31 octobre 2023

Gaël Mevel Mat Maneri Jean-Luc Capozzo Thierry Waziniak/ Alex von Schlippenbach Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Willy Kellers/ Charlotte Keefe & Andrew Lisle/ Stefan Keune Dirk Serries & Benedict Taylor/ Martina Verhoeven & Gonçalo Almeida

Gaël Mevel Mat Maneri Jean-Luc Capozzo Thierry Waziniak Kairos Rives
https://www.labelrives.com/Kairos.html
https://gaelmevel.com/dossier%20Kairos.pdf

Le violoncelliste et pianiste Gaël Mevel et le batteur Thierry Waziniak travaillent ensemble depuis bien des années. On se souvient de ce beau trio avec le contrebassiste Jean-Jacques Avenel et de leurs albums La Lucarne Incertaine et Danses Parallèles pour AA Records et Leo Records. Mais comme les improvisateurs motivés ne sont pas condamnés à se répéter, les deux musiciens ont voulu évoluer dans leurs pérégrinations musicales avec des projets vraiment intéressants. Récemment, j’avais chroniqué valablement un beau trio de Gaël Mevel et de Thierry Waziniak avec le saxophoniste Michaël Attias, Alta sur le meêm label. Voici un extrait de ma chronique : « Les musiciens mettent en avant le silence, une forme de contemplation du vide et de beaux mouvements lents. Il suffit de quelques coups d’archet vibrant de Gaël Mevel pour mettre une fois pour toutes en évidence la densité lumineuse de son jeu, occulté ici par le parti-pris minimaliste qui préside à l’esprit d’ouverture de ce magnifique trio aussi discret que sensible. Car c’est la sensibilité, la légèreté, l’épure de formes musicales réduites à leur existence fantomatique qui inspirent cette géométrie triangulaire aventureuse et mouvante. Ils se rapprochent ou s’écartent de la mélodie en étirant les pulsations jusqu’à leur dissolution dans le son. C’est très fort et aux antipodes de l’expressionnisme free, dessinant un univers où le moindre geste, une vibration de cymbale et deux notes de basse répétées sur la touche du violoncelle prennent tout leur sens. » Cette impression de légèreté, de lévitation dans l’espace est encore magnifiée par la présence unique de Mat Maneri à l’alto microtonal et de l’exquise trompette feutrée de Jean-Luc Capozzo. Une musique au ralenti, un free de chambre lyrique et délicieusement épuré, parfois échevelé (3/ Bach 2) mais toujours en douceur et un sens du dialogue et de l’interaction tangentielle… Il n’est pas rare qu’un des musiciens joue seul ou à deux puis trois, chacun dosant ses interventions avec des phases de silence réitérées. Ma folle Valentine est une évocation du fameux standard fétiche de Miles et de Chet déclinée sous la plume du violoncelliste jouée en roue libre avec un Capozzo délicat et étincelant qui s’élève en disloquant la trame jusqu’à ce que les deux archets de Mevel et Maneri nous plongent dans un autre univers. Le violoncelliste joue aussi des parties de basse en pizz un peu comme le ferait un contrebassiste ou souligne des moments forts avec un coup d’archet ou deux placés à l’instant même où ils révèlent tout leur sens. Et que dire du jeu microtonal de Mat Maneri aux multiples intervalles dans un ton et ses 72 notes découpant un seul octave. Il y a un parallèle à faire avec la musique indienne. Mais surtout son jeu à l’alto imprime des couleurs et des nuances tonales spécifiques à la musique du groupe, les projetant dans une atmosphère intimiste et mystérieusement sacrée qu’il joue deux notes sur un temps ou que son archet virevolte dans ces micro-intervalles imbriqués dans un nuancier extraordinaire, lumineux et tout en circonvolutions magiques. 1/ Kairos est signé Gaël Mevel, Bach 1 et Bach 2 sont d’après J-S Bach et de beaux tremplins pour leurs superbes improvisations collectives et leur manière tout en retenue et introvertie. L’album se termine avec les Oiseaux de Paradis d’après Maurice Ravel. Thierry Waziniak meuble les temps avec parcimonie suggérant des pulsations plutôt que de les appuyer. Une syncope elliptique qui cadre parfaitement avec l’esprit de cette musique toute en retenue. À l’écoute, on découvre un quartet très original au point que s’il n’était pas mentionné les emprunts à Bach, My Funny Valentine ou Ravel, on ne s’en aurait pas aperçu tant cette musique coule de source et que les artistes semblent improviser collectivement du début à la fin de chacun des cinq morceaux d'une durée totale de 37 minutes. Ce magnifique CD est inséré dans une œuvre d’art peinte sur deux carrés de caoutchouc aimantés qui emballe le compact. Une belle réalisation pour une musique aérienne et hyper décontractée.

Alex von Schlippenbach Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Willy Kellers Conundrum Creative Sources CSCD
https://creativesources.bandcamp.com/album/conundrum

Avançant inexorablement vers un grand âge, Alex von Schippenbach a sensiblement réduit ses cadences infernales, épuré son discours souvent torrentiel pour se consacrer à l’essentiel du jeu concerté au piano en se mettant au centre du dispositif instrumental (alto, violoncelle, sax alto, batterie et piano), devenant l’élément rotatif , le régulateur multidimensionnel des échanges interactifs au sein de cet orchestre pas comme les autres. Il faut souligner la pertinence des frappes, accents et pulsations actionnées par Willy Kellers du bout des baguettes rebondissantes, ses cymbales mouvantes ou cristallines et la précision colorée des rim-shots. Soit des frappes sur les bords des tambours, vagues légères de roulements inégaux sur les peaux, le tout réalisé avec discrétion et retenue pour ne pas couvrir ses collègues au piano et aux cordes frottées. Nuno Torres donne ici toute sa mesure sinueuse, articulant avec une belle agilité des timbres rares et des détachés à la fois feutrés et mordants, avec un jeu à la fois rude, souple et doux. Une belle finesse camouflée avec goût dans cette folle végétation iridescente de timbres, de secousses et tourbillons. Guilherme Rodrigues a un don inné pour introduire à l’instant rêvé des figures bienvenues, un riff momentané par-ci, un dérapage par-là, une fugue élégiaque, des dissonances accentuées , des pizzicatos puissants et déréglés et quelques ébouriffantes embardées avec son père, toujours à l’affut du bon coup à faire ajoutant ainsi un surcroit de crédibilité à ces neuf passionnantes improvisations collectives, certaines se résumant à de brèves bagatelles de trois minutes. Ernesto Rodrigues nous livre ici sa performance la plus endiablée et viscérale, striant les cordes et la tessiture de son instrument avec un archet endiablé, extrayant des suraigus extrêmes, produits d’harmoniques arrachées en un éclair à l’extrémité d’un agrégat de notes scratchées (NB : il s’agit de toucher une corde avec un doigt sans l’enfoncer sur la touche en frottant l’archet avec une grande précision juste avant de relâcher le doigt immédiatement – technique accessible pour tout un chacun mais très compliquée à maîtriser avec cette vitesse d’exécution et les infinies variations de l’intensité frénétique de son jeu ).
De fines correspondances dans les interactions croisées entre chacun des musiciens apparaissent et disparaissent polarisant des fragments de dialogues en orbite autour du champ auditif avec de multiples alternances dans plusieurs directions. Cette ultra- mobilité collective d’une étonnante lisibilité génère une force centrifuge et celle-ci transcende les équilibres entre les instruments doux et fragiles (l’alto d’Ernesto, le jeu poids plume de Nuno) et ceux dont le volume sonore potentiel pourraient couvrir les autres (le piano et la batterie). Alex ne s’impose pas comme soliste prépondérant propulsé par la batterie et le violoncelle, mais concentre plutôt son jeu dans une dimension éminemment collective faisant évoluer ses enchainements d’accords, de clusters et d’échappées atonales avec une fluidité qui épouse les changements constants au sein de cette constellation mouvante de formes fugaces et peu prévisibles. Bref , c’est une session étonnante et étonnamment cohérente et lisible déclinant de multiples aspects formels, options, trames et cheminements de la musique libre, instantanée et collective. Sans nul doute l’enregistrement le plus inhabituel et singulier d’Alex von Schlippenbach et d’Ernesto Rodrigues dans leurs discographies respectives, chacun des cinq musiciens apportant une contribution équivalente au niveau qualité de manière égalitaire. Chacun est ici à son avantage. La prise de son limpide distingue les moindres détails de la musique jouée avec une soufflante lisibilité. Exemplaire !

Live at Plus Etage 3CD a new wave of jazz nwa0060
CD1 : Charlotte Keefe & Andrew Lisle CD2 : Stefan Keune Dirk Serries & Benedict Taylor CD3 Martina Verhoeven & Gonçalo Almeida
https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/live-at-plusetage-volume-1
Un Plus Etage dans une petite ville qui n’est ni entièrement néerlandaise, ni entièrement belge, bien que située au nord de la frontière belgo – néerlandaise. Baarle-Hertog et Baarle-Nassau. Enclaves incluant des Exclaves qui contiennent parfois des Enclaves parmi lesquelles le résident belge a son jardin contigu aux Pays Bas. Et l’aubergiste sert ses clients dans les deux pays : la frontière est délimitée par des traits de peinture à même le sol de la salle séparant les tables installées soit aux Pays-Bas, soit en Belgique. Peut-être que l’Étage mentionné est apatride…
Charlotte Keefe est une trompettiste inspirée de la scène Britannique qui s’est fait entendre et enregistrer depuis plusieurs années. Andrew Lisle est un fidèle d’Alex Ward, Dan Thompson, Colin Webster etc… En se servant de son solide bagage de batteur de jazz, Andrew Lisle insuffle une trame vivante et musicale à des enchaînements - tuilages de figures de batterie, de frappes variées sur les fûts et le bord de sa caisse claire, des vibrations sonores en rythmes libres, pulsations rebondissantes. Charlotte Keefe zigzague au travers de fragments de mélodies, sussurrations, déchirures du timbre, écrasements de notes, effets de souffle et de pistons, vocalisations : un langage et une grammaire free face au drumming de son compagnon, à mi-chemin entre le dialogue et une fonction de support polyrythmique. Une approche plus structurée et différente des percussionnistes pointus de la libre improvisation : les Paul Lovens, Paul Lytton ou Roger Turner ou John Stevens avec son kit réduit du S.M.E. Saluons le timing, la précision et la cohérence de sa prestation et la foison de figures pulsatoires déclinées ici tout au long d’une prestation de 50 minutes qui tient la route. Présence inspirante pour Charlotte Keefe, toute entière à explorer son instrument dans l’orbite du feeling rythmique instillé par le batteur. Je ne sais pas s’il s’agit d’un duo fixe ou d’une association ad-hoc dans le cadre de tournées respectives des sept musiciens enregistrés lors de ce concert du 29 Avril 2022. De toute façon, ce sont d’excellents musiciens et des improvisateurs émérites qui assurent une belle performance.
Stefan Keune. Alors, un message pour les fanatiques de feu Peter Brötzmann, de Mats Gustasson ou d’ Evan Parker, voici un sérieux client qui a mis un temps infini à s’imposer un (tout petit peu). Lors d’une interview d’Evan Parker au sujet des collègues plus jeunes dont il se sent proche esthétiquement, celui-ci n’a pas hésité à citer Stefan Keune en premier lieu, Stefan jouant alors régulièrement avec son ami, le guitariste John Russell (cfr Frequency and Use / Nur Nicht Nur). Le trio du CD2 a une instrumentation similaire sax guitare violon à celle du trio de Russell avec Phil Durrant et John Butcher, autre saxophoniste proche de Parker. À l’alto, le britannique Benedict Taylor, un collaborateur régulier du belge Dirk Serries, le troisième homme du groupe et responsable du label a new wave of jazz. Stefan Keune nous fait l’honneur de jouer ici exclusivement du sax sopranino, un instrument malaisé à manipuler, surtout si un quidam saxophoniste voudrait réitérer les exploits sonores de cet improvisateur germanique exceptionnel. Son articulation en double et triple détachés, déchiquetant le timbre et la texture normale de son biniou « jouet » , des extrêmes aigus quasi inatteignables grâce à la magie des harmoniques qui sifflent et tintent au-delà du registre le plus élevé. Confiez un sax sopranino à un saxophoniste professionnel (même diplômé du Conservatoire) pour en jouer au pied levé, la grande majorité d’entre eux vont décliner l’offre. Cet instrument requiert un entraînement spécifique pour en contrôler le souffle avec de nombreux intervalles de clés différents, son intensité, sa justesse, sa fluidité et la capacité dynamique entre le pianissimo le plus doux jusqu’au forte le plus puissant. Bonne chance ! Parmi les élus, Anthony Braxton, feu Wolfgang Fuchs et Lol Coxhill, Michel Doneda et mon copain Jean-Jacques Duerinckx. À ses côtés, l’altiste Benedict Taylor, le phénomène des gammes microtonales en glissando inspirées des violonistes de Raga d’Inde du Nord à la projection sonore impressionnante, sculpte la vibration boisée de l’âme de l’alto (un instrument plus difficile à maîtriser) avec une attaque audacieuse de l’archet sous tous les angles et une variation maniaque dans l’intensité de la pression des notes sur la touche ou dans les frôlements à peine audibles… Un des excellents violoneux de l’improvisation qui comptent dans l’univers de l’improvisation en Grande-Bretagne. Avec ces deux lascars intrépides, rien de tel que la gratte bruissante munie du sacro-saint chevalet qui fait résonner et trembler les cordes raclées, grattées, frictionnées avec autant de circonspection que d’énergie par Dirk Serries. Acoustique, bien sûr. On navigue ici dans les eaux pointillistes, l’abstraction formelle, les techniques alternatives qui transforment et altèrent définitivement l’instrument, ses conventions et ce pourquoi il a été conçu. « English disease », improvisation libre radicale British des John Stevens, Derek Bailey, Evan Parker, Paul Rutherford, Phil Wachsmann, John Russell, Roger Smith etc…. Une véritable dérive dans un paysage sonore imprévisible, exploratoire de sonorités improbables, de flux explosés, découpés par des zones de silence qui font partie intégrante de la musique. Par comparaison, le duo précédent de Keefe & Lisle semble avouer une relative fidélité au jazz moderne.
Avec la pianiste belge Martina Verhoeven et le contrebassiste Gonçalo Almeida, on revient un peu sur terre au CD2. Vous imaginez un piano, l’instrument bourgeois de la musique classique et ses 88 touches en tons et demi-tons sur les douze notes de la gamme tempérée, devoir s’intégrer dans la foire d’empoigne du trio Keune Taylor Serries ? Mais nos deux artistes nous avaient préparé une belle surprise en duo de contrebasses avec un départ minimaliste, relativement répétitif, sons ténus, frottements éthérés de la contrebasse, sciages , pizzicatos. Ambiance mystérieuse, graves bourdonnants, glissandi vers le soubassement des cordes, vibrations boisées grinçantes, frappes de l’archet, aigus flûtés ou nasillards au bord du chevalet. Et petit à petit s’imposent les contrastes débridés, les changements abrupts de registres, de tessitures, approfondissant le mystère et la frénésie ludique. Voilà une démarche appropriée pour que la musique de ce troisième set sonne aux antipodes des musiques des CD 1 et 2 et offre une toute autre esthétique, même si la performance est parfois un peu longue (qui n'essaie rien n'aura jamais rien). Elle rebondit aussi avec une belle énergie Vous n’imaginez pas conserver l’intérêt et l’attention du public durant deux heures et demie si la musique reste dans un statu quo esthétique et sonore. Un excellent témoignage d’une manière subtile de réussir un concert d’un soir, un partage éphémère d’instants merveilleux.

Ce qui est extraordinaire : les trois albums de cette chronique contiennent la participation inspirée de trois "altistes" ou "violonistes" alto ....

29 octobre 2023

Tony Oxley / Kok Siew Wai Dirk Wachtelaer Yong Yandsen/ Ivo Perelman, Nate Wooley Mat Maneri Fred Lonberg-Holm Joe Morris Matt Moran/ Veryan Weston / I Paesani feat Günther Sommer

Tony Oxley The New World : Tony Oxley percussions & electronics, Stefan Hölker percussions Discus.
https://discusmusic.bandcamp.com/album/the-new-world-165cd-2023
Enregistrement tout récent de Tony Oxley focalisé sur la (micro) percussion et ses live electronics dans le droit fil des quelques morceaux de percussion amplifiée et modifiée par l’électronique (ring modulator à l’époque) publiés par le label Incus dans les années 70 (Incus 8 Tony Oxley et Incus 18 February Papers). Mais il n’y a aucun revival de la part du percussionniste : même si on reconnaît immédiatement son style « improvisé » avec ces multiples petits sons qui rebondissent sur ses ustensiles divers et s’égarent dans une variété fascinante de frappes, de timbres, Tony Oxley a fait évoluer son utilisation de l’électronique et sa musique solo, autrefois "écrite" est devenue plus fluide et ludique. En outre, la participation du percussionniste Stefan Hölker s’intègre organiquement dans le flux instrumental, leurs jeux individuels et leurs sonorités respectives sont tellement intriqués et intégrés à leur musique collective qu’auditivement, on ne ressent pas qu’il s’agit d’un duo ou d’un « dialogue » entre les deux « batteurs » . Rien qu’une profonde connivence : impossible de percevoir qui joue quoi. Mais un dialogue s’ébauche et s’affirme entre les sons acoustiques des deux percussionnistes et les sons électroniques qui lui font écho, comme un contrepoint volatile. La versant électronique de cette musique est basée sur la transformation sonore immédiate de certains sons choisis , métalliques bien souvent, qui s’échappent, oscillent ou mugissent au milieu des frappes pointillistes et des résonances des cymbales de petite taille, des woodblocks ou de sa grosse cloche trapézoïdale soudée il y a au moins un demi-siècle. J’attire l’attention sur le fait qu’Oxley a déclaré avoir été inspiré par les techniques d’amplification avec pédales de volume de Derek Bailey. Tony Oxley s’est fait remarquer en tant que batteur « free-jazz » (mais pas que) auprès de Cecil Taylor, Bill Dixon, Paul Bley et Alan Skidmore et comme collaborateur de Derek Bailey dans sa dernière période « noise». Il serait donc intéressant que le public qui l’apprécie pour ces raisons puisse découvrir ses inventions telles qu’elles nous sont livrées ici en 2022. On est ici au cœur de l’improvisation libre « historique » et toujours d’actualité. Absolument remarquable. Tony Oxley a été peu documenté sur son versant free – improvisation radicale durant des décennies. Du point de vue de cette musique, l’écoute d’ The New World est aussi indispensable que the Gentle Harm of the Bourgeoise de Paul Rutherford, Lot 74 Improvisations de Derek Bailey ou le Was It Me ? du tandem Paul Lovens – Paul Lytton.

Encounters and Perspectives Kok Siew Wai Dirk Wachtelaer Yong Yandsen Khatulistiwa 赤道
https://khatulistiwa.bandcamp.com/album/encounters-and-perspectives

Enregistré à Kuala Lumpur en Malaysie , cet album témoigne bien de l’internationalisation croissante des musiques improvisées libres jusqu’à tous antipodes. Encounters & Perspectives met en présence une remarquable chanteuse, Kok Siew Wai, un saxophoniste free à souhait, Yong Yandsen et un percussionniste belge, Dirk Wachtelaer. Dirk Wachtelaer a plusieurs enregistrements et collaborations à son actif documentées par le label FMR, un des plus gros catalogues jazz d’avant-garde, improvisé, expérimental etc… Je connais un peu le travail de Yong Yandsen grâce à Future of Change, un CD en trio avec Sabu Toyozumi et Rick Countryman pour le label japonais Chap Chap (CPCD017). La chanteuse est inspirée de la tradition vocale de l’Asie du Sud Est : elle en manie bien des techniques et secrets. C’est tout bonnement fascinant. Elle transforme sa voix dans de véritables pépiements – sifflements d’oiseau et semble être une merveilleuse conteuse. On l’entend en duo pour quelques morceaux avec le batteur Dirk Wachtelaer dans une combinaison idéale pour plusieurs raisons. La première est que Dirk improvise sur les fûts et ustensiles de sa batterie en décalant les pulsations et les frappes avec une conception flottante, déstructurée et organique du « drumming » (free), légère à souhait créant un bel équilibre avec la voix de sa collègue. La deuxième raison est que sa percussion n'est pas accordée dans une gamme Européenne occidentale des douze tons, ce qui du point de vue de la chanteuse, lui donne toute l’espace et la liberté de se concentrer sur son improvisation selon ses propres termes définis par les éléments et paradigmes musicaux de sa culture musicale asiatique. En effet, les échelles de notes des modes de cette région du monde (Birmanie, Thaïlande, Laos, Malaysie, Indonésie) ont des intervalles tout à fait différents, ainsi que la conception de l’émission sonore, des rythmes, de l’accordage…. Dans Encounter 4 (en 5/) , on entend d’ailleurs sa voix emprunter des accents et des blue notes proches du blues et du jazz parce qu’elle est confrontée au saxophoniste Yong Yandsen qui joue un instrument occidental. Comme je suis un vocaliste improvisateur moi-même, j’ai écouté les interventions de Kok Siew Wai avec beaucoup de plaisir et d’intérêt. Quant à Yong Yandsen, son jeu ne se contente pas de « singer » le free – jazz. Cet artiste a développé un travail réfléchi sur la matière sonore et les possibilités de son instrument par ses propres moyens tout en étant géographiquement très éloigné de la scène Européenne ou Américaine. Doigtés spéciaux, harmoniques, effets de souffle, extrapolation de techniques simultanées, etc… dans une manière personnelle et assez originale avec une bonne dose d’énergie et d’audace qui se marie parfaitement avec le drumming free de Dirk Wachtelaer. Le sixième et dernier morceau réunit les trois protagonistes dans une improvisation enjouée et réussie. Une belle découverte et de belles perspectives.

Ivo Perelman, Nate Wooley Mat Maneri Fred Lonberg-Holm Joe Morris Matt Moran Seven Skies Orchestra Fundacla Sluchaj
https://sluchaj.bandcamp.com/album/seven-skies-orchestra-2
Sextet exceptionnel d’improvisateurs “free” jazz de haut vol : deux souffleurs Ivo Perelman, sax ténor, Nate Wooley, trompette, le vibraphoniste Matt Moran est les cordistes Mat Maneri alto, Fred Lonberg- Holm, violoncelle et Joe Morris contrebasse. Cette équipe évolue ici dans l’improvisation libre, mais peut-être se seraient-ils donnés des instructions ou idées au préalable. Ivo Perelman m'a fait savoir que tous les enregistrements publiés ici. Un fil conducteur personnel récent : Ivo Perelman a joué et enregistré avec au moins quatre d’entre eux à plusieurs reprises et même en duo (Polarity & Polarity 2 avec Nate Wooley, Two Men Walking avec Mat Maneri, Blue avec Joe Morris à la guitare et tout récemment, Tuned Forks avec Matt Moran) ou en trio comme dans Counterpoint avec Maneri et Morris ou en quartet avec Maneri, Wooley et le pianiste Matt Shipp. Ces collaborations de Perelman, Maneri, Morris et Wooley sont exponentielles au point que l’on s’y perd. Mais ce qui compte, c’est cette musique de chambre expressive issue du free-jazz, immédiate et spontanée, mais aussi profondément réfléchie et auto-organisée par bribes et morceaux, petites touches à la croisée de l’expressionnisme (jazz – free) et de l’impressionnisme visuel. En effet, cette musique « mosaïque », où chacun intervient ponctuellement en laissant de l’espace – temps pour que chaque collègue puisse s’exprimer, évoque les tableaux impressionnistes, assemblages de centaines de taches et de couleurs qui fait bien plus que suggérer un paysage naturel. Un paysage mental et sonore, ici. Quand le sextet s’emballe en tutti, il ne faut pas beaucoup de temps pour que l’un ou l’autre s'arrête de jouer et conclut, laissant toute la place à un trio de cordes ou aux deux souffleurs relayés par l’alto ou le violoncelle, ou simplement un seul instrumentiste tout seul. On songe à ce duo contrebasse – trompette, gros pizz décalé de Joe Morris vs éclats vif argent de Wooley rejoint ensuite par les montées dans les volutes anguleuses de Perelman au ténor, pointées vers ses aigus si caractéristiques. Ou le vibraphone s’élance entraînant des délicatesses microtonales de Mat Maneri (72 notes incluses dans un octave !) alanguies ou virevoltantes. À ce goût microtonal de Mat Maneri répond présent le saxophoniste, Ivo Perelman : celui-ci plie, allonge ou raccourcit les intervalles de ses blue-notes à la saudade brésilienne. Quand à Nate Wooley, il sculpte littéralement le son de sa trompette en cornant, vocalisant, compressant la colonne d’air pour en tirer des scories, sons les plus curieux et articulant frénétiquement son phrasé super staccato. Par contraste, le ténor de Perelman entretient une relative douceur, une rêverie bercée par les divagations cristallines et aériennes du vibraphoniste Matt Moran, un instrumentiste merveilleux . Ou, subitement, l’atavisme aylérien ressurgit avec ses harmoniques brûlantes et téléguidées au cœur d’une nuit d’encre. Veillant au grain, discrets ou péremptoires, les deux basse(*) et contrebasse de Lonberg-Holm et Morris construisent les soubassements mouvants et ombrageux de cette musique lorsqu’elle s’étend au Sextet ou plantent leurs glissements frottés, striés , filés …. ou des doigtés pneumatiques sur les nuages bulbeux et immaculés se découpant dans le bleu intense de ces Sept Ciels sublimes. Les paysages défilent sans discontinuer et s’enchaînent inexorablement, renouvelant leurs couleurs, leurs vibrations, leurs textures , leurs émotions à l’infini. Et nous sommes gâtés : il y deux CD’s et dix improvisations collectives.
Au fil des ans et des enregistrements , on entend ces musiciens acquérir une sonorité plus profonde, une sûreté dans l’invention, une maîtrise du temps, des sons, de la durée de chaque intervention et dans le sentiment vécu de la musique collective. L’auditeur découvre alors que ces musiciens appréciés pour être de brillants « solistes » cultivent avant tout l’art collectif de jouer ensemble en s’écoutant intensément pour tisser une superbe tapisserie de sons connectés, imbriqués avec une formidable empathie. Un sommet au-delà de toute attente.
*En lutherie, le violoncelle, joué ici par Fred Lonberg-Holm, est considéré comme une basse de la famille des violons, par rapport à la contrebasse, celle-ci se situant juste en-dessous.

Veryan Weston Water scâtter archives
https://scatterarchive.bandcamp.com/album/water

Enregistré sur un piano Estonien au Hatfield Music Centre le 29/11/88 à l’époque où Veryan Weston jouait régulièrement avec Eddie Prévost (Quartet Continuum avec Larry Stabbins et Marcio Mattos), Lol Coxhill (en duo), Trevor Watts ( Moiré Music Orchestra) et initiait sa collaboration permanente avec Phil Minton (Ways et Four Walls). Sa performance dans l’orchestre Moiré Music était un exploit !
Water est une longue composition qui dure 47 minutes, excellement enregistrée. Elle mériterait de figurer dans les meilleurs labels. S’entrecroisent ardemment la musique contemporaine, le jazz d’avant-garde et des formes voisines de celle de Cecil Taylor. Aussi, un brin d’humour, des pirouettes élégantes et dynamiques, des enchaînements de phrasés, de motifs, de rythmes qui font de Veryan Weston un des meilleurs et des plus subtils pianistes de la scène improvisée. Sa sûreté rythmique jusque dans les moindres détails est déjà confondante. Sa musique coule de source avec une magnifique logique, logique qu’il se plaira par la suite à contrecarrer avec des réflexes et des astuces imprévisibles. Jamais vous ne l’entendrez fourrager et gratter dans les cordes du piano pour en explorer la table d’harmonie sous tous ses angles. Il s’est juré de construire son art et sa carrière avec le clavier seul. Selon lui, il y a déjà assez de collègues qui jouent « à l’intérieur du piano ». Et notre gaillard, une personne d’une sincérité aiguë, a mené sa propre recherche avec des intentions esthétiques très personnelles qui ont évolué sensiblement au fil des ans depuis cette première soirée de 1969 au Little Theatre Club dans St Martin’s Lane, modeste épicentre de la musique improvisée londonienne, où il rencontra Lol Coxhill, Trevor Watts, ses camades d’une vie et beaucoup d’autres par la suite. « J’ai entendu Veryan Weston jouer comme Art Tatum à cette époque » m’a confié un ami commun. Tout comme dans son premier album vinyle en solo publié par Matchless (Eddie Prévost), Underwater Carol, Water affirme son talent de compositeur – improvisateur et de pianiste. C’est le point de départ de sa démarche pianistique qui va le mener à développer son travail d’improvisateur avec Lol Coxhill, ses projets avec Phil Minton, son trio avec John Edwards et Mark Sanders, l’orchestre dirigé par Trevor Watts qui est aujourd’hui son principal collaborateur avec le trio Eternal Triangle. Et la folie douce de Temperaments avec le violoniste Jon Rose sur des claviers anciens accordés à un diapason d’une autre temps Sa composition Tessellations pour 53 modes pentatoniques enregistrée sur l’unique piano Luthéal. Le fruit de ces expériences s’inscrit dans sa pratique du piano, laquelle s’adapte au caractère et à la personnalité musicale et humaine de ses collaborateurs proches, à l’émotionnel ressenti et aux conceptions musicales partagées. La sincérité nue. Cette attitude le place au cœur de la pratique de l’improvisation libre. une finesse organique qui fait souvent défaut à certains pianistes entendus dans cette scène. La musique de Water s’écoule avec un grand plaisir d’écoute car c’est du grand piano joué excellemment et on y entrevoit bien des éléments de ce que deviendra l’art de Veryan Weston à sa maturité. En solo, outre Tessellations, il nous a seulement légué deux CD’s : Playing Alone (1993 – Acta 9), un fameux bond en avant quelques années plus tard et Allusions (2002 Emanem 5001), un album réalisé fortuitement à Bordeaux, tous deux révélateurs de son talent de pianiste contemporain aux multiples influences. Raison de plus pour ne pas bouder son plaisir
Parmi les pianistes de la free – music , Veryan Weston est un véritable original et un créateur essentiel. Cet enregistrement est une bonne introduction pour apprécier son talent de pianiste et de compositeur de l’instant.

I Paesani Featuring Gunther Baby Sommer Braastabrà Setola di Maiale SM4520
Loredana Savino Donato Console Vittorino Curci Gianni Console Valerio Fusillo Pierpaolo Martino Günther Sommer https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4520
Emmené par la paire Günther Sommer (batterie) et Pierpaolo Martino (contrebasse), Braastabrà réunit I Paesani , un ensemble local des Pouilles basé à Noci. Les souffleurs Donato Console (flûte), Gianni Console (saxophones) et Vittorino Curci (saxophones) sont des habitants de cette ville campagnarde réputée pour la mozzarella di buffone du meilleur crû. Curci y a dirigé un festival incontournable où le public de la région a pu entendre Peter Brötzmann, Han Bennink, Alex von Schlippenbach, Keith et Julie Tippetts, Louis Moholo, Evan Parker, Charles Gayle, William Parker, Hannes Bauer, Günther Sommer et beaucoup d’autres. Il est aussi un poète réputé et fut le maire de la ville de Noci. Les deux frères Console sont à la pointe du fan-club de cette scène locale et de bons praticiens impliqués. Ensemble, ils ont enregistré un Cd avec Peter Brötzmann. S’ajoutent à cette équipée, l’excellent contrebassiste PierPaolo Martino (un compagnon de Steve Beresford, Gianni Mimmo et d’Adrian Northover) de Monopoli tout proche, la chanteuse Loredana Salvino et le mandoliniste Valerio Fusillo. En ouverture un morceau bien balancé et cadencé durant lequel Günther Sommer récite avec une très belle conviction et beaucoup d’expressivité un texte délirant d’Hugo Ball, Karawane, un poème sonore (dada ?) datant de 1917. La musique est habilement construite et mise en place offrant à chacun des souffleurs de nombreuses occasions de jouer à bon escient, par exemple le timing des interventions du flûtiste Donato Console est impeccable et rafraîchissant. La cohésion de l’orchestre bénéficie de la précision, de l’esprit d’ouverture collaboratif de PierPaolo Martino et de Günther Sommer : tous deux concoctent un superbe écrin plein de finesse qui poussent chacun des participants à donner le meilleur de lui-même dans un excellent jazz "expérimental" de chambre tout en nuances. Ces Paesani ne sont sans doute pas des virtuoses et des improvisateurs tout terrains hyper expérimentés, mais je trouve formidable que des musiciens passionnés par cette musique aient l’occasion de jouer dans un tel orchestre. Cet esprit inclusif était, il y a très longtemps, à la base de la pratique collective du jazz (New Orleans et même dans la période Swing). Loredana Savino vocalise apportant la douceur de sa voix (même sur une seule note) pour colorer créativement l’ensemble. Quant à Valerio Fusillo, ses interventions sont astucieuses et surprennent d’ici et là. Il se passe des choses intéressantes tout au long de cet album, comme dans Iban, un morceau quasi minimaliste où s’étalent des sons épars, effets de souffles, genre cadavres exquis de sonorités parmi un silence ambiant. Pour finir un Braastabrà emballant un peu fou qui évoque l’Art Ensemble of Chicago des early seventies; c'est l’occasion pour Baby Sommer de nous donner un court solo de batterie avant que Loredana Savino délivre un babil – glossolalie bienvenue au milieu de la volière des souffleurs en crescendo vers un hymne appuyé par la rythmique. Super bien emballé !!

23 octobre 2023

Maggie Nicols Matilda Rolfsson Mark Wastell / Alex Bonney Paul Dunmall Mark Sanders/ Dirk Serries Benedict Taylor Friso Van Wijck / Axel Dörner & Seijiro Murayama

Maggie Nicols Matilda Rolfsson Mark Wastell Semiotic Drift Confront Core Series Core 37
https://confrontrecordings.bandcamp.com/album/semiotic-drift

Mark Wastell de Confront Recordings vient à peine de publier le merveilleux album qui le met en présence de la chanteuse Maggie Nicols : And John (Confront Core 28), que voici une prolongement assez différent de leur précédente collaboration en duo. And John fut enregistré en hommage à John Stevens, l’incontournable percussionniste pionnier de l’improvisation libre, avec qui Maggie fit ses premiers pas d’improvisatrice en 1968. And John est sans doute un de ses enregistrements-clé d’un seul tenant aussi abouti, aussi intime que profond et extraordinairement cohérent. L’émotion et la musicalité rebelle de la voix humaine en accord avec les vibrations sonores et ponctuations rythmiques de Mark Wastell, lui-même par ailleurs, artiste électronique, violoncelliste, contrebassiste « minimaliste » et par-dessus le marché un des producteurs d’albums de nouvelle musique et improvisation (etc) les plus inspirés, ouvert à tous les courants esthétiques possibles qui s’affirment dans l’improvisation libre,l'électronique expérimentale, le free-jazz, l’art sonore…
Avec la percussionniste Matilda Rolfsson, les deux artistes offrent une facette différente et tout aussi sensible par rapport à ce fabuleux And John abordant un tout autre registre. Matilda frappe, fait trembler et gronder un grosses caisse agrémentée d’autres percussions alors que Mark Wastell fait tinter et vibrer des cymbales (ayant appartenu à John Stevens ?) et un tambour sur cadre ; le tout avec des percussions additionnelles, non décrites sur la pochette. La musique développe une approche sonore inhabituelle de la percussion très éloignée de la pratique de la batterie « free » avec ses roulements, rimshots, pulsations libres. On est plutôt dans le domaine d’un rituel sonore, hanté, à la fois délicat (rumeurs scintillantes des percussions métalliques), bourdonnant et grave (la grosse caisse), légèrement insistant et isochrone (le tambour sur cadre), proche des musiques « ethniques » d’une tribu inconnue des archipels australs ou du grand Nord. Allez savoir. On peut supposer que l’intention de Maggie Nicols était de puiser dans de tout autres registres de sa voix et de son extraordinaire musicalité, passant simultanément d’un aigu angélique flamboyant au grave voilé en y imprimant de très précis glissandi. Ce chant qui semble « primitif » est en fait très sophistiqué au niveau de l’émission et de son expressivité jusqu’à ce que s’insère ces superbes Semiotic Drift "parlé - chanté" à travers lesquels elle nous confie verbalement ses émotions – réflexions – détails de la vie de tous les jours, de ses espoirs et désillusions, et, en intime filigrane, son amour des autres. Enregistrement de 34:21 à All Ears, Oslo le 24 janvier 2023. Irrésistible, la grande classe de l’inclassable, l’émotion la plus authentique.

Alex Bonney Paul Dunmall Mark Sanders The Beholder's Share Bead Records 48
https://beadrecords.bandcamp.com/album/the-beholders-share

Trio atypique drivé par un Mark Sanders très inspiré surfant sur la crête des pulsations évoquant le Tony Williams free de notre jeunesse et Tony Oxley avec Alan Skidmore ou Tomas Stanko. Alex Bonney est un superbe trompettiste d'obédience jazz d'avant-garde et un artiste sonore électronique très intéressant jouant alternativement ou simultanément de son instrument à embouchure et de son installation. Paul Dunmall joue ici du sax ténor en adaptant sa démarche aux curieuses sonorités hérissées et crissantes en ébullition de Bonney. Et celles - ci sont superbement diversifiées évoquant des percussions type marimba cosmiques, bongos hésitants ou cloches frappées. Ses belles parties de trompette se joignent magnifiquement à l'improvisation mordante morcelée et brûlante de Dunmall. Celui-ci évite les spirales infinies et ses séquences de triples détachés en fragmentant son discours, afin, sans doute, qu'il puisse écouter les détails sonores ddu jeu de ses deux comparses affairés. Trois pièces minutieusement concoctées avec amour par une équipe soudée, Dunmall et Sanders ayant travaillé ensemble intensivement avec le contrebassiste Paul Rogers et le guitariste Phil Gibbs. Resonance's Refractions (13:09) Arid in Phase (8:22) et Generating World (18:53), soit une quarantaine de minutes, offrant à chaque fois trois propositions spécifiques de la musique de ce trio. Arid In Phase par exemple se concentre sur les battues et roulements de toms de Sanders délimitant l'espace que déchirent les morsures du souffleur suivi par une belle séquence de loops électros fragmentés et brisurés.Sous la pression du drive implacable du batteur Dunmall s'envole dans Generating Worlds en alternance avec le trompettiste . La pédale de hi-hat trépigne vertiginieusement, entraînant les deux souffleurs en de superbes échanges éthérés dans l'orbite de pulsations électrisantes. Voici un bel archétype d'un jazz contemporain hybride qui incorpore à merveille une dimension électronique créative en exacerbant l'ébullience rythmique post Tony Williams - Jack De Johnette. Cet album est à mettre dans de nombreuses mains, car il pourra rencontrer les attentes des publics friands d'électronique expérimentale, sensibles au jazz pointu ou à la recherche de mélanges de genres hors des sentiers battus. Bead Records est un label British fondé en 1974 pour documenter l'improvisation radicale. Sa nouvelle direction développe de nouveaux projets superbement produits et vraiment intéressants qu'il ne faut pas vouloir étiqueter . Au récent catalogue : le flûtiste Neil Metcalfe, le percussionniste Emil Karlsen, l'électronicien Martin Hackett, son fondateur le violoniste Phil Wachsmann, le saxophoniste John Butcher, le contrebassiste Dominic Lash, le saxophoniste Harri Sjöström, le percussionniste Paul Lytton, le guitariste Erhard Hirt. De Mark Sanders, un excellent duo de percussions avec Emil Karlsen... à suivre !!

Le Sud Dirk Serries Benedict Taylor Friso Van Wijck Creative Sources CS CD 780
https://creativesources.bandcamp.com/album/le-sud

Guitare archtop acoustique (Dirk Serries), alto (viola) (Benedict Taylor) et percussions (Friso Van Wijck) pour un trio d’exploration sonore improvisée enregistré à Le Sud, Rotterdam le 29 septembre 2022. Label Creative sources, comme il se doit. Part One – Part Two. Musique collective concentrée sur la lisibilité du moindre son inséré dans des fragments de silence et une écoute attentive au moindre instant. On appréciera la discrétion efficace du percussionniste pointilliste et la dynamique aérienne de son toucher (woodblocks, cymbales, cloches, peaux, métaux) face à la guitare introvertie de Dirk Serries et aux frottements de l’archet étirant les notes de l’alto qui oscillent comme une vièle orientale. Benedict Taylor développe une approche distinctive de son violon alto immédiatement reconnaissable sur toutes les gammes. Quelques effervescences chromatiques chamarrées menées par Taylor émergent à certains moments clés perturbant leurs échanges subtils en suspension : notes égrenées parcimonieusement, frappes fantômes aux cymbales, l’archet oscillant délicatement au bord du chevalet comme un léger souffle vocalisé et faussé à dessein, clusters sauvages et griffures à la six cordes brute. Une écoute mutuelle merveilleuse stimulant leurs interventions individuelles à la recherche de sonorités, de signes, de murmures, de gestes discrets, inspiration ondoyante de de l’alto, pointilliste de la guitare, coloriste et fantomatique de la percussion. Quand viennent soudain (minute 34) des interactions obliques en questions réponses alimentées par un jeu nettement plus contrasté et fourni, le percussionniste s’agitant enfin avec roulades aux caisses entraînant un tournoiement de notes affolées jusqu’au début de la Part Two (32 :58). Celle-ci exploite les idées du final de la Part One pour en étendre le canevas dans un échange équilibré, dialogue tangentiel scandé subtilement par le percussionniste. Frotté du bout de l’archet, l’alto exhale ses secrets de notes étirées et ondoyantes typiques de Taylor et la guitare gémit et grince discrètement …. Leur musique s’est enrichie d’une écoute de plus en plus intense, s’énivrant dans le détail, le gratouillis, le frottement et quelques résonnances de métaux appliqués sur une peau de tambour, la guitare vibrant comme une ferraille muette. Dans un beau final atypique parfois noise ou quasi silencieux, quelques idées saugrenues s’intègrent parfaitement dans l’ambiance. La fin du concert est constamment et volontairement repoussée à la recherche d’un filon inespéré, la magie du silence réconcilié avec les bruissements infimes. Délire exploratoire sotto-voce, dérive poétique, écoute mutuelle de signes avant-coureurs qui s’échappent inexorablement. Un concert de questions et de recherches sans réponse, mais stimulant notre imaginaire. Excellentes improvisations collectives de musiciens qui osent.

Duo Chandos Axel Dörner & Seijiro Murayama SIND _052019-1
https://axeldoerner.bandcamp.com/album/duo-chandos

Enregistré en 2018 à Berlin et publié en 2019, cette remarquable session aurait mérité que je lui consacre un compte-rendu bien avant que je trouve le présent CD « Duo Chandos » tout récemment à l’occasion d’un concert récent de Seijiro Murayama à Bruxelles. Connu comme étant un remarquable percussionniste dans l’improvisation radicale, entre autres pour ses concerts avec Jean-Luc Guyonnet et ses performances solo, Seijiro Murayama s’exprime ici avec sa voix, ses lèvres, ses joues, son gosier, ses cordes vocales, sa cavité bucal, contorsionnant l’émission de la voix et pressurant l’air dans ses joues, sa bouche et sa gorge, expirant et respirant à l’instar des manipulations extraordinaires de la colonne d’air de la trompette que réalise son acolyte d’un soir à Berlin, Axel Dörner. S’il n’est pas à proprement parler un chanteur ou un vocaliste, Seijiro Murayama est un artiste de la voix humaine et des organes qui contribuent à son émission. Et cela dans une démarche sonore bruissante, expressive et mystérieuse tant il a étendu ses capacités, sa concentration mentale et sa résistance physique pour atteindre un remarquable niveau de fascination. Quoi de plus naturel alors pour lui de partager l’espace et le temps d’une session ou d’un concert avec ce magicien de la « méta-trompette » qu’est devenu Axel Dörner ? À force de transformer au fil des années cet instrument en source sonore par diffractions et bourdonnements de la colonne d’air jusqu’à des extrémités surhumaines et de découvrir des effets de souffle inédits et d’extrapoler des suraigus crissant, Dörner a créé une univers sonore très original qu’il est capable d’articuler avec brio tant ses capacités dans ce domaine se sont étendues sans équivalent. Son art unique atteint un sommet en compagnie de Roger Turner et Dom Lash au sein du trio TIN dans UNCANNY VALLEY (Confront ccs 73 2015). Ici avec Murayama, énigmatique vocaliste, l’échange a une inspiration poétique, un flux spontané où la tension est moins présente mais converge dans de subtils agrégats et d’étonnantes occurrences sonores en suspension, déchirant le silence. Un beau document mystérieux et fascinant.

12 octobre 2023

Ivo Perelman & Nate Wooley Polarity 2/ Peter K Frey Jan Schlegel Daniel Studer Christian Weber Tetrapylon/ Udo Schindler Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres/ Rick Countryman Gabriel Lauber Itzam Cano

Ivo Perelman & Nate Wooley Polarity 2 Burning ambulance
https://ivoperelman-bam.bandcamp.com/album/polarity-2

Deuxième album du duo après le bien-nommé Polarity : Polarity 2. D’un point de vue discographique dans le paysage infini du jazz libre et des musiques improvisées : un très rare duo saxophone (ténor) et trompette. Il y a bien Tandem de Bobby Bradford (cornet) et John Carter (clarinette) pour le label Emanem , Anthony Braxton et Leo Smith dans Organic Resonance et Saturn pour le label PI. Et les rarissimes CD’s du duo Myelin de la trompettiste Birgit Ulher et du saxophoniste Heddy Boubaker : Axon (label Intonema à St Petersburg) et Upside Down (WhyNot Ltd en Malaysie). J’ai beau faire tournoyer ma mémoire, je ne m’arrive pas trouver d’autres exemples d’enregistrements de duos saxophone (ténor !) – trompette. On peut juger que les témoignages enregistrés d’Ivo Perelman débordent, mais, comme cette formule instrumentale est peu usitée, autant lui tendre une oreille. Surtout que Nate Wooley est un trompettiste créatif parmi les plus accomplis et intéressants. Ça nous changera des éternels quartets ou quintettes de souffleurs avec basse et batterie plus piano ou guitare. Chez ces deux musiciens, il y a une volonté de rechercher la pure improvisation et de renouveler les formes au travers de combinaisons instrumentales nettement moins utilisées que trop souvent partout ailleurs. Cette récurrence du quartet souffleurs basse batterie (etc…) finit par être lassante à la longue et cela finit parfois en jeux de rôles. Dans Polarity 2, s'imposent la dynamique, la présence du silence, la profondeur du dialogue, l'exigence à créer instantanément en permanence dans la durée en assumant une prise de risques, un challenge, de la substance.
Il faut jouer intensément, "remplir" de contenu, nourrir les débats, sans se répéter. Il y a aussi une intimité sonore et émotionnelle, un rapprochement des âmes, une communion intime. On peut se permettre de souffler pianissimo (en douceur), de jouer à l’unisson et en glissandi , comme dans le début de 1/ One et d’élargir le registre sonore, de cascader en douceur et de s’emprunter mutuellement le matériau de l’autre. Ensuite de mordre et de vocaliser avec une sourdine et des aigus sifflants (Nate) et des growls obstinés qui finissent par bruiter… puis jouer au bord du silence en pointillés… Bref, nos deux improvisateurs essaient d’étendre le spectre sonore et les sonorités possibles de leurs instruments respectifs dans la pure tradition du free-jazz tout en évitant de jouer des thèmes, des « compos » et de faire des références à X, Y ou Z. Bien sûr, on songe aussi au tandem trompette - sax ténor de Miles et Trane ou Brownie et Sonny ou Cherry et Ayler. Bien sûr, on entend clairement qu’Ivo Perelman a intégré cette longue histoire du sax ténor qui remonte à Coleman Hawkins (Ayler, Getz, Gordon, Trane etc…) en acquérant le son qui est le sien. Et Nate Wooley, Lester Bowie, Don Cherry, Kenny et tant d’autres dont ils s’échappent avec leurs effets sonores intéressants et expressifs, ces scories turbulentes. Mais comme on peut l’entendre tout au long de cet album les deux artistes utilisent tous leurs registres avec à propos pour trouver dans chacune ces sept improvisations, un autre narratif, d’autres couleurs, d’autres sentiments tout en dialoguant au plus près en altérant les sonorités, timbres, intensités et alternant les intentions qui sous-tendent leurs incursions phénoménales dans leurs colonnes d’air respectives, similaires à la démarche de leurs collègues improvisateurs libres « à l’Européenne ». En effet, Ivo Perelman s’essaie à la voix free alors que Nate Wooley sculpte son embouchure avec percussion des lèvres, émission erraillée du souffle, compression bruissante des timbres ou vibrations lyriques alanguies (4 / Four). La panoplie sonore s’étend au fil des échanges et une manière de lyrisme doucement éperdu et charnel s’invite par moments. On finit par confondre l’un et l’autre tellement leur écoute mutuelle est intense et que leurs sonorités chaleureuses finissent étrangement par se ressembler. Leur art respectif est ici intimement lié dans un seul courant de conscience avec un sens de l’épure et du tracé des lignes, spirales, zig-zags, crescendi, taches, griffes, stries, … L’art de rendre les sons et leurs mouvements « visuels » à l’instar de certaines œuvres graphiques d’Ivo. Les idées et les nombreuses trouvailles se succèdent, se répondent ou devancent l’imagination avec une puissance d’inspiration collective qui force l’admiration par son merveilleux renouvellement dans les formes suggérées, invoquées, dessinées et imprimées définitivement dans le partage des sensibilités de Nate Wooley et Ivo Perelman et à travers la perception – mémoire de ceux qui les écoutent. Un album remarquable de « compositions instantanées » qu’on découvre avec un grand plaisir des sens auditifs.

Tetrapylon Peter K Frey Jan Schlegel Daniel Studer Christian Weber. Leo Records 938
audio track : https://www.danielstuder.ch/audio/47fluid.mp3

Un inopiné quartet de basses helvétique illustrant avec le plus grand bonheur la libre improvisation contemporaine dans ce qu’elle a d’authentique, de musicalement exigeante et formidablement inspirée. Peter K Frey et Daniel Studer forment déjà un duo de contrebasses dont les enregistrements pour Leo Records et Unit se révèlent passionnants : Zwei, Zwirn, Zip…. S’ajoutent à cela Zeit où leur KontrabassDuo invitait le clarinettiste Jurg Frey et le violoncelliste Alfred Zimmerlin. C’est avec Jan Schlegel à la basse électrique et leur camarade contrebassiste Christian Weber qu’ils nous livrent ce superbe opus qui repousse encore plus les lignes et le champ d’action de leur travail. Ces deux collègues étaient d'ailleurs invités dans le double CD du duo "Zurich Concerts of 15 Years of *...). La contrebasse est un outil clé dans l’élaboration de l’improvisation radicale par son apparence énorme, les écarts sonores et effets extrêmes qu’on peut en tirer la résonance boisée organique du corps de l’instrument, sa balourdise qui autorise les harmoniques insensées, les frottements austères ou bigarrés, avec cette apparence de clown sonore et le sérieux auquel s’applique ses praticiens affairés.
Fluid I , une longue pièce de 28 minutes initie le compact en vous plongeant sans vergogne dans l’univers sans concession de l’improvisation radicale : explorations de sonorités, interactions multiples, création instantanée, frottements éthérés au fil du crin ou boisés avec un archet puissant, chocs furtifs, battements, grincements, contrastes vertiginieux, différentes nuances de col legno occasionnels, crépitements ou coups sourds de la basse électrique, martèlements des cordes sur les touches… Épures de lignes courbes ou obliques ou débauches d’effets, leurs ébats suivent l’unique cheminement de leur musique collective, le fil d’Ariane de leur pensée. Jurassic Lullaby marie les effets sonores avec un solo expressif , voire expressionniste à la free-jazz de bon papa avec une sonorité puissante, hadenienne comme entouré par des fantômes. Un court Briefly Drawn de 3 :43 avantageusement contrasté, agressif et minutieux à la fois, subtilement interactif où beaucoup de choses semblent affirmées en si peu de temps. Dans ce registre de quartets de contrebasses, il existe deux enregistrements de référence : Barre Phillips, Joëlle Léandre, Tetsu Saitoh et William Parker dans After You Gone en hommage à Peter Kowald et les Rotations de Sequoia, le quartet des contrebassistes Andrea Borghini, Meinrad Kneer, Klaus Kürvers et Miles Perkin : des travaux remarquablement achevés et passionnants. Lorsqu’on écoute Fluid II (14 minutes) située en final du CD, on se dit qu’on a traversé un mirifique parcours, épicé par les audaces de Jan Schlegel, ce bassiste électrique, qui ose et s’inscrit parfaitement dans cet univers ondoyant, enraciné, frémissant, grave, vibrant des tripes et d’une superbe finesse que partagent Peter K Frey, Daniel Studer et Christian Weber.

PS * : Il faut aussi rappeler ce double cd Leo Records « Zurich Concerts 15 Years of Kontrabassduo Frey – Studer » avec comme invités Gerry Hemingway, Hans Koch, Alfred Zimmerlin, Christian Weber, Jan Schlegel, Jacques Demierre, Harald Kimmig, Magda Mayas, Michel Seigner, John Butcher et Giancarlo Schiaffini.

Conspiratorial and Fulminate Things happen : Udo Schindler Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Nuno Torres Creative Sources CSCD776
https://ernestorodrigues.bandcamp.com/album/conspiratorial-and-fulminate-things-happen

Un groupe portugais en tournée, le trio d’ Ernesto Rodrigues (alto « viola »), Guilherme Rodrigues (violoncelle) et Nuno Torres (sax alto) a effectué concerts et rencontres aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne entre deux pôles d’intérêt pour ces musiciens. Soit continuer à développer leur musique en trio ou se remettre en question en improvisant avec un collègue qui, souvent, arrange le concert et/ou une session d’enregistrement, comme ici à Munich les 10 et 11 novembre 2022 avec le poly-instrumentiste Udo Schindler (cette fois aux clarinettes et sax alto). Le titre du double CD (studio et live) est sous-titré Winds and Strings Quartet, un assemblage instrumental relativement symétrique qui est exploré de manière à en étendre les correspondances et interrelations sonores. Dans ce trio, Nuno Torres s’immerge au milieu des sonorités des cordes avec une dynamique proche de celles-ci au point de donner la sensation qu’il camoufle le timbre de son sax alto. Dans l’enregistrement en studio « Fulminate Things Happen … in space (studio) “ le trio reconsidère le type d’interactions et la logique de jeu qui le caractérisent pour s’adapter entièrement à celles de l’invité sur la base de l’écoute mutuelle immédiate.
Mise en jeu principalement, la recherche et l’exploration de sons, d’agrégats, de timbres altérés et associés à d’autres trouvailles dans une perspective ludique et heuristique. L'adjectif heuristiquequalifie ce qui aide à la recherche, à la découverte des faits ou des théories, ainsi que ce qui tend à trouver. Je cite : Une hypothèse heuristique est une hypothèse choisie provisoirement comme idée directrice indépendamment de sa vérité absolue. C’est une recherche qui est ici réalisée collectivement et pour laquelle chacun se connecte mentalement et émotionnellement aux autres par le biais de l’écoute, de l’action musicale « sonore » avec l’aide de l’expérience acquise à improviser et à jouer ensemble. Cette mise en commun aboutit à des formes mouvantes qui dérivent ou trouvent leurs résolutions et leur achèvement où chacun établit des choix et s’engage dans des options précises ou semble dériver selon son humeur presque par hasard. Cette précision dans l’errance est palpable dans chacune des sept pièces de durée moyenne (entre les 3,4 et 5 minutes jusqu’à 9 et 11 minutes. Il est évident que les quatre musiciens prennent le parti de chercher des correspondances (dans l’acception surréaliste du terme), d’essayer ce qui « pourrait » fonctionner, d’explorer sans arrière-pensée au risque de tourner en rond. Certains excellents groupes de musique improvisée proposent une musique bien précise qui correspond à un idéal, à un style très original et affirment une identité forte. On trouve justement chez Ernesto et Guilherme Rodrigues, qui plus est avec Nuno Torres une identité expressive et estéhtique très déterminée. Ce genre de groupe joue très souvent magnifiquement. À leur crédit, ces artistes n’hésitent pas à se produire aussi avec des artistes très différents en se mettant dans des situations de risque esthétique, comme de produire des concerts et des albums où le niveau musical a baissé par rapport à ce dont ils sont capables. En effet, chaque improvisateur libre n’est pas automatiquement compatible avec un autre et savoir s’accorder est autant un art que l’effet du moment ou d’une inspiration imprévisible. Ça peut aussi complètement foirer. Dans ce genre de rencontres, il faut créer une empathie, un nouveau terrain commun, un sens à ce qu’on joue, et une capacité intuitive, imaginative est primordiale. Il faut oublier qui on est pour se redécouvrir autrement, un peu comme un acteur rentre dans la peau du rôle bien qu’un improvisateur sincère reste et doit rester « lui-même ». Étant de longue date un organisateur de concerts ou « gigs » et un praticien sur scène, je suis témoin que l’attitude ouverte de ces Portugais n’est pas partagée par d’autres improvisateurs qui se focalisent avant tout sur leurs « projets ». Ils se risquent éventuellement à la « rencontre » surtout s’ils ont la chance de jouer avec « une pointure » ou un artiste « connu » , ce qui fait sympa pour leur C.V. et éventuellement des gigs assurés si affinité et plus… La discographie des Rodrigues est éclairante à cet égard : ces deux virtuoses partagent fréquemment avec des artistes (très) peu connus.
Pour en venir à la musique enregistrée, elle démarre avec les deux saxophonistes s’entredéchirant via leurs colonnes d’air et leurs becs respectifs, en glissandi pressurés et imbriqués, les deux cordistes s’immisçant entre leurs bulles de gaz qui crèvent d’instants en instants (Thoughts Spinning from Paragraph to Paragraph 3 :08, très court). Des effets percussifs des lèvres sur les becs les deux colonnes d’air en sourdine lancent Bakunin jubilates (08:58), une excellente conversation à quatre dans laquelle chacun s’insère avec des approches variées avec vibrations, archet rebondissant ou élégant, intrications subtiles des deux saxophonistes, frottis répétés un moment et fuyant l’instant d’après, pauses silencieuses. L’orientation du quartet est en dérive permanente mais cohérente, créant ainsi des paysages qui s’intègrent aux précédents et enchaînent avec le suivant. Strange preferences between the lines (11 :25) les coups d’archets saccadés sur une note à l’alto en contraste avec une lente pérégination de la clarinette basse (Udo) dans des graves paresseux et le jeu pizzicato du bout des doigts du violoncelliste évolue subtilement dans une forme en apesanteur linéaire et somnolente ouverte à un lyrisme détaché avant que chacun y intercale progressivement de menues actions anguleuses, acides ou ouatées. On est ici dans la dynamique « piano-pianissimo » et l'art du clair-obscur maîtrisés. Le camouflage subtil. Ainsi, on réalise à peine la présence effective de Nuno Torres et ses parcimonieux sons de souffle au bord du silence, Udo Schindler égratignant l’ambiance avec des aigus et des harmoniques oscillantes. Cet univers s’éparpille progressivement alors que le sciage de l’alto ressurgit discrètement. Dans cette dérive, les musiciens apportent des éléments de construction collective qui s’évanouissent une fois tangibles, laissant venir intelligemment une autre occurrence sonore. Et le tandem Rodrigues, Ernesto et Guilherme ont un vrai sens de l'à propos. Flying Irritations (4:05) laisse entendre des sons plus étranges, des scories palpitantes et des morsures soufflées et une activité plus intensive et plus contrastée tranchant nettement avec les précédentes. Et toujours ce sentiment à la fois centrifuge et faussement statique et comme dans le morceau 5/, Ceiling Spotlight Whirring ( 06 :55 ) l’intégration organique du silence pour mettre en évidence les outrances de la clarinette basse au ralenti. Je pourrais continuer de la sorte dans plusieurs lignes supplémentaires. Tout cela pour dire que cet album studio (CD1) et Live (CD2) contient une musique de recherche (exigeante) qui requiert une écoute appliquée et soutenue pour être appréciée dans toute sa finesse et sa profondeur alors que d’autres, tout aussi réussies s’imposent même aux distraits car elles se focalisent sur une démarche typée , « musclée », expressément « virtuose », ... mais tout aussi légitime. Et donc bravo à cette équipe d’une rencontre fortuite mais profondément réussie.

Remarque : "musique heuristique" . Ce terme a été introduit dans le courant des musiques improvisées libres par le musicien britannique Max Boucher, un des fondateurs et collaborateur clé du magazine Musics (1975-1979). Son groupe Heuristic Music a été actif dans les années 70 jusqu'au début des années 80. Deux enregistrements d'Heuristic Music figurent dans la cassette Unpopular Music - Music From Bristol Musicians Co-op's Festival (label Zyzzle) et dans le LP "May Day" produit par le London Musicians Collective (LMC-2).

Rick Countryman Gabriel Lauber Itzam Cano Interstellar Nao : Live at No Somos Nada FMR Records
https://rickcountryman.bandcamp.com/album/live-at-no-somos-nada

Ce n’est pas la premier album du saxophoniste américain Rick Countryman pour FMR : on l’entend ici avec un dynamique tandem mexicain, le bassiste Itzam Cano et le batteur Gabriel Lauber. Quand il vivait en Californie, ce souffleur enflammé et haut en couleurs était un proche du grand Sonny Simmons, un des plus extraordinaires sax alto des années 60 et 70 (et 80 etc… jusqu’à son décès il y a quelques années) proche d’Eric Dolphy, Charles Moffett, Elvin Jones et comparable à Jimmy Lyons, Ornette Coleman, Trevor Watts… et avec une aura comme Marion Brown. Mais tous ces musiciens nous ont quitté les décennies passant. On trouve chez ce Rick Countryman, résident des îles Philippines, bien des qualités expressives acquises de ses héros (Simmons en tête) et une authenticité indiscutable. R.C. a fini par faire son trou à Manille et dans l’archipel en compagnie du bassiste Simon Tan et des batteurs comme le suisse Christian Bucher et le légendaire Sabu Toyozumi (et d’autres musiciens philippins) en publiant un gros paquet d’albums aussi allumés les uns que les autres. Son premier album en CD fut d’ailleurs publié par Julien Palomo sur son label improvising beings avant que Chap-Chap Records (Takeo Suetomi) n’en fasse son cheval de bataille avec Sabu à la batterie et que FMR presse ses CD’s à tour de bras. Comme les îles Philippines sont acculturées à « l’hispanité » dues à quelques centaines d’année d’occupation coloniale, quoi de plus naturel de se mettre en contact avec des musiciens mexicains. À l’époque de l’empire colonial Espagnol, il y eut bien des échanges maritimes et commerciaux entre le Mexique et les îles Philippines. Interstellar Nao peut se traduire par « navire Interstellaire", Nao signifiant le gallion espagnol des 16 et 17 ème siècle qui reliait les deux continents. Bref , le free-jazz est devenu un genre musical intercontinental et multiculturel. Alors, je ne vous dis que cela : le souffle ardent, virevoltant, torturé rengorgé, bluesy à outrance de Rick Countryman fait merveille et ses deux compagnons l’emporte avec une superbe énergie et un drive à la fois trépidant, vigoureux et ondoyant. Rien d’étonnant à cela ! Ces deux musiciens mexicains ont établi une scène locale en jouant et enregistrant leurs propres CD’s (label Dimensional Recording) avec Frode Gjerstad, Marco Eneidi, Elliot Levin et Peter Kuhn, des clients de premier ordre. Aussi, il y a une véritable finesse musicale dans le chef du batteur Gabriel Lauber et du bassiste Itzam Cano. Il s’entendent à merveille et offrent des structures polyrythmiques en mouvement, d’une belle plasticité avec un sens du drive immédiat et spontané sans formule toute faite. Du pur ! On l’entend avec précision dans les six morceaux enregistrés au No Somos Nada. Aussi, Rick Countryman, inspiré par l’acuité du dialogue avec les pizz expressifs d’Itzam Cano et les balais enchanteurs de Gabriel Lauber la finesse de ses vibrations rythmiques et l’énergie décisive des rafales de sticks sur les fûts, donne ici le meilleur de lui-même en expectorant ses tripes. Morsures sacrées du bec chauffé à blanc avec force dérapages erraillés post-Ornette, ses blue notes hyper tendues et mouvantes, et cette sonorité chaude, acérée, brûlante. Série de coups de langue vocalisée en escaliers oscillants, volutes sauvages et brillantes s’échappant dans la brume déchirée par la proue de ce gallion du free-jazz s’égarant dans les embruns à la recherche du cap de l’infini. Musique de dérives et de cheminements … Carrez – vous cela dans les oreilles et vous passerez autant un moment de nostalgie qu’un épisode vivant et remuant de musiciens d’aujourd’hui créant un pan d’éternité plein d’âme (soul), d’émotions partagées et de sonorités rebelles qui transcendent les cultures du Nouveau Monde et leurs métissages. Exemplaire.

11 octobre 2023

URS LEIMGRUBER Recent recordings with Jacques Demierre, Barre Phillips, Thomas Lehn, Jean-Marc Foussat, OM group, Roger Turner, Gerry Hemingway, H.P. Pfammatter, Omri Ziegele, Hans Koch and SOLO.

AIR URS LEIMGRUBER Duos with Gerry Hemingway, Hans Peter Pfammater, Jacques Demierre, Thomas Lehn Vol.1 Creative Works Records (CHF 59,95 + frais d’envoi).
https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1070ccd/#cc-m-product-14750268532

Note incluse résumant la présentation de ce quadruple album sur le site du label : AIR The Space in Lucerne is the working space of saxophonist Urs Leimgruber and sometimes, on occasion, also a space for concerts and for recording. A space where the acoustics have been professionally calibrated to the finest degree, ensuring that even the smallest sound can be heard, the sound that is barely a sound anymore but is still there.

Fort heureusement, Creative Works Records, un label helvétique créé il y a bien des lustres, publie ce rare AIR Vol.1 du saxophoniste Urs Leimgruber en duo avec , respectivement, le percussionniste Gerry Hemingway, le piano préparé de Hans Peter Pfammater, l’épinette amplifiée de Jacques Demierre et le synthé analogue de Thomas Lehn dans une somme de quatre compacts. Un par partenaire, et rassemblés dans un coffret blanc 001 en carton dépliant aussi classe que le coffret 5 CD de Trevor Watts pour Fundacja Sluchaj dans un tout autre registre.
Le pianiste Jacques Demierre est un des improvisateurs les plus proches d’Urs, les deux artistes ayant travaillé très souvent ensemble et enregistré plusieurs albums avec le contrebassiste Barre Phillips, ainsi que dans un duo récent où Demierre joue de l’épinette amplifiée (It Forgets about the snow même label). Thomas Lehn figurait dans un enregistrement de ce trio augmenté en quartet à Willisau. Gerry Hemingway est aujourd’hui un résident suisse et s’adonne de plus en plus à la libre improvisation. J’ai retracé le nom de Norbert Pfammatter dans un duo avec le saxophoniste Bertrand Denzler,mais j’ignorais jusqu’à présent l’existence de Hans Peter Pfammatter comme pianiste et sa performance au piano préparé avec Urs Leimgruber m’a convaincu.
Urs Leimgruber est un improvisateur spécialiste du saxophone soprano dans les sphères de l’improvisation radicale doué d’une grande virtuosité qui s’efforce de faire du sens avec une superbe précision sans vous abreuver avec une avalanche de notes. Sa musique peut être déchirante, détaillée, ultra-sensible, extrême et parfois mélodique. Il aime à décortiquer les sonorités « alternatives », explorer les harmoniques, les infra-sons, les bruissements ou murmures tout comme se lancer subitement dans des giclées expressionnistes, des spirales désarticulées et l’expression acide du cri primal. Bien qu’il a joué intensément avec Barre Phillips et côtoyé Joëlle Léandre, Urs ne court pas après le pedigree, mais privilégie les collaborations avec des camarades avec qui il entretient des affinités profondes : Roger Turner, Jacques Demierre, Thomas Lehn ou ce pianiste allemand de Dresde méconnu, Oliver Schwerdt.
Chacun de ces duos est une belle perle et le saxophoniste donne ici le meilleur de lui – même avec la plus profonde authenticité. Si vous n’avez pas encore prêté l’oreille à un de ses disques, vous pouvez vous fier à ce coffret « AIR Vol.1 » , surtout si vous êtes déjà un inconditionnel de Steve Lacy (ses albums solos et duos improvisés), d’Evan Parker (Saxophone solos 1975) ou de Lol Coxhill. Urs Leimgruber - et Michel Doneda- c’est vraiment la quintessence du sax soprano « d’avant-garde ». J’ajouterai aussi les noms d’Harri Sjöström, Gianni Mimmo et Gianni Gebbia.
Pour ceux qui connaissent Gerry Hemingway par l’intermédiaire des enregistrements d’Anthony Braxton, de Marylin Crispell ou avec Ray Anderson et ses propres groupes, leur duo sera une belle surprise. Tout comme Steve Lacy, Urs Leimgruber cultive le registre ultra aigu du sax soprano bien au-delà de sa tessiture normale, et il entrouve certaines clés intermédiaires pour obtenir des « fausses notes », des harmoniques sifflantes et infimes et des timbres bigarrés. Dans le premier morceau, après « avoir détonné » de merveilleuse manière, il évoque brièvement Coltrane et sa sonorité en relevant des fragments d’un de ses chevaux de bataille lorsque Gerry s’emballe pour un rythme endiablé. Plus loin c’est l’ascèse, le silence qui fait partie de sa (leur) musique. Deuxième improvisation, on plonge dans la micro-improvisation, la percussion frottée hasardeusement par les balais et le sax cherchant grognements assourdis et sonorités millimétrées au bord du silence. C’est la sculpture de l’air, l’ébauche d’un geste, des esquisses à peine visibles, des suggestions timbrales pour lesquelles il faut tendre l’oreille. Le troisième nettement plus long fait onze minutes et débute comme un fantôme introverti à la recherche du sifflement perdu, le percussionniste se faisant ultra minimaliste en faisant à peine vibrer ses cymbales alors que l’anche distille un filet de souffle hyper aigu. Oscillations des fines harmoniques du sax et des glissandi sur les cymbales frottées à l’archet. On se situe plus dans la poésie sonore ou dans une cérémonie initiatrice dans une tribu imaginaire. Les volutes naissantes apparues au mitant des discrètes harmoniques se muent alors dans des antiennes de notes mordantes répétées et de roulements décalés et accélérés de la batterie. Le souffleur fait se contorsionner sa sonorité et l’articulation sauvage – morsures du bec, quintoiements saturés – spirales en escalier entre les intervalles. Cette musique libre et spontanée s’efforce de créer un narratif, nous entraîner dans une démarche, une course à travers les bois ou une dans sur la grève endormie. Le quatrième laisse l’initiative à la batterie chercheuse, le saxophoniste jouant des clapets. Bref, à mes oreilles ce CD1 avec Hemingway respire l’improvisation instantanée avec le plaisir ludique et la recherche pointue et insouciante.
Une autre et bien différente perspective initie les échanges entre le souffleur et le pianiste Hans Peter Pfammatter dans le CD2. La lente alternance de notes touchées au clavier sur des cordes préparées d’objets et résonnantes inspire des sonorités tenues extrêmes et fines, calcinées, harmoniques pointues ou cris cornés (1- 6 :58). L’expressivité du souffle brûlant est aussi zen que déchirante (2-9:12) survolant les battements de gamelan imaginaire avec des cordes du piano préparé et des doigtés insistants sur les notes « normales ». Le pianiste crée des canevas dynamiques et flottants dans les 6 improvisations de leur duo, le saxophoniste explorant sauvagement les timbres extirpant des sons hallucinés qui échappent à l’idée de style, de démarche « logique », de gammes complexes ou d’harmonies savantes issues de la musique sérielle ou polymodale et nous plongent dans le vécu émotionnel de l’expérience sonore et ludique subjective. Un amour de la pâte sonore (3 – 9 :10) et la folie de tous les étirements physiquement possibles par la grâce d’une technique fort peu commune. Avec un tel abattage aussi profond - sincère que dévastateur, on évitera toute comparaison (Evan Parker, Steve Lacy, John Butcher, Lol Coxhill). Comme Michel Doneda, à qui Urs fait penser, ce saxophoniste est unique en son genre. Il transperce la réalité et la perception des songes, cornant, sifflant, tournoyant et zig-zaguant comme un enfant émerveillé qui joue. Avec ce CD 2, Urs Leimgruber atteint une sphère supérieure avec un collègue inspiré et inspirant qui rend ici hommage à l’idée du piano préparé. Au fur et à mesure qu’on s’avance dans la série d’improvisations, les choses deviennent plus recherchées, osées, minutieuses, curieuses, aussi étrangement prosaïques que lumineusement poétiques (4- 8 :02) ou simplement sinueuses et à la pointe du registre extrême de l’instrument (5 – 12 :26) comme si on s’égarait dans le superflu ou l’essentiel, la valeur des actions s’évanouissant sous la poussée du réel. Lorsqu’on aborde les CD 3, avec l’épinette amplifiée « dérisoire » de Jacques Demierre (accordée vaguement sur une note identique avec quelques commas de différence), et CD4, avec le synthé analogue de Thomas Lehn, on rentre dans l’univers des duos relationnels au long cours du saxophoniste. Ces deux musiciens vont ici encore plus loin, à mon avis dans l’outrance et la sophistication par rapport à ce que j’avais écouté d’eux-mêmes en compagnie de Leimgruber. Le CD4 nous fait entendre un surprenant Thomas Lehn comme je ne l’avais pas entendu avant complètement imbriqué dans les sortilèges du souffleur. Avec Jacques Demierre en duo (CD3) on assiste à l’évolution de leur récent et mémorable double CD «It Forgets about the Snow ». Les duos enregistrés dans ces quatre albums n’ont aucune prétention comme manifeste, démonstration virtuose ou gamberge « free », mais seulement des intentions inédites qui défie nos sens et nos habitudes et une sincérité totale.
Je vais m’arrêter là juste pour dire que si il y a une pléthore de saxophonistes improvisateurs de haute qualité à différents niveaux d’accomplissement dans « l’acte d’improviser » et qui se laissent écouter agréablement, on peut très bien se caler ce quadruple CD « AIR » du début à la fin pour découvrir jusqu’où un saxophoniste expérimenté et ses acolytes sont capables d’aller : au fin fond des choses – Out of This World (dixit Coltrane). Chez Leimgruber, il y a ce plus de l’expérimentation couplée avec une sûreté et une conviction dans l'expression. La complexité alliée à la simplicité épurée. Un rapport avec le silence versus l'art de la saturation lorsque cela fait sens. L'ampleur de son jeu n'a rien de systématique : l'inspiration dans l'instant prime avant tout. Vraiment unique et essentiel.

Urs Leimgruber Jacques Demierre Barre Phillips The Last Concert in Europe jazzwerkstatt 227
https://www.jazzwerkstatt.eu/menu

Le dernier concert du contrebassiste Barre Phillips avec ses fidèles comparses Jacques Demierre, pianiste et Urs Leimgruber, saxophoniste, ici au soprano uniquement, avant de s’en retourner vers sa chère Côte Ouest, en Oregon plus exactement. C’est là, qu'il y a plus de 60 ans en Californie, Barre fit la rencontre d’Ornette Coleman. On le vit ensuite jouer avec Archie Shepp à Jazz at Newport dont une partie du concert figure sur l’album conjoint de Coltrane et Shepp « New Thing At Newport » (Impulse). En Europe, il fit route avec The Trio (John Surman, Stu Martin) et enregistra le premier album de contrebasse improvisée en solo : Journal Violone a/k/a Basse Barre et Music for Two Basses avec son ami Dave Holland (ECM). Après bien des aventures, on le redécouvrit en 2001 avec deux improvisateurs intransigeants et engagés : les suisses Urs Leimgruber et Jacques Demierre. Dès leur premier CD pour Victo, Wing Vane (2001), les trois musiciens réussirent à exprimer l’essentiel de l’improvisation radicale en se concentrant sur le son (les sons) dans de très nombreuses dimensions, l’exploration spontanée basée sur une écoute mutuelle intense et une recherche individuelle liée aux possibilités soniques et texturales de leurs instruments : saxophone, contrebasse et piano, et un sens bienvenu de l’épure, de la résonance dans l’espace et le silence. Ce qui aurait pu être une rencontre d’un jour pour un festival est devenu le groupe fétiche des trois musiciens : LDP. Urs Leimgruber, par exemple, privilégie quelques collaborations intenses et des camarades avec qui il partage la vocation d’improviser totalement pour aller au fond des choses sans s’éparpiller et se répandre dans tous les gigs possibles. Car cette musique a un sens profond et il faut toujours être à la hauteur d’(auto) exigences, de la sincérité qui lui est indispensable et l’approfondissement d’un univers musical partagé qu’on étire par une pratique improvisée ouverte à l’infini. Et c’est bien l’infini et l’indéfini qui caractérise le parcours de cet unique trio au travers de leurs concerts et leurs sept albums : Wing Wane (Victo), LDP – Cologne (Psi), Albeit, Montreuil, 1↦3⊨2:⇔1, Willisau (avec Thomas Lehn) et maintenant ce double CD Last Concert in Europe, enregistré en décembre 2021 at the Space Lucerne.
Il y a la contrebasse de Barre Phillips qui gronde, souffle, siffle, enfle, délivrant harmoniques, vibrations boisées dans l’âme du gros violon, pizzicatos volatiles, basses obstinées, coup d’archets délicats. Ceux – ci font naître des harmoniques extrêmes dans l’aigu : est-ce l’anche du sax soprano de Leimgruber traçant une ligne dans le silence ? Ses allusions au canard qui cancane et nasillonne, ses frictions désarticulées de la colonne d’air ont un air de liberté véritable. Des chocs retenus font vibrer les cordes du piano de Demierre dans la caisse de résonance ou des vagues de notes viennent saturer l’espace. Il y a dans cette musique kaléïdoscopique une infinité de fréquences sonores, de textures, de sons en suspension, de vibrations tactiles, de souffles hagards, de notes lumineuses témoignages d’une multiplicité complexe et indescriptible d’intentions ludiques, musicales, communicatives. Nous pouvons rarement appréhender au sein d’une musique collective, autant de richesses, de contenus et de sens que dans ce rare trio. Jacques Demierre n’a pas un "style" : sa démarche est multiple et sa pratique improvisée démultiplie les occurrences sonores que ce soit au clavier limpide ou en fourageant dans les cordages et la table d’harmonie transformés en une résonnante machine à sons utopiste. De même, Urs Leimgruber n’appartient à aucune « tendance » même si d’un moment à l’autre on l’entend « extrême » ou « radical » ou encore explosif, voire expressionniste, un instant en surchauffant l’embouchure pour ensuite transfigurer l’évidence d’une mélodie avec ce son lunaire caractéristique. Et surviennent des moments de silence naturel(s) que le public présent écoute comme si ces instants quasi-silencieux était une partie intégrante et indispensable à leurs improvisations, en évitant d'applaudir. Donc, adieu ! Il nous restera ce magnifique document d’un concert ultime.

Urs Leimgruber Jacques Demierre it forgets about the snow 2CD Creative Works CW 1067/1068.
https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1067ccd/#cc-m-product-14612847032

Cela fait quelques décennies que le label helvétique Creative Works suit son petit bonhomme de chemin. Livré dans une pochette blanche 001 immaculée indiquant it forgets about the snow et les noms des deux artistes fréquemment associés, le saxophoniste Urs Leimgruber et le pianiste Jacques Demierre. « On connaît » vous allez dire, car le duo a enregistré bon nombre d’albums pointus en trio avec le légendaire contrebassiste Barre Phillips pour les labels Victo, Psi et Jazzwerkstatt. Ils ont développé un travail intense focalisé dans l’improvisation radicale et une recherche minutieuse de timbres rares avec une connivence créative unique. Mais après avoir écouté plusieurs albums les impliquants tous deux, nombre d'entre vous seront persuadés d'être en territoire connu et reconnu. Détrompez-vous ! Dans ce nouvel album dont un cd est enregistré en studio et le deuxième en live, Jacques Demierre a remisé son grand piano dont il aime à faire vibrer la carcasse en explorant les cordes, les mécanismes et les surfaces. On l’entend ici avec une épinette amplifiée alors qu’Urs Leimgruber se concentre sur la seule colonne d’air du sax soprano. L’instrument antique de Demierre est une épinette construite en 1771 à Marseille, une réplique d’un modèle conçu par le facteur Bas. L'épinette à la française ou clavecin traverso, dite en aile d'oiseau (de l'allemand) : la construction est en général franco-flamande, le plan – plus ramassé – est proche de celui d'un clavecin, mais avec un seul rang de cordes. Cette épinette possède un seul chevalet vibrant comme le clavecin et le clavecythérium. Le sillet est fixé sur un sommier rectiligne, planté de chevilles, placé au-dessus du clavier. Le clavier possède des leviers de touche de longueurs égales comme le clavecin. (cfr Wikipedia). Demierre s’en sert comme d’un objet sonore, l’amplification lui servant à renforcer la sonorité métallique comme s’il ferraillait avec l’instrument, mettant en valeur de multiples modes de vibrations, de touchers, résonances, grincements, tremblements, éclats de cordes tendues avec je ne sais quel accessoire. On pourrait croire qu’il s’agit d’un appareil électronique, d’une cithare désaccordée, ou d’une sculpture sonore très élaborée comme celles de Hans Karsten Raecke. Les deux improvisateurs établissent un curieux dialogue en sélectionnant des sons épars, isolés le saxophoniste allant au-delà de la pratique « normale » - conventionnelle de l’instrument en insérant systématiquement des zones de silence. Il ne s’agit pas d’un « phrasé » volubile ou d’un souffle continu, mais plutôt des échantillons de sons curieux, pinçages d’hanche, pépiements, susurrations, aspirations, imitations d’oiseaux, harmoniques extrêmes, vocalisations dans l’anche, sifflements… et respiration circulaire dans les aigus, séquences courtes séparés par des silences marqués et les interventions de son comparse. Bruitiste, si on veut. Cette dimension bruitiste est partagée par Demierre quand il fait craquer les cordes tendues frottant le fil de cuivre qui entoure les plus graves. Le CD2 – Live enregistré à Offene Ohren / Munich contient des passages plus animés alors que le CD1 – Studio est plus expérimental ou proche de la dissection du corps improvisé. Que Leimgruber évoque quelques volatiles n’a rien d’étonnant, les cordes de l’épinette sont traditionnellement pincées par les calamus (tiges) de plumes d’oiseaux.
Dans la constante évolution de l’improvisation libre, une approche délibérément originale qui se distingue à la fois du pointillisme post SME, des avatars post AMM, du réductionnisme / lower case, etc.. Voici le langage des signes sonores poétiques en écho successif, défiant les logiques et les notions de flux et de continuité. Pas de narratif, mais des sons à perte de vue.

OM Urs Leimgruber Christy Doran Bobby Burri Fredy Studer OM50 Intakt CD388
https://omintakt.bandcamp.com/album/50

Pochette colorée de Niklaus Troxler à l’occasion du disque anniversaire de 50 années du quartet OM, une valeur sûre des circuits du jazz contemporain des années septante. Composé du saxophoniste Urs Leimgruber, du guitariste électrique Christy Doran, du bassiste Bobby Burri et du batteur Fredy Studer. Mais voici que celui-ci vient à peine de nous quitter que leur intrigant compact « OM50 » est imprimé. Fredy, un élève du grand Pierre Favre, fut, tout comme son professeur, appointé par la société Paiste comme « démonstrateur » consultant, c’est dire le professionnalisme du bonhomme, percussionniste demandé par de nombreux improvisateurs internationaux. La musique d’OM se situait adroitement entre l’Art-Rock, le free-jazz, le mouvement d’improvisation européenne et le contemporain. Ils ont publié quelques albums novateurs à l’époque sur le label ECM – Japo qui était alors le sub-label improvisation – avant-garde « free » de la légendaire marque Munichoise (Globe Unity, Dollar Brand, AMM, Elton Dean, Trevor Watts, Ken Hyder etc…). Il faut citer au moins deux albums : Kirikuki et Rautionaha. Urs Leimgruber est devenu au fil du temps un des saxophonistes improvisateurs « radicaux » parmi les plus remarquables, spécialiste du soprano tout comme Evan Parker, Lol Coxhill et Michel Doneda. Le consensus collectif d’OM fait coïncider les quatre personnalités musicales du groupe dans un ensemble aussi volontairement hybride, presque disparate que profondément cohérent. Le guitariste Christy Doran triture sa guitare électrique comme une source sonore électro-acoustique avec un savant dosage d’effets en extrapolant leurs combinaisons. Il apporte au groupe une tendance « free-rock » acide en cisaillant la matière sonore hérissée par une amplification saturée. Le batteur peut se complaire dans des scansions primales (P-M-F/B signé Burri ou Interholz bei Kiew de Studer) ou effriter et exacerber la tension au sein du groupe en variant et décalant les frappes en rafales, secousses et roulements saccadés. Le deuxième morceau, Fast line écrit par Doran, s’ouvre et se ferme par un thème en spirale brisée, interjections concentrées et enlacées, mues par un tempo hyper-rapide projetant le groupe dans des interactions virulentes et minutieuses. Le bassiste peut très bien pulser avec puissance ou se joindre à la folie ambiante. A Frog Jumps signé Leimgruber, témoigne de son goût pour une recherche sonore épurée dans laquelle chaque musicien insère tour à tour les timbres les plus rares dans une suite très lisible de cadavres exquis, où prédomine la résonance du silence. Cet exercice plus austère est suivi par Diamonds on White Fields de Doran, au rythme binaire légèrement funky tout droit sorti du Silent Way de Miles, avec la contrebasse obstinée de Burri sur une ou deux notes et le jeu pointu aux harmoniques très fines de Leimgruber. Mais cet exercice est mis en suspens par de nouvelles recherches sonores , jusqu’à ce que le jeu des pulsations reprennent ses droits dans une manière rock psyché sonique avec les bidouillages sonores de la paire Burri-Doran et les extrêmes déchirants du sax soprano. Bref, chaque morceau a son identité et son parcours spécifiques, ses colorations et ses intentions de départ aussi précises qu’ouvertes sur l’aventure avec un grand A , ou mieux, un superbe OM. Parmi les groupes cultes du rock d’avant-garde et expérimental, OM tient une place à part aux côtés d’Henry Cow, Univers Zéro, Etron Fou, This Heat, Can, etc… même s’il est connoté plus (free) jazz que « rock ». Bien qu’OM a eu en fait une existence intermittente depuis les années 70, le groupe n’a pas perdu son identité musicale et sa créativité où les univers improvisés radicaux, les sonorités électriques et la pulsation rock s’interpénètrent et s’enrichissent . Et donc si mon évocation rencontre un écho chez vous, leur dernier album pourra très bien vous convaincre.

L’Aile d’Icare Jean-Marc Foussat Urs Leimgruber & Carlos Zingaro FOU Records FR – CD 44
https://www.fourecords.com/FR-CD44.htm
Quand cette approche est conjuguée à la sagacité d’improvisateurs de haut vol (subtils et hyper expérimentés), c’est l’envol d’Icare sur son Aile mythique. Le saxophoniste Urs Leimgruber et le violoniste Carlos Zingaro ne jouent pas ici leur rôle « Leimgruber » ou « Zingaro » mais s’insèrent poétiquement dans l’état de nature de cette électronique analogique d’un autre temps jouée par Jean-Marc Foussat, le responsable de FOU Records. On n’entend pas le temps passer, on voit la musique défiler et deviner les interventions heureuses. L’art du fétu charrié par l’humeur du moment, le ronronnement hélicoïdal perturbé, le silence mis en valeur par le murmure de moteurs imaginaires, sifflements de l’au-delà, sifflet de l’ anche pressurée du sax soprano. L’archet strie la vibration de la corde aiguë du violon en s’agrégeant aux atterrissages de réacteurs vibrants et lointains. Un monde de sons ténus qui s’interpénètrent et se détachent dans le même mouvement. Voilà sûrement qui aurait fait la joie du label Potlatch à la sauce Oger années 2000, un cran au-dessus. Une musique exquise qui défie la logique des courants et la froidure des courants d’air. Et quand la lumière s’allume , des éclairs fusent et disparaissent. Générations spontanées successives de sons et timbres d’une mise en commun alternée de chacun des instruments qui se confondent, se dupliquent, se distinguent, se prolongent souvent en se rapprochant du silence. Interactivité organique. Le lyrisme extrême de Zingaro, la poésie de Leimgruber, le don du dosage raffiné de Foussat, la dynamique du trio, les heureux contrepoints heureux vers la minute 25 . Tout interpelle : la magie de moments uniques … et les silences signifiants nés de cette superbe improvisation collective qui se renouvelle avec une belle constance de bout en bout. Un des tous plus beaux albums de Jean- Marc Foussat au sommet de son art avec deux improvisateurs instrumentistes incontournables et complètement concernés à donner le meilleur d’eux-mêmes sans imposer un quelconque agenda. Un vrai partage sonore de l’instant et sa durée optimale. Pochette avec peinture de Carlos Zingaro, photo de Philippe Alen (l’écrivain – critique), comètes choisies dans le Livre des Miracles (16ème s), poème de Fernando Pessoa, enregistrement, mixage et mastering de Jean-Marc Foussat au four et au moulin. Cette fois-ci, il a gagné aussi le beurre, l’argent du beurre et les faveurs de l’auditeur.

Urs Leimgruber – Jacques Demierre – Barre Phillips – Thomas Lehn Willisau jazzwerkstatt 191
https://jacquesdemierre.com/willisau/

Rien qu'à voir leurs noms se détacher sur le fond blanc de la pochette, je suis déjà pantois. Avec le Stellari Quartet anglo-suisse-brésilien de Wachsmann, Hug, Mattos, Edwards dont je viens de chroniquer le formidable Vulcan, le trio LDP d’Urs Leimgruber (saxophone soprano et ténor), Jacques Demierre (piano) et Barre Phillips (contrebasse) est devenu sans nul doute un (rare) groupe-phare essentiel de la scène improvisée en Europe. C'est leur sixième album et le premier en version augmentée. Dans leur concert du Jazz Festival de Wilisau le 2 septembre 2017, Thomas Lehn est venu se joindre à eux avec son antique synthé analogue qu’on lui a dérobé récemment. Espérons que TL puisse le récupérer, car son art nous est trop indispensable. En quartet, le mystère reste tout entier. On retrouve la même musique exigeante, chercheuse, intégrant bruissements, frictions, chocs et résonances dans le langage musical, l’aspect ludique exacerbé combiné à une forme d’ascèse qui vise à jouer l’essentiel. Le même geste peut se répéter, tel un ostinato, avec une infinité de micro-variations dans l’attaque et la pulsation qu’elles finissent par raconter une histoire. Lehn a la capacité à s’introduire dans ce maillage du temps et du son en l’enrichissant et en lui rendant toute son évidence. Monkeybusiness 1 (36 :48) Monkeybusiness 2 (21 :11) évoluent au travers de formes changeantes, éphémères, échappées dans un futur aboli par l’écoute. Comme l’explique Jacques Demierre dans le texte de pochette, leur travail essentiel consiste à écouter. Leu jeu c’est l’écoute et l’invention sonore. Le flux, un fétu, une harmonique filée, le chant granuleux de l’archet sur la corde, le crépitement aigu multiforme de l’électronique, ses splashes impromptus, notes égrénées au clavier, bruissement de la colonne d’air, gémissement de l’anche, souffles en creux, col legno fantôme, vibrations des cordes du piano, grincements conjoints, musique du rien et du tout… Un magnifique moment de poésie, de sons partagés, un lâcher prise virtuose, une mise en commun phénoménale qui rassemblent, synthétisent et différencient l’ensemble des démarches de l’improvisation libre contemporaine dans une multiplicité de formes. La cohérence de ceux qui s’égarent et cherchent l’utopie.

Urs Leimgruber & Jean-Marc Foussat Face to Face FOU Records FOU FRCD 32-33
https://www.fourecords.com/FR-CD32-33.htm

Un double album fascinant fait de deux enregistrements de concerts au WIM à Zürich et à la Kunsthalle de Lucerne. Urs Leimgruber est ce saxophoniste (soprano et ténor) chercheur de sonorités et de timbres qui s’envole dans l’atmosphère de manière à la fois lucide, introvertie, candide, soudainement expressionniste, pure… Un des collègues les plus inventifs des Evan Parker, John Butcher et Michel Doneda qui n’a rien à envier à personne et surtout qui nous donne à entendre la surprise, au-delà des facilités, des bienséances, de la virtuosité affichée. En premier lieu l’exigence, la foi et cette passion de l’instant musical nourrie de milliers d’heures patientes à explorer les recoins du bocal, du tuyau et du bec du saxophone droit, son espace intérieur, sa vibration, la pression des lèvres, le chant de l’anche en toute liberté . Mais quelles que soient les qualités intrinsèques et le potentiel d’un improvisateur, ils trouvent leur aboutissement final quand en compagnie d’un partenaire « compatible » ou imprévisible, ils se mettent en quête d’absolu. Là où la musique de l’un enrichit celle de l’autre et où les deux emmêlés nous dévoilent des perspectives insoupçonnées, un enrichissement fait de générosité sans limite, d’inconscient exposé, de temps dilaté dont l’auditeur captivé en oublie instantanément la durée. Où les sons se métamorphosent face à ceux du partenaire. Jean Marc Foussat manipule le synthé AKS depuis des décennies et s’est construit un langage multiforme, reptilien, fait de vents, rafales, nuages lourds, courants imprévisibles, boucles folles. Ces dernières années, il s’est frotté à de nombreux partenaires en cherchant la bonne formule, l’équipe gagnante qui puisse contribuer à l’épanouissement de ses recherches. Tout récemment, j’avais applaudi à un magnifique album en trio avec Matthias Müller et Nicolas Souchal. Aujourd’hui, j’ai le fort sentiment d’avoir en main la pépite qui va rester pour très longtemps dans les rayonnages favoris de ma cédéthèque, ceux qu‘on garde à portée de la main pour en goûter les détails et en jauger la quintessence, leur évidence à chaque instant où on les écoute. Face to Face est aussi le titre du duo Trevor Watts (au soprano) et John Stevens, duo historique enregistré en 1973 pour le label Emanem. Flottant et virevoltant autour et par-dessus les traitements sonores de J-M.F. , Urs joue les registres intimes, inconnus, découverts dans l’instant de son saxophone, passant du murmure du souffle caressant la colonne d’air à l’harmonique saturée et inouïe la plus mordante dans un même jet. Il projette l’indicible, le désespoir qui se révèle devenir subitement une conviction, striant l’espace du cri de ses tripes bouleversées ou des tremblements inquiets de la colonne d’air. Stridences organiques d’où la mélodie est évacuée laissant la place aux sons sauvages retournés à l’état de nature. Une musique non domestiquée où l’artiste laisse parler et vivre les sons rendus possibles par le truchement mécanique des clés, tampons, orifices, tuyau, bec, anche, ligature et l’action du corps et de l’âme. Le souffleur se laisse diriger par ce qu’il s’entend jouer et est happé par l’instantané de son action comme un corps céleste dans un trou noir, projetant pigmentations et zébrures sur l’écran de la vie tout court. Toute notre perception de ce phénomène est sublimée par les écoulements, éruptions, flots produits par l’autre, celui qui manipule son synthé, en se retenant, comprimant le flux, étirant les halos, lui imprimant retards et soubresauts. C’est sans nul doute un document unique en son genre qui, haut niveau de l’électronique, rejoint les meilleurs moments enregistrés de Thomas Lehn, Richard Scott, Furt, Lawrence Casserley… et évoque le mieux du monde l’esprit des légendaires Saxophones Solos d’Evan Parker en 1975 (a/k/a Aerobatics Incus 19). Camarades fascinés par les aventures improvisées de saxophonistes tels qu’Evan Parker, John Butcher, Michel Doneda, Roscoe Mitchell, Joe McPhee, Stefan Keune, Mats Gustafsson etc…, il est inconcevable qu’on puisse éviter l’écoute d’un tel improvisateur. Ses albums solos (#12 , Chicagos Solos / Leo) sont une excellente introduction et ceux avec Barre Phillips et Jacques Demierre la meilleure carte de visite pour son travail en groupe (Wing Wane/ Victo, LDP – Cologne / Psi, Albeit, Montreuil et Willisau/ Jazzwerkstatt). Et comment ne pas citer Twine en duo avec Evan Parker (Clean Feed) Dans ce duo gravé pour le label de Jean-Marc Foussat, Urs Leimgruber trace des lignes magiques, des glyphes incandescents, la poésie pure, le langage du coeur. La composante des deux univers est sublime. À écouter sans détour !

The Spirit Guide : Urs Leimgruber & Roger Turner Creative Works.

https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1062ccd-mi/
On tient là une belle série de duos tout frais enregistrés en 2015 ou 2016 et impliquant un instrument à vent ou deux. Des enregistrements bien souvent assez courts car ils expriment un moment dans un lieu (ou plusieurs) lieux face à un public, découvreur, enthousiaste ou attentif. Et de ces conditions de jeu naissent une ambiance, une couleur sonore, une concentration, une manifestation vitale. Maître - achat
Urs Leimgruber et Roger Turner (sax soprano et ténor & percussions) ont trouvé un terrain d’entente et de complicités dans le détail, les signes, les timbres. Urs tirebouchonne la colonne d’air vocalisant les harmoniques avec une précision rare. On songe au travail de Lol Coxhill durant les dernières années sans qu’il n’y ait bien sûr le moindre emprunt à son aîné. Roger cherche, invente, tintinnabule et puis s’oublie évoquant la stature et la manière d’un Milford Graves transcendé… Urs triture le ténor comme personne … Les deux duettistes travaillent en duo depuis plusieurs années et on ne peut trouver comparses aussi bien assortis. Après autant d’années recherches dans le son et l’improvisation totale, Roger Turner & Urs Leimgruber gravent dans l’espace et le temps l’équivalent d’une fresque tracée pour l’éternité au fond d’un abîme il y a des millénaires par des humains illuminés et vierges de l’aliénation qui oppresse nos semblables. The Spirit Guide a été enregistré au Havre lors d’un beau concert de la très méritante organisation Pied Nu. Magique !

Broken Silence Urs Leimgruber saxophone solos Creative Works CW 1063 https://www.creativeworks.ch/home/cd-shop/cw1063ccd/#cc-m-product-13746256432

Depuis deux décennies au moins le saxophoniste suisse Urs Leimgruber travaille dans les extrêmes de son instrument le saxophone soprano faisant de lui un des champions de cette démarche radicale « solitaire » initiée par Evan Parker il y a plus quarante ans (Saxophone Solos Incus 19 - 1975). Le nombre considérable de saxophonistes « free » occupant l’avant de la scène et une bonne partie du panorama des musiques improvisées rend l’exercice particulier et acrobatique (il faut le dire !) d’ Urs Leimgruber avec les harmoniques et multiphoniques véritablement bienvenu. La providence, en fait. Mis à part deux pièces où le musicien utilise de manière poétique, la technique du re-recording (overdubs – multitracking), c’est une véritable jonglerie avec des sons à la limite du souffle, une harmonique volatile, qui surviennent au départ accidentellement en faussant un doigté, en forçant le souffle, en serrant la hanche avec la mâchoire, en vocalisant dans le bec etc… Cette démarche est accomplie sans que la méthode apparaisse, comme si les sons venaient au jour de manière fortuite, aléatoire. Ce qui n'est pas vraiment le cas évidemment. Dans les années 70's, outre Evan Parker, il y avait Larry Stabbins qui s'adonnait à cette pratique à la fois raffinée et ensauvagée (Fire Without Bricks avec le percussionniste Roy Ashbury Bead 5). Urs prend soin de maintenir le flottement de ses sons fantômes et contorsionnés en relâchant la pression de la colonne d’air comme par magie. Parfois, il crée l’illusion que le timbre est celui d’une flûte provenant d’un continent inconnu avec une gamme extraterrestre. Contrairement à la tendance énergétique de la plupart des souffleurs free, Urs Leimgruber privilégie les infrasons et la nature intime et secrète du sax soprano, instrument fétiche (et revêche) des magiciens disparus, Steve Lacy et Lol Coxhill et de ses incontournables camarades Evan Parker et Michel Doneda. Au fil des décennies, des musiciens comme Leimgruber et Doneda ont porté cette recherche dans une dimension organique, aussi sophistiquée que profondément naturelle, qui défie l'entendement. Leur degré de contrôle et de maîtrise du son est assez phénoménal. J'ai bien écouté d'autres souffleurs de l'extrême au sax soprano qui forcent l'admiration, mais il est clair pour moi que les nuances et les pliages de la matière sonore auxquelles parvient Urs Leimgruber sont uniques et difficilement accessibles, même à des pointures qui ont atteint un niveau impressionnant. En outre, cette sculpture des sons est une pratique en soi, le fruit de décennies de travail intensif. Cette capacité technique qui,chez lui, ne revêt pas l'apparence de la très grande virtuosité (enchaînements ébouriffants de paquets de notes en triple détaché) est le vecteur de la poésie pure. Par rapport à ses précédents albums (# 13 -Leo records), il va encore plus loin, en délaissant totalement la débauche d'énergie démonstrative, pour une investigation sincère et épurée. On l'entendrait bien jouer avec les chanteurs Pygmées Baka ou les Dogon du Cameroun. En tous points exemplaire !

The Pancake Tour Urs Leimgruber / Roger Turner duo Relative Pitch RPR 1007
https://relativepitchrecords.bandcamp.com/album/the-pancake-tour

Une telle association, du suisse Urs Leimgruber et du britannique Roger Turner, provient sans doute des nombreux concerts et festivals où ces deux artistes ont été amenés à se rencontrer et à s'apprécier mutuellement. Saxophoniste ténor et soprano (UL) et percussionniste (RT), ils ont en commun un attachement au jazz qu'ils ont pratiqué très jeunes et, surtout, une auto-exigence musicale et esthétique, une forme de lucidité. Et cette exigence apparaît dès les premières secondes de "The Pancake" (12:12). Pas question d'étaler la technique virtuose et de débouler avec un paquet de notes et de sons. Une recherche méticuleuse des timbres, des souffles et des frappes, une mise en évidence de signes, de gestes, des corrélations de l'intention, plutôt. Quelques morceaux assez brefs (Art Jungle, At the Church Path et The Walking Bar) et un long déambulatoire improbable, Middle Walk (22:51) permettent soit de concentrer au plus court ou soit d'étirer les échanges à l'infini en racontant une histoire. Urs Leimgruber et Roger Turner évitent les lieux communs et pour qui connaît le saxophoniste via ces albums solos (# 13/ Leo), ce sera une belle surprise. Ses prises de bec dans la marge extrême de l'instrument expriment l'essentiel, des sons bruts, torturés ou même d'un lyrisme rare qui fait la part belle à l'invention pure. Le percussionniste refuse les connexions évidentes et en fait confiance qu'à son imagination subversive. L'exemple parfait de musiciens accomplis et reconnus, qui cherchent encore à se renouveler, à se mettre en question tout en faisant du sens. Dois – je décrire tant et plus toutes les métamorphoses ludiques d’instants en échappement libre. Si ces deux-là passent non loin de chez vous, n'hésitez pas un instant, allez les écouter et vous serez surpris, même par rapport à ce Pancake dont ils réinventent jour après jour la recette.

Love Letters to the President Schweizer Holz trio Hans Koch Urs Leimgruber Omri Ziegele Intakt 154
https://omriziegele.bandcamp.com/album/love-letters-to-the-president

Je ne sais pas s’il y a un rapport entre le titre de ce CD du Schweizer Holz Trio, Love Letters to the President , et celui de Holz for Europa, Comité Imaginaire, avec le même Hans Koch et les clarinettistes « basses » Wolfgang Fuchs et Peter Van Bergen (FMP 084). Toujours est – il, le titre de l’un suggère qu’on l’adresse à l’autre. Le « président » du « comité imaginaire », c’est sans doute cette quatrième personne qui dans chaque trio semble être la composante des existences qui s’unissent et se parlent dans le temps éphémère d’une rencontre. Et donc, voici un album remarquable où trois fortes personnalités mettent en commun leurs musiques, leurs talents et leurs sensibilités dans une symbiose fascinante. Ils se font mutuellement de la place, de l’espace dans une écoute profonde. Dès la première lettre au président, Koch et Leimgruber scrutent et dissèquent la mécanique et les vibrations des tuyaux, becs et clapets, Omri Ziegele affirmant au saxophone alto un lyrisme retenu articulé en dents de scie.
Hans Koch et Urs Leimgruber sont des experts en « techniques étendues » et tous les étranglements de la colonne d’air, harmoniques froissées, sifflements d’anches contrôlés, doigtés croisés, ronflements ou crissements improbables.Vite, les trois souffleurs font corps avec tous les sons qu’ils extraient des colonnes d’air et du bec, pour ensuite se distinguer à nouveau en choisissant l’un un débit saccadé, l’autre un temps relâché. Dans ces échanges qu’ils soient touffus, virevoltants ou sur la pointe des pieds, on les entend se relayer, se dépasser, s’attendre et se confondre avec la plus grande aisance comme s’ils ne faisaient qu’un tout en assumant leurs singularités. Cet enregistrement est véritablement un modèle d’un mode de vie musical(e) et il mérite qu’on s’y attarde. C’est quoi l’improvisation « libre » ? Et bien, on ne se trompera pas en affirmant c’est çà !

Urs Leimgruber Roger Turner Ribo Flesh (Oliver Schwerdt) Axel Dörner London Leipzig Luzern Euphorium CD EUPH 060a
http://www.euphorium.de/rubriken/records/ulondonleipzigluzern.htm
Axel Dörner (Untitled) Euphorium EUPH 060b (mini-CD)
http://www.euphorium.de/rubriken/records/uberlin.htm
Urs Leimgruber (Untitled) Euphorium EUPH 060c (mini-CD)
http://www.euphorium.de/rubriken/records/uluzern.htm
Leipzig London Berlin Axel Dörner Roger Turner Ra Ra da Boff (Oliver Schwerdt) Euphorium EUPH 047
http://www.euphorium.de/rubriken/records/ulondonleipzigberlin.htm

Publication originale (c’est le moins qu’on puisse dire) du label Euphorium de Leipzig, dirigé par le pianiste Oliver Schwerdt de Leipzig. Oliver est connu pour avoir travaillé et enregistré (sur le même label) avec Gunther Sommer, les bassistes Daniel Landfermann et John Edwards, le batteur Christian Lillinger en compagnie de qui il a travaillé et enregistré aux côtés d’Ernst Ludwig Petrowsky et de Peter Brötzmann. Plusieurs albums en trio ou quintet sont parus documentant ces collaborations. Comme je ne peux pas ratisser large vu les limites de mes finances, je vous ai dégotté quelques curieux témoignages de ce label Euphorium. Une espèce de quadriptique composé de deux minis CD solos et de deux improvisations réunies sur un vrai CD, London Leipzig Luzern, réunissant deux trios où alternativement le trompettiste Axel Dörner et le saxophoniste Urs Leimgruber sont confrontés aux paysages sonores de Rada Da Boff ou de Ribo Flesh et de la percussion raréfiée de Roger Turner. Rada Da Boff = Ribo Flesh = Oliver Schwerdt, vous l’avez compris. Les deux mini CD’s contiennent des solos « absolus » : Untitled (Berlin) de Dörner et Untitled (Luzern)de Leimgruber et le tout fut enregistré en 2015 à Leipzig avec des durées respectives de 17’49’’ et 13’59’’. Mini , c’est vraiment mini. Afin de meubler l’intérêt, Euphorium m’a gratifié d’un autre CD de 2013, Leipzig Berlin London avec Dörner/ Schwerdt/ Turner. Dans ces deux CD’s format « normal » emballé dans un simple pochette de papier fort ornée de photos de fleurs sauvages, Oliver Schwerdt joue des orgues électriques et des petits instruments dans l’EUPH047. On y trouve Leimgruber et Dörner dans leur démarche radicale de « méta-souffleurs » et un Roger Turner appliqué et ultra-précis percutant légèrement (avec baguettes de riz chinoises ou aiguilles à tricoter ? ), gratouillant ou secouant légèrement ses instruments métalliques. Oliver Schwerdt a, lui, adopté une démarche zen – drone, laissant le champ au trompettiste ou au percussionniste d’y insérer un brin d’animation un instant ou l’autre. J’entends quand même un peu de piano dans le trio EUPH047… ? Bref, il s’agit d’une musique avec des intentions radicales et jouées avec une belle décontraction et un sens déraisonnable du minimalisme. Il y a une certaine spontanéité… Les bruissements nuageux ou brumeux et les suraigus compressés de Dörner à la trompette varient clairement entre chaque enregistrement (2013 et 2015) et le saxophone soprano de Leimgruber est poussé à la limite de ses possibilités acoustiques. Des fragments de dialogues impromptus surgissent entre Turner et les effets de timbre et de souffle de Dörner, lesquels suggèrent des mouvements plus amples. Roger Turner est un musicien incontournable et exemplaire au niveau de la percussion dans ce type de musique improvisée ouverte et détaillée à l'infini. Après l’écoute qui commence dans l’interrogation curieuse, on se trouve agréablement surpris, satisfait et envieux de se replonger dans cet univers somme toute délicat et singulier où la musique naît de riens pour incarner sens et intentions sans défaut. J’espère ne pas égarer les deux mini-disc en solo d’une contenance presqu’égale à une face de LP vinyle, assez pour servir de carte de visite sonore au cas où vous voudriez fous faire une idée de la démarche instrumentale individuelle peu commune de ces deux souffleurs essentiels de l’improvisation, explorateurs émérites des timbres secrets de leurs tuyaux d’air… Le jeu d’Urs Leimgruber dans Untitled fausse et dérègle la colonne d’air en contraignant les aigus comme s’il s’agissant d’une machine venue d’ailleurs. Faut-il rappeler que Turner et Leimgruber jouent fréquemment en duo avec deux superbes albums publiés à ce jour (The Pancake Tour et The Spirit Guide). Souffle organique, singulier, âpre, volatile et terrien. Le côté joli et décoratif auquel nombre de souffleurs cantonnent cet instrument est complètement oblitéré, pour une espèce de diatribe de canard sauvage ou de cacatoès perdu en haute mer… merveilleux.