15 février 2019

Leo Smith & Sabu Toyozumi / Rick Countryman & Sabu Toyozumi/ Daniel Studer & Peter K Frey / Dave Sewelson . William Parker- Steve Swell & Marvin Bugalu Smith/ Christian Bucher & Rick Countryman


Leo Smith & Sabu Toyozumi Burning Meditation NoBusiness NBCD 110.
Wadada Leo Smith et Sabu Toyozumi ont fait connaissance en 1971 lors du séjour prolongé de Sabu à Chicago alors qu’il y jouait régulièrement avec Roscoe Mitchell, Joseph Jarman, Anthony Braxton et faisait partie d’un trio de percussions avec Don Moye et Steve Mc Call. Depuis le début des années 80, Sabu Toyozumi est devenu le partenaire incontournable d’improvisateurs américains ou européens dans des tournées à travers tout l’archipel nippon : John Zorn, Fred Van Hove, Misha Mengelberg, Peter Kowald, Peter Brötzmann, Joseph Jarman, Paul Rutherford, John Russell et bien entendu, Leo Smith. Remarquablement enregistré au Café Amores, le club légendaire de Takeo Suetomi à Yamaguchi City lors d’un concert mémorable le 22 mars 1994, Burning Meditation est une rencontre merveilleuse de deux poètes messagers du jazz librement improvisé. Ce duo trompette – percussion se suffit à lui même et dispense une musicalité naturelle sous le signe de l’écoute, de l’invention mélodique et rythmique et d’un chamanisme extra-sensoriel. Ce type d’échange est un finalement un genre difficile vu que les artistes doivent occuper l’espace et le temps sans faiblir en relançant sans discontinuer l’intérêt des auditeurs réinventant sans relâche rythmes, sons, mélodies, dynamiques sans se répéter, et sans l’aide d’accompagnateurs (bassiste, pianiste etc..). Le travail de toute une vie. La sonorité chaleureuse et cuivrée du trompettiste  envahit l’espace et le temps dont le percussionniste ponctue de mille et une manières de frappes surprenantes de pulsations naturelles et étrangement combinées, utilisant toutes les ressources expressives de ses tambours. Chaque membre actionne les baguettes en toute indépendance accélérant et ralentissant les cadences alternativement, croisant les figures spontanément créant un réseau vibratoire complexe et mouvant au départ d’un rythme chaloupé somme toute assez simple. Le souffle de Leo Smith a une puissance étonnante striant l’air ambiant telle une corne de brume à l’orée de la Yazoo River où les Flatlands détrempés dégagent fumeroles et vapeurs  ensorcelantes de l’hiver immobile. Son timbre et ses accents sont uniques et son chant cuivré illumine l’atmosphère. On peut comparer ce magnifique enregistrement live à celui gravé par Leo Smith en compagnie d’Ed Blackwell (The Blue Mountain’s Sun Drummer  1986 – Kabell rds 111 – 2010). Les morceaux, ici librement improvisés, durent entre 15 et 7/ 8 minutes et déversent leur trop plein de blues, de groove sauvage (quand ce n’est pas du funk enfantin) et d’inventions soniques et expressives en dehors des sentiers battus. Les compositions avec Blackwell sont plus ramassées (10 pièces de 3 à 6 minutes) et sont signées Wadada Leo Smith. Quelle que soit l’orientation choisie, sa musique est essentielle. Tout l’art de Leo Smith est de suggérer le rythme, de le vivifier tout en faisant éclater le son de la Great Black Music, une des plus vécues, authentiques et intenses qu’il nous est permis de goûter. Et aussi de chanter un hymne blues aux Human Rights de circonstance. La qualité du travail de Sabu Toyozumi se mesure tout à fait par le fait que sa musique s’adapte naturellement à son camarade. Écoutez le dans the Conscience un album en duo avec  Paul Rutherford paru aussi chez No Business, et vous conviendrez que la flexibilité sincère et enthousiaste de ce grand artiste est confondante, créant le complément sonore et percussif idéalement conçu en regard de la personnalité musique de ses partenaires. Dans le continuum du jazz libre et de l’improvisation afro-américaine, cette merveille musicale est un moment indispensable. Une méditation brûlante.


Sabu Toyozumi – Rick Coutryman Sol Abstraction Sol Disk SD 1901

Dès le départ, un son de sax alto chauffé à blanc. On songe à Roscoe, Sonny Simmons, Kaoru Abe, Byard Lancaster), free et expressionniste. Après cette ouverture en fanfare (Sol Abstraction 5:33 ), deux courtes improvisations où Sabu Toyozumi actionne son er-hu (vièle chinoise à deux cordes frottées) en hommage au chien qui aboie à proximité. S’en suit un série de dialogues enflammés – emportés par la batterie en rythmes libres - pulsations expressives, rythmes croisés – accélérations de figures qui se chevauchent, se multiplient  sur les peaux d’abord et les accessoires et cymbales ensuite, entraînant et poussant le saxophoniste dans ses retranchements.  Ou, ô surprise, quelques sons épars minutieusement millimétrés laissent tout l’espace à Rick Countryman ressassant une mélodie qu’il étire indéfiniment. La magie du silence s’infiltre autour et derrière l’inspiration et l’urgence sonore du bec chauffé à blanc. On quitte le territoire codifié du free-jazz vers le no man’s land de la liberté assumée. Sabu Toyozumi invoque la pratique des rythmes de l’Afrique originelle (cfr enregistrements de terrain du label OCORA), fait parler son instrument comme un sorcier par la vibration des frappes sur les peaux et les frissons des cymbales - talkin’drums. Une suite est dédiée au saxophoniste disparu Kaoru Abe, dont Sabu avait rapporté le corps sans vie chez la mère de ce dernier il y a bientôt quatre décennies. Séjournant depuis des années aux Philippines, le saxophoniste Rick Countryman a construit une relation profonde avec le batteur vétéran japonais à force de concerts improvisés suivis par un public enthousiaste et depuis son premier album paru chez improvising beings  et leurs deux trios chez Chap Chap Records (the Center of Contradiction et Preludes and Prepositions), se dessine une aventure expressive, expressionniste autant que spontanée et réfléchie. 


Zeit Kontrabass duo Studer Frey with Jurg Frey and Alfred Zimmerlin Leo CD LR 837
Deuxième album rencontre du duo de contrebasses helvétique de Daniel Studer et Peter K. Frei. En 2016, Leo avait publié Zurich Concerts pour le 15ème anniversaire du duo, un double album passionnant avec onze invités dont John Butcher, Jacques Demierre, Gerry Hemingway, Harald Kimmig, Hans Koch, Giancarlo Schiaffini et le violoncelliste Alfred Zimmerlin qu’on retrouve ici. La succession des improvisations de Zeit alterne des extraits d’enregistrements à la maison en duo de 2018 et d’un concert expérimental en quartet de 2004 à la Rote Fabrik de Zürich avec le clarinettiste Jurg Frey et Zimmerlin. Si les cinq pièces en duo exposent clairement la dynamique, la remarquable empathie et le sens intime de l’écoute qui unissent les deux contrebassistes depuis autant d’années, le quatre plages consacrées au quartet sont le témoignage d’une aventure sonore scénique et spatiale très particulière, la réalisation d’un concept en quelque sorte. Les quatre extraits sont intitulés Pars Prima (4 :17), Pars Secunda (14 :11), Pars Tertia (7 :33) et Postludium (3 :23) et disposés en alternance avec les morceaux en duo (Praeludium, Interludium) ou à la suite l’un de l’autre (Initium, Excursio, Continuatio, Tardum) avant les deux morceaux expérimentaux de 2004 en clôture de l’album. À l’écoute, on a l’impression d’une évolution organique, d’une suite enchaînée avec une forme à la fois logique et poétique. Les deux contrebassistes vivent intensément leur connivence faite de contrepoints fugaces, de frottements et d’accrocs très variés, d’échange permanent de timbres, dynamiques et sonorités qui coulent de source et rebondissent avec quelques effets de surprise spontanés. La musique du quartet est le fruit d’une mise en abîme des sources sonores bien différente d’un concert habituel où les musiciens sont enregistrés les uns à côté des autres face à un public assis en face d’eux dans une salle fermée et une acoustique idéale. En effet, les quatre improvisateurs étaient situés séparément dans une pièce différente sans pouvoir s’écouter l’un l’autre. Dans un cinquième local, quatre haut-parleurs diffusaient la musique de chaque soliste les réunissant dans un quartet virtuel, si je peux m’exprimer ainsi. Le public était invité à se promener d’une salle à l’autre, écoutant chaque soliste selon son emplacement ET la musique diffusée dans la cinquième salle. Chaque auditeur acquiert alors une expérience auditive, spatiale et visuelle très différente selon son propre parcours et le temps passé dans une salle plutôt qu’une autre, etc… Dans Pars Secunda, la prise de sons a capté des sons d’ambiance et des bruits provenant du public et des autres salles. Une installation vivante en quelque sorte. Intelligemment, comme le montre la Pars Tertia, les improvisateurs introduisent des silences et on a vraiment l’impression que naît une sorte de télépathie entre eux. Assez intéressant. La suite des quatre morceaux en duo (plages 5, 6, 7 et 8) crée un beau continuum élégamment enchevêtré dont cette Pars Tertia énigmatique constitue une contrepartie questionneuse qui en redéfinit l’énergie, les affects, la dynamique de manière radicale. Frottements, bruissements, arrêts sur image, jeu au bord du silence, étouffement du lyrisme. L’existence de cet album n’est pas anodine. L’auditeur est plus qu’entraîné dans un rêve éveillé ou une sieste méditative, il est invité à se retourner, à ouvrir l’œil et à interrompre le rythme de sa promenade tout en maintenant la continuité d’une écoute active. Je serais très curieux et avide d’entendre une performance continue de ce duo en disque ou en concert.

Dave Sewelson Music for the Free World w. William Parker Steve Swell Marvin Bugalu Smith FMR CD490-0618.

Music for the Free World jouée par un quartet sax baryton et sopranino (Dave Sewelson), contrebasse (William Parker), trombone (Steve Swell) et batterie (Marvin Bugalu Smith) et expressive, puissante, vivante et libre à souhait. Les thèmes signés Dave Sewelson, un soufflant présent dans la scène free New-Yorkaise depuis des décennies, et de ses acolytes délivrent une musique vibratoire et pleine d’émotions, d’âme, de désirs. La qualité de l’enregistrement (Jim Clouse, Park West studios Brooklyn) nous fait goûter à la plénitude des déchirements extatiques de la colonne d’air sous pression du saxophone baryton, aux timbres cuivrés et coulissés du trombone et de la pression puissante des doigts sur la touche de la contrebasse, le tout coordonné par les figures pulsatoires et inventives du batteur (Tensiana). Chacun des improvisateurs jouit de l’espace et de la durée à égalité avec celui et celle de ses compagnons. La formule soufflants – basse - batterie est récurrente et somme toute une habitude. Mais la joie de jouer, l’entrain, la superbe puissance sonore qui fait vibrer les graves à tout rompre emportent l’adhésion. C’est le jazz free exultant, crachant ses tripes et débordant d’énergie, une explosion de lyrisme soul tel qu’on en rêve et pourtant on est bien sur terre. Une mention spéciale au drive basique et enlevé de Marvin Smith, complément idéal de la déambulation digitale (les doigts et un cœur gros comme ça) de William Parker. Marvin crée des figures requérantes qui font bouger et rebondir la musique, chassant l’ennui. Steve Swell diversifie ses approches pour enrichir le son collectif avec ses ricochets audacieux. Une fois dans votre vie vous aurez un beau témoignage de Dave Sewelson, un baryton capable d’aylériser à souhait comme s’il avait inventé cet écrasement brûlant des harmoniques et leur glissando infini. Ce n’est pas un « effet » (de « growl ») ou d’éructation au premier degré, mais la pure expression des speaking tongues, du barrissement au creux de la jungle là où les pygmées récoltent le miel. On y trouve aussi la vérité de l’improvisation (TB). Un très bel album pour un monde libre, celui du rêve poétique.

Christian Bucher & Rick Countryman  Extremely Live in Manila Chap Chap Records CPCD-014 Features Simon Tan & Isla Antinero.
Leur premier album sur improvising beings, Acceptance – Resistance, enregistré deux ans auparavant paraît aujourd’hui loin tant ces deux musiciens ont superbement évolué. Depuis lors, Sabu Toyozumi et Rick Countryman ont joué de nombreux concerts à Quezon Cy et Manille, enregistré plusieurs albums (Center of Contradiction, Preludes and Prepositions, Jya-Ne) et leur collaboration bien documentée ont boosté le souffleur californien basé aux Philippines. Chap- Chap Records et Takeo Suetomi s’en sont mêlé à super bon escient et l’incontournable Julien Palomo (d'improvising beings) a mixé et masterisé le présent enregistrement. On a droit à un bel envol du saxophoniste Rick Countryman dans les sphères supérieures de l’alto et de ses harmoniques à travers un magnifique et intense cheminement aérien propulsé et guidé par les roulements et les figures audacieuses du batteur suisse Christian Bucher sur les fûts (Dynamic Range of Expression). Indubitablement, la scène free Philippine s’est enflammée. Les îles Philippines ont longtemps été un protectorat U.S. et la musique afro-américaine a toujours eu droit de cité dans l’archipel. Mais quant à imaginer qu'une musique aussi libre conquiert un public enthousiaste... J’apprécie particulièrement la manière lyrique et inspirée du souffleur pour tourner autour d’un motif mélodique en variant inlassablement les accents dans Child of the Unknown (13 : 32). Dans la troisième improvisation, Dynamic Range of Expression (For Quartet) -13:42- le contrebassiste Simon Tan, entendu dans les albums précités de Rick Countryman, et le tromboniste Isla Antinero se joignent au duo. Le quartet construit la musique de manière intelligente et égalitaire en questions – réponses subtiles et efficaces. Un tuilage des propositions et des interventions s’échafaude avec une belle précision sublimant les relatives « limitations » des partenaires. L’écoute est latente et bienvaillante, chacun joue des fragments mélodiques en laissant l’initiative à son collègue à tour de rôle. Il ne s’agit pas de solos, mais de figures d’un grand puzzle mouvant en chantier assemblé de toutes pièces dans le feu de l’action avec une remarquable intelligence auditive et une belle indépendance d’esprit. Leur sens mélodique est partagé amoureusement au sein du collectif, créant une profonde empathie partagée par l’auditeur. La somme des contributions personnelles surpasse largement le talent individuel. La fin de chaque morceau est étrangement coupée de manière très abrupte sans fading.  Un courte conclusion en duo de 38 secondes, Out Take, clôture tout aussi abruptement  Extremely Live. Chap Chap fait une fixation sur l’aventure musicale de Rick Countryman sous les tropiques, mais on ne s’en plaindra pas.

6 février 2019

Jeanne Lee & Ran Blake/ Paul Hubweber Erhard Hirt & Hans Schneider/ Joachim Zoepf/ Stephen Haynes Damon Smith Matt Crane Jeff Platz / Ove Volquartz & Peer Schlechta/ Silke Eberhard Nicolaus Neuser Christian Marien & Maggie Nicols


The Newest Sound Around You Never Heard Jeanne Lee & Ran Blake. A side records. 1966/67
The Newest Sound Around de la chanteuse Jeanne Lee  et du pianiste Ran Blake est devenu au fil des décennies un classique  légendaire du nouveau jazz des années soixante, la décennie Ornette, Coltrane, Mingus, Dolphy, version soft. Retrouvées dans les archives de la radio nationale BRT, devenue la VRT, les bandes oubliées de deux dates du duo alors en tournée européenne, constituent sans aucun doute le sommet enregistré de cette association à nulle autre pareille. Une session studio de 1966 destinée à un programme radio et une captation d’un concert l’année suivante reprennent une série de standards de jazz, trois compositions  de Thelonious Monk, le Hard Day’s Night de Lennon Mc Carney, Mr Tambourine Man de Dylan, du gospel, un tube de Ray Charles, une composition originale, Ja Da, etc…. La voix de Jeanne Lee a un timbre unique, une diction et une articulation reconnaissable entre toute, une aisance confondante. Elle entretient une interaction intime, profonde avec ce pianiste curieux et étonnant qu’était déjà Ran Blake au début des années soixante. Influencé/ initié par  Monk, Blake appartient à cette lignée de pianistes atypiques tels Paul Bley, Mal Waldron, Jaki Byard ou Randy Weston qui ont le chic de cultiver la dissonance, les décalages rythmiques, les intervalles les plus rares et chafouinent la lingua franca de l ‘harmonie conventionnelle. Ils font taches parmi leurs collègues. On sait que  Monk a souvent été pris pour un zombie jusqu'au jour où il fut sous contrat chez Columbia et en couverture du Time. Alors, Ran Blake … Jeanne Lee  fut d ‘ailleurs la voisine et l’amie de Skippy et Jackie, la sœur et la nièce de Nellie, la compagne de Monk, à qui le pianiste dédia deux de ses meilleures compositions, Skippy et Jackie-Ing.  L’interprétation du Misterioso de Monk,  qui ouvre le CD 1 est sans nul doute la plus curieuse, … ou la plus mystérieuse qui puisse exister, cette œuvre ayant d‘ailleurs été rarement jouée (il existe une version far out de Frank Lowe sur Fresh/ Arista). Un travail subtil de déconstruction/ reconstruction change complètement la perspective de Misterioso et en redéfinit la structure appliquant la méthode Monk au texte de Monk avec une belle créativité audacieuse. À l’aide d’un poème de Gertrude Stein que Miss Lee chante avec délectation, elle en truque subtilement la mélodie. Et les Honeysuckle Rose, The Man I Love, Caravan, Parker’s Mood ou le gospel de Twelves Gates of the City  - (popularisé par le chanteur guitariste Révérend Gary Davis, un géant du blues) sont passés à la moulinette cubiste, à l’étirement – bousculade des barres de mesures et à une nouvelle répartition des segments de la mélodie. Dans Caravan de Tizol - Ellington, c’est le timbre même de la chanteuse qui semble être altéré par une sorte d’effet d’écho électronique. À cette voix naturelle, chaude, élastique, dont le timbre se transforme en mélodie, répond le goût des sonorités crues et en clair-obscur du pianiste et la densité de ses dissonances mordantes. Pour chaque chanson, chaque composition, chaque texte, Jeanne Lee en réinvente la syntaxe musicale, la diction, la gravitation des notes dans sa ligne mélodique et le souffle de la voix.  Le pianiste la suit à la trace anticipant ses écarts et faisant éclater l’expressivité de sa voix, inventant instantanément des chemins de traverse avec un sens du swing et des couleurs sonores inouïes.  Encore plus que the Newest Sound Around et l’enregistrement de Stockholm publié il y a une vingtaine d'années, ce témoignage va encore plus loin  dans leur démarche. Peu après cette tourne avec Blake, Jeanne Lee fit la rencontre de Gunther Hampel et en sa compagnie travailla avec Marion Brown, Steve Mc Call, Barre Phillips etc… en tournée en Europe (Live in Somerhausen / Calig). Mais cela est une autre histoire. Exceptionnel !

The Funny Side of Discreet Paul Hubweber Hans Schneider Erhard Hirt acheulian handaxe aha 1804 https://handaxe.org/album/the-funny-side-of-discreet 
The Funny Side of Discreet est un des titres inclus dans le premier album solo du tromboniste Paul Rutherford paru chez Emanem en 1975, The Gentle Harm of the Bourgeoisie, dans sa version digitale (Emanem CD 4019). Cet album est une pierre miliaire de la musique improvisée radicale européenne, et selon Derek Bailey, l’album d’improvisation solo le plus original parmi des dizaines d’autres, y compris les siens propres. Trio trombone – contrebasse – guitare, The Funny Side of Discreet est aussi un hommage au trio légendaire de Rutherford avec Derek Bailey et Barry Guy (Iskra 1903). Maintenant que Paul Rutherford s’en est allé, Paul Hubweber semble bien le tromboniste le plus en phase avec la musique de cet artiste attachant, pionnier de l‘improvisation radicale, s’il en fut jamais un. Non content d’évoquer la musique du légendaire tromboniste disparu et celle d’Iskra 1903, Hubweber, Schneider et Hirt  questionnent la fonctionnalité de leurs instruments, recherchent de nouvelles sonorités, leurs congruences et toutes sortes d’interactivités. Erhard Hirt manipule un dobro et une E-guitar  (guitare avec e-bow ?), Hans Schneider assume complètement la dimension acoustique de sa contrebasse et Paul Hubweber contorsionne, dilate ou contracte outre mesure la colonne d’air de son trombone à l’aide de sourdines et de sa voix en chuintant dans l’embouchure. Le talent profond de Hubweber est qu’il est le seul tromboniste qui recrée les sonorités propres à Paul Rutherford sans l’imiter un seul instant, en créant sa propre musique personnelle avec un jeu tout en nuances dans les extrêmes de l’instrument. Un lyrisme désenchanté défiant les lois de l’harmonie et de la gravitation. Il excelle tellement dans ce domaine qu’il partage la scène depuis deux décennies avec Paul Lovens et John Edwards dans le trio PaPaJo, ce qui veut tout dire. Le guitariste Erhard Hirt est une tête chercheuse de la guitare électronique et ses coups de griffes au dobro acoustique charrient les scories sonores les plus éloignées du jeu normal de la guitare. On songe à John Russell. Le contrebassiste Hans Schneider, qui travailla souvent avec Georg Gräwe, Paul Lytton, Wolfgang Fuchs, Stefan Keune et Joachim Zoepf fait tressaillir l’âme du gros violon sous les frottements et râcleries insensées de son archet volatile. Mais le plus surprenant provient de l’interaction  atypique et le don d’à propos de leurs actions / réactions dans l’instant. Musique essentiellement ludique, imaginative, logique improbable, goût immodéré des changements mouvementés et instabilité permanente. Il y a ici une passion commune dans la recherche d’agrégats sonores complexes, contrastés, simples ou tirés par les cheveux sans redondance ni lassitude. On découvre toujours  quelque chose de neuf et de pas encore joué qui entraîne l’écoute et l’attention. Un album remarquable d’une efficacité redoutable. Plus je l’écoute et plus je suis conquis. Funny isn’t it ?

Geschmacksarbeit Joachim Zoepf NurNichtNur
NurNichtNur : un des quatre ou cinq labels les plus incontournables de la scène improvisée allemande ET européenne dont le clarinettiste et saxophoniste Joachim Zoepf est un pilier. De tous ces souffleurs d’anches  « post Evan Parker » de haut vol (Fuchs, Doneda, Leimgruber, Butcher, Keune, Van Bergen, Wissell), il est sans doute un des moins recensés, malgré la liste remarquable de ses enregistrements avec des improvisateurs de premier ordre. Paul Hubweber, Gunter Christmann, Alex Frangenheim, Hans Schneider, Marc Charig, Michael Griener, Hans Tammen et le percussionniste Wolfgang Schliemann avec qui il a gravé un superbe duo (incontournable à mon avis) Zweieiige Zwillinge sur le label NurNichtNur, justement. Aujourd’hui, il est devenu l’homme de confiance du génial Gunter Christmann, un des deux pionniers de l’improvisation radicale germanique "totalement libre" (avec et en compagnie de Paul Lovens) durant les années 70’s. JZ collabore étroitement avec les Editions Explico de ce dernier et ce label a produit son remarquable album solo Bagatellen. Tiré à 100 exemplaires et numéroté, Geschmacksarbeit, son sixième album solo, documente ses Kurzwellen für Sopran-Saxofon und Computer interface et ses Langwellen für Bass Clarinet und Computer Interface (2017 – 2018), quatorze pièces en tout. Ce genre de démarche ne tient la route que si l’utilisation de l’électronique interactive apporte une nouvelle dimension à l’instrument acoustique en lui conférant une symbiose subtile, assumée, un surcroit de tension, une extension texturale intéressante, etc…. Il évite l’écueil esthétique du contrepoint évanescent, de l’interaction en question-réponse ou du brouillage de piste bruitiste désincarné. Une bonne part de l’intérêt réside dans l’enveloppe sonore texturale du médium électronique qui revêt certains attributs des boucles du souffle (doigtés, articulation etc) tout en les transformant de manière à en augmenter/souligner le rêche, la friction, la densité, la dynamique. Boucles, murmures, extrapolations, sursauts, contrepoints qui semblent incontrôlés, mystères, mélanges, contrastes, soit des processus très variés et des combinaisons du travail sonore voient le jour et font que chaque morceau est une forme bien différente de la précédente. Par rapport à certains essais de collègues réputés, sa démarche avec électronique se distingue à mon avis sans hésitation par sa grande qualité. On dépasse le stade de l’intéressant ou de la tentative honorable. C’est vrai que pour un improvisateur libre, il vaut mieux chercher et essayer de découvrir quelque chose de neuf que d’enfoncer des portes ouvertes. Mais il faut aussi convaincre dans l’absolu. Avec ses kurz- et langwellen, Joachim Zoepf va plus loin, il nous livre un travail vital qui sublime sa faconde de souffleur enthousiasmant.

Search Versus Re – Search Stephen Haynes Damon Smith Matt Crane Jeff Platz Setola di Maiale.

Search ? Oui. Le trompettiste Stephen Haynes était un élève très doué du génial Bill Dixon. Rien que le premier morceau de cet album, au bord du silence, est un véritable morceau d’anthologie. Le trompettiste fait éclater le son de l’embouchure, le contrebassiste Damon Smith fait vibrer les cordes avec délectation sur une ou deux notes, le percussionniste Matt Crane  ajoute quelques friselis frémissants de cymbale et le guitariste Jeff Platz frictionne sa guitare trafiquée avec un zeste d’énergie Bonshō. Le quartet ne joue pas les facilités et assume complètement l’acte d’improviser dans les moindres recoins de leur configuration instrumentale, somme toute conventionnelle. Tous ceux qui ont été séduits par les audaces de Leo Smith à la grande époque et qui se passionnent pour le travail de Nate Wooley, Frantz Hautzinger, Jean-Luc Capozzo ou Peter Evans, se doivent d’écouter attentivement Stephen Haynes, un trompettiste amoureux du son. Il nous révèle le son, le timbre, les couleurs, les accents, la qualité du silence, évoquant sa grande imagination mélodique avec une économie de moyens. Pas de chapelets de notes pétaradant ou d’effets tape à l’œil dans les suraigus. Haynes fait  plus qu’évoquer Dixon, il en est digne. Le jeu subtil et précautionneux de Smith fait encore monter le niveau, créant une belle empathie. On dira de même pour Jeff Platz que je viens de découvrir ici. Le batteur laisse de grands moments d’ouverture dans lequel son silence et son jeu détaillé et minimaliste laisse les timbres des trois autres instrumentistes s’épanouir pleinement et étirer leurs improvisations au delà le temps. Ici le rythme et le son se rejoignent,  Quand la musique vient à s’agiter un peu (Study for Selvedge), c’est avec une belle efficacité. Un album intéressant du jazz libre qui évite poncifs et certitudes. Un esprit de recherche bienvenu.

Dreizweit Ove Volquartz & Peer Schlechta Setola di Maiale
Un grand orgue d‘église et un orgue positif face à la panoplie des anches d’Ove Volquartz : flûte, sax soprano et ténor, clarinettes basse et contrebasse. L’organiste Peer Schlechta, avec qui Volquartz a déjà enregistré (Irridescent Strand / Aural Terrains et dans Kosai Yujyio / Improvising Beings), n’en est pas à son coup d’essai. Les deux artistes construisent une remarquable fresque - triptyque constituée de dix séquences où chacun des instruments du souffleur établit un équilibre – cheminement volatile et fugace, sarabande venteuse et contrepoints à la fois pensifs et sauvages. Une confrontation de vents multicolores où les deux clarinettes graves brillent particulièrement. Si Ove Volquartz est un excellent saxophoniste avec une belle sonorité et doublé d’un vrai talent musical, il se révèle être un véritable as des clarinettes basse et surtout contrebasse assumant un lyrisme sans défaut avec cet énorme et interminable tuyau particulièrement ingrat à manipuler. On trouve un fil rouge entre ses interventions sur chaque instrument permettant à son collègue de faire évoluer ses idées avec autant de continuité que de changements de perspectives. L’écho particulier du lieu (Neustädter Kirche à Hofgeismar) renforce la qualité des timbres et le mordant du sax soprano, l’expressivité fantomatique du ténor … Ove a bien compris la singularité du sax soprano créant de belles volutes sur des substrats harmoniques subtils.  Question clarinette contrebasse, son langage est assez unique et vaut absolument le détour, ici, grâce à l’acoustique de l’église et l’excellente prise de sons. Il y a dans cet album des choses intéressantes : Peer Schlechta tisse des trames contrastées assumant la liberté d’improviser avec des agrégats de timbres, des souffle(rie)s foisonnantes, des glissandi fantomatiques, ritardandi stratosphériques, et une belle indépendance d’esprit. Un duo original que j’ai écouté à plusieurs reprises pour en saisir toutes les perspectives !

I Am Three & Me Mingus Sounds of Love Leo Records CD LR 844 
Maggie Nicols Silke Eberhard Nikolaus Neuser Christian Marien 

J’avais déjà écouté et chroniqué le disque précédent du trio I Am Three de Silke Eberhard (sax alto) avec le trompettiste Nicolaus Neuser et le batteur Christian Marien, un projet de jazz contemporain tangentiel et atypique (on songe aussi au trio Lacy Pool de Rudi Mahall, Claus Oberg et Michael Griener) relativement intéressant. Avec le concours de la chanteuse Maggie Nicols, une artiste vraiment inspirée, I Am Three and Me passe mieux la rampe et s’impose. La musique de Mingus re-jouée ici, avec autant d’astuce que de trouvailles, se concentre sur quelques œuvres qui avaient été conçues et enregistrées avec des vocalistes comme Weird Nightmare et Eclipse. On a droit aussi à Duke Ellington Sound of Love, Haïtian Fight Song (célébrant le légendaire Toussaint L’Ouverture), Nostalgia in Times Square, Pussy Cat Dues, The Clown, tous ces hymnes revus et corrigés dans une manière d’inspiration cubiste ou un tant soit peu déconstruite. Ce changement de perspective n’interdit pas aux deux souffleurs d’évoquer avec bonheur les voicings inoubliables du Mingus des grands jours. Même si Maggie n’est pas tout à fait une chanteuse de jazz « typique », il y a une justesse et une véritable expression de sa personnalité artistique à travers ce matériau Mingusien. Ni relecture à la lettre, ni expressionnisme free et encore moins une vision avant-gardiste intellectuelle ou cérébrale. Mais plutôt une touche de sensualité, une réflexion sur les questions posées par Mingus en son temps (et ses revendications !). Bref, un beau travail à méditer, à écouter et l’esprit de Mingus à redécouvrir.