20 avril 2022

Christian Marien SOLO / Julia Brüssel Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Klaus Kürvers/ Kristof K.Roll - J-M Espitalier / FMP The Living Music

Chistian Marien The Sun has Set The Drums are Beating percussion solo MarMade #1
https://christianmarien.bandcamp.com/album/christian-marien-solo-the-sun-has-set-the-drums-are-beating

Enfin ! Après l’extraordinaire “solo” du percussionniste Steve Noble (Empty Birdcage EBR004) et les opus de Vasco Trilla, voici encore un bel OVNI sonore percussif conçu et réalisé par le batteur Christian Marien, un improvisateur mis en évidence dans l’intéressant coffret du duo Superimpose avec le tromboniste Matthias Muche paru chez inexhaustible editions. Ou encore Astronomical Unit avec Matthias Müller et Clayton Thomas. Cela fait quelques décennies que Christian Marien, inspiré initialement par Pierre Favre caressait le projet d’une performance solitaire pour explorer et nous faire découvrir son univers de la percussion lequel a percolé et maturé au fil d’années de pratique et de centaines de concerts. Divers ostinato étranges et boiteux animent le corps d’une batterie à la fois assourdie et résonnante dans une sarabande diabolique de cymbales amorties poussée jusqu’à l’absurde obsessionnel avec l’aide de cloches agitées en contrepoint au début et à la fin d’Ex Machina 8:49. Cette première composition est à elle seule un morceau d’anthologie et un bel exploit au niveau de l’instrument et de l’expressivité. Demon of The Second Kind (5 :15) nous fait découvrir les vibrations quasi aléatoires d’un grattement intensif d’une ou deux cymbales appliquées sur la peau d’un tambour procurant des sifflements et des grondements telluriques du troisième type avec autant de nuances que de sauvagerie atavique. C’est assez extraordinaire et, bien que dans un registre différent, aussi typé et réussi que les meilleurs enregistrements solos de Eddie Prévost, Steve Noble et certaines séquences du tandem Lovens-Lytton ou des français Lê Quan Ninh ou Matthias Ponthévia. Stiller (11 :56) développe un univers plus éthéré, aérien , un souffle de vibrations retenues qui s’insèrent dans l’espace en le dilatant. Gongs et cymbales frottées avec une véritable expertise et beaucoup de sensibilité. Une atmosphère mystérieuse et mouvante où les sons en suspension se croisent, s’interpénètrent et se colorent réciproquement. Chacune des techniques utilisées est dosée, altérée et lentement transformée créant une polyphonie impalpable comme dans des nuages émaciés poussés par une légère brise qui les fait se tournoyer dans un ciel rougissant. La durée en est à peine perceptible jusqu’à ce que Christian créent des glissandi au moyen de cordes métalliques tendues (une cithare ?) sur une caisse de résonance, le tout ombragé par le murmure d’un gong. Careboo (6:19) constitue une magnifique conclusion : un travail remarquable des balais sur les peaux sollicitant des sonorités terriennes avec une forme de swing étiré et elliptique. Les frappes et figures s’additionnent avec une belle logique dans une manière polyrythmique digne d’un grand batteur de jazz qui oublierait ses réflexes pour se laisser emporter par le feeling du son et son cœur qui bat, comme si on revenait sur terre après avoir traversé l’espace et le temps. À la fin des frottements de cymbales nous font apercevoir la résonance du silence. Bravo, quelle inspiration ! Un album éminemment recommandable pour les fans de free – music qui aiment à s’écarter des sentiers battus et des opérations téléguidées.

Fantasy Eight Julia Brüssel Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Klaus Kürvers Creative Sources CD 714.
https://guilhermerodrigues.bandcamp.com/album/fantasy-eight

Un beau quartet ou quatuor à cordes violon - alto – violoncelle – contrebasse se destine à la musique improvisée dans huit (Eight) pièces atmosphériques ou nerveuses, sensuelles ou diaphanes qui évoquent l’univers musical contemporain auquel les quatre musiciens/enne infuse sens de l’écoute, imagination et différentes dynamiques et perspectives sonores et spatiales. Bien sûr, la connivence est optimale : les Rodrigues père et fils, Ernesto et Guilherme ont tellement travaillé et enregistré ensemble et avec le contrebassiste Klaus Kürvers que la violoniste Julia Brüssel n’a plus qu’à s’insérer le plus naturellement du monde pour que leur musique collective s’épanouisse dans des esquisses pluridimensionnelles à la fois lumineuses et ombragées, alanguies ou foisonnantes. Une tendance zen se dessine, des miroitements évoluent , s’étirent. Au fil des huit plages de Fantasy Eight, l’auditeur est saisi par la calme intensité vibratoire des frottements calibrés et spontanés des archets sur les cordes tendues, murmurant, grondant dans un temps qui nous échappe. Lucidité et langueur font bon ménage. Musique de plaisir de jouer plutôt que manifeste radical - on se souvient des premiers CD’s des deux Rodrigues où leurs jeux torturé et grinçant incarnait la rébellion réductionniste – minimaliste avec un goût d’ébéniste sadique – les pièces de Fantasy Eight sont de magnifiques bagatelles : When, Care, Cobweb, Après Code, Slirrr, Prick, Bad Autumn et Cloud. Chacune s’improvise avec une intention et une orientation formelle clairement distinctes les unes des autres mettant en valeur les qualités musicales de tous dans une superbe interactivité sensible, généreuse, logique ou un brin fantaisiste. Composition instantanée assumée de bout en bout. Une pierre miliaire de l’art contemporain d’improviser « entre cordes », ajoutant un autre éclairage à ceux du Stellari Quartet (Phil Wachsmann – Charlotte Hug – Marcio Mattos – John Edwards) ou du Quatuor d’Occasion (Malcolm Goldstein – Josh Zubot – Jean René – Emilie Girard-Charest). Fantasy Eight s’inscrit dans la discographie foisonnante d’Ernesto & Guilherme Rodrigues pour leur label Creative Sources arrivé aujourd’hui au n° 726.

World is a Blues Kristoff K.Roll et Jean Michel Espitallier Mazeto Square Livre + 2CD
http://kristoff-k-roll.net/site/index.php/hybrides/world-is-a-blues/

Mazeto Square est une maison d’édition parallèle et innovatrice dont j’avais bien aimé un superbe CD Sélénites de Raymond Boni et Gilles Dalbis. World is a Blues se veut être un Blues électro-acoustique et un hommage à tous les exilés. J-Kristoff Camps et Carole Rieussec, légendaires artistes électro-acoustiques Français connus sous le nom de Kristoff K.Roll, se sont plongés dans la jungle de Calais parmi les réfugiés provenant de nombreuses zones de conflit du monde. Et ce monde (world) devenu soudainement inhospitalier, en proie aux guerres civiles, aux persécutions interethniques, les violences etc…. charrie des êtres humains dont la terre ne veut plus dans des exodes et cette expérience inhumaine s’exprime dans un blues insoutenable, poussant l’humain dans ses ultimes retranchements de peine, de douleur, une ultime tragédie …. C’est de manière obsessionnelle, riffs de blues basiques tournant en boucles, que ce vertige inhumain se déroule au travers de narrations individuelles et de rêves cauchemars, fracas de vies sacrifiées, bureaucratie kafkaïenne et policiers intransigeants. Kristof et K.Roll ont rassemblé des récits, des impressions de réfugiés de plusieurs pays identifiés par leurs prénoms : Babak, Ali, Naïla, Bedur, Santi, Aram, Amadou, Bilal, Adebola, Reda et leurs langues : Farsi, Ourdou, Pachto, Arabe syrien, Erythréen, Soudanais, Peul, Comorien, etc… Ils ont fait appel à la collaboration d’auteurs engagés , Jean-Michel Espitallier et Anne Kawala pour mettre ce flux de terribles souvenirs et de rêves éveillés en paroles dans une forme ouverte. Leurs interventions électro-acoustiques s’inscrivent dans ces narratifs désolants de manière à la fois dramatique et organique. Il s’agit d’une affirmation à caractère politique et humaniste d’une intolérable dérive de l’humain et du sensible, sans que leur démarche collective de donne l’impression d’agiter un quelconque drapeau rouge ou noir et d’exprimer une revendication. Mais à l’écoute de ces tranches de vie fracturées qui transparaissent et surgissent dans ces textes et leur « accompagnement – martèlement, on en mesure l’abîme. Art dérangeant en hommage à tous ces êtres humains meurtris, martyrisés mais remplis d’espoir quand des idéalistes et des citoyens avec un cœur leurs tendent la main et un peu de réconfort et les défendent face aux règlements glaciaux et l’indifférence. Aux quatre artistes se sont joints une équipe technique , des réfugiés, des artistes improvisateurs intervenants au fil des concerts et en studio : la chanteuse Claire Bergerault, less trompettistes Christian Pruvost et Sébastien Cirotteau, Anne Kawala en diseuse de texte, idem pour J-M Espitalier, le guitariste Patrice Soletti, la saxophoniste Cathy Heyden, Ali enregistré à Calais, Bedur (récit), Santi (chant), Souleymane (réparation de vélo, chant), Cayeb (distribution d’informations politiques, dessins), Riaz H (chant), Amadou Niang (poème peul), Adebola (chant), Cissé (chant mouvements de judo) etc… Pour pouvoir rendre compte de ce travail fleuve admirable qui prend aux tripes, j’aurais dû être présent à quelques-uns des moments de leur tournée (Nancy, Ivry, Bordeaux, Toulouse, La Chaux de Fonds). Un document essentiel pour relater leurs vies , leurs odyssées, les déconvenues à répétition et la solidarité humaine qu’elles ont suscitées. Une forme dramatique, textuelle et sonore incandescente qui ne peut pas laisser un cœur humain indifférent et doit nous rendre prêt à nous engager sous toutes les formes possibles pour conjurer le désespoir. À écouter, réécouter et méditer.

FMP The Living Music Markus Müller Wolke Verlag.
https://www.wolke-verlag.de/musikbuecher/markus-mueller-free-music-production-fmp-the-living-music-english2/

2,4 kg de papier illustrant l’histoire et les réalisations du label Berlinois Free Music Production de 1969 jusqu’au début des années 2000. Créée et organisée autour d’un collectif de musiciens allemands au départ, l’étiquette légendaire FMP a publié des centaines de vinyles et de cédés de Peter Brötzmann, Alex von Schlippenbach, Peter Kowald, Hans Reichel, Irene Schweizer, Rudiger Carl, Sven Åke Johansson, Fred Van Hove, Cecil Taylor, avec un nombre exponentiel d’improvisateurs de premier plan comme Steve Lacy, Han Bennink, Paul Lovens, Evan Parker, Albert Mangelsdorff, John Tchicaï, Günter Christmann, Ernst Ludwig Petrowsky, Conrad et Hannes Bauer, Gunther Sommer, Wolfgang Fuchs, Keith Tippett, Maggie Nicols, Leo Smith, Phil Minton, Charles Gayle, Rashied Ali, William Parker, Tony Oxley, Bill Dixon, Lol Coxhill, Wim Breuker, Joëlle Léandre, Maarten Altena… et beaucoup d’autres. Au fil des années, le contrebassiste devenu producteur à part entière et organisateur des Workshop Freie Muzik et Total Music Meeting, en fut le principal directeur et responsable diversifiant la programmation en intégrant des artistes afro-américains incontournables. Les deux points culminants de FMP et de son label frère SAJ se situent au milieu des années 70 quand ils parvinrent à imposer la musique explosive des trios Brötzmann Van Hove Bennink, et Schweizer Carl Moholo, du quartet Schlippenbach Parker Kowald Lovens mais aussi le duo Günter Christmann et Detlev Schönenberg et le Globe Unity Orchestra dans le contexte de la free-music européenne à laquelle se sont joints épisodiquement Steve Lacy et Anthony Braxton dans une efflorescence d’albums. L’autre phase importante se situe en 1988 avec Total Taylor Total lorsque le pianiste Cecil Taylor fut convié dans une résidence berlinoise dans une quinzaine de concerts en solo, en duo avec une confrérie de percussionnistes ( Paul Lovens, Han Bennink, Tony Oxley, Louis Moholo et Gunther Sommer) et Derek Bailey, en trio avec Tristan Honsinger et Evan Parker et deux grands orchestres. Les concerts enregistrés furent publiés dans un lourd coffret unique en son genre ainsi qu’en CD single ou doubles, initiant magistralement la conversion du label dans le format compact disque. L’auteur, Markus Müller, fut un témoin privilégié de cette saga et il en communique une vision aussi intime qu’enthousiaste. Ce livre est massivement illustré de photos de concerts ou backstage de toutes les époques et de très nombreuses reproductions d’affiches, flyers et pochettes de disques où s’impose le graphisme brut de Peter Brötzmann, lequel a assuré la continuité de FMP avec Gebers. Le livre est divisé en plusieurs chapitres thématiques avec de nombreuses interviews et citations. Ces affiches et programmes permettent de suivre à la trace la trajectoire de nombreux musicien-nes improvisateurs-trices qui ont enregistré et ont joué dans les festivals successifs. Jost Gebers dévoile tous ses efforts, les problèmes rencontrés et surmontés, la philosophie et toute la passion insensée qui l’animait lui et ses camarades. Juste un petit bémol : feu Wolfgang Fuchs a tenté de prolonger l’existence de FMP en diversifiant l’offre musicale avec le label a/l/l et ce passage est escamotée. En outre, un des improvisateurs les plus importants de cette mouvance et organisateur de choc à Hannovre est quasiment inaperçu (une photo avec la danseuse Pina Bausch). Un document à la fois impressionnant, foisonnant et unique en son genre.