dans des forte fracassants et leurs styles respectifs font vraiment la paire, aussi sûrement que Mats avec Paul Lovens. Ce qui ne gâte rien, Mats Gustafsson est un avide écouteur – collectionneur de disques et a une connaissance approfondie de musiciens légendaires comme Sabu Toyozumi. En écoutant cet album, je me suis fait la réflexion qu’on décèle dans son jeu des oscillations du cycle des pulsations comme on en trouve dans plusieurs traditions étonnamment éloignées. D’une part certains gamelans ou orchestres de percussions de l’Asie du Sud-Est et d’autre part, la pratique des rythmes en Afrique Centrale dans les musiques de village. Or, il se fait que Sabu Toyozumi fut un voyageur aventurier ayant séjourné en Malaisie et aux Philippines et traversé l’Afrique de part en part du Caire à Accra au Ghana pour aller à la rencontre des populations africaines et de leurs musiques. Et cela, tout seul et sans voiture ! Même si Sabu est au départ un batteur de jazz moderne, c’est visiblement les Esprits des civilisations musicales non européennes qui transparaît dans son jeu. Dans Woman with a Cat, entend Mats à la flûte travailler subrepticement des effets de souffle tout en finesse, sifflements, coups de langue,… sans doute pour que son écoute puisse s’imprégner des frappes et frottements caractéristiques de son compagnon.
Puis, il empoigne son instrument fétiche, le flute-o-phone, soit un bec de saxophone soprano fiché dans le corps d’une flûte dont il pulvérise la colonne d’air en saturant le bocal avec son souffle tout en croisant ses doigtés. Il lève un doigt sensé boucher un trou sur le tuyau parmi les autres ce qui fragmente l’articulation de l’instrument, aussi parce qu’il donne de rapides coups de langue et de subites variations d’intensités et s’éloigne et se rapproche des micros. Fin de la première face et belle expression du caractère volatile et éphémère de l’improvisation libre. Deuxième face : For Ever Advancing Artistry. Autre dialogue entre la batterie et le flute-o-phone avec vocalisations réussies. Les subtiles variations de cadences et réverbérations de légers touchers de cymbales s’agrègent au jeu discontinu du souffleur. Mais voilà que résonne à nouveau le son granuleux du baryton dont le souffleur fait pointer les harmoniques avec un son gras. Une fois sa présence affirmée, Mats fait trembler son anche en frappant opiniâtrement sa mâchoire supérieure en modifiant le timbre et l’intensité ou en murmurant des bribes de mélodie. Le batteur explore la surface et les bords de ses peaux en s’inspirant des coups de bec et des minces filets de sons qui s’échappent du gros saxophone. On découvre de l’intérieur sa démarche tout à fait personnelle de percussionniste. Pour écouter leur musique, il faut sensiblement augmenter le volume pour en saisir les détails. Plus loin, c’est un véritable barrissement intense, calibré en mezzoforte, mais bourré d’harmoniques qui s’élève puis retombe pour laisser tinter la cymbale touchée sur le bord. Par rapport au free-jazz expressionniste auquel Mats Gustafsson nous a habitué, c’est un univers plus introverti, tourné vers l’écoute mutuelle et où certains excès de souffle viennent seulement à un point donné pour souligner le profond envoûtement de leur rencontre mutuelle. Touchant !

Let the City Sleep The Remote Viewers John Edwards Caroline Kraabel Sue Lynch Adrian Northover David Petts Rv 17.
http://www.theremoteviewers.com/New%20Releases2.html


Enregistré de juin à août 2020 dans des lieux différents durant la pandémie sur base de partitions signée David Petts et réarrangées et reconfigurées par John Edwards avec des instruments virtuels, des électroniques et des sons trouvés. Sept compositions alternent dans l’ordre des 12 pistes de Let The City Sleep avec cinq solos de chaque instrumentiste (File 1 à 5) : Sue Lynch au sax ténor, Caroline Kraabel au sax alto, John Edwards à la contrebasse, Adrian Northover au sax soprano et David Petts au sax ténor. Chacun de ses solos sont enregistrés soit dans une chambre « en béton » , à l’Iklectic ou sous un passage ferroviaire. Dans ce qui ressemble à des assemblages sonores, on entend des fragments de clavier, d’instruments à vent, à cordes, de conversations, des beats détraqués, des agrégats de sons électroniques qui s’enchaînent avec une belle dynamique ou s’égarent dans des boucles absurdes. Des variations de timbre subtiles croisent des gimmicks sonores au second degré ou des bruissements. Le saxophone ténor de Sue Lynch se fait pincé, subtil, grognant, pointu, rêveur, la contrebasse de John Edwards évoque curieusement ses assemblages électroniques et le saxophone alto de Caroline Kraabel fait résonner l’espace ouvert de la rue. La City s’est endormie à cause du télétravail, de la quasi-absence de touristes et les musiciens la laisse dormir. Faute de pouvoir se réunir pour jouer et enregistrer ensemble, les musiciens n’ont d’autre choix que de s’exprimer en solo ou de jouer ensemble virtuellement via Zoom ou Youtube direct. David Petts et John Edwards ont préféré reconstruire la musique prévue de manière virtuelle avec l’outillage électronique dans un home-studio et conserver l’expressivité acoustique de chacun des musiciens en solitaire. Pas de faux semblant. Ce qui est assez étonnant, c’est la faculté qu’ont ces versions virtuelles à incarner les métriques, le style décalé et le caractère des compositions inclassables de David Petts, le compositeur attitré du groupe, compositions qui donnent une aura unique aux Remote Viewers, un groupe inclassable. Remarquable séquence en respiration circulaire d’Adrian Northover au soprano, introduisant une composition mystérieuse et envoûtante des RV superbement réalisée avec un clavier hanté et atmosphérique et des sons électroniques éthérés. Au sax ténor, on reconnait immédiatement le style oblique et la manière du compositeur, David Petts : chaque son compte, chaque intervalle, chaque durée de note, tout a un sens. La dernière composition, Porch View, est savamment contrastée avec des passages successivement réitérés et emboîtés d’ensemble à cordes, claxons, électronique, vibrations de grand orgue, soufflerie virtuelle.Une œuvre intrigante qui n’étonnera pas ceux qui suivent les Remote Viewers et questionnera les autres.