2 août 2022

Esther Lamneck René Mogensen Edoardo Ricci Eugenio Sanna/ Vinny Golia Bernard Santacruz Cristiano Calganile/ Thanos Chrysakis - Jason Alder / Francesco Massaro Francesco Pellegrino/ Johannes Schmitz Stefan Scheib Daniel Studer Daniel Weber

Esther Lamneck René Mogensen Edoardo Ricci Eugenio Sanna Small Parts of a Garden Setola di Maiale SM 4420 / René Mogensen RM Electro RM22003
https://play.anghami.com/song/1053340539?lang=fr
https://www.setoladimaiale.net/catalogue/view/SM4420

Enregistré en 1997 au Vecchio Mulino, ce quartet rassemble l’inénarrable duo du saxophoniste florentin Edoardo Ricci et du guitariste Pisan Eugenio Sanna avec la clarinettiste U.S. Esther Lamneck (ici aussi au taragot) et le saxophoniste danois René Mogensen. On se rappelle l’album Sette Premonizioni Ortofrutticoli du duo Ricci-Sanna et sa musique expressive et ludique et on n’est pas étonné qu’ils aient enregistré de Petits Morceaux d’un Jardin dans cette compagnie. J’ajoute encore que leur CD Segnali della Ritratta avec le percussionniste Roger Turner enregistré peu après (1999) vaut son pesant de chou-fleurs, de tomates, de courgettes et de poireaux au point que le label qui a publié les deux deux CD’s précités s’appelle BURP Publications tellement ils se sont goinfrés. Ils n’ont pas tort, comme dans les légumes et leur musique, il n’y pas de graisse. Selon le label Burp qui avait intitulé la série « Muscle Head », il y a de l’énergie et de la « tête » soit un savoir-faire dû à l’intelligence, la réflexion, le sens de la stratégie dans le collectif et une créativité basée sur une écoute intense. J’ajoute encore que le label Amirani avait publié un CD agrémenté d’une vidéo du duo Lamneck - Sanna tout à fait intéressant, malgré le fait que le lecteur CD incorporé dans mon Ibook s’est détraqué au début de l’ère Apple triomphante des chinoiseries sans que le disque y fut pour quelque chose. Cet orchestre atypique voit Ricci et Sanna étendre leurs instrumentations. Si le guitariste utilise des accessoires atypiques sur son instrument amplifié (feuilles métalliques, ballons et cellophane), le souffleur joue aussi de la clarinette basse, de la trompette, du trombone et du mégaphone. L’ensemble s’apparente aux associations instrumentales parfois hasardeuses de Derek Bailey au sein de sa Company. Je pense par exemple à la face 1 de Company 5 (Incus 28 – 1977) où s’étaient empilés les trois sax d’Anthony Braxton, Evan Parker et Steve Lacy, la trompette de Leo Smith, la guitare de Derek Bailey, le violoncelle de Tristan Honsinger (avec qui Eugenio a souvent joué) et la contrebasse de Maarten Altena. Vous imaginez le raffut ! L’affaire avait fait grand bruit à l’époque, Derek et Evan ayant publié pas moins de sept albums de Company avec ces musiciens, plus Lol Coxhill, Han Bennink et Steve Beresford suite à plusieurs concerts et une semaine Company en mai 1977 répercutée dans la presse spécialisée.
Figurez-vous que Small Parts of A Garden n’a rien à envier musicalement à ce Company Five, les improvisations collectives y sont tout aussi bien réussies. Trois souffleurs free improvisant simultanément avec un guitariste assez bruitiste usant l’amplification pour subvertir la pratique de son instrument est un challenge sur la longueur du concert (51 :47). Mais, Ricci, Mogensen et Lamneck tirent parti des extrêmes de leurs instruments à anche, d’articulations de souffle, des effets de spirales et d’ agrégations stratifiées et ondulées de réseaux de notes qui s’interpénètrent ou s’associent tonalement dans des harmonies audacieuses, subtiles ou détonantes et des mouvements conjoints, disjoints ou disparates. Contrepoints aléatoires ou secrètement calculés : l’intuition de la composition instantanée. Outlaw de la guitare amplifiée, Eugenio Sanna a le chic de s’insérer adroitement et même souvent magiquement dans cette confrérie du souffle comme un halo venu d’un au-delà incertain ou un fantôme électro-acoustique. La partie au trombone d’Edoardo est dans la meilleure lignée des desperados européens de la coulisse (Paul - Gunther - Giancarlo - Radu). Belle interactivité sonore en saisissant la balle au vol ou au rebond comme un sixième sens. Leur sens de la dynamique et des variétés d’instensités de jeu, de couleurs instrumentales et de densités , qualités de grain et de textures etc... rendent cet enregistrement très attractif et miroitant pour la sensiblité d’auditeurs qui ne se contentent pas de formules toutes faites et du simulacre du free postural. Et il n’y a pas moyen de s’ennuyer car la dimension orchestrale et le sens des formes perpétuellement en mouvement sont superbement assumés : on écoute cette suite de sept improvisations enchaînées dans un instant de bonheur qui s’écoule comme dans un rêve éveillé depuis le début, particulièrement rageur et provocant. De la poésie pure.

Vinny Golia Bernard Santacruz Cristiano Calganile To Live and Breathe Dark Tree DT17 / NWCD0345.
https://www.darktree-records.com/vinny-golia-bernard-santacruz-cristiano-calcagnile-%E2%80%93-to-live-and-breathe-%E2%80%93-dt17
https://darktree.bandcamp.com/album/to-live-and-breathe

Collaboration entre le label français Dark Tree de Bertrand Gastaut et les Nine Wind Records du souffleur multi - anches Californien Vinny Golia dont DT avait publié un passionnant album d’archives, Vinny Golia Wind Quartet en compagnie de John Carter, Bobby Bradford et Glenn Ferris (1979) dans la foulée d’autres albums flamboyants et inédits de Carter, Bradford et d’Horace Tapscott, la crème du jazz contemporain free de la Californie du Sud. Avec ce magnifique trio avec Golia au sax soprano et au piccolo, Bernard Santacruz à la contrebasse et le batteur italien Cristiano Calganile, le producteur Bertrand Gastaut réunit les deux fils conducteurs de son label , musique libre improvisée radicale basée en France et free-jazzmen de la Côte Ouest. Vinny Golia est un souffleur exceptionnel qui parvient à tirer parti de nombreux instruments à anches, des plus aigus (sax soprano ou sopranino, flûtes) au plus graves (sax basse ou baryton, clarinette contrebasse ou tubax). Un phénomène ! Ses capacités musicales et instrumentales intrinsèques lui permettent de tenir la corde avec son seul sax soprano en virevoltant dans des gammes complexes avec une articulation remarquable. Vinny n’est sans doute pas un styliste de l’envergure esthétique de Steve Lacy ou Lol Coxhill, son jeu étant ancré dans la lingua franca du jazz contemporain avec une évidente complexité harmonique et une belle invention mélodique. Mais, il n’y a rien à dire, ses improvisations captivent et offrent une musique fluide de haut-vol qui ne demande qu’à se répandre avantageusement avec le superbe savoir-faire de Bernard Santacruz, lequel ne démérite pas de ses glorieux et légendaires aînés français aujourd’hui disparus : JF Jenny Clark et Jean-Jacques Avenel, au croisement des trajectoires de Charlie Haden et de Dave Holland. Et bien sûr le formidable polyrythmicien d’oultre-Alpes, Cristiano Calganile qui dégage le climat de tensions pulsatoires nécessaire à l’éclosion et à la maturation de trio peu commun . Ces trois - là ont l’art de raconter une histoire, de s’écouter et de se compléter pour donner le meilleur d’eux – mêmes en mettant en valeur une sensibilité commune dans cinq improvisations collectives oscillant entre sept et quinze minutes, le piccolo concluant agréablement le concert dans une ambiance légèrement éclatée avec goût. On avait entendu Golia en duo avec le saxophoniste (soprano) Gianni Mimmo sur l’admirable label Amirani de ce dernier pour lequel Calganile a quelques fois collaboré. Je me serais attendu à que ce disque ait été publié en Italie chez Amirani ; mais rien de tel pour la circulation des idées et des échanges entre les scènes « locales » que cet album « international – polyrégional » voie le jour en France pour remettre les pendules à l’heure. Une très belle musique à la fois lyrique et instantanée .

Milieu Intérieur Thanos Chrysakis - Jason Alder Aural Terrains TRRN 16647
https://www.auralterrains.com/releases/47

Compositeur contemporain Grec installé à Minsk, Thanos Chrysakis publie ses compositions et ses réalisations où interviennent d’autres compositeurs et plusieurs interprètes ou improvisateurs, particulièrement des clarinettistes (Chris Cundy, Ove Volquartz, Tim Hodgkinson, Yoni Silver, Jason Adler). Parmi les compositeurs, John Cage, Ton De Leeuw, George Aperghis, Iancu Dumitrescu, Christian Wolff. Avec Milieu Intérieur, il resserre le cercle. Un clarinettiste complet, Jason Adler, qui, outre la clarinette « alto », joue aussi de la grave clarinette basse et de la monstrueuse clarinette contrebasse, et cinq remarquables compositions de Thanos pour l’instrument qu’il affectionne particulièrement, tant il apparaît dans ses œuvres et les albums qu’il produit avec beaucoup de soin et de passion sur son propre label Aural Terrains. Fàessa est écrite pour une clarinette translucide et subtile avec une belle dynamique, aérienne et secrète. Milieu intérieur I exprime une forme introvertie dans le registre médium de la clarinette basse avec des sons retenus, graveleux ou expressifs mettant en valeur la dynamique possible et les couleurs disponibles dans ce tube à clés malaisé à contrôler sur une durée de plus de 16 minutes. Milieu Intérieur II, d’une taille plus modeste, (6’16’’) met en scène la clarinette contrebasse, une machinerie à air redoutable à manier, avec laquelle il se répand dans l’espace auditif avec une aisance et une candeur sans appel avec des vocalisations subtiles et les plus belles nuances . La qualité de jeu et d’enregistrement est un véritable délice et ouvre la sensibilité de l’auditeur quand le souffleur part à la recherche de sonorités dont il découvre les substances et les fréquences secrètes. Admirable. Cette pièce semble durer dans un infini intangible car elle est dans la trajectoire affective du Milieu intérieur 1. Atteindre de telles sonorités avec un instrument aussi grave est la vocation de toute une vie et quand le souffleur qui semble somnoler fait éclater son énergie contenue, tout semble chavirer. Fabuleux. Noctilucent Clouds est conçue pour deux clarinettes basses et débute au bord du silence avec un filet de son qui s’insère dans son alter-ego chatoyant dans les aigus flûtés. Le registre très aigu de la clarinette basse vibre comme dans un rêve en notes tenues et glissandi infimes, fantômes de l’air projeté dans les tubes. La magie du multipiste offre ici de belles congruences sensibles, savantes, une connivence diaphane ou ombrée qui s’éteint dans un silence organique et renaît dans entre léger suraigu, éraillement d’harmoniques ou graves songeurs ou éclatants. Ces 8’13 semblent suspendus comme des nimbus hiératiques dans un ciel bleu par-dessus un chemin de crête ligne invisible de partage des eaux par temp sec. Avec la pièce terminale Mavros Phôs / Dark Light pour clarinette contrebasse livrée en conclusion , nous tenons là un chef d’oeuvre incontestable échappant aux plans de carrière et aux agoras néo-académiques.

Double Exposure Francesco Massaro Francesco Pellegrino Amirani AMRN 068
https://massaropellegrino.bandcamp.com/releases

Deux saxophonistes – clarinettistes du Sud de l’Italie dans un duo de souffleurs passionnés où intervient l’utilisation achevée d’électroniques. Francesco Massaro joue du sax baryton et de la clarinette basse, Francesco Pellegrino du sax ténor et de la clarinette et tous deux sont crédités « electronics ». Le label Amirani du saxophoniste Gianni Mimmo a toujours fait appel à des projets très diversifiés creusant au fil des parutions et grâce à l’expérience accrue de son responsable, un sillon fécond et souvent surprenant en évitant le recyclage des formules toutes faites. Plutôt qu’un « duo » d’improvisateurs, nous avons affaire ici à une patiente construction de paysages sonores où chaque souffleur s’insère, s’égare, dérape ou conclut avec une belle connivence et un jeu expressif de cadavres exquis en collages organiquement insérés dans un flux d'idées hybrides. Objet sonore et musical non identifiable mais vraiment inspiré aux structures mouvantes et interférences suscitées ou aléatoires. Travail de recherche poétique vers un inconnu qui se précise au fil de l'écoute. Collage amoureux de séquences imbriquées et auto générées avec imagination et esprit d'à propos. Ils racontent tous deux une histoire qui s'écoute avec plaisir et questionne l'auditeur.

Ste Da Jo Da : Schwebend Johannes Schmitz Stefan Schweib Daniel Studer Daniel Weber Creative Sources CS 720 CD
https://stedajoda.bandcamp.com/releases

Dimension contemporaine de l’improvisation collective pour deux contrebasses (Ste-Da), une guitare (Jo) et une batterie (Da) originaires de Suisse. Ste est Stefan Scheib, les deux Da sont Daniel Studer et Daniel Weber et Jo, Johannes Schmitz. Cela fait quelques années que je poursuis le travail du contrebassiste Daniel Studer avec assiduité, principalement en duo avec un autre contrebassiste, Peter K. Frey et le String Trio en compagnie du violoncelliste Alfred Zimmerlin et du violoniste Harald Kimmig, deux initiatives de premier plan dans la scène internationale de l’improvisation sans concession publiées par Leo Records et Ezzthetics, certaines en compagnie de George Lewis ou John Butcher. Le genre d’album qu’on conserve dans un coin d’étagère où on trouve aussi le meilleur de Gunther Christmann, de Paul Lovens & Paul Lytton et cet album très ancien de Barre Phillips enregistré en 1968. Rien que ça. On retrouve dans ce Schwebend ce sens de la quête abstraite, cette exigence aiguë qui transcende le talent intrinsèque par la concentration maximum de ses participants vers une sorte d’idéal de l’improvisation libre. Pas de ficelles, de plans, de rengaines cachées avec peine. Mais du son, des échanges, le goût du sonore, des formes inconnues, des agrégats de textures et de dynamiques. Cela fait qu’auditeur, je me plonge dans une écoute vierge de références, de réflexes, de recyclages. On suit le cheminement volontaire mais indécis dans un éventail infini de sonorités et on oublie qu’il s’agit d’une « section rythmique » à deux contrebasses avec une guitare pour découvrir le champ libre de leurs possibilités combinées, de couleurs nouvelles, de dimensions ludiques surprenantes dans leurs intimités rapprochées et leurs digressions métaphoriques. Leurs recherches et leurs réalisations instantanées, un brin hybrides ici, sont tout à fait louables et surtout enthousiasmantes. Musique improvisée libre ? Oui ! Ste Da Jo Da !!