17 février 2020

Tell No Lies/Matthew Shipp et Ivo Perelman/ Florian Stoffner Paul Lovens Rudi Mahall/ Masahiko Satoh & Sabu Toyozumi

Tell No Lies Live at Torrione Jazz Club Edoardo Maraffa Filippo Orefice Nicola 
Guazzaloca Luca Bernard Andrea Grillini www.tellnoliesmusic.wixsite.com/tellnolies
A l’écoute de cette musique entraînante proche par l’esprit et par la forme des groupes de Dollar Brand et Chris McGregor ou encore du Moiré de Trevor Watts, on se demande comment ce pianiste classieux impliqué à 100 % dans l’improvisation libre contemporaine comme en témoigne ses albums solos et son travail avec le violoniste alto Szilard Mezei ou le costaud Edoardo Maraffa qui officie ici, s’arrange pour faire jouer un tel jazz sans concession ni masque et faux semblant à sa bande de potes. Tell No Lies parce que leur musique est profondément authentique, physique, puissante, intensément pulsatoire, avec une couleur africaine assumée. Six compositions de Nicola Guazzaloca bien travaillées dans lesquelles il a prévu des séquences improvisées … quel pianiste !!  Et son camarade Marraffa n’est pas en reste, avec sa sonorité et ses harmoniques aylériennes. C’est emballant, souvent déchaîné, énergétique, mordant et parfois free. Si un groupe avait enregistré un tel album il y a quarante - cinquante ans, il figurerait assurément comme collector incontournable.
Une des raisons qui les ont menés à se distinguer de la sorte est que Bologne recèle une communauté musicale jazz – improvisée engagée, soudée, ouverte comme il s’en trouve peu ailleurs. Ne trouvant pas souvent de débouchés pour leurs projets, ces musiciens expriment leur détermination en sublimant les formes dans une belle explosion d’énergie au lieu de chercher du taf à la petite semaine. Vraiment peu ordinaire !! Ken Vandermark peut bien se tenir à carreau. Ai chroniqué leur premier opus, un peu moins flamboyant que ce Live at the Torrione fabuleux.     

Live In Nuremberg Matthew Shipp et Ivo Perelman SMP Records

Tout en cultivant certains éléments vivants du jazz liés à leur instrument respectif, le dialogue d’Ivo Perelman et de Matthew Shipp se crée en alternant différentes sources musicales / pratiques de l’improvisation dans le cadre du jazz libre (free- jazz) sans se fixer à un style bien défini, circonscrit. Le pianiste sollicite des rythmes réguliers et des motifs mélodiques à l’écart du jazz proprement dit pour en étendre le champ musical ou s’en évade avec un jeu free informé par sa connaissance des différentes strates / époques du piano occidental sans se soucier des critiques, musicologues ou donneurs de leçon. Sur ses structures, le saxophoniste imagine des volutes et des phrases avec une imagination déconcertante et une utilisation extraordinaire des harmoniques qu’il fait chanter comme le faisait le génial Albert Ayler. Mais, contrairement à Ayler, son inspiration mélodique ne puise pas dans la musique gospel et les hymnes de fanfare, mais dans son étude approfondie de saxophonistes ténor historiques qui ont façonné le jazz : Sonny Rollins, Hank Mobley, Johny Griffin, Coltrane, Stan Getz dont il gardé l'esprit et des sonorités tout en s'écartant de ces modèles et des formes "hard-bop". Quant à Matt Shipp, il nous gratifie même d’une évocation subite et éphémère du meilleur Chick Corea acoustique.
Jouée d’une traite dans un emboîtement parfait de séquences spontanément improvisées qui nous fait dire que ces deux musiciens incarnent la quintessence de la composition instantanée, Live In Nuremberg est une formidable suite à leur magistral, et si proche, si humainement profond, Live In Brussels, duquel j’ai eu la chance infinie de présider à la destinée, grâce à l’ami Jean-Louis de l’Archiduc. La tension s’intensifie ou se relâche d’une minute à l’autre et l’approche de jeu est en constante métamorphose. Tout le travail méthodique et les éléments formels distinctifs des pièces enregistrées en studio dans leurs nombreux albums se démarquent sensiblement chacune les unes des autres par leurs constructions, harmonies, canevas mélodiques, cadences, couleurs, suggestions etc… et sont régurgités ici au fil de l’instant avec autant de fantaisie et de prise de risques que de logique musicale. Au détour d’une conclusion à un développement intense, le pianiste lâche presqu’inconsciemment un quelconque fragment de phrase qu’il reprend immédiatement au vol comme point de départ et motif-clé de la séquence suivante en jonglant avec de multiples variations rythmiques sur lesquelles le saxophoniste, Ivo Perelman s’accroche, rebondit et entame des imprécations saccadées, mordantes, touffues et simples à la fois qu’il va chercher dans le registre ultra-aigu du ténor avec une maîtrise unique, sans égal en jonglant éperdument avec elles et les faisant chanter comme, seul, lui peut le faire. Rare. Une fontaine de l’inspiration jamais tarie dont le débit prend toutes les formes, croquis, ébauches de lambeaux de mélodies, débauches d’énergie inextinguible. Le pianiste brasse une foultitude de jeux pianistiques issus de toute la littérature classique et contemporaine et de son imagination fertile. Un sens inné de l’harmonie. Il n’y pas un style Matt Shipp, bien qu’on le reconnaisse indubitablement, mais une méthode amoureuse qui doit autant à Lennie Tristano, à Scriabine, Bartok ou tous les Jaki Byard et Bill Evans du monde. Il s’agit bien d’une aventure musicale issue du jazz et de l’improvisation qui culmine à un sommet rarement atteint. 

Florian Stoffner Paul Lovens Rudi Mahall Mein Freund der Baum Wide Hear WER032
Enfin !! Après avoir délaissé, sans doute définitivement, le catalogue entier de son légendaire label Po Torch à l’écart des rééditions vinyliques ou digitales depuis l’avènement du CD, Paul Lovens (et Florian Stoffner) est crédité « Produced by Flo and Lo » ! Tous ses autres albums parus en cd depuis la fin de la saga Po Torch, l’auraient été à la demande expresse d’excellents collègues, comme Alex von Schlippenbach, Stefan Keune, Thomas Lehn, Rajesh Mehta, Georg Gräwe, etc… Le fabuleux trio PaPaJo avec le tromboniste PaulHubweber et le contrebassiste John Edwards se distinguant comme une véritable coopérative tri-partite assumée et un des rares groupes permanents du percussionniste.
C’est bien le pari de ce remarquable trio avec le guitariste Suisse Florian Stoffner et l’incontournable clarinettiste basse Berlinois Rudi Mahall. Mein Freund der Baum : chacun de ces mots (Mon Ami l’Arbre) intitule quatre intrigantes improvisations enregistrées à Zürich et à Lisbonne en 2016. Florian Stoffner est un sérieux client, disposant de tous les moyens nécessaires pour tirer parti des possibilités sonores et ludiques de la guitare dans une voie éclairée par les effets que Derek Bailey a mis en lumière, fait front aux audaces et facéties du percussionniste en se laissant entraîner par ou en résistant à la force centrifuge et les arcanes de la maestria lovensienne. Voletant avec un extrême brio dans le registre aigu de son instrument mis au jour il y un demi-siècle déjà par la magie d’Eric Dolphy, Rudi Mahall enfourne inlassablement harmoniques piquantes et coups de bec péremptoires comme un pivert obsédé ou une oie folle. Il faut absolument suivre le percussionniste à la trace en se concentrant sur son jeu et le moindre de ses écarts pour saisir ce que signifie l’état permanent d’improviser et tirer parti du moindre accident de parcours et le rendre musical en toute spontanéité. Cosmique. C’est une leçon sur laquelle nombre de praticiens de la libre percussion et leurs auditeurs concernés / obsédés doivent absolument méditer. Je suis souvent fatigué d’entendre de la batterie roule ta boule sans trop d’acuité, d’expressivité et de dynamique. Lovens joue comme il parle : tout a une signification. Le jeu de Florian Stoffner recèle des impromptus magiques, imaginatifs nourrissant à bon escient l’inspiration des deux complices. C’est rempli de plans séquences à faire péter l’éclairage pour laisser miroiter le clair de lune sur un lac de haute montagne dans le silence du vent sifflant légèrement sur les crêtes. Mon ami, vieille branche ou jeune pousse, grimpe dans l’arbre immédiatement. Hautement recommandable : un des rares albums dont la ludicité et l'acuité n’ont rien à envier aux albums mythiques de notre jeunesse, Po Torch, London Concert, Gentle Harm, et cie....

Masahiko Satoh – Sabu Toyozumi The Aiki No Business Chapchap Series
Provenant des archives d’enregistrements réalisés par Takeo Suetomi et que celui-ci destinait à son label Chap Chap, ce formidable duo entre le pianiste Masahiko Satoh et le percussionniste Yoshisaburo « Sabu » Toyozumi nous est proposé par No Business dans la Chap Chap Serie du nom du label de Suetomi. Trois enregistrements de superbes duos avec Sabu Toyozumi ont déjà été publiés dans cette série et je les recommande : The Conscience avec l’inoubliable tromboniste Paul Rutherford, Burning avec le génial trompettiste chicagoan Leo Smith et Mannyoka avec Kaoru Abe, l’étoile filante du free nippon extrême. Masahiko Satoh est le premier musicien Japonais du free jazz à s’être produit et à avoir enregistré en Europe. Spontaneous avec Albert Mangelsdorff, Peter Warren et Allen Blairman et Trinity avec Peter Warren et Pierre Favre furent publiés par le label Enja en 1972. Vous avez bien lu : Mangelsdorff et Pierre Favre, deux artistes essentiels de l’euro-jazz « free ». Disparu des radars européens depuis l’époque bénie où des labels comme Enja, Moers Music, MPS Saba s’adonnaient à la subversion musicale « avant-gardiste », il serait temps qu’on jette une oreille sur ce formidable pianiste free dont les audaces d’alors étaient solidement étayées par un talent de pianiste et de connaisseur des musiques contemporaines. Il existe un super double album de Joelle Léandre, Signature live at the Egg Farm (Red Toucan), en duo avec deux pianistes japonais, Masahiko Satoh et Yuji Takahashi. C’est souvent dans des albums inattendus que se révèlent le talent profond de la Dame de la Contrebasse et c’est dire que ces deux pianistes raffinés l’inspirent. Avec Sabu Toyozumi, Masahiko Satoh crée un dialogue sur tout ce que propose le batteur, rythmes, scansions, vagues sonores et les souvenirs lointains d’une Afrique qu’il a traversée de part en part sac au dos du Caire à Accra. Maîtrise des rythmes et des modes musicaux imparable, langage contemporain d’une logique et d’une clarté remarquable, découpage des phrases sur les tempos mouvants, développement d’idées au fil des secondes et des minutes , enchaînements et emboîtements dressés au cordeau en toute spontanéité. Swing immanent … Dans cette chasse à l’homme conjointe, on est emporté dans le temps qui s’efface, la tension qui monte peu à peu dans un crescendo d’énergies et de frappes volatiles jouées avec une sûreté sans pareille…. Dans cette fuite en avant qui finit par tournoyer indéfiniment, se crée un équilibre instable, éphémère, mais d’une solidité à toute épreuve, jusqu’à ce que Sabu nous gratifie d’un solo où se dissolvent les cellules rythmiques dans un air de samba… Et le duo reprend de plus belle jusqu’à ce que le pianiste tourne seul autour de quelques notes en altérant continuellement une pulsation, un intervalle, une note, une saccade dans le même élan.  Une belle histoire aux allures d’éternité, de questionnements, d’interactions subtiles et d’envols majestueux. Des césures bien placées, un partage intense et une fontaine d’idées, d’images, de doigtés défilent à belle allure avec une lisibilité et une assurance sans faille, sans temps mort. Le batteur sort tout droit de l’école de vie de l’AACM (dont il fit partie il y a bien longtemps) et de tournées incessantes affirmant une africanité non feinte. Avec un pianiste aussi distingué, la paire est détonante. Une belle réussite du 9 mars 1997 à Yamaguchi City que je recommande vivement.

15 février 2020

Appreciations from recording artists.

Many thanks, Jean-Michel Van Schouwburg. `It is always a pleasure to read your reviews because you really HEAR the music and you understand the context of what people are trying to do.   

Richard Duck Baker 

Jean Michel Van Schouwburg, absolutely ! You have the HEARING and the WRITING gloriously happening at the same high high level  !  

Ivo Perelman  


Bonjour Jean-Michel, 
 grand merci pour votre chronique sur mon disque solo ! Merci pour votre écoute si précise, pour ce propos élogieux qui donne de l'élan, pour vos mises en perspectives avec de grands noms qui m'honorent ... et m'invitent à creuser ma propre identité musicale ! Je n'ai pas vu votre chronique immédiatement , ni votre message parce que j'avais des soucis de connexion, c'est pourquoi ce mail arrive quelques jours après... . Quelle élan cela m'a donné de vous lire ! Je vous remercie pour  l'ensemble de votre travail qui fait tant découvrir , et qui fait tant pour les musiques créatives. Et à mon tour d'écouter bientôt votre album ! Je vous réécrirai !  
Merci enfin pour votre chronique que vous aviez faite sur le cd " l'écorce et la salive" de notre duo , à Jean-Luc Petit et à moi. 

Bonne soirée et à bientôt !

Françoise Bopp 


Dear Jean-Michel

Many thanks for you great review of my duo with David Leahy. It is very interesting and how you high light various aspects of the music. Again, amazing writing and reflection. B
est wishes from Philipp (Wachsmann)



Hello Jean-Michel

Je suis content que tu aimes notre musique. Également très bien décrit ce qui s'y passe. C'est généralement plus intéressant lorsque des gens qui improvisent écrivent sur quelque chose comme ça. 

BEst Flo . 


Florian Stoffner

... Merci pour ton écoute généreuse !...
....
P.S. Tes paroles aident les musiciens à garder l'espoir et l'envie. En ' VIE ' , c'est donc du VITAL !   Grazie d'être là ! 
Rosa Parlato 


Again you wrote such a precise and just beautiful review about music - WordUp!

Ebba Jahn 

...i can imagine very well. but i also agree with Ebba Jahn. because only a few humans are able to find words for the other language - music, cheers

Paul Hubweber 

Dear Jean-Michel,

Thank you very much vor this absolutely wonderful written review!! 
Also Sergio and Giancarlo have said this about it!    (Amaroli and Schiaffini)

Also thanks you for your feed about me as soprano sax improvisor! It warms my heart and encourages me to keep on and on playing! 
......
Big hug and all my very best wishes to you! Be safe and stay healthy! 

I hope we can continue with our concerts soon and make the plan happening in the Gallery coming fall! 

Harri (Sjöström). 

Hi Jean-Michel,

Thank you very much for putting such an effort in to working out the Crossings project, and using several importantly relevant historical perspectives that then give any reader a clearer understanding of what this music is about. Nobody has got as close to the truth about my music as you and I really appreciate this. Unfortunately, I had to use Google-Translate but I do get a lot of the picture that you have colourfully painted. Wonderful, and so helpful and supportive - thank you again.

My love to you and dearest Joelle

V - Veryan Weston


Dear Jean-Michel,

thank you so much for your review, it is really wonderful to read! I am glad that our music touched you and the way you are listening to it is how we intended it. Sorry that my answer comes so late, I fell kind of asleep in this time…. I hope we will have the chance to meet in person once the covid restrictions are over.

Until then I wish you all the best,
Elisabeth - Elisabeth Coudoux Physis CD


Merci, merci pour les notes qui sont vraiment bien et qui décrivent parfaitement les choses, ce qui est rare.

Jean - Marc Foussat au sujet du duo avec Thomas Lehn sur FOU Records.


THANKS A LOT!!!
votre écriture est fantastique, imaginative et toujours cohérente!!! c'est la musique des mots !! Merci beaucoup!

Andrea Centazzo

Ah Jean Michel,
What amazing sleevenotes!!!!!!!!.....and thank you a million zillion times over for these. They are truly beautiful and are so full of love of the music we both live on for our food, oxygen and sanity.
I really was not expecting you to write these, thinking that you would find the task too difficult and too demanding, but what you have written is very perceptive, passionate and inspiring. I really think that it might well help many people to listen deeper to this music.
I will buy you a large beer the next time we are in a room together which I hope will be soon!!
Much love to you and Joelle (as always)
Veryan Weston about Early Sonatas with Phil Durrant on scâtter!

Hi Jean Michel!
I would like to thank you for the beautiful review of my latest cd...especially because it was done with great competence and because you managed to capture the thought and the depht behind this work, which is not something that everyone can do.
Thank you again and I hope that one day we can play together, it would be very nice! 😎
my best ,
Andrea Massaria - guitarist fr his own solo album New Needs Need New Techniques on Leo Records

It was easily the most gratifying translation work I've done, and the result is much more than extended liner notes. Jean-Michel's essay captures the essence of one of the most accomplished ongoing collaborations in improvised music/jazz, and does so with a sensitivity and generosity perfectly suited to his subjects.
Andrew Castillo , Univ. of Columbia , NYC , Lecturer on Cinema - Movies . Translator of my essay Ivo Perelman & Matthew Shipp - Embrace of Souls issued by SMP label's Perelman - Shipp Special Edition Box


Dear Jean Michel,
It is so nice to hear from you and its great to read your marvelous writing about MOVE! „Archipelago bird“ - haha thats really good! I go to the finnish archipelago every year and I grew up there to a part as well so sounds of the birds are in my imagination when playing. You absolutely heard it right!
Thank you very much for your writing and I hope we can see soon in a next future!! I would very much love this!!!
Hugs and best,

Harri (Sjöström) about Move Live in Moers / Fundacja Sluchaj

Jean-Michel's first book Ivo Perelman & Matthew Shipp: Embrace of the Souls (Nuremberg: SMP Records, 2020) . I look forward to the book, especially after the information that it will include the CD Procedural Language, which promises a reading and listening experience in one. Jean-Michel has convinced me that he can write nicely and interestingly about music in many reviews and critiques that he has tirelessly published in magazines and on the web for years. He writes as spontaneously and passionately as he vocalizes; he tries to snatch writing from the clutches of logocentrism and to keep his presence in it for as long as possible. It is a rare ambition in today's world of bloggers and unfinished writers, whose impressionistic outbursts and superficial compilations circulate in the superproductive field of contemporary journalism without saying anything new and meaningful.""

Josef Cseres in https://www.hisvoice.cz/hermovo-ucho-vasnive-streamy-jeana-michela-van-schouwburga/

Caro Jean Michel,
Ho letto ora la tua bellissima recensione e davvero te ne sono grato.
Commovente in certi punti.
Sono contento che ti sia piaciuto questo album! Quando ho ascoltato il recording mi ha sorpreso… per una specie di tenerezza, forse.
Gianni Mimmo The Lenox Brothers : Township Nocturne / Amirani

A unique box variant is Embrace of the Souls: (SMP 2020 https://smprecords.bandcamp.com/album/special-edition-box), which packages three examples of the almost-25-year musical partnership of Brazilian tenor saxophonist Ivo Perelman and American pianist Matthew Shipp. Included is an audio CD of a 2019 New York concert, a DVD of a São Paulo concert later that year, and a 49-page booklet discussing the musicians and 14 of their recordings by Belgian writer Jean-Michel Van Schouwburg. Building on the time he produced a Brussels concert with the duo, Van Schouwburg defines what he calls their sense of aesthetic familiarity, which allows them to create first-class music. Designed for both free jazz insiders and those exploring the sounds, Van Schouwburg describes the duo’s individual histories and situ- ates their references and influences to swing era and bop stylists as well as more recent exploratory players. He insists on the unique qual- ities of every improvisation, live and recorded, and offers a succinct description of each disc. Meanwhile Perelman and Shipp’s art can be experienced audibly and/or visually. Filmed on a darkened stage and occasionally cutting away to show Perelman’s paintings, the DVD is one hour of uninterrupted improvisation that shows interwoven crea- tivity. Consisting of a dozen tracks that take from between slightly over two to slightly over seven minutes to be resolved, the majority of the CD’s untitled tunes are pensive and romantic. Demonstrating again that free improvisation doesn’t have to be loud to be profound, logical shifts and slides are heard. Despite the saxophonist’s frequently climbing to altissimo or sopranissimo pitches with fragmented peeps, squeaks and screams, the two press on resolutely. Sometimes acceler- ating to a gallop to counter Perelman’s discursive reed lines or violent keyboard squalls before subsiding to double counterpoint, Shipp’s measured pattering and percussive asides indicate how he too subtly contributes to the tracks’ floating coordination.
No vanity projects, each of these collections has something to offer and celebrate.
thewholenote.com
September and October 2021 | 51

13 février 2020

Brian Groder Trio w. Michael Bisio & Jay Rosen/Raymond Boni & Gilles Dalbis/ Wolfgang Seidel Adam Goodwin Samuel Hall Philippe Lemoine/ Yasaï Kumi Iwase Hugues Vincent Colin Neveux

Luminous Arcs Brian Groder Trio w. Michael Bisio & Jay Rosen Latham cd

Trompettiste à la fois expressif et retenu, Brian Groder a le chic d’écrire des compositions swingantes et recherchées qui vont comme un gant à la formule instrumentale choisie, le trio trompette, contrebasse et batterie. Le contrebassiste Michael Bisio et le percussionniste Jay Rosen, ses comparses habituels sont des musiciens improvisateurs de jazz superlatifs. Depuis l’époque où il jouait avec Ivo Perelman , Dominic Duval, Joe Mc Phee ou Sonny Simmons, Rosen a encore bonifié son jeu et sa précision, créant un bel espace pour la contrebasse puissante et chaleureuse de Michael Bisio, un compagnon de Perelman, Matt Shipp, Mc Phee etc… Plutôt friselis et balais que roulements en variant son jeu dans les détails d’une pièce à l’autre… À la fois élégant, lyrique et mesuré  le jeu de Brian Groder se distingue particulièrement par la manière de faire chanter son instrument et de développer son matériel sans fioriture et avec une tendresse pour le timbre de l’instrument. Ses improvisations prolongent adroitement la thématique et le canevas mélodique. Il peut accélérer le débit en sautant d’un accord à l’autre, lorsque le drive du batteur conjugue des rythmes croisés à bonne allure et jouer tout en laissant son acolyte s’exprimer en première ligne. La plupart de ses improvisations sont épaulées et agrémentées par une puissante partie de contrebasse jouissive et enthousiaste, superbement musicale dans le sens de l’improvisation authentiquement collective. La sûreté du tempo dans les différentes cadences et type de pulsations fait merveille. Sans jouer au cordeau et en force, les trois musiciens développent une belle énergie. Le trompettiste a réellement une voix personnelle aisément reconnaissable qui, puisant dans le lignage de la trompette jazz, cultive son propre  style avec une sonorité et des intervalles spécifiques. Du Brian Groder, tout simplement.  Rappelons qu’il avait enregistré un bel album avec Sam Rivers en personne et cela signifie beaucoup. Ses compositions font allusion « aux mots oubliés de nos grands-parents qu’ils utilisaient pour décrire le monde de la nature qui les entourait ». Un beau disque de jazz moderne sans prétention mais profondément juste et pleinement ressenti.  

Raymond Boni & Gilles Dalbis Selenites - one kenichi dream Mazeto Square

En compagnie d’un batteur échappé du jazz, Gilles Dalbis, Raymond Boni nous livre une collaboration bien sentie avec sa guitare branchée sur des effets, loops, pédales créant une expression multiple en variant les effets sonores, en se mouvant avec une belle assurance rythmique sur les vagues des moulinets du batteur et une cohérence dans l’usage dosé et millimétré des différents types de sonorités électriques – électroniques. Un fameux jongleur. Dalbis joue l’essentiel en variant continuellement pulsations et balancements, laissant le clair de l’espace sonore aux métamorphoses du guitariste. Cette musique devrait attirer les amateurs de rock prog audacieux et de la mouvance post-rock. Boni ne peut s’empêcher aussi de faire vibrer l’air dans les anches libres de son harmonica avec une expressivité inspirée free vraiment emballante. Je dois dire que cette approche pédalière de la guitare n’est au départ pas ma tasse de thé, mais il faut avouer que le métier et l’inspiration de Boni et la spontanéité et la solidité rythmique de Dalbis dans ces excursions emmènent sûrement l’attention de l’auditeur dans les méandres de leur imagination. La gamme « psyché » de Selenite Blues et le phrasé impétueux oriental du guitariste font preuve d’originalité : du Boni assumé. On voudrait entendre une influence flamenca, je dirais plutôt un avatar destroy du sitar indien.   Boni manie l’électricité avec une belle lisibilité jouant des sons électroniques  qui se distinguent en deux voix simultanées et différentes via son ampli. C’est exécuté avec une belle précision et une solide maîtrise qui ferait rougir une armada de casse-pieds de la six cordes y compris des pointures internationales qui s’essaient au noise. Boni, tout poète qu’il est, est un maître du noise avec-de-la-dynamique et un superbe découpage du son qui confère à ses « divagations » une redoutable efficacité. La qualité de l’enregistrement rencontre parfaitement les intentions des deux artistes. On applaudit.


Squidlux Wolfgang Seidel Adam Goodwin Samuel Hall Philippe Lemoine Creative Sources CS279 CD
2015, ça fait déjà un bail. Mais Philippe Lemoine, sax ténor improvisateur de talent, m’a envoyé cet ovni bien dans la lignée Creative Sources. Adam Goodwin joue de la contrebasse, Wolfgang Seidel des synthés, guitare préparée, percussion, batterie, vibraphones et Samuel Hall, batterie, percussion, objets et vibraphones. Le son du groupe est composite, mouvant, insituable, fait d’électricité, de frictions de la guitare couchée, de sonorités bruitistes avec le grondement rauque du sax ténor qui surgit entre les effets sonores. Typique d’une démarche déstabilisante, « industrielle », caverneuse, grouillante, électro. Pleine de bonnes choses. Question articulations hachées et sonorités « sales » morsures du bec et harmoniques, volutes aériennes, le saxophoniste est excellent dans son rôle avec de tels trouble- fêtes. Un Warne Marsh cosmique pointe son nez par-dessous sur l’électricité saturée et mordante du guitariste (noise) et le foisonnement léger de bruissements et froissements subtils. Richesse sonore et direction indéfinie qui si elle ne crée pas à proprement de surprises, pose des questions et relance l’attention. Le saxophoniste prend le parti de soloïser free en survolant les éléments un peu chaotiques et les roulements constants d’un des batteurs. Trouble, étrange, déconstruite, hybride la musique de Squidlux se refuse à adopter une esthétique franchement, mais agglutine des pratiques, des sons, des univers sensibles. Recherche de sons méritantes et imbrication réussie, sons frottés de percussions... Lemoine s’avance de plus en plus convaincant , la sauce prend et la musique prends corps. Une belle ambiance …

 Saute-Mouton Trio Yasaï Kumi Iwase Hugues Vincent Colin Neveux YT 01

Jazz ? Sautillant avec des idées originales. L’excellent violoncelliste d’avant-garde Hugues Vincent, révélé dans le quartet de violoncelles octopus (avec Elisabeth Coudoux, Nathan Bontrager) et avec des cds improvising beings : Fragment en duo avec le violoncelliste Yasumune Morishige ou Tagtraum avec le pianiste John Cuny, deux pépites radicales du label tout terrain de Julien Palomo. Six pièces composées par Kumi Iwase, souffleur capable au sax alto et à la clarinette, et deux par Vincent. Le batteur Colin Neveux fait tout à fait l’affaire. Quelques incursions dans le sonore (Conte de fée) , allusion à un compositeur hongrois (Bar Tock), écriture originale (Saute-Mouton), riffs efficaces et amplification destroy (Distance), contorsions free (le même Distance), emboîtements de thèmes de rythmes, d’effet sonores, médiévalisme assumé, et ensuite, fragmenté/ accéléré (Yasaiologie). Pas la révolution, ni du jazz fascinant, mais une sorte de saute-mouton ludique et des contrepoints - guigues efficaces au tempo bien placé avec des changements de décor subits. Rafraîchissant, amusant, une manière de folklore imaginaire pour le plaisir de jouer ensemble et de surprendre au moins une fois ou deux par morceau. Pas vraiment prévisible, et facétieux. Auto-édition sans prétention qui a le bonheur de déniaiser la pratique du jazz sans se (la) prendre au sérieux. Inventif.

11 février 2020

David Leahy & Philipp Wachsmann/ Alison Blunt & Elisabeth Harnik/Rhodri Davies / Dirk Serries Kris Vanderstraeten & Martina Verhoeven/Alison Blunt & Gianni Mimmo

Translated Space David Leahy & Philipp Wachsmann FMR CD539-0519 Beadrecordssp CD-BDSSP14.
Un album signé Philipp Wachsmann est toujours un enregistrement à considérer de près, à écouter soigneusement, à réécouter, à méditer, à conserver et à remettre sur la platine. Depuis de nombreuses années- décennies, il a cultivé l’art du duo et du trio avec un nombre important d’improvisateurs triés sur le volet : Paul Rutherford, Barry Guy, Fred Van Hove, Marcio Mattos, Teppo Hauta-Aho, Evan Parker, Howard Riley, John Russell, Phil Minton, Martin Blume, Matt Hutchinson. Son art très personnel se distingue complètement de celui des autres violonistes improvisateurs, évitant soigneusement la transe virtuosiste et les effets d’archet et de manche ou la logique implacable issue de la pratique du classique contemporain. Philipp Wachsmann n’a pas son pareil pour gauchir une ligne mélodique, pour rendre incontournable le rebondissement impromptu du bois de son archet sur une corde, faire varier un canevas simplissime d’un micron, frêle détail qui s’impose comme la huitième merveille ou de faire surgir de très brefs et curieux clusters, véritables micro-compositions. Schönberg a du sûrement rêver d’un tel violoniste. Avec le contrebassiste Néo-Zélandais David Leahy, il a trouvé un alter-ego en empathie complète qui puise à pleine main dans les ressources sonores de la contrebasse. Un duo de cordes et quel duo ! Tous deux ont un parcours avec la danse et les danseuses/ danseurs. Depuis l’extraordinaire album Balance (Incus 11) où une danseuse apparaissait au verso de la pochette, Phil Wachsmann a travaillé intensément avec des danseuses, créant des correspondances gestuelles – visuelles entre les deux pratiques. Danseur improvisateur émérite, David Leahy a développé l’improvisation simultanée en dansant avec sa contrebasse étendant / unissant ainsi le mouvement de la musique vivante au travers de l’expression de son corps et de ses membres…David a construit un trio de cordes intéressant avec le violiste Benedict Taylor et la violoniste Alison Blunt. Ce qui veut dire beaucoup. Mais surtout ces deux improvisateurs ont en commun l’art d’inventer simultanément leurs propres musiques en collaboration instantanée, auditive, se complétant, s’échappant, se répondant, s’unissant... L’action des doigts et de l’archet, les intensités, les timbres, les vibrations, les mélodies se cabrent, se chevauchent, s’écartent, s’enroulent… les deux comparses empruntent des voies éloignées l’un explorant les surfaces de la contrebasse, la touche et le chevalet col legno, l’autre s’élevant dans l’espace de jeu dans des intervalles et des harmonies imaginaires connues de lui seul. Ils s’écoutent profondément sans se l’avouer en évitant ces signaux trop évidents et finalement muets. Translated Space : on peut traduire leur langage personnel et le faire coïncider l’un à l’autre en faisant travailler notre imagination, notre créativité d’auditeur. Des traces indélébiles de leur entente s’évanouissent hors de portée, suspendues dans l’air, inventant une communication intelligible pour ceux qui ont la puissance d’écouter, de sentir, de réfléchir.


Elisabeth Harnik & Alison Blunt Morphic resonance and other habits of nature inexhaustible editions ie-021
Il faut vraiment suivre le label slovène inexhaustible editions à la trace. J’avais apprécié le travail de la violiniste Alison Blunt, musicienne douée et inspirée, dans plusieurs projets avec Gianni Mimmo, le trio Barrel, Hannah Marshall etc.. Mais je suis particulièrement heureux de l’entendre réellement sortir de sa coquille et de mettre en jeu sa sensibilité et ses capacités d’improvisatrice. Sans doute, la compagnie de l’excellente pianiste Elisabeth Harnik y est pour quelque chose et la qualité de l’enregistrement d’Iztok Zupan dévoile le raffinement sonore et les détails infinis de leurs recherches au niveau des timbres et des intonations. Cette pianiste au toucher précieux sait aussi faire sonner les entrailles de son instrument dans les cordes, les mécanismes, l’ossature métallique. La violoniste traduit habilement les intentions cachées de sa partenaire en faisant chuinter, gémir, trembler … les cordes par la grâce de frottements d’archet magiques - en relâchant  délicatement la pression sur la touche. Sons flûtés, voix d’outre-tombe, sifflement fantomatique… sens décalé de la mélodie. Vous avez ici toute une gamme d’affects, un éventail de modes de jeux et d’approches sensibles qui se déclinent dans onze improvisations réussies. Chacune vous livre un supplément d’âme, des trouvailles. Le genre d’album qu’on garde précieusement pour pouvoir démontrer les ressources combinées du violon et du piano improvisés librement. Je me souviens très bien d’un magnifique album de Christoph Irmer et d’Agusti Fernandez (Ebro / Hybrid) avant qu’Agusti n’accède à la notoriété et n’enregistre à tour de bras. Ou encore de la récente Sonata Erronea de Gunda Gottschalk et Dusa Caljan-Wissel. Et bien ces Morphic Resonances partagent pleinement tout le plaisir et l’enchantement que j’ai ressenti alors. En conséquence, je recommande chaudement l’opus de Mesdames Harnik & Blunt.

Transversal Time Rhodri Davies Confront Core Series / core 11
https://www.confrontrecordings.com/rhodri-davies-transversal-time


Le temps se définit aujourd’hui par sa mesure au moyen d’horloges et de calendriers, mais aussi clepsydre, cadran solaire, le cycle apparent des saisons… Mais son expérience vécue en jouant ou en écoutant de la musique peut en faire fluctuer la perception, son ressenti, sa soudaineté ou sa suspension… Le harpiste gallois Rhodri Davies a opté pour le Transversal Time, performance transcendante d’une de ses œuvres commissionnée par le Huddersfield Contemporary Festival, Counterflows et Chapter et brillamment exécutée le 13 avril 2018. Davies a rassemblé un orchestre entièrement dédié à sa vision musicale : Ryoko Akama, électronique, Sara Hughes, cithare, Sofia Jernberg, voix, Pia Palme flûte à bec contrebasse, Adam Parkinson, programming, Lucy Railton, violoncelle, Pat Thomas, piano & électronique, Dafne Vincente Sandoval, basson et Rhodri Davies, harpe et harpe électrique. Il est demandé au musicien de jouer dans des dynamiques particulières et une forme de suspension aérée en utilisant des techniques alternatives et des timbres rares. La musique qui occupe tout l’espace de l’album (36 minutes) est au point de conjonction idéal de la démarche improvisée et de la composition contemporaine où les instructions laissent ouvert le champ d’investigation sonore. Se distingue particulièrement les sons aspirés de la chanteuse Sofia Jernberg. Hanté, fantomatique, détaillé, Transversal Time  nourrit des drones, ceux-ci se tendent, s’enflent dans un mouvement lent, presqu’immobile, agrémenté de sonorités irréelles, flottantes, délicates, scintillantes ou sourdes suggérant une consonance illusoire et invoquant de subtils tremblements. Les musiciens s’appliquent avec conviction pour incarner une émotion intérieure et une écoute intense oblitérant le temps et sa perception. Un album tout à fait remarquable qui s’ajoute aux réalisations diversifiées et inattendues du label Confront Core de Mark Wastell.

Dirk Serries Kris Vanderstraeten Martina Verhoeven Impetus new wave of jazz nwoj0024 https://newwaveofjazz.bandcamp.com/album/impetus
Le guitariste Dirk Serries réunit au tour de son label new wave of jazz des chercheurs de son inconditionnels  de l’improvisation libre. Une formation telle qu’un trio guitares acoustiques (Dirk Serries), percussions (Kris Vanderstraeten) et piano (Martina Verhoeven) n’est pas une embarcation aisée à manœuvrer dans le flux du jeu spontané et collectif. Mais chaque morceau enregistré ici, Unison, Emission, Stasis, Impetus et Tangent se focalise sur un aspect ludique / orientation formelle précise, une dynamique particulière qui stimulent l’écoute sans interruption de cet album, donnant une véritable légitimité à leur démarche. La qualité de l’enregistrement précise et détaillée rend la musique très lisible au grand bénéfice du percussionniste Kris Vanderstraeten dont les sonorités les plus infimes, quasi microscopiques surgissent dans l’espace sonore de manière organique et étonnante. Pour qui s’intéresse à la percussion free « européenne » à la suite des Stevens, Lovens, Lytton, Turner, Blume ou encore de Jamie Muir et Marcello Magliocchi, il faut avoir écouté la mini-batterie home-made de Kris Vanderstraeten.  Les sons musicaux s’interpénètrent aux timbres bruitistes comme dans l’état de nature. Les techniques alternatives sont bien sûr une raison d’être du trio. Leur équilibre perpétuellement instable nous dévoile une manière d’interagir, de partager l’espace et le temps véritablement vécue où l’activité de chacun des trois comparses est complètement intégrée à celle des autres. On oublie qui joue quoi pour contempler une sorte de monstre à six mains et trois têtes coordonnées magiquement dans l’invention instantanée. J’ajoute encore que Kris joue aussi d’une guitare électrique intégrée à son curieux kit de batterie. Pour ces improvisateurs, la virtuosité n’est pas nécessaire car leur sensibilité aiguë trouve son aboutissement dans un subtil acte de jouer, de se déjouer… en se rejouant parfois, mais sans aucune redondance intempestive. Un bel album. 

Busy Butterflies Gianni Mimmo – Alison Blunt Amirani amrn #062 CD

Gianni Mimmo a creusé son bonhomme de chemin avec son saxophone soprano et son remarquable label Amirani. Après avoir publié de nombreuses collaborations de collègues remarquables, son amirani se focalise sur ses meilleurs duos, parmi lesquels ses très gracieux échanges avec la violiniste Alison Blunt. J’ai déjà entendu des voix me dire que Gianni Mimmo était un « copiste » de feu Steve Lacy, lui-même le plus grand Monkien devant l’éternel. En fait, le travail musical de Gianni Mimmo se situe dans le prolongement de Steve Lacy et adopte une démarche plus étoilée assumant la spatialisation de la polytonalité lacyenne, assemblant les éléments du langage de Lacy avec une toute autre conception architecturale dont il assume complètement les choix. Lacy affirmait la découpe abrupte de la matière/son contre le silence avec la précision du couteau des plus grands peintres (de la « matière »), donnant le sentiment d’une expression granitique proche de la sculpture, la collision de ces deux éléments suggérant un rythme irrépressible. Mimmo incarne un oiseau chanteur qui approche doucement la branche de l’arbre ou volète face aux nuages créant un réseau aérien. L’expression d’une légèreté. Depuis quelques années, il favorise les duos volatiles avec des compagnons en phase tels Vinny Golia, Harri Sjöström, Ove Volquartz, Daniel Levin et surtout notre violoniste Alison (leur deuxième opus),  au travers desquels il définit son travail dans l’agilité aérienne, d’où le titre Busy Butterflies. En duo, Lacy s’est confronté à des contrebassistes (Maarten Altena, Kent Carter, JJ Avenel), des percussionnistes (Centazzo, Masa Kwaté) et des pianistes terriens (Mal Waldron, Michael Smith, Bobby Few) tel un Rollinsien caché. Bref, les raccourcis sont l’ennemi de la critique constructive. Alison Blunt et Gianni Mimmo ont trouvé un partenariat idéalement complémentaire à de nombreux égards, le son, les instruments de chacun, les phrases, la sensibilité, le jeu collectif, cette manière de voltiger, de s’élancer dans l’espace d’un commun accord jamais pris en défaut. Au fil des enregistrements de la violoniste, et cela se vérifie chez son comparse, on perçoit une mue, un aboutissement où la qualité musicale se pare d’une dimension poétique, évocatrice dans le jeu sur les timbres, les ficelles de la logique se métamorphosant en arabesques chatoyantes. Publié en vinyle en édition limitée et en CD !!