30 décembre 2016

Simon H Fell / Ariel Shibolet Noel Jacoby Alexander Frangenheim Ofer Bymel/ Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards/ Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner/ Jérôme Lacoste Christine Wodrascka


Simon H Fell Le Bruit de la Musique Confront Records ccs 70

Le Bruit de la Musique est un festival situé au centre de la France et animé par un collectif d’improvisateurs radicaux et engagés : Lê Quand Ninh, Martine Altenburger, … Et comme ces deux musiciens exigeants sont des improvisateurs d’envergure, ils présentent inévitablement des artistes d’envergure et cela, sans considération pour le fait qu’un artiste est déjà demandé un peu partout et a acquis une notoriété à l’échelle internationale. Lors de la troisième édition en août 2015, c’est à Simon H Fell de se produire en solo. Contrebassiste exceptionnel, SHF est un musicien incontournable dont la multiplicité des démarches et des passions musicales défie l’entendement. Compositeur hors norme pour grands orchestres utopiques (https://brucesfingers.bandcamp.com/album/composition-no-30 et https://brucesfingers.bandcamp.com/album/composition-no-62), free jazz-man avec l’explosif soufflant  Alan Wilkinson ou compagnon des minimalistes Rhodri Davies et Mark Wastell (lui-même responsable de Confront), Simon H Fell nous livre ici Le Bruit de la Musique, une œuvre pour contrebasse solo. Une saisissante architecture évolutive où différents aspects sonores de l’instrument - y compris un puissant pizzicato – se développent en toute liberté. C’est une œuvre intense, un parcours ludique, l’expression d’une pensée musicale profonde jouée d’une seule traite (37:19). Initiée par un frottement brumeux, une sorte d'halo sourd généré par l'environnement de l'église, les doigts éclatent un moment le timbre du pizz au plus près du chevalet dans le premier mouvement. L’artiste enchaîne avec des frottements simultanés en en modifiant la tessiture, le timbre, l’attaque, le mouvement de l’archet, en les imbriquant de manière naturelle et organique et en introduisant de nouveaux gestes sonores qui enrichissent le parcours. Son jeu est remarquablement approprié par rapport à l'acoustique, dont les caractéristiques sonores colorent le jeu instrumental avec cette résonance réverbérante particulière.Vers la cinquième minute, deuxième mouvement, son pizzicato à la sonorité très puissante (on songe à Charlie Haden ou au Paul Rogers à la quatre cordes) fait vibrer toute la résonance de l’instrument et de l’espace avec une ductilité saisissante. Il maintient ce son énorme en multipliant les lignes et les notes et cela aboutit au raclage rageur des cordes col legno qui fait écho à la précédente conclusion du premier mouvement, une sorte d’ostinato en accelerando. Instantanément, le contrebassiste introduit une phase plus lyrique à l’archet qui évolue vers un momentum intense transmué vers une curieuse juxtaposition simultanée d’effets sonores dingues, etc.  Au fur et à mesure que l’écoute s’avance, l’auditeur découvre des séquences intrigantes où Simon H. Fell pénètre dans le champ de l’inouï, de la découverte. Faire de telles trouvailles et assembler des sons aussi grinçants, filés, tordus et jouer des choses aussi contradictoires simultanément avec autant de précision et de sauvagerie, relève du tour de force. Coordonner de tels affects, enchaîner ces trouvailles sonores, ces idées brillantes dans une construction aussi élaborée qui vous fait entendre tous les états de la contrebasse créative, c’est de la magie ! Paul Rogers atteint de tels sommets, mais sur un plan formel et dans la conception, SHF apporte une grandeur inégalée dans la création et dans sa réalisation expressive. Bien sûr, d’un point de vue émotionnel, pour certains auditeurs, la balance penchera pour PR, la musique de ces deux artistes étant aussi grandiose l’une que l’autre. Le Bruit de la Musique devient sans nul doute l’un des (deux ou trois) opus solitaires de contrebasse les plus formidables jamais enregistrés depuis le fabuleux Journal Violone de Barre Phillips (1968). Instrument d’accompagnement relégué au rang de faire valoir, la contrebasse s’est révélée un instrument à la pointe de l’avant-garde. Oubliez un peu les sempiternels artistes qui jouent partout et dont les albums pleuvent dans tous les catalogues et ces plongeons nostalgiques dans le passé (après les Unheard M.S. d’Atavistic, Klimt, Cien Fuegos et compagnie). Vivez aujourd’hui ! Relativisez votre appréciation de la contrebasse improvisée (Kowald, Léandre, Guy, Dresser, etc..), commandez au plus vite Le Bruit de La Musique chez Confront ou Bruce’s Fingers, le label de SH Fell : https://brucesfingers.bandcamp.com/album/le-bruit-de-la-musique. Absolument incontournable et à 100 exemplaires seulement ! Donc dépêchez-vous :  il y a urgence si vous ne voulez pas rater une œuvre majeure.

Skulging in the Big House Ariel Shibolet Noel Jacoby Alexander Frangenheim, Ofer Bymel Creative Sources CS 259 CD

Encore un de ces remarquables opus du label Creative Sources que je tiens sous le coude pour meubler ma rubrique, avant de laisser exploser dans ces lignes leur tout récent arrivage fin 2016. Le contrebassiste Alexander Frangenheim documente soigneusement ses aventures avec un nombre conséquent d’artistes internationaux (Gunther Christmann, Paul Lovens, Roger Turner, Phil Wachsmann, Pat Thomas, Isabelle Duthoit, Ariel Shibolet..) chez Creative Sources. Elles se situent à un très haut niveau d’exigence et de qualité et représentent une véritable authenticité en matière d’improvisation contemporaine, sans pour autant se fixer sur un «-isme » défini. Disons qu’AF adapte son jeu et son travail avec les personnalités qu’ils rencontrent, comme son duo assez lyrique avec le clarinettiste Harold Rubin. Avec ses trois improvisateurs israéliens, le batteur Ofer Bymel, le violiste Noel Jacoby et le saxophoniste Ariel Shibolet (avec qui il a enregistré en duo), l’attention se focalise sur des mouvements furtifs où le détail sonore du jeu instrumental alternatif est mis en évidence. La recherche consiste à combiner spontanément les timbres rares du frottement des cordes, des divagations contrôlées et contorsionnées de la colonne d’air du sax soprano, des frappes faussement évasives du percussionniste. On court dans l’inconnu, vers l’inouï, si cela est encore possible. Et finalement, on s’en convainc. Des harmoniques soutenues et vocalisées de Shibolet restent suspendues au-dessus des grondements des cordes graves et des craquements provoqués par l’extrême pression de l’archet. Ofer Bymel secoue, manie une plaque métallique dont les fréquences oscillent dangereusement, pendant qu’Alexander Frangenheim lance d’expressifs coups d’archets isolés. Dans l’action spontanée, chaque musicien use du silence pour mettre en valeur les sonorités des autres avec une profonde concentration. De temps à autres entraînés par le percussionniste, le quartette rentre progressivement dans une phase éruptive (cfr. Even If We Tried). C’est donc un excellent enregistrement répondant clairement à la question : musique improvisée libre, c’est quoi ??

Spielä  PaPaJo Paul Hubweber Paul Lovens John Edwards Creative Sources CS 340 CD

Troisième enregistrement de ce magnifique trio, sans hésitation unes des toutes meilleures associations d’improvisateurs en exercice. Enregistrées respectivement à Zagreb et Aachen en 2003 et 2009, ces deux concerts fournissent la matière précieuse des deux compacts de Spielä. Le farfadet juvénile de la percussion  libérée qui nous avait tant enchanté dans notre prime jeunesse, nous revient tel un vieux sage, savant de l’épure et du geste essentiel, Paul Lovens. Ce magicien hors norme a trouvé un alter-ego incontournable, le contrebassiste John Edwards, un des improvisateurs les plus demandés (Butcher, Weston, Parker, Dunmall, Brötzmann, Steve Noble, Mark Sanders etc…). C’est à cette aune qu’il faut apprécier le tromboniste Paul Hubweber, un musicien trop sous-estimé, sans doute parce que, sexagénaire, sa carrière a décollé sur le tard, malgré une créativité et des capacités musicales sans égal. Suivez son cheminement et ses albums à la trace et vous découvrirez un improvisateur insaisissable capable d’adapter son jeu au plus profond avec ses divers collaborateurs tout en continuant sa trajectoire esthétique et en maintenant ce qui fait de lui un improvisateur essentiel. Pour ma part, je vous dirais que, depuis la disparition de Rutherford et de Mangelsdorff chez les trombonistes, il y a George Lewis, bien sûr et puis, surtout, Paul Hubweber. Mais au-delà des qualités individuelles de chacun de ses membres, ce trio PaPaJo vaut pour son alchimie particulière, la symbiose des sons, des timbres  avec un équilibre fragile des dynamiques, une invention renouvelée des formes, des interactions subtiles, une empathie rare. Pour Alex Schlippenbach, PaPaJo est le trio qui exprime le mieux les qualités de la musique libre depuis ces quinze dernières années. On y trouve presque tous les éléments qui créent toute la fascination que cette musique procure sur ses auditeurs : simplicité, complexité, dérivation du free-jazz ou du contemporain, changement perpétuel des paramètres des sons et de la pratique instrumentale, écoute mutuelle, indépendance et entente tacite, invention et tentative simultanée et risquée d’idées les plus folles, surprises, variété kaléidoscopique des timbres … Si Paul Lovens est un des percussionnistes les plus « vite », PaPaJo, « lui », prend le temps de jouer, chacun laissant de l’espace à l’autre afin que les sonorités soient lisibles et que la musique respire. Cette qualité primordiale distingue PaPaJo de la lingua franca du free jazz, alors que la mélodie détournée (évocation de Loverman ou d’une ballade d’Ellington) et le pizz charnu d’Edwards s’y rattachent. Spielä : un double album de référence qui devrait fédérer bien des auditeurs éparpillés sur les micro-univers de l’improsphère.

Light air still gets dark Isabelle Duthoit Alex Frangenheim Roger Turner Creative Sources CS 398CD

Du n° 340 (Spielä) à 398 (Light Air Still...), le label Creative Sources file à toute allure laissant de rares trésors sur le côté à l’insu de bien des cognoscenti. Ainsi cet « air léger qui (malgré tout) reste sombre » en hommage au tromboniste Hannes Bauer, disparu cette année et avec qui Roger Turner, le percussionniste de ce trio, a joué durant plus d’une vingtaine d’années en compagnie d’Alan Silva (In The Tradition / In Situ). La chanteuse et clarinettiste Isabelle Duthoit avait elle-même initié un autre trio avec Hannes Bauer et Luc Ex un peu avant qu’Hannes nous quitte prématurément. Compagnon régulier de Roger Turner au sein de plusieurs projets, le très fin contrebassiste Alex Frangenheim complète l’équipée. Et quelle équipée !! On ne compte plus les collaborations hallucinantes qui lient cet extraordinaire percussionniste aux personnalités les plus marquantes de la free music tels Phil Minton, Hannes Bauer, Lol Coxhill, John Russell, Phil Wachsmann, Pat Thomas, Birgit Ulher, Urs Leimgruber etc.. pour en écrire l’histoire la plus vive. Voici maintenant que notre grand poète de la percussion improvisée poursuit l’aventure avec une vocaliste de l’impossible, la vestale du cri primal, la prêtresse du gosier libéré : Isabelle Duthoit ! En s’alliant les services d’un inventeur de sons à la contrebasse, animé d’une écoute et d’un sens de la répartie peu communs, Alex Frangenheim, le percussionniste trouve un partenaire qui joue à jeu égal avec lui. Ces deux-là ne se contentent pas de variations d’un discours instrumental « créatif », mais s’efforcent d’inventer et de rechercher des sons rares, des idées folles, des voies extrêmes avec une expressivité et une subtilité inouïes, si on compare avec pas mal d’autres improvisateurs de même calibre … nettement plus formatés. L’indépendance totale et la complémentarité intuitive. Ce faisant, les deux instrumentistes laissent le champ libre à la vocaliste pour explorer la face la plus cachée de la voix humaine. Ce qu’Isabelle fait est indescriptible. La variation infinie des affects du cri, du spasme, de la glottisation du sifflement, du râle, le délire surréel à côté duquel la supposée poésie sonore semble platement à un effet théâtral. Il y a une émotion indicible, le voile de la souffrance, le désespoir de la raison… A la clarinette, elle torture la colonne d’air et évoque les extrémités auxquelles elle soumet son organe vocal. Ces deux compagnons traduisent cette furieuse inventivité en inventant sans relâche des parties instrumentales requérantes modifiant en permanence les paramètres sonores, les timbres, les pulsations dans un flux vibrant qui attire et stimule l’écoute. C’est un enregistrement intense, inouï, un produit parmi les plus authentiques de l’improvisation libre, une démarche musicale qui, après plus de quarante ans d’évolutions, n’a pas fini de nous étonner. Il y a d’ailleurs un parallèle indubitable à faire au niveau de la qualité  entre Light air still gets dark et le CD Spielä de PaPaJo (Hubweber/Lovens/Edwards) que je viens de chroniquer ici plus haut. A tomber des nues, une fois pour toutes !!

Erythro Jérôme Lacoste Christine Wodrascka Creative Sources CS 377 CD

En quarante huit minutes et treize pièces remarquablement bien construites la pianiste Christine Wodrascka et le percussionniste Jérôme Lacoste déclinent tout un panorama de sons, d’articulations, de vibrations, de timbres, de pulsations folles … Le piano est soigneusement préparé, rempli d’objets et martelé au-delà du raisonnable, ses timbres et résonnances enchevêtrés dans le foisonnement percussif. Après l’obstinato furieux de la deuxième pièce, Shaolin Si, vient les sons planants des cymbales à l’archet et de la vibration éthérée d’un grand gong supendu  complété par le grondement sourd des tréfonds du grand piano. Symbiose totale digne du meilleur AMM !  Le quatrième mouvement, Hokusai, se veut mobile, volatile au clavier et acéré aux percussions métalliques, ponctué par une grosse caisse sourde et tonitruante. Les gestes des instrumentistes secouent littéralement et font résonner les objets qui encombrent le piano et la batterie. Le numéro cinq, La Pierre Jaune, sollicite le raclage violent des cordiers de la carcasse et le sciage expressif et mouvant d’une cymbale tordue résonnant sur une peau. D’un point de vue sonore, on est à fond dans la free music qui n’hésite pas à mettre en avant les possibilités sonores inusitées avec une réelle force expressive comme le faisaient Paul Lytton et Paul Lovens, il y a trois ou quatre décennies. Ce qui est heureux, c’est que leur duo ne doit rien à personne. Ils ont choisi de bien distinguer l’ambiance sonore et le contenu  musical pour chacune des pièces, lesquelles sont toutes vraiment réussies. Focalisées sur la richesse des sons plutôt que l’articulation des phrases, arpèges et roulements. On entend des voix hanter les frottements de la percussion et les grincements des cordes. Dans le très court 7, Erichtho, c’est une harpe délirante qui s’affirme produite sur les cordes du piano. Et le morceau suivant apporte encore quelque chose de neuf. On fait coexister et combiner des jeux instrumentaux divergents qui se complètent admirablement, créant ainsi la surprise. Au final, Erythro est un album merveilleux et parmi les plus intéressants pour le plaisir de l’écoute et de la découverte. Excellent de bout en bout. 

19 décembre 2016

Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh/ Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot/ Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett / Gianni Mimmo Prossime Trascendente / Grosse Abfahrt : Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba.


Ensemble : Densités 2008 Chris Burn John Butcher Simon H.Fell Christof Kurzmann Lê Quan Ninh Bruce’s Fingers BF 135



Bien qu’il joue nettement moins depuis qu’il s’est établi en France, le contrebassiste – improvisateur – compositeur – chef d’orchestre Simon H Fell est loin de rester inactif sur son label Bruce’s Fingers. Après des années de valse hésitation à propos d’un mix de cet excellent concert, voici, enfin ! , la performance d’Ensemble au festival Densités 2008 publié en Digital. Faute de pouvoir produire en CD ou en LP ses multiples projets et aventures (et celles de ses protégés), SH Fell a recours au digital. À l’aide d’un casque au départ de l’appli I Tunes et avec un son très présent et détaillé, je parcours avec enthousiasme les 40 minutes de cette improvisation collective remarquablement diversifiée, soudée et exploratoire au niveau du travail des sons. Sax ténor – piano – contrebasse – percussions + électronique : on a là les ingrédients parfaits pour ne pas aller bien plus loin que le free – jazz de bon papa à l’américaine (le free free-jazz) ou la free-music tempérée issue de la pratique des conservatoires. En fait, j’ai si peu entendu d’autres enregistrements qui partent si loin dans la découverte des sons avec un groupe d’instruments aussi connotés « jazz quartet ». À l’époque de cet enregistrement, S. H Fell et le pianiste Chris Burn avaient enregistré en trio avec le pianiste Philip Thomas un remarquable opus, The Middle Distance (another timbre at24). Ici, Simon H Fell et Chris Burn se sont joints au saxophoniste John Butcher avec qui C.B. travaille depuis les premières années 80 et au percussionniste Lê Quan Ninh, un improvisateur pointu aussi incontournable et très original. Le musicien électronique Christof Kurzmann complète l’équipage. Ce serait sans doute un des meilleurs témoignages de l’évolution du Chris Burn Ensemble, un groupe focalisé sur l’improvisation radicale et le travail sur base de partitions graphiques initié par Chris Burn, si le groupe ne s’intitulait pas Ensemble, tout court. Je laisse libre le fait de savoir s’il s’agit dans les faits du CBE ou si le terme Ensemble est une allusion à celui-ci ou si… sans questionner les auteurs. Finalement, SH Fell me confirme qu’il s’agissait bien du Chris Burn Ensemble, mais que le pianiste a préféré l’appellation Ensemble, sans doute pour souligner qu’il n’aurait pas formulé de marche à suivre. En effet, le seul long titre de l’album, Densités 2008 me semble être une improvisation libre (40:51), même si des mouvements se distinguent au fil de l’écoute : cela pourrait être aussi une composition « très ouverte ». Impossible à déterminer !  Pourquoi fais – je référence au Chris Burn Ensemble ? Chris Burn fut le compagnon alter ego de John Butcher dès leurs débuts vers 1981/82 et son groupe, le CBE,  a compté parmi ses membres, outre Butcher et Burn, des artistes comme John Russell, Marcio Mattos, Jim Denley, Phil Durrant, Matt Hutchinson, Stevie Wishart, Mark Wastell, Rhodri Davies, Nikos Veliotis et Axel Dörner. Plusieurs albums ont été publiés depuis 1990 sur les labels Acta (Cultural Baggage et Navigations), Emanem (The Place et Horizontal White) et Musica Genera (CBE at Musica Genera 2002). Ce fut donc, pour moi, un des groupes à suivre, ne fut-ce que parce que son parcours reflète l’évolution de la scène improvisée libre depuis la cristallisation des radicaux autour du trio Butcher, Russell & Durrant,  Radu Malfatti, etc… dès les années 80 jusqu’au développement d’une autre improvisation (minimalisme, réductionnisme, lower case, EAI) dans les années 2000 (Davies Durrant Wastell Dörner). Certains de leurs enregistrements révélaient une véritable synthèse des préoccupations musicales de cette communauté  en la reliant aux investigations des Gunther Christmann, Alex Frangenheim, etc…Densités 2008 est une pièce d’un seul tenant et sans nul doute un témoignage de première main de la démarche de Chris Burn, un pianiste radical aussi à l’aise à explorer les profondeurs de la table de résonnance, des cordes et de l’armature du grand piano qu’à interpréter Charles Ives ou John Cage ou à mener le travail orchestral avec ses fidèles du C.B. Ensemble. Dans Densités 2008, chacun des participants imprime une trace très personnelle tout en intégrant l’activité collective avec une foi débordante. La circulation des timbres, des gestes, des battements des sons, de l’action se transmet immédiatement entre chaque musicien avec une immédiateté et une énergie peu communes. La présence de Lê Quan Ninh donnne une dimension organique, chamanique et ensauvagée à la dimension plus pointilliste de Butcher et Burn. Je signale un enregistrement similaire avec ce percussionniste : Une Chance Pour L’Ombre avec Lê Quan, Doneda, Kasue Sawaï, Kazuo Imai et Tetsu Saitoh (label Bab Ili Lef). Dans ce contexte collectif, John Butcher est complètement en phase avec ses collègues jouant l’essentiel dans l’instant et en symbiose, oubliant le rôle de soliste conféré au saxophoniste et assumant l’effacement de son style personnel dans le flux des actions sonores (J.B. butchérise à bon escient vers la 25ème minute). Aussi, les loops de Kurzmann étonnent par leur singularité et par la place étrange qu’ils acquièrent dans le champ sonore, intriguant l’écoute attentive. Consciemment, le contrebassiste, Simon H Fell, trace son parcours sans sauter à pied joint sur les sollicitations faciles, contribuant ainsi à la diversité sonore. Il faut entendre les vibrations de la grosse caisse et le grondement de la contrebasse suivi des murmures de chaque instrument vers la 11ème minute où chacun propose et l’Ensemble dispose pour reconnaître de bonne foi qu’on s’approche de l’état de grâce. Cet état de grâce ressurgit à plusieurs reprises, l’inspiration ne se tarissant pas. Certains des sons et techniques alternatives sollicitées pourraient composer dans un « herbier » désincarné de type études, mais il y a une vie intense, une grande sensibilité instantanée, des choix très subtils. Cherchez dans Youtube des associations instrumentales et personnelles de ce type avec des personnalités d’envergure de l’improvisation et filmées dans des festivals incontournables, il vous faudra chercher très longtemps pour arriver à trouver quelque chose d’aussi abouti… Si les albums du C.B.E. contenaient plusieurs compositions différentes développant différentes idées, Densités 2008 concentre et exemplifie la démarche de ces artistes en une seule pièce, unique, monolithique et aboutie, point culminant d’une aventure limitée à un seul « set » de festival. Comme s’ils avaient trouvé la meilleure voie d’une seule voix. C’est tout ce qu’il reste à faire : investiguer, gratter, frotter, comprimer la colonne d’air, pincer les cordes du piano, faire gronder celles de la contrebasse en imprimant une cadence, un mouvement, des ondulations, des accents quasi-identiques que ce soit avec la grande cymbale pressée sur la peau de la grosse caisse horizontale et frottée avec un archet, ou un autre archet faisant gronder les fréquences de la contrebasse et les lèvres pinçant le bec avec fureur  la colonne d’air ou faisant à peine vibrer l’anche, alors que la table d’harmonie chavire dans un maelström de timbres, de bruissements et de vibrations piqueté par les giclées électro. Non – idiomatique ?? Oui, sans doute. J’ai réécouté cette remarquable tranche de vie plus d’une dizaine de fois au casque sans passer le contenu via l’ampli dans les haut-parleurs, car je suis obligé alors de faire reposer le poids de mon MacBook Air sur la platine vinyle, ce qui n’est pas recommandé. Je me force ainsi à suivre tous les détails de cette musique au casque et à essayer de vous narrer une partie du menu de leur superbe cheminement en tapant sur le clavier. Une de mes meilleures expériences d’écoute de ces dernières années.

Subtle Lip Can : Reflective Drime Isaiah Ceccarelli Bernard Falaise Joshua Zubot Drip Audio

Subtle Lip Can est un trio dynamique d’improvisation réunissant percussions (Isaiah Ceccarelli), guitare électrique (Bernard Falaise) et mandoline et/ou violon (Joshua Zubot) pour une recherche sur la gestuelle du jeu sur la guitare préparée et transformée et comme j’entends peu le violon de JZ, avec la mandoline qui double la six cordes. Lorsque la rotation des pincements métalliques de la guitare tournoie sans discontinuer, le percussionniste actionne un archet sur cymbales et accessoires métalliques (Siffer Shump). Gull Plump Fiver nous fait découvrir les sons trasheusement électriques avec effets emmenés par le guitariste survolté, c’est punk en fait. Cette génération d’improvisateurs se replongent joyeusement dans leur adolescence mais le morceau évolue avec une véritable subtilité s’aérant au final. Salk Hovered marque l’auditeur par l’épure et la retenue dans le débit sonore et la qualité des timbres à peine électrifiés et des hamoniques hantées provenant autant de la percussion et des cordes : fantômatique, lunaire…. Le trio varie les ambiances, les procédés, l’esprit, le fonctionnement du trio de morceau en morceau plutôt que de travailler une démarche clairement définie du début jusqu’à la fin. Malgré tout, Subtle Lip Can conserve quelque chose qui permet de reconnaître le trio d’une pièce à l’autre rien que parce que l’enregistrement très précis nous fait goûter les colorations des sonorités au plus près. Rommer Chanks évoque un AMM post rock de manière assez réussie. Une musique exploratoire, subtilement électrique au point que les sons acoustiques se fondent dans la masse imperceptiblement, frottements en tous genres agglutinés avec soin et lisibilité (Rommer Chanks, Toss Filler Here). Je me demande toujours où se trouve le violon de Joshua Zubot, sans doute inclus de manière surprenante dans la masse sonore. Toss Filler Here est un bel instant ludique. Slam Hum et ses grincements renouvellent le discours. Un album d’impro sans concession et un son de groupe distinctif.


Tom Jackson Ashley Long John Benedict Taylor Keith Tippett Four Quartets Confront Records.
Keith Tippett est pour beaucoup de connaisseurs synonyme de jazz libre avec Elton Dean et Louis Moholo ou Paul Dunmall, Paul Rogers et Tony Levin, voir de jazz-rock avec l’album Lizard de King Crimson, Working Week,  l’album Cruel But Fair ou ses légendaires très grands orchestres Centipede, Frames et Tapestry. Vu plutôt comme un improvisateur de traverse, les observateurs du continent ont du mal à appréhender Keith Tippett en improvisateur libre. Deux jeunes cordistes d’avant-garde, le contrebassiste Ashley Long John et l’altiste Benedict Taylor et l’associé de ce dernier dans le collectif CRAM, le clarinettiste Tom Jackson se joignent au légendaire pianiste, lui-même, muni de galets de plage, de maracas, de woodblocks et d’une boîte à musique.
Sans batterie, la musique se meut sur les pulsations du claviériste et de l’action saccadée de ses doigts sur les cordes. Parfois lyrique, mais aussi atonale et sonique, la musique est emportée avec le souffle hululant et les spirales de Tom Jackson, et les torsions microtonales de Benedict Taylor. Des cadences faussement répétitives soulèvent les marteaux sur les cordes bloquées créant un effet de vagues moussues mourant sur les récifs, une fois apaisées les lames laissent la place au grondement des notes les plus graves du piano et du frottement/ battement des cordes de la basse dans le registre grave du piano se confondant avec ce dernier.  La musique est essentiellement organique, découvrant des espaces peu visités, suggérant de nouveaux agrégats et puis, d’un coup retourne aux scansions chères à KT. Tom Jackson embouche sa clarinette basse pour colorer l’ostinato irrégulier du pianiste et du contrebassiste. Keith Tippett esquisse un pas de danse et tous s’essayent à fausser le tempo. Quand les battements reprennent, la clarinette basse gronde, éructe, les harmoniques percent et survolent le continuum, la vibration du piano par toutes ses parties, caisses, cordes, marteaux et les grincements des cordes. Ces musiciens excellent à changer l’atmosphère et dérouter le flux volatile vers une conclusion insoupçonnée. Le deuxième quartet, très court, débute clairsemé, hésitant, du bout des doigts, chacun à sa marotte tout en croisant leurs lignes avec adresse. C’est en tout point remarquable. Chacun avec son rythme propre s’associe à l’autre et tous se complètent. Le troisième quartet semble vaporeux, élégiaque, avec des timbres très fins, une musique de chambre éthérée. L’altiste file des harmoniques infimes entre le chant élancé et lunaire de la clarinette, le tremolo et les coudées de la contrebasse sur les pincements des cordes du piano et puis joue franc jeu microtonal…  Le quartet se développe, accélère, imbrique des accents, des intervalles dans une course poursuite où personne ne mène, mais dans laquelle tous oscillent, balancent, rebondissent. Un rythme de danse folk surgit inopinément. Au final une musique riche, spontanée, libre, réfléchie, intense et finalement, audacieuse. Présentée dans une boîte métallique et produite par Mark Wastell sur son très unique label Confront Records.

Gianni Mimmo Prossime Trascendente Amirani records Amrn # 047

Au fil des ans, le saxophoniste soprano Gianni Mimmo a tracé sa voie et son label Amirani records contient de vraiment beaux et / ou intéressants témoignages de ses rencontres depuis le milieu des années 2000. Angelo Contini, John Russell, Harri Sjöström, Gianni Lenoci, Daniel Levin, Alison Blunt, Xabier Iriondo, Lawrence Casserley et Martin Mayes pour citer quelques-unes de ses collaborations. Sa démarche improvisée a quelques ramifications avec celle d’un compositeur, si on considère que le fil de ses improvisations suit la logique des intervalles très particuliers d’une pensée harmonique sophistiquée, de structures plutôt que de laisser cours à une spontanéité épidermique. Il y a aussi beaucoup de sensibilité dans son jeu et un goût sûr pour la mélodie monkienne héritée de Steve Lacy, car sa musique free résolument contemporaine, mais sans excès radical, est solidement imprégnée par l’expérience du jazz d’avant-garde. Il cite Roscoe Mitchell, Steve Lacy et aussi des compositeurs comme Schiarrino, Scelsi ….
Prossime Trascendente se compose de deux projets de compositions graphiques écrites spécifiquement pour deux groupes distincts  avec une instrumentation choisie dans l’esprit de la musique de chambre. Due Sesteti : Gianni Mimmo sax soprano, Michele Marelli cor de basset, Mario Mariotti trompette en do, Angelo Contini trombone, Benedict Taylor viola Fabio Sacconi. Cinque Multipli : Gianni Mimmo sax soprano, Mario Arcari, cor anglais, Martin Mayes, cor, Alison Blunt violon, Marco Clivati percussion. Dès le départ, il faut souligner la qualité de son travail. Daphne offre quelques mouvements associant les couleurs instrumentales comme si cette pièce avait été écrite par un compositeur vingtiémiste, l’intérêt réel de cette pièce se dévoilant petit à petit par les associations de timbres ingénieuses, de glissandi curieux et les passages où les instrumentistes font valoir leur spécificité d’improvisateurs. Si Daphne est plutôt basé sur l’évolution du son d’ensemble, The Nestled Thought met en scène un jeu de questions et réponses avec un sens de l’équilibre original basé sur des interventions solistes. La conception et la réalisation sont particulièrement réussies par rapport à ce que requiert la partition. Les musiciens sont appelés à tracer l’essentiel de leur propre pensée musicale dans des instants mesurés, calibrés et destinés à former un ensemble d’actions dans le temps. Toutefois, si cette démarche a des qualités de clarté et si ces excellents musiciens travaillent au mieux (il faut écouter la précision dans le jeu dans ces « semi improvisations » à la minute huit et neuf, par rapport à leur propre langage et ce dont ils sont capables de jouer en improvisant librement, on  est en retrait par rapport au potentiel. Je connais particulièrement bien les travaux de Mimmo, Contini, Blunt et Taylor en long et en large pour les avoir croisés plus d’une fois.  Le déroulement de ces compositions, très réussi sur le plan formel, et leur dynamique n’offrent pas le contenu réel et profond de leurs personnalités d’improvisateurs, mais en incarne plutôt une vision schématique, hiératique, stylisée. Si on se réfère à l’écoute de la musique de Duke Ellington, on avait à l’intérieur d’une pièce montée, calibrée et minutée, l’expression la plus profonde de chaque artiste. Ce n’est pas vraiment le cas ici, même s’il y des passages requérants. Cinque Multipli est formé de cinq compositions comme son titre l’indique avec la deuxième Five Facets se subdivisant en cinq miniatures qui résument, semble-t-il, des attitudes individuelles vis-à-vis du moment musical : observing, describing, acting with awareness, non judging of inner experiences, non reacting of inner experiences. Dans Eserczio della distanza, le groupe atteint un momentum avec les phrases engagées des souffleurs et les interventions du percussionniste Marco Clivati. Je relève aussi une surprenante courte intervention d’Alison Blunt. C’est donc un excellent travail orchestral et on doit saluer le travail précis et achevé de tous les musiciens. Mais cette expérience n’exerce pas sur moi-même la même fascination que la démarche et les sons de la musique improvisée libre radicale où des improvisateurs expérimentés associent leurs sons instantanément en révélant les mystères de leurs instruments respectifs et conduisent  l’improvisation collective avec un sens inné de la construction musicale ou dans l’expression inouïe de la vie et de la condition humaine. Bien sûr, dans cette mouvance musicale, il y a une bonne dose de groupes pas vraiment intéressants, je l’avoue : cette musique est une tentative. Mais face au haut de gamme, c'est autre chose. Ici, la formule fonctionne et les musiciens assurent. On peut comparer seulement en connaissance de cause. Il faut bien sûr souligner l’intérêt de ce type d’entreprise ne fut-ce que pour le jeu à la fois contrasté et empathique des associations instrumentales, des assonances et consonances, des couleurs. Si les compositions notées graphiquement de Gianni Mimmo sont très satisfaisantes au point de vue formel et temporel – les bonnes idées pullulent -, leur réalisation ne permet pas, à mon avis, de mettre en valeur la spécificité intime de chaque musicien / improvisateur, leur grammaire et leur syntaxe personnelles, connaissant bien moi-même certains d’entre eux. Les occurrences sonores permises par les procédés d’écriture de Gianni Mimmo tombent parfois sur des solutions relativement conventionnelles par rapport à l’expérience acquise en musique contemporaine depuis une soixantaine d’années, alors que d’autres titillent l’écoute car elle délivre plus de spontanéité et d’allant. Sans doute ce projet aurait vraiment mérité d’être expérimenté plus avant, en public, afin de tirer le suc de l’expérience pour un enregistrement postérieur. Toutefois, le jeu vaut vraiment la chandelle car je suis certain que le talent de Gianni Mimmo, son expérience d’improvisateur et ceux de ses collaborateurs, feront évoluer ce concept. Bref, le résultat de cette démarche prête à discussion, mais cela devrait sûrement être reçu cinq sur cinq par les amateurs entre jazz contemporain et musique classique du XXème (Schönberg, Bartok etc..), car c’est, comme décrit plus haut, super bien réalisé et convaincant du  point de vue formes et exécution, s'il faut le répéter.

Grosse Abfahrt : Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum Frank Gratkowski, Kjell Nordeson Lisa Mezzacapa Philip Greenlief John Bischoff Tom Djll Gino Robair Tim Perkis Matt Ingals John Shiurba. Setola di Maiale SM 3220


Enregistré en 2009 au Mills College par ce collectif Californien déjà publié chez Emanem à deux reprises et dont le trompettiste et électronicien Tom Djll est l’instigateur. Il était temps que le label italien Setola di Maiale – au catalogue exponentiel dédié à la scène expérimentale et improvisée italienne – puisse s’ouvrir sur des musiciens passionnants provenant d’autres horizons. D’ailleurs un habitué du catalogue Setola, le fantastique sax alto Sicilien Gianni Gebbia a longuement travaillé avec ces Californiens et publié des albums sur Rastascan, le label du percussionniste Gino Robair. Généralement, Grosse Abfahrt, réunit des incontournables de la scène de la Baie : Tom Djll, Gino Robair, le clarinettiste Matt Ingalls, l’électronicien Tim Perkis, le guitariste John Shiurba et un personnel fluctuant invité par Tom Djll. On y a entendu Lê Quan Ninh par exemple. Ici, le percussionniste suédois Kjell Nordeson, un compagnon de Mats Gustafsson de la première heure établi au USA, les remarquables soufflants Frank Gratkowski et Philipp Greenlief, lui même une pointure de S.F. , l’électronicien John Bischoff et la contrebassiste Lisa Mezzacapa. Soit dix improvisateurs radicaux qui développent un jeu collectif particulièrement homogène. Ce qu’on peut reprocher à pas mal de branchés qui relatent leurs expériences d’écoute est cette sorte de fétichisation des groupes ou des personnalités qui ont acquis une aura de notoriété ou sont devenus légendaires et le fait de se référer à des groupes « mythiques», Spontaneous, AMM, Company, MEV, etc… en faisant comme si d’autres associations de musiciens ou des collectifs nettement moins reconnus sont peuplés de musiciens « locaux » ou semi-amateurs, ou même seraient considérés comme des imbéciles ou des demeurés, c'est qu'ils contribuent à ce que cette scène se sclérose. Grosse Abfahrt est un projet absolument remarquable pour quelques raisons bien précises qu’on ne rencontre pas ailleurs. Une belle surprise et une coopération continue dans le temps ! Le noyau central Djll, Perkis, Ingals, crédité ici, en plus, aux tubes et au violon, Shiurba et Robair travaillent une électronique ou des effets d’une remarquable finesse qui apportent des colorations sonores vraiment particulières, reconnaissables entre mille. Je me réfère au superbe album de la tromboniste Sarah Gail Brand avec plusieurs d’entre eux (Super Model Super Model/ Emanem), ou le duo de Gino Robair avec ses energized surfaces et la trompettiste Birgit Ulher : Blips and Ifs / Rastascan http://www.rastascan.com/catalog/brd062.html  . Autour de ce noyau californien central à l’écoute remarquablement subtile, les invités trouvent leur place tout en restant eux-mêmes. Je veux dire par là que l’esprit du groupe est plus centré sur une forme de flexibilité, de souplesse interpersonnelle plutôt qu’une démarche restrictive, focalisée sur une type bien précis d’improvisation (radicale). On sait qu’improviser à huit ou dix de manière satisfaisante est une gageure, et même si ces musiciens ne se mettent pas des objectifs trop exigeants et trop pointus, ils parviennent à conserver l’identité de Grosse Abfahrt au fil des parutions en renouvelant une bonne partie du personnel. Sans doute les régionaux Greenlief et Bischoff ont-ils travaillé avec eux à d’autres reprises, mais il est évident pour un observateur informé que Mezzacapa, Nordeson et Gratkowski sont connus pour pratiquer sous d’autres horizons esthétiques ce qui est finalement rare pour un groupe aussi pointu. Et donc, cette attitude ouverte élargit à la fois le potentiel et les risques encourus. On frise parfois un peu l’éclectisme, on transite entre le sens aigu de l’épure et le goût de l’imbrication et de l’interpénétration des actions jusqu’à des débordements centrifuges, bien que contrôlés, ou à une manière instantanée de cadavres exquis. Les musiciens laissent couler le son du groupe en modifiant les textures en douceur par ajouts ou retraits d'action instrumentales, créant un renouvellement d'agrégats sonores en suspension, de sons soutenus, de convergences de timbres légèrement distincts que leur instinct commande spontanément. Je n’hésite pas à déclarer que Grosse Abfahrt est vraiment un projet collectif à suivre tout comme le Chris Burn Ensemble, le Domino Orchestra, AMM augmenté (Sounding Music / Matchless http://www.matchlessrecordings.com/music/sounding-music), Hubbub, que sais-je : leur sensibilité des sons électroniques et leur utilisation mesurée et parcimonieuse est assez unique. Entre chacun des spécialistes de l'électronique règne une belle empathie comme si chacun d’eux étaient complémentaires et agissaient en symbiose. Des ramifications interpersonnelles prolifèrent, des associations de timbres, d’accents, une recherche de sons sur une idée bien précise, le dosage des phrases, le feeling des réactions, … heuristic music ? Bref, on entend un fonctionnement de groupe très typé sans qu’il soit compromis par la liberté exacerbée de tous et chacun à la fois.  Le titre à coucher dehors, Luftschifffeiertagserinnerungfotoalbum, exprime sans doute la complexité inextricable des points de vue et des philosophies (individuelles et collectives) qui sous-tendent la libre improvisation, même à la limite du fouillis. Ce titre fait référence aux dirigeables allemands d'il y a un siècle (rien à voir avec Jimmy Page, rassurez-vous), et, peut-être, l'idée de devoir se diriger soi-même dans la masse des courants aériens et les nuages est une image qui convient à ce type de musique. C'est finalement aisé d'assurer un concert en duo ou trio, un groupe plus large est une affaire qui peut plus facilement se révéler indigeste. Remarquable réussite donc ! 

11 décembre 2016

Nathan Bontrager Elisabeth Coudoux Nora Krahl Hugues Vincent/ Audrey Lauro Yuko Oshima Pak Yan Lau/ Thanos Chrysakis Christian Kobi Christian Skjødt Zsolt Sörés/ Evan Parker Daunik Lazro Joe Mc Phee/ Frank Gratkowski Sebi Tramontana


The Octopus Subzo{o}ne Nathan Bontrager Elisabeth Coudoux Nora Krahl Hugues Vincent Leo records CD LR 770

Un rare quartet de violoncelles pour une musique exigeante, sans concession, inspirée de la musique contemporaine pointue et entièrement improvisée par de jeunes artistes qui ont un réel projet et de belles idées en commun. 14 pièces généralement courtes où chacun est tout ouïe et où l’intention de départ se transforme parfois en cours de route. Je ne connais que deux enregistrements de quartet contrebasses en improvisation : Rotations de Sequoia (Andrea Borghini, Meinrad Kneer, Klaus Kürvers et Miles Perkin) et After You’ve Gone (Barre Phillips, William Parker, Joëlle Léandre et Tetsu Saïtoh). Cet enregistrement de The Octopus semble être une véritable première en quatuor de violoncelles improvisé, mais au-delà de l’effet de surprise, l’auditeur se convaincra de la légitimité de l’entreprise au fil des morceaux écoutés. Outre l’excellence de chaque violoncelliste, c’est encore plus la mise en commun des potentiels et des idées, la symbiose et la complémentarité de chaque voix instrumentale qui séduisent. Plusieurs fondamentaux de la recherche musicale et instrumentale sont développés spontanément : minimalisme, spectralisme, cadences répétitives, intervalles déconcertants, travail sur le son, les harmoniques, le silence ou au bord de celui-ci, halos fantomatiques, effets de miroir, agrégats sonores spécifiques aux cordes, toutes les vibrations des doigts sur la touche, etc…. Travail éminemment collectif : unis comme les quatre doigts de la main, deux garçons, deux filles… il est impossible de déterminer lequel des quatre produit tel ou tel son. Le niveau intense du travail collectif bonifie sans appel l’apport individuel de chacun et les transcende : The Octopus atteint un niveau élevé de réussite et de conviction qui va plus loin que la virtuosité et les qualités personnelles déjà considérables. Il est évident, à l’écoute de Subzo(o)ne, que les instruments à cordes frottées et leurs instrumentistes révèlent au mieux leur nature spécifique, leur richesse timbrale et leur destinée musicale qu’en se réunissant entre cordes et cela, mieux que s’il s’agissait de quatre autres instruments à vent identiques, par exemple. Cet album mérite d’être réécouté pour en saisir tous les ressorts, les angles, les déroulements des idées, des sons et des intentions. Il y a bien sûr une volonté de consensus, d’harmonie, d’intégrer au mieux chaque personnalité dans le groupe. Le sens de la forme et la logique musicale rencontrent la spontanéité et l’invention immédiates. Et donc naissent des surprises. Certains violoncellistes improvisateurs ont gravé des albums solos (je suis très curieux  d’écouter l’album solo de l’extraordinaire Okkyung Lee !), mais Subzo(o)ne doit bien être, en faisant fonctionner ma mémoire, l’article incontournable du violoncelle improvisé depuis que Tristan Honsinger  est apparu et a enregistré Garlic and The Fever, She et On Clapping (Live Performances SAJ-10) au Flöz à Berlin le 7 novembre 1976. Vraiment recommandé.

Lauroshilau : Audrey Lauro, Yuko Oshima, Pak Yan Lau Creative Sources CS 283 CD


Enregistré en mars 2013, lauroshilau réunit les talents conjoints de trois jeunes femmes impliquées à 100% dans l’improvisation radicale. Saxophoniste alto (plus que) très remarquable, Audrey Lauro a acquis un son et une démarche très personnelle que l’empathie et le sens pointu du travail du son de la pianiste Pak Yan Lau et de la percussionniste Yuko Oshima intègrent dans un flux, l’espace et le silence en se focalisant à l’extrême sur leur vision de leur musique collective. Leur recherche sonore individuelle est entièrement axée vers l’équilibre et une complémentarité originale. C’est avec une belle minutie que Pak Yan pince les cordes du registre aigu et bloque la résonnance du registre grave. Le toucher cristallin du piano préparé rencontre les notes pures, saturées ou détimbrées, égrenées par le souffle retenu et les sons métalliques en suspension de la percussion. La pianiste joue aussi du hohner pianet et de l’électronique (discrète) et sa collègue « batteuse » des samplers. Loin de se conformer aux schémas tirés au cordeau du minimalisme « réductionniste », ces trois musiciennes tentent avec bonheur de trouver et de découvrir ce à quoi leurs personnalités et leurs expériences les destinent lorsqu’elles créent ensemble. Six pièces où se font sentir la valeur de chaque note, l’intensité des gestes, la légèreté des sons, le silence traversé, une approche zen. Une dimension picturale plutôt qu’un théâtre gestuel. Une belle construction collective, originale et qui offre des perspectives renouvelées d’une écoute à l’autre.

Carved Water Thanos Chrysakis Christian Kobi Christian Skjødt Zsolt Sörés Aural Terrains TRRN1035

Aural Terrains est le label du compositeur, improvisateur et artiste sonore Thanos Chrysakis. Carved Water rassemble les efforts conjugués de Thanos Chrysakis, ici au laptop computer et live electronics, du Suisse Christian Kobi au sax soprano, du Danois Christian Skjødt aux live electronics and objects et du Hongrois Zsolt Sörés qui truste l’alto à cinq cordes, contact microphone, effects, dissecting tools, sonic objects et voix. Tour à tour dense, complexe, détaillé, minimaliste, contrasté ou hyperactif, ce quartet soudé explore les extrêmes des sons électroniques/ électroacoustiques provenant de techniques et de sources diversifiées élaborant un véritable voyage au travers de paysages sonores d’une grande richesse au niveau des textures, des timbres, des fréquences, des dynamiques. Kobi altère la voix du saxophone soprano pour le transformer en objet sonore s’intégrant parfaitement avec la nature des sons du groupe en utilisant des techniques alternatives cohérentes. Un nombre de plus en plus grand de musiciens se consacrent à cette démarche électronique bruitiste et Carved Water en est une superbe démonstration. Certains albums représentatifs servent souvent de documentation/ carte de visite dans le but de convaincre un éventuel organisateur de concerts. Vu la production pléthorique d’enregistrements (cfr le Creative Sources), on aurait tendance à ranger ce cd dans la pile des « écoutés une fois ». Mais la qualité, la variété des sons, leurs occurrences et transformations au fil de la performance (Opening Concert at the international sound installation exhibition ‘On the Edge of Perceptibility – Sound Art 1. Part 1  39:04  2. 11:40 Kunsthalle Budapest) font de ce disque une manière de manifeste. Un sens de la dérive et de la construction simultanées. Remarquable !!

Evan Parker Daunik Lazro Joe Mc Phee Seven Pieces Live in Willisau 1995. Clean Feed 397 

Juste retour des choses : vingt ans auparavant Evan Parker et Joe McPhee défrayaient la chronique du jazz d’avant-garde avec des concerts et des albums en solo manifeste : Saxophone Solos (Psi), Tenor (Hat Hut). Echoes of the Memory ouvre le disque : sux festivals de Willisau 1975 et 1976 : Joe McPhee avait fait des apparitions inoubliables, tout comme Evan Parker avec Alex von Schlippenbach et Paul Lovens. Daunik Lazro était lui sorti de sa boîte par les Gates of Tshee Park, un album qu’Hat Hut avait publié sur les conseils de Mc Phee. En 1996, le label Vandoeuvre avait produit le trio EP-JMP-DL enregsitré au CCAM de Vandoeuvre-lez-Nancy, lors d’une tournée Européenne en 1995. A cette époque les carrières d’Evan Parker et de Joe Mc Phee s’emballent : concerts et enregistrements se multiplient à un rythme effréné sur les deux rives de l’Atlantique et jusque dans les pays de l’Est. Vingt ans plus tard, le contenu d’une cassette se révèle être un des concerts de cette tournée : Willisau 1995 , là où tout avait démarré pour Joe Mc Phee : The Willisau Concert 1975 : https://en.wikipedia.org/wiki/The_Willisau_Concert . Malgré le son « cassette », le trio fait entendre son profond engagement, toute sa cohésion et les particularités de chaque improvisateur. C’est pour moi, un des meilleurs exemples de collaboration à plusieurs saxophones : ténor et soprano pour Evan, alto et baryton pour Daunik, alto et soprano pour Joe, sans oublier, la clarinette alto et sa pocket trumpet qui ne le quitte jamais. Florid est un solo caractéristique de Parker au soprano avec ses inimitables multiphoniques…. et des harmoniques qui s’entrecroisent…. Concertino in Blue démarre lentement sur un air de gospel entraîné par le baryton de Daunik qui décline la mélodie et la clarinette de Joe brodant un bourdon et le ténor de Parker qui descend du grave vers le médium. Au fil des minutes, baryton et clarinette tournent et retournent deux notes en boucle le ténor vrille. Une belle émotion. Tree Dancing une conversation intime, des sons vocalisés à la fois introvertis et/puis expressionnistes à l’alto par Joe. Un motif scandé est répété en chœur avec des décalages/ battements qui permettent aux sons individuels, reliés en escaliers et spirales de se superposer et de s’emboiter avec une réelle lisibilité. Cris ayleriens de l’alto. L’émotion devient intense, l’horizon se remplit et s’éclaire. Les trois improvisateurs négocient une conclusion où chacun tient un rôle particulier décisif, boucles, spirales, glissandi, bribes de mélodies enchevêtrées, bouquet de voix offertes, pulsations du souffle. Les voix s’apaisent, s’unissent : deux sopranos et un alto tuilent les derniers filets de voix. Une belle aventure !!

Live at Spanski Borci : Frank Gratkowski Sebi Tramontana Leo records LR CD 779

Duo de souffleurs pour saxophone alto, clarinettes basse et Bb,  et trombone. Frank Gratkowski et Sebi Tramontana partagent bien des aventures et leurs musiques de manière mystérieuse comme le souligne le saxophoniste. Iztok Zupan du label Klopotec (et pas Iztok Kolopotek comme indiqué dans les notes de pochette) a encore visé juste. Un enregistrement exceptionnel qui rend la dynamique de la musique, précise, détaillée, intense, vivante…
Ce concert enregistré au théâtre Spanski Borci de Ljubljana concentre tout ce que le jazz d’avant-garde a de meilleur en laissant de côté ses tics, les certitudes, la routine et la facilité. Face à un marché de la free music atone et indifférent sur le Vieux Continent, des initiatives affleurent dans des petits pays aux quatre coins de l’Union Européenne : Lithuanie avec No Business Records, Portugal avec Clean Feed et Creative Sources, Suisse et ses festivals et concerts bien payés, et maintenant la Slovénie avec une activité soutenue et des labels comme Klopotec et Inexhaustible Editions. C’est donc Iztok Zupan, à qui l’on doit les tout récents enregistrements de McPhee et Lazro, Marraffa et Guazzaloca sur son label Klopotec, qui vient d’immortaliser l’une des plus belles conversations de la décennie, en marge du jazz libre, de la musique contemporaine et de l’improvisation totale, mais aussi proche de l’esprit d’une musique populaire : folklore imaginaire ? Gratkowski qualifie les quinze pièces improvisées d’Instant Songs. La démarche de son collègue tromboniste, Sebi Tramontana, évoque le magnificent Roswell Rudd, tournant au tour d’un point fixe marqué par une pulsation les mêmes deux ou trois notes  comme le fantôme de Kid Ory derrière / autour des lignes du souffleur. Celui-ci manie avec une belle adresse la clarinette en si bémol, un instrument ingrat. On l’entend sur son versant lyrique et mélodique agrémenté de techniques alternatives comme dans ce merveilleux Dancer où il slappe le bec de la clarinette basse dans la tonalité de la mélodie avec une précision confondante. S’il y a virtuosité, elle n’est pas mise en avant mais au service de l’expression et de la qualité des échanges. D’ailleurs, Steve Beresford ne s’y est pas trompé : on lui doit les notes de pochette dans lesquelles ses allusions et commentaires soulignent indirectement toute la saveur, l’inspiration et le lyrisme sincère des deux amis qui nous ouvrent leur cœur. Revelation, Spirited, Time and Space, Dancer, Singer, You’re Though, Series of Dramatic Events, Daydream, Deceiver, Nocturne, etc… chaque pièce exprime des sentiments, une intention, un feeling, une énergie concentrée, un rêve, un poème, un paysage… avec sa dynamique propre, sa couleur sonore, des inflexions spécifiques.